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Gustave Flaubert, le plus beau garçon de la plage, Victor Hugo, décorateur d’intérieur

Bons baisers du XIXe siècle

Gustave Flaubert, le plus beau garçon de la plage, Victor Hugo, décorateur d’intérieur
Gertrude Tennant (1819-1918). Photo: D.R.

Une Anglaise ayant vécu dans le Paris de la Restauration et de la monarchie de Juillet a laissé des mémoires inédits oubliés dans une malle après sa mort en 1918. Publiés récemment, ils nous plongent dans une France où on faisait la queue pour voir Hernani à la Comédie-Française et où l’on croisait Flaubert sur la plage.


Dans une malle oubliée, de l’autre côté de la Manche, dormait un ensemble de documents manuscrits proprement enchantés. Partiellement publiés aujourd’hui, ils libèrent, comme un flacon ancien, l’envoûtant parfum qu’ils contenaient, le témoignage d’une Anglaise sur deux écrivains majeurs du XIXe siècle, Gustave Flaubert et Victor Hugo. Ce livre remarquable[tooltips content=”Gertrude Tennant, Mes souvenirs sur Hugo et Flaubert (éd. Yvan Leclerc et Florence Naugrette, trad. Florence Naugrette et Danielle Wargny, postface Jean-Marc Hovasse), De Fallois, 2020.”](1)[/tooltips] nous permet de croire que la France est toujours une patrie littéraire.

Gertrude, née Collier et devenue par mariage Gertrude Tennant (1819-1918), est arrivée en France, à Honfleur, à l’âge de cinq ans, au printemps 1825. Son père, Henry Theodosius Browne Collier, avait décidé ce déménagement dans la hâte, malgré son mépris des Français, les tenant pour un peuple sale, régicide et mécréant. Les Collier s’installèrent à Paris. Ils y demeurèrent vingt ans. Le spectacle de la rue, le charme des habitants, leur vivacité d’esprit, tout cela plut infiniment à Gertrude. Elle devint francophone et francophile.

Flaubert en demi-dieu marin

Flaubert tout d’abord : on a gardé l’image d’un homme au torse puissant, à la mine austère, chauve largement sur le front, les lèvres dissimulées par une moustache épaisse, et une tristesse inconsolable dans les yeux. Viking neurasthénique, rosissant comme un fiancé jamais déclaré devant la princesse Mathilde, il semblait un ours encombré de lui-même. À 20 ans, son dieu littéraire se nomme Victor Hugo. C’est également l’auteur français préféré de Gertrude Collier.

Gertrude et sa sœur Henriette font la connaissance de Caroline et de son frère, Gustave, étudiant en droit, sur la plage de Trouville. Caroline est belle, distante, sérieuse, douée pour tout. Quant à Gustave : « Grand, mince, doté d’un corps parfait [il est] totalement indifférent aux convenances et aux bonnes manières […]. Le jeune homme et son terre-neuve avaient l’air de passer le plus clair de leur temps dans la mer. » Gustave et Gertrude entretiendront une longue correspondante ici révélée[tooltips content=”Germaine n’apprécia nullement Madame Bovary ; elle en fit même reproche à Flaubert, gênée du comportement immoral d’Emma. Pourtant, Mgr Dupanloup, parlant d’expérience, ne s’en offusqua point, lui. À Dumas fils, qui l’interroge : « Comment trouvez-vous Madame Bovary ? », il répond sobrement : « Un chef-d’œuvre, monsieur… oui, un chef-d’œuvre, pour ceux qui ont confessé en province. » (Edmond de Goncourt, Journal, 16 novembre 1875).”](2)[/tooltips]. Gustave-de-Normandie y démontre une puissante mélancolie dans l’évocation des ombres qui peuplent sa mémoire et de « cette plaisanterie bouffonne qu’on appelle la vie » (lettre à Ernest Chevalier).

Hugo ? Connais pas !

Le 25 février 1830, la petite Anglaise passe avec son père devant la Comédie-Française. La foule se presse, une pièce de Victor Hugo, Hernani, y sera jouée : avec cette œuvre naît le drame romantique. L’enfant demande à Henry Theodosius s’il connaît Victor Hugo : « Jamais entendu parler de ce type. Un violoneux français, je suppose », répond-il avec dédain. Commentaire de Gertrude : « Mon père, officier de la marine anglaise […] s’enorgueillissait de ne pas savoir un seul mot de français, et pensait sincèrement qu’un seul Anglais valait bien une demi-douzaine de Français. » Gertrude ne se doutait pas que le hasard lui avait fait croiser la grande histoire littéraire, ni qu’elle deviendrait une fervente admiratrice du « violoneux ».

Elle retrouve Victor Hugo, en particulier à Guernesey, en 1862, où l’écrivain proscrit réside de 1856 à 1870. C’est un autre personnage, plus affable, un homme d’intérieur dont elle juge le goût extravagant, un séducteur : « Sa voix […] était si mélodieuse, riche et sonore que le français, parlé par lui, paraissait une nouvelle langue ! » Définitivement installée à Londres, Gertrude tient l’un des salons les plus réputés de son temps. Elle se fait mémorialiste, sans intention d’être publiée. Elle meurt presque centenaire, et l’on oublie ses écritures au fond d’une malle.

D.R.
D.R.

[Entretien]

Entretien avec Yvan Leclerc et Florence Naugrette qui ont dirigé l’édition des lettres et souvenirs de Gertrude Tennant.

Causeur. Y a-t-il vraiment une malle ?

Yvan Leclerc. Oui, je l’ai vue, et j’ai vu le grenier où elle se trouvait. J’avais été informé de son existence par l’excellent David Waller[tooltips content=”David Waller, La Vie extraordinaire de Mrs Tennant, grande figure littéraire de l’ère victorienne, Buchet Chastel, 2011.”](3)[/tooltips], alors qu’il écrivait sa biographie de Gertrude, en 2006. Je me suis rendu en Angleterre, en 2015, dans cette ferme du Surrey, où l’on élève des moutons, habitée par l’arrière-petite-fille de Gertrude Tennant. Et j’ai ouvert la malle au trésor : un journal intime, des agendas, des lettres de Henry James, d’Oscar Wilde, celles de Flaubert, les deux mémoires de Gertrude sur Victor Hugo et Gustave Flaubert que nous reproduisons. Je lis très mal l’anglais, mais il était aisé de saisir l’importance de ces documents, aussi me suis-je employé à convaincre les propriétaires de ne pas les disperser. Gertrude y démontre les qualités d’une diariste vraiment douée, alors que le texte de fiction dans lequel elle romance son idylle avec Flaubert est plutôt décevant.

Elle a laissé un roman, où il est question d’un baiser… Dites-nous tout : que s’est-il passé entre ce demi-dieu barbare et arrogant et la belle Anglaise ?

Florence Naugrette. On ne sait rien de précis, mais sans doute pas plus qu’un baiser. Flaubert fréquente les prostituées ; dans son esprit, les frontières sont fixées définitivement : il y a les femmes pour le plaisir, et les autres. Gertrude et sa sœur, issues d’une famille honorable, appartiennent à la seconde catégorie. Un baiser « fougueux » a – peut-être – été échangé à Paris, l’année suivante, où ils se retrouvent un soir, à l’Opéra. On peut l’imaginer grâce à ce roman, lui aussi présent dans la malle, très mièvre, dépourvu du charme de ses notes. La soirée à l’Opéra est réelle, attestée par les écrits de Gertrude et de Gustave. Flaubert avait un béguin plus prononcé pour Henriette, la sœur. Gertrude en a-t-elle éprouvé de la jalousie ? On le soupçonne à certains indices, mais rien ne prouve que Flaubert a suscité une rivalité amoureuse entre elles.

Cela dit, leurs jeux de séduction n’ont visiblement pas outrepassé les limites du flirt. On peut le déduire du conseil que lui adresse Maxime Du Camp dans une lettre du 30 septembre 1851 : « Fous Gertrude, fous Henriette ! » Cet ordre impérieux démontre qu’il ne l’avait pas fait. Peu de temps après, les deux sœurs, de respectables anglicanes, se marièrent…

Février 2021 – Causeur #87

Article extrait du Magazine Causeur


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Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.

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