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Euthanasie: et si nous écoutions Hippocrate?

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À l’heure où l’homme augmenté est le Graal de notre société, revenir à la pensée raisonnable des Grecs ne ferait pas de mal: Aristote et la médiété, Hippocrate et son serment…


L’euthanasie est un sujet difficile. Il faut n’avoir jamais vu les souffrances de certains patients en phase terminale pour écarter d’un revers de la main ce que sur un champ de bataille on appelle le coup de grâce – et dont on sait depuis des millénaires qu’il est une miséricorde, un acte de compassion et de respect. Mais il faut ne rien avoir compris de notre société, et peut-être de la nature humaine, pour ne pas voir les risques de dérives qu’entraînerait inévitablement une légalisation de l’euthanasie, la pression qui serait mise sur certains – trop compliqués ou trop chers à traiter, pensez donc un peu aux autres, vous n’apportez plus rien à la société, votre famille souffre tant de vous voir décliner, on manque de place dans l’hôpital pour accueillir des gens plus jeunes, vous avez déjà eu une belle vie et avec ce que coûte votre traitement on pourrait nourrir des dizaines d’enfants du tiers-monde, et ainsi de suite.

La sagesse d’Hippocrate 

Je me méfie toujours de l’argument d’autorité, mais il n’est peut-être pas inutile d’écouter plus sage que nous. L’homme à qui nous devons de savoir que les maladies ne sont pas des châtiments divins mais des phénomènes naturels, l’homme qui a défini l’éthique médicale, Hippocrate, refusait l’euthanasie. « Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses… Je ne remettrai à personne une drogue mortelle si on me la demande, ni ne prendrai l’initiative d’une telle suggestion. » 

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Qu’on me permette de considérer qu’il ne faut pas envisager sans trembler de modifier un point essentiel d’un serment qui a traversé 25 siècles. On l’a déjà fait: Hippocrate refusait également l’avortement, que nous avons légalisé. Et c’est justement un exemple à méditer.

Simone Veil doit se retourner dans sa tombe

Je suis favorable à loi Veil, sa lettre comme son esprit. C’est une loi d’équilibre, une loi de compassion et d’humanité. Mais ce n’est en aucun cas une loi visant à banaliser l’avortement, comme s’il s’agissait d’un simple moyen de contraception. Souvenons-nous des propos de cette femme admirable qu’était Simone Veil: « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ? »

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Et que voyons-nous aujourd’hui, moins d’un demi-siècle plus tard, c’est-à-dire presque rien à l’échelle anthropologique ? On autorise l’avortement à neuf mois de grossesse, en clair l’infanticide, certes dans le cadre théoriquement médical d’une IMG et non d’une IVG mais pour « détresse psychosociale », notion floue s’il en est, et très éloignée de la situation d’urgence médicale où il faudrait choisir entre la vie de la mère et celle de l’enfant.

Comment ne pas comprendre qu’il s’agit là de quelque chose de radicalement différent de ce que défendait Simone Veil ?

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Maintenant que nos élus envisagent de faire tomber un autre des interdits fixés par Hippocrate, et à la lumière de cette expérience, je vous le demande: voulez-vous que dans un demi-siècle il soit légal d’euthanasier vos enfants devenus adultes au nom de la « détresse psychosociale » que leur vie prolongée serait susceptible d’infliger à leur entourage ? Faites-vous confiance à une corporation, à des médecins ou à des juristes, ou à l’État, ou à je ne sais qui, pour décider ainsi des critères fixant le droit de vivre ou le devoir de mourir lorsque les autres l’estimeront préférable ? Pour ma part, la réponse est non, résolument.

Les dégâts d’une science sans conscience

Mais alors que faire ? Peut-être tout simplement renoncer à l’illusion d’une loi toute-puissante, qui régulerait à la perfection chaque aspect de l’existence et chaque cas particulier possible. Continuer à interdire l’euthanasie, non pour l’empêcher, mais pour qu’elle reste exceptionnelle. Et lorsque des souffrances seront trop grandes, lorsque des médecins ou des proches sentiront en leur âme et conscience qu’ils sont confrontés à l’un de ces cas où la loi ne peut plus s’appliquer, il faudra, sans jamais oublier qu’il s’agit là de l’exception et non de la règle, que la règle cède devant l’exception, et qu’un geste de miséricorde soit jugé avec miséricorde.

Napoléon est au-delà du bien et du mal


Napoléon est la synthèse de l’inhumain et du surhumain. On peut l’admirer ou le haïr, on peut le juger à l’aune de la morale commune. Son histoire restera à tout jamais une éternelle protestation contre les sots préjugés démocratiques d’égalité et d’humanité. Pas étonnant qu’il passe mal au XXIe siècle.


L’irruption de Napoléon dans l’Histoire est un événement si singulier que l’on peut à bon droit douter des plates indications de l’état civil : « Né à Ajaccio le 15 août 1769. » N’était-il pas plutôt brutalement tombé, comme Cyrano, de la lune, les yeux encore « tout remplis de poudre d’astres » et quelques « cheveux de comète » sur l’uniforme ? La supposition n’est pas absurde. La comète qui traversa le ciel pendant l’été 1811 ne fut-elle pas immédiatement baptisée du nom de l’empereur dont le pouvoir paraissait à ce moment indestructible ? Les Russes la virent aussi passer quelques mois plus tard dans le ciel de Moscou avec « sa lumière blanche et sa longue chevelure relevée au bout », annonçant ici « horreurs et fin du monde ». Rien n’est incroyable dans l’histoire de Napoléon, car tout l’est.

Stendhal lui-même, qui pourtant vit le grand homme en chair et en os, en témoigne lorsqu’il écrit dans La Chartreuse de Parme : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. » S’il n’était pas tombé du firmament, surgissait-il de la profondeur des siècles enfuis ? De très sérieux historiens le pensèrent : Edgar Quinet le disait contemporain de Dante, Hippolyte Taine grand survivant du XVe siècle, portant avec lui l’esprit « des aventures politiques et des usurpations heureuses » de la Renaissance italienne.

Napoléon, songe ou cauchemar?

Quelques contemporains se demandèrent, après coup, s’ils n’avaient pas rêvé les événements, songe ou cauchemar – au choix ? En 1815, il y avait de quoi se sentir déboussolé. Une chose est certaine : Napoléon ne peut avoir été le fruit de ce siècle sec par excellence que fut le XVIIIe, si épris de raison, si rétif au merveilleux, si pacifique, si tourné vers le bonheur et les occupations privées, en un mot si bourgeois. Faut-il dès lors voir en Napoléon un pur anachronisme, l’ultime témoin d’un monde déjà disparu ou, avec Nietzsche, « une dernière indication de l’autre voie » et peut-être le dernier homme, « unique et tardif si jamais il en fut » ?

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Comment, non pas raconter, mais rendre compte d’une histoire si étrange ? On ne peut comprendre Napoléon sans séparer l’homme et l’œuvre. Il ne s’agit pas de minorer l’importance de l’œuvre. Elle a dessiné le cadre dans lequel vivent les Français depuis maintenant deux siècles, et influé, par le Code civil, sur le destin des Européens. Mais, qu’il s’agisse de la rationalisation de l’État ou de la création d’une administration forte, de la redéfinition de la place du religieux dans la société ou de l’égalité de tous devant la loi, ces évolutions ne se trouvaient-elles pas en germe dans les idées du siècle ? Napoléon, si étranger lui-même à l’esprit de son époque, en fut l’exécuteur testamentaire génial.

Il y a, au plus profond de cet homme incomparable – au sens littéral du mot – quelque chose qui échappe à l’investigation

Il est bien vrai que, sans lui, le travail eût été moins bien réalisé, et surtout moins vite, mais c’est dans la corbeille des Lumières qu’il trouva l’inspiration de ces réformes qui allaient changer le visage de la France. Il avait eu de nombreux précurseurs – impuissants ceux-là – chez les ministres réformateurs de la monarchie absolue. Quant à ce qu’on lui reproche le plus, ses guerres et ses efforts désespérés pour assurer l’hégémonie française, là encore il faut les rapporter au passé – cette guerre de soixante-dix ans qui, de 1756 à 1815, opposa la France à l’Angleterre pour le statut de première puissance mondiale. C’est à Napoléon qu’il revint, malheureusement, de passer aux Britanniques le témoin que la France de Richelieu et Mazarin avait reçu de l’Espagne, avant que l’Angleterre ne le transmette aux États-Unis et ceux-ci, aujourd’hui, à la Chine. Champion de la grandeur française, Napoléon, si heureux dans les affaires intérieures, fut à l’extérieur le témoin de son premier déclin.

Ce que je veux dire, c’est que l’on peut interpréter la politique tant intérieure qu’extérieure de l’Empire en faisant – presque – abstraction de la personne de Napoléon. En revanche, son régime lui appartient en propre, avec son « kitsch carolingien » mâtiné de principes républicains et de formes monarchiques. Il disparut avec lui sans laisser de traces, car il était la preuve la plus tangible de l’imagination sans limites qui bouillonnait sous ce crâne à nul autre pareil.

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François-René de Chateaubriand en costume de pair de France, Pierre-Louis Delaval, 1828 © Bridgeman Images/Leemage
François-René de Chateaubriand en costume de pair de France, Pierre-Louis Delaval, 1828
© Bridgeman Images/Leemage

Transformer l’Europe en une très grande France

Le XVIIIe siècle n’a pas aimé les Héros. Voltaire a célébré le tsar Pierre Ier et Montesquieu Alexandre le Grand, mais s’ils les jugèrent tous deux d’une grandeur admirable, ils le devaient surtout, à leurs yeux, à leur œuvre : sagement conçue et sagement exécutée, dit Montesquieu de celle du Macédonien. Qu’y avait-il pourtant de moins sage que l’idée de jeter un pont entre l’Europe et l’Asie et de transformer celle-ci, jusqu’au cours de l’Indus, en une très grande Grèce ? L’idée n’était pas moins folle que de transformer l’Europe, à partir de 1806, en une très grande France. Mais le siècle des Lumières ne jugeait plus de la grandeur qu’en vertu de l’utilité. Le Grand Condé avait fait rêver le siècle précédent, celui de Louis XIV, Parmentier et sa pomme de terre sont élevés au pinacle par les philosophes. Tandis que Condé n’était qu’un ravageur épris de sa propre gloire, Parmentier avait travaillé modestement au bonheur de l’humanité. Guerre et politique, jusqu’alors aires de jeu préférées des aspirants à l’immortalité, ne font plus recette, et si George Washington échappe à l’épuration du panthéon héroïque de ce temps, c’est parce qu’après avoir fondé la république américaine il s’est retiré à Mount Vernon, retournant (métaphoriquement) à sa charrue comme Cincinnatus après avoir sauvé Rome. L’heure, dira un petit poète du temps, est aux héros que personne ne connaît. La gloire est triste vers 1780.

L’événement est plus grand que ses acteurs 

C’est alors que la Révolution parut devoir ressusciter les héros. Ne témoigne-t-elle pas d’un prodigieux effort de volonté, d’une fureur de destruction comme on n’en avait pas connue depuis les guerres de Religion ? N’offre-t-elle pas un répertoire presque inépuisable de figures héroïques, lumineuses comme Charlotte Corday, infernales comme Marat, qui dépassent la mesure humaine ? De ce point de vue, Napoléon ne sort pas de nulle part. Mais l’héroïsme révolutionnaire – laissons Charlotte Corday de côté – est en quelque sorte tamisé par l’idéologie. Aucun des grands acteurs de cette époque, à l’exception peut-être de Mirabeau, ne se voit comme un héros ; la plupart se croient les instruments, et les jouets, d’une histoire promise à une fin heureuse, et cela quel que soit leur destin personnel. Montant à l’échafaud, ils voient encore dans leur supplice la preuve que le peuple qui les met à mort est bien le nouveau souverain. Aussi la Révolution française est-elle justiciable de la nouvelle manière d’écrire l’histoire propre aux temps démocratiques dont parle Tocqueville : tandis que les historiens des siècles aristocratiques rapportent les plus grands événements aux passions, initiatives, intérêts et intrigues de leurs acteurs, ceux des époques démocratiques expliquent jusqu’aux plus petits faits par de grands intérêts et par le mouvement des masses.

Prenez l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain de Condorcet (1794). Dans cet écrit emblématique de la Révolution, rédigé par un proscrit qui savait sa mort imminente, la Révolution, épurée de ses péripéties tragiques, s’élève à la sublime simplicité d’un moment nécessaire de l’Histoire. Condorcet va mourir, mais la Révolution réalisera la promesse d’émancipation universelle qu’elle porte en elle. Chez tous, même chez les plus hostiles à la Révolution, s’imposait l’idée que l’événement était plus grand que ses acteurs : « Ce ne sont pas les hommes qui mènent la révolution, dira Joseph de Maistre, c’est la révolution qui emploie les hommes. »

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Napoléon, l’insaisissable 

Mais Napoléon ? Ne faut-il pas, dans son cas, renoncer aux présupposés de l’« histoire démocratique » et revenir à ceux de l’histoire à la Plutarque ? On aura beau dire que le désordre révolutionnaire favorisait les ascensions fulgurantes, que la mise en cause de toutes les idées acquises ouvrait en grand le champ du possible, que la guerre civile était une chance pour les jeunes gens courageux, intelligents et sans scrupules, reste, chez Napoléon, que l’on n’atteint pas le cœur. Il y a, au plus profond de cet homme incomparable – au sens littéral du mot – quelque chose qui échappe à l’investigation. Ni Chateaubriand ni Taine n’ont pu le saisir, malgré leurs efforts. C’est Léon Bloy qui voit juste quand il écrit : « L’histoire de Napoléon est certainement la plus ignorée de toutes les histoires. Les livres qui prétendent la raconter sont innombrables. En réalité, Napoléon nous est peut-être moins connu qu’Alexandre. Plus on l’étudie, plus on découvre qu’il est l’homme à qui nul ne ressembla et c’est tout. Voici le gouffre. »

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Le merveilleux l’emporte sur l’histoire

Ce n’est pas très encourageant. Napoléon serait-il plutôt justiciable de l’attention des poètes que de celle des historiens ? On observera que, jusque vers l’époque du retour des cendres qui, en 1840, attesta de la réalité de la mort de l’Empereur, le merveilleux l’emporte sur l’histoire. Sainte-Hélène n’y est pas pour rien. Qui aurait pu imaginer fin plus extraordinaire ? Comme Prométhée enchaîné sur un rocher, le foie dévoré par un aigle. Il ne faut pas s’étonner ensuite des rumeurs qui coururent sur l’évasion de Napoléon, confirmées, du reste, par tous ces faux Napoléon qui surgissaient de partout, ni des prophètes qui annonçaient son retour imminent, ni des poules qui pondaient des œufs à son effigie. C’était bien le moins. Le principal aliment de la légende n’était pas le Code civil, mais ce que ces quinze années avaient eu d’inouï. Elles défiaient la raison. Même les plus violents détracteurs de l’homme en subissaient le prestige. Chateaubriand en personne, qui lui avait élevé un monument en croyant écrire un implacable réquisitoire, ne pouvait se consoler de la fin de l’épopée. Si la raison lui commandait de s’en réjouir, le sentiment lui faisait mesurer toute la distance qui séparait le triste présent de ce passé qui ne pouvait passer : « Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ? […] Comment nommer Louis XVIII en place de l’empereur ? Je rougis en pensant qu’il me faut nasillonner à cette heure d’une foule d’infimes créatures dont je fais partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d’une scène dont le large soleil avait disparu. »

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Avec Thiers, Napoléon s’embourgeoise

Tout le monde n’éprouvait pas la fascination qui était, en dépit de tout, celle de Chateaubriand. À quoi bon tant de gloire, disaient certains, pour un résultat si bourgeois ? En quoi Austerlitz et la sublime tragédie de Waterloo pouvaient-elles avoir abouti au monde médiocre, aux petits intérêts et aux petites passions décrits par Stendhal ou Flaubert ? Tout ça pour ça ? L’épopée est bel et bien d’une autre nature que l’œuvre. La seconde est de son siècle, la première d’aucun. C’est, après 1850, l’émergence du positivisme historique qui va peu à peu lier l’homme et l’œuvre, mais au détriment de l’homme. Thiers fut assurément pionnier en ce domaine. Napoléon commence sous sa plume si positive, si sensée, si dépourvue de passion, à s’embourgeoiser, l’homme d’État à prendre le pas sur le conquérant et les froids calculs de la raison politique à l’emporter sur les chimères. À trop se fier à Thiers, Napoléon appartiendrait presque au monde qu’il a fondé. Son étrangeté s’altère, il prend la physionomie de son temps. Ainsi glosera-t-on sur ses côtés bourgeois, sur son amour pour sa femme et son fils, en oubliant ce qui était réellement admirable chez lui : son implacable volonté et son talent pour se faire, selon les circonstances, lion ou renard, homme ou bête.

Il s’imaginait Alexandre, il finit Auguste

Hippolyte Taine est sans doute le dernier historien à s’être efforcé – tâche aussi impossible que nécessaire – de percer le mystère de Napoléon tout en jugeant l’œuvre. Il les détestait également. L’homme ? Un ego surdimensionné qu’aucun surmoi ne limite et qui, profitant des circonstances, s’était abattu sur l’Europe pour assouvir ses rêves de domination universelle ; l’œuvre ? une version despotique de l’absolutisme monarchique qui livrait pieds et poings liés les citoyens à l’État et devait anesthésier en eux tout esprit d’indépendance et d’initiative. S’il existait un lien entre Napoléon et la France moderne, c’est bien ce que celle-ci a de plus détestable : son inaptitude à la liberté qui, préexistant à Napoléon, était sortie renforcée de son passage à la tête des affaires. Taine est meilleur juge des travers de la France contemporaine que du caractère de Napoléon. C’est peut-être Hegel, parce qu’il n’était pas étranger au merveilleux des premiers temps de la mémoire napoléonienne – n’avait-il pas vu l’« esprit du monde » passer à cheval devant ses yeux ébahis à Iéna ? –, qui a le mieux anatomisé le personnage et mis en garde tous ceux qui tenteraient de déduire l’œuvre de l’homme. Que l’Empereur ait agi en instrument d’une impérieuse nécessité, rien de plus certain aux yeux du philosophe. Ne lui incomba-t-il pas, au-delà du folklore de son régime et du tourbillon de ses conquêtes, d’accoucher le monde de l’État moderne qui couvait dans ses flancs ? Mais l’Empereur, qui était-il ? Savait-il même l’histoire qu’il lui revenait d’écrire ? Sa tête, comme l’avait dit un contemporain, était un inépuisable magasin de rêves. On le sait, c’est vers l’Orient que ses songes le conduisaient, et certainement poser les fondations de l’État moderne en Occident ne fut à ses yeux qu’un pis-aller, puisque, ayant échoué en Égypte, il lui fallut bien se contenter de cette « taupinière Europe » qu’il jugeait trop vieille, trop fatiguée et trop étriquée pour un homme tel que lui. Son œuvre ne fut en définitive que l’expression abâtardie de ses rêves infinis. Il s’imaginait Alexandre, il finit Auguste. Il y a pire comme destin, mais assurément, du bois dont il était fait, ce n’était pas exactement ce qu’il avait ambitionné.

Bonaparte et son état-major en Égypte, Jean-Léon Gérôme, 1863 © Wikimedia Commons
Bonaparte et son état-major en Égypte, Jean-Léon Gérôme, 1863
© Wikimedia Commons

Ne fut-il pas, en définitive, la victime de son œuvre ? À Sainte-Hélène, il évoquait le plus volontiers les commencements et la fin de son histoire, le moment où tout était possible et celui où plus rien ne l’était. Les années de gloire, les ancres jetées dans le sol français – les institutions –, les masses de granit sur lesquelles il s’était appuyé, tout cela, au fond, l’intéressait peu. Mais il n’oubliait pas ces mots glissés à son frère Joseph pendant la cérémonie du sacre, et qui valent les noces de Suse : « Ah ! si notre père nous voyait ! »

Napoléon est au-delà du bien et du mal. On peut l’admirer ou le haïr, on ne peut le juger à l’aune de la morale commune. L’histoire de Napoléon écrite par les « maîtres d’école » détestés d’Hegel est la pire de toutes. Ne s’efforce-t-elle pas de ramener le « grand homme » ou le « héros » aux dimensions de l’humanité ? L’histoire extraordinaire de Napoléon restera, à tout jamais, comme une éternelle protestation contre les sots préjugés démocratiques d’égalité et d’humanité. La synthèse de l’inhumain et du surhumain, dira un Nietzsche inspiré et vrai. Mais sans le passage de ce météore dans le ciel de l’Histoire, certainement le triomphe de la démocratie moderne eût été moins entier.

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Pour ou contre la société du commentariat?

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Dans un récent article, le journal Le Monde vitupère la société du commentaire.


Une remarquable double page a été consacrée par Le Monde, sous la signature de Nicolas Truong, à la « société du commentaire », avec une approche et une analyse plus critiques que positives. On voit bien tout ce qui aujourd’hui peut être reproché, dans l’univers médiatique, à cette surabondance du commentaire, sans certitude parfois de la réalité sur laquelle il s’appuie. Trop de légèreté et d’approximations de la part de ceux qui donnent leur avis et le sentiment que les chroniqueurs sont tenus, par une sorte d’obligation intellectuelle et d’honneur de débatteurs, de ne rien laisser passer sans qu’ils s’en mêlent. Il faut affirmer un point de vue avec d’autant plus de conviction qu’on est étranger au thème abordé, l’important étant de faire illusion. En espérant que tel ou tel contradicteur ne réduira pas à néant votre superficialité ou palliera les lacunes de votre intervention.

Le président de la République a injustement fustigé ce prurit des commentaires, ce culte de l’insignifiant

Droit à l’ignorance

J’ai tenté d’échapper à ce risque, ayant une conscience aiguë du caractère limité de mon savoir, de mon monde, et de mon droit à l’ignorance. J’ai résisté autant que j’ai pu à cette tentation de dire un mot sur tout sans être légitime. Plutôt que s’afficher avec présomption, il vaut souvent mieux, par l’écoute et le dialogue, apprendre des autres. Aussi n’ai-je jamais éprouvé une hostilité de principe à l’égard de la « société du commentaire » même si elle dépasse largement le seul champ médiatique. Pourquoi faudrait-il être réservé face à ces tendances politiques, intellectuelles et aussi médiatiques qui ne peuvent avoir pour finalité que de faire « un commentaire de la société » ? En effet il ne me semble pas absurde de clairement distinguer le factuel et son analyse. Quand le premier est sûr, la seconde a le droit de s’autoriser plusieurs interprétations et il n’y a là rien d’ambigu ni de dangereux. Si le factuel n’est pas encore déterminé avec précision, l’analyse n’est pas condamnée à s’effacer mais à condition de prendre des précautions qui intégreront tout ce qu’on sait déjà, tout ce qu’on ne sait pas encore.

A lire aussi, du même auteur: Justice: Non, chers amis réacs, l’emprise n’est pas forcément une tarte à la crème!

Rien ne serait pire que d’apposer trop d’assurance sur une réalité en question, de même que trop de doute sur un événement incontestable révélerait plus la faiblesse du chroniqueur que la fermeté d’une pensée. Le commentaire a toujours trouvé grâce à mes yeux. Parce que je n’ai jamais su faire que cela. Rien ne me procure plus de plaisir intellectuel que cet exercice. Non pas que je n’aie jamais rêvé d’être un créateur, un inventeur mais il faut faire avec ce qu’on est. Il y a une sorte de bonheur intense à appréhender une réalité, à se pencher sur une substance extérieure à soi pour éclairer et élucider l’une et l’autre et, par son commentaire, ajouter à la connaissance de beaucoup.

Déontologie du chroniqueur

Pour que la société du commentaire sur les plateaux de télévision ne vire pas à sa caricature – un peu de tout sur n’importe quoi sans que rien ne garantisse la fiabilité des propos -, il est essentiel que les chroniqueurs s’imposent une déontologie stricte qui consistera à parler de ce qu’on sait, à se taire sur ce qu’on ignore, à écouter et à apprendre en tentant de faire surgir de l’échange lui-même un irremplaçable apport qui dépassera la somme des verbes singuliers.

A lire ensuite, Jean Messiha: Pourquoi je continuerai d’aller chez Cyril Hanouna

Il est certains commentaires, pour aller jusqu’au comble de la réussite, qui sont si emplis d’empathie et de compréhension qu’ils représentent parfois une sorte de re-création. Il n’est pas nécessaire de faire référence à Alexandre Kojève expliquant Hegel. Il y a des situations politiques, des conflits sociaux et des controverses intellectuelles qui seront si bien simplifiés, décapés par le commentaire qu’ils paraîtront limpides quand ils étaient complexes. Une vie internationale lumineusement exposée, les rapports de force entre nations brillamment enseignés, des commentaires clairvoyants sur le chaos, la fureur et l’ordre du monde.

J’entends bien que ce n’est pas à ce type de commentaire que le texte du Monde faisait référence mais plutôt à ce bavardage profus, médiatique, à cette manière de faire de rien un Himalaya, d’une réalité importante un point dérisoire. Le président de la République avait fustigé un jour ce prurit des commentaires, ce culte de l’insignifiant. Je l’avais trouvé injuste à cette occasion comme s’il voulait dénier, au prétexte que le pouvoir agit, toute légitimité à l’analyse de la politique. Il s’agit de deux sphères radicalement séparées dont chacune a le droit de vérifier la compétence de l’autre mais qui seraient orphelines, l’une sans le commentaire qui l’aidera à agir, l’autre sans la réalité de l’action, son terreau unique. Acceptons la société du commentaire qui, en démocratie, propose l’utile et nécessaire commentaire de la société.

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Le crypto-art s’arrache dans les ventes aux enchères


L’empreinte numérique des œuvres virtuelles (non-fongible token) s’achète à prix d’or. Un phénomène curieux qui agite l’art contemporain.


Dans sa course effrénée à la négation de l’art et de la beauté, l’art moderne a conquis un nouveau territoire : les œuvres virtuelles, dont on commercialise aujourd’hui l’empreinte numérique.

A lire aussi, Benjamin Olivennes: Art contemporain: «une production fade, aseptisée, facilement exportable»

Ainsi, une vidéo de dix secondes, réalisée par l’artiste Beeple, qui se contente de montrer des gens marcher devant une statue couchée peu flatteuse de Donald Trump, sur laquelle se pose un oiseau bleu, vient d’être vendue près de 7 millions de dollars. L’œuvre, qui est visible librement en ligne par tous, a été commercialisée sous la forme d’un non-fongible token (NFT, en français « jeton non fongible »). L’acquéreur a acheté en fait la suite de 0 et 1 qui la compose. Le mouvement est mondial et les street-artistes sont de la partie. Les spéculateurs ont flairé la bonne affaire. Christie’s organise même des ventes « crypto-art », durant lesquelles les NFT s’écoulent à prix d’or.

Tout le monde cherche à vendre ou à acheter, en cryptomonnaie cela va de soi, son petit bout de virtualité digitale. À Toronto, c’est une maison virtuelle qui a été vendue 500 000 dollars. Conçue par l’artiste Krista Kim, l’œuvre Mars House est un fichier de maison numérique en 3D. Jack Dorsey, le cofondateur de Twitter, a mis en vente son tout premier tweet pour 2,9 millions de dollars. Ce NFT n’est composé que de ces quelques signes : « Je crée mon compte Twitter »… C’est un entrepreneur malaisien qui est aujourd’hui l’heureux propriétaire de ce message colossal pour l’humanité. Comme les humains ne sauraient avoir le monopole de l’art, les robots s’y mettent, à l’instar de Sophia, l’androïde aussi célèbre que charmante, qui a vendu aux enchères un autoportrait pour 700 000 dollars. Selon 20 minutes : « Sophia est aujourd’hui la première entité non humaine à vendre aux enchères sa propre œuvre numérique soutenue par les NFT. » Va expliquer ça à ta grand-mère.

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Les noces tumultueuses de la peur, du pouvoir et du savoir

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Crise sanitaire. Selon Ariel Beresniak, l’opinion publique française est privée des informations élémentaires permettant de défier les hypothèses et mesures gouvernementales.


En avril 2020, des médecins et scientifiques corses, particulièrement motivés, s’organisent pour mieux évaluer le risque épidémique et anticiper l’effet des restrictions sur l’économie de l’île. Ayant l’honneur d’avoir été associé à cette réflexion comme spécialiste des méthodologies en Santé Publique, il apparait immédiatement qu’aucune information fiable n’existe pour le suivi de l’épidémie. La proportion de la population ayant été en contact avec le virus est inconnue. Il suffirait pourtant de lancer une étude dite de « séroprévalence » représentative. Les études de séroprévalence consistent à compter combien y a-t-il de personnes ayant développé des anticorps spécifiques, donc ayant été en contact avec le virus. Cette information est fondamentale pour pouvoir suivre la dynamique d’une épidémie. Encore faut-il que l’étude de séroprévalence soit « représentative », c’est-à-dire que les résultats puissent être extrapolés à la population générale.

Une initiative étouffée?

Or pour garantir la représentativité, l’échantillon doit être « aléatoire », c’est-à-dire tiré au sort au sein de la population générale. Un projet d’étude représentative de séroprévalence sur la Corse est donc rédigé avec le soutien des institutions, médecins et scientifiques locaux. Il est demandé à la CPAM (Caisse Primaire d’Assurance Maladie) de réaliser le tirage au sort de l’échantillon sur la liste des assurés sociaux. La CPAM transmet la demande pour autorisation à la CNAM (Caisse Nationale d’Assurance Maladie). Celle-ci ignore la demande sans répondre… On ne peut que supposer qu’au niveau national, une ou des personnes ont souhaité étouffer l’initiative en catimini en lui assurant un enterrement administratif le plus discret possible. Tout porte à croire qu’il a été jugé inopportun de laisser l’initiative corse devenir un exemple pour la métropole. Non seulement aucune étude représentative de séroprévalence n’a pu être réalisée en Corse, mais aussi sur le reste du territoire… L’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médical) a curieusement repris l’idée en lançant l’étude nationale EPICOV. Bien que l’INSERM présente officiellement cette étude comme « représentative », elle n’est en rien représentative puisque les analyses d’anticorps ont été faites sur la base de prélèvements sanguins réalisés chez les sujets qui ont bien voulu participer. Les résultats sont donc ceux de volontaires et ne peuvent en aucune manière être extrapolés à la population générale…

Le Ministre de la Santé Olivier Véran prend la parole le 18 mars 2021, après que le Premier ministre ait annoncé de nouvelles restrictions © Martin Bureau/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22549778_000032
Le Ministre de la Santé Olivier Véran prend la parole le 18 mars 2021, après que le Premier ministre ait annoncé de nouvelles restrictions © Martin Bureau/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22549778_000032

Le pouvoir se méfie par nature du savoir car son intérêt est de décréter plutôt que de démontrer. Afin d’assoir sa légitimité auprès d’une population docile, le pouvoir dispose d’un outil extrêmement efficace : la peur. 

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Celle-ci est cependant le reflet de la propre peur du pouvoir dont la hantise première est de perdre sa crédibilité et ses prérogatives. La peur est un symptôme de la Peste émotionnelle, formule créée par Wilhelm Reich, qui la présente comme une maladie contagieuse provoquant un sentiment d’impuissance qui ne peut se calmer que par la domination des autres. Cette pathologie explique en grande partie le goût pour le pouvoir. Grace à cette représentation, il est possible de défendre toute cause pour se protéger des ennemis. Ces ennemis sont nommés et identifiés par la cause (l’apostat, le juif, le communiste, l’extrême droite, le virus…). Les idées reçues et la parole officielle constituent le dogme qui assoit l’ordre établi. Qui veut se contenter de simplement vivre paisiblement, où d’y jouer un rôle, en constitue le rouage d’un engrenage huilé par l’hypocrisie et la lâcheté.

Une nation résignée

Saturée d’information dramatique, la population est maintenue dans un état de torpeur et d’appréhension. Il est ainsi plus facile de faire accepter de nouvelles lois et règlementations, ainsi que le renouvellement de l’état d’urgence qui pérennise un pouvoir absolu. 

Si une nation entière a pu se résigner si aisément à ce qu’on lui retire ses libertés les plus fondamentales, c’est justement parce que le pouvoir a su orchestrer la peur. Les images dramatiques de patients hospitalisés en unités de soins intensifs sont effrayantes ainsi que les déclamations journalières lancinantes des nombres de « cas » (en fait des tests viraux positifs) et de morts pendant la pandémie, sans mise en perspective aucune des chiffres, sont uniquement destinées à saturer et inhiber les esprits afin de faire accepter des limitations inédites aux libertés fondamentales. Celles-ci sont appelées à grands cris par de nouveaux télévangélistes en blouses blanches courtisés par les principales chaines de télévision.

Ces médecins omniprésents dans les media ont eux même été contaminés par la peste émotionnelle de Reich. Leurs titres hospitaliers, universitaires ou syndicaux sont autant de sésames pour parler de façon péremptoire de spécialités qui ne sont pas les leurs. Ils hantent les medias avec un aplomb déconcertant en discourant sur la dynamique de l’épidémie et la performance des interventions de santé publique, dont ils n’ont absolument ni données, ni expérience, ni compétence. Magister dixit : le Maître l’a dit. Cette formule pythagoricienne permet d’énoncer tout argument sans justification et par simple principe d’autorité.

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Toute contestation est muselée et les rares paroles qui s’élèvent contre les discours alarmistes et les lots de mesures coercitives sont traitées d’irresponsables. La mécanique est implacable. Pour imposer le discours gouvernemental, il suffit de faire peur (des images et des listes de chiffres), de culpabiliser (on « sauve des vies ») et de trouver des boucs émissaires (les irresponsables). 

Questions sans réponse

Critiquer n’est pas démolir, mais questionner, chercher, fouiller, distinguer, vérifier et comparer. Pourquoi de véritables études représentatives de séroprévalence n’ont toujours pas été conduites sur le territoire ? Pourquoi est-il impossible de distinguer les chiffres d’admission en surveillance continue, soins intensifs et réanimation ? Quels sont les critères pour attribuer les causes de mortalité à la maladie ? Quels sont les taux de faux positifs et faux négatifs des différentes technologies de tests RT-PCR utilisées sur le territoire ? Quel est la proportion réelle de patients symptomatiques par rapports aux patients positifs confirmés ? 

Autant de questions indispensables pour le suivi de l’épidémie auxquelles aucune réponse claire n’est avancée… ainsi, l’opinion publique est privée des informations élémentaires permettant de défier les hypothèses et mesures gouvernementales. La plus totale transparence est pourtant indispensable pour gagner la confiance de la population et lutter efficacement contre l’épidémie. 

Dans ces circonstances, le principe même d’une information pertinente apparait subversive car non seulement elle questionnerait le bien fondé des mesures gouvernementales prises, mais on serait aussi en droit de se demander pourquoi les informations utiles n’ont pas été recherchées avant…

 

Pourquoi Téhéran refuse des négociations informelles avec Washington

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La Maison-Blanche a exprimé sa déception face au refus de l’Iran de participer à une réunion informelle visant à relancer l’accord sur le nucléaire. « Mais nous sommes prêts pour une diplomatie visant un retour réciproque des engagements dans le cadre des Accords de Vienne sur le nucléaire iranien », a déclaré un porte-parole de la Maison-Blanche le 28 février 2021.


Le moment n’est pas opportun

Saïd Khatibzadeh, le porte-parole iranien du Ministère des affaires étrangères, a déclaré qu’en raison des positions et actions récentes des États-Unis et de trois pays européens, la République islamique d’Iran ne considérait pas le moment opportun pour tenir une réunion informelle.

On trouve de plus amples explications dans le quotidien téhéranais Siyasat-é Rouz. « L’Occident a de nouveau eu recours au scénario répétitif consistant à déclencher de l’insécurité en Iran [référence aux récentes émeutes dans la province du Baloutchistan] pour affaiblir notre position dans les négociations sur le nucléaire. Ils espèrent contraindre l’Iran à accepter leurs demandes excessives concernant son programme nucléaire, ses activités régionales et sa technologie de missiles. Toute la propagande médiatique et les activités récentes des groupes d’opposition iraniens à l’étranger pourraient être considérées comme des efforts visant ce même objectif. » C’est ainsi que le journal met en avant la thèse officielle d’un « triangle » qui se trouverait derrière les récents soulèvements sociaux en général et celui du Baloutchistan en particulier : le premier angle est formé par les Moudjahidine du peuple (OMPI), ennemis jurés du régime iranien et d’autres dissidents. Le second angle est composé par les médias étrangers qui diffusent des informations sur la révolte au Baloutchistan dans les médias occidentaux et sur les réseaux sociaux. Le troisième angle est constitué par les responsables occidentaux, s’agissant en particulier de la déclaration du nouveau secrétaire d’État américain Antony Blinken, qui accuse le régime de violations des droits de l’homme pendant le soulèvement.

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Après le soulèvement de mi-novembre 2019, Khamenei avait imputé également la responsabilité à ce trio, prétendant que les Américains et les Israéliens avaient planifié les émeutes et que l’Arabie Saoudite et les États du Golfe persique les avaient financées.

Il est désormais clair que le refus du régime iranien de participer à des pourparlers informels est motivé par le soulèvement du Baloutchistan. Khamenei pense que le rapport de forces pourrait le forcer à accepter les demandes des pays occidentaux.

Le principal désaccord de l’Iran avec les pays du P5+ 1 

Le régime iranien souhaiterait que les États-Unis reviennent à l’accord signé en 2015, qui favorisait Téhéran. Il s’agit de l’accord dit JCPoA (Joint Comprehensive Plan Of Action) signé en 2015 entre l’Iran et les P5+1 (les cinq pays membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU) plus l’Allemagne. Mais les pays P5+1 prévoient d’inclure dans les négociations d’autres préoccupations, comme le programme de missiles de l’Iran, son influence régionale et peut-être les droits humains. Ils exigent que ces points fassent partie de l’éventuel accord final. Ce changement est la principale source de désaccord de l’Iran avec les pays du P5+1. Pourtant, ce changement de position occidental s’explique en partie par le fait que le rapport de force au Moyen-Orient, en Europe et dans le monde n’est plus ce qu’il était en 2015.

Les changements géopolitiques dans la région

L’économie iranienne a été gravement affaiblie. Sa monnaie est en chute libre. Le gouvernement Rohani a reconnu que 60 millions d’Iraniens vivent au-dessous du seuil de pauvreté, un chiffre qui ne cesse d’augmenter. Le chômage élevé, la flambée des prix, la corruption des institutions et bien d’autres facteurs similaires ont entraîné deux grands soulèvements généralisés en 2017 et en 2019.

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L’influence régionale de l’Iran en Irak, au Liban et en Syrie a été remise en question. Les manifestations populaires en Irak et au Liban, l’assassinat de Soleimani, l’icône de l’influence du régime dans la région, la pression de la Russie sur l’Iran pour réduire son influence en Syrie, l’alliance d’Israël avec certains pays arabes de la région qui ont formé un nouveau bloc contre l’Iran, sont autant de raisons pour lesquelles la géopolitique de la région a changé et c’est pour cela que les pays du P5 + 1, en plus de l’Arabie saoudite et d’Israël, ne sont plus disposés à revenir à l’accord de 2015.

Par conséquent, l’administration Biden n’est pas prête à desserrer la pression sur l’Iran, à moins que la relance de l’Accord de Vienne (JCPoA) ne tienne compte de la réalité de ce nouvel équilibre géopolitique et des préoccupations du P5 + 1 sur le programme de missiles balistiques qui menace les pays de la région, en particulier Israël.

Les défis du Guide suprême

Le régime iranien est conscient du ras-le-bol des Iraniens à l’égard du pouvoir et du fait qu’une révolte couve. Les émeutes du Baloutchistan pourraient être considérées comme un bon exemple de ce potentiel caché. Le parlement iranien a officiellement déclaré que 60 des 80 millions d’Iraniens vivent dans la misère. Pour retarder la prochaine éruption de colère qui entraînerait inévitablement un changement radical, le régime a besoin de la levée des sanctions. Par conséquent, il doit se soumettre au nouveau JCPoA en 2021 pour éviter sa destruction.

Fondée sur le pouvoir absolu du Guide Suprême, la théocratie a toujours reposé sur les deux piliers que sont la répression intérieure et la création de crises hors de ses frontières. Si l’un de ces piliers s’effondre, l’existence du régime prendra fin. Par conséquent, ses programmes nucléaires, de missiles et d’incitation à la guerre dans la région, font partie intégrante de la stratégie de Khamenei, et il ne peut y renoncer.

Le Guide suprême sait que si l’Iran se soumet à de nouvelles exigences et assouplit sa position, le résultat en sera – comme il l’a dit le 20 février – que  « chaque jour, il y aura de nouvelles exigences : un jour les droits humains, un jour les armes nucléaires, un jour les missiles et un jour les questions régionales. »  Selon Khamenei, la possible politique de recul de l’Iran équivaudrait à une « dégradation infinie ». Cette politique ne ferait qu’ouvrir la voie à des soulèvements sociaux en Iran de la part de la population privée de ses droits fondamentaux depuis 42 ans. Chaque jour, des Iraniens meurent en grand nombre à cause du coronavirus. Leurs proches ont été emprisonnés, torturés et exécutés. Cette voie mène à la chute inévitable de la théocratie et à la victoire du désir de liberté des Iraniens.

Le régime préfère le statu quo et insiste sans relâche pour relancer le JCPOA de 2015 sans aucun changement. L’agitation sociale en Iran l’empêche clairement d’imposer ses exigences aux pays occidentaux. La conclusion est donc que ni Washington ni Téhéran ne fera le premier pas. Jusqu’où le régime se battra-t-il pour maintenir son pouvoir aux dépens du peuple iranien?

Désaccord d’Evian

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Hier, premier jour du jeûne du ramadan pour les musulmans. La marque d’eau minérale Evian s’est excusée pour un message mal perçu. Dans sa chronique, Elisabeth Lévy analyse ce petit scandale.


Quand Évian incite à boire de l’eau, cela devient une « provocation » ! La marque Évian a déclenché « une polémiquette, une micro-tempête dans un verre d’eau » comme l’a dit Élisabeth Lévy, sur Sud Radio ce matin.

Avez-vous déjà bu ?

Le 13 avril à 15h, le community manager de la célèbre marque d’eau minérale a écrit sur Twitter: « retweetez si vous avez déjà bu un litre aujourd’hui ». C’était une sorte de message publicitaire destiné à ceux qui apprécient et suivent l’actualité de la marque sur le réseau social.

Difficile à croire, mais le message étant posté le premier jour du ramadan, des musulmans ont jugé que cette pub était offensante et islamophobe ! L’employé d’Evian, à l’origine de ce petit scandale, est alors assimilé par ces derniers à Éric Zemmour, Jean Messiha ou encore Marine Le Pen. C’est dire si son tweet a été mal reçu par la tweetosphère… En réponse, le militant Damien Rieu persifle: « 1962 : les accords d’Evian, 2021: la soumission d’Evian »…

Pour Élisabeth Lévy, cet épisode crétin est une triste illustration de l’état de notre vivre-ensemble. Certains musulmans sont offensés par nature, ils sont incapables d’admettre qu’ils appartiennent à une culture minoritaire en France, et voudraient que tout le pays s’adapte à leur mode de vie. Face à cela, notre directrice de la rédaction constate que beaucoup de Français de souche ou assimilés sont à cran. « Cette date n’a aucune signification pour la majorité de ce pays, voilà pourquoi, excusez-nous de continuer à vivre pendant le ramadan » ironise sur Twitter FredTlse -inwokuptible. Des gens ont peur de devenir culturellement minoritaires chez eux.

L’incroyable message d’excuses de la marque

Mais ce qui transforme cette anecdote en parabole et en véritable mini-scandale, c’est qu’Évian a fait repentance à 21h14 en tweetant : « Bonsoir, ici la team Evian. Désolé pour la maladresse de ce tweet qui n’appelle à aucune provocation ! » La provocation, serait-ce qu’une marque d’eau incite à boire de l’eau ?! Élisabeth Lévy rappelle à la marque et à ses auditeurs que « 90% des consommateurs ne sont pas musulmans, que tous les musulmans ne font pas le ramadan et que ceux qui font le ramadan ne sont heureusement pas tous des offusqués professionnels. » Tristement, Évian s’incline devant une minorité bruyante comme les multinationales américaines se mettaient à genou devant Black Lives Matter.

Notre problème numéro un n’est peut-être pas le séparatisme islamique, mais la soumission devant ses caprices.

Causeur vous propose de visionner l’intervention d’Elisabeth Lévy ci-dessous.

Retrouvez le regard libre d’Elisabeth Lévy tous les matins à 8h15 dans la matinale de Sud Radio.

L’antiracisme bon marché peut rapporter gros

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La cofondatrice de Black Lives Matter et militante LGBT Patrisse Cullors a fait l’acquisition d’une luxueuse maison dans le quartier huppé de Topanga Canyon à l’ouest de Los Angeles.


Les mouvements “antiracistes” ont le vent en poupe, du moins dans certains milieux. Causeur propose -très- régulièrement la chronique de leurs excès. Mais pour une grande majorité des Français les notions de “racisme systémique” et de “privilège blanc” restent des expressions suspendues dans l’air médiatique et n’ayant aucune incidence sur leurs vies. Les agriculteurs, les artisans ou les ouvriers qui tirent le diable par la queue ont d’autres préoccupations, surtout en ces temps de crise sanitaire. Ils ne savent rien des théories sur le genre ou des thèses décolonialistes et seraient bien surpris d’apprendre qu’ils sont censés participer à la « masculinité toxique », à la « culture du viol » ou au « racisme systémique ». La vie réelle les tient pour le moment écartés des théories gazeuses qui pullulent dans les sciences sociales ou les instituts de sciences politiques. Malheureusement, après un dressage opéré entre autres par une école publique qui n’instruit plus mais qui « déconstruit des stéréotypes », fait désigner des « éco-délégués » ou lutte contre le racisme grâce à des conférences animées par Lilian Thuram, certains de leurs propres enfants sont devenus les êtres les plus perméables aux théories de Rokhaya Diallo. 

Airbnb frappe un grand coup

Par conséquent, une certaine jeunesse estudiantine nous en remontre jour après jour. Si, par un malheureux concours de circonstances, l’un de ces étudiants échoue à entamer une carrière universitaire à Paris 8 ou à Sciences Po, journalistique à Médiapart ou Télérama, ou politique à LFI ou EELV, qu’il ne désespère pas : de plus en plus d’entreprises privées mettent un genou à terre et ne jurent plus que par l’antiracisme publicitaire et la spectaculaire et attendue repentance des Blancs. 

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Parmi elles, la société américaine Airbnb a frappé un grand coup. « Ressources contre le racisme pour la communauté Airbnb », tel est le titre d’un document qui explique à tous les employés de cette « communauté » comment « devenir un meilleur allié » de l’antiracisme. Ce document, destiné à toutes les filiales de la firme, contient un guide intitulé Activisme et Alliés proposant une prise de conscience déclinée en trois phases précises. Globalement, les gens privilégiés (en gros, les Blancs) doivent faire preuve d’empathie, s’effacer devant les « personnes marginalisées » (en gros, les non-Blancs) et travailler activement à « démanteler les structures de leurs privilèges. » Suit une longue liste de conseils dont nous retiendrons les suivants : « Soutenez financièrement les organisations sur le terrain dans le (s) lieu (x) touché (s), en particulier celles qui sont dirigées par des Noirs, des Autochtones et / ou des personnes de couleur. […] Renseignez-vous sur l’histoire des inégalités qui ont marginalisé les Noirs.[…] Soutenez les organisations nationales et locales qui travaillent pour élever et libérer les Noirs et les communautés – de préférence celles dirigées par des Noirs. […] Si vous gérez des employés noirs, soyez sensibles aux traumatismes qu’ils subissent et gérez-les avec compassion. […] Pensez à regarder la vidéo de George Floyd (avertissement: cela vous mettra extrêmement mal à l’aise) […] Si vous choisissez de ne pas le faire, demandez-vous pourquoi vous choisissez de ne pas le faire et examinez ce que vous pouvez apprendre de cette introspection.» Ce n’est plus un genou mais les deux qu’il faut enfoncer en terre, en se couvrant la tête de cendres et en pratiquant une repentante auto-analyse flagellatrice !

La (qualité de) vie de Patrisse Cullors compte

Il n’est pas impossible qu’en plus de se ripoliner la conscience la société Airbnb espère mettre en sourdine des mouvements revendicatifs à propos des salaires et des conditions de travail en valorisant une cause “humaniste” qui repose pourtant littéralement sur des principes racistes, puisqu’elle oppose un groupe à un autre selon la seule différence de couleur de peau et selon un seul a priori essentialiste: les Noirs sont des victimes, les Blancs sont des privilégiés. Elle substitue ainsi aux luttes sociales qui la mettraient à mal, les combats mous d’un antiracisme de circonstance qui nuisent finalement aux bons rapports entre employés, quoiqu’elle en dise, et affaiblissent la solidarité nécessaire pour revendiquer de meilleures conditions de travail concernant tout le monde, que l’on soit noir, blanc ou jaune. Irréprochable aux yeux des antiracistes professionnels comme à ceux de ses actionnaires, Airbnb gagne sur tous les tableaux.

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Patrisse Cullors, la co-fondatrice de l’association Black Lives Matter – association qui a reçu de généreux dons d’Airbnb – croit elle aussi dur comme fer que les Blancs sont tous des privilégiés et les Noirs tous des victimes. Pour en faire la démonstration cette marxiste convaincue a décidé de vivre dangereusement : elle vient de faire l’acquisition d’une luxueuse villa d’un coût de 1,4 million de dollars dans un quartier riche de Los Angeles habité à près de 90% par des… Blancs. Si, décidément, le racisme de ses nouveaux voisins nuit à sa qualité de vie, elle pourra toujours louer sa magnifique maison. Nul doute que, dans ce cas-là, elle fera appel à Airbnb.

L'arnaque antiraciste expliquée à ma soeur

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São Paulo: ambiance de fin du monde au café Palermo

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Driss Ghali nous envoie une sombre carte postale du Brésil


 

Géométrie variable ?

La France suspend les vols en provenance du Brésil au nom du principe de précaution. C’est bien, sur le fond, de se soucier de la santé des gens, d’autant plus que le variant détecté pour la première fois en Amazonie semble être à l’origine de la saturation actuelle des hôpitaux brésiliens. Vingt-quatre millions de Brésiliens ont reçu la première dose du vaccin, contre une dizaine de millions en France. Chaque jour, le Brésil applique jusqu’à 800 000 doses. Pas si mal pour un gouvernement dit négationniste. Il est désormais au 5e rang mondial des pays qui ont distribué le plus de doses (en volume). Si notre presse était honnête, elle dirait ces choses-là aux Français. Elle préfère tisser la légende noire du Brésil comme elle a tissé celle des Etats-Unis du temps de Trump. 

Sur le fond, subsiste la question du variant amazonien. Est-il si dangereux que cela ? Une chose est sûre, les hôpitaux de São Paulo sont bondés et les morts induites par le covid atteignent des records.

Il est peut-être sage de fermer les frontières aériennes françaises, mais ce serait encore mieux de collaborer avec les Brésiliens pour comprendre de quoi il s’agit exactement. Il conviendrait de dépêcher des observateurs sur le terrain au lieu de traiter Bolsonaro de criminel. C’est-ce que ferait un bon dirigeant. Mais, sommes-nous encore gouvernés en France ? L’avènement du troisième confinement démontre plutôt que nous sommes gardés du matin au soir dans une sorte de jardin d’enfants où des énarques tiennent le rôle de nounous. 

Il reste aussi à expliquer pourquoi ce même principe de précaution n’est pas appliqué à d’autres flux. Le territoire français est ouvert à tous: aux sains et aux malades, aux gentils et aux méchants, aux intellectuels distingués et aux coupeurs de têtes enragés. Beaucoup ont en commun de payer 5000 euros voire plus aux mafias qui organisent l’envahissement de l’Europe, par exemple depuis la Libye.

Le maquis

Chaque matin, elle fait son apparition et ça me suffit. En ces temps troubles, j’ai deux certitudes : que le soleil va se lever et que la belle Japonaise va venir chercher son café au Palermo, mon « repère » à São Paulo depuis des années. 

Avec son masque noir, elle me rappelle les femmes bien de chez moi. Les Marocaines de mon enfance portaient le nikab comme les femmes occidentales portent aujourd’hui le masque. Le bout de tissu flottait sur leur visage comme le drapeau blanc s’élève comme une colonne de soldats vaincus. Leurs yeux étaient éteints, rarement espiègles, le goût de la défaite héritée de mère en fille est comme une petite mort que l’on se refile d’une génération à l’autre.

Tel est le souvenir que je garde de mon enfance. Des yeux tristes de ma grand-mère qui me cherchait chaque jour au jardin d’enfants, situé à proximité de l’avenue d’Alger. À l’époque, j’avais trois ou quatre ans et je détestais la compagnie des autres bambins, les nurses de blanc vêtues et les bigoudis roux de la « maîtresse », une vieille française pied-noir. Moi, je lui préférais de loin ma mère, plus jeune et plus belle. 

Alors, en guise de revanche, je prenais le maquis. Une fois le spectre des nurses suffisamment estompé, je lâchais la main de ma grand-mère et courais de toutes mes forces en direction du café. Je traversais l’avenue comme une flèche sans me faire renverser et m’enfouissais dans un café fréquenté par les flics du commissariat central. Quelques instants plus tard, la vieille femme se tenait debout face au café, digne mais hostile, le nikab droit, la djellaba vert olive, la couleur de l’oppression. Elle ne pouvait rien contre moi, j’étais à l’abri dans le café car une « femme décente ne fréquente pas ce genre d’endroit ». Je me délectais des délices du patriarcat (j’ignorais que l’on allait me circonscrire quelques mois plus tard… au nom du même patriarcat). Pour l’instant et jouissant de la plénitude de mes attributs, je me dissimulais de ma grand-mère entre les hommes en uniforme bleu, dans une atmosphère saturée d’odeur de café et de papier journal. 

Indispensable café du matin

Quarante ans plus tard, je me réfugie toujours au café pour dire non. Cette fois, ce n’est pas contre le jardin d’enfants que je me soulève mais contre le confinement.

Il y a un mois, le gouverneur de São Paulo, un covidiste confirmé, a décrété la fermeture des cafés et des restaurants. Or, pour moi, le café – surtout l’expresso du matin – est plus qu’un casus belli, c’est un motif de jihad. Tu peux t’emparer de Jérusalem, interdire le pèlerinage à la Mecque, décréter la vaccination obligatoire des nourrissons mais pas m’empêcher de prendre un expresso dehors avec mes amis.  

La Grâce Divine s’est interposée entre mes gênes ardents et le confinement. Au mépris du décret, le patron du Palermo a disposé trois tables hautes en extérieur, au vu et au su de tous. Je choisis la plus ombragée par crainte du soleil tropical et par précaution au cas où un agent de la municipalité me surprenne en flagrant délit de « prise de déjeuner ».

La police passe sans cesse, elle regarde et ne pose pas de question, moi non plus. 

La belle Japonaise ne se doute pas de ce qu’il m’en coûte d’être planté là à 8h pour la voir traverser la salle de sa présence inquiétante. Lady Butterfly n’a pas besoin de craindre la police, la municipalité ou le corona. Elle est feu et glace à la fois, joie et peine, amour et indifférence, vierge et dévergondée. Tantôt elle est jaune, tantôt elle est grise, tout dépend des reflets du soleil et des radiations des néons. Tenez, hier elle était caramel, ses cheveux coiffés en queue de cheval découvraient des épaules enduites d’un vernis luisant, quiconque le caresse garde de la poussière d’étoile sur les doigts. Demain, elle sera de la couleur de la chair, rose et blanche. Puissance de la métisse, rencontre de deux périls mortels : le mystère impénétrable de l’Asie et l’impulsivité brutale de l’Amérique.  On ne sait jamais si elle est contente ou peinée, sincère ou dissimulée, loyale ou intrigante. Elle est une parenthèse ouverte sur trois petits points rouges comme des morceaux de mon cœur.

Que le lecteur me pardonne si je projette sur cette innocente mon tropisme et ma répulsion simultanés pour la métisse nippo-brésilienne. Il est trop fort et trop fin pour moi ce mélange. Je suis un intellectuel en formation et un aventurier en contre-plaqué. Il s’en faut de beaucoup pour que je boive le venin et l’antidote en même temps. Croyez-moi, je parle d’expérience.  

En attendant, l’innocente me lance un regard chargé de questions. Jadis, j’aurais été interdit, pris de panique à la perspective de choisir entre le désert familier et le saut dans l’inconnu. Aujourd’hui, marié et bien marié, j’entrevois la troisième voie : imaginer un dialogue entre un marin largué sur une île déserte et une belle hawaïenne à la chevelure noire et lisse. La fille du cacique, celui qui va décider si le naufragé sera servi aux requins ou mangé par le sorcier.

Madame est servie. Elle enlève son masque pour en remettre un autre : celui de Miss Saïgon. Yeux obliques, joues rondes, lèvres vermeilles, un condensé de naturel et de surnaturel : danger. Deux mètres nous séparent, pas assez. Et si je plongeais la tête dans ses cheveux, est-ce que je sentirais le parfum de la vanille ?

C’est le diable !

Ses parents étaient loin de se douter du fruit toxique de leur amour. Ils ont amené au monde un être au-dessus de la disgrâce qui a donné rendez-vous aux simples mortels : aucune ride sur sa peau ferme et douce, aucune imperfection sur sa taille, une créature prête à tout, que ce soit le salut ou la perdition. Tout dépend.

Son café terminé, elle remet son masque et redevient lointaine. Ce n’est pas juste : moi quand je cache mon visage, j’ai l’air d’un braqueur de banque ; elle elle se mue en promesse.

La Japonaise passe en caisse. Elle part. Hors de ma vue.

L’air est plus respirable tout d’un coup. Les vapeurs se sont dissipées. Manoel, un autre habitué fait son entrée. Costard sur mesure, gourmette et bague en or. Depuis le corona, il me salue de loin, de très loin. Je le vis bien. De toute façon, ma femme ne l’aime pas beaucoup, elle me dit qu’il a été un magistrat véreux avant de prendre sa retraite. 

Il est 8h30, Angela, la médecin retraitée me salue avec un sourire aimable puis se dirige vers le comptoir. Elle croit que je suis fou de toute façon, elle qui refuse ne serait-ce que de toucher les tasses et les couverts du café. Elle se fait servir dans un verre et une assiette en plastique « à emporter ». Le garçon, un grand bougre au regard sympathique, joue le jeu : il se contente de pousser le plateau en sa direction, elle le soulève du bout des doigts avec un luxe de précaution. Elle opérerait un patient à cœur ouvert, elle ne s’y prendrait pas autrement.

Prostituées masquées

Ce matin, Manoel me raconte la dernière descente de police au « Bermudas », un célèbre bordel situé dans les environs. Les flics ont débarqué à 15h, il y avait une cinquantaine de filles pour une poignée de clients. « C’est la fin du monde ! À quoi bon vivre si on ne peut plus s’amuser ? ». Après tout, il a raison de s’indigner le père Manoel : tu peux acheter de la cocaïne et un revolver au marché noir mais pas boire un verre dans un bar de strip-tease. Curieux sens des priorités de nos autorités sanitaires. « En plus, les filles utilisaient le masque ! Alors, je ne vois pas où il est le problème ? ». Je garde le silence et me contente de lever les mains au ciel en guise d’indignation.

Il paraît que la rafle était « coordonnée » par un politicien local, lui-même ancien acteur porno.

Vous comprenez maintenant pourquoi je suis calme ? Vous comprenez pourquoi j’attends impatiemment le monde d’après ? 

Néron, Néron, mon seigneur, brûle Rome, mets-le feu à la cité impie. N’aie aucune crainte, nous allons rebâtir Rome et garder le souvenir de Sénèque, Racine et Du Bellay. Impossible d’effacer la dette inacquittable qui nous lie aux Anciens. 

Manoel développe. Après les maisons closes, ce sera les casinos clandestins où il a quelques participations minoritaires : « où va-t-on ? ». Moi, je m’en fous, tant qu’on me laisse prendre mon café au Palermo on peut même rétablir la dictature. C’est peut-être déjà le cas…

Il est bientôt 9h, je dois céder la place à Rogerio et son seau à glace. Il commence à boire tôt et ça se voit. Il est tout bouffi. Parfois, il me dit bonjour, parfois il m’ignore. Il doit croire que je condamne son mode de vie. Pas le moins du monde. Ma tête de neurologue ne me rend pas toujours service, j’ai l’air sérieux mais au fait je suis effaré, c’est différent.

La rumeur veut que Rogerio soit un ingénieur mécanique, broyé par la faillite de son entreprise et par le départ de sa femme… avec une autre femme. 

D’un hochement de tête, il me remercie de lui avoir libéré la table.  

Je paye et je sors.  Le bus s’arrête devant moi. Il est bondé : adieu les gestes barrières.

En descend une petite femme à la peau basanée et au ventre qui déborde sous un t-shirt trop court, elle est en sueur et en pleurs. « Tout va bien, Madame ? ». On vient de lui voler son téléphone, un gars le lui a arraché avant de sauter du bus à l’arrêt suivant. « On appelle la police ? »  Elle me fait non de la tête et s’en va. Elle est pressée.  Sa patronne l’attend pour sortir les chiens. 

Bien sûr, on ne confine pas les chiens au Brésil, corona ou pas. Les bobos s’enferment volontiers mais ne souffriraient pas de voir leurs animaux domestiques sombrer dans la dépression. 

La petite bonne s’en va sans dire un mot. Peuple résigné, plumé à vif par la racaille d’un côté et par ses « élites » de l’autre.

Je lève les yeux vers le ciel. Et je crois apercevoir une présence, comme une vapeur d’eau qui remonte du sol chauffé par le soleil de 9h.  Fumée blanche annonciatrice d’une bonne nouvelle.

Brûle Rome brûle… 

On a testé pour vous… la vaccination au Stade de France

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Jonathan Siksou, envoyé spécial dans le 93


Notre notation :
Accessibilité : 3/5
Accueil : 5/5
Service : 5/5
Confort : 1/5
Durée : 1 heure
Sur réservation uniquement.

Notre commentaire :

En ces temps de déplacements contrariés, chercher la nouveauté dans un périmètre n’excédant pas dix km autour de son domicile n’est pas aisé. Et après avoir tenté, vainement, de trouver une chaise libre dans un parc bondé ; essayé, sans succès, de flâner parmi la foule sur les quais de Seine ; et espéré, secrètement, pouvoir réserver une table dans un resto clandestin, que faire ? Sans hésiter, vivez l’expérience de la vaccination ! Facile, depuis qu’elle n’est plus l’apanage des grabataires et des supers-pistonnés. Et, plutôt que de faire la chose en catimini dans une officine de quartier, voyez grand et poussez les portes du « vaccinodrôme » du Stade de France ! 

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Le monument s’impose au cœur de la riante bourgade de Saint-Denis, non loin de Paris. Grâce à votre convocation Doctolib, vous saurez à quel accès de l’enceinte fortifiée vous devrez vous présenter. Passé un contrôle de sécurité réglementaire, de charmantes hôtesses d’accueil vous orienteront vers l’une des files d’attente correspondant à l’heure de votre rendez-vous. Peu de monde le jour de notre visite, mais un effort évident semble avoir été fait pour faciliter la fluidité des personnes. L’attente a lieu en plein air et les chaises en plastique mises à votre disposition ne sont pas prises d’assaut comme au Luxembourg : profitez-en ! Ce moment est aussi l’occasion d’échanger avec vos voisins s’il vous faut emprunter un stylo pour remplir le questionnaire, sommaire, qui vous aura été remis. Selon que vous soyez Pfizer ou Moderna, une hôtesse vous indiquera, avec gentillesse et bonhomie, la suite du parcours à emprunter. Il nous a été proposé de rejoindre les sous-sols de la bâtisse mythique. De nouveau une courte attente, puis descente dans l’arène. Celle-ci s’apparente davantage à un immense souterrain, propre et sans humidité, orné de grandes photos magnifiant la geste sportive. C’est là, face à une nouvelle hôtesse, que vous donnerez votre questionnaire dûment rempli, ainsi que votre carte Vitale. Cette paperasserie expédiée en moins de deux minutes, s’ensuivra une nouvelle file d’attente, en escargot, jusqu’à une énième hôtesse qui semblera vouloir vous tirer une balle dans la tête. Mais il n’en est rien ! C’est de cette façon, avec un appareil confondant, qu’elle prendra votre température avant de vous demander d’aller vous assoir devant l’une des nombreuses tentes plantées devant un mur (image familière : on voit les mêmes au JT lorsqu’il y a un tremblement de terre au Bangladesh, d’ailleurs, celles-ci sont aussi de la Croix Rouge).

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Arrivera enfin le moment d’intimité-covid. Face à une infirmière bienveillante, vous dénuderez une épaule (ce faisant, vous réaliserez à quel point Olivier Véran s’y est vraiment mal pris), elle vous injectera le bienfait sans mal, puis vous rejoindrez la nef du hall-sanitaire pour 15 minutes d’attente protocolaire. Vous penserez alors que ce sont les moins intéressantes du parcours. Que nenni, ce sera à peine le temps nécessaire pour réaliser à quel point on peut vivre des choses incroyables à moins de dix km de chez soi.

Euthanasie: et si nous écoutions Hippocrate?

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Marche pour la vie, Paris, 2018. © NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage : 00840706_000026

À l’heure où l’homme augmenté est le Graal de notre société, revenir à la pensée raisonnable des Grecs ne ferait pas de mal: Aristote et la médiété, Hippocrate et son serment…


L’euthanasie est un sujet difficile. Il faut n’avoir jamais vu les souffrances de certains patients en phase terminale pour écarter d’un revers de la main ce que sur un champ de bataille on appelle le coup de grâce – et dont on sait depuis des millénaires qu’il est une miséricorde, un acte de compassion et de respect. Mais il faut ne rien avoir compris de notre société, et peut-être de la nature humaine, pour ne pas voir les risques de dérives qu’entraînerait inévitablement une légalisation de l’euthanasie, la pression qui serait mise sur certains – trop compliqués ou trop chers à traiter, pensez donc un peu aux autres, vous n’apportez plus rien à la société, votre famille souffre tant de vous voir décliner, on manque de place dans l’hôpital pour accueillir des gens plus jeunes, vous avez déjà eu une belle vie et avec ce que coûte votre traitement on pourrait nourrir des dizaines d’enfants du tiers-monde, et ainsi de suite.

La sagesse d’Hippocrate 

Je me méfie toujours de l’argument d’autorité, mais il n’est peut-être pas inutile d’écouter plus sage que nous. L’homme à qui nous devons de savoir que les maladies ne sont pas des châtiments divins mais des phénomènes naturels, l’homme qui a défini l’éthique médicale, Hippocrate, refusait l’euthanasie. « Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses… Je ne remettrai à personne une drogue mortelle si on me la demande, ni ne prendrai l’initiative d’une telle suggestion. » 

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Qu’on me permette de considérer qu’il ne faut pas envisager sans trembler de modifier un point essentiel d’un serment qui a traversé 25 siècles. On l’a déjà fait: Hippocrate refusait également l’avortement, que nous avons légalisé. Et c’est justement un exemple à méditer.

Simone Veil doit se retourner dans sa tombe

Je suis favorable à loi Veil, sa lettre comme son esprit. C’est une loi d’équilibre, une loi de compassion et d’humanité. Mais ce n’est en aucun cas une loi visant à banaliser l’avortement, comme s’il s’agissait d’un simple moyen de contraception. Souvenons-nous des propos de cette femme admirable qu’était Simone Veil: « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ? »

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Et que voyons-nous aujourd’hui, moins d’un demi-siècle plus tard, c’est-à-dire presque rien à l’échelle anthropologique ? On autorise l’avortement à neuf mois de grossesse, en clair l’infanticide, certes dans le cadre théoriquement médical d’une IMG et non d’une IVG mais pour « détresse psychosociale », notion floue s’il en est, et très éloignée de la situation d’urgence médicale où il faudrait choisir entre la vie de la mère et celle de l’enfant.

Comment ne pas comprendre qu’il s’agit là de quelque chose de radicalement différent de ce que défendait Simone Veil ?

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Maintenant que nos élus envisagent de faire tomber un autre des interdits fixés par Hippocrate, et à la lumière de cette expérience, je vous le demande: voulez-vous que dans un demi-siècle il soit légal d’euthanasier vos enfants devenus adultes au nom de la « détresse psychosociale » que leur vie prolongée serait susceptible d’infliger à leur entourage ? Faites-vous confiance à une corporation, à des médecins ou à des juristes, ou à l’État, ou à je ne sais qui, pour décider ainsi des critères fixant le droit de vivre ou le devoir de mourir lorsque les autres l’estimeront préférable ? Pour ma part, la réponse est non, résolument.

Les dégâts d’une science sans conscience

Mais alors que faire ? Peut-être tout simplement renoncer à l’illusion d’une loi toute-puissante, qui régulerait à la perfection chaque aspect de l’existence et chaque cas particulier possible. Continuer à interdire l’euthanasie, non pour l’empêcher, mais pour qu’elle reste exceptionnelle. Et lorsque des souffrances seront trop grandes, lorsque des médecins ou des proches sentiront en leur âme et conscience qu’ils sont confrontés à l’un de ces cas où la loi ne peut plus s’appliquer, il faudra, sans jamais oublier qu’il s’agit là de l’exception et non de la règle, que la règle cède devant l’exception, et qu’un geste de miséricorde soit jugé avec miséricorde.

Napoléon est au-delà du bien et du mal

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La Bataille de Wagram, Horace Vernet, 1809 © Bridgeman Images/Leemage

Napoléon est la synthèse de l’inhumain et du surhumain. On peut l’admirer ou le haïr, on peut le juger à l’aune de la morale commune. Son histoire restera à tout jamais une éternelle protestation contre les sots préjugés démocratiques d’égalité et d’humanité. Pas étonnant qu’il passe mal au XXIe siècle.


L’irruption de Napoléon dans l’Histoire est un événement si singulier que l’on peut à bon droit douter des plates indications de l’état civil : « Né à Ajaccio le 15 août 1769. » N’était-il pas plutôt brutalement tombé, comme Cyrano, de la lune, les yeux encore « tout remplis de poudre d’astres » et quelques « cheveux de comète » sur l’uniforme ? La supposition n’est pas absurde. La comète qui traversa le ciel pendant l’été 1811 ne fut-elle pas immédiatement baptisée du nom de l’empereur dont le pouvoir paraissait à ce moment indestructible ? Les Russes la virent aussi passer quelques mois plus tard dans le ciel de Moscou avec « sa lumière blanche et sa longue chevelure relevée au bout », annonçant ici « horreurs et fin du monde ». Rien n’est incroyable dans l’histoire de Napoléon, car tout l’est.

Stendhal lui-même, qui pourtant vit le grand homme en chair et en os, en témoigne lorsqu’il écrit dans La Chartreuse de Parme : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. » S’il n’était pas tombé du firmament, surgissait-il de la profondeur des siècles enfuis ? De très sérieux historiens le pensèrent : Edgar Quinet le disait contemporain de Dante, Hippolyte Taine grand survivant du XVe siècle, portant avec lui l’esprit « des aventures politiques et des usurpations heureuses » de la Renaissance italienne.

Napoléon, songe ou cauchemar?

Quelques contemporains se demandèrent, après coup, s’ils n’avaient pas rêvé les événements, songe ou cauchemar – au choix ? En 1815, il y avait de quoi se sentir déboussolé. Une chose est certaine : Napoléon ne peut avoir été le fruit de ce siècle sec par excellence que fut le XVIIIe, si épris de raison, si rétif au merveilleux, si pacifique, si tourné vers le bonheur et les occupations privées, en un mot si bourgeois. Faut-il dès lors voir en Napoléon un pur anachronisme, l’ultime témoin d’un monde déjà disparu ou, avec Nietzsche, « une dernière indication de l’autre voie » et peut-être le dernier homme, « unique et tardif si jamais il en fut » ?

À lire aussin, exclusif : Éric Zemmour: « Quand la France était grande »

Comment, non pas raconter, mais rendre compte d’une histoire si étrange ? On ne peut comprendre Napoléon sans séparer l’homme et l’œuvre. Il ne s’agit pas de minorer l’importance de l’œuvre. Elle a dessiné le cadre dans lequel vivent les Français depuis maintenant deux siècles, et influé, par le Code civil, sur le destin des Européens. Mais, qu’il s’agisse de la rationalisation de l’État ou de la création d’une administration forte, de la redéfinition de la place du religieux dans la société ou de l’égalité de tous devant la loi, ces évolutions ne se trouvaient-elles pas en germe dans les idées du siècle ? Napoléon, si étranger lui-même à l’esprit de son époque, en fut l’exécuteur testamentaire génial.

Il y a, au plus profond de cet homme incomparable – au sens littéral du mot – quelque chose qui échappe à l’investigation

Il est bien vrai que, sans lui, le travail eût été moins bien réalisé, et surtout moins vite, mais c’est dans la corbeille des Lumières qu’il trouva l’inspiration de ces réformes qui allaient changer le visage de la France. Il avait eu de nombreux précurseurs – impuissants ceux-là – chez les ministres réformateurs de la monarchie absolue. Quant à ce qu’on lui reproche le plus, ses guerres et ses efforts désespérés pour assurer l’hégémonie française, là encore il faut les rapporter au passé – cette guerre de soixante-dix ans qui, de 1756 à 1815, opposa la France à l’Angleterre pour le statut de première puissance mondiale. C’est à Napoléon qu’il revint, malheureusement, de passer aux Britanniques le témoin que la France de Richelieu et Mazarin avait reçu de l’Espagne, avant que l’Angleterre ne le transmette aux États-Unis et ceux-ci, aujourd’hui, à la Chine. Champion de la grandeur française, Napoléon, si heureux dans les affaires intérieures, fut à l’extérieur le témoin de son premier déclin.

Ce que je veux dire, c’est que l’on peut interpréter la politique tant intérieure qu’extérieure de l’Empire en faisant – presque – abstraction de la personne de Napoléon. En revanche, son régime lui appartient en propre, avec son « kitsch carolingien » mâtiné de principes républicains et de formes monarchiques. Il disparut avec lui sans laisser de traces, car il était la preuve la plus tangible de l’imagination sans limites qui bouillonnait sous ce crâne à nul autre pareil.

*

François-René de Chateaubriand en costume de pair de France, Pierre-Louis Delaval, 1828 © Bridgeman Images/Leemage
François-René de Chateaubriand en costume de pair de France, Pierre-Louis Delaval, 1828
© Bridgeman Images/Leemage

Transformer l’Europe en une très grande France

Le XVIIIe siècle n’a pas aimé les Héros. Voltaire a célébré le tsar Pierre Ier et Montesquieu Alexandre le Grand, mais s’ils les jugèrent tous deux d’une grandeur admirable, ils le devaient surtout, à leurs yeux, à leur œuvre : sagement conçue et sagement exécutée, dit Montesquieu de celle du Macédonien. Qu’y avait-il pourtant de moins sage que l’idée de jeter un pont entre l’Europe et l’Asie et de transformer celle-ci, jusqu’au cours de l’Indus, en une très grande Grèce ? L’idée n’était pas moins folle que de transformer l’Europe, à partir de 1806, en une très grande France. Mais le siècle des Lumières ne jugeait plus de la grandeur qu’en vertu de l’utilité. Le Grand Condé avait fait rêver le siècle précédent, celui de Louis XIV, Parmentier et sa pomme de terre sont élevés au pinacle par les philosophes. Tandis que Condé n’était qu’un ravageur épris de sa propre gloire, Parmentier avait travaillé modestement au bonheur de l’humanité. Guerre et politique, jusqu’alors aires de jeu préférées des aspirants à l’immortalité, ne font plus recette, et si George Washington échappe à l’épuration du panthéon héroïque de ce temps, c’est parce qu’après avoir fondé la république américaine il s’est retiré à Mount Vernon, retournant (métaphoriquement) à sa charrue comme Cincinnatus après avoir sauvé Rome. L’heure, dira un petit poète du temps, est aux héros que personne ne connaît. La gloire est triste vers 1780.

L’événement est plus grand que ses acteurs 

C’est alors que la Révolution parut devoir ressusciter les héros. Ne témoigne-t-elle pas d’un prodigieux effort de volonté, d’une fureur de destruction comme on n’en avait pas connue depuis les guerres de Religion ? N’offre-t-elle pas un répertoire presque inépuisable de figures héroïques, lumineuses comme Charlotte Corday, infernales comme Marat, qui dépassent la mesure humaine ? De ce point de vue, Napoléon ne sort pas de nulle part. Mais l’héroïsme révolutionnaire – laissons Charlotte Corday de côté – est en quelque sorte tamisé par l’idéologie. Aucun des grands acteurs de cette époque, à l’exception peut-être de Mirabeau, ne se voit comme un héros ; la plupart se croient les instruments, et les jouets, d’une histoire promise à une fin heureuse, et cela quel que soit leur destin personnel. Montant à l’échafaud, ils voient encore dans leur supplice la preuve que le peuple qui les met à mort est bien le nouveau souverain. Aussi la Révolution française est-elle justiciable de la nouvelle manière d’écrire l’histoire propre aux temps démocratiques dont parle Tocqueville : tandis que les historiens des siècles aristocratiques rapportent les plus grands événements aux passions, initiatives, intérêts et intrigues de leurs acteurs, ceux des époques démocratiques expliquent jusqu’aux plus petits faits par de grands intérêts et par le mouvement des masses.

Prenez l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain de Condorcet (1794). Dans cet écrit emblématique de la Révolution, rédigé par un proscrit qui savait sa mort imminente, la Révolution, épurée de ses péripéties tragiques, s’élève à la sublime simplicité d’un moment nécessaire de l’Histoire. Condorcet va mourir, mais la Révolution réalisera la promesse d’émancipation universelle qu’elle porte en elle. Chez tous, même chez les plus hostiles à la Révolution, s’imposait l’idée que l’événement était plus grand que ses acteurs : « Ce ne sont pas les hommes qui mènent la révolution, dira Joseph de Maistre, c’est la révolution qui emploie les hommes. »

*

Napoléon, l’insaisissable 

Mais Napoléon ? Ne faut-il pas, dans son cas, renoncer aux présupposés de l’« histoire démocratique » et revenir à ceux de l’histoire à la Plutarque ? On aura beau dire que le désordre révolutionnaire favorisait les ascensions fulgurantes, que la mise en cause de toutes les idées acquises ouvrait en grand le champ du possible, que la guerre civile était une chance pour les jeunes gens courageux, intelligents et sans scrupules, reste, chez Napoléon, que l’on n’atteint pas le cœur. Il y a, au plus profond de cet homme incomparable – au sens littéral du mot – quelque chose qui échappe à l’investigation. Ni Chateaubriand ni Taine n’ont pu le saisir, malgré leurs efforts. C’est Léon Bloy qui voit juste quand il écrit : « L’histoire de Napoléon est certainement la plus ignorée de toutes les histoires. Les livres qui prétendent la raconter sont innombrables. En réalité, Napoléon nous est peut-être moins connu qu’Alexandre. Plus on l’étudie, plus on découvre qu’il est l’homme à qui nul ne ressembla et c’est tout. Voici le gouffre. »

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Le merveilleux l’emporte sur l’histoire

Ce n’est pas très encourageant. Napoléon serait-il plutôt justiciable de l’attention des poètes que de celle des historiens ? On observera que, jusque vers l’époque du retour des cendres qui, en 1840, attesta de la réalité de la mort de l’Empereur, le merveilleux l’emporte sur l’histoire. Sainte-Hélène n’y est pas pour rien. Qui aurait pu imaginer fin plus extraordinaire ? Comme Prométhée enchaîné sur un rocher, le foie dévoré par un aigle. Il ne faut pas s’étonner ensuite des rumeurs qui coururent sur l’évasion de Napoléon, confirmées, du reste, par tous ces faux Napoléon qui surgissaient de partout, ni des prophètes qui annonçaient son retour imminent, ni des poules qui pondaient des œufs à son effigie. C’était bien le moins. Le principal aliment de la légende n’était pas le Code civil, mais ce que ces quinze années avaient eu d’inouï. Elles défiaient la raison. Même les plus violents détracteurs de l’homme en subissaient le prestige. Chateaubriand en personne, qui lui avait élevé un monument en croyant écrire un implacable réquisitoire, ne pouvait se consoler de la fin de l’épopée. Si la raison lui commandait de s’en réjouir, le sentiment lui faisait mesurer toute la distance qui séparait le triste présent de ce passé qui ne pouvait passer : « Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ? […] Comment nommer Louis XVIII en place de l’empereur ? Je rougis en pensant qu’il me faut nasillonner à cette heure d’une foule d’infimes créatures dont je fais partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d’une scène dont le large soleil avait disparu. »

*

Avec Thiers, Napoléon s’embourgeoise

Tout le monde n’éprouvait pas la fascination qui était, en dépit de tout, celle de Chateaubriand. À quoi bon tant de gloire, disaient certains, pour un résultat si bourgeois ? En quoi Austerlitz et la sublime tragédie de Waterloo pouvaient-elles avoir abouti au monde médiocre, aux petits intérêts et aux petites passions décrits par Stendhal ou Flaubert ? Tout ça pour ça ? L’épopée est bel et bien d’une autre nature que l’œuvre. La seconde est de son siècle, la première d’aucun. C’est, après 1850, l’émergence du positivisme historique qui va peu à peu lier l’homme et l’œuvre, mais au détriment de l’homme. Thiers fut assurément pionnier en ce domaine. Napoléon commence sous sa plume si positive, si sensée, si dépourvue de passion, à s’embourgeoiser, l’homme d’État à prendre le pas sur le conquérant et les froids calculs de la raison politique à l’emporter sur les chimères. À trop se fier à Thiers, Napoléon appartiendrait presque au monde qu’il a fondé. Son étrangeté s’altère, il prend la physionomie de son temps. Ainsi glosera-t-on sur ses côtés bourgeois, sur son amour pour sa femme et son fils, en oubliant ce qui était réellement admirable chez lui : son implacable volonté et son talent pour se faire, selon les circonstances, lion ou renard, homme ou bête.

Il s’imaginait Alexandre, il finit Auguste

Hippolyte Taine est sans doute le dernier historien à s’être efforcé – tâche aussi impossible que nécessaire – de percer le mystère de Napoléon tout en jugeant l’œuvre. Il les détestait également. L’homme ? Un ego surdimensionné qu’aucun surmoi ne limite et qui, profitant des circonstances, s’était abattu sur l’Europe pour assouvir ses rêves de domination universelle ; l’œuvre ? une version despotique de l’absolutisme monarchique qui livrait pieds et poings liés les citoyens à l’État et devait anesthésier en eux tout esprit d’indépendance et d’initiative. S’il existait un lien entre Napoléon et la France moderne, c’est bien ce que celle-ci a de plus détestable : son inaptitude à la liberté qui, préexistant à Napoléon, était sortie renforcée de son passage à la tête des affaires. Taine est meilleur juge des travers de la France contemporaine que du caractère de Napoléon. C’est peut-être Hegel, parce qu’il n’était pas étranger au merveilleux des premiers temps de la mémoire napoléonienne – n’avait-il pas vu l’« esprit du monde » passer à cheval devant ses yeux ébahis à Iéna ? –, qui a le mieux anatomisé le personnage et mis en garde tous ceux qui tenteraient de déduire l’œuvre de l’homme. Que l’Empereur ait agi en instrument d’une impérieuse nécessité, rien de plus certain aux yeux du philosophe. Ne lui incomba-t-il pas, au-delà du folklore de son régime et du tourbillon de ses conquêtes, d’accoucher le monde de l’État moderne qui couvait dans ses flancs ? Mais l’Empereur, qui était-il ? Savait-il même l’histoire qu’il lui revenait d’écrire ? Sa tête, comme l’avait dit un contemporain, était un inépuisable magasin de rêves. On le sait, c’est vers l’Orient que ses songes le conduisaient, et certainement poser les fondations de l’État moderne en Occident ne fut à ses yeux qu’un pis-aller, puisque, ayant échoué en Égypte, il lui fallut bien se contenter de cette « taupinière Europe » qu’il jugeait trop vieille, trop fatiguée et trop étriquée pour un homme tel que lui. Son œuvre ne fut en définitive que l’expression abâtardie de ses rêves infinis. Il s’imaginait Alexandre, il finit Auguste. Il y a pire comme destin, mais assurément, du bois dont il était fait, ce n’était pas exactement ce qu’il avait ambitionné.

Bonaparte et son état-major en Égypte, Jean-Léon Gérôme, 1863 © Wikimedia Commons
Bonaparte et son état-major en Égypte, Jean-Léon Gérôme, 1863
© Wikimedia Commons

Ne fut-il pas, en définitive, la victime de son œuvre ? À Sainte-Hélène, il évoquait le plus volontiers les commencements et la fin de son histoire, le moment où tout était possible et celui où plus rien ne l’était. Les années de gloire, les ancres jetées dans le sol français – les institutions –, les masses de granit sur lesquelles il s’était appuyé, tout cela, au fond, l’intéressait peu. Mais il n’oubliait pas ces mots glissés à son frère Joseph pendant la cérémonie du sacre, et qui valent les noces de Suse : « Ah ! si notre père nous voyait ! »

Napoléon est au-delà du bien et du mal. On peut l’admirer ou le haïr, on ne peut le juger à l’aune de la morale commune. L’histoire de Napoléon écrite par les « maîtres d’école » détestés d’Hegel est la pire de toutes. Ne s’efforce-t-elle pas de ramener le « grand homme » ou le « héros » aux dimensions de l’humanité ? L’histoire extraordinaire de Napoléon restera, à tout jamais, comme une éternelle protestation contre les sots préjugés démocratiques d’égalité et d’humanité. La synthèse de l’inhumain et du surhumain, dira un Nietzsche inspiré et vrai. Mais sans le passage de ce météore dans le ciel de l’Histoire, certainement le triomphe de la démocratie moderne eût été moins entier.

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Pour ou contre la société du commentariat?

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Cnews

Dans un récent article, le journal Le Monde vitupère la société du commentaire.


Une remarquable double page a été consacrée par Le Monde, sous la signature de Nicolas Truong, à la « société du commentaire », avec une approche et une analyse plus critiques que positives. On voit bien tout ce qui aujourd’hui peut être reproché, dans l’univers médiatique, à cette surabondance du commentaire, sans certitude parfois de la réalité sur laquelle il s’appuie. Trop de légèreté et d’approximations de la part de ceux qui donnent leur avis et le sentiment que les chroniqueurs sont tenus, par une sorte d’obligation intellectuelle et d’honneur de débatteurs, de ne rien laisser passer sans qu’ils s’en mêlent. Il faut affirmer un point de vue avec d’autant plus de conviction qu’on est étranger au thème abordé, l’important étant de faire illusion. En espérant que tel ou tel contradicteur ne réduira pas à néant votre superficialité ou palliera les lacunes de votre intervention.

Le président de la République a injustement fustigé ce prurit des commentaires, ce culte de l’insignifiant

Droit à l’ignorance

J’ai tenté d’échapper à ce risque, ayant une conscience aiguë du caractère limité de mon savoir, de mon monde, et de mon droit à l’ignorance. J’ai résisté autant que j’ai pu à cette tentation de dire un mot sur tout sans être légitime. Plutôt que s’afficher avec présomption, il vaut souvent mieux, par l’écoute et le dialogue, apprendre des autres. Aussi n’ai-je jamais éprouvé une hostilité de principe à l’égard de la « société du commentaire » même si elle dépasse largement le seul champ médiatique. Pourquoi faudrait-il être réservé face à ces tendances politiques, intellectuelles et aussi médiatiques qui ne peuvent avoir pour finalité que de faire « un commentaire de la société » ? En effet il ne me semble pas absurde de clairement distinguer le factuel et son analyse. Quand le premier est sûr, la seconde a le droit de s’autoriser plusieurs interprétations et il n’y a là rien d’ambigu ni de dangereux. Si le factuel n’est pas encore déterminé avec précision, l’analyse n’est pas condamnée à s’effacer mais à condition de prendre des précautions qui intégreront tout ce qu’on sait déjà, tout ce qu’on ne sait pas encore.

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Rien ne serait pire que d’apposer trop d’assurance sur une réalité en question, de même que trop de doute sur un événement incontestable révélerait plus la faiblesse du chroniqueur que la fermeté d’une pensée. Le commentaire a toujours trouvé grâce à mes yeux. Parce que je n’ai jamais su faire que cela. Rien ne me procure plus de plaisir intellectuel que cet exercice. Non pas que je n’aie jamais rêvé d’être un créateur, un inventeur mais il faut faire avec ce qu’on est. Il y a une sorte de bonheur intense à appréhender une réalité, à se pencher sur une substance extérieure à soi pour éclairer et élucider l’une et l’autre et, par son commentaire, ajouter à la connaissance de beaucoup.

Déontologie du chroniqueur

Pour que la société du commentaire sur les plateaux de télévision ne vire pas à sa caricature – un peu de tout sur n’importe quoi sans que rien ne garantisse la fiabilité des propos -, il est essentiel que les chroniqueurs s’imposent une déontologie stricte qui consistera à parler de ce qu’on sait, à se taire sur ce qu’on ignore, à écouter et à apprendre en tentant de faire surgir de l’échange lui-même un irremplaçable apport qui dépassera la somme des verbes singuliers.

A lire ensuite, Jean Messiha: Pourquoi je continuerai d’aller chez Cyril Hanouna

Il est certains commentaires, pour aller jusqu’au comble de la réussite, qui sont si emplis d’empathie et de compréhension qu’ils représentent parfois une sorte de re-création. Il n’est pas nécessaire de faire référence à Alexandre Kojève expliquant Hegel. Il y a des situations politiques, des conflits sociaux et des controverses intellectuelles qui seront si bien simplifiés, décapés par le commentaire qu’ils paraîtront limpides quand ils étaient complexes. Une vie internationale lumineusement exposée, les rapports de force entre nations brillamment enseignés, des commentaires clairvoyants sur le chaos, la fureur et l’ordre du monde.

J’entends bien que ce n’est pas à ce type de commentaire que le texte du Monde faisait référence mais plutôt à ce bavardage profus, médiatique, à cette manière de faire de rien un Himalaya, d’une réalité importante un point dérisoire. Le président de la République avait fustigé un jour ce prurit des commentaires, ce culte de l’insignifiant. Je l’avais trouvé injuste à cette occasion comme s’il voulait dénier, au prétexte que le pouvoir agit, toute légitimité à l’analyse de la politique. Il s’agit de deux sphères radicalement séparées dont chacune a le droit de vérifier la compétence de l’autre mais qui seraient orphelines, l’une sans le commentaire qui l’aidera à agir, l’autre sans la réalité de l’action, son terreau unique. Acceptons la société du commentaire qui, en démocratie, propose l’utile et nécessaire commentaire de la société.

Le Mur des cons

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Le crypto-art s’arrache dans les ventes aux enchères

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© D.R.

L’empreinte numérique des œuvres virtuelles (non-fongible token) s’achète à prix d’or. Un phénomène curieux qui agite l’art contemporain.


Dans sa course effrénée à la négation de l’art et de la beauté, l’art moderne a conquis un nouveau territoire : les œuvres virtuelles, dont on commercialise aujourd’hui l’empreinte numérique.

A lire aussi, Benjamin Olivennes: Art contemporain: «une production fade, aseptisée, facilement exportable»

Ainsi, une vidéo de dix secondes, réalisée par l’artiste Beeple, qui se contente de montrer des gens marcher devant une statue couchée peu flatteuse de Donald Trump, sur laquelle se pose un oiseau bleu, vient d’être vendue près de 7 millions de dollars. L’œuvre, qui est visible librement en ligne par tous, a été commercialisée sous la forme d’un non-fongible token (NFT, en français « jeton non fongible »). L’acquéreur a acheté en fait la suite de 0 et 1 qui la compose. Le mouvement est mondial et les street-artistes sont de la partie. Les spéculateurs ont flairé la bonne affaire. Christie’s organise même des ventes « crypto-art », durant lesquelles les NFT s’écoulent à prix d’or.

Tout le monde cherche à vendre ou à acheter, en cryptomonnaie cela va de soi, son petit bout de virtualité digitale. À Toronto, c’est une maison virtuelle qui a été vendue 500 000 dollars. Conçue par l’artiste Krista Kim, l’œuvre Mars House est un fichier de maison numérique en 3D. Jack Dorsey, le cofondateur de Twitter, a mis en vente son tout premier tweet pour 2,9 millions de dollars. Ce NFT n’est composé que de ces quelques signes : « Je crée mon compte Twitter »… C’est un entrepreneur malaisien qui est aujourd’hui l’heureux propriétaire de ce message colossal pour l’humanité. Comme les humains ne sauraient avoir le monopole de l’art, les robots s’y mettent, à l’instar de Sophia, l’androïde aussi célèbre que charmante, qui a vendu aux enchères un autoportrait pour 700 000 dollars. Selon 20 minutes : « Sophia est aujourd’hui la première entité non humaine à vendre aux enchères sa propre œuvre numérique soutenue par les NFT. » Va expliquer ça à ta grand-mère.

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Les noces tumultueuses de la peur, du pouvoir et du savoir

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Tag à Paris, mars 2021 © LOUISE MERESSE/SIPA Numéro de reportage : 01010836_000040

Crise sanitaire. Selon Ariel Beresniak, l’opinion publique française est privée des informations élémentaires permettant de défier les hypothèses et mesures gouvernementales.


En avril 2020, des médecins et scientifiques corses, particulièrement motivés, s’organisent pour mieux évaluer le risque épidémique et anticiper l’effet des restrictions sur l’économie de l’île. Ayant l’honneur d’avoir été associé à cette réflexion comme spécialiste des méthodologies en Santé Publique, il apparait immédiatement qu’aucune information fiable n’existe pour le suivi de l’épidémie. La proportion de la population ayant été en contact avec le virus est inconnue. Il suffirait pourtant de lancer une étude dite de « séroprévalence » représentative. Les études de séroprévalence consistent à compter combien y a-t-il de personnes ayant développé des anticorps spécifiques, donc ayant été en contact avec le virus. Cette information est fondamentale pour pouvoir suivre la dynamique d’une épidémie. Encore faut-il que l’étude de séroprévalence soit « représentative », c’est-à-dire que les résultats puissent être extrapolés à la population générale.

Une initiative étouffée?

Or pour garantir la représentativité, l’échantillon doit être « aléatoire », c’est-à-dire tiré au sort au sein de la population générale. Un projet d’étude représentative de séroprévalence sur la Corse est donc rédigé avec le soutien des institutions, médecins et scientifiques locaux. Il est demandé à la CPAM (Caisse Primaire d’Assurance Maladie) de réaliser le tirage au sort de l’échantillon sur la liste des assurés sociaux. La CPAM transmet la demande pour autorisation à la CNAM (Caisse Nationale d’Assurance Maladie). Celle-ci ignore la demande sans répondre… On ne peut que supposer qu’au niveau national, une ou des personnes ont souhaité étouffer l’initiative en catimini en lui assurant un enterrement administratif le plus discret possible. Tout porte à croire qu’il a été jugé inopportun de laisser l’initiative corse devenir un exemple pour la métropole. Non seulement aucune étude représentative de séroprévalence n’a pu être réalisée en Corse, mais aussi sur le reste du territoire… L’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médical) a curieusement repris l’idée en lançant l’étude nationale EPICOV. Bien que l’INSERM présente officiellement cette étude comme « représentative », elle n’est en rien représentative puisque les analyses d’anticorps ont été faites sur la base de prélèvements sanguins réalisés chez les sujets qui ont bien voulu participer. Les résultats sont donc ceux de volontaires et ne peuvent en aucune manière être extrapolés à la population générale…

Le Ministre de la Santé Olivier Véran prend la parole le 18 mars 2021, après que le Premier ministre ait annoncé de nouvelles restrictions © Martin Bureau/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22549778_000032
Le Ministre de la Santé Olivier Véran prend la parole le 18 mars 2021, après que le Premier ministre ait annoncé de nouvelles restrictions © Martin Bureau/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22549778_000032

Le pouvoir se méfie par nature du savoir car son intérêt est de décréter plutôt que de démontrer. Afin d’assoir sa légitimité auprès d’une population docile, le pouvoir dispose d’un outil extrêmement efficace : la peur. 

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Celle-ci est cependant le reflet de la propre peur du pouvoir dont la hantise première est de perdre sa crédibilité et ses prérogatives. La peur est un symptôme de la Peste émotionnelle, formule créée par Wilhelm Reich, qui la présente comme une maladie contagieuse provoquant un sentiment d’impuissance qui ne peut se calmer que par la domination des autres. Cette pathologie explique en grande partie le goût pour le pouvoir. Grace à cette représentation, il est possible de défendre toute cause pour se protéger des ennemis. Ces ennemis sont nommés et identifiés par la cause (l’apostat, le juif, le communiste, l’extrême droite, le virus…). Les idées reçues et la parole officielle constituent le dogme qui assoit l’ordre établi. Qui veut se contenter de simplement vivre paisiblement, où d’y jouer un rôle, en constitue le rouage d’un engrenage huilé par l’hypocrisie et la lâcheté.

Une nation résignée

Saturée d’information dramatique, la population est maintenue dans un état de torpeur et d’appréhension. Il est ainsi plus facile de faire accepter de nouvelles lois et règlementations, ainsi que le renouvellement de l’état d’urgence qui pérennise un pouvoir absolu. 

Si une nation entière a pu se résigner si aisément à ce qu’on lui retire ses libertés les plus fondamentales, c’est justement parce que le pouvoir a su orchestrer la peur. Les images dramatiques de patients hospitalisés en unités de soins intensifs sont effrayantes ainsi que les déclamations journalières lancinantes des nombres de « cas » (en fait des tests viraux positifs) et de morts pendant la pandémie, sans mise en perspective aucune des chiffres, sont uniquement destinées à saturer et inhiber les esprits afin de faire accepter des limitations inédites aux libertés fondamentales. Celles-ci sont appelées à grands cris par de nouveaux télévangélistes en blouses blanches courtisés par les principales chaines de télévision.

Ces médecins omniprésents dans les media ont eux même été contaminés par la peste émotionnelle de Reich. Leurs titres hospitaliers, universitaires ou syndicaux sont autant de sésames pour parler de façon péremptoire de spécialités qui ne sont pas les leurs. Ils hantent les medias avec un aplomb déconcertant en discourant sur la dynamique de l’épidémie et la performance des interventions de santé publique, dont ils n’ont absolument ni données, ni expérience, ni compétence. Magister dixit : le Maître l’a dit. Cette formule pythagoricienne permet d’énoncer tout argument sans justification et par simple principe d’autorité.

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Toute contestation est muselée et les rares paroles qui s’élèvent contre les discours alarmistes et les lots de mesures coercitives sont traitées d’irresponsables. La mécanique est implacable. Pour imposer le discours gouvernemental, il suffit de faire peur (des images et des listes de chiffres), de culpabiliser (on « sauve des vies ») et de trouver des boucs émissaires (les irresponsables). 

Questions sans réponse

Critiquer n’est pas démolir, mais questionner, chercher, fouiller, distinguer, vérifier et comparer. Pourquoi de véritables études représentatives de séroprévalence n’ont toujours pas été conduites sur le territoire ? Pourquoi est-il impossible de distinguer les chiffres d’admission en surveillance continue, soins intensifs et réanimation ? Quels sont les critères pour attribuer les causes de mortalité à la maladie ? Quels sont les taux de faux positifs et faux négatifs des différentes technologies de tests RT-PCR utilisées sur le territoire ? Quel est la proportion réelle de patients symptomatiques par rapports aux patients positifs confirmés ? 

Autant de questions indispensables pour le suivi de l’épidémie auxquelles aucune réponse claire n’est avancée… ainsi, l’opinion publique est privée des informations élémentaires permettant de défier les hypothèses et mesures gouvernementales. La plus totale transparence est pourtant indispensable pour gagner la confiance de la population et lutter efficacement contre l’épidémie. 

Dans ces circonstances, le principe même d’une information pertinente apparait subversive car non seulement elle questionnerait le bien fondé des mesures gouvernementales prises, mais on serait aussi en droit de se demander pourquoi les informations utiles n’ont pas été recherchées avant…

 

Pourquoi Téhéran refuse des négociations informelles avec Washington

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Président de la République islamique d'Iran Hassan Rohani © /AP/SIPA Numéro de reportage : AP22557990_000001

La Maison-Blanche a exprimé sa déception face au refus de l’Iran de participer à une réunion informelle visant à relancer l’accord sur le nucléaire. « Mais nous sommes prêts pour une diplomatie visant un retour réciproque des engagements dans le cadre des Accords de Vienne sur le nucléaire iranien », a déclaré un porte-parole de la Maison-Blanche le 28 février 2021.


Le moment n’est pas opportun

Saïd Khatibzadeh, le porte-parole iranien du Ministère des affaires étrangères, a déclaré qu’en raison des positions et actions récentes des États-Unis et de trois pays européens, la République islamique d’Iran ne considérait pas le moment opportun pour tenir une réunion informelle.

On trouve de plus amples explications dans le quotidien téhéranais Siyasat-é Rouz. « L’Occident a de nouveau eu recours au scénario répétitif consistant à déclencher de l’insécurité en Iran [référence aux récentes émeutes dans la province du Baloutchistan] pour affaiblir notre position dans les négociations sur le nucléaire. Ils espèrent contraindre l’Iran à accepter leurs demandes excessives concernant son programme nucléaire, ses activités régionales et sa technologie de missiles. Toute la propagande médiatique et les activités récentes des groupes d’opposition iraniens à l’étranger pourraient être considérées comme des efforts visant ce même objectif. » C’est ainsi que le journal met en avant la thèse officielle d’un « triangle » qui se trouverait derrière les récents soulèvements sociaux en général et celui du Baloutchistan en particulier : le premier angle est formé par les Moudjahidine du peuple (OMPI), ennemis jurés du régime iranien et d’autres dissidents. Le second angle est composé par les médias étrangers qui diffusent des informations sur la révolte au Baloutchistan dans les médias occidentaux et sur les réseaux sociaux. Le troisième angle est constitué par les responsables occidentaux, s’agissant en particulier de la déclaration du nouveau secrétaire d’État américain Antony Blinken, qui accuse le régime de violations des droits de l’homme pendant le soulèvement.

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Après le soulèvement de mi-novembre 2019, Khamenei avait imputé également la responsabilité à ce trio, prétendant que les Américains et les Israéliens avaient planifié les émeutes et que l’Arabie Saoudite et les États du Golfe persique les avaient financées.

Il est désormais clair que le refus du régime iranien de participer à des pourparlers informels est motivé par le soulèvement du Baloutchistan. Khamenei pense que le rapport de forces pourrait le forcer à accepter les demandes des pays occidentaux.

Le principal désaccord de l’Iran avec les pays du P5+ 1 

Le régime iranien souhaiterait que les États-Unis reviennent à l’accord signé en 2015, qui favorisait Téhéran. Il s’agit de l’accord dit JCPoA (Joint Comprehensive Plan Of Action) signé en 2015 entre l’Iran et les P5+1 (les cinq pays membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU) plus l’Allemagne. Mais les pays P5+1 prévoient d’inclure dans les négociations d’autres préoccupations, comme le programme de missiles de l’Iran, son influence régionale et peut-être les droits humains. Ils exigent que ces points fassent partie de l’éventuel accord final. Ce changement est la principale source de désaccord de l’Iran avec les pays du P5+1. Pourtant, ce changement de position occidental s’explique en partie par le fait que le rapport de force au Moyen-Orient, en Europe et dans le monde n’est plus ce qu’il était en 2015.

Les changements géopolitiques dans la région

L’économie iranienne a été gravement affaiblie. Sa monnaie est en chute libre. Le gouvernement Rohani a reconnu que 60 millions d’Iraniens vivent au-dessous du seuil de pauvreté, un chiffre qui ne cesse d’augmenter. Le chômage élevé, la flambée des prix, la corruption des institutions et bien d’autres facteurs similaires ont entraîné deux grands soulèvements généralisés en 2017 et en 2019.

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L’influence régionale de l’Iran en Irak, au Liban et en Syrie a été remise en question. Les manifestations populaires en Irak et au Liban, l’assassinat de Soleimani, l’icône de l’influence du régime dans la région, la pression de la Russie sur l’Iran pour réduire son influence en Syrie, l’alliance d’Israël avec certains pays arabes de la région qui ont formé un nouveau bloc contre l’Iran, sont autant de raisons pour lesquelles la géopolitique de la région a changé et c’est pour cela que les pays du P5 + 1, en plus de l’Arabie saoudite et d’Israël, ne sont plus disposés à revenir à l’accord de 2015.

Par conséquent, l’administration Biden n’est pas prête à desserrer la pression sur l’Iran, à moins que la relance de l’Accord de Vienne (JCPoA) ne tienne compte de la réalité de ce nouvel équilibre géopolitique et des préoccupations du P5 + 1 sur le programme de missiles balistiques qui menace les pays de la région, en particulier Israël.

Les défis du Guide suprême

Le régime iranien est conscient du ras-le-bol des Iraniens à l’égard du pouvoir et du fait qu’une révolte couve. Les émeutes du Baloutchistan pourraient être considérées comme un bon exemple de ce potentiel caché. Le parlement iranien a officiellement déclaré que 60 des 80 millions d’Iraniens vivent dans la misère. Pour retarder la prochaine éruption de colère qui entraînerait inévitablement un changement radical, le régime a besoin de la levée des sanctions. Par conséquent, il doit se soumettre au nouveau JCPoA en 2021 pour éviter sa destruction.

Fondée sur le pouvoir absolu du Guide Suprême, la théocratie a toujours reposé sur les deux piliers que sont la répression intérieure et la création de crises hors de ses frontières. Si l’un de ces piliers s’effondre, l’existence du régime prendra fin. Par conséquent, ses programmes nucléaires, de missiles et d’incitation à la guerre dans la région, font partie intégrante de la stratégie de Khamenei, et il ne peut y renoncer.

Le Guide suprême sait que si l’Iran se soumet à de nouvelles exigences et assouplit sa position, le résultat en sera – comme il l’a dit le 20 février – que  « chaque jour, il y aura de nouvelles exigences : un jour les droits humains, un jour les armes nucléaires, un jour les missiles et un jour les questions régionales. »  Selon Khamenei, la possible politique de recul de l’Iran équivaudrait à une « dégradation infinie ». Cette politique ne ferait qu’ouvrir la voie à des soulèvements sociaux en Iran de la part de la population privée de ses droits fondamentaux depuis 42 ans. Chaque jour, des Iraniens meurent en grand nombre à cause du coronavirus. Leurs proches ont été emprisonnés, torturés et exécutés. Cette voie mène à la chute inévitable de la théocratie et à la victoire du désir de liberté des Iraniens.

Le régime préfère le statu quo et insiste sans relâche pour relancer le JCPOA de 2015 sans aucun changement. L’agitation sociale en Iran l’empêche clairement d’imposer ses exigences aux pays occidentaux. La conclusion est donc que ni Washington ni Téhéran ne fera le premier pas. Jusqu’où le régime se battra-t-il pour maintenir son pouvoir aux dépens du peuple iranien?

Désaccord d’Evian

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Hier, premier jour du jeûne du ramadan pour les musulmans. La marque d’eau minérale Evian s’est excusée pour un message mal perçu. Dans sa chronique, Elisabeth Lévy analyse ce petit scandale.


Quand Évian incite à boire de l’eau, cela devient une « provocation » ! La marque Évian a déclenché « une polémiquette, une micro-tempête dans un verre d’eau » comme l’a dit Élisabeth Lévy, sur Sud Radio ce matin.

Avez-vous déjà bu ?

Le 13 avril à 15h, le community manager de la célèbre marque d’eau minérale a écrit sur Twitter: « retweetez si vous avez déjà bu un litre aujourd’hui ». C’était une sorte de message publicitaire destiné à ceux qui apprécient et suivent l’actualité de la marque sur le réseau social.

Difficile à croire, mais le message étant posté le premier jour du ramadan, des musulmans ont jugé que cette pub était offensante et islamophobe ! L’employé d’Evian, à l’origine de ce petit scandale, est alors assimilé par ces derniers à Éric Zemmour, Jean Messiha ou encore Marine Le Pen. C’est dire si son tweet a été mal reçu par la tweetosphère… En réponse, le militant Damien Rieu persifle: « 1962 : les accords d’Evian, 2021: la soumission d’Evian »…

Pour Élisabeth Lévy, cet épisode crétin est une triste illustration de l’état de notre vivre-ensemble. Certains musulmans sont offensés par nature, ils sont incapables d’admettre qu’ils appartiennent à une culture minoritaire en France, et voudraient que tout le pays s’adapte à leur mode de vie. Face à cela, notre directrice de la rédaction constate que beaucoup de Français de souche ou assimilés sont à cran. « Cette date n’a aucune signification pour la majorité de ce pays, voilà pourquoi, excusez-nous de continuer à vivre pendant le ramadan » ironise sur Twitter FredTlse -inwokuptible. Des gens ont peur de devenir culturellement minoritaires chez eux.

L’incroyable message d’excuses de la marque

Mais ce qui transforme cette anecdote en parabole et en véritable mini-scandale, c’est qu’Évian a fait repentance à 21h14 en tweetant : « Bonsoir, ici la team Evian. Désolé pour la maladresse de ce tweet qui n’appelle à aucune provocation ! » La provocation, serait-ce qu’une marque d’eau incite à boire de l’eau ?! Élisabeth Lévy rappelle à la marque et à ses auditeurs que « 90% des consommateurs ne sont pas musulmans, que tous les musulmans ne font pas le ramadan et que ceux qui font le ramadan ne sont heureusement pas tous des offusqués professionnels. » Tristement, Évian s’incline devant une minorité bruyante comme les multinationales américaines se mettaient à genou devant Black Lives Matter.

Notre problème numéro un n’est peut-être pas le séparatisme islamique, mais la soumission devant ses caprices.

Causeur vous propose de visionner l’intervention d’Elisabeth Lévy ci-dessous.

Retrouvez le regard libre d’Elisabeth Lévy tous les matins à 8h15 dans la matinale de Sud Radio.

L’antiracisme bon marché peut rapporter gros

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Patrisse Cullors © S Meddle / ITV / Shutterstock / SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40635284_000048

La cofondatrice de Black Lives Matter et militante LGBT Patrisse Cullors a fait l’acquisition d’une luxueuse maison dans le quartier huppé de Topanga Canyon à l’ouest de Los Angeles.


Les mouvements “antiracistes” ont le vent en poupe, du moins dans certains milieux. Causeur propose -très- régulièrement la chronique de leurs excès. Mais pour une grande majorité des Français les notions de “racisme systémique” et de “privilège blanc” restent des expressions suspendues dans l’air médiatique et n’ayant aucune incidence sur leurs vies. Les agriculteurs, les artisans ou les ouvriers qui tirent le diable par la queue ont d’autres préoccupations, surtout en ces temps de crise sanitaire. Ils ne savent rien des théories sur le genre ou des thèses décolonialistes et seraient bien surpris d’apprendre qu’ils sont censés participer à la « masculinité toxique », à la « culture du viol » ou au « racisme systémique ». La vie réelle les tient pour le moment écartés des théories gazeuses qui pullulent dans les sciences sociales ou les instituts de sciences politiques. Malheureusement, après un dressage opéré entre autres par une école publique qui n’instruit plus mais qui « déconstruit des stéréotypes », fait désigner des « éco-délégués » ou lutte contre le racisme grâce à des conférences animées par Lilian Thuram, certains de leurs propres enfants sont devenus les êtres les plus perméables aux théories de Rokhaya Diallo. 

Airbnb frappe un grand coup

Par conséquent, une certaine jeunesse estudiantine nous en remontre jour après jour. Si, par un malheureux concours de circonstances, l’un de ces étudiants échoue à entamer une carrière universitaire à Paris 8 ou à Sciences Po, journalistique à Médiapart ou Télérama, ou politique à LFI ou EELV, qu’il ne désespère pas : de plus en plus d’entreprises privées mettent un genou à terre et ne jurent plus que par l’antiracisme publicitaire et la spectaculaire et attendue repentance des Blancs. 

A lire aussi: Derek Chauvin bénéficiera-t-il d’un procès équitable?

Parmi elles, la société américaine Airbnb a frappé un grand coup. « Ressources contre le racisme pour la communauté Airbnb », tel est le titre d’un document qui explique à tous les employés de cette « communauté » comment « devenir un meilleur allié » de l’antiracisme. Ce document, destiné à toutes les filiales de la firme, contient un guide intitulé Activisme et Alliés proposant une prise de conscience déclinée en trois phases précises. Globalement, les gens privilégiés (en gros, les Blancs) doivent faire preuve d’empathie, s’effacer devant les « personnes marginalisées » (en gros, les non-Blancs) et travailler activement à « démanteler les structures de leurs privilèges. » Suit une longue liste de conseils dont nous retiendrons les suivants : « Soutenez financièrement les organisations sur le terrain dans le (s) lieu (x) touché (s), en particulier celles qui sont dirigées par des Noirs, des Autochtones et / ou des personnes de couleur. […] Renseignez-vous sur l’histoire des inégalités qui ont marginalisé les Noirs.[…] Soutenez les organisations nationales et locales qui travaillent pour élever et libérer les Noirs et les communautés – de préférence celles dirigées par des Noirs. […] Si vous gérez des employés noirs, soyez sensibles aux traumatismes qu’ils subissent et gérez-les avec compassion. […] Pensez à regarder la vidéo de George Floyd (avertissement: cela vous mettra extrêmement mal à l’aise) […] Si vous choisissez de ne pas le faire, demandez-vous pourquoi vous choisissez de ne pas le faire et examinez ce que vous pouvez apprendre de cette introspection.» Ce n’est plus un genou mais les deux qu’il faut enfoncer en terre, en se couvrant la tête de cendres et en pratiquant une repentante auto-analyse flagellatrice !

La (qualité de) vie de Patrisse Cullors compte

Il n’est pas impossible qu’en plus de se ripoliner la conscience la société Airbnb espère mettre en sourdine des mouvements revendicatifs à propos des salaires et des conditions de travail en valorisant une cause “humaniste” qui repose pourtant littéralement sur des principes racistes, puisqu’elle oppose un groupe à un autre selon la seule différence de couleur de peau et selon un seul a priori essentialiste: les Noirs sont des victimes, les Blancs sont des privilégiés. Elle substitue ainsi aux luttes sociales qui la mettraient à mal, les combats mous d’un antiracisme de circonstance qui nuisent finalement aux bons rapports entre employés, quoiqu’elle en dise, et affaiblissent la solidarité nécessaire pour revendiquer de meilleures conditions de travail concernant tout le monde, que l’on soit noir, blanc ou jaune. Irréprochable aux yeux des antiracistes professionnels comme à ceux de ses actionnaires, Airbnb gagne sur tous les tableaux.

A lire aussi: Les Victimes au pouvoir

Patrisse Cullors, la co-fondatrice de l’association Black Lives Matter – association qui a reçu de généreux dons d’Airbnb – croit elle aussi dur comme fer que les Blancs sont tous des privilégiés et les Noirs tous des victimes. Pour en faire la démonstration cette marxiste convaincue a décidé de vivre dangereusement : elle vient de faire l’acquisition d’une luxueuse villa d’un coût de 1,4 million de dollars dans un quartier riche de Los Angeles habité à près de 90% par des… Blancs. Si, décidément, le racisme de ses nouveaux voisins nuit à sa qualité de vie, elle pourra toujours louer sa magnifique maison. Nul doute que, dans ce cas-là, elle fera appel à Airbnb.

L'arnaque antiraciste expliquée à ma soeur

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São Paulo: ambiance de fin du monde au café Palermo

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Ribeirao Pires près de Sao Paulo, le 13 avril 2021 © Andre Penner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22557881_000008

Driss Ghali nous envoie une sombre carte postale du Brésil


 

Géométrie variable ?

La France suspend les vols en provenance du Brésil au nom du principe de précaution. C’est bien, sur le fond, de se soucier de la santé des gens, d’autant plus que le variant détecté pour la première fois en Amazonie semble être à l’origine de la saturation actuelle des hôpitaux brésiliens. Vingt-quatre millions de Brésiliens ont reçu la première dose du vaccin, contre une dizaine de millions en France. Chaque jour, le Brésil applique jusqu’à 800 000 doses. Pas si mal pour un gouvernement dit négationniste. Il est désormais au 5e rang mondial des pays qui ont distribué le plus de doses (en volume). Si notre presse était honnête, elle dirait ces choses-là aux Français. Elle préfère tisser la légende noire du Brésil comme elle a tissé celle des Etats-Unis du temps de Trump. 

Sur le fond, subsiste la question du variant amazonien. Est-il si dangereux que cela ? Une chose est sûre, les hôpitaux de São Paulo sont bondés et les morts induites par le covid atteignent des records.

Il est peut-être sage de fermer les frontières aériennes françaises, mais ce serait encore mieux de collaborer avec les Brésiliens pour comprendre de quoi il s’agit exactement. Il conviendrait de dépêcher des observateurs sur le terrain au lieu de traiter Bolsonaro de criminel. C’est-ce que ferait un bon dirigeant. Mais, sommes-nous encore gouvernés en France ? L’avènement du troisième confinement démontre plutôt que nous sommes gardés du matin au soir dans une sorte de jardin d’enfants où des énarques tiennent le rôle de nounous. 

Il reste aussi à expliquer pourquoi ce même principe de précaution n’est pas appliqué à d’autres flux. Le territoire français est ouvert à tous: aux sains et aux malades, aux gentils et aux méchants, aux intellectuels distingués et aux coupeurs de têtes enragés. Beaucoup ont en commun de payer 5000 euros voire plus aux mafias qui organisent l’envahissement de l’Europe, par exemple depuis la Libye.

Le maquis

Chaque matin, elle fait son apparition et ça me suffit. En ces temps troubles, j’ai deux certitudes : que le soleil va se lever et que la belle Japonaise va venir chercher son café au Palermo, mon « repère » à São Paulo depuis des années. 

Avec son masque noir, elle me rappelle les femmes bien de chez moi. Les Marocaines de mon enfance portaient le nikab comme les femmes occidentales portent aujourd’hui le masque. Le bout de tissu flottait sur leur visage comme le drapeau blanc s’élève comme une colonne de soldats vaincus. Leurs yeux étaient éteints, rarement espiègles, le goût de la défaite héritée de mère en fille est comme une petite mort que l’on se refile d’une génération à l’autre.

Tel est le souvenir que je garde de mon enfance. Des yeux tristes de ma grand-mère qui me cherchait chaque jour au jardin d’enfants, situé à proximité de l’avenue d’Alger. À l’époque, j’avais trois ou quatre ans et je détestais la compagnie des autres bambins, les nurses de blanc vêtues et les bigoudis roux de la « maîtresse », une vieille française pied-noir. Moi, je lui préférais de loin ma mère, plus jeune et plus belle. 

Alors, en guise de revanche, je prenais le maquis. Une fois le spectre des nurses suffisamment estompé, je lâchais la main de ma grand-mère et courais de toutes mes forces en direction du café. Je traversais l’avenue comme une flèche sans me faire renverser et m’enfouissais dans un café fréquenté par les flics du commissariat central. Quelques instants plus tard, la vieille femme se tenait debout face au café, digne mais hostile, le nikab droit, la djellaba vert olive, la couleur de l’oppression. Elle ne pouvait rien contre moi, j’étais à l’abri dans le café car une « femme décente ne fréquente pas ce genre d’endroit ». Je me délectais des délices du patriarcat (j’ignorais que l’on allait me circonscrire quelques mois plus tard… au nom du même patriarcat). Pour l’instant et jouissant de la plénitude de mes attributs, je me dissimulais de ma grand-mère entre les hommes en uniforme bleu, dans une atmosphère saturée d’odeur de café et de papier journal. 

Indispensable café du matin

Quarante ans plus tard, je me réfugie toujours au café pour dire non. Cette fois, ce n’est pas contre le jardin d’enfants que je me soulève mais contre le confinement.

Il y a un mois, le gouverneur de São Paulo, un covidiste confirmé, a décrété la fermeture des cafés et des restaurants. Or, pour moi, le café – surtout l’expresso du matin – est plus qu’un casus belli, c’est un motif de jihad. Tu peux t’emparer de Jérusalem, interdire le pèlerinage à la Mecque, décréter la vaccination obligatoire des nourrissons mais pas m’empêcher de prendre un expresso dehors avec mes amis.  

La Grâce Divine s’est interposée entre mes gênes ardents et le confinement. Au mépris du décret, le patron du Palermo a disposé trois tables hautes en extérieur, au vu et au su de tous. Je choisis la plus ombragée par crainte du soleil tropical et par précaution au cas où un agent de la municipalité me surprenne en flagrant délit de « prise de déjeuner ».

La police passe sans cesse, elle regarde et ne pose pas de question, moi non plus. 

La belle Japonaise ne se doute pas de ce qu’il m’en coûte d’être planté là à 8h pour la voir traverser la salle de sa présence inquiétante. Lady Butterfly n’a pas besoin de craindre la police, la municipalité ou le corona. Elle est feu et glace à la fois, joie et peine, amour et indifférence, vierge et dévergondée. Tantôt elle est jaune, tantôt elle est grise, tout dépend des reflets du soleil et des radiations des néons. Tenez, hier elle était caramel, ses cheveux coiffés en queue de cheval découvraient des épaules enduites d’un vernis luisant, quiconque le caresse garde de la poussière d’étoile sur les doigts. Demain, elle sera de la couleur de la chair, rose et blanche. Puissance de la métisse, rencontre de deux périls mortels : le mystère impénétrable de l’Asie et l’impulsivité brutale de l’Amérique.  On ne sait jamais si elle est contente ou peinée, sincère ou dissimulée, loyale ou intrigante. Elle est une parenthèse ouverte sur trois petits points rouges comme des morceaux de mon cœur.

Que le lecteur me pardonne si je projette sur cette innocente mon tropisme et ma répulsion simultanés pour la métisse nippo-brésilienne. Il est trop fort et trop fin pour moi ce mélange. Je suis un intellectuel en formation et un aventurier en contre-plaqué. Il s’en faut de beaucoup pour que je boive le venin et l’antidote en même temps. Croyez-moi, je parle d’expérience.  

En attendant, l’innocente me lance un regard chargé de questions. Jadis, j’aurais été interdit, pris de panique à la perspective de choisir entre le désert familier et le saut dans l’inconnu. Aujourd’hui, marié et bien marié, j’entrevois la troisième voie : imaginer un dialogue entre un marin largué sur une île déserte et une belle hawaïenne à la chevelure noire et lisse. La fille du cacique, celui qui va décider si le naufragé sera servi aux requins ou mangé par le sorcier.

Madame est servie. Elle enlève son masque pour en remettre un autre : celui de Miss Saïgon. Yeux obliques, joues rondes, lèvres vermeilles, un condensé de naturel et de surnaturel : danger. Deux mètres nous séparent, pas assez. Et si je plongeais la tête dans ses cheveux, est-ce que je sentirais le parfum de la vanille ?

C’est le diable !

Ses parents étaient loin de se douter du fruit toxique de leur amour. Ils ont amené au monde un être au-dessus de la disgrâce qui a donné rendez-vous aux simples mortels : aucune ride sur sa peau ferme et douce, aucune imperfection sur sa taille, une créature prête à tout, que ce soit le salut ou la perdition. Tout dépend.

Son café terminé, elle remet son masque et redevient lointaine. Ce n’est pas juste : moi quand je cache mon visage, j’ai l’air d’un braqueur de banque ; elle elle se mue en promesse.

La Japonaise passe en caisse. Elle part. Hors de ma vue.

L’air est plus respirable tout d’un coup. Les vapeurs se sont dissipées. Manoel, un autre habitué fait son entrée. Costard sur mesure, gourmette et bague en or. Depuis le corona, il me salue de loin, de très loin. Je le vis bien. De toute façon, ma femme ne l’aime pas beaucoup, elle me dit qu’il a été un magistrat véreux avant de prendre sa retraite. 

Il est 8h30, Angela, la médecin retraitée me salue avec un sourire aimable puis se dirige vers le comptoir. Elle croit que je suis fou de toute façon, elle qui refuse ne serait-ce que de toucher les tasses et les couverts du café. Elle se fait servir dans un verre et une assiette en plastique « à emporter ». Le garçon, un grand bougre au regard sympathique, joue le jeu : il se contente de pousser le plateau en sa direction, elle le soulève du bout des doigts avec un luxe de précaution. Elle opérerait un patient à cœur ouvert, elle ne s’y prendrait pas autrement.

Prostituées masquées

Ce matin, Manoel me raconte la dernière descente de police au « Bermudas », un célèbre bordel situé dans les environs. Les flics ont débarqué à 15h, il y avait une cinquantaine de filles pour une poignée de clients. « C’est la fin du monde ! À quoi bon vivre si on ne peut plus s’amuser ? ». Après tout, il a raison de s’indigner le père Manoel : tu peux acheter de la cocaïne et un revolver au marché noir mais pas boire un verre dans un bar de strip-tease. Curieux sens des priorités de nos autorités sanitaires. « En plus, les filles utilisaient le masque ! Alors, je ne vois pas où il est le problème ? ». Je garde le silence et me contente de lever les mains au ciel en guise d’indignation.

Il paraît que la rafle était « coordonnée » par un politicien local, lui-même ancien acteur porno.

Vous comprenez maintenant pourquoi je suis calme ? Vous comprenez pourquoi j’attends impatiemment le monde d’après ? 

Néron, Néron, mon seigneur, brûle Rome, mets-le feu à la cité impie. N’aie aucune crainte, nous allons rebâtir Rome et garder le souvenir de Sénèque, Racine et Du Bellay. Impossible d’effacer la dette inacquittable qui nous lie aux Anciens. 

Manoel développe. Après les maisons closes, ce sera les casinos clandestins où il a quelques participations minoritaires : « où va-t-on ? ». Moi, je m’en fous, tant qu’on me laisse prendre mon café au Palermo on peut même rétablir la dictature. C’est peut-être déjà le cas…

Il est bientôt 9h, je dois céder la place à Rogerio et son seau à glace. Il commence à boire tôt et ça se voit. Il est tout bouffi. Parfois, il me dit bonjour, parfois il m’ignore. Il doit croire que je condamne son mode de vie. Pas le moins du monde. Ma tête de neurologue ne me rend pas toujours service, j’ai l’air sérieux mais au fait je suis effaré, c’est différent.

La rumeur veut que Rogerio soit un ingénieur mécanique, broyé par la faillite de son entreprise et par le départ de sa femme… avec une autre femme. 

D’un hochement de tête, il me remercie de lui avoir libéré la table.  

Je paye et je sors.  Le bus s’arrête devant moi. Il est bondé : adieu les gestes barrières.

En descend une petite femme à la peau basanée et au ventre qui déborde sous un t-shirt trop court, elle est en sueur et en pleurs. « Tout va bien, Madame ? ». On vient de lui voler son téléphone, un gars le lui a arraché avant de sauter du bus à l’arrêt suivant. « On appelle la police ? »  Elle me fait non de la tête et s’en va. Elle est pressée.  Sa patronne l’attend pour sortir les chiens. 

Bien sûr, on ne confine pas les chiens au Brésil, corona ou pas. Les bobos s’enferment volontiers mais ne souffriraient pas de voir leurs animaux domestiques sombrer dans la dépression. 

La petite bonne s’en va sans dire un mot. Peuple résigné, plumé à vif par la racaille d’un côté et par ses « élites » de l’autre.

Je lève les yeux vers le ciel. Et je crois apercevoir une présence, comme une vapeur d’eau qui remonte du sol chauffé par le soleil de 9h.  Fumée blanche annonciatrice d’une bonne nouvelle.

Brûle Rome brûle… 

On a testé pour vous… la vaccination au Stade de France

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Saint-Denis (93), 6 avril 2021 © Gabrielle CEZARD/SIPA Numéro de reportage : 01013219_000035

Jonathan Siksou, envoyé spécial dans le 93


Notre notation :
Accessibilité : 3/5
Accueil : 5/5
Service : 5/5
Confort : 1/5
Durée : 1 heure
Sur réservation uniquement.

Notre commentaire :

En ces temps de déplacements contrariés, chercher la nouveauté dans un périmètre n’excédant pas dix km autour de son domicile n’est pas aisé. Et après avoir tenté, vainement, de trouver une chaise libre dans un parc bondé ; essayé, sans succès, de flâner parmi la foule sur les quais de Seine ; et espéré, secrètement, pouvoir réserver une table dans un resto clandestin, que faire ? Sans hésiter, vivez l’expérience de la vaccination ! Facile, depuis qu’elle n’est plus l’apanage des grabataires et des supers-pistonnés. Et, plutôt que de faire la chose en catimini dans une officine de quartier, voyez grand et poussez les portes du « vaccinodrôme » du Stade de France ! 

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Le monument s’impose au cœur de la riante bourgade de Saint-Denis, non loin de Paris. Grâce à votre convocation Doctolib, vous saurez à quel accès de l’enceinte fortifiée vous devrez vous présenter. Passé un contrôle de sécurité réglementaire, de charmantes hôtesses d’accueil vous orienteront vers l’une des files d’attente correspondant à l’heure de votre rendez-vous. Peu de monde le jour de notre visite, mais un effort évident semble avoir été fait pour faciliter la fluidité des personnes. L’attente a lieu en plein air et les chaises en plastique mises à votre disposition ne sont pas prises d’assaut comme au Luxembourg : profitez-en ! Ce moment est aussi l’occasion d’échanger avec vos voisins s’il vous faut emprunter un stylo pour remplir le questionnaire, sommaire, qui vous aura été remis. Selon que vous soyez Pfizer ou Moderna, une hôtesse vous indiquera, avec gentillesse et bonhomie, la suite du parcours à emprunter. Il nous a été proposé de rejoindre les sous-sols de la bâtisse mythique. De nouveau une courte attente, puis descente dans l’arène. Celle-ci s’apparente davantage à un immense souterrain, propre et sans humidité, orné de grandes photos magnifiant la geste sportive. C’est là, face à une nouvelle hôtesse, que vous donnerez votre questionnaire dûment rempli, ainsi que votre carte Vitale. Cette paperasserie expédiée en moins de deux minutes, s’ensuivra une nouvelle file d’attente, en escargot, jusqu’à une énième hôtesse qui semblera vouloir vous tirer une balle dans la tête. Mais il n’en est rien ! C’est de cette façon, avec un appareil confondant, qu’elle prendra votre température avant de vous demander d’aller vous assoir devant l’une des nombreuses tentes plantées devant un mur (image familière : on voit les mêmes au JT lorsqu’il y a un tremblement de terre au Bangladesh, d’ailleurs, celles-ci sont aussi de la Croix Rouge).

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Arrivera enfin le moment d’intimité-covid. Face à une infirmière bienveillante, vous dénuderez une épaule (ce faisant, vous réaliserez à quel point Olivier Véran s’y est vraiment mal pris), elle vous injectera le bienfait sans mal, puis vous rejoindrez la nef du hall-sanitaire pour 15 minutes d’attente protocolaire. Vous penserez alors que ce sont les moins intéressantes du parcours. Que nenni, ce sera à peine le temps nécessaire pour réaliser à quel point on peut vivre des choses incroyables à moins de dix km de chez soi.