Home Édition Abonné Avril 2021 Claude Sautet, une histoire pas si simple


Claude Sautet, une histoire pas si simple

Le triomphe du silence

Claude Sautet, une histoire pas si simple
Claude Sautet, vers 1998 © Hannah Assouline

Cinéaste longtemps snobé par la critique, Claude Sautet laisse une œuvre fascinante et plus complexe qu’il n’y paraît. Dans son livre, Sautet, du film noir à l’œuvre au blanc, Ludovic Maubreuil l’analyse avec minutie, loin des clichés.


Depuis plusieurs années, Claude Sautet est pris au piège. D’un côté, la critique « sérieuse », qui a longtemps méprisé ses films, quand elle ne les a pas tout simplement ignorés. De l’autre, ses défenseurs, qui entonnent la même rengaine : « ah, les cafés enfumés ! », « ah, les robes de Romy, les costumes de Piccoli ! », « ah, la séduction sans hashtags vengeurs ! ». Sympathique, mais quand même bien maigre pour rendre hommage à un réalisateur de cette stature. Le livre de Ludovic Maubreuil sort de cette impasse et dit l’essentiel : Sautet a signé une œuvre unique, il a créé un monde avec ses variations, ses surprises, ses motifs récurrents. Très peu de cinéastes y sont parvenus. Et encore moins laissent une filmographie aussi cohérente et variée.

Un « classicisme détraqué »

Maubreuil fait penser aux personnages du Motif dans le tapis, la nouvelle d’Henry James. Comme eux, il sonde les plans, repère les récurrences, déniche les fondations. Mais contrairement aux héros de James, il trouve. Son ouvrage met en lumière les thèmes qui structurent l’œuvre tout entière : le couple impossible, les foyers indissociables des lieux de travail, les pères absents, le personnage mélancolique au milieu du groupe…

L’art de Sautet est à double fond. Si le réalisateur est l’homme des grandes tablées, c’est pour mieux montrer l’isolement. Si on le qualifie de « peintre de la bourgeoisie », c’est en oubliant les ouvriers, les étudiants et les marginaux dont ses films regorgent. Ludovic Maubreuil montre avec méthode comment les motifs et les procédés permettent à cet homme de s’affranchir des clichés et du dogmatisme. Sautet a d’ailleurs écrit un film entier autour de son dégoût des idéologues et des théoriciens : Max et les ferrailleurs, dans lequel un flic monte une affaire de toutes pièces pour obtenir un flagrant délit. Max soumet la réalité à ses désirs, peu importe le prix. Il ignore les mouvements imprévisibles de l’existence ; il insulte la vie elle-même. Sautet, lui, veut faire ressentir l’exact contraire au spectateur, donner l’impression que rien n’est écrit, que tout coulera de source avec un naturel inexplicable, « une magie invisible » pour reprendre ses mots.

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En se faisant la plus discrète possible, dans des histoires sans véritable intrigue, la mise en scène atteint alors son but ultime. Mais elle ne s’interdit pas pour autant l’audace. Ludovic Maubreuil explique ainsi que le sobre Claude Sautet surgit parfois dans ses films, pour imposer son regard, comme lors d’un des plus beaux moments de Mado : la caméra abandonne Charles Denner et Michel Piccoli pour revenir sur ses pas et rester avec Mado endormie. C’est alors Sautet lui-même qui délaisse son histoire pour filmer ce qui l’intéresse, cette jeune fille, putain occasionnelle, amoureuse d’un escroc. Et dire que le cinéaste qui tourne ces quelques minutes est qualifié de « chroniqueur pompidolien »… On rêverait que tous les romans sortis ces dix dernières années contiennent des pages aussi belles et surprenantes que ce plan. « Du classicisme détraqué », résume Ludovic Maubreuil.

Érudit et passionné

Mais la rigueur de l’analyse ne fait pas tout. Un livre consacré à une œuvre doit surtout chercher à en percer le secret. Maubreuil ne recule pas. Il montre que Sautet fascine plusieurs générations parce qu’à travers les histoires sentimentales et professionnelles, sa caméra emprunte un corridor secret qui mène à l’inévitable solitude de la condition humaine. « La plupart des films de Sautet conduisent au silence, remarque l’auteur. Peu à peu, chacun finit par se taire. » Comme chez Jean-Pierre Melville. En 1971, ce dernier tourne son dernier film, Un flic. La même année sort Max et les ferrailleurs. Dans deux styles radicalement différents (le naturel de Sautet s’oppose aux spectres du sorcier de la rue Jenner), les deux hommes ont pourtant filmé des histoires qui tendent vers le même dénouement : ce moment où les explications et les mots sont vains, où le silence triomphe.

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On peut contester certaines analyses de Maubreuil, les juger trop cliniques, regretter qu’il ne parle pas assez de musique au sujet d’un réalisateur dont c’était la passion, chercher le nom de Philippe Sarde… Mais ces bémols ne sauraient occulter l’essentiel : il signe un livre érudit, passionné, juste. Un livre qui manquait.

Portrait de l’éditeur en cinéphile
Il faudrait un numéro complet du magazine pour parler de Pierre-Guillaume de Roux. Puis un autre pour évoquer ses lectures et sa vision du métier d’éditeur. Et sans doute un hors-série supplémentaire afin de mieux comprendre le vide douloureux qu’il laisse aujourd’hui. « Tu as pensé, un jour, te lancer dans une autre profession ? » lui ai-je demandé un matin, dans sa tanière de la rue de Richelieu. « Non. Peut-être pompier à quatre ans. Et encore… »
Il plaçait la littérature au-dessus de tout, bien avant la « guerre des idées », ce champ de bataille aux dimensions de bac à sable. Le cinéma était son autre grande passion, son catalogue le prouve en rassemblant des livres sur Broca, Delon, Gégauff… Une conversation avec lui partait de George Eliot pour passer par Gentleman Jim (l’un de ses films fétiches) et rallier L’Armée des ombres ou Le Coup de l’escalier. Certains s’imaginaient que ses bureaux abritaient des diatribes sur l’avenir du populisme. Les pauvres, ils auraient été déçus. Les cons, ils ont loupé quelque chose.
Le Sautet de Maubreuil est donc le dernier livre publié par Pierre-Guillaume, décédé en février dernier. Il y avait chez lui quelque chose du mystère de Piccoli dans Mado et de l’opiniâtreté de Montand dans Vincent, François, Paul… et les autres. Cet alliage de retenue, d’élégance et d’amitié ne s’oublie pas.

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Avril 2021 – Causeur #89

Article extrait du Magazine Causeur


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