Il aura fallu la décapitation de Samuel Paty pour que le prof devienne le nouveau héros. Les larmes des crocodiles de tous bords ont de quoi désespérer ou mettre en colère les enseignants, jusque-là méprisés ou abandonnés, y compris par leur hiérarchie. Un édito de Jérôme Leroy.
C’est fou ce que depuis vendredi 16 octobre, la France aime les profs. Je suis bien content. J’ai été prof la première moitié de ma vie et l’image que m’a renvoyée la société était le plus souvent celle d’un privilégié. Ah, les vacances des profs ! Ah leur quinze ou dix-huit heures par semaine ! Quels veinards on était ! Et puis la sécurité de l’emploi, ce n’était pas un privilège, ça, la sécurité de l’emploi, à l’époque du chômage de masse ? Et on osait encore se plaindre : le manque de moyens pour travailler dans l’intérêt de tous les élèves, les injonctions contradictoires de programmes dont le salmigondis sémantique cachait mal le manque d’ambition, le pouvoir d’achat qui ne cessait d’être rogné…
Du prof bashing à l’héroïsation obscène
Non, décidément, ils ne se rendaient pas compte, les profs : toujours à faire grève, comme les cheminots ou les soignants des urgences. Personne ne nous aimait, même pas nos ministres, surtout pas nos ministres. J’ai encore le souvenir de Claude Allègre, un ministre d’un gouvernement de gauche, pourtant. Un vrai champion du mépris. On devait être les seuls fonctionnaires à qui la hiérarchie tirait dans le dos, n’hésitait pas à monter les parents d’élèves, voire les élèves eux-mêmes contre nous.
Tout récemment encore, au moment du déconfinement, il y a eu ce prof bashing hallucinant de mai-juin quand les enseignants, malgré leur envie de le faire, ont renâclé à retourner en classe sans véritables garanties sanitaires. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas entendu, les profs ? Ils étaient lâches, paresseux, « décrocheurs » a même dit Blanquer. J’en passe et des pires.
Je suis heureux de voir depuis le martyre de Samuel Paty que le prof, surtout mort, est devenu un héros. Il a fallu une décapitation par un islamiste manipulé par d’autres islamistes mais bon, vaut mieux tard que jamais. Le prof est même devenu un saint pour la droite dure, celle du choc des civilisations, celle qui aimerait bien substituer une guerre de religion à la lutte des classes. Voilà un soutien dont il se passerait bien, le prof. Comme il se passerait bien aussi celui de la gauche indigéniste qui a tendance à ne voir dans l’Éducation Nationale l’institution la plus représentative du racisme systémique, comme ils disent.
La laïcité à l’école ? Souvenez-vous de 1984
Il est probable pourtant que Samuel Paty n’ait pas eu particulièrement envie d’être un héros ou un saint. Juste un prof qui faisait son boulot de prof en éveillant le sens critique, et la tolérance chez ses élèves, en rappelant que la laïcité n’est pas une religion, plutôt un espace neutre où on laisse à la porte ses croyances familiales. Je me souviens qu’à une autre époque, vers 1984, que ceux qui aiment tant la laïcité aujourd’hui n’avaient pas eu de mots assez durs pour le projet de « grand service public unifié et laïque de l’éducation nationale » porté par Alain Savary. Il a été abandonné. On n’en serait peut-être pas là. Pour lutter contre le terrorisme islamique, cela aurait été une arme de plus dans l’arsenal dont on a besoin. Une arme humaniste. Une arme qui nous venait en ligne droite des pères fondateurs de la IIIème République.
Le terrorisme islamiste est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux politiques qui instrumentalisent la question à des fins électorales. C’est une affaire trop sérieuse aussi pour la laisser à l’Éducation Nationale telle quelle est en l’état : une machine à utiliser le mot laïcité tout en assignant les élèves à leur origines ou leur environnement parce que c’est plus pratique. Essayez d’enseigner le latin et le grec dans une REP, vous verrez….
Samuel Paty soutenu par sa hiérarchie ? À voir…
En attendant, en tant qu’ancien prof, j’ai de sérieux doutes sur le soutien de la hiérarchie à Samuel Paty. Lesfactcheckers ont beau démonterl’info selon laquelle Samuel Paty aurait été sur le point d’être sanctionné, j’ai des doutes. La sanction, peut-être pas mais n’importe quel prof sait que lorsqu’on fait descendre un inspecteur pour une question particulière concernant un prof, c’est rarement pour lui faire des câlins.
En tant qu’ancien prof, aussi, j’ai une pensée fraternelle pour tous les collègues, en particulier ceux qui bossent dans les zones sensibles, et vont reprendre, loin des plateaux télés et des déclarations opportunistes, loin de l’hypocrisie et des larmes de crocodile, leurs cours le lundi de la rentrée. Ce n’est peut-être pas facile d’être flic dans les quartiers mais je ne souhaite à personne de devoir entrer dans une classe à Roubaix ou La Courneuve après une telle horreur et de se demander quel discours tenir. Parce que là comme ailleurs, et comme toujours, le prof sera toujours seul.
Si le corps enseignant est désormais voué à être le dernier gardien de la laïcité, il va falloir lourdement l’armer.
Il y a quatre ans en Seine-Saint-Denis, dans le cadre d’une mise à niveau en français agrémentée d’une sensibilisation aux « principes et valeurs de la République » définie par le « contrat d’intégration républicaine » créé sous le quinquennat du président normal François Hollande, j’ai projeté quelques caricatures du prophète Mahomet auprès d’une vingtaine d’étrangers, aux trois-quarts d’obédience musulmane. Aucun d’entre eux ne s’est indigné dans la salle, l’un d’entre eux a même pouffé, succombant à une irrésistible envie de rire avant de vite se reprendre, craignant sans doute d’être amalgamé au camp des impies par ses « pairs ».
Toujours est-il que le principe de l’adhésion au droit au blasphème comme condition essentielle à l’intégration en terre française a semblé admis ce jour-là, la séance s’étant en tout cas bien déroulée. C’étaient des adultes voulant des papiers, un public plus coopérant, il faut bien le reconnaître, qu’une trentaine d’adolescents dont les adeptes de la religion de paix et d’amour se sentent aux trois-quarts plus conquis par les lois de cette dernière que par celles du pays où ils sont instruits, comme nous l’a révélé un sondage IFOP fin août dernier – au grand dam du maire écolo du second arrondissement parisien Jacques Boutault, dont le visage blêmit tel celui de Candide connaissant les désillusions de l’amour, quand il en apprit l’existence samedi 17 octobre sur le plateau de CNEWS.
Il est réconfortant de voir des compatriotes dresser des panneaux « je suis professeur » et suggérer d’organiser des débats autour des caricatures du prophète Mahomet nu dans des établissements à la rentrée, il est fort aimable de la part de Jean-Michel Blanquer de promettre qu’il va désormais « protéger tous les professeurs de France » (il sont 900 000), il est tout aussi aimable de lire çà et là que Samuel Paty était un enseignant « bienveillant » qui « n’a pas fait d’erreurs » – malgré une certaine « maladresse » objectée par certains éditorialistes qui ont sans doute beaucoup enseigné dans leur vie – et qui était de plus « très apprécié de ses élèves » mais très franchement, qui est prêt à risquer sa tête pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet à une classe de 4ème -la moins reposante de toutes-, qui plus est pour un salaire mensuel net de 1700 euros après six années d’ancienneté?
Seulement 6% des enseignants formés pour faire face aux atteintes à la laïcité
Des « présidents de régions » viennent de s’engager à diffuser un « livre de caricatures » auprès des lycéens. Fort bien, mais oseront-ils y mettre la caricature de Mahomet par Luz qui a indigné tant de nos gardiens de vertu? Et doit-on en conclure que les collégiens en seront exemptés? Actuellement, « seuls 6% des enseignants ont reçu une formation pour faire face aux atteintes à la laïcité », s’alarmait l’ancien inspecteur Jean-Pierre Obin le 1er octobre dernier. D’aucuns s’empressent de rappeler que cela fait déjà seize ans que ces entorses à nos lois dans le secondaire ont été consignées dans le fameux rapport du même inspecteur de l’Education nationale. C’est insuffisant. D’après certains collègues, il y aurait déjà trente ans, des jeunes filles accumulaient les certificats médicaux bidons dans certains établissements en France pour ne pas à avoir à montrer leurs cuisses en cours de sport et certaines prenaient des vacances forcées sur les journées de cours pour aller se faire exciser « au pays ».
À quoi sont formés les futurs enseignants actuellement? À la « gestion de classe », à la « différenciation pédagogique », à la prévention du décrochage scolaire ou encore, aux TIC (Technologies de l’information et de la communication). Sur ce dernier point, il n’est pas omis de rappeler en substance aux professeurs de lettres qu’ils sont de grands ringards, étant bien trop peu à utiliser des ordinateurs ou des tablettes dans leur cours alors qu’ils vivent dans le meilleur des mondes gangrené par le repli sur soi, les réseaux sociaux, le communautarisme et le terrorisme. En revanche, silence radio sur la laïcité et l’islamisme.
Une fois l’émotion retombée, va-t-on réellement armer les professeurs pour faire face au séparatisme islamiste ou va-t-on s’atteler en priorité à « dégenrer » l’école ou à promouvoir encore plus l’ écriture « inclusive » sous les applaudissements de Libé? Une vraie lutte s’offre cette fois aux enseignants, et il ne faudrait pas s’y soustraire. Dans notre société toujours plus atomisée, voilà qui ne ferait pas de mal finalement. Cependant, un fantassin ne va pas au front tout nu. Si le corps enseignant est désormais voué à être le dernier gardien de la laïcité, il va falloir lourdement l’armer. Et cela doit se traduire absolument par bien plus de 6% des enseignants formés pour faire face aux atteintes à la laïcité.
Le comédien François Cluzet s’est emporté contre Fabrice Luchini, l’accusant de tenir un discours populiste. Le tort de ce dernier estd’avoir récemment critiqué l’action du gouvernement, qui fait souffrir les acteurs du secteur culturel.
Le monde de la Culture n’échappe pas au couvre-feu imposé par le gouvernement. Depuis samedi, il est impossible de se rendre dans un théâtre, une salle de cinéma ou de spectacle, après 21 heures. Une situation qui inquiète ou indigne de nombreux artistes, producteurs ou propriétaires de salles. C’est le cas de Fabrice Luchini, acteur aux multiples facettes, qui se produit actuellement sur la scène des Bouffes Parisiens pour jouer son spectacle « Des écrivains parlent d’argent ». Le 16 septembre, dans une interview donnée au Figaro, il s’inquiétait de la survie des petits théâtres, car le couvre-feu serait « un arrêt de mort » pour eux.
Il a aussi publié une vidéo sur Instagram dans laquelle il affirme n’avoir « plus envie d’aimer ce gouvernement ». Il argumente: « On vit une chose terrifiante : on ne comprend pas ce que le gouvernement fait, la panique de Véran, l’accent de Castex qui s’éteint. C’est morbide, c’est sordide ». On savait que Luchini ne connaissait pas la langue de bois.
François Cluzet préfère l’opinion des experts
Mais cela n’est pas du goût de François Cluzet, acteur français qui partageait la tête d’affiche avec Omar Sy dans le film « Intouchables ». Reçu sur RTL vendredi, il a demandé à Fabrice Luchini de cesser de prendre position sur un sujet aussi sensible, l’accusant de répandre des propos populistes. Avec des mots d’une rare élégance : « On est déjà dans une période assez anxiogène, on n’a pas besoin qu’il y ait un tas de connards qui viennent dire n’importe quoi. »
Pour François Cluzet, Fabrice Luchini et d’autres personnalités publiques, qui critiquent ouvertement l’action gouvernementale, n’ont pas les compétences pour le faire. Il raille celui qui se produit aux Bouffes Parisiens, il aurait ainsi rejoint « la cohorte de ceux qui ont fait des études, qui sont très compétents ». « Il faut Luchini comme Premier ministre, il faut aussi Bigard ministre de la Santé, faut prendre Pascal Praud aux affaires étrangères et Zemmour à l’intérieur. Voilà des gens qui savent de quoi ils parlent ! », s’est moqué l’acteur, qui préfère faire confiance aux spécialistes.
François Cluzet estime que Lucchini ne devrait pas critiquer le gouvernement, mais n’hésite pourtant pas à prendre lui-même des habits… de politologue pour dénoncer le populisme qui se cacherait derrière les critiques de Luchini : « Par populisme, par facilité, il y a toujours trois ou quatre cons qui viennent dire qu’il ne faut pas les écouter (les mesures du gouvernement). Mais ferme-là ! »
Fabrice Luchini rejoint ainsi la cohorte des personnages médiatiques honnis des oukases de la bonne pensée : Jean-Marie Bigard, déjà qualifié de « gros beauf » et « d’abruti total » par François Cluzet le 27 septembre ; Eric Zemmour, l’essayiste qui suscite les hauts cris ; ou Pascal Praud, qui a le malheur de donner à son émission L’heure des Pros une trop grande liberté de ton. Pour François Cluzet, les jeux sont faits : Fabrice Luchini a rejoint cette caste des « Intouchables ».
Alors que le sinistre attentat de Conflans-Sainte-Honorine allait se produire, la Ligue des Droits de l’Homme lançait un appel à signatures pour une tribune contre le projet de loi sur le séparatisme…
Pas mal de Français se sont comme Céline Pina, étranglé de rage en voyant la Ligue des Droits de l’Homme, l’UNEF, les Insoumis, SOS racisme, en somme, tous les idiots utiles de l’islam radical s’acheter un certificat de virginité avec quelques proclamations sur la liberté d’expression et quelques trémolos à la mémoire de Samuel Paty. Preuve que ces pleurnicheries de circonstance ne sont que l’habillage cynique d’un retournement tactique (et sans doute provisoire) m’est fournie par Mohammed Sifaoui. Documents à l’appui. Qu’il en soit chaleureusement remercié.
On découvre que, deux jours avant de s’acheter une conduite, la Ligue des Droits de l’Homme cherchait à mobiliser le landerneau droit-de-l’hommiste contre le texte sur les « séparatismes » entre guillemets. Au moment précis où Abdullakh Antarov perpétrait son crime, Malik Salemkour, son président, adressait un mail groupé à des représentants associatifs et syndicaux (dont les noms n’apparaissent pas). Il y évoque une première réunion, qui s’est tenue le 2 octobre, et leur adresse un projet de texte, dont je vous laisse prendre connaissance de l’intégralité (voir plus bas).
Ce bijou devrait en effet être étudié avec attention.
S’inquiétant des précisions apportées par les uns et les autres sur le texte en préparation, la LDH estime inévitablement que les mesures annoncées « ouvrent la voie à la stigmatisation d’une partie de la population ». Le mot est lâché.
Le risque, selon la LDH, qui érige ainsi le déni en art rhétorique,est de donner le sentiment « que c’est dans une certaine population pratiquant une certaine foi que se trouve la source de certaines difficultés ». On se demande où on va chercher de pareilles sornettes sinon dans la tête d’affreux populistes.
Pour finir, Malik Salemkour se fend d’une profession de foi excusiste. « Prétendre commander l’ordre et la sécurité à celles et ceux que l’on a mis de côté et plongés dans le désordre d’une vie sans avenir, c’est s’exposer à la pire des révoltes, le cri de celles et ceux qui n’ont rien à perdre et donc rien à construire dans le cadre de la République. » Terrible aveu : en somme, il faut comprendre ceux qui tirent sur des policiers, agressent des journalistes ou menacent Mila : « on les a mis de côté et plongés dans le désordre d’une vie sans avenir. » Tout est de notre faute.
La LDH et les autres observeront sans doute un délai de décence avant d’expliquer urbi et orbi que le séparatisme islamiste est une invention des islamophobes. Mais ils remonteront certainement au front avant le 9 décembre, date de présentation du texte. En attendant, la LDH ne fait guère honneur à son histoire. Née avec l’Affaire Dreyfus, elle a contribué à obliger l’État à se soumettre à ses propres principes. La voir se vautrer ainsi dans la soumission est un crève-cœur.
« Séparatismes » : un projet porteur de division
Vendredi 2 octobre, le président de la République a présenté les grandes lignes d’un projet de loi annoncé depuis un an pour lutter contre les « séparatismes ».Depuis, les ministres en charge de sa finalisation distillent quelques précisions sur les mesures envisagées.
Celles-ci marquent une inflexion dans les choix antérieurs du président de la République, soulèvent des interrogations quant à leur conformité avec la constitution et les engagements internationaux de la France et ouvrent la voie à la stigmatisation d’une partie de la population.
Il ne suffit pas, en effet, d’évoquer de futures mesures destinées à pallier la rupture d’égalité et les discriminations qui frappent plusieurs territoires pour contrebalancer le sentiment, que donnent ces projets, que c’est dans une certaine population pratiquant une certaine foi que se trouve la source de certaines difficultés.
Cette logique qui inverse les causes et les conséquences transforme l’adhésion aux principes de la République en une morale de pouvoir. Prétendre commander l’ordre et la sécurité à celles et ceux que l’on a mis de côté et plongés dans le désordre d’une vie sans avenir, c’est s’exposer à la pire des révoltes, le cri de celles et ceux qui n’ont rien à perdre et donc rien à construire dans le cadre de la République.
C’est le risque que prend le président de la République en faisant d’une partie de la population, celle de culture et de confession musulmane ou perçue comme telle, les potentiels porteurs des pires dérives allant jusqu’aux plus mortifères d’entre elles.
Au détour d’adaptations techniques, ce sont les équilibres de trois grandes lois de la République qui fondent nos libertés fondamentalesqui seraient simultanément modifiées: la loi de 1882 sur l’instruction obligatoire, la loi de 1901 sur les associations, la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.
Or nombre de dispositions proposées dans ce projet de loi peuvent déjà trouver des réponses satisfaisantes dans le droit actuel et peser efficacement contre tous les intégrismes et toutes les dérives sectaires. Et il n’appartient pas à la République de régenter les consciences au-delà de ce qui est nécessaire au respect du pacte républicain et de l’ordre public.
Avoir la prétention d’organiser un culte, c’est ignorer ce qu’est la loi de 1905 qui refuse le régime concordataire pour instituer un régime de liberté. Enrégimenter le monde associatif dans un cadre directif voire contraint, c’est méconnaître la décision du Conseil constitutionnel du 16 juillet 1971 et autoriser tous les abus de pouvoir dans le financement associatif et leur indépendance.Ce sont enfin les carences des contrôles des obligations accompagnant la liberté de choix des parents sur les modes d’instruction de leurs enfants qui sont en cause plus que son principe.
Comme l’histoire nous l’apprend, au prétexte de situations particulières et limitées, ce sont des restrictions générales aux libertés que l’on édicte.
Alors que la France traverse une grave crise sanitaire, économique, sociale, environnementale qui exacerbe les inégalités connues entre les territoires et les populations et qui doit tous nous mobiliser, nous refusons d’entrer dans une telle démarche de diversion et que l’unité nationale soit mise en cause.
Nous demandons au gouvernement d’abandonner un projet qui ne recèle que dangers et divisions sans apporter de réponses utiles aux dérives qu’il prétend combattre.
Premiers signataires : Ligue des droits de l’Homme (LDH), Confédération générale du travail (CGT), Fédération syndicale unitaire (FSU), Syndicat de la magistrature (SM), Syndicat des avocats de France (Saf), Actions Droits Musulmans (ADM), Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Fédération nationale de la Libre Pensée, Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), Memorial 98, le Planning familial
Le site Alnas.fr se présente comme le média « d’info francophone du musulman » mais au regard de deux articles qu’il a publiés en moins de dix jours, le doute s’installe…
Alnas.fr a relayé la campagne mensongère contre Samuel Paty
Je l’ai d’abord remarqué à l’occasion de recherches sur l’attentat islamiste à Conflans-Sainte-Honorine car il a fait partie des canaux de diffusion de la campagne diffamatoire envers la victime, l’enseignant Samuel Paty. En effet, la nouvelle selon laquelle la victime aurait exigé de ses élèves musulmans de quitter la classe s’est diffusée comme une trainée de poudre dans les réseaux salafistes et fréristes. Elle a ensuite été totalement démentie par l’enquête : Samuel Paty n’avait ni diffusé des images à caractère pornographiques ni expulsé ses élèves musulmans.
Voici tout ce qu’il reste sur les réseaux sociaux de l’article diffamatoire de Alnas.fr :
«France : un professeur d’histoire expulse les musulmans de sa classe pour montrer… » des caricatures de Mahomet ? « La photo d’un homme nu » ? Nous ne saurons jamais ce que ce site d’information a publié en guise de titre car la rédaction s’est empressée de supprimer l’article le vendredi soir et de le remplacer par un autre annonçant la mort de l’enseignant.
L’article signé par une journaliste du nom de Imane Farah, ajoute « Chez certains, sa présence a provoqué colère et indignation. Pourquoi ? Simplement parce que musulmane. Lors de son discours, Maryam Pougetoux s’est vue traiter de « collabo » et de « traitre »… Triste réalité. »
Seul problème, Maryam Pougetoux n’a jamais prononcé de discours à ce rassemblement et n’est pas montée sur la tribune quand la prise de parole de l’UNEF a été annoncée par le modérateur. La photo qui illustre l’article date d’avant la crise sanitaire, personne n’y porte de masque.
La journaliste s’est contentée de deux tweets pour inventer un nouveau crime « islamophobe ». Celui d’un militant du NPA publiant la vidéo d’un petit groupe, dont je faisais partie – le prix du journalisme est celui de la vérité, n’est-il pas ? –, criant « Collabo, traîtres à la gauche, au féminisme et à la laïcité » et d’un compte surnommé « Le Vanneur » proche des mouvances indigénistes, salafistes et fréristes qui a conclu de lui-même que c’était à cause du voile de Maryam Pougetoux que l’UNEF était décriée au rassemblement.
Plusieurs comptes ont publié cette « information » sur les réseaux sociaux dont le parti des Indigènes de la République (PIR), parti ouvertement séparatiste qui milite pour la reconnaissance des racismes et « islamophobie » d’état de la France.
C’est la présidente de l’UNEF Mélanie Luce qui a pris la parole à la tribune hier à l’occasion de l’hommage rendu à l’enseignant assassiné par un terroriste islamiste.
À ceux·elles qui nous traitent de «collabos» & nous menacent de mort simplement parce que nous avons participé au rassemblement de soutien à #SamuelPatty: vous ne nous ferez pas taire!
Face à cet attentat affreux, touchant à l’école, le cœur de notre république, soyons uni·e·s! pic.twitter.com/dkvDTBnG1N
Si elle a été huée et son syndicat décrit comme « collabo », c’est à cause du militantisme acharné qui le caractérise et qui vise à inscrire l’islamophobie comme un délit dans l’inconscient collectif de la société française. Délit dont ceux qui en sont accusés se retrouvent sous protection policière, voire assassinés par des islamistes.
Dans son discours, Mélanie Luce a évoqué avec fierté sa défense du port des signes religieux (du voile, ndlr) et c’est à ce moment-là que les personnes ont dénoncé l’indécence de cette récupération politique, l’indécence du prosélytisme religieux au moment où la France entière est sous le choc, au moment où l’on est si nombreux à être désabusé face aux dégâts du prosélytisme religieux islamiste en France.
Vraie fausse note de la manif place de la République : l’intervention de la représente de l’UNEF, qui en plus a trouvé le moment opportun pour nous sortir un petit couplet sur la défense du port des signes religieux en université (huées de la foule).
La lutte contre l’islamisme passe aussi par la lutte contre l’industrie victimaire
En une semaine, le site Alnas.fr comptabilise deux fake news a son actif, la première a valu la garde à vue à d’autres canaux l’ayant relayée. La seconde, s’inscrit tout autant dans le discours victimaire islamiste et participe à la propagande qui voudrait que la France soit un pays anti-musulmans.
« Le CCIF était dans la ligne de mire. En cause, sa participation, présumée par certains, à la campagne de dénigrement lancée contre lui sur les réseaux sociaux par le père d’une collégienne. Une campagne qui a mené à la mort du professeur », selon le journal le Monde. Quid des officines comme Alnas.fr qui auraient pris part à cette campagne et qui manifestement, font de la propagande sous couvert de journalisme ?
Féru de nouvelles technologies, le prince héritier d’Arabie saoudite a rompu avec l’équilibre traditionnel entre les différents clans du royaume. Comme le montre l’assassinat de Jamal Khashoggi en Turquie ou la séquestration du Premier ministre libanais dans un hôtel, son despotisme 2.0 ne connaît pas de frontières.
En mai 2018, les forces de sécurité saoudiennes arrêtent la féministe Loujaine al-Hathloul, qui milite pour le droit de ses concitoyennes de conduire une voiture et de voyager sans chaperon masculin. Selon l’explication officielle, al-Hathloul aurait « établi des contacts avec des éléments étrangers dans le but de déstabiliser » le royaume. Quelques semaines plus tard, Mohammed Ben Salmane (MBS) autorise les femmes à conduire puis abolit la nécessité d’une autorisation masculine pour quitter le pays. Pour qui connaît mal le prince héritier, l’épisode peut sembler contradictoire. D’après Ben Hubbard, journaliste au New York Times et auteur de la biographie The Rise to Power of Mohammed Bin Salman, aux yeux du probable prochain monarque saoudien, les libertés ne sont pas des droits, mais des privilèges accordés gracieusement par un souverain à ses sujets. On pense à la célèbre scène du film Lawrence d’Arabie quand le chef de tribu incarné par Anthony Quinn tergiverse avant de céder à l’argument massue de l’officier anglais : vous n’agirez ni par contrainte ou obligation ni par appât du gain, mais parce que c’est votre bon plaisir !
The Rise to Power of Mohammed bin Salman fourmille de ce genre d’anecdotes. S’y dessine le portrait d’un personnage aussi fascinant qu’effrayant, mélange unique de modernité technologique et managériale d’un côté, d’archaïsme de l’autre. Un alliage d’autant plus surprenant que ce jeune homme de 35 ans n’était pas destiné à gouverner.
MBS est non seulement parvenu à concentrer tous les pouvoirs mais aussi à changer le régime
C’est seulement grâce à une série d’« incidents dynastiques » (la mort de ses frères) que son père Salmane, vingt-cinquième fils du fondateur de l’Arabie, le roi Abdelaziz, et simple gouverneur de Riyad pendant cinquante ans, est devenu prince héritier en juin 2012 puis monarque le 23 janvier 2015. Quant à MBS lui-même, né le 31 août 1985, il n’est que l’aîné de la troisième épouse de son père, occupant donc une position en principe très basse dans l’ordre de la succession. Autre singularité, Salmane n’a pas amassé de fortune considérable ni exercé de postes ministériels importants le mettant en contact avec le monde extérieur. Dans ces conditions, MBS, qui avait peu de chances d’accéder au pouvoir, est l’un des rares princes qui n’avaient pas étudié à l’étranger, ne maîtrisaient pas l’anglais et n’avaient que rarement quitté les frontières de leur pays. En somme, MBS et son père sont les plus « bédouins » des princes saoudiens.
À défaut de lui ouvrir les portes du monde, Salmane a méticuleusement fait découvrir son pays à son fils préféré. En accompagnant son père à ses rendez-vous, MBS a rencontré les personnages clés des différentes tribus, s’initiant aux subtilités, us, coutumes et rapports de forces de la politique tribale. MBS a également mis à profit ce long apprentissage – commencé à 16 ans – pour connaître le système religieux saoudien, particulièrement complexe. Il faut rappeler que la longue ascension de la maison des Saoud est intimement liée à leur alliance au xviiie siècle avec Mohammed Ben Abdelwahhab, promoteur d’un islam radical (au sens littéral de « retour aux sources ») et puritain.
Bon connaisseur de la société et du système politico-religieux de son pays, MBS a compris que l’Arabie saoudite était otage de sa rente pétrolière. Au-delà du spectre de l’épuisement des ressources, maintes fois annoncé depuis les années 1970, l’enjeu est de diversifier l’économie, de créer des emplois pour proposer des perspectives nouvelles aux jeunes Saoudiens dopés à l’argent public. Dans un pays dépourvu de femmes au volant, de salles de cinéma et de musique, une telle transformation nécessitait de se confronter à l’establishment wahhabite. MBS l’a fait. Par un décret royal rendu public en avril 2016, celui qui n’était pas encore le prince héritier mais commençait déjà à exercer le pouvoir officiellement tenu par son père a privé la police religieuse de ses pouvoirs coercitifs. Depuis, ces fonctionnaires barbus et sourcilleux ne peuvent que signaler à la police les infractions constatées. Et cerise sur le gâteau : ce coup asséné aux religieux, jusqu’alors impensable, n’a pas rencontré de véritable résistance. Grâce à son habileté, MBS a inversé la tendance suivie par Riyad depuis 1979. En riposte à la révolution iranienne, l’Arabie saoudite a accru la mainmise des wahhabites sur l’espace public afin de contester à l’Iran l’hégémonie du monde musulman. Par une logique de surenchère, Riyad est ainsi devenue un Téhéran sunnite.
Une fois ces réformes sociétales accomplies, le prince a pu passer à la phase politique de son projet, mettant en jeu deux processus parallèles et interdépendants : le premier visait à prendre la place du prince héritier, le deuxième à neutraliser les princes les plus puissants. En effet, dans le système politique saoudien, les grandes décisions, les grands ministères et les nominations à la tête de l’État répondent à une logique dynastique fondée sur l’ordre d’aînesse et à la nécessité de parvenir à un équilibre entre les clans. Entre les milliers de membres de la famille royale, l’obligation de négocier et de maintenir un consensus limite le pouvoir du monarque. L’action du roi s’en trouve généralement ralentie, favorisant un conservatisme prudent peu propice aux coups d’éclat. Or, là aussi, MBS a radicalement rompu avec la tradition. Au nom de la lutte contre la corruption, des centaines de personnes, dont des princes importants et richissimes, ont été convoquées – souvent sous couvert d’une prétendue audience royale – à l’hôtel Ritz Carlton. Retenus de force dans le palace, ils ont dû supporter une détention arbitraire de plusieurs mois. Certains ont été torturés, beaucoup ont subi des interrogatoires musclés. Interdits de contact avec leurs familles et leurs avocats, tous ont fini par accepter de céder à l’État des biens, des sociétés et d’importantes sommes d’argent en compensation des fraudes commises. Certes, selon les standards occidentaux, une bonne partie d’entre eux était bel et bien corrompue. Sauf qu’il ne s’agit pas de l’Occident et au royaume des Saoud, qui mélange allègrement argent public et dépenses privées, appels d’offres et faveurs royales, ce gigantesque coup de filet apparaît pour ce qu’il est : une opération politique. D’autant que les princes menaçant l’ascension de MBS furent les premiers ciblés et les plus durement touchés.
C’est avec les mêmes méthodes musclées qu’en juin 2017, MBS a forcé le prince héritier Mohammed Ben Nayef (MBN) à lui céder sa place. Choisi par son père lors de son ascension au trône pour rassurer la famille et les États-Unis, MBN, un homme cultivé et expérimenté, était responsable de la lutte contre Al-Qaïda et le terrorisme islamiste. En cette qualité, on le savait proche des Américains et apprécié de leurs services.
Désormais prince héritier, MBS est non seulement parvenu à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, mais aussi à changer le régime. La monarchie prudente et consensuelle est devenue un régime absolutiste agressif, ambitieux, voire aventurier. L’affaire Khashoggi en est la démonstration.
Jeune homme au début des années 1980, Jamal Khashoggi s’était rapproché des Frères musulmans pendant ses années d’études aux États-Unis avant d’entamer une longue carrière de journaliste en Arabie saoudite. Son métier l’a amené en Afghanistan, où il a rencontré Ben Laden ainsi que d’autres djihadistes au service de l’Arabie saoudite et des États-Unis dans la guerre contre l’URSS. Son engouement pour l’islam radical s’est atténué avec le temps, si bien qu’il est resté proche du prince Turki ben Fayçal, chef des services de renseignement du royaume de 1979 à 2001, puis ambassadeur à Londres et Washington. D’abord plutôt séduit par l’énergie et la volonté réformatrice de MBS, Khashoggi s’en éloigne lorsqu’il prend la mesure de son projet absolutiste. Pour neutraliser cet ancien frère musulman repenti, il aurait suffi de le contraindre à un exil doré avant de l’inciter à modérer ses critiques en échange d’un retour au pays. Telle n’est pas la méthode du prince héritier. En utilisant les services de renseignement du royaume ainsi que son cabinet noir personnel, MBS emploie les moyens de surveillance et de manipulation les plus sophistiqués sur les réseaux sociaux (trolls, faux profils, campagnes de dénigrement, fausses informations) dans la guerre contre ses ennemis. Avec Khashoggi, il a franchi un pas supplémentaire, décidant tout simplement de le tuer. Quand, fin septembre 2018, le journaliste prend rendez-vous au consulat d’Arabie saoudite en Turquie pour le 2 octobre, son assassinat est programmé. En quarante-huit heures, les services saoudiens montent l’opération. Se présentant à son rendez-vous, Khashoggi est interrogé, torturé, assassiné et son corps disséqué sans autre forme de procès. Sa fiancée, qui l’attend près du consulat, donne l’alerte. Immédiatement, les Turcs se saisissent de l’occasion pour embarrasser leurs rivaux saoudiens. L’affaire embrase la presse et les opinions publiques mondiales. Trois semaines plus tard, après avoir prétendu que Khashoggi avait quitté le consulat vivant, l’Arabie saoudite finit par reconnaître son meurtre à l’intérieur du bâtiment. Il faudra à Riyad encore quelques semaines et plusieurs versions contradictoires avant d’admettre que l’assassinat était prémédité. Officiellement, les Saoudiens incriminent quelques collaborateurs trop zélés du prince. Le seul tort que concède MBS paraît bien véniel : il leur aurait trop inculqué l’amour de la patrie et le désir de la servir. La fable officielle est donc que, par excès de patriotisme, ses sbires auraient tué Khashoggi sans le consulter…
Le scandale déborde largement les frontières du royaume. Une telle opération montée sur un sol étranger n’est pas sans conséquences diplomatiques. L’affaire n’a pas seulement donné des munitions à Ankara, elle a mis les États-Unis dans l’embarras puisque Jamal Khashoggi y résidait et travaillait au Washington Post. Les relations américano-saoudiennes n’avaient pas besoin de cette crise. Au moment où MBS a ordonné l’élimination de Khashoggi – c’est la seule hypothèse plausible –, Riyad et Washington vivaient une lune de miel inespérée.
Quelques années plus tôt, en 2015, les Saoudiens se sont sentis trahis par les Américains quand Barack Obama a signé l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. L’année suivante, certaines déclarations de Donald Trump, concernant notamment l’implication du royaume dans les attentats du 11 septembre, ont fait craindre à Riyad un coup de froid diplomatique. Pourtant, une fois installé à la Maison-Blanche, Trump s’est révélé un allié inespéré. Sa logique était simple : les Saoudiens étant immensément riches, son job de président était de transférer une partie de cette richesse aux États-Unis. Pour couronner le tout, son gendre, Jared Kushner, a rapidement tissé des liens très étroits avec MBS, de quatre ans son cadet. Le mélange peu habituel aux États-Unis entre public et privé, mandat politique et famille semblait sans doute parfaitement normal aux Saoud.
Dans ce contexte, l’assassinat de Khashoggi a constitué une prise de risque inconsidérée. Le journaliste exilé et déprimé n’a jamais représenté qu’une nuisance mineure pour le royaume. En l’occurrence, MBS s’est comporté comme le parrain d’une famille mafieuse qui ne peut tolérer la moindre opposition. Le châtiment doit être exemplaire, disproportionné et inspirer la terreur par sa cruauté et sa brutalité. Et ce n’est pas la première fois que ce prince tombe dans de tels travers.
Son premier faux pas diplomatique a été la guerre au Yémen. Nommé ministre de la Défense par son père le 23 janvier 2015, MBS fait intervenir son pays dans la guerre civile qui ravage son voisin yéménite. Décidant seul – le chef de la garde nationale du royaume a appris l’entrée en guerre par les médias… –, MBS a engagé les forces armées de l’Arabie saoudite dans un conflit meurtrier et coûteux. Ce qui ne devait être qu’une promenade de santé de quelques semaines dure encore, plus de cinq ans après, sans qu’aucun des objectifs saoudiens ait été atteint. Pire, l’Iran est plus impliqué que jamais au Yémen et les fournisseurs d’armes du royaume sont sous pression à cause des énormes dégâts et des très nombreuses victimes civiles du conflit.
Puisqu’une erreur n’arrive jamais seule, deux ans plus tard, toujours aussi brutal, dominateur et sûr de lui-même, MBS se lançait dans une nouvelle aventure géopolitique, toujours au nom de la croisade contre l’Iran. Avec une victime désignée : le Qatar.
Tout commence le 23 mai 2017, tard dans la soirée, quand le site internet de l’agence de presse qatarie diffuse des propos attribués à l’émir, le cheikh Tamim Benn Hamad Al-Thani où il exprime son soutien à l’Iran, au Hamas et au Hezbollah. Après une première réaction confuse, Doha dément rapidement ses déclarations dont il dit ignorer l’origine. Plus tard, une enquête du FBI démontrera que le site web de l’agence de presse du Qatar et d’autres plates-formes médiatiques gouvernementales ont été piratés et que les communiqués incriminés ont été ajoutés par des hackers. Entre-temps, et malgré les dénégations qataries, les fausses citations de l’émir ont largement essaimé dans les médias arabes, notamment aux Émirats et en Arabie saoudite. Quinze jours plus tard, le 6 juin, le New York Times rapporte que ce piratage est le énième épisode de la cyberguerre que se livrent le Qatar et ses rivaux du Golfe. Les médias saoudiens et émiratis ont repris les fausses déclarations de l’émir moins de vingt minutes après leur publication et commencé très rapidement à interviewer des commentateurs qui semblaient préparés à l’exercice. Malgré la fragilité des accusations saoudiennes, le 5 et le 6 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats, le gouvernement loyaliste du Yémen, l’Égypte, les Maldives et le Bahreïn annoncent la rupture de leurs liens diplomatiques avec le Qatar, mettant ainsi l’émirat sous blocus. La frontière avec l’Arabie saoudite – seule frontière terrestre qatarie – est fermée et les espaces aériens des pays boycotteurs interdits aux engins qataris. Pris au dépourvu quelques semaines après la visite de Trump à Riyad, les États-Unis, qui possèdent une importante base militaire au Qatar, se seraient bien passés de ce nouvel imbroglio diplomatique.
Au fil de toutes ces péripéties, un schéma commence à se dessiner : MBS est seul maître à bord, contrôlant l’État comme un outil docile entre ses mains sans que personne n’ose s’y opposer. Le prince conduit les affaires étrangères, militaires et stratégiques de son pays comme s’il s’agissait d’une partie de jeu vidéo entre amis. Grand travailleur (son anglais s’est beaucoup amélioré ces dernières années), plein d’énergie et de charme, apprendrait-il de ses erreurs ? Malheureusement, rien ne l’indique…
Cinq mois après le déclenchement de la crise avec le Qatar, MBS frappe à nouveau. Il convoque le Premier ministre libanais Saad Hariri à Riyad pour le séquestrer à l’hôtel Ritz Carlton comme le premier opposant saoudien venu. Quelques jours plus tard, dans une apparition télévisée surréaliste, Hariri annonce sa démission. L’affaire se soldera par une nouvelle débâcle saoudienne : Riyad devra finalement laisser partir Hariri sans explication ni gain politique quelconque.
En somme, quel bilan tirer de l’action et de la personnalité de MBS ? À l’intérieur, MBS a brisé toutes les personnes et institutions susceptibles de lui résister. Cependant, on aurait tort de ne voir en lui qu’un satrape moyen-oriental de bas étage. En effet, MBS a su se doter d’une base politique large qu’il ne cesse de cultiver. Ayant neutralisé l’aristocratie comme l’ont fait jadis les rois de France, MBS fait alliance avec le peuple saoudien et tout particulièrement avec sa jeunesse. Une alliée de poids dans une société où 40 % de la population a moins de 25 ans. Contrairement aux médias occidentaux, nombre de jeunes Saoudiens ont vu d’un très bon œil son coup de filet contre la corruption des princes. Ils sont également nombreux à apprécier ses réformes sociétales. Apparemment, ils ne lui tiennent même pas rigueur d’avoir payé des centaines de millions de dollars pour un yacht qui appartenait autrefois à Donald Trump, 450 millions de dollars pour le tableau Salvator Mundi de Léonard de Vinci et 300 millions pour une propriété en France où il met rarement les pieds. En dehors de la famille royale et des cercles les plus conservateurs et religieux, MBS semble populaire.
C’est sur le terrain international que le bât blesse. MBS donne l’impression de ne pas très bien distinguer l’intérieur de l’extérieur des frontières. Traitant des étrangers comme s’ils étaient ses sujets saoudiens, il part en guerre, organise un blocus, arrête le Premier ministre libanais de la même manière qu’il confisque la fortune de ses cousins.
Dans un premier temps, sa volonté de faire entrer le royaume dans le xxie siècle a pu séduire ses homologues internationaux. À des fins de communication, MBS a dépensé une fortune en cabinets de conseil qui lui ont préparé de magnifiques présentations PowerPoint. Dans un discours en 2017, il reprend tous les termes à la mode : « Mon rêve en tant que jeune en Arabie saoudite et les rêves des êtres humains en Arabie saoudite sont si nombreux, et j’essaie de rivaliser avec eux et leurs rêves et ils rivalisent avec mes rêves pour créer une meilleure Arabie saoudite. » Un comique n’aurait pas fait mieux.
À 85 ans, le roi Salmane ne semble pas être dérangé par les foucades de son héritier. MBS est donc déjà au pouvoir même s’il n’en a pas tous les attributs. Rien ne permet d’espérer qu’une fois installé sur le trône, il changera de tempérament ou de politique. À considérer le monde entier comme un épisode de Game of Thrones, MBS se révèle bel et bien moderne, effroyablement moderne.
Le réel, aïe ! c’est quand on se cogne, disait Lacan. La vérité, c’est pareil, ça fait un peu mal, c’est même à ça qu’on la reconnaît. On peut toujours la nier, on peut (se) mentir – ce qu’on partage le mieux ce sont nos mensonges, cela s’appelle : l’idéologie –, mais tôt ou tard, elle éclatera au nez et à la barbe du menteur. Les Français le savent depuis longtemps, mais ils font semblant, ils se rient de l’abîme, ils ont l’art de s’en foutre. On se croirait dans La Règle du jeu, de Renoir (1939) – la guerre est déjà là, personne n’y croit. D’un côté donc, la guerre, le marché, les médias – et depuis toujours les fake news de MM. Trump, Tibère, Hérode ou Xi Jinping –, c’est-à-dire le monde. Avec aujourd’hui une pandémie en guise de bal masqué. Des burgraves qui légifèrent dans la brume à Bruxelles.
Et Macron – tout un programme. Oui, mais il y a aussi ça : la vérité.
Ce qu’on cache, ce qu’il ne faut pas dire, ce qui n’a pas de prix, ce qui fait peur, ce qui blesse, ce qui est l’objet rêvé d’un désir. On n’y accède que par une médiation ou un truchement symbolique, par exemple la littérature ; on n’en perçoit jamais qu’un reflet : « La vérité est laide ; nous avons l’art afin qu’elle ne nous tue pas », dit Nietzsche, toujours désagréable. Car on vit sous un voile : les ombres de la caverne de Platon, la mâyâ dans la cosmologie indienne, le mana des Polynésiens – ce qu’on appelle en français un « truc », un « machin » : « derrière machin, il y a machine et plus lointainement l’idée de force ou de pouvoir » dont on serait le jouet, dit Lévi-Strauss. D’où l’attrait du complotisme.
On a trouvé beaucoup mieux : la post-vérité – les effets d’un concours de blagues planétaire. Désormais, la vérité, on s’en défie comme d’une opinion parmi d’autres. On voudrait que ce ne soit qu’un mirage, un leurre, une illusion partisane – une ruse de l’adversaire. Tout conspire à nous en persuader.
Non.
C’est une espérance sauvage.
Un démenti violent à ce qu’on nous a fait croire, à ce qui n’était pas vrai ! On est tous devenus des adorateurs effarés du visible, c’est-à-dire des illettrés. Et l’on s’étonne d’avoir mal ! Quand tout s’exhibe, tout est réel, tout fait écran, plus rien n’est vrai. Aujourd’hui, le culturel – synonyme : le tribal – a remplacé les arts et la littérature ; la technique se substitue à la science ; le marketing supplante la politique ; le sexe supplée l’amour ; le sanitaire prime sur le salutaire. On veut troquer le sexe – hérité, biologique, « clivant » – contre le genre – culturel, construit, électif.
On défend des « droits ».[tooltips content= »On ? Au siècle dernier, Philippe Muray s’amusait déjà de la suprématie acquise de ce pronom à la fois personnel et indéfini, singulier et pluriel, qui traduit l’extinction du désir, la perte du Je et l’effacement de la différence des sexes. Voir l’article Valeur et fonction de on en littérature par temps festif (1998), dans Après l’Histoire I, Essais, Gallimard, 2007.« ](1)[/tooltips]
Principe de précaution : comme on ne veut pas risquer de tout perdre, on préfère ne rien gagner.
On ne souhaite que récupérer sa mise, un peu comme Mme Thatcher interpellant l’Union européenne jadis : « I want my money back! » Politique de Gribouille : on se jette à l’eau de peur d’être mouillé. Du coup, on reçoit la vérité comme une paire de claques. La vérité n’est ni un virus, hélas !, ni un romantisme. C’est un réveil en sursaut avec une valeur d’alarme qui se vérifie d’emblée : le cœur bat plus vite, s’il y a le feu. En français, on dit aussi : un tocsin.
Le professeur d’histoire de Conflans-Sainte-Honorine a été victime d’une cabale. Analyse
Vendredi 16 octobre, Samuel Paty, professeur, a été décapité parce qu’il enseignait. Réduire cet assassinat à un crime revient à esquiver le caractère politique de la visée hégémonique qu’il véhicule. Car cette atrocité se présente comme une exécution menée au nom d’un ordre supérieur qui devrait supplanter non seulement les lois de l’association politique, mais aussi tout rapport autonome à la connaissance, à la pensée. Elle révèle aussi que la guerre menée contre la République a dépassé la période des tests politiques, puis celle des commandos organisés terrorisant la société civile, pour atteindre un niveau alarmant de diffusion. En étendant les poches d’aisance où il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger.
Osons la laïcité, osons la République
Si l’école est laïque, ce n’est pas seulement comme institution et parce qu’elle est un organe du dispositif républicain, c’est aussi parce qu’elle tire (ou devrait tirer) son autorité de la constitution des savoirs, laquelle échappe à toute transcendance, à toute imposition d’une parole ou d’un livre unique, et ne peut se construire qu’avec des esprits en dialogue. Voilà ce que tout professeur est chargé de travailler et de défendre, non pas dans la célébration d’un « vivre-ensemble » incantatoire et abstrait, mais avec et par le segment du savoir qu’il maîtrise et qu’on n’ose plus appeler « discipline ».
Le sanctuaire de l’école en difficulté
Installer chaque esprit dans ce dialogue fructueux et inquiet qui a pour condition première le dépaysement, la distance avec soi-même, voilà ce que faisait Samuel Paty, professeur. Il aurait dû pouvoir le faire normalement, en expliquant, en illustrant, en argumentant dans une ambiance de sérénité assurée par l’institution : en somme en professant, protégé des pressions et mettant de ce fait ses élèves, avec lui, à l’abri du tourbillon social. Mais, comme des milliers de professeurs aujourd’hui et depuis bien des années, il le faisait malgré, contre les assauts qui renvoient sans cesse l’école à son extérieur, il le faisait en dépit des pressions qui, au prétexte de mettre les élèves (et les parents) au centre du dispositif scolaire, l’assujettissent à la férocité et à la fluctuation des demandes sociales. Ce qui devrait être un travail serein et somme toute ordinaire est devenu un acte d’héroïsme.
Samuel Paty a été assassiné et décapité pour avoir exercé sa fonction, parce qu’il enseignait : c’est en sa personne le professeur qui a été massacré. Par cette atrocité, sommation est faite à tous les professeurs d’enseigner et de vivre sous le régime de la crainte. Des groupes qui encouragent ces manœuvres d’intimidation à sévir au sein même de l’école s’engouffrent dans la brèche ouverte il y a maintenant trente ans, laquelle s’acharne à assujettir l’école aux injonctions sociales. On ne voit que trop à quelles extrémités celles-ci peuvent se porter. Non l’école n’est pas faite pour « la société » telle qu’elle est. Sa visée est autre : permettre à chacun, en s’appropriant les savoirs formés par l’humaine encyclopédie, de construire sa propre liberté, dont dépend celle de la cité. Il faut cesser de convoquer les professeurs à leur propre abaissement. Réinstaurer l’école dans sa mission de transmission des savoirs et protéger ceux qui la mettent en œuvre, voilà ce qu’on attend d’une politique républicaine. Sans cet élargissement qui appelle une politique scolaire exigeante et durable, l’hommage national qui doit être rendu à la personne martyrisée de Samuel Paty restera ponctuel.
Pas exactement un loup solitaire
Il est faux de dire que l’auteur de cet assassinat était un « solitaire », comme s’il fallait éviter de dire qu’il s’agit d’un acte de guerre. Un homme isolé n’est pas nécessairement un « solitaire ». En l’occurrence il se nourrit au fast food bien garni des exhortations, imprécations, intimidations et autres menaces qui, diffusées sur internet et dans certaines mosquées, partout étalées, complaisamment relayées, font de chaque assassin se réclamant de la cause islamiste un vengeur héroïque. Il y a bien longtemps que cette guerre a commencé. Elle a posé un jalon dès 1989, en s’attaquant déjà à la laïcité de l’école républicaine. Elle a ensuite dépassé la période des tests politico-juridiques, puis celle des commandos organisés terrorisant la société civile à coups meurtriers de Kalashnikov pour atteindre aujourd’hui un niveau d’extension tel qu’aucune parcelle de la société ne peut assurer qu’elle est à l’abri de sa présence et de sa menace. Pratiquant avec virtuosité le retournement victimaire et la culpabilisation à l’« islamophobie », convertissant l’accusation impertinente de « blasphème » en pleurnicherie des « sensibilités offensées », tissant ses liens avec le « décolonialisme » et le néo-racisme, la forme idéologique de cette guerre gangrène l’université et se diffuse dans la société civile.
En étendant les poches d’aisance où il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger. Un ordre moral féroce s’installe par accoutumance à tel point qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un homme de songer à en assassiner un autre pour avoir osé une opinion contraire à une parole prétendue absolue, qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un groupe d’appeler à la vengeance. La banalisation des marqueurs religieux s’étend et prétend non pas seulement à la liberté pour elle-même, mais au silence de toute critique et de toute désapprobation la concernant. Et il se trouve de bonnes âmes pour comprendre, excuser et encourager cette abstention. L’appel au « respect de l’autre » est-il à ce point nourri de haine de soi qu’il doive prendre la forme d’une autocensure s’interdisant toute critique publique ? Est-il à ce point méprisant et paternaliste à l’égard de ceux qu’il prétend prendre sous son aile qu’il se croie obligé de leur épargner cette critique ? Est-il à ce point retors qu’il faille en son nom faire fonctionner la liberté d’expression à sens unique ?
Cessons de regarder ailleurs
Le sursaut nécessaire n’appartient pas qu’au politique : devant l’infusion sociale qui répand et banalise le totalitarisme islamiste, les nécessaires mesures politiques, juridiques et judiciaires qui sont appelées aujourd’hui de toutes parts, si fermes soient-elles, seront sans effet sans un mouvement civil issu des citoyens eux-mêmes. Cessons de courber l’échine ou de regarder ailleurs devant la culpabilisation, devant l’insolence et la violence du « République bashing » qui convertit la haine du colonialisme en haine de la République, qui confond universalisme et uniformisation, qui est prêt à sacrifier les individus sur l’autel antique des communautés et des ethnies, qui fétichise les appartenances et ne voit pas que sans la liberté de non-appartenance, il n’est pas d’appartenance valide. Aucun régime n’a été aussi libérateur que le régime laïque, aucune religion placée en position d’autorité politique ou ayant l’oreille complaisante de cette autorité n’a produit autant de libertés : osons la laïcité, osons la République. « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire ».
Le 27 septembre 2020 les hostilités ont repris entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. C’est un conflit international entre deux États souverains qui dure depuis 1992, date à laquelle les troupes régulières de l’Arménie ont engagé des offensives sur toutes les lignes des frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et ont occupé près de 20% des territoires de ce dernier (partie montagneuse du Karabakh, connue plutôt comme Haut-Karabakh, ainsi que sept districts administratifs avoisinants), forçant près d’un million d’Azerbaïdjanais à quitter leurs foyers. Le Haut-Karabakh est une province historique et une partie inséparable du territoire national de l’Azerbaïdjan. Son appartenance à la République Démocratique d’Azerbaïdjan entre 1918-1920 a été reconnue par le commandement britannique des forces alliées dans le Caucase du Sud. Puis, il a été « maintenu », et non pas « attribué », au sein de la République Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan par le Kavbiuro (organisme de l’État soviétique crée en 1920 pour gérer le Sud Caucase) en 1921 avant d’être érigé en région autonome.
L’utilisation illégale de la force et l’occupation des territoires de l’Azerbaïdjan par l’Arménie constituent un acte d’agression et une violation grave des principes et normes du droit international. Ce qui explique pourquoi aucune organisation internationale n’a soutenu l’occupation des territoires de l’Azerbaïdjan par l’Arménie.
Tous les documents des organisations internationales reconnaissent la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan et condamnent vigoureusement toute acquisition de territoires par l’utilisation illégale de la force armée. Le Conseil de Sécurité a adopté quatre résolutions (822, 853, 874, 884) demandant le retrait immédiat, complet et inconditionnel des « forces d’occupation » arméniennes des territoires occupés de l’Azerbaïdjan. En 2008, l’Assemblée générale de l’ONU a réaffirmé non seulement le retrait des forces arméniennes mais aussi l’impossibilité de reconnaître comme licite la situation créée par l’occupation des territoires. C’est un point fondamental en droit international et une condition primordiale pour la paix dans la région et dans le monde.
En 1992, une initiative de médiation a été engagée par l’OSCE (L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) en vue de trouver une solution pacifique, avec la mise en place du Groupe de Minsk, présidé depuis 1997 par les États-Unis, la Russie et la France. Les co-présidents du Groupe de Minsk ont tenté de rapprocher les positions des parties en présentant plusieurs propositions pour faire avancer les négociations. Toutes ces propositions ont rencontré l’opposition de l’Arménie qui voulait en réalité faire jouer la montre pour pérenniser le statu quo et annexer les territoires occupés. Cela explique pourquoi au cours de ces derniers 28 ans la médiation internationale s’est poursuivie sans pour autant aboutir à la moindre avancée dans le processus de paix. Les résolutions du Conseil de Sécurité sont restées lettre morte et plus d’un million de personnes déplacées ont continué de vivre dans l’attente du retour à leurs foyers, toujours sous l’occupation arménienne. Dans ce contexte, la poursuite des négociations est devenue inutile.
Plusieurs éléments ont rendu inévitable la reprise des hostilités. Premièrement, l’absence de progrès dans les négociations a diminué l’espoir dans le processus de paix. Les co-présidents du Groupe de Minsk ont à plusieurs reprises déclaré que le statu quo actuel est inacceptable et ne permet pas d’avancer vers une solution négociée. L’Azerbaïdjan a toujours demandé la mise en œuvre d’un plan de paix par étapes, débutant par le retrait des troupes arméniennes et le retour des personnes déplacées dans leurs foyers, accompagné ensuite par l’ouverture des relations normalisées entre les deux pays conduisant à une discussion et négociation sur la définition du statut de la région concernée. Cette proposition a toujours été refusée par l’Arménie qui s’opposait à toute évolution du statu quo.
Deuxièmement, les nouveaux dirigeants arméniens ont jugé qu’il était temps de passer du statu quo au stade supérieur et procéder à l’annexion des territoires occupés tout en menaçant l’Azerbaïdjan d’une nouvelle guerre. Leurs déclarations mettent en évidence le refus arménien de toute négociation. Il n’est plus question pour l’Arménie de revenir sur les avantages acquis par une guerre, condamnée par la communauté internationale.
En février 2019, Davit Tonoyan, ministre de la Défense de l’Arménie, a déclaré que l’Arménie va abandonner la stratégie défensive pour adopter une stratégie offensive, en menaçant Bakou de l’occupation de nouveaux territoires azerbaïdjanais en cas de la reprise des hostilités. Il a utilisé la formule de “nouvelle guerre pour nouveaux territoires”. L’Arménie ne cachait plus son intention de mener une guerre préventive en vue d’occuper de nouveaux territoires de l’Azerbaïdjan.
En août 2019, c’est au tour de Nikol Pachinian, Premier ministre de l’Arménie, à déclarer que « le Haut-Karabakh, c’est l’Arménie – point ». Par cette déclaration, il a pratiquement enterré le processus de paix, ne laissant aucune place à un compromis. Ceci a provoqué une réaction du Président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliyev qui a rétorqué que « le Haut-Karabakh, c’est l’Azerbaïdjan – point d’exclamation ».
Les provocations ont été également observées dans les territoires occupés au cours de l’été 2020. Le gouvernement arménien a ainsi décidé l’installation d’Arméniens et de Kurdes venus du Proche-Orient dans les territoires occupés, un acte illégal condamné par Bakou. Jusque-là, Erevan avait toujours nié engager une telle politique, malgré les preuves irréfutables fournies par une « fact-finding mission » de l’OSCE en 2005. Après l’explosion au port de Beyrouth, l’arrivée des familles libanaises d’origine arméniennes dans ces territoires a été filmée et diffusée largement sur les télévisions et réseaux sociaux. Une autre décision est liée au transfert du parlement de la soi-disant « République de Nagorno-Karabakh » (créée par l’utilisation de la force illégale, elle n’est qu’une façade pour cacher l’agression armée de l’Arménie) à Choucha, ville historique et sainte azerbaïdjanaise. Avec la multiplication de ce type de provocations, les dirigeants arméniens cherchaient de toute évidence à nier et effacer la réalité azerbaïdjanaise de cette région et à rendre irréversible l’occupation territoriale.
Les déclarations arméniennes se sont ostensiblement exprimées contre l’esprit des négociations dont la base minimale d’engagement impliquait le retrait des forces d’occupation arméniennes des territoires azerbaïdjanais.
Troisièmement, l’Arménie a toujours cherché à influencer l’opinion mondiale, en s’appuyant sur l’importance de sa diaspora pour lui apporter le soutien international nécessaire. Sa stratégie est de promouvoir une forme d’hostilité internationale constante contre l’Azerbaïdjan, afin de conduire Bakou à reconnaître de facto l’occupation d’une partie importante de son territoire national et à régler seule la question de ses réfugiés nationaux dépouillés de leur terre, de leurs biens et de leur histoire.
Finalement, l’Arménie a rapidement mis en œuvre sa nouvelle stratégie offensive. Le 12 juillet 2020, les troupes arméniennes ont attaqué, depuis le territoire de l’Arménie, le district frontalier de Tovuz, où passe les oléoducs et gazoducs acheminant les ressources énergétiques de l’Azerbaïdjan et de la Mer Caspienne vers les marchés européens. L’objectif stratégique de l’Arménie est d’occuper de nouveaux territoires et de couper en deux ce couloir pour stopper l’exportation des ressources énergétiques de l’Azerbaïdjan. Ces attaques ont échoué face à la résistance de l’armée azerbaïdjanaise qui s’est contentée de repousser l’armée arménienne. Elle s’est gardée d’intervenir sur les territoires de l’Arménie car l’Azerbaïdjan n’a pas pour ambition d’occuper les territoires de l’Arménie ; sa mission est de défendre le territoire national et de le libérer de l’occupation étrangère.
Dans ces conditions, l’Arménie n’a jamais cherché une solution pacifique, basée sur la formule « gagnant-gagnant », et a voulu transformer l’occupation illégale des territoires azerbaïdjanais en un fait accompli et procéder en violation des principes et normes du droit international à leur annexion pure et simple (il s’agit des territoires du Haut-Karabakh et des sept districts avoisinants). Elle a même considéré qu’il était temps d’infliger une défaite militaire, mais aussi économique, à l’Azerbaïdjan. Dans cette optique, la reprise des hostilités n’est pas surprenante. Le bombardement des zones résidentielles près du front par les troupes arméniennes a déclenché une réaction de l’armée azerbaïdjanaise qui, sur la base du droit de légitime défense et des résolutions du Conseil de Sécurité, s’est engagée à mettre fin à cette menace permanente de tirs de missiles et d’artillerie lourde, mais aussi, puisqu’aucune solution pacifique n’est engagée, à libérer les territoires occupés illégalement par l’Arménie.
La recherche d’une solution pacifique passe par l’application des quatre résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies. La communauté internationale doit prendre sa responsabilité et assurer le respect des principes et normes du droit international pour favoriser la paix qui suppose le retrait des troupes arméniennes et la fin de l’occupation illégale des territoires azerbaïdjanais.
A l’occasion de la sortie de son livre La Grande Déraison, Douglas Murray a réservé un long entretien à Causeur. Propos recueillis par Jeremy Stubbs.
Causeur. La Grande Déraison paraît en français ces jours-ci, mais l’édition originale dans laquelle vous recensez les méthodes par lesquelles la gauche radicale a instrumentalisé les causes des femmes, des LGBT et des minorités ethniques, a déjà un an. Bref, l’actualité a prouvé la validité de votre propos. Pressentiez-vous la vague d’hystérie collective que nous connaissons depuis quelques mois ?
Douglas Murray. Je pensais que ça arriverait, mais pas aussi vite ! Notre problème fondamental est ce que j’appelle la « surcompensation ». Nous pouvons tous convenir que, historiquement, les personnes LGBT, comme les femmes et les personnes de couleur, ont subi des préjugés et des discriminations. La réponse actuelle est la politique de la réaction excessive temporaire. On peut comparer ce qui nous arrive au mouvement d’un pendule. Il y a un an, j’ai eu le pressentiment que, au lieu de revenir vers un équilibre, nous allions pencher encore plus dans le sens des groupes revendicateurs – et ce n’est pas fini.
La majorité de nos concitoyens, de droite comme de gauche, approuve la proposition suivante : toute personne doit pouvoir atteindre ce que lui permettent ses compétences et son ambition, indépendamment de son sexe, de sa sexualité ou de la couleur de sa peau. Mais à gauche, on prétend que des groupes importants œuvrent à empêcher ces personnes de devenir médecins, avocats ou politiciens. La gauche prétend aussi que la droite est raciste, sexiste et homophobe, qu’elle rêve d’un monde où les femmes seraient soumises aux hommes, l’homosexualité illégale et les Noirs des citoyens de troisième classe. Il s’agit donc de compenser, et même de surcompenser, par des quotas et de la discrimination positive, notamment à l’embauche, les torts faits aux minorités. À droite, nous devons montrer que cette approche ne fera qu’exacerber les divisions et l’angoisse générale. Malheureusement, nous avons laissé s’installer l’impression que le débat oppose une gauche antiraciste et une droite raciste.
Il n’y a aucune raison pour que l’assassinat de George Floyd par un policier du Minnesota, provoque des pillages à Stockholm ou des émeutes à Bruxelles
Comment ces extrémistes sont-ils arrivés à prendre en otage nos institutions, nos médias et nos politiciens ?
En jouant sur un malaise général face aux différences ! Face aux réelles différences qui existent entre les personnes, deux attitudes sont possibles : on peut tendre à leur effacement, ou on peut les attiser. L’ambition des libéraux, c’est d’éradiquer la différence ou, du moins, de la rendre sans importance. Mais des acteurs malhonnêtes cherchent aujourd’hui à exacerber, manipuler et dénaturer les divisions. Les nouvelles féministes, bien plus que leurs prédécesseurs, attisent délibérément les tensions entre les hommes et les femmes. Même chose avec les nouveaux antiracistes. Bref, qu’il s’agisse de race ou de genre, nous sommes entourés de faux pompiers qui sont de vrais pyromanes.
Le mouvement #BLM, qu’on ne trouve ni en Afrique ni en Asie, est un produit de l’Occident libéral, du capitalisme tardif, globalisé. C’est le produit d’un monde – pour retourner contre les progressistes un de leurs mots fétiches – « privilégié ». Il y a, paradoxalement, un certain génie dans cette stratégie qui consiste à se focaliser sur des questions qui inquiètent les citoyens ordinaires. Que ce soit en France ou au Royaume-Uni, la plupart d’entre nous savent que tout dans le passé de notre nation n’est pas parfait. Et loin de nous dire, très raisonnablement, que nous ne sommes pas comptables des turpitudes de nos ancêtres, nous écoutons plutôt la voix de notre culpabilité présumée. Cela nous rend vulnérables. La gauche sait qu’elle parle à un public intimidé, prêt à endosser n’importe quelle accusation outrancière. Et elle en profite.
Ne prêtez-vous pas à ces mouvements un machiavélisme dont ils sont incapables ?
Je cite dans le livre un certain nombre de penseurs, essentiellement néomarxistes, dont les réflexions très explicites remontent aux années 1980. À cette époque, même les gauchistes les plus arriérés ont compris que la révolution ne va pas se faire sur la seule base de la lutte des classes. Certains théorisent la substitution des minorités discriminées au prolétariat. Pour Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, il fallait créer une alliance incorporant les minorités sexuelles et raciales ainsi que les femmes qui, quoique non minoritaires, sont sous-représentées dans la société[tooltips content= »Ernesto Laclau, argentin (1935-2014), Chantal Mouffe, belge (née en 1943) ; leur livre majeur, écrit en anglais, est Hégémonie et stratégie socialiste (1985). »](1)[/tooltips]. À leurs yeux, la classe ouvrière, raciste et sexiste, était méprisable. C’est très révélateur. La pensée « intersectionnaliste », qui domine la gauche aujourd’hui et qui met l’accent sur l’appartenance à des groupes minoritaires, ne prend pas du tout en compte la classe sociale. La raison en est que les questions socioéconomiques sont transversales par rapport aux catégories que cette pensée met au centre de sa stratégie révolutionnaire. On peut très bien appartenir à une minorité et être privilégié sur le plan social. Si la gauche prenait au sérieux la question de l’inégalité, elle s’occuperait de toutes ses manifestations, y compris celles liées à la beauté physique. Toutes les études le montrent : les gens très beaux s’en sortent beaucoup mieux dans la vie, quel que soit leur choix de carrière. La gauche pourrait décider de combattre au nom des laiderons… Mais cette iniquité ne sert pas leur stratégie révolutionnaire, comme le font les injustices subies par les minorités raciales et sexuelles.
Malgré la pression de la foule, une cliente d’un restaurant refuse de lever le poing en signe de soutien au mouvement Black Lives Matter, Washington D. C., 25 août 2020. D.R.
Vous et moi avons fréquenté l’université d’Oxford. La présidente de cette institution pluriséculaire a exprimé publiquement sa sympathie pour Black Lives Matter et promis de faire beaucoup plus pour intégrer les étudiants issus de minorités ethniques, en dépit du fait que 22 % des étudiants de cette université sont issus de ces minorités, bien au-dessus de la moyenne nationale. Comment expliquer un tel comportement ?
C’est une question de balance bénéfice-risque. Si vous êtes président d’une université ou PDG d’une multinationale et qu’un agitateur malhonnête, hostile, vous somme d’expliquer ce que vous allez faire pour réparer la mort de George Floyd, vous avez deux options : vous plier à ce qu’on exige de vous ou bien nier que vous ayez une quelconque responsabilité dans cette affaire. La première option vous assure de survivre. Si vous choisissez la seconde, il y a une très forte probabilité que l’acteur malhonnête essaie de vous détruire, ainsi que l’institution ou la société dont vous êtes le responsable. Dans le contexte actuel, faire ce qui est dicté par le bon sens a un prix sociétal très élevé, disproportionné. En même temps, nous récompensons les pusillanimes. Si, face à des accusations mensongères, vous niez être coupable, on vous répondra que cela prouve que vous l’êtes. Si vous ne niez pas, vous êtes d’emblée coupable. Cette manœuvre existait déjà, au Moyen Âge, pour les sorcières. Si l’accusée se noyait dans l’étang du village, elle était innocente, mais morte. Si elle flottait, elle était sorcière et on la brûlait.
Pile tu perds, face je gagne. Dans ces guerres culturelles, il est surtout question de haine et de rage. Pourtant, dans votre livre, vous consacrez des pages étonnantes aux thèmes du pardon et de l’oubli. Pourquoi ?
Le pardon dont je parle est inséparable de la capacité à oublier. Dans l’univers terrifiant que nous avons construit sur internet, rien ne s’oublie, tout est enregistré pour l’éternité, et nous n’avons pas de mécanisme pour sortir de ce piège. Imaginez que vous avez un différend qui se transforme en bagarre avec votre voisin. Les médias en parlent et c’est la seule fois qu’ils parlent de vous. Désormais, quiconque fait une recherche Google sur vous tombera sur cet incident auquel toute votre vie, personnelle et professionnelle, sera réduite. Même des journalistes de la presse tabloïde, qui ne sont pas les âmes les plus sensibles, s’alarment de cette disparition du droit à l’oubli !
Nous qui sommes adultes devrions faire preuve de plus de compréhension à l’égard des jeunes qui sont obligés de grandir dans cette société technologique que nous avons construite pour eux. Dans son livre remarquable, The End of Forgetting [tooltips content= »Harvard University Press, 2019. »](2)[/tooltips] (« la fin de l’oubli »), Kate Eichhorn montre que la fragilité qu’on associe à la vie des jeunes est une réaction tout à fait raisonnable à ce nouveau monde. Nous avons de la chance que chaque bêtise de notre jeunesse n’ait pas été enregistrée pour toujours. Les jeunes n’ont connu qu’une vie sans oubli et sans pardon. Les plus intelligents sont maintenant sur des plates-formes où ce qu’on poste disparaît tout de suite, du moins en apparence. La dispute au sujet de TikTok, dont je parlais récemment avec le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, est significative : ceux qui utilisent cette appli croient que c’est une technologie où tout disparaît, sauf que tout est peut-être stocké pour toujours à Beijing.
Nous avons évoqué la stratégie, jusqu’ici gagnante, de la gauche radicale, des « woke », comme on dit. Quelle stratégie faut-il adopter pour la combattre ?
Pour commencer, il faut distinguer, au sujet de notre passé, les critiques justifiées des délirantes. Il faut désigner et sanctionner les falsificateurs. Ils devraient payer un prix social pour leurs mensonges. Leur réputation devrait en souffrir. Ensuite, il faut que nous ayons le courage de refuser les comparaisons entre l’Europe et les États-Unis. Il n’y a aucune raison pour que l’assassinat de George Floyd, aussi épouvantable soit-il, par un policier du Minnesota, provoque des pillages à Stockholm ou des émeutes à Bruxelles. Nous subissons partout les répercussions de problèmes spécifiquement américains. C’est pour cela que la question de la race s’est embrasée si vite depuis que j’ai écrit La Grande Déraison. Nous sommes trop imprégnés de l’idée qu’il existe réellement une « culpabilité blanche », comme l’appellent Robin DiAngelo[tooltips content= »Consultante américaine, spécialiste des formations à la diversité, auteur de Fragilité blanche : ce racisme que les Blancs ne voient pas (Les Arènes, 2020). »](3)[/tooltips] et tant d’autres, et qu’elle nous concerne tous. Devant une idée aussi clairement raciste, notre réponse devrait être : « Allez au diable ! Nous ne sommes pas dupes. Ne vous avisez pas de jouer à ce jeu avec nous ! » Dans tous les pays d’Europe, on parle de « majorité silencieuse ». Pourquoi cette expression existe-t-elle ? Pourquoi la majorité est-elle silencieuse ? Il faut avoir le courage de s’exprimer.
Ce n’est pas si facile.
En tout cas, c’est possible. Au début de cette guerre des monuments, j’ai été ravi de la déclaration très forte du président Macron promettant que la République ne déboulonnerait pas de statues. À Oxford, la campagne pour déboulonner la statue du célèbre colonialiste Cecil Rhodes a commencé il y a cinq ans. À l’origine de cette campagne, il y avait des petits manipulateurs – particulièrement malhonnêtes, puisque c’était des boursiers Rhodes d’Afrique du Sud qui essayaient de se faire un nom dans la politique sud-africaine[tooltips content= »Il s’agit de bourses créées par le testament de Cecil Rhodes en 1902 pour permettre à des étrangers de venir étudier à Oxford, quelle que soit leur race. »](4)[/tooltips]. Le chancelier[tooltips content= »Responsable suprême de l’université, placé au-dessus du président ou « vice-chancelier. » »](5)[/tooltips] de l’université d’Oxford, l’ancien politicien conservateur Chris Patten, qui n’a jamais été pour moi un objet d’admiration particulière, s’est comporté exactement comme un adulte doit le faire. Il a déclaré que ceux qui ne pouvaient pas supporter des statues ou des livres qui nous parlent du passé sans être censurés n’étaient peut-être pas prêts pour faire des études à Oxford. Certes, nous avons perdu le dernier round de cette bataille, mais sa déclaration reste un modèle. C’est souvent quand la situation s’aggrave que des figures héroïques se révèlent. Et ce sont plutôt des citoyens ordinaires que des membres de la classe politique. Dans un restaurant de Washington, il y a quelques semaines, une jeune femme a refusé de lever le poing comme la foule l’a sommée de le faire. Elle ne savait probablement pas qu’elle possédait ce potentiel héroïque. Au cours des mois et des années à venir, nos sociétés et nos institutions produiront des héros, en même temps qu’elles continueront à produire des lâches et des flagorneurs. Nous avons le devoir de saluer et de remercier des femmes et des hommes de tous les milieux sociaux qui refusent d’obéir à la foule.
Vous êtes vous-même un combattant dans cette guerre culturelle, vous êtes l’objet de menaces et d’insultes. Comment vivez-vous cette situation ?
Je ne peux pas me plaindre. Je gagne la plupart des batailles dans lesquelles je m’engage. J’aime disperser et démoraliser mes ennemis. Les ventes de mes livres démontrent qu’il y a un vaste lectorat qui pense comme moi et qui représente la majorité dans nos sociétés. Nous ne devrions pas nous prosterner, nous lamenter et agir en victimes passives de la cancel culture. Certes, il y a un prix à payer pour résister, mais les bénéfices sont bien plus importants. La plus grande récompense de toutes, c’est que cela vous fera du bien ; vous vous sentirez mieux d’avoir résisté au lieu de capituler. Je dis aux gens : « Défendez vos opinions, dénoncez les mensonges : vous en tirerez bien plus de profit que de l’approbation des hypocrites et des charlatans. »
Il aura fallu la décapitation de Samuel Paty pour que le prof devienne le nouveau héros. Les larmes des crocodiles de tous bords ont de quoi désespérer ou mettre en colère les enseignants, jusque-là méprisés ou abandonnés, y compris par leur hiérarchie. Un édito de Jérôme Leroy.
C’est fou ce que depuis vendredi 16 octobre, la France aime les profs. Je suis bien content. J’ai été prof la première moitié de ma vie et l’image que m’a renvoyée la société était le plus souvent celle d’un privilégié. Ah, les vacances des profs ! Ah leur quinze ou dix-huit heures par semaine ! Quels veinards on était ! Et puis la sécurité de l’emploi, ce n’était pas un privilège, ça, la sécurité de l’emploi, à l’époque du chômage de masse ? Et on osait encore se plaindre : le manque de moyens pour travailler dans l’intérêt de tous les élèves, les injonctions contradictoires de programmes dont le salmigondis sémantique cachait mal le manque d’ambition, le pouvoir d’achat qui ne cessait d’être rogné…
Du prof bashing à l’héroïsation obscène
Non, décidément, ils ne se rendaient pas compte, les profs : toujours à faire grève, comme les cheminots ou les soignants des urgences. Personne ne nous aimait, même pas nos ministres, surtout pas nos ministres. J’ai encore le souvenir de Claude Allègre, un ministre d’un gouvernement de gauche, pourtant. Un vrai champion du mépris. On devait être les seuls fonctionnaires à qui la hiérarchie tirait dans le dos, n’hésitait pas à monter les parents d’élèves, voire les élèves eux-mêmes contre nous.
Tout récemment encore, au moment du déconfinement, il y a eu ce prof bashing hallucinant de mai-juin quand les enseignants, malgré leur envie de le faire, ont renâclé à retourner en classe sans véritables garanties sanitaires. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas entendu, les profs ? Ils étaient lâches, paresseux, « décrocheurs » a même dit Blanquer. J’en passe et des pires.
Je suis heureux de voir depuis le martyre de Samuel Paty que le prof, surtout mort, est devenu un héros. Il a fallu une décapitation par un islamiste manipulé par d’autres islamistes mais bon, vaut mieux tard que jamais. Le prof est même devenu un saint pour la droite dure, celle du choc des civilisations, celle qui aimerait bien substituer une guerre de religion à la lutte des classes. Voilà un soutien dont il se passerait bien, le prof. Comme il se passerait bien aussi celui de la gauche indigéniste qui a tendance à ne voir dans l’Éducation Nationale l’institution la plus représentative du racisme systémique, comme ils disent.
La laïcité à l’école ? Souvenez-vous de 1984
Il est probable pourtant que Samuel Paty n’ait pas eu particulièrement envie d’être un héros ou un saint. Juste un prof qui faisait son boulot de prof en éveillant le sens critique, et la tolérance chez ses élèves, en rappelant que la laïcité n’est pas une religion, plutôt un espace neutre où on laisse à la porte ses croyances familiales. Je me souviens qu’à une autre époque, vers 1984, que ceux qui aiment tant la laïcité aujourd’hui n’avaient pas eu de mots assez durs pour le projet de « grand service public unifié et laïque de l’éducation nationale » porté par Alain Savary. Il a été abandonné. On n’en serait peut-être pas là. Pour lutter contre le terrorisme islamique, cela aurait été une arme de plus dans l’arsenal dont on a besoin. Une arme humaniste. Une arme qui nous venait en ligne droite des pères fondateurs de la IIIème République.
Le terrorisme islamiste est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux politiques qui instrumentalisent la question à des fins électorales. C’est une affaire trop sérieuse aussi pour la laisser à l’Éducation Nationale telle quelle est en l’état : une machine à utiliser le mot laïcité tout en assignant les élèves à leur origines ou leur environnement parce que c’est plus pratique. Essayez d’enseigner le latin et le grec dans une REP, vous verrez….
Samuel Paty soutenu par sa hiérarchie ? À voir…
En attendant, en tant qu’ancien prof, j’ai de sérieux doutes sur le soutien de la hiérarchie à Samuel Paty. Lesfactcheckers ont beau démonterl’info selon laquelle Samuel Paty aurait été sur le point d’être sanctionné, j’ai des doutes. La sanction, peut-être pas mais n’importe quel prof sait que lorsqu’on fait descendre un inspecteur pour une question particulière concernant un prof, c’est rarement pour lui faire des câlins.
En tant qu’ancien prof, aussi, j’ai une pensée fraternelle pour tous les collègues, en particulier ceux qui bossent dans les zones sensibles, et vont reprendre, loin des plateaux télés et des déclarations opportunistes, loin de l’hypocrisie et des larmes de crocodile, leurs cours le lundi de la rentrée. Ce n’est peut-être pas facile d’être flic dans les quartiers mais je ne souhaite à personne de devoir entrer dans une classe à Roubaix ou La Courneuve après une telle horreur et de se demander quel discours tenir. Parce que là comme ailleurs, et comme toujours, le prof sera toujours seul.
Si le corps enseignant est désormais voué à être le dernier gardien de la laïcité, il va falloir lourdement l’armer.
Il y a quatre ans en Seine-Saint-Denis, dans le cadre d’une mise à niveau en français agrémentée d’une sensibilisation aux « principes et valeurs de la République » définie par le « contrat d’intégration républicaine » créé sous le quinquennat du président normal François Hollande, j’ai projeté quelques caricatures du prophète Mahomet auprès d’une vingtaine d’étrangers, aux trois-quarts d’obédience musulmane. Aucun d’entre eux ne s’est indigné dans la salle, l’un d’entre eux a même pouffé, succombant à une irrésistible envie de rire avant de vite se reprendre, craignant sans doute d’être amalgamé au camp des impies par ses « pairs ».
Toujours est-il que le principe de l’adhésion au droit au blasphème comme condition essentielle à l’intégration en terre française a semblé admis ce jour-là, la séance s’étant en tout cas bien déroulée. C’étaient des adultes voulant des papiers, un public plus coopérant, il faut bien le reconnaître, qu’une trentaine d’adolescents dont les adeptes de la religion de paix et d’amour se sentent aux trois-quarts plus conquis par les lois de cette dernière que par celles du pays où ils sont instruits, comme nous l’a révélé un sondage IFOP fin août dernier – au grand dam du maire écolo du second arrondissement parisien Jacques Boutault, dont le visage blêmit tel celui de Candide connaissant les désillusions de l’amour, quand il en apprit l’existence samedi 17 octobre sur le plateau de CNEWS.
Il est réconfortant de voir des compatriotes dresser des panneaux « je suis professeur » et suggérer d’organiser des débats autour des caricatures du prophète Mahomet nu dans des établissements à la rentrée, il est fort aimable de la part de Jean-Michel Blanquer de promettre qu’il va désormais « protéger tous les professeurs de France » (il sont 900 000), il est tout aussi aimable de lire çà et là que Samuel Paty était un enseignant « bienveillant » qui « n’a pas fait d’erreurs » – malgré une certaine « maladresse » objectée par certains éditorialistes qui ont sans doute beaucoup enseigné dans leur vie – et qui était de plus « très apprécié de ses élèves » mais très franchement, qui est prêt à risquer sa tête pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet à une classe de 4ème -la moins reposante de toutes-, qui plus est pour un salaire mensuel net de 1700 euros après six années d’ancienneté?
Seulement 6% des enseignants formés pour faire face aux atteintes à la laïcité
Des « présidents de régions » viennent de s’engager à diffuser un « livre de caricatures » auprès des lycéens. Fort bien, mais oseront-ils y mettre la caricature de Mahomet par Luz qui a indigné tant de nos gardiens de vertu? Et doit-on en conclure que les collégiens en seront exemptés? Actuellement, « seuls 6% des enseignants ont reçu une formation pour faire face aux atteintes à la laïcité », s’alarmait l’ancien inspecteur Jean-Pierre Obin le 1er octobre dernier. D’aucuns s’empressent de rappeler que cela fait déjà seize ans que ces entorses à nos lois dans le secondaire ont été consignées dans le fameux rapport du même inspecteur de l’Education nationale. C’est insuffisant. D’après certains collègues, il y aurait déjà trente ans, des jeunes filles accumulaient les certificats médicaux bidons dans certains établissements en France pour ne pas à avoir à montrer leurs cuisses en cours de sport et certaines prenaient des vacances forcées sur les journées de cours pour aller se faire exciser « au pays ».
À quoi sont formés les futurs enseignants actuellement? À la « gestion de classe », à la « différenciation pédagogique », à la prévention du décrochage scolaire ou encore, aux TIC (Technologies de l’information et de la communication). Sur ce dernier point, il n’est pas omis de rappeler en substance aux professeurs de lettres qu’ils sont de grands ringards, étant bien trop peu à utiliser des ordinateurs ou des tablettes dans leur cours alors qu’ils vivent dans le meilleur des mondes gangrené par le repli sur soi, les réseaux sociaux, le communautarisme et le terrorisme. En revanche, silence radio sur la laïcité et l’islamisme.
Une fois l’émotion retombée, va-t-on réellement armer les professeurs pour faire face au séparatisme islamiste ou va-t-on s’atteler en priorité à « dégenrer » l’école ou à promouvoir encore plus l’ écriture « inclusive » sous les applaudissements de Libé? Une vraie lutte s’offre cette fois aux enseignants, et il ne faudrait pas s’y soustraire. Dans notre société toujours plus atomisée, voilà qui ne ferait pas de mal finalement. Cependant, un fantassin ne va pas au front tout nu. Si le corps enseignant est désormais voué à être le dernier gardien de la laïcité, il va falloir lourdement l’armer. Et cela doit se traduire absolument par bien plus de 6% des enseignants formés pour faire face aux atteintes à la laïcité.
Le comédien François Cluzet s’est emporté contre Fabrice Luchini, l’accusant de tenir un discours populiste. Le tort de ce dernier estd’avoir récemment critiqué l’action du gouvernement, qui fait souffrir les acteurs du secteur culturel.
Le monde de la Culture n’échappe pas au couvre-feu imposé par le gouvernement. Depuis samedi, il est impossible de se rendre dans un théâtre, une salle de cinéma ou de spectacle, après 21 heures. Une situation qui inquiète ou indigne de nombreux artistes, producteurs ou propriétaires de salles. C’est le cas de Fabrice Luchini, acteur aux multiples facettes, qui se produit actuellement sur la scène des Bouffes Parisiens pour jouer son spectacle « Des écrivains parlent d’argent ». Le 16 septembre, dans une interview donnée au Figaro, il s’inquiétait de la survie des petits théâtres, car le couvre-feu serait « un arrêt de mort » pour eux.
Il a aussi publié une vidéo sur Instagram dans laquelle il affirme n’avoir « plus envie d’aimer ce gouvernement ». Il argumente: « On vit une chose terrifiante : on ne comprend pas ce que le gouvernement fait, la panique de Véran, l’accent de Castex qui s’éteint. C’est morbide, c’est sordide ». On savait que Luchini ne connaissait pas la langue de bois.
François Cluzet préfère l’opinion des experts
Mais cela n’est pas du goût de François Cluzet, acteur français qui partageait la tête d’affiche avec Omar Sy dans le film « Intouchables ». Reçu sur RTL vendredi, il a demandé à Fabrice Luchini de cesser de prendre position sur un sujet aussi sensible, l’accusant de répandre des propos populistes. Avec des mots d’une rare élégance : « On est déjà dans une période assez anxiogène, on n’a pas besoin qu’il y ait un tas de connards qui viennent dire n’importe quoi. »
Pour François Cluzet, Fabrice Luchini et d’autres personnalités publiques, qui critiquent ouvertement l’action gouvernementale, n’ont pas les compétences pour le faire. Il raille celui qui se produit aux Bouffes Parisiens, il aurait ainsi rejoint « la cohorte de ceux qui ont fait des études, qui sont très compétents ». « Il faut Luchini comme Premier ministre, il faut aussi Bigard ministre de la Santé, faut prendre Pascal Praud aux affaires étrangères et Zemmour à l’intérieur. Voilà des gens qui savent de quoi ils parlent ! », s’est moqué l’acteur, qui préfère faire confiance aux spécialistes.
François Cluzet estime que Lucchini ne devrait pas critiquer le gouvernement, mais n’hésite pourtant pas à prendre lui-même des habits… de politologue pour dénoncer le populisme qui se cacherait derrière les critiques de Luchini : « Par populisme, par facilité, il y a toujours trois ou quatre cons qui viennent dire qu’il ne faut pas les écouter (les mesures du gouvernement). Mais ferme-là ! »
Fabrice Luchini rejoint ainsi la cohorte des personnages médiatiques honnis des oukases de la bonne pensée : Jean-Marie Bigard, déjà qualifié de « gros beauf » et « d’abruti total » par François Cluzet le 27 septembre ; Eric Zemmour, l’essayiste qui suscite les hauts cris ; ou Pascal Praud, qui a le malheur de donner à son émission L’heure des Pros une trop grande liberté de ton. Pour François Cluzet, les jeux sont faits : Fabrice Luchini a rejoint cette caste des « Intouchables ».
Alors que le sinistre attentat de Conflans-Sainte-Honorine allait se produire, la Ligue des Droits de l’Homme lançait un appel à signatures pour une tribune contre le projet de loi sur le séparatisme…
Pas mal de Français se sont comme Céline Pina, étranglé de rage en voyant la Ligue des Droits de l’Homme, l’UNEF, les Insoumis, SOS racisme, en somme, tous les idiots utiles de l’islam radical s’acheter un certificat de virginité avec quelques proclamations sur la liberté d’expression et quelques trémolos à la mémoire de Samuel Paty. Preuve que ces pleurnicheries de circonstance ne sont que l’habillage cynique d’un retournement tactique (et sans doute provisoire) m’est fournie par Mohammed Sifaoui. Documents à l’appui. Qu’il en soit chaleureusement remercié.
On découvre que, deux jours avant de s’acheter une conduite, la Ligue des Droits de l’Homme cherchait à mobiliser le landerneau droit-de-l’hommiste contre le texte sur les « séparatismes » entre guillemets. Au moment précis où Abdullakh Antarov perpétrait son crime, Malik Salemkour, son président, adressait un mail groupé à des représentants associatifs et syndicaux (dont les noms n’apparaissent pas). Il y évoque une première réunion, qui s’est tenue le 2 octobre, et leur adresse un projet de texte, dont je vous laisse prendre connaissance de l’intégralité (voir plus bas).
Ce bijou devrait en effet être étudié avec attention.
S’inquiétant des précisions apportées par les uns et les autres sur le texte en préparation, la LDH estime inévitablement que les mesures annoncées « ouvrent la voie à la stigmatisation d’une partie de la population ». Le mot est lâché.
Le risque, selon la LDH, qui érige ainsi le déni en art rhétorique,est de donner le sentiment « que c’est dans une certaine population pratiquant une certaine foi que se trouve la source de certaines difficultés ». On se demande où on va chercher de pareilles sornettes sinon dans la tête d’affreux populistes.
Pour finir, Malik Salemkour se fend d’une profession de foi excusiste. « Prétendre commander l’ordre et la sécurité à celles et ceux que l’on a mis de côté et plongés dans le désordre d’une vie sans avenir, c’est s’exposer à la pire des révoltes, le cri de celles et ceux qui n’ont rien à perdre et donc rien à construire dans le cadre de la République. » Terrible aveu : en somme, il faut comprendre ceux qui tirent sur des policiers, agressent des journalistes ou menacent Mila : « on les a mis de côté et plongés dans le désordre d’une vie sans avenir. » Tout est de notre faute.
La LDH et les autres observeront sans doute un délai de décence avant d’expliquer urbi et orbi que le séparatisme islamiste est une invention des islamophobes. Mais ils remonteront certainement au front avant le 9 décembre, date de présentation du texte. En attendant, la LDH ne fait guère honneur à son histoire. Née avec l’Affaire Dreyfus, elle a contribué à obliger l’État à se soumettre à ses propres principes. La voir se vautrer ainsi dans la soumission est un crève-cœur.
« Séparatismes » : un projet porteur de division
Vendredi 2 octobre, le président de la République a présenté les grandes lignes d’un projet de loi annoncé depuis un an pour lutter contre les « séparatismes ».Depuis, les ministres en charge de sa finalisation distillent quelques précisions sur les mesures envisagées.
Celles-ci marquent une inflexion dans les choix antérieurs du président de la République, soulèvent des interrogations quant à leur conformité avec la constitution et les engagements internationaux de la France et ouvrent la voie à la stigmatisation d’une partie de la population.
Il ne suffit pas, en effet, d’évoquer de futures mesures destinées à pallier la rupture d’égalité et les discriminations qui frappent plusieurs territoires pour contrebalancer le sentiment, que donnent ces projets, que c’est dans une certaine population pratiquant une certaine foi que se trouve la source de certaines difficultés.
Cette logique qui inverse les causes et les conséquences transforme l’adhésion aux principes de la République en une morale de pouvoir. Prétendre commander l’ordre et la sécurité à celles et ceux que l’on a mis de côté et plongés dans le désordre d’une vie sans avenir, c’est s’exposer à la pire des révoltes, le cri de celles et ceux qui n’ont rien à perdre et donc rien à construire dans le cadre de la République.
C’est le risque que prend le président de la République en faisant d’une partie de la population, celle de culture et de confession musulmane ou perçue comme telle, les potentiels porteurs des pires dérives allant jusqu’aux plus mortifères d’entre elles.
Au détour d’adaptations techniques, ce sont les équilibres de trois grandes lois de la République qui fondent nos libertés fondamentalesqui seraient simultanément modifiées: la loi de 1882 sur l’instruction obligatoire, la loi de 1901 sur les associations, la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.
Or nombre de dispositions proposées dans ce projet de loi peuvent déjà trouver des réponses satisfaisantes dans le droit actuel et peser efficacement contre tous les intégrismes et toutes les dérives sectaires. Et il n’appartient pas à la République de régenter les consciences au-delà de ce qui est nécessaire au respect du pacte républicain et de l’ordre public.
Avoir la prétention d’organiser un culte, c’est ignorer ce qu’est la loi de 1905 qui refuse le régime concordataire pour instituer un régime de liberté. Enrégimenter le monde associatif dans un cadre directif voire contraint, c’est méconnaître la décision du Conseil constitutionnel du 16 juillet 1971 et autoriser tous les abus de pouvoir dans le financement associatif et leur indépendance.Ce sont enfin les carences des contrôles des obligations accompagnant la liberté de choix des parents sur les modes d’instruction de leurs enfants qui sont en cause plus que son principe.
Comme l’histoire nous l’apprend, au prétexte de situations particulières et limitées, ce sont des restrictions générales aux libertés que l’on édicte.
Alors que la France traverse une grave crise sanitaire, économique, sociale, environnementale qui exacerbe les inégalités connues entre les territoires et les populations et qui doit tous nous mobiliser, nous refusons d’entrer dans une telle démarche de diversion et que l’unité nationale soit mise en cause.
Nous demandons au gouvernement d’abandonner un projet qui ne recèle que dangers et divisions sans apporter de réponses utiles aux dérives qu’il prétend combattre.
Premiers signataires : Ligue des droits de l’Homme (LDH), Confédération générale du travail (CGT), Fédération syndicale unitaire (FSU), Syndicat de la magistrature (SM), Syndicat des avocats de France (Saf), Actions Droits Musulmans (ADM), Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Fédération nationale de la Libre Pensée, Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), Memorial 98, le Planning familial
Le site Alnas.fr se présente comme le média « d’info francophone du musulman » mais au regard de deux articles qu’il a publiés en moins de dix jours, le doute s’installe…
Alnas.fr a relayé la campagne mensongère contre Samuel Paty
Je l’ai d’abord remarqué à l’occasion de recherches sur l’attentat islamiste à Conflans-Sainte-Honorine car il a fait partie des canaux de diffusion de la campagne diffamatoire envers la victime, l’enseignant Samuel Paty. En effet, la nouvelle selon laquelle la victime aurait exigé de ses élèves musulmans de quitter la classe s’est diffusée comme une trainée de poudre dans les réseaux salafistes et fréristes. Elle a ensuite été totalement démentie par l’enquête : Samuel Paty n’avait ni diffusé des images à caractère pornographiques ni expulsé ses élèves musulmans.
Voici tout ce qu’il reste sur les réseaux sociaux de l’article diffamatoire de Alnas.fr :
«France : un professeur d’histoire expulse les musulmans de sa classe pour montrer… » des caricatures de Mahomet ? « La photo d’un homme nu » ? Nous ne saurons jamais ce que ce site d’information a publié en guise de titre car la rédaction s’est empressée de supprimer l’article le vendredi soir et de le remplacer par un autre annonçant la mort de l’enseignant.
L’article signé par une journaliste du nom de Imane Farah, ajoute « Chez certains, sa présence a provoqué colère et indignation. Pourquoi ? Simplement parce que musulmane. Lors de son discours, Maryam Pougetoux s’est vue traiter de « collabo » et de « traitre »… Triste réalité. »
Seul problème, Maryam Pougetoux n’a jamais prononcé de discours à ce rassemblement et n’est pas montée sur la tribune quand la prise de parole de l’UNEF a été annoncée par le modérateur. La photo qui illustre l’article date d’avant la crise sanitaire, personne n’y porte de masque.
La journaliste s’est contentée de deux tweets pour inventer un nouveau crime « islamophobe ». Celui d’un militant du NPA publiant la vidéo d’un petit groupe, dont je faisais partie – le prix du journalisme est celui de la vérité, n’est-il pas ? –, criant « Collabo, traîtres à la gauche, au féminisme et à la laïcité » et d’un compte surnommé « Le Vanneur » proche des mouvances indigénistes, salafistes et fréristes qui a conclu de lui-même que c’était à cause du voile de Maryam Pougetoux que l’UNEF était décriée au rassemblement.
Plusieurs comptes ont publié cette « information » sur les réseaux sociaux dont le parti des Indigènes de la République (PIR), parti ouvertement séparatiste qui milite pour la reconnaissance des racismes et « islamophobie » d’état de la France.
C’est la présidente de l’UNEF Mélanie Luce qui a pris la parole à la tribune hier à l’occasion de l’hommage rendu à l’enseignant assassiné par un terroriste islamiste.
À ceux·elles qui nous traitent de «collabos» & nous menacent de mort simplement parce que nous avons participé au rassemblement de soutien à #SamuelPatty: vous ne nous ferez pas taire!
Face à cet attentat affreux, touchant à l’école, le cœur de notre république, soyons uni·e·s! pic.twitter.com/dkvDTBnG1N
Si elle a été huée et son syndicat décrit comme « collabo », c’est à cause du militantisme acharné qui le caractérise et qui vise à inscrire l’islamophobie comme un délit dans l’inconscient collectif de la société française. Délit dont ceux qui en sont accusés se retrouvent sous protection policière, voire assassinés par des islamistes.
Dans son discours, Mélanie Luce a évoqué avec fierté sa défense du port des signes religieux (du voile, ndlr) et c’est à ce moment-là que les personnes ont dénoncé l’indécence de cette récupération politique, l’indécence du prosélytisme religieux au moment où la France entière est sous le choc, au moment où l’on est si nombreux à être désabusé face aux dégâts du prosélytisme religieux islamiste en France.
Vraie fausse note de la manif place de la République : l’intervention de la représente de l’UNEF, qui en plus a trouvé le moment opportun pour nous sortir un petit couplet sur la défense du port des signes religieux en université (huées de la foule).
La lutte contre l’islamisme passe aussi par la lutte contre l’industrie victimaire
En une semaine, le site Alnas.fr comptabilise deux fake news a son actif, la première a valu la garde à vue à d’autres canaux l’ayant relayée. La seconde, s’inscrit tout autant dans le discours victimaire islamiste et participe à la propagande qui voudrait que la France soit un pays anti-musulmans.
« Le CCIF était dans la ligne de mire. En cause, sa participation, présumée par certains, à la campagne de dénigrement lancée contre lui sur les réseaux sociaux par le père d’une collégienne. Une campagne qui a mené à la mort du professeur », selon le journal le Monde. Quid des officines comme Alnas.fr qui auraient pris part à cette campagne et qui manifestement, font de la propagande sous couvert de journalisme ?
Féru de nouvelles technologies, le prince héritier d’Arabie saoudite a rompu avec l’équilibre traditionnel entre les différents clans du royaume. Comme le montre l’assassinat de Jamal Khashoggi en Turquie ou la séquestration du Premier ministre libanais dans un hôtel, son despotisme 2.0 ne connaît pas de frontières.
En mai 2018, les forces de sécurité saoudiennes arrêtent la féministe Loujaine al-Hathloul, qui milite pour le droit de ses concitoyennes de conduire une voiture et de voyager sans chaperon masculin. Selon l’explication officielle, al-Hathloul aurait « établi des contacts avec des éléments étrangers dans le but de déstabiliser » le royaume. Quelques semaines plus tard, Mohammed Ben Salmane (MBS) autorise les femmes à conduire puis abolit la nécessité d’une autorisation masculine pour quitter le pays. Pour qui connaît mal le prince héritier, l’épisode peut sembler contradictoire. D’après Ben Hubbard, journaliste au New York Times et auteur de la biographie The Rise to Power of Mohammed Bin Salman, aux yeux du probable prochain monarque saoudien, les libertés ne sont pas des droits, mais des privilèges accordés gracieusement par un souverain à ses sujets. On pense à la célèbre scène du film Lawrence d’Arabie quand le chef de tribu incarné par Anthony Quinn tergiverse avant de céder à l’argument massue de l’officier anglais : vous n’agirez ni par contrainte ou obligation ni par appât du gain, mais parce que c’est votre bon plaisir !
The Rise to Power of Mohammed bin Salman fourmille de ce genre d’anecdotes. S’y dessine le portrait d’un personnage aussi fascinant qu’effrayant, mélange unique de modernité technologique et managériale d’un côté, d’archaïsme de l’autre. Un alliage d’autant plus surprenant que ce jeune homme de 35 ans n’était pas destiné à gouverner.
MBS est non seulement parvenu à concentrer tous les pouvoirs mais aussi à changer le régime
C’est seulement grâce à une série d’« incidents dynastiques » (la mort de ses frères) que son père Salmane, vingt-cinquième fils du fondateur de l’Arabie, le roi Abdelaziz, et simple gouverneur de Riyad pendant cinquante ans, est devenu prince héritier en juin 2012 puis monarque le 23 janvier 2015. Quant à MBS lui-même, né le 31 août 1985, il n’est que l’aîné de la troisième épouse de son père, occupant donc une position en principe très basse dans l’ordre de la succession. Autre singularité, Salmane n’a pas amassé de fortune considérable ni exercé de postes ministériels importants le mettant en contact avec le monde extérieur. Dans ces conditions, MBS, qui avait peu de chances d’accéder au pouvoir, est l’un des rares princes qui n’avaient pas étudié à l’étranger, ne maîtrisaient pas l’anglais et n’avaient que rarement quitté les frontières de leur pays. En somme, MBS et son père sont les plus « bédouins » des princes saoudiens.
À défaut de lui ouvrir les portes du monde, Salmane a méticuleusement fait découvrir son pays à son fils préféré. En accompagnant son père à ses rendez-vous, MBS a rencontré les personnages clés des différentes tribus, s’initiant aux subtilités, us, coutumes et rapports de forces de la politique tribale. MBS a également mis à profit ce long apprentissage – commencé à 16 ans – pour connaître le système religieux saoudien, particulièrement complexe. Il faut rappeler que la longue ascension de la maison des Saoud est intimement liée à leur alliance au xviiie siècle avec Mohammed Ben Abdelwahhab, promoteur d’un islam radical (au sens littéral de « retour aux sources ») et puritain.
Bon connaisseur de la société et du système politico-religieux de son pays, MBS a compris que l’Arabie saoudite était otage de sa rente pétrolière. Au-delà du spectre de l’épuisement des ressources, maintes fois annoncé depuis les années 1970, l’enjeu est de diversifier l’économie, de créer des emplois pour proposer des perspectives nouvelles aux jeunes Saoudiens dopés à l’argent public. Dans un pays dépourvu de femmes au volant, de salles de cinéma et de musique, une telle transformation nécessitait de se confronter à l’establishment wahhabite. MBS l’a fait. Par un décret royal rendu public en avril 2016, celui qui n’était pas encore le prince héritier mais commençait déjà à exercer le pouvoir officiellement tenu par son père a privé la police religieuse de ses pouvoirs coercitifs. Depuis, ces fonctionnaires barbus et sourcilleux ne peuvent que signaler à la police les infractions constatées. Et cerise sur le gâteau : ce coup asséné aux religieux, jusqu’alors impensable, n’a pas rencontré de véritable résistance. Grâce à son habileté, MBS a inversé la tendance suivie par Riyad depuis 1979. En riposte à la révolution iranienne, l’Arabie saoudite a accru la mainmise des wahhabites sur l’espace public afin de contester à l’Iran l’hégémonie du monde musulman. Par une logique de surenchère, Riyad est ainsi devenue un Téhéran sunnite.
Une fois ces réformes sociétales accomplies, le prince a pu passer à la phase politique de son projet, mettant en jeu deux processus parallèles et interdépendants : le premier visait à prendre la place du prince héritier, le deuxième à neutraliser les princes les plus puissants. En effet, dans le système politique saoudien, les grandes décisions, les grands ministères et les nominations à la tête de l’État répondent à une logique dynastique fondée sur l’ordre d’aînesse et à la nécessité de parvenir à un équilibre entre les clans. Entre les milliers de membres de la famille royale, l’obligation de négocier et de maintenir un consensus limite le pouvoir du monarque. L’action du roi s’en trouve généralement ralentie, favorisant un conservatisme prudent peu propice aux coups d’éclat. Or, là aussi, MBS a radicalement rompu avec la tradition. Au nom de la lutte contre la corruption, des centaines de personnes, dont des princes importants et richissimes, ont été convoquées – souvent sous couvert d’une prétendue audience royale – à l’hôtel Ritz Carlton. Retenus de force dans le palace, ils ont dû supporter une détention arbitraire de plusieurs mois. Certains ont été torturés, beaucoup ont subi des interrogatoires musclés. Interdits de contact avec leurs familles et leurs avocats, tous ont fini par accepter de céder à l’État des biens, des sociétés et d’importantes sommes d’argent en compensation des fraudes commises. Certes, selon les standards occidentaux, une bonne partie d’entre eux était bel et bien corrompue. Sauf qu’il ne s’agit pas de l’Occident et au royaume des Saoud, qui mélange allègrement argent public et dépenses privées, appels d’offres et faveurs royales, ce gigantesque coup de filet apparaît pour ce qu’il est : une opération politique. D’autant que les princes menaçant l’ascension de MBS furent les premiers ciblés et les plus durement touchés.
C’est avec les mêmes méthodes musclées qu’en juin 2017, MBS a forcé le prince héritier Mohammed Ben Nayef (MBN) à lui céder sa place. Choisi par son père lors de son ascension au trône pour rassurer la famille et les États-Unis, MBN, un homme cultivé et expérimenté, était responsable de la lutte contre Al-Qaïda et le terrorisme islamiste. En cette qualité, on le savait proche des Américains et apprécié de leurs services.
Désormais prince héritier, MBS est non seulement parvenu à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, mais aussi à changer le régime. La monarchie prudente et consensuelle est devenue un régime absolutiste agressif, ambitieux, voire aventurier. L’affaire Khashoggi en est la démonstration.
Jeune homme au début des années 1980, Jamal Khashoggi s’était rapproché des Frères musulmans pendant ses années d’études aux États-Unis avant d’entamer une longue carrière de journaliste en Arabie saoudite. Son métier l’a amené en Afghanistan, où il a rencontré Ben Laden ainsi que d’autres djihadistes au service de l’Arabie saoudite et des États-Unis dans la guerre contre l’URSS. Son engouement pour l’islam radical s’est atténué avec le temps, si bien qu’il est resté proche du prince Turki ben Fayçal, chef des services de renseignement du royaume de 1979 à 2001, puis ambassadeur à Londres et Washington. D’abord plutôt séduit par l’énergie et la volonté réformatrice de MBS, Khashoggi s’en éloigne lorsqu’il prend la mesure de son projet absolutiste. Pour neutraliser cet ancien frère musulman repenti, il aurait suffi de le contraindre à un exil doré avant de l’inciter à modérer ses critiques en échange d’un retour au pays. Telle n’est pas la méthode du prince héritier. En utilisant les services de renseignement du royaume ainsi que son cabinet noir personnel, MBS emploie les moyens de surveillance et de manipulation les plus sophistiqués sur les réseaux sociaux (trolls, faux profils, campagnes de dénigrement, fausses informations) dans la guerre contre ses ennemis. Avec Khashoggi, il a franchi un pas supplémentaire, décidant tout simplement de le tuer. Quand, fin septembre 2018, le journaliste prend rendez-vous au consulat d’Arabie saoudite en Turquie pour le 2 octobre, son assassinat est programmé. En quarante-huit heures, les services saoudiens montent l’opération. Se présentant à son rendez-vous, Khashoggi est interrogé, torturé, assassiné et son corps disséqué sans autre forme de procès. Sa fiancée, qui l’attend près du consulat, donne l’alerte. Immédiatement, les Turcs se saisissent de l’occasion pour embarrasser leurs rivaux saoudiens. L’affaire embrase la presse et les opinions publiques mondiales. Trois semaines plus tard, après avoir prétendu que Khashoggi avait quitté le consulat vivant, l’Arabie saoudite finit par reconnaître son meurtre à l’intérieur du bâtiment. Il faudra à Riyad encore quelques semaines et plusieurs versions contradictoires avant d’admettre que l’assassinat était prémédité. Officiellement, les Saoudiens incriminent quelques collaborateurs trop zélés du prince. Le seul tort que concède MBS paraît bien véniel : il leur aurait trop inculqué l’amour de la patrie et le désir de la servir. La fable officielle est donc que, par excès de patriotisme, ses sbires auraient tué Khashoggi sans le consulter…
Le scandale déborde largement les frontières du royaume. Une telle opération montée sur un sol étranger n’est pas sans conséquences diplomatiques. L’affaire n’a pas seulement donné des munitions à Ankara, elle a mis les États-Unis dans l’embarras puisque Jamal Khashoggi y résidait et travaillait au Washington Post. Les relations américano-saoudiennes n’avaient pas besoin de cette crise. Au moment où MBS a ordonné l’élimination de Khashoggi – c’est la seule hypothèse plausible –, Riyad et Washington vivaient une lune de miel inespérée.
Quelques années plus tôt, en 2015, les Saoudiens se sont sentis trahis par les Américains quand Barack Obama a signé l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. L’année suivante, certaines déclarations de Donald Trump, concernant notamment l’implication du royaume dans les attentats du 11 septembre, ont fait craindre à Riyad un coup de froid diplomatique. Pourtant, une fois installé à la Maison-Blanche, Trump s’est révélé un allié inespéré. Sa logique était simple : les Saoudiens étant immensément riches, son job de président était de transférer une partie de cette richesse aux États-Unis. Pour couronner le tout, son gendre, Jared Kushner, a rapidement tissé des liens très étroits avec MBS, de quatre ans son cadet. Le mélange peu habituel aux États-Unis entre public et privé, mandat politique et famille semblait sans doute parfaitement normal aux Saoud.
Dans ce contexte, l’assassinat de Khashoggi a constitué une prise de risque inconsidérée. Le journaliste exilé et déprimé n’a jamais représenté qu’une nuisance mineure pour le royaume. En l’occurrence, MBS s’est comporté comme le parrain d’une famille mafieuse qui ne peut tolérer la moindre opposition. Le châtiment doit être exemplaire, disproportionné et inspirer la terreur par sa cruauté et sa brutalité. Et ce n’est pas la première fois que ce prince tombe dans de tels travers.
Son premier faux pas diplomatique a été la guerre au Yémen. Nommé ministre de la Défense par son père le 23 janvier 2015, MBS fait intervenir son pays dans la guerre civile qui ravage son voisin yéménite. Décidant seul – le chef de la garde nationale du royaume a appris l’entrée en guerre par les médias… –, MBS a engagé les forces armées de l’Arabie saoudite dans un conflit meurtrier et coûteux. Ce qui ne devait être qu’une promenade de santé de quelques semaines dure encore, plus de cinq ans après, sans qu’aucun des objectifs saoudiens ait été atteint. Pire, l’Iran est plus impliqué que jamais au Yémen et les fournisseurs d’armes du royaume sont sous pression à cause des énormes dégâts et des très nombreuses victimes civiles du conflit.
Puisqu’une erreur n’arrive jamais seule, deux ans plus tard, toujours aussi brutal, dominateur et sûr de lui-même, MBS se lançait dans une nouvelle aventure géopolitique, toujours au nom de la croisade contre l’Iran. Avec une victime désignée : le Qatar.
Tout commence le 23 mai 2017, tard dans la soirée, quand le site internet de l’agence de presse qatarie diffuse des propos attribués à l’émir, le cheikh Tamim Benn Hamad Al-Thani où il exprime son soutien à l’Iran, au Hamas et au Hezbollah. Après une première réaction confuse, Doha dément rapidement ses déclarations dont il dit ignorer l’origine. Plus tard, une enquête du FBI démontrera que le site web de l’agence de presse du Qatar et d’autres plates-formes médiatiques gouvernementales ont été piratés et que les communiqués incriminés ont été ajoutés par des hackers. Entre-temps, et malgré les dénégations qataries, les fausses citations de l’émir ont largement essaimé dans les médias arabes, notamment aux Émirats et en Arabie saoudite. Quinze jours plus tard, le 6 juin, le New York Times rapporte que ce piratage est le énième épisode de la cyberguerre que se livrent le Qatar et ses rivaux du Golfe. Les médias saoudiens et émiratis ont repris les fausses déclarations de l’émir moins de vingt minutes après leur publication et commencé très rapidement à interviewer des commentateurs qui semblaient préparés à l’exercice. Malgré la fragilité des accusations saoudiennes, le 5 et le 6 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats, le gouvernement loyaliste du Yémen, l’Égypte, les Maldives et le Bahreïn annoncent la rupture de leurs liens diplomatiques avec le Qatar, mettant ainsi l’émirat sous blocus. La frontière avec l’Arabie saoudite – seule frontière terrestre qatarie – est fermée et les espaces aériens des pays boycotteurs interdits aux engins qataris. Pris au dépourvu quelques semaines après la visite de Trump à Riyad, les États-Unis, qui possèdent une importante base militaire au Qatar, se seraient bien passés de ce nouvel imbroglio diplomatique.
Au fil de toutes ces péripéties, un schéma commence à se dessiner : MBS est seul maître à bord, contrôlant l’État comme un outil docile entre ses mains sans que personne n’ose s’y opposer. Le prince conduit les affaires étrangères, militaires et stratégiques de son pays comme s’il s’agissait d’une partie de jeu vidéo entre amis. Grand travailleur (son anglais s’est beaucoup amélioré ces dernières années), plein d’énergie et de charme, apprendrait-il de ses erreurs ? Malheureusement, rien ne l’indique…
Cinq mois après le déclenchement de la crise avec le Qatar, MBS frappe à nouveau. Il convoque le Premier ministre libanais Saad Hariri à Riyad pour le séquestrer à l’hôtel Ritz Carlton comme le premier opposant saoudien venu. Quelques jours plus tard, dans une apparition télévisée surréaliste, Hariri annonce sa démission. L’affaire se soldera par une nouvelle débâcle saoudienne : Riyad devra finalement laisser partir Hariri sans explication ni gain politique quelconque.
En somme, quel bilan tirer de l’action et de la personnalité de MBS ? À l’intérieur, MBS a brisé toutes les personnes et institutions susceptibles de lui résister. Cependant, on aurait tort de ne voir en lui qu’un satrape moyen-oriental de bas étage. En effet, MBS a su se doter d’une base politique large qu’il ne cesse de cultiver. Ayant neutralisé l’aristocratie comme l’ont fait jadis les rois de France, MBS fait alliance avec le peuple saoudien et tout particulièrement avec sa jeunesse. Une alliée de poids dans une société où 40 % de la population a moins de 25 ans. Contrairement aux médias occidentaux, nombre de jeunes Saoudiens ont vu d’un très bon œil son coup de filet contre la corruption des princes. Ils sont également nombreux à apprécier ses réformes sociétales. Apparemment, ils ne lui tiennent même pas rigueur d’avoir payé des centaines de millions de dollars pour un yacht qui appartenait autrefois à Donald Trump, 450 millions de dollars pour le tableau Salvator Mundi de Léonard de Vinci et 300 millions pour une propriété en France où il met rarement les pieds. En dehors de la famille royale et des cercles les plus conservateurs et religieux, MBS semble populaire.
C’est sur le terrain international que le bât blesse. MBS donne l’impression de ne pas très bien distinguer l’intérieur de l’extérieur des frontières. Traitant des étrangers comme s’ils étaient ses sujets saoudiens, il part en guerre, organise un blocus, arrête le Premier ministre libanais de la même manière qu’il confisque la fortune de ses cousins.
Dans un premier temps, sa volonté de faire entrer le royaume dans le xxie siècle a pu séduire ses homologues internationaux. À des fins de communication, MBS a dépensé une fortune en cabinets de conseil qui lui ont préparé de magnifiques présentations PowerPoint. Dans un discours en 2017, il reprend tous les termes à la mode : « Mon rêve en tant que jeune en Arabie saoudite et les rêves des êtres humains en Arabie saoudite sont si nombreux, et j’essaie de rivaliser avec eux et leurs rêves et ils rivalisent avec mes rêves pour créer une meilleure Arabie saoudite. » Un comique n’aurait pas fait mieux.
À 85 ans, le roi Salmane ne semble pas être dérangé par les foucades de son héritier. MBS est donc déjà au pouvoir même s’il n’en a pas tous les attributs. Rien ne permet d’espérer qu’une fois installé sur le trône, il changera de tempérament ou de politique. À considérer le monde entier comme un épisode de Game of Thrones, MBS se révèle bel et bien moderne, effroyablement moderne.
Le réel, aïe ! c’est quand on se cogne, disait Lacan. La vérité, c’est pareil, ça fait un peu mal, c’est même à ça qu’on la reconnaît. On peut toujours la nier, on peut (se) mentir – ce qu’on partage le mieux ce sont nos mensonges, cela s’appelle : l’idéologie –, mais tôt ou tard, elle éclatera au nez et à la barbe du menteur. Les Français le savent depuis longtemps, mais ils font semblant, ils se rient de l’abîme, ils ont l’art de s’en foutre. On se croirait dans La Règle du jeu, de Renoir (1939) – la guerre est déjà là, personne n’y croit. D’un côté donc, la guerre, le marché, les médias – et depuis toujours les fake news de MM. Trump, Tibère, Hérode ou Xi Jinping –, c’est-à-dire le monde. Avec aujourd’hui une pandémie en guise de bal masqué. Des burgraves qui légifèrent dans la brume à Bruxelles.
Et Macron – tout un programme. Oui, mais il y a aussi ça : la vérité.
Ce qu’on cache, ce qu’il ne faut pas dire, ce qui n’a pas de prix, ce qui fait peur, ce qui blesse, ce qui est l’objet rêvé d’un désir. On n’y accède que par une médiation ou un truchement symbolique, par exemple la littérature ; on n’en perçoit jamais qu’un reflet : « La vérité est laide ; nous avons l’art afin qu’elle ne nous tue pas », dit Nietzsche, toujours désagréable. Car on vit sous un voile : les ombres de la caverne de Platon, la mâyâ dans la cosmologie indienne, le mana des Polynésiens – ce qu’on appelle en français un « truc », un « machin » : « derrière machin, il y a machine et plus lointainement l’idée de force ou de pouvoir » dont on serait le jouet, dit Lévi-Strauss. D’où l’attrait du complotisme.
On a trouvé beaucoup mieux : la post-vérité – les effets d’un concours de blagues planétaire. Désormais, la vérité, on s’en défie comme d’une opinion parmi d’autres. On voudrait que ce ne soit qu’un mirage, un leurre, une illusion partisane – une ruse de l’adversaire. Tout conspire à nous en persuader.
Non.
C’est une espérance sauvage.
Un démenti violent à ce qu’on nous a fait croire, à ce qui n’était pas vrai ! On est tous devenus des adorateurs effarés du visible, c’est-à-dire des illettrés. Et l’on s’étonne d’avoir mal ! Quand tout s’exhibe, tout est réel, tout fait écran, plus rien n’est vrai. Aujourd’hui, le culturel – synonyme : le tribal – a remplacé les arts et la littérature ; la technique se substitue à la science ; le marketing supplante la politique ; le sexe supplée l’amour ; le sanitaire prime sur le salutaire. On veut troquer le sexe – hérité, biologique, « clivant » – contre le genre – culturel, construit, électif.
On défend des « droits ».[tooltips content= »On ? Au siècle dernier, Philippe Muray s’amusait déjà de la suprématie acquise de ce pronom à la fois personnel et indéfini, singulier et pluriel, qui traduit l’extinction du désir, la perte du Je et l’effacement de la différence des sexes. Voir l’article Valeur et fonction de on en littérature par temps festif (1998), dans Après l’Histoire I, Essais, Gallimard, 2007.« ](1)[/tooltips]
Principe de précaution : comme on ne veut pas risquer de tout perdre, on préfère ne rien gagner.
On ne souhaite que récupérer sa mise, un peu comme Mme Thatcher interpellant l’Union européenne jadis : « I want my money back! » Politique de Gribouille : on se jette à l’eau de peur d’être mouillé. Du coup, on reçoit la vérité comme une paire de claques. La vérité n’est ni un virus, hélas !, ni un romantisme. C’est un réveil en sursaut avec une valeur d’alarme qui se vérifie d’emblée : le cœur bat plus vite, s’il y a le feu. En français, on dit aussi : un tocsin.
Le professeur d’histoire de Conflans-Sainte-Honorine a été victime d’une cabale. Analyse
Vendredi 16 octobre, Samuel Paty, professeur, a été décapité parce qu’il enseignait. Réduire cet assassinat à un crime revient à esquiver le caractère politique de la visée hégémonique qu’il véhicule. Car cette atrocité se présente comme une exécution menée au nom d’un ordre supérieur qui devrait supplanter non seulement les lois de l’association politique, mais aussi tout rapport autonome à la connaissance, à la pensée. Elle révèle aussi que la guerre menée contre la République a dépassé la période des tests politiques, puis celle des commandos organisés terrorisant la société civile, pour atteindre un niveau alarmant de diffusion. En étendant les poches d’aisance où il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger.
Osons la laïcité, osons la République
Si l’école est laïque, ce n’est pas seulement comme institution et parce qu’elle est un organe du dispositif républicain, c’est aussi parce qu’elle tire (ou devrait tirer) son autorité de la constitution des savoirs, laquelle échappe à toute transcendance, à toute imposition d’une parole ou d’un livre unique, et ne peut se construire qu’avec des esprits en dialogue. Voilà ce que tout professeur est chargé de travailler et de défendre, non pas dans la célébration d’un « vivre-ensemble » incantatoire et abstrait, mais avec et par le segment du savoir qu’il maîtrise et qu’on n’ose plus appeler « discipline ».
Le sanctuaire de l’école en difficulté
Installer chaque esprit dans ce dialogue fructueux et inquiet qui a pour condition première le dépaysement, la distance avec soi-même, voilà ce que faisait Samuel Paty, professeur. Il aurait dû pouvoir le faire normalement, en expliquant, en illustrant, en argumentant dans une ambiance de sérénité assurée par l’institution : en somme en professant, protégé des pressions et mettant de ce fait ses élèves, avec lui, à l’abri du tourbillon social. Mais, comme des milliers de professeurs aujourd’hui et depuis bien des années, il le faisait malgré, contre les assauts qui renvoient sans cesse l’école à son extérieur, il le faisait en dépit des pressions qui, au prétexte de mettre les élèves (et les parents) au centre du dispositif scolaire, l’assujettissent à la férocité et à la fluctuation des demandes sociales. Ce qui devrait être un travail serein et somme toute ordinaire est devenu un acte d’héroïsme.
Samuel Paty a été assassiné et décapité pour avoir exercé sa fonction, parce qu’il enseignait : c’est en sa personne le professeur qui a été massacré. Par cette atrocité, sommation est faite à tous les professeurs d’enseigner et de vivre sous le régime de la crainte. Des groupes qui encouragent ces manœuvres d’intimidation à sévir au sein même de l’école s’engouffrent dans la brèche ouverte il y a maintenant trente ans, laquelle s’acharne à assujettir l’école aux injonctions sociales. On ne voit que trop à quelles extrémités celles-ci peuvent se porter. Non l’école n’est pas faite pour « la société » telle qu’elle est. Sa visée est autre : permettre à chacun, en s’appropriant les savoirs formés par l’humaine encyclopédie, de construire sa propre liberté, dont dépend celle de la cité. Il faut cesser de convoquer les professeurs à leur propre abaissement. Réinstaurer l’école dans sa mission de transmission des savoirs et protéger ceux qui la mettent en œuvre, voilà ce qu’on attend d’une politique républicaine. Sans cet élargissement qui appelle une politique scolaire exigeante et durable, l’hommage national qui doit être rendu à la personne martyrisée de Samuel Paty restera ponctuel.
Pas exactement un loup solitaire
Il est faux de dire que l’auteur de cet assassinat était un « solitaire », comme s’il fallait éviter de dire qu’il s’agit d’un acte de guerre. Un homme isolé n’est pas nécessairement un « solitaire ». En l’occurrence il se nourrit au fast food bien garni des exhortations, imprécations, intimidations et autres menaces qui, diffusées sur internet et dans certaines mosquées, partout étalées, complaisamment relayées, font de chaque assassin se réclamant de la cause islamiste un vengeur héroïque. Il y a bien longtemps que cette guerre a commencé. Elle a posé un jalon dès 1989, en s’attaquant déjà à la laïcité de l’école républicaine. Elle a ensuite dépassé la période des tests politico-juridiques, puis celle des commandos organisés terrorisant la société civile à coups meurtriers de Kalashnikov pour atteindre aujourd’hui un niveau d’extension tel qu’aucune parcelle de la société ne peut assurer qu’elle est à l’abri de sa présence et de sa menace. Pratiquant avec virtuosité le retournement victimaire et la culpabilisation à l’« islamophobie », convertissant l’accusation impertinente de « blasphème » en pleurnicherie des « sensibilités offensées », tissant ses liens avec le « décolonialisme » et le néo-racisme, la forme idéologique de cette guerre gangrène l’université et se diffuse dans la société civile.
En étendant les poches d’aisance où il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger. Un ordre moral féroce s’installe par accoutumance à tel point qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un homme de songer à en assassiner un autre pour avoir osé une opinion contraire à une parole prétendue absolue, qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un groupe d’appeler à la vengeance. La banalisation des marqueurs religieux s’étend et prétend non pas seulement à la liberté pour elle-même, mais au silence de toute critique et de toute désapprobation la concernant. Et il se trouve de bonnes âmes pour comprendre, excuser et encourager cette abstention. L’appel au « respect de l’autre » est-il à ce point nourri de haine de soi qu’il doive prendre la forme d’une autocensure s’interdisant toute critique publique ? Est-il à ce point méprisant et paternaliste à l’égard de ceux qu’il prétend prendre sous son aile qu’il se croie obligé de leur épargner cette critique ? Est-il à ce point retors qu’il faille en son nom faire fonctionner la liberté d’expression à sens unique ?
Cessons de regarder ailleurs
Le sursaut nécessaire n’appartient pas qu’au politique : devant l’infusion sociale qui répand et banalise le totalitarisme islamiste, les nécessaires mesures politiques, juridiques et judiciaires qui sont appelées aujourd’hui de toutes parts, si fermes soient-elles, seront sans effet sans un mouvement civil issu des citoyens eux-mêmes. Cessons de courber l’échine ou de regarder ailleurs devant la culpabilisation, devant l’insolence et la violence du « République bashing » qui convertit la haine du colonialisme en haine de la République, qui confond universalisme et uniformisation, qui est prêt à sacrifier les individus sur l’autel antique des communautés et des ethnies, qui fétichise les appartenances et ne voit pas que sans la liberté de non-appartenance, il n’est pas d’appartenance valide. Aucun régime n’a été aussi libérateur que le régime laïque, aucune religion placée en position d’autorité politique ou ayant l’oreille complaisante de cette autorité n’a produit autant de libertés : osons la laïcité, osons la République. « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire ».
Le 27 septembre 2020 les hostilités ont repris entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. C’est un conflit international entre deux États souverains qui dure depuis 1992, date à laquelle les troupes régulières de l’Arménie ont engagé des offensives sur toutes les lignes des frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et ont occupé près de 20% des territoires de ce dernier (partie montagneuse du Karabakh, connue plutôt comme Haut-Karabakh, ainsi que sept districts administratifs avoisinants), forçant près d’un million d’Azerbaïdjanais à quitter leurs foyers. Le Haut-Karabakh est une province historique et une partie inséparable du territoire national de l’Azerbaïdjan. Son appartenance à la République Démocratique d’Azerbaïdjan entre 1918-1920 a été reconnue par le commandement britannique des forces alliées dans le Caucase du Sud. Puis, il a été « maintenu », et non pas « attribué », au sein de la République Socialiste Soviétique d’Azerbaïdjan par le Kavbiuro (organisme de l’État soviétique crée en 1920 pour gérer le Sud Caucase) en 1921 avant d’être érigé en région autonome.
L’utilisation illégale de la force et l’occupation des territoires de l’Azerbaïdjan par l’Arménie constituent un acte d’agression et une violation grave des principes et normes du droit international. Ce qui explique pourquoi aucune organisation internationale n’a soutenu l’occupation des territoires de l’Azerbaïdjan par l’Arménie.
Tous les documents des organisations internationales reconnaissent la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan et condamnent vigoureusement toute acquisition de territoires par l’utilisation illégale de la force armée. Le Conseil de Sécurité a adopté quatre résolutions (822, 853, 874, 884) demandant le retrait immédiat, complet et inconditionnel des « forces d’occupation » arméniennes des territoires occupés de l’Azerbaïdjan. En 2008, l’Assemblée générale de l’ONU a réaffirmé non seulement le retrait des forces arméniennes mais aussi l’impossibilité de reconnaître comme licite la situation créée par l’occupation des territoires. C’est un point fondamental en droit international et une condition primordiale pour la paix dans la région et dans le monde.
En 1992, une initiative de médiation a été engagée par l’OSCE (L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) en vue de trouver une solution pacifique, avec la mise en place du Groupe de Minsk, présidé depuis 1997 par les États-Unis, la Russie et la France. Les co-présidents du Groupe de Minsk ont tenté de rapprocher les positions des parties en présentant plusieurs propositions pour faire avancer les négociations. Toutes ces propositions ont rencontré l’opposition de l’Arménie qui voulait en réalité faire jouer la montre pour pérenniser le statu quo et annexer les territoires occupés. Cela explique pourquoi au cours de ces derniers 28 ans la médiation internationale s’est poursuivie sans pour autant aboutir à la moindre avancée dans le processus de paix. Les résolutions du Conseil de Sécurité sont restées lettre morte et plus d’un million de personnes déplacées ont continué de vivre dans l’attente du retour à leurs foyers, toujours sous l’occupation arménienne. Dans ce contexte, la poursuite des négociations est devenue inutile.
Plusieurs éléments ont rendu inévitable la reprise des hostilités. Premièrement, l’absence de progrès dans les négociations a diminué l’espoir dans le processus de paix. Les co-présidents du Groupe de Minsk ont à plusieurs reprises déclaré que le statu quo actuel est inacceptable et ne permet pas d’avancer vers une solution négociée. L’Azerbaïdjan a toujours demandé la mise en œuvre d’un plan de paix par étapes, débutant par le retrait des troupes arméniennes et le retour des personnes déplacées dans leurs foyers, accompagné ensuite par l’ouverture des relations normalisées entre les deux pays conduisant à une discussion et négociation sur la définition du statut de la région concernée. Cette proposition a toujours été refusée par l’Arménie qui s’opposait à toute évolution du statu quo.
Deuxièmement, les nouveaux dirigeants arméniens ont jugé qu’il était temps de passer du statu quo au stade supérieur et procéder à l’annexion des territoires occupés tout en menaçant l’Azerbaïdjan d’une nouvelle guerre. Leurs déclarations mettent en évidence le refus arménien de toute négociation. Il n’est plus question pour l’Arménie de revenir sur les avantages acquis par une guerre, condamnée par la communauté internationale.
En février 2019, Davit Tonoyan, ministre de la Défense de l’Arménie, a déclaré que l’Arménie va abandonner la stratégie défensive pour adopter une stratégie offensive, en menaçant Bakou de l’occupation de nouveaux territoires azerbaïdjanais en cas de la reprise des hostilités. Il a utilisé la formule de “nouvelle guerre pour nouveaux territoires”. L’Arménie ne cachait plus son intention de mener une guerre préventive en vue d’occuper de nouveaux territoires de l’Azerbaïdjan.
En août 2019, c’est au tour de Nikol Pachinian, Premier ministre de l’Arménie, à déclarer que « le Haut-Karabakh, c’est l’Arménie – point ». Par cette déclaration, il a pratiquement enterré le processus de paix, ne laissant aucune place à un compromis. Ceci a provoqué une réaction du Président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliyev qui a rétorqué que « le Haut-Karabakh, c’est l’Azerbaïdjan – point d’exclamation ».
Les provocations ont été également observées dans les territoires occupés au cours de l’été 2020. Le gouvernement arménien a ainsi décidé l’installation d’Arméniens et de Kurdes venus du Proche-Orient dans les territoires occupés, un acte illégal condamné par Bakou. Jusque-là, Erevan avait toujours nié engager une telle politique, malgré les preuves irréfutables fournies par une « fact-finding mission » de l’OSCE en 2005. Après l’explosion au port de Beyrouth, l’arrivée des familles libanaises d’origine arméniennes dans ces territoires a été filmée et diffusée largement sur les télévisions et réseaux sociaux. Une autre décision est liée au transfert du parlement de la soi-disant « République de Nagorno-Karabakh » (créée par l’utilisation de la force illégale, elle n’est qu’une façade pour cacher l’agression armée de l’Arménie) à Choucha, ville historique et sainte azerbaïdjanaise. Avec la multiplication de ce type de provocations, les dirigeants arméniens cherchaient de toute évidence à nier et effacer la réalité azerbaïdjanaise de cette région et à rendre irréversible l’occupation territoriale.
Les déclarations arméniennes se sont ostensiblement exprimées contre l’esprit des négociations dont la base minimale d’engagement impliquait le retrait des forces d’occupation arméniennes des territoires azerbaïdjanais.
Troisièmement, l’Arménie a toujours cherché à influencer l’opinion mondiale, en s’appuyant sur l’importance de sa diaspora pour lui apporter le soutien international nécessaire. Sa stratégie est de promouvoir une forme d’hostilité internationale constante contre l’Azerbaïdjan, afin de conduire Bakou à reconnaître de facto l’occupation d’une partie importante de son territoire national et à régler seule la question de ses réfugiés nationaux dépouillés de leur terre, de leurs biens et de leur histoire.
Finalement, l’Arménie a rapidement mis en œuvre sa nouvelle stratégie offensive. Le 12 juillet 2020, les troupes arméniennes ont attaqué, depuis le territoire de l’Arménie, le district frontalier de Tovuz, où passe les oléoducs et gazoducs acheminant les ressources énergétiques de l’Azerbaïdjan et de la Mer Caspienne vers les marchés européens. L’objectif stratégique de l’Arménie est d’occuper de nouveaux territoires et de couper en deux ce couloir pour stopper l’exportation des ressources énergétiques de l’Azerbaïdjan. Ces attaques ont échoué face à la résistance de l’armée azerbaïdjanaise qui s’est contentée de repousser l’armée arménienne. Elle s’est gardée d’intervenir sur les territoires de l’Arménie car l’Azerbaïdjan n’a pas pour ambition d’occuper les territoires de l’Arménie ; sa mission est de défendre le territoire national et de le libérer de l’occupation étrangère.
Dans ces conditions, l’Arménie n’a jamais cherché une solution pacifique, basée sur la formule « gagnant-gagnant », et a voulu transformer l’occupation illégale des territoires azerbaïdjanais en un fait accompli et procéder en violation des principes et normes du droit international à leur annexion pure et simple (il s’agit des territoires du Haut-Karabakh et des sept districts avoisinants). Elle a même considéré qu’il était temps d’infliger une défaite militaire, mais aussi économique, à l’Azerbaïdjan. Dans cette optique, la reprise des hostilités n’est pas surprenante. Le bombardement des zones résidentielles près du front par les troupes arméniennes a déclenché une réaction de l’armée azerbaïdjanaise qui, sur la base du droit de légitime défense et des résolutions du Conseil de Sécurité, s’est engagée à mettre fin à cette menace permanente de tirs de missiles et d’artillerie lourde, mais aussi, puisqu’aucune solution pacifique n’est engagée, à libérer les territoires occupés illégalement par l’Arménie.
La recherche d’une solution pacifique passe par l’application des quatre résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies. La communauté internationale doit prendre sa responsabilité et assurer le respect des principes et normes du droit international pour favoriser la paix qui suppose le retrait des troupes arméniennes et la fin de l’occupation illégale des territoires azerbaïdjanais.
Douglas Murray publie "La Grande Déraison" (octobre 2020, l'Artilleur).
A l’occasion de la sortie de son livre La Grande Déraison, Douglas Murray a réservé un long entretien à Causeur. Propos recueillis par Jeremy Stubbs.
Causeur. La Grande Déraison paraît en français ces jours-ci, mais l’édition originale dans laquelle vous recensez les méthodes par lesquelles la gauche radicale a instrumentalisé les causes des femmes, des LGBT et des minorités ethniques, a déjà un an. Bref, l’actualité a prouvé la validité de votre propos. Pressentiez-vous la vague d’hystérie collective que nous connaissons depuis quelques mois ?
Douglas Murray. Je pensais que ça arriverait, mais pas aussi vite ! Notre problème fondamental est ce que j’appelle la « surcompensation ». Nous pouvons tous convenir que, historiquement, les personnes LGBT, comme les femmes et les personnes de couleur, ont subi des préjugés et des discriminations. La réponse actuelle est la politique de la réaction excessive temporaire. On peut comparer ce qui nous arrive au mouvement d’un pendule. Il y a un an, j’ai eu le pressentiment que, au lieu de revenir vers un équilibre, nous allions pencher encore plus dans le sens des groupes revendicateurs – et ce n’est pas fini.
La majorité de nos concitoyens, de droite comme de gauche, approuve la proposition suivante : toute personne doit pouvoir atteindre ce que lui permettent ses compétences et son ambition, indépendamment de son sexe, de sa sexualité ou de la couleur de sa peau. Mais à gauche, on prétend que des groupes importants œuvrent à empêcher ces personnes de devenir médecins, avocats ou politiciens. La gauche prétend aussi que la droite est raciste, sexiste et homophobe, qu’elle rêve d’un monde où les femmes seraient soumises aux hommes, l’homosexualité illégale et les Noirs des citoyens de troisième classe. Il s’agit donc de compenser, et même de surcompenser, par des quotas et de la discrimination positive, notamment à l’embauche, les torts faits aux minorités. À droite, nous devons montrer que cette approche ne fera qu’exacerber les divisions et l’angoisse générale. Malheureusement, nous avons laissé s’installer l’impression que le débat oppose une gauche antiraciste et une droite raciste.
Il n’y a aucune raison pour que l’assassinat de George Floyd par un policier du Minnesota, provoque des pillages à Stockholm ou des émeutes à Bruxelles
Comment ces extrémistes sont-ils arrivés à prendre en otage nos institutions, nos médias et nos politiciens ?
En jouant sur un malaise général face aux différences ! Face aux réelles différences qui existent entre les personnes, deux attitudes sont possibles : on peut tendre à leur effacement, ou on peut les attiser. L’ambition des libéraux, c’est d’éradiquer la différence ou, du moins, de la rendre sans importance. Mais des acteurs malhonnêtes cherchent aujourd’hui à exacerber, manipuler et dénaturer les divisions. Les nouvelles féministes, bien plus que leurs prédécesseurs, attisent délibérément les tensions entre les hommes et les femmes. Même chose avec les nouveaux antiracistes. Bref, qu’il s’agisse de race ou de genre, nous sommes entourés de faux pompiers qui sont de vrais pyromanes.
Le mouvement #BLM, qu’on ne trouve ni en Afrique ni en Asie, est un produit de l’Occident libéral, du capitalisme tardif, globalisé. C’est le produit d’un monde – pour retourner contre les progressistes un de leurs mots fétiches – « privilégié ». Il y a, paradoxalement, un certain génie dans cette stratégie qui consiste à se focaliser sur des questions qui inquiètent les citoyens ordinaires. Que ce soit en France ou au Royaume-Uni, la plupart d’entre nous savent que tout dans le passé de notre nation n’est pas parfait. Et loin de nous dire, très raisonnablement, que nous ne sommes pas comptables des turpitudes de nos ancêtres, nous écoutons plutôt la voix de notre culpabilité présumée. Cela nous rend vulnérables. La gauche sait qu’elle parle à un public intimidé, prêt à endosser n’importe quelle accusation outrancière. Et elle en profite.
Ne prêtez-vous pas à ces mouvements un machiavélisme dont ils sont incapables ?
Je cite dans le livre un certain nombre de penseurs, essentiellement néomarxistes, dont les réflexions très explicites remontent aux années 1980. À cette époque, même les gauchistes les plus arriérés ont compris que la révolution ne va pas se faire sur la seule base de la lutte des classes. Certains théorisent la substitution des minorités discriminées au prolétariat. Pour Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, il fallait créer une alliance incorporant les minorités sexuelles et raciales ainsi que les femmes qui, quoique non minoritaires, sont sous-représentées dans la société[tooltips content= »Ernesto Laclau, argentin (1935-2014), Chantal Mouffe, belge (née en 1943) ; leur livre majeur, écrit en anglais, est Hégémonie et stratégie socialiste (1985). »](1)[/tooltips]. À leurs yeux, la classe ouvrière, raciste et sexiste, était méprisable. C’est très révélateur. La pensée « intersectionnaliste », qui domine la gauche aujourd’hui et qui met l’accent sur l’appartenance à des groupes minoritaires, ne prend pas du tout en compte la classe sociale. La raison en est que les questions socioéconomiques sont transversales par rapport aux catégories que cette pensée met au centre de sa stratégie révolutionnaire. On peut très bien appartenir à une minorité et être privilégié sur le plan social. Si la gauche prenait au sérieux la question de l’inégalité, elle s’occuperait de toutes ses manifestations, y compris celles liées à la beauté physique. Toutes les études le montrent : les gens très beaux s’en sortent beaucoup mieux dans la vie, quel que soit leur choix de carrière. La gauche pourrait décider de combattre au nom des laiderons… Mais cette iniquité ne sert pas leur stratégie révolutionnaire, comme le font les injustices subies par les minorités raciales et sexuelles.
Malgré la pression de la foule, une cliente d’un restaurant refuse de lever le poing en signe de soutien au mouvement Black Lives Matter, Washington D. C., 25 août 2020. D.R.
Vous et moi avons fréquenté l’université d’Oxford. La présidente de cette institution pluriséculaire a exprimé publiquement sa sympathie pour Black Lives Matter et promis de faire beaucoup plus pour intégrer les étudiants issus de minorités ethniques, en dépit du fait que 22 % des étudiants de cette université sont issus de ces minorités, bien au-dessus de la moyenne nationale. Comment expliquer un tel comportement ?
C’est une question de balance bénéfice-risque. Si vous êtes président d’une université ou PDG d’une multinationale et qu’un agitateur malhonnête, hostile, vous somme d’expliquer ce que vous allez faire pour réparer la mort de George Floyd, vous avez deux options : vous plier à ce qu’on exige de vous ou bien nier que vous ayez une quelconque responsabilité dans cette affaire. La première option vous assure de survivre. Si vous choisissez la seconde, il y a une très forte probabilité que l’acteur malhonnête essaie de vous détruire, ainsi que l’institution ou la société dont vous êtes le responsable. Dans le contexte actuel, faire ce qui est dicté par le bon sens a un prix sociétal très élevé, disproportionné. En même temps, nous récompensons les pusillanimes. Si, face à des accusations mensongères, vous niez être coupable, on vous répondra que cela prouve que vous l’êtes. Si vous ne niez pas, vous êtes d’emblée coupable. Cette manœuvre existait déjà, au Moyen Âge, pour les sorcières. Si l’accusée se noyait dans l’étang du village, elle était innocente, mais morte. Si elle flottait, elle était sorcière et on la brûlait.
Pile tu perds, face je gagne. Dans ces guerres culturelles, il est surtout question de haine et de rage. Pourtant, dans votre livre, vous consacrez des pages étonnantes aux thèmes du pardon et de l’oubli. Pourquoi ?
Le pardon dont je parle est inséparable de la capacité à oublier. Dans l’univers terrifiant que nous avons construit sur internet, rien ne s’oublie, tout est enregistré pour l’éternité, et nous n’avons pas de mécanisme pour sortir de ce piège. Imaginez que vous avez un différend qui se transforme en bagarre avec votre voisin. Les médias en parlent et c’est la seule fois qu’ils parlent de vous. Désormais, quiconque fait une recherche Google sur vous tombera sur cet incident auquel toute votre vie, personnelle et professionnelle, sera réduite. Même des journalistes de la presse tabloïde, qui ne sont pas les âmes les plus sensibles, s’alarment de cette disparition du droit à l’oubli !
Nous qui sommes adultes devrions faire preuve de plus de compréhension à l’égard des jeunes qui sont obligés de grandir dans cette société technologique que nous avons construite pour eux. Dans son livre remarquable, The End of Forgetting [tooltips content= »Harvard University Press, 2019. »](2)[/tooltips] (« la fin de l’oubli »), Kate Eichhorn montre que la fragilité qu’on associe à la vie des jeunes est une réaction tout à fait raisonnable à ce nouveau monde. Nous avons de la chance que chaque bêtise de notre jeunesse n’ait pas été enregistrée pour toujours. Les jeunes n’ont connu qu’une vie sans oubli et sans pardon. Les plus intelligents sont maintenant sur des plates-formes où ce qu’on poste disparaît tout de suite, du moins en apparence. La dispute au sujet de TikTok, dont je parlais récemment avec le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, est significative : ceux qui utilisent cette appli croient que c’est une technologie où tout disparaît, sauf que tout est peut-être stocké pour toujours à Beijing.
Nous avons évoqué la stratégie, jusqu’ici gagnante, de la gauche radicale, des « woke », comme on dit. Quelle stratégie faut-il adopter pour la combattre ?
Pour commencer, il faut distinguer, au sujet de notre passé, les critiques justifiées des délirantes. Il faut désigner et sanctionner les falsificateurs. Ils devraient payer un prix social pour leurs mensonges. Leur réputation devrait en souffrir. Ensuite, il faut que nous ayons le courage de refuser les comparaisons entre l’Europe et les États-Unis. Il n’y a aucune raison pour que l’assassinat de George Floyd, aussi épouvantable soit-il, par un policier du Minnesota, provoque des pillages à Stockholm ou des émeutes à Bruxelles. Nous subissons partout les répercussions de problèmes spécifiquement américains. C’est pour cela que la question de la race s’est embrasée si vite depuis que j’ai écrit La Grande Déraison. Nous sommes trop imprégnés de l’idée qu’il existe réellement une « culpabilité blanche », comme l’appellent Robin DiAngelo[tooltips content= »Consultante américaine, spécialiste des formations à la diversité, auteur de Fragilité blanche : ce racisme que les Blancs ne voient pas (Les Arènes, 2020). »](3)[/tooltips] et tant d’autres, et qu’elle nous concerne tous. Devant une idée aussi clairement raciste, notre réponse devrait être : « Allez au diable ! Nous ne sommes pas dupes. Ne vous avisez pas de jouer à ce jeu avec nous ! » Dans tous les pays d’Europe, on parle de « majorité silencieuse ». Pourquoi cette expression existe-t-elle ? Pourquoi la majorité est-elle silencieuse ? Il faut avoir le courage de s’exprimer.
Ce n’est pas si facile.
En tout cas, c’est possible. Au début de cette guerre des monuments, j’ai été ravi de la déclaration très forte du président Macron promettant que la République ne déboulonnerait pas de statues. À Oxford, la campagne pour déboulonner la statue du célèbre colonialiste Cecil Rhodes a commencé il y a cinq ans. À l’origine de cette campagne, il y avait des petits manipulateurs – particulièrement malhonnêtes, puisque c’était des boursiers Rhodes d’Afrique du Sud qui essayaient de se faire un nom dans la politique sud-africaine[tooltips content= »Il s’agit de bourses créées par le testament de Cecil Rhodes en 1902 pour permettre à des étrangers de venir étudier à Oxford, quelle que soit leur race. »](4)[/tooltips]. Le chancelier[tooltips content= »Responsable suprême de l’université, placé au-dessus du président ou « vice-chancelier. » »](5)[/tooltips] de l’université d’Oxford, l’ancien politicien conservateur Chris Patten, qui n’a jamais été pour moi un objet d’admiration particulière, s’est comporté exactement comme un adulte doit le faire. Il a déclaré que ceux qui ne pouvaient pas supporter des statues ou des livres qui nous parlent du passé sans être censurés n’étaient peut-être pas prêts pour faire des études à Oxford. Certes, nous avons perdu le dernier round de cette bataille, mais sa déclaration reste un modèle. C’est souvent quand la situation s’aggrave que des figures héroïques se révèlent. Et ce sont plutôt des citoyens ordinaires que des membres de la classe politique. Dans un restaurant de Washington, il y a quelques semaines, une jeune femme a refusé de lever le poing comme la foule l’a sommée de le faire. Elle ne savait probablement pas qu’elle possédait ce potentiel héroïque. Au cours des mois et des années à venir, nos sociétés et nos institutions produiront des héros, en même temps qu’elles continueront à produire des lâches et des flagorneurs. Nous avons le devoir de saluer et de remercier des femmes et des hommes de tous les milieux sociaux qui refusent d’obéir à la foule.
Vous êtes vous-même un combattant dans cette guerre culturelle, vous êtes l’objet de menaces et d’insultes. Comment vivez-vous cette situation ?
Je ne peux pas me plaindre. Je gagne la plupart des batailles dans lesquelles je m’engage. J’aime disperser et démoraliser mes ennemis. Les ventes de mes livres démontrent qu’il y a un vaste lectorat qui pense comme moi et qui représente la majorité dans nos sociétés. Nous ne devrions pas nous prosterner, nous lamenter et agir en victimes passives de la cancel culture. Certes, il y a un prix à payer pour résister, mais les bénéfices sont bien plus importants. La plus grande récompense de toutes, c’est que cela vous fera du bien ; vous vous sentirez mieux d’avoir résisté au lieu de capituler. Je dis aux gens : « Défendez vos opinions, dénoncez les mensonges : vous en tirerez bien plus de profit que de l’approbation des hypocrites et des charlatans. »