Féru de nouvelles technologies, le prince héritier d’Arabie saoudite a rompu avec l’équilibre traditionnel entre les différents clans du royaume. Comme le montre l’assassinat de Jamal Khashoggi en Turquie ou la séquestration du Premier ministre libanais dans un hôtel, son despotisme 2.0 ne connaît pas de frontières.


En mai 2018, les forces de sécurité saoudiennes arrêtent la féministe Loujaine al-Hathloul, qui milite pour le droit de ses concitoyennes de conduire une voiture et de voyager sans chaperon masculin. Selon l’explication officielle, al-Hathloul aurait « établi des contacts avec des éléments étrangers dans le but de déstabiliser » le royaume. Quelques semaines plus tard, Mohammed Ben Salmane (MBS) autorise les femmes à conduire puis abolit la nécessité d’une autorisation masculine pour quitter le pays. Pour qui connaît mal le prince héritier, l’épisode peut sembler contradictoire. D’après Ben Hubbard, journaliste au New York Times et auteur de la biographie The Rise to Power of Mohammed Bin Salman, aux yeux du probable prochain monarque saoudien, les libertés ne sont pas des droits, mais des privilèges accordés gracieusement par un souverain à ses sujets. On pense à la célèbre scène du film Lawrence d’Arabie quand le chef de tribu incarné par Anthony Quinn tergiverse avant de céder à l’argument massue de l’officier anglais : vous n’agirez ni par contrainte ou obligation ni par appât du gain, mais parce que c’est votre bon plaisir !

The Rise to Power of Mohammed bin Salman fourmille de ce genre d’anecdotes. S’y dessine le portrait d’un personnage aussi fascinant qu’effrayant, mélange unique de modernité technologique et managériale d’un côté, d’archaïsme de l’autre. Un alliage d’autant plus surprenant que ce jeune homme de 35 ans n’était pas destiné à gouverner.

MBS est non seulement parvenu à concentrer tous les pouvoirs mais aussi à changer le régime

C’est seulement grâce à une série d’« incidents dynastiques » (la mort de ses frères) que son père Salmane, vingt-cinquième fils du fondateur de l’Arabie, le roi Abdelaziz, et simple gouverneur de Riyad pendant cinquante ans, est devenu prince héritier en juin 2012 puis monarque le 23 janvier 2015. Quant à MBS lui-même, né le 31 août 1985, il n’est que l’aîné de la troisième épouse de son père, occupant donc une position en principe très basse dans l’ordre de la succession. Autre singularité, Salmane n’a pas amassé de fortune considérable ni exercé de postes ministériels importants le mettant en contact avec le monde extérieur. Dans ces conditions, MBS, qui avait peu de chances d’accéder au pouvoir, est l’un des rares princes qui n’avaient pas étudié à l’étranger, ne maîtrisaient pas l’anglais et n’avaient que rarement quitté les frontières de leur pays. En somme, MBS et son père sont les plus « bédouins » des princes saoudiens.

À défaut de lui ouvrir les portes du monde, Salmane a méticuleusement fait découvrir son pays à son fils préféré. En accompagnant son père à ses rendez-vous, MBS a rencontré les personnages clés des différentes tribus, s’initiant aux subtilités, us, coutumes et rapports de forces de la politique tribale. MBS a également mis à profit ce long apprentissage – commencé à 16 ans – pour connaître le système religieux saoudien, particulièrement complexe. Il faut rappeler que la longue ascension de la maison des Saoud est intimement liée à leur alliance au xviiie siècle avec Mohammed Ben Abdelwahhab, promoteur d’un islam radical (au sens littéral de « retour aux sources ») et puritain.

Bon connaisseur de la société et du système politico-religieux de son pays, MBS a compris que l’Arabie saoudite était otage de sa rente pétrolière. Au-delà du spectre de l’épuisement des ressources, maintes fois annoncé depuis les années 1970, l’enjeu est de diversifier l’économie, de créer des emplois pour proposer des perspectives nouvelles aux jeunes Saoudiens dopés à l’argent public. Dans un pays dépourvu de femmes au volant, de salles de cinéma et de musique, une telle transformation nécessitait de se confronter à l’establishment wahhabite. MBS l’a fait. Par un décret royal rendu public en avril 2016, celui qui n’était pas encore le prince héritier mais commençait déjà à exercer le pouvoir officiellement tenu par son père a privé la police religieuse de ses pouvoirs coercitifs. Depuis, ces fonctionnaires barbus et sourcilleux ne peuvent que signaler à la police les infractions constatées. Et cerise sur le gâteau : ce coup asséné aux religieux, jusqu’alors impensable, n’a pas rencontré de véritable résistance. Grâce à son habileté, MBS a inversé la tendance suivie par Riyad depuis 1979. En riposte à la révolution iranienne, l’Arabie saoudite a accru la mainmise des wahhabites sur l’espace public afin de contester à l’Iran l’hégémonie du monde musulman. Par une logique de surenchère, Riyad est ainsi devenue un Téhéran sunnite.

Une fois ces réformes sociétales accomplies, le prince a pu passer à la phase politique de son projet, mettant en jeu deux processus parallèles et interdépendants : le premier visait à prendre la place du prince héritier, le deuxième à neutraliser les princes les plus puissants. En effet, dans le système politique saoudien, les grandes décisions, les grands ministères et les nominations à la tête de l’État répondent à une logique dynastique fondée sur l’ordre d’aînesse et à la nécessité de parvenir à un équilibre entre les clans. Entre les milliers de membres de la famille royale, l’obligation de négocier et de maintenir un consensus limite le pouvoir du monarque. L’action du roi s’en trouve généralement ralentie, favorisant un conservatisme prudent peu propice aux coups d’éclat. Or, là aussi, MBS a radicalement rompu avec la tradition. Au nom de la lutte contre la corruption, des centaines de personnes, dont des princes importants et richissimes, ont été convoquées – souvent sous couvert d’une prétendue audience royale –  à l’hôtel Ritz Carlton. Retenus de force dans le palace, ils ont dû supporter une détention arbitraire de plusieurs mois. Certains ont été torturés, beaucoup ont subi des interrogatoires musclés. Interdits de contact avec leurs familles et leurs avocats, tous ont fini par accepter de céder à l’État des biens, des sociétés et d’importantes sommes d’argent en compensation des fraudes commises. Certes, selon les standards occidentaux, une bonne partie d’entre eux était bel et bien corrompue. Sauf qu’il ne s’agit pas de l’Occident et au royaume des Saoud, qui mélange allègrement argent public et dépenses privées, appels d’offres et faveurs royales, ce gigantesque coup de filet apparaît pour ce qu’il est : une opération politique. D’autant que les princes menaçant l’ascension de MBS furent les premiers ciblés et les plus durement touchés.

Le directeur adjoint du Comité pour la protection des journalistes, Robert Mahoney, demande lors d’une conférence de presse à l’ONU l’ouverture d’une enquête internationale sur la disparition de Jamal Khashoggi, 19 octobre 2018. © Atilgan Ozdil / Anadolu Agency / AFP
Le directeur adjoint du Comité pour la protection des journalistes, Robert Mahoney, demande lors d’une conférence de presse à l’ONU l’ouverture d’une enquête internationale sur la disparition de Jamal Khashoggi, 19 octobre 2018. © Atilgan Ozdil / Anadolu Agency / AFP

C’est avec les mêmes méthodes musclées qu’en juin 2017, MBS a forcé le prince héritier Mohammed Ben Nayef (MBN) à lui céder sa place. Choisi par son père lors de son ascension au trône pour rassurer la famille et les États-Unis, MBN, un homme cultivé et expérimenté, était responsable de la lutte contre Al-Qaïda et le terrorisme islamiste. En cette qualité, on le savait proche des Américains et apprécié de leurs services.

Désormais prince héritier, MBS est non seulement parvenu à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, mais aussi à changer le régime. La mona

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Octobre 2020 – Causeur #83

Article extrait du Magazine Causeur

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