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Samuel Paty n’avait pas envie d’être un héros: juste de faire son boulot

C'est donc bien fini, le prof bashing?

Samuel Paty n’avait pas envie d’être un héros: juste de faire son boulot
Manifestation à Bordeaux le 18 octobre 2020 après l'assassinat du Samuel Paty © SIPA Numéro de reportage: 00986500_000015

Il aura fallu la décapitation de Samuel Paty pour que le prof devienne le nouveau héros. Les larmes des crocodiles de tous bords ont de quoi désespérer ou mettre en colère les enseignants, jusque-là méprisés ou abandonnés, y compris par leur hiérarchie. Un édito de Jérôme Leroy.


C’est fou ce que depuis vendredi 16 octobre, la France aime les profs. Je suis bien content. J’ai été prof la première moitié de ma vie et l’image que m’a renvoyée la société était le plus souvent celle d’un privilégié. Ah, les vacances des profs ! Ah leur quinze ou dix-huit heures par semaine ! Quels veinards on était ! Et puis la sécurité de l’emploi, ce n’était pas un privilège, ça, la sécurité de l’emploi, à l’époque du chômage de masse ? Et on osait encore se plaindre : le manque de moyens pour travailler dans l’intérêt de tous les élèves, les injonctions contradictoires de programmes dont le salmigondis sémantique cachait mal le manque d’ambition, le pouvoir d’achat qui ne cessait d’être rogné

Du prof bashing à l’héroïsation obscène

Non, décidément, ils ne se rendaient pas compte, les profs : toujours à faire grève, comme les cheminots ou les soignants des urgences. Personne ne nous aimait, même pas nos ministres, surtout pas nos ministres. J’ai encore le souvenir de Claude Allègre, un ministre d’un gouvernement de gauche, pourtant. Un vrai champion du mépris. On devait être les seuls fonctionnaires à qui la hiérarchie tirait dans le dos, n’hésitait pas à monter les parents d’élèves, voire les élèves eux-mêmes contre nous.

Tout récemment encore, au moment du déconfinement, il y a eu ce prof bashing hallucinant de mai-juin quand les enseignants, malgré leur envie de le faire, ont renâclé à retourner en classe sans véritables garanties sanitaires. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas entendu, les profs ? Ils étaient lâches, paresseux, “décrocheurs” a même dit Blanquer. J’en passe et des pires.

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Je suis heureux de voir depuis le martyre de Samuel Paty que le prof, surtout mort, est devenu un héros. Il a fallu une décapitation par un islamiste manipulé par d’autres islamistes mais bon, vaut mieux tard que jamais. Le prof est même devenu un saint pour la droite dure, celle du choc des civilisations, celle qui aimerait bien substituer une guerre de religion à la lutte des classes. Voilà un soutien dont il se passerait bien, le prof. Comme il se passerait bien aussi celui de la gauche indigéniste qui a tendance à ne voir dans l’Éducation Nationale l’institution la plus représentative du racisme systémique, comme ils disent.

La laïcité à l’école ? Souvenez-vous de 1984

Il est probable pourtant que Samuel Paty n’ait pas eu particulièrement envie d’être un héros ou un saint. Juste un prof qui faisait son boulot de prof en éveillant le sens critique, et la tolérance chez ses élèves, en rappelant que la laïcité n’est pas une religion, plutôt un espace neutre où on laisse à la porte ses croyances familiales. Je me souviens qu’à une autre époque, vers 1984, que ceux qui aiment tant la laïcité aujourd’hui n’avaient pas eu de mots assez durs pour le projet de « grand service public unifié et laïque de l’éducation nationale » porté par Alain Savary. Il a été abandonné. On n’en serait peut-être pas là. Pour lutter contre le terrorisme islamique, cela aurait été une arme de plus dans l’arsenal dont on a besoin. Une arme humaniste. Une arme qui nous venait en ligne droite des pères fondateurs de la IIIème République.

Le terrorisme islamiste est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux politiques qui instrumentalisent la question à des fins électorales. C’est une affaire trop sérieuse aussi pour la laisser à l’Éducation Nationale telle quelle est en l’état : une machine à utiliser le mot laïcité tout en assignant les élèves à leur origines ou leur environnement parce que c’est plus pratique. Essayez d’enseigner le latin et le grec dans une REP, vous verrez….

Samuel Paty soutenu par sa hiérarchie ? À voir…

En attendant, en tant qu’ancien prof, j’ai de sérieux doutes sur le soutien de la hiérarchie à Samuel Paty. Les fact checkers ont beau démonter l’info selon laquelle Samuel Paty aurait été sur le point d’être sanctionné, j’ai des doutes. La sanction, peut-être pas mais n’importe quel prof sait que lorsqu’on fait descendre un inspecteur pour une question particulière concernant un prof, c’est rarement pour lui faire des câlins.

En tant qu’ancien prof, aussi, j’ai une pensée fraternelle pour tous les collègues, en particulier ceux qui bossent dans les zones sensibles, et vont reprendre, loin des plateaux télés et des déclarations opportunistes, loin de l’hypocrisie et des larmes de crocodile, leurs cours le lundi de la rentrée. Ce n’est peut-être pas facile d’être flic dans les quartiers mais je ne souhaite à personne de devoir entrer dans une classe à Roubaix ou La Courneuve après une telle horreur et de se demander quel discours tenir. Parce que là comme ailleurs, et comme toujours, le prof sera toujours seul.

Comme Samuel Paty était seul.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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