Patrick Mandon défend Marsault, le dessinateur (très) incorrect régulièrement censuré.


Le monde connu ne veut pas disparaître. Le monde nouveau, mal défini, essentiellement moralisateur, espère réussir sa percée, puis son installation définitive. Il lui faudra moins de temps pour être aussi habile que son prédécesseur dans l’usage de la terreur molle et du mensonge tranquille. Et il n’empêchera nullement l’aspiration terminale par le grand vide de tous les atomes et particules compromis dans la survenue, puis dans la survie, de l’humanité.

Marsault ne devrait pas exister…

En attendant cet épisode bruyant et spectaculaire, nous pouvons nous consacrer à quelques divertissements. Ils ne sont pas tous recommandés par la nouvelle Conjuration des imbéciles, qui voudrait nous interdire ce qu’elle ne comprend pas. À un mécontent anonyme, dans la foule, qui lui avait lancé « mort aux cons », le général de Gaulle avait répondu : « vaste programme ! » On constate tous les jours qu’il n’a pas été appliqué.

Les dessins de Marsault agacent à ce point les membres de ladite conjuration, et dépassent si largement leur faculté d’entendement, que ceux-ci s’opposent systématiquement à leur publication dans un certain réseau social, plus sensible à leurs préventions de chaisières qu’au talent de ce remarquable et dérangeant illustrateur.

A lire aussi: Balthus, Schiele, Facebook : cachez cet art que je ne saurais voir !

Marsault ne devrait pas exister ! Il sera d’ailleurs puni d’exister. D’abord, il ne placera jamais un dessin dans les journaux favoris de la nouvelle bourgeoisie, dont le conformisme déguisé fonde la prospérité et les certitudes. Résolument hostile à la guerre ainsi qu’à tous les dictateurs possiblement monorchides1, elle manifeste une courageuse quoique lointaine opposition à Vladimir Poutine, ainsi qu’au fascisme rampant (Baygon vert) et volant (Baygon bleu). En outre, cette classe floue se montre défavorable aux signes ostensibles de religion et aux signes ostentatoires de piété dans les églises catholiques, aux névralgies dentaires et au sexisme patrimonial en voie d’érection ! Le chantier du temple de l’Ordre moral, encore en construction, est sévèrement gardé par les vigiles assermenté.e.s de deux galaxies, Correctitude et Conformitude, dont on peut observer l’interaction gravitationnelle par le pont de matière qui les relie. C’est là que se recrutent les intransigeant.e.s défenseur.e.s des échanges raisonnés de fluide sexuel, des sous-vêtements non-affriolants, des talons plats, de la ségrégation responsable2, et de l’entre-soi bio-éthique. Non, Marsault ne devrait pas exister.

…mais il existe

Or, ce paria existe ! Et il persiste à exprimer ses répugnantes exaspérations avec un talent reconnu par quelques-uns, mais nié par ses adversaires, lesquels lui préfèrent un style, qu’on définira ainsi : extrémiste des deux hémisphères du centre réunis, supérieurement représenté par l’un des plus fades éditorialistes de la presse quotidienne d’après-midi.

Marsault revient, et sa fréquentation est encore plus délicieusement insupportable ! Il s’était un peu éloigné. Les nouvelles ligues de vertu ont tenté de le décourager. Elles ont activé contre lui et son éditeur la solidarité des réseaux sociaux déjà nommés, elles ont suscité la hargne de leurs cerbères, qui l’ont exclu de la sphère républicaine, où devraient se confronter les idées et les hommes. Toutes ces créatures, mégères et cafards du Nombre et de la Vertu, que le camp du Propre qualifie de « vigies citoyennes », ont décrété que Marsault n’exprimait pas des opinions, mais qu’il commettait des délits. La basse besogne de ces supplétifs de la Censure 2.0 a entraîné son éviction, sa mise à l’index. Marsault est coupable, immédiatement après avoir été suspect.

La chorale des peu-pensants

Or, il faut juger Marsault sur pièces. Son dernier opus s’intitule sobrement Dernière pute avant la fin du monde : tout le programme d’un paysage d’épouvante, dont il convoque les figures et relate la dévastation. Il choisit dans l’humanité contemporaine des échantillons odieux, cruels, colonisés par la graisse, déformés par des effondrements de ptose. Son peuple sent le cadavre alcoolisé, ou la vieille sueur. Marsault est dessinateur, est-ce assez dire qu’il est un artiste ? Il est le contemporain effaré de faits regrettables, quand ils ne sont pas atroces. Ce jeune homme est né trop tard, non dans un monde trop vieux, mais dans un monde en ruine, qui veut des stylos non point à billes mais à balles. Il tombera peut-être dans le camp des réprouvés, mais il ne mêlera pas sa voix à la chorale des peu-pensants. Il a faim, mais ne cherche pas une place au banquet des moralisateurs ; sa voie est celle d’un loup solitaire, d’un coureur de la steppe à poil ras. Il va son chemin avec, sur les lèvres, une chanson dont les paroles et la musique agacent les pions du comportement, les censeurs proclamés, les imbéciles outrés, qui se scandalisent devant l’énorme remuement provoqué par ses détonations.

Marsault, armé de son seul talent, certes inconfortable, se défend avec son arme absolue : il sème la terreur parmi ses ennemis en les hachant avec son crayon, véritable marteau « de tort » (et de travers).

Il nous fait frôler des précipices, et l’on éprouve un vertige d’illustration : ainsi devant ce personnage à tête de molosse vêtu en nazi : « Quand tu habilles ton chien, c’est pour l’hiver » ; ou devant ces bonnes femmes très énervées, laides autant que véhémentes, vitupérant le machisme, et qu’un pet malencontreux lâché par l’une d’elles apaise lamentablement. S’il nous réserve de brefs instants de trouble adorable, tel ce plan coupé d’un joli ventre et de deux cuisses féminines, qu’habillent un jean raccourci au niveau du strict minimum charnel, d’où émergent un paquet de gauloise et une cigarette, c’est pour mieux distribuer ses coups avec force « breum », « bronk » et autres onomatopées annonciatrices d’un blast phénoménal. Surgissent de terrifiants exemplaires d’humanité qui s’affrontent, s’estropient, s’injurient avant de se livrer à d’autres carnages, exprimant l’ordure et le mépris à des vestiges de corps ensanglantés.

Ceci n’est pas une balle

Redisons ici que ses dessins ne peuvent être placés entre toutes les mains. Et répétons qu’un dessinateur ne saurait être assimilé ni à un psychopathe, ni à un terroriste, sauf exemple contraire. Ces deux dernières figurent du crime éventrent, égorgent, poignardent de vrais enfants, des femmes vivantes, des hommes réels. Marsault, quant à lui, anticipe seulement la dévastation et la peur, qui menacent l’existence de nos contemporains en ce début de millénaire, quand elles ne la règlent pas.

Réjouissons-nous, car une lueur d’espoir scintille dans ce bal des horreurs auquel il nous convie pour une dernière valse : on trouvera chez Marsault de précieux antidotes aux poisons de l’esprit contemporains. Grâce à cela, nous supporterons plus aisément les selfies « lèvres projetées » des candidates de la téléréalité, les déclarations d’amour universel symbolisées par deux mains jointes, les reprises au piano du tube de John Lennon Imagine par des concertistes lamentables, les petites bougies sur les trottoirs, les « on lâche rien », « vous n’aurez pas ma haine » et autres fadaises « citoyennes » d’une confondante niaiserie.

Enfin, dans les ultimes planches de cet ouvrage convulsif, Marsault se met lui-même en scène. Menacé d’être emporté au fond d’un abîme, il refuse l’aide que tente de lui apporter le fameux Eugène, son musculeux héros amateur de bière et de véhicule blindé. Un dialogue irréel se noue entre la créature, étrangement bienveillante, et son créateur, qui répond par le sarcasme et la malédiction. On s’aperçoit qu’il s’agissait d’un cauchemar. Mais sa dissipation ne met pas fin au tourment du jeune homme. La dernière image, énigmatique, annonce-t-elle une métamorphose3 ?

Lire la suite