Voilà, 2017 c’est (presque) fini. La guerre nucléaire américano-coréenne n’a pas eu lieu, le ciel a épargné la tête de ces maudits Britanniques Brexiters et l’Etat islamique a abandonné son fief moyen-oriental. Autant de raisons de bouquiner la conscience tranquille en piochant parmi les douze merveilles de papier que nous vous conseillons. De l’essai au roman, en voici pour tous les goûts.


L’homme surnuméraire, Patrice Jean, Editions rue Fromentin. C’est Elisabeth Lévy qui cause le mieux de cette fiction aux mises en abyme successives : « Si L’Homme surnuméraire est (…) un grand roman (dont le principal défaut est d’être trop court), c’est parce qu’il dévoile la comédie, comme disait Balzac, qu’il donne du sens à ce qu’y est sous nous yeux, mais que nous ne voyons pas. (…) Patrice Jean n’a pas besoin de pousser la réalité dans les orties, il la précède à peine. Combien de temps faudra-t-il, en effet, pour qu’un éditeur parisien se dise : « Il suffit de couper, dans une œuvre, les morceaux qui heurtent trop la dignité de l’homme, le sens du progrès, la cause des femmes », pour la rendre digérable par tous sans risque de froisser la moindre susceptibilité ?

Al Andalous, l’invention d’un mythe, Serafin Fanjul, L’Artilleur/Le Toucan. Vous croyez que l’Espagne musulmane fut le paradis sur terre ? Qu’avant l’Inquisition, « islam des Lumières », judaïsme et christianisme se faisaient des mamours en dissertant sur Aristote ? Pas de doute, le remarquable ouvrage de Serafin Fanjul est pour vous. Ce professeur d’arabe espagnol démonte plus d’un mythe à la minute, démontrant notamment la superficialité de l’héritage maure dans la péninsule ibérique…

L’Archipel des Solovki, Zakhar Prilepine, Actes Sud. La petite quarantaine passée, le plus connu (et talentueux) des écrivains russes contemporains délaisse un temps le front du Donbass, où il s’est engagé, pour signer un roman-fleuve sur le goulag. L’immensité blanche des Solovki lui a inspiré huit cent pages de toute beauté ancrées dans les premières années de l’Union soviétique. Sur les décombres d’un ancien monastère orthodoxe, zeks et tchékistes ébrèchent le mythe de la décence ordinaire. Plongée dans les eaux glacées du calcul communiste.

Jacques Pimpaneau, Le Tour de Chine en 80 ans, L’insomniaque. L’importance de certains livres s’avère inversement proportionnel à leur longueur. Dans ce récit à la première personne, le grand professeur de chinois Jacques Pimpaneau raconte une vie de rencontres (Antelme, Bataille, des Forêts, Dubuffet) et d’allers-retours incessants entre Paris et Pékin. Marre des clichés sur l’obéissance chinoise, le confucianisme et le culture de la hiérarchie ? Ce petit opuscule vous ravira. Cerise sur le gâteau de riz, la reconstitution d’une lettre d’adieux déchirante d’une jeune fille à un être aimé sur fond de Révolution culturelle arrache des larmes.

Tarr, Wyndham Lewis, Editions Pierre-Guillaume de Roux. Peintre et écrivain de génie, l’éternel dandy Lewis (1882-1957) méritait bien une expo à Manchester. Si la majeure partie de son oeuvre reste à traduire en français, son grand roman Tarr ramasse en trois cents pages une peinture de la bohème parisienne des années 1920, une relation père-fils incestueuse par femme interposée et un duel digne des grands romans russes.

Béni soit l’exil !, Vladimir Dimitrijevic et Gérard Conio, Editions des Syrtes/L’Âge d’homme. Rares sont les livres d’entretien qui se dévorent comme des romans. Le dialogue entre le grand éditeur helvéto-serbe Vladimir Dimitrijevic  et son complice Gérard Conio est de ceux-là. De la naissance de l’Âge d’homme à ses méditations sur le Jugement dernier, « Dimitri » n’élude aucun sujet, nous livrant ses réflexions sur l’exil, le sacré, le communisme, l’Occident libéral et les rapports de l’art au pouvoir. Époustouflant d’intelligence et de profondeur.

L’Art des interstices, Pierre Lamalattie, L’Editeur. Encensé par Zemmour, le nouveau roman de notre ami a captivé Elisabeth Lévy mais aussi Jérôme Leroy, notre rédac’ chef culture, auteur de cette belle exégèse : « Dans un sens, si l’on s’était rencontrés au bord de la Creuse, de la Sèvre niortaise ou de n’importe quel autre cours d’eau, j’aurais été beaucoup plus réticent. » Tout Lamalattie est là, dans cet understatement constant, qu’il s’agisse de raconter une réunion de parents d’élèves ou une visite à la FIAC, au Grand Palais. »

Faux départ, Marion Messina, Le Dilettante. Une fois n’est pas coutume, ce premier roman a enthousiasmé l’ensemble de la critique, Causeur compris. Dans ces tribulations d’une jeune fille d’aujourd’hui, Jérôme Leroy reconnaît des réminiscences de Perec, Les Choses et Un homme qui dort ayant été métamorphosés par la crise.

Œuvres 1 et 2, Georges Perec, La Pléiade. C’est bien simple : à quinze ans, je ne lisais pratiquement que Georges Perec, Romain Gary et Albert Cohen. Quinze ans plus tard, ce brelan ne me paraît pas avoir rétréci au passage du temps, bien au contraire. Que le génie de l’OuLiPo (qu’on ne saurait réduire à ses exercices de style) entre enfin au Pléiade n’est que justice. Entre Kafka et Flaubert, La Vie mode d’emploi, W ou le souvenir d’enfance et la trop méconnue Boutique obscure n’ont pas pris une ride.

La droite buissonnière, François Bousquet, Editions du Rocher. Zemmour-Buisson-Villiers : le triangle infernal de la « droite hors-les-murs », s’il n’a pas accouché d’une candidature à la présidentielle, a nourri bien des fantasmes. Mille coudées au-dessus des échotiers de boulevard qu’on appelle journalistes politiques, l’excellent François Bousquet décortique le logiciel Buisson dans un exercice d’admiration qui ne vire jamais au panégyrique. Cette brillante vivisection d’un idéologue diabolisé dresse le portrait d’une France conservatrice occultée. Et dire qu’après l’avoir si longtemps dénigrée, certains politicards voudraient aujourd’hui la trousser…

Les leçons du Vertige, Jean-Pierre Montal, Editions Pierre-Guillaume de Roux. Biographe de Maurice Ronet, le passionné de rock Jean-Pierre Montal revient à ses racines stéphanoises. Le Vertige, c’est cette boite ringarde des années 1980 du Saint-Etienne by night qui a défloré tant de jeunes qu’on appelait pas encore périphériques. Dans cette histoire de frères et de fils qui ne se parlent plus, le décrochage d’une ville entière accompagne l’errance de certains personnages, ballottés entre deux nihilismes : l’immersion dans le monde marchand ou le refuge dans une utopie anti-technicienne. Rassurez-vous, contrairement à mon laïus, c’est drôle et mordant !

Les rien-pensants, Elisabeth Lévy, Editions du Cerf. Last but not least, notre chère Elisabeth provoque la grande peur des « rien-pensants » dans son dernier opus. Vous la retrouverez fidèle à elle-même, avec du souffle, de l’esprit, du style et cette bonne dose d’humour sans laquelle la vie serait terne. Mais abrégeons la louange, vous allez croire que je demande une augmentation !

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