A l’ère de la post-vérité, un récit commun unifié par la Raison n’est plus possible. Les réseaux sociaux devaient être les outils d’émancipation de l’individu connecté. Hélas, ce Far West virtuel est livré aux fabricants de bobards et aux minorités lyncheuses. Les Etats n’arrangent rien en tranquant la haine et les « fake news » au nom du Bien…


 

C’est un changement insidieux, qu’on ne voit pas opérer et qu’on peine à décrire. Il ne se manifeste pas par des événements susceptibles de nourrir des « unes » et des « éditions spéciales », mais par une foultitude de petits faits. Le plus inquiétant est que les Français ne le mentionnent jamais parmi leurs sujets d’inquiétude. Nos libertés les plus fondamentales sont menacées, à commencer par celle de penser et de publier nos pensées – l’une n’allant pas sans l’autre et les deux étant la condition de toutes les autres. Et soit nous ne le voyons pas, soit nous le voyons et nous nous en fichons, plus soucieux de vivre riches, ou en tout cas de parvenir à un niveau estimé « normal » de consommation, que de vivre libres. La perte de notre autonomie intellectuelle nous importe moins que celle de notre pouvoir d’achat, devenu le critère de la vie bonne à tous les échelons de la société. En somme, nous n’écrivons plus le nom « Liberté » que sur nos cahiers d’écolier. Et il n’y aura bientôt plus de cahiers d’écolier.

"Grève pour le climat" des collégiens, lycéens et étudiants à Toulouse, 24 mai 2019. Photo : Alain Pitton/NurPhoto/AFP
« Grève pour le climat » des collégiens, lycéens et étudiants à Toulouse, 24 mai 2019.
Photo : Alain Pitton/NurPhoto/AFP

On dira qu’un petit tour dans une dictature nous remettrait les idées en place. Que, dans un pays où des manifestants ont pu bloquer des centres-villes 20 samedis d’affilée, le problème est plutôt qu’on peut dire et faire n’importe quoi. Bref, que ce n’est pas l’ordre, mais la pagaille qui nous menace. Sauf que la pagaille peut aussi être un prélude aux rappels à l’ordre. Certes, Emmanuel Macron ne va pas commencer à 40 ans une carrière de dictateur, mais pour Frédéric Rouvillois, lorsqu’il s’agit de restreindre la liberté de manifester, fût-ce au nom de ce bien commun qu’est l’ordre, la main du président ne tremble pas assez.

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Toutefois, c’est la liberté d’expression, prise en étau entre un nombre croissant de restrictions législatives et le politiquement correct, qui est aujourd’hui la plus en péril. Les attaques sont menées à plusieurs niveaux : par de multiples associations qui entendent faire respecter la susceptibilité de leur clientèle ou, comme le décrit Erwan Seznec, défendre une noble cause allant de la lutte contre la violence routière à l’enfance heureuse ; par les élus ou les gouvernants qui leur cèdent ; par les innombrables redresseurs de torts qui se pensent autorisés à exiger que leurs contradicteurs se taisent. La censure est à l’œuvre sur les nombreuses scènes qui constituent l’espace public, des universités, où d’éminents professeurs doivent employer l’écriture inclusive, aux palais nationaux, où on rêve d’un conseil de l’ordre qui dirait ce qu’est le bon journalisme. Or, face à ces incessantes demandes de nouvelles restrictions, beaucoup abandonnent le combat, préférant adoucir ou déguiser leur pensée que perdre leur boulot, leurs clients, leurs amis ou leur réputation. Seuls les bistrots semblent encore échapper à la surveillance de la police de la pensée. À condition de ne pas y être espionné par un crétin à smartphone – ou par Edwy Plenel.

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Pour autant, le terme « totalitarisme soft » employé par notre cher Mathieu Bock-Côté (dont Stéphane Germain recense l’ouvrage dans Causeur sous le titre « Le réac venu du froid ») n’est pas complètement satisfaisant, car il suggère qu’il y a quelque part un effroyable Monsieur No qui se serait mis en tête d’asservir l’humanité. Or, à quelques exceptions près, comme celle des Indigènes, aujourd’hui, Monsieur No porte un jean et des baskets, mange sans gluten et rêve de faire le bonheur de ses semblables. Il ne cherche pas à les endoctriner, mais à leur apporter la vérité. Monsieur No, c’est à la fois Zuckerberg, Macron, votre voisin. Et moi.

Pour comprendre la nouveauté de notre situation, un bref retour en arrière s’impose. La loi de 1881 qui garantit la liberté de la presse prévoit aussi la sanction de ses abus tels que la diffamation et l’injure. L’évolution des mœurs aidant, on pénalisera plus lourdement la haine des Arabes, des juifs ou des homosexuels. Fort bien. Avec la loi Gayssot, votée en 1990 dans l’excellente intention d’en finir avec le négationnisme, on passe à un autre registre. Pour la première fois, le législateur (qui, dans notre République bien tenue, met en musique la volonté de l’exécutif) se mêle de combattre les bobards en définissant une vérité objective. Cette rupture avec notre tradition libérale s’avère peu efficace, car les vérités objectives finissent toujours par apparaître à certains, constitués en réseaux de connivence plus ou moins vastes, comme des vérités officielles qui profitent aux puissants ou à qui vous savez.

Il s’agissait,

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Juin 2019 - Causeur #69

Article extrait du Magazine Causeur

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