Dès 1976, Sydney Lumet dénonçait l’info-spectacle dans un film prophétique, Network. Il ressort aujourd’hui en DVD.


Sidney Lumet fut un cinéaste engagé qui chercha tout au long de sa carrière  à démonter les rouages des institutions, qu’il s’agisse de la justice (Douze hommes en colère) ou de la police et sa corruption (Serpico).

La dictature de l’audimat

Avec Network, Lumet s’attaque à l’univers de la télévision et dénonce dès 1976 l’inféodation de l’information au spectacle, la dictature de l’audimat et du point d’audience. Présentateur du journal télévisé sur UBS depuis quinze ans, Howard Beale (Peter Finch) ne fait plus recette et se voit signifier son congé. Résigné et déprimé, Howard annonce qu’il se suicidera en direct lors de son prochain passage à l’antenne. Coup de tonnerre dans les médias et…gros succès d’audience. Beale retrouve sa popularité et Diana Christensen (Faye Dunaway), responsable de la programmation, lui offre carte blanche pour animer une émission où il devient, malgré lui, une sorte de prophète des temps modernes…

Network est un procès à charge contre le cynisme télévisuel qui était alors en train de se généraliser. Faye Dunaway incarne avec génie une responsable de programmation incapable de la moindre empathie, sorte de robot entièrement voué au culte du fric, de la popularité et de la réussite à tout prix.

Prêcher pour des convaincus

On pourra d’ailleurs reprocher à Lumet de transposer ces caractéristiques professionnelles un peu mécaniquement à la sphère privée et de faire de cette femme un monstre froid, très « masculine » dans sa manière d’envisager les relations amoureuses et incapable de s’engager ailleurs que dans son travail. L’opposition entre le « sage » William Holden qui constate la profonde déshumanisation en train de s’abattre sur le monde de l’information et le cynisme froid de Faye Dunaway est un peu schématique et ne convainc qu’à moitié.

Le problème de ce genre de films réquisitoires, c’est qu’ils prêchent généralement pour des convaincus. Network n’échappe pas toujours à cette règle et on pourra parfois lui reprocher un côté démonstratif. Et puisqu’on se trouve au rayon des « réserves », ajoutons que le scénario est à la fois très brillant mais un poil bavard lors de certaines scènes.

Quarante ans, toujours brûlot 

Ces quelques bémols posés, reconnaissons aussi que Network n’a pas perdu de sa puissance plus de quarante ans après sa sortie. La satire fait toujours autant mouche d’autant plus qu’à l’heure de BFM, des chaînes d’info en continu et de la mainmise des grands groupes financiers sur la presse, elle a regagné en pertinence. Ce n’est pourtant pas lorsqu’il dénonce la dictature du « spectacle », de la rentabilité et du fric-roi que Lumet est le plus original et on peut d’ailleurs imaginer que cette recherche du profit à tout prix, y compris en flattant les plus bas instincts des spectateurs, n’était pas nouvelle, même en 1976 et bien antérieure à l’invention de la télévision.

En revanche, le metteur en scène fait mouche lorsqu’il saisit une certaine mutation des comportements humains et l’avènement de ce que l’on n’appelait pas encore « la fin de l’Histoire ». Si Diana est un personnage passionnant, c’est moins par son côté cynique que par la manière dont elle se drape dans les oripeaux de l’anticonformisme et se veut « antisystème ». Elle imagine même une émission où seraient invités à collaborer les groupes communistes, radicaux voire terroristes : en échange de vidéos de leurs exploits (braquages, enlèvements…), ils pourraient développer leurs théories révolutionnaires et participer à l’élaboration de fictions les mettant en scène.

La victoire des multinationales

En 1976, l’Amérique sort du scandale du Watergate, de la guerre du Vietnam et la crise pétrolière marque le coup d’arrêt des belles utopies de la fin des années 60. Lumet montre très bien les mécanismes de récupération à l’œuvre : les idéologies étant sur le point de s’effondrer, elles deviennent objets spectaculaires à monétiser. Là où le film reste visionnaire, c’est moins dans sa critique finalement assez classique du « show business » que dans cette manière de prédire (le bloc soviétique existait encore à l’époque !) la victoire des multinationales sur les nations et les peuples. Certains passages annoncent clairement la globalisation financière de cette « mondialisation » qui a rendu exsangue notre planète. La télé alors n’est plus qu’un symptôme parmi d’autre d’un capitalisme rendu fou et d’une réification globale de l’humanité.

Lorsque Howard Beale se rend célèbre en invitant les spectateurs à ouvrir leurs fenêtres et à crier des paroles révoltées, il devient immédiatement « l’idiot utile » d’un système qui l’assimile immédiatement et en tire profit. La preuve, une fois de plus, que « le médium est le message » et que tout peut être récupéré pour quelques points d’audimat, y compris le meurtre et les actes terroristes.

La charge n’est pas toujours légère mais si Network reste un film important, c’est moins pour sa « dénonciation » que pour la manière dont il analyse les rouages d’un monde en train de se mettre en place. Ce monde dans lequel nous vivotons désormais…

Network (1976) de Sidney Lumet avec Faye Dunaway, William Holden, Peter Finch, Robert Duvall (Editions Carlotta Films)

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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