En même temps que le président de la République pose en chantre des libertés, il se fait l’acteur de leur amoindrissement! L’idée d’un conseil de l’ordre des journalistes qui resurgit atteste d’un penchant affirmé de la Macronie d’atteindre aux libertés. De l’offense au chef de l’Etat ressuscitée à la loi anti-casseurs – qui est une loi anti-gilets jaunes -, Emmanuel Macron piétine nos principes fondamentaux. 


En même temps, une fois de plus ? En même temps qu’Emmanuel Macron trouve, devant les parlementaires réunis en Congrès le 8 juillet 2018, des accents lyriques pour célébrer « cet ordre républicain auquel nous croyons », dont « la vocation » est « d’enraciner sa force dans [la] liberté civique quand trop d’observateurs voudraient nous faire croire qu’il n’est de puissance que par […] le recul des libertés, par l’affaiblissement des droits », en même temps, donc, que le président se proclame le chantre des libertés, il se fait l’acteur de leur amoindrissement et de ce « recul » qu’il dénonce par ailleurs. « L’acteur », et pas simplement le complice ou le spectateur, dès lors que sous la Ve République, la loi – dont dépendent, selon l’article 34 de la Constitution, les « garanties fondamentales accordées aux citoyens pour l’exercice des libertés publiques » – est initiée par le gouvernement du président avant d’être adoptée au Parlement par la majorité du président. En bref, la loi est entre ses mains ; or, comme il influe également sur la manière dont cette loi sera mise en œuvre par l’administration et la police, et même, sur le parquet et le Conseil constitutionnel, on peut dire que c’est de lui que dépendent au fond les mouvements de flux ou de reflux qui affectent les libertés des Français[1]. Jupiter est bien le maître du jeu.

Entouré du ministre de l'intérieur Gérard Collomb et du porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, Emmanuel Macron sige devant les caméras la loi antiterroriste, palais de l'Elysée, 30 octobre 2017. Photo : Christophe Ena / POOL / AFP
Entouré du ministre de l’intérieur Gérard Collomb et du porte-parole du gouvernement Christophe Castaner, Emmanuel Macron sige devant les caméras la loi antiterroriste, palais de l’Elysée, 30 octobre 2017.
Photo : Christophe Ena / POOL / AFP

Totem et tabou

À cet égard, l’un des indices les plus parlants est peut-être la manière dont le président Macron va s’acharner à faire respecter, non seulement sa fonction, mais aussi sa personne, ou plutôt, ce qui semble tout particulièrement intéressant, son effigie : la représentation matérielle de son visage, totem de la République. Le problème, sur un plan juridique, vient de ce que l’article 26 de la loi de 1881 relatif au délit d’offense au chef de l’État – texte qui permettait jadis de sanctionner lourdement toute caricature un peu acerbe, et qui fut utilisé à plusieurs centaines de reprises sous De Gaulle –, a été abrogé par une loi du 5 août 2013, que Macron connaît d’autant mieux qu’il était à l’époque secrétaire général adjoint de l’Élysée. Alors, comment empêcher d’agir les mauvais drôles qui voudraient porter atteinte à la représentation physique du successeur du Général ? En la matière, l’imagination de l’administration, implicitement chargée d’assurer le respect de la Sainte Face, force l’admiration.

L’un des premiers « attentats » recensés a eu lieu lors d’une manifestation à Nantes, le 7 avril 2018, lorsque l’on s’avisa de pendre un mannequin en carton sur lequel on avait collé la photographie du président. Aussitôt, le ministre de l’Intérieur parle d’« appel au meurtre » et confie l’enquête à la P.J. Le 21 décembre 2018, à Angoulême, cette fois, les gilets jaunes reproduisent le sacrilège en décapitant un pantin à l’effigie du président. Le lendemain, dans un communiqué solennel, la préfète de Charente condamne « des faits portant gravement atteinte tant à la personne qu’à la fonction du président de la République », tandis que le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, chevalier sans peur (du ridicule) et sans reproche (de manquer à l’obséquiosité), parle d’un acte « lâche, raciste, antisémite, putschiste ». Heureusement, les trois criminels sont rapidement retrouvés et mis en examen le 30 décembre pour « provocation d’atteinte à la vie non suivie d’effets », délit passible de cinq ans de prison selon l’article 24 de la loi de 1881.

Peu importe que le délit d’offense au chef de l’État ait été condamné par la Cour européenne des droits de l’homme avant d’être abrogé en 2013, on peut toujours se débrouiller… C’est ce que l’on fait en janvier 2019, lorsque l’on découvre avec horreur sur internet un photomontage dans lequel le visage du président, l’air franchement pas commode, remplace celui d’Augusto Pinochet en uniforme, assis au milieu de ses colonels, dont les visages ont été remplacés par ceux de Christophe Castaner et d’Édouard Philippe. Comme dans les cultures primitives, l’image, c’est la personne : en latin, le mot persona signifiait le masque de l’acteur. Au IVe siècle, « lorsque les ariens eurent défiguré et brisé les statues de Constantin, ses courtisans s’efforcèrent d’exciter sa colère en lui disant : “Voyez comme ils ont couvert votre front de fange, comme ils l’ont défiguré”. Mais en vain essayèrent-ils de transporter à sa propre personne l’outrage fait à ses emblèmes, à des objets qui le représentaient ; cette tentative parut au sage et vertueux empereur une flatterie trop grossière[2]. » En 2019, ne faisant ni une ni deux, l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information (OCLCTIC) aurait exigé de Google que l’image en question soit supprimée. Dernier exemple en cours : l’épidémie de décrochage de portraits présidentiels dans les mairies

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Juin 2019 - Causeur #69

Article extrait du Magazine Causeur

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