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Photographie: le New York chatoyant d’Harry Gruyaert


C’est un superbe album que les éditions Atelier EXB font paraître, consacré aux photographies de New York du très grand Harry Gruyaert. On connaissait déjà l’œil nomade de ce photographe belge vivant à Paris, et qui a œuvré dans des pays fort divers, aussi bien le Maroc que l’Irlande ou encore l’Inde… Harry Gruyaert est revenu souvent à New York, pour en photographier la couleur urbaine si reconnaissable. Cet album propose des clichés pris sur la période allant principalement de 1982 à 2017. C’est surtout à Manhattan que Gruyaert s’est baladé, et un peu à Brooklyn dans les années 2000. Le résultat est là, éclatant, vibrant, haletant. La ville surgit de la lumière, une ville de New York criblée de lignes architecturales qui s’élancent vers le ciel, ramenant l’homme à sa juste proportion d’insecte. Gruyaert arrive à rendre, avec un parfait sens des équilibres, ou des déséquilibres plutôt, la modernité de New York.

Les commentaires de Cédric Klapisch

La bonne idée est d’avoir demandé au réalisateur Cédric Klapisch d’écrire la préface et les vignettes de cet album. Klapisch aime la photo, lui-même en fait, on peut voir son travail sur son site Internet. Son activité de photographe a fait l’objet de plusieurs expositions, notamment « Paris-New York » en 2014. Car Klapisch est lui aussi un amoureux de Big Apple. Comment ne pas l’être ? C’est une ville qui ne laisse personne indifférent. Depuis le milieu du XXe siècle, New York est devenue la capitale culturelle de la planète, rassemblant des artistes venus de tous horizons. J’aime à penser que c’est grâce au caractère particulier de New York que l’ironie du Pop Art a pu se développer outre-Atlantique. Et combien d’autres avant-gardes… Quantité d’expressions artistiques, et même le rap, qu’il ne faut pas négliger, sont nées dans cette ville. Pour ce qui est du domaine de la photographie, qui nous occupe ici, New York représente une pépinière essentielle. 

Manhattan, 1972 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

New York, ville du chaos

Cédric Klapisch l’écrit : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. » Ceci apparaît fort bien dans les photographies de Gruyaert : « En feuilletant les pages de ce livre, ajoute Klapisch, vous aurez la même sensation qu’en marchant dans une rue de New York. » Nous sommes bel et bien dans la « capitale mondiale du contraste… » Les images de Gruyaert illustrent cet état de fait, en montrant uniquement des scènes de rue. On a l’impression qu’il a laissé son appareil photo ouvert et qu’il a appuyé sur l’obturateur au hasard. D’où un désordre apparent qui, néanmoins, se recentre rapidement par la fascination qu’il inspire. On sent une âme, un être humain, derrière ces images « objectives » qui expriment en réalité un point de vue sur le monde. La solitude de la grande ville est montrée de manière implacable, comme si aucune relation entre les corps n’existait plus. Il y a un manque, qui crée un suspense, une angoisse, comme au cinéma, et qui trouble durablement celui qui feuillette cet album.

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New York, vestige d’un monde englouti

Je dois avouer que, moi aussi, je suis fasciné par New York. Parmi les artistes qui peuplent ma mythologie personnelle, beaucoup m’évoquent cette ville, comme Marcel Duchamp, à qui d’ailleurs le MoMA consacre actuellement, jusqu’au mois d’août, une rétrospective importante. Certains musiciens aussi me rappellent New York, comme John Lennon, New-Yorkais d’adoption. Dans les années 70, il a marqué cette ville de son empreinte minimaliste-conceptuelle, grâce à sa femme et égérie Yoko Ono. C’est Yoko Ono qui a incité Lennon à passer du statut d’ex-chanteur des Beatles à celui de compositeur quasi avant-gardiste. Une évolution remarquable, que New York, là aussi, a favorisée grandement, et dont on peut se rendre compte en écoutant les disques de Lennon composés en solo. En 1980, hélas, Lennon se fait assassiner par Mark Chapman, dans sa résidence du Dakota sur Central Park. Cet événement retentissant coïncida avec la fin d’une époque où chacun vivait en accéléré.

Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Madison Avenue, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

Une époque révolue

Harry Gruyaert a donc photographié le New York qui est sorti des années 70, un New York de la survie. Tout peut disparaître, mais au moins New York demeure. La ville qui ne dort jamais n’a pas cessé d’être ce bateau ivre rimbaldien aux couleurs criardes, choyé par les artistes. Par sa propension à générer des métaphores, New York symbolise la poésie moderne qui s’incarne dans la masse. Je citerai par exemple, de Rimbaud toujours, ce passage qui m’évoque une expérience personnelle de communion avec un New York fantasmé en « Poème » : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » New York comme expérience rimbaldienne ? C’est à quoi nous amènent, si l’on veut, des photographies saturées de couleurs vives comme celles de Gruyaert.

À la fin de l’album de Gruyaert, il y a une série de clichés très beaux. Pris la nuit, entre chien et loup, ils semblent absorber l’ombre qui descend sur la ville, transformant celle-ci en une zone de civilisation désaffectée. Gruyaert associe ici la couleur, dont il est un maître incontesté, à cette ombre contagieuse qui couvre l’image d’un halo noir et mélancolique. Cette vision, parmi d’autres, restera dans l’esprit du lecteur, et fera sens pour lui, je crois. Dès qu’on touche à New York, ainsi que l’avait montré le philosophe Jean Baudrillard, on parle de notre futur, comme si photographier cette ville extraordinaire revenait à faire acte de prophétie, entre autres…

Harry Gruyaert, New York. Textes de Cédric Klapisch. Éd. Atelier EXB. 197 pages.

New York

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Jean Baudrillard, Amérique. Éd. Grasset, 1986. Réédité au Livre de Poche, collection « Biblio essais ». 125 pages.

Amérique

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«Déclaration de la personne»: la lancinante rancœur d’Elfriede Jelinek

Elfriede Jelinek n’en finit plus de vomir son pays. Quitte à lasser un peu!


Presque octogénaire, Elfriede Jelinek reste une jeune fille enragée. De toujours enragée contre son pays, l’Autriche, contre l’Etat, contre le FPÖ, le parti d’extrême droite autrichien, contre le capital, contre le passé, le présent, l’avenir, contre un antisémitisme qu’elle suppose toujours latent chez les Germains, contre la bestialité de leurs ancêtres, collectivement impliqués dans l’avilissement nazi, contre les stratagèmes des puissants et des riches pour échapper à la loi commune, contre sa propre violence libidinale (cf. La Pianiste, adapté comme l’on sait au cinéma par Michael Haneke, avec notre Huppert nationale dans le rôle-titre), bref enragée contre à peu près tout. La littérature comme exutoire: une orgie verbale imprécatoire, à la noirceur dissonante, – Jelinek est accessoirement musicienne – c’est là sa marque de fabrique.  

Cynisme sardonique

En 2004, à contre-cœur, elle accepte du bout des lèvres la consécration du Prix Nobel de littérature, et le pactole qui va avec, mais en pestant parce que l’un et l’autre auraient dû revenir plutôt à Peter Handke. Et sans consentir à faire route pour Stockholm: Madame est une solitaire ; elle souffre d’agoraphobie.

Il y a dix ans, la femme de lettres à scandales est ciblée par un contrôle fiscal. C’est en Autriche, son pays natal, qu’elle déclarait ses impôts. Mais, épouse d’un Bavarois, elle itinère entre Vienne et Munich: le fisc allemand la soupçonne de dissimuler son lieu de résidence principal. Affaire finalement classée sans suite. De cette enquête somme toute banale, Jelinek tire la matière d’une diatribe montée comme une mayonnaise, logomachie délirante, où l’accusée passe tous azimuts à l’attaque, sur le mode sarcastique: édité en Allemagne en 2022 sous le titre Angabe der Person, le roman Déclaration de la personne nous arrive quatre ans plus tard en traduction française.

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Quitte à verser dans un cynisme sardonique, Elfriede Jelinek ouvre toutes les vannes du ressentiment, fût-ce contre elle-même, convoquant la mémoire des membres de sa famille d’industriels disparus dans les camps de la mort: « ma tante, qui s’appelait vraiment Topf, même Sontag et Topf, les deux sont vrais, j’ai oublié pourquoi, elle l’a même vu à Auschwitz: le four qui allait l’engloutir portait le même nom qu’elle! Je ne saurais dire combien de fois j’ai utilisé mes proches persécutés pour nourrir mon orgueil, combien de fois je me suis hissée sur leurs épaules pour gonfler ma stature, combien c’était absurde et l’avait toujours été. Peu importe, il faut que ça sorte, encore et toujours, je suis une propagatrice de germes et gagnerait à rester chez moi, et c’est ce que je fais en écrivant cela ». Et de se débonder dans une coulée de fiel ininterrompue, vertigineuse, incantatoire, passant du coq à l’âne, à travers des formulations souvent sibyllines qui charrient la palette incandescente d’un réquisitoire adressé tout uniment au capital mondialisé, au blanchiment d’argent qu’il autorise, aux grandes fortunes bâties sur la fraude, aux banques, à l’Etat, aux hypocrites mœurs viennoises, au fisc inquisitorial, aux complotistes de tous bords…

Tourner la page

« J’essaie de retenir de toutes mes forces le monstre indomptable de ma langue », reconnaît l’auteur, non sans humour. Mais c’est plus fort qu’elle: sa colère vomit de la phrase, de la phrase, encore de la phrase… Chez un Thomas Bernhard (1931-1989), son génial compatriote, dramaturge comme elle et devancier dans le règlement de compte métaphysique, le ressassement se cristallisait dans la poussée exacte, alentie, maniaque de la narration. Jelinek, elle, sait prendre comme nulle autre le lecteur en otage de sa lancinante, provocante rancœur: « j’oublie si facilement ce dont vous vous souvenez, c’est la leçon personnelle que j’ai tiré de mon pays, c’est pourquoi je ne cesse de l’écrire, pour m’en souvenir ». Pourra-t-elle jamais tourner la page? Avec la mort, probablement.

A lire: Déclaration de la personne. Roman d’Elfriede Jelinek. 235 p., Editions du Seuil, 2026.

Déclaration de la personne

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Nathalie Baye, toutes les femmes de notre vie

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La France pleure la disparition de l’une de ses actrices les plus populaires, à l’âge de 77 ans


Le propre d’une grande actrice, populaire et élitiste, si proche et si lointaine à la fois, belle et mystérieuse, c’est de propager une onde sur plusieurs générations. D’englober des époques différentes. D’incarner la femme française dans ses pleins et ses déliés, sans caricature, ni fausseté. D’approcher cette sincérité si difficile à capturer. De transmettre l’émotion, le rire, la passion, le drame avec une évidence palpable, vibrante, pénétrante. Nathalie, c’était une évidence. Notre évidence. Son visage, son allure, sa voix, ses gestes, ses fissures et son courage nous étaient tellement familiers qu’elle faisait partie de notre imaginaire. Nathalie, c’est, c’était notre cinéma intime, charnel, palpitant ; elle était un jour entrée dans notre intimité, on lui ouvrirait désormais notre cœur et nos bras. Notre affection lui était éternellement acquise.

Toujours juste

Nous avions avec elle une connivence polie, l’admiration de tous les instants, la conviction que cette actrice serait toujours juste dans son jeu et dans sa prise de parole, dans sa réserve et son éclat, dans son charme naturel et même dans ses débords. Cette justesse réservée aux plus grands, secret de quelques-unes seulement, était une combinaison rare. Une alchimie qui ne s’apprend pas dans les cours d’art dramatique, une présence faite de fluidité et de rupture, un érotisme tellement feutré qu’il vous serre la gorge, une vague nostalgique qui vous emporte dans les songes. Nathalie Baye comprimait les sentiments et les délivrait avec une sensibilité extrême. Parfois, il est inutile d’expliquer les choses, de rechercher les connexions invisibles, d’intellectualiser la confusion provoquée par l’aura d’une actrice. Avec Nathalie, nous perdions nos moyens.

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Elle nous inspirait la crainte de ne pas être à la hauteur et l’envie de la protéger. Les réalisateurs ont compris que son corps multiple était traversé par des poussées contraires, ce qui la rendait unique, inaccessible et obsédante à l’écran. Nathalie, comme avant elle, Annie Girardot, transformait, par sa seule présence et son irradiation, les femmes du quotidien en héroïnes grecques. Nous ne regardions plus de la même façon la mère au foyer, l’institutrice du village ou la prostituée de la gare… Grâce à Nathalie, toutes les femmes exprimaient une intensité maximale insoupçonnable.

Un peu stricte

Nathalie nous a décillés, elle nous a appris à aimer différemment, elle aura fait l’éducation sentimentale des hommes nés dans les années 1970. Nathalie, c’est aussi le miroir, l’entonnoir de notre pays, sa filmographie fait la jonction, le lien entre des mondes parallèles, de la tristesse essoufflée du septennat VGE, ce bonheur un peu compassé qui attend un événement pour muer, à la globalisation à marche forcée des années 1990 et 2000, en passant par la radicalité clinquante et modeuse des années 80. Nathalie Baye, dans la juxtaposition de ses personnages, avançait comme tous les Français dans le brouillard, entre espoir et coups du sort, entre une histoire d’amour avec Johnny, l’arrivée de la petite Laura et la consolidation d’un destin d’actrice. J’ai aimé passionnément Nathalie à la jointure des années 70 et 80, son carré blond ondulant, ses vestes de tailleur un peu strictes sur un tee-shirt blanc, son innocence explosive, son humilité qui était d’une puissance dévastatrice. Nathalie était phénoménale dans l’éclosion, dans l’émancipation ; de l’invisibilité au rayonnement, elle était la voix des femmes. La période allant de Monsieur Papa en 1977 à Rive droite, rive gauche en 1984, de Truffaut à Leterrier, de Chouraqui à Bob Swaim, nous la restitue pleinement dans cette lente mutation. Nathalie est sobre et élégante dans cette trentaine si vacillante où l’on tente de se construire maladroitement. Nathalie n’est jamais aussi désirable que dans la comédie Je vais craquer sortie en 1980, elle était le contre-poids à la beauté dévorante, carnassière, de son amie Maureen Kerwin. Dans ce film drôle et sociologiquement instructif, Nathalie Baye déploie sa gamme de sentiments en mouvement. Elle était virtuose en variations chromatiques. Nous vivrons encore longtemps avec la délicatesse de Nathalie en tête. Ce matin, je sais que je ne reverrais plus Nathalie au bras de sa fille dans les rues de Saint-Germain-des-Prés.  La croiser était une contorsion du temps réel, fugace et provoquant chez moi de fortes palpitations.


Les tendresses de Zanzibar

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Grandeur nature

Vivre, c’est sentir ! Aux âmes amples et généreuses, il faut un «sentiment de la nature», fruit d’une curiosité amoureuse pour les plantes, les bêtes et les paysages. Une exposition des ciels de Paul Huet et une autre des herbiers de Rousseau nous rappellent que l’écologie véritable est le contraire de notre insensible décompte du CO2.


Pour fêter sa réouverture, le Musée de la vie romantique nous convie à la contemplation des ciels du peintre Paul Huet (1803-1869), un proche de l’artiste Ary Scheffer qui vécut dans cette maison-atelier du 9e arrondissement de Paris. Avec le romantisme, le ciel cesse d’être un décor d’azur piqué de nuages roses rebondis comme des joues d’angelot. La météorologie – orages, tempêtes, éclaircies – s’invite au royaume de la théologie ; le temps des émotions succède à celui des méditations ; les états atmosphériques reflètent nos états d’âme. Le ciel romantique est un morceau de nature, y compris de nature humaine : on y promène encore aujourd’hui un regard solitaire et inquiet, hérité de celui des Lumières et de la révolution industrielle, affûté par un autre siècle et demi de sensibilité collective. S’inspirant des peintres anglais John Constable et William Turner, Paul Huet substitue la physique du ciel à la métaphysique des cieux, et l’air devient paysage.

Le ciel nous gagne

Dans Le Plateau des Bruyères, à Sèvres (sans date), le ciel occupe plus de la moitié de la toile et ouvre sur un lointain bleu orangé vers lequel s’élance en rêve la silhouette qui nous tourne le dos. Les nuages sont insaisissables et mouvants au-dessus des arbres et de la figure humaine, enracinée comme eux, sur le plateau. Le bleu, le gris et le blanc moutonnent en une lumière vivante qui vient caresser la terre et imprime sur elle des ombres mobiles, bosselées par la bruyère. Dans Soleil couchant (1855), le ciel nous gagne : il s’est littéralement couché par terre et se reflète dans le plan d’eau comme dans un miroir, à côté des paysannes et de leur bétail. L’année de sa mort, Paul Huet peint Le Ciel entrouvert (1869), une œuvre qui annonce l’impressionnisme, ce moment où, dans la peinture, les impressions vont prendre le pas sur les émotions. Dans cette toile testamentaire, le ciel, la mer, les bancs de sable et les filets de pêche se fondent en échos de lumière naissante. Les travailleurs de la mer, pantalon retroussé et chemise rouge, sont de petites taches de chair et de sang qui ploient sous l’effort dans le vertige horizontal des éléments de l’aube.

« J’aperçus le ciel et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. » Paul Huet admirait Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). L’auteur de La Nouvelle Héloïse (1761) et des Rêveries du promeneur solitaire (1782) faisait partie de ses maîtres : « les émus, les passionnés ». Vers la fin de sa vie, entre 1771 et 1772, une trentaine d’années avant la naissance du peintre, Rousseau réalisait un herbier portatif pour son ami Charles-Joseph Panckoucke. Cet herbier – l’un de ses trois herbiers pédagogiques connus à ce jour – disparut en 1976 avant de resurgir lors d’une vente aux enchères, le 17 juin 2024, à Paris. Grâce à des dons privés, la Fondation auxiliaire du Conservatoire botanique de la Ville de Genève a pu acquérir les quatre-vingt-dix-neuf chemises d’herbier du Citoyen de Genève, avec son coffret en orme moucheté, sa cotonnade à rayures et son catalogue de douze pages manuscrites, présentés au public depuis février dernier à la bibliothèque du Jardin botanique. « Jamais la nature ne nous trompe », titre l’exposition, reprenant une phrase d’Émile ou De l’éducation (1762).

Un herbier de Jean-Jacques Rousseau, constitué entre 1771 et 1773. © ADER – Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras

Le goût de la nature s’apprend par la pratique

La botanique fut le refuge de Rousseau, « refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne [le] déterreraient pas ». Menacé d’arrestation et réduit à l’exil après la condamnation de l’Émile, il se persuada d’être devenu « le plus abhorré des mortels » voire « l’ennemi du genre humain », et se consola de n’avoir pas trouvé, dit-il, un seul homme qui n’ait pas rallié « la ligue universelle » menée contre lui, en herborisant et en écrivant sur la botanique : « tant que j’herborise, je ne suis pas malheureux ». Ce n’est pas par goût pour la nomenclature savante, celle de Tournefort ou de Linné, ni pour leurs vertus médicinales, que Rousseau aimait cueillir des plantes. Très critique envers les « nomenclateurs », qui ne font que « cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante sans rien connaître à sa structure », il souhaitait également sortir la botanique de son ornière pharmaceutique. « L’on n’ira pas chercher des guirlandes pour les bergères parmi les herbes pour les lavements » – autrement dit, ce qui est bon pour le corps, la « carcasse » comme il l’appelle, n’est pas bon pour l’imaginaire. Non, il aimait la botanique car il aimait à la fois « bien voir ce qu’il regardait » et contempler la nature.

A lire du même auteur: Restent les paysages

« Bien voir », pour Rousseau, signifie décrire. « Je suis observateur. Je suis le botaniste qui décrit la plante. » L’herbier de Genève, avec sa Digitaria sanguinalis, sa Veronica scutellata, et son Heliotropium arborescens, minutieusement fixés par des barrettes de cuivre à l’intérieur du cadre rouge tracé sur les chemises de papier chiffon, nous conduit aux Lettres sur la botanique que leur auteur écrivit entre 1771 et 1773 à Madame Delessert : racines, tiges, branches, feuilles, fleurs et fruits, Rousseau détaille avec clarté et plaisir cette nature minuscule qui le console de la nature humaine. Quant à la contemplation, elle est le maître-mot de la démarche rousseauiste. Au fond, nous dit-il, personne n’a besoin qu’on lui apprenne ce qu’est la fleur ou la beauté ; on le sait comme saint Augustin sait ce qu’est le temps jusqu’à ce qu’on le lui demande. « La rose est sans pourquoi » (Angelus Silesius). Contemplatif solitaire, Rousseau sut jouir de la beauté des paysages lors de rêveries qui furent autant de promenades à l’écart de la pensée. Plus que nul autre, il se sentit exister à travers elle, au terme d’une fréquentation assidue : contrairement aux idées reçues sur l’auteur de l’Émile – suffisamment contradictoire pour qu’on ne le caricature pas plus qu’il ne se charge de le faire lui-même –, le goût de la nature n’est pas inné et s’apprend par la pratique. On doit s’exercer à voir, à sentir et à juger du beau grâce à ce que l’auteur nomme, dans La Nouvelle Héloïse, « ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment ». Vivre, c’est apprendre à sentir.

Spécimens botaniques attribués à l’herbier de Jean-Jacques Rousseau. © ADER – Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras

Une invitation à l’émerveillement

Sait-on encore voir, sentir et juger de la beauté d’un ciel ou d’une plante ? Sait-on encore décrire et contempler la nature ? On apprend davantage à suspendre son jugement esthétique par crainte d’« essentialiser » et à préserver la nature plutôt qu’à la contempler. Nos enfants savent qu’il faut végétaliser les centres-villes, mais sont-ils seulement capables de distinguer un tilleul d’un platane ? On leur a dit en classe que les poissons absorbent les métaux lourds et les microplastiques, mais ont-ils vu un poisson de leur vie ? Biberonnés au changement climatique, certains d’entre eux n’ont sans doute jamais assisté au lever du jour ou rêvé devant un coucher de soleil. Cette évolution est récente. Les grands-parents de nos collégiens lisaient encore dans leur livre d’histoire de 6e que la mer, en Grèce, était « par beau temps d’un bleu sombre presque violet » ou, qu’en Égypte, la crue du Nil avait quelque chose « de réjouissant, de délicieux, de merveilleux » (Cours d’histoire Jules Isaac, 1957). Jean-Jacques Rousseau n’était pas si loin d’eux, lui qui voyait dans un lever de soleil « un spectacle si grand, si beau, si délicieux. » Aujourd’hui, la sensibilisation à l’avenir de la planète se fait, en général, au détriment de la culture de la sensibilité et l’éco-anxiété s’accompagne d’une certaine indifférence à la beauté. En général seulement, car d’autres voix commencent à se faire entendre. Parmi elles, notons celle de Vincent Munier (né en 1976), figure emblématique de la photographie animalière, dont le film Le Chant des forêts, sorti en salle en 2025 – quatre ans après La Panthère des neiges – est une invitation à l’émerveillement devant les vies minuscules qui peuplent toujours la nature, du Troglodyte mignon à la Bergeronnette des ruisseaux. Dans ce film documentaire, que toutes les écoles auraient dû aller voir, Michel, le père de Vincent Munier, raconte qu’un jour où il regrettait que le Grand Tétras n’habite plus nos montagnes, un oiseau de neuf grammes chantait devant lui et semblait lui dire : je suis là, moi, et tu ne me vois pas.

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Des ciels de Paul Huet à l’herbier de Jean-Jacques Rousseau, le visiteur se retrouve face à l’homme qui était alors face à la nature. Des paysages de lumière, d’air et de peinture romantique nous parviennent encore ; des plantes cueillies, séchées et répertoriées avec passion par Rousseau il y a deux siècles et demi nous arrivent intactes. La main de l’artiste et la main du philosophe botaniste, émouvantes toutes deux dans leur pratique assidue de l’éphémère, nourrissent notre regard sur le monde à l’heure où toute une rhétorique de la pureté pseudo-rousseauiste réinvestie dans le discours sur l’environnement parachève le mythe de la grandeur de la nature sans l’homme et de la misère ontologique de l’anthropocène. « Homme, ne déshonore point l’homme » (J.-J. Rousseau).

À voir

« Face au ciel, Paul Huet en son temps », Musée de la vie romantique, 16, rue Chaptal, 75009 Paris. Jusqu’au 30 août 2026. 
« Jamais la nature en nous trompe ». L’herbier de J.-J. Rousseau. Bibliothèque des Conservatoire et Jardin botanique de Genève (Suisse).
Le Chant des forêts, film documentaire réalisé par Vincent Munier, 2025.

Juive et collabo

Figure de la bourgeoisie juive parisienne, Louise Rachel Franck a été l’épouse de Fernand de Brinon, un ultra de la collaboration, et lui est restée fidèle toute sa vie. Un parcours contre-nature raconté par son fils, ancien résistant.


Jusqu’au bout. Elle l’aura suivi jusqu’au bout. Elle ? Lisette de Brinon (1896-1982), née Louise Rachel Franck, devenue Madame Ullmann – puis la comtesse, et enfin la marquise Fernand de Brinon.

Née dans une famille de la bourgeoisie juive et très patriote de la plaine Monceau, cousine germaine d’Emmanuel Berl, parente éloignée de Bergson, sœur d’Henri Franck – normalien prodige, protégé de Barrès, ami de Julien Cain et d’Henri Massis, et poète mort prématurément (1888-1912, tuberculose, sa poésie est publiée chez Gallimard).

Elle est même, par sa mère Lange, de la famille de la romancière trop sous-estimée Monique Lange (1926-1996), épouse de Juan Goytisolo, éditrice chez Gallimard, collaboratrice des Temps modernes et… très proche de Jean Genet, le thuriféraire des fedayin. Le monde est petit – et la haine des juifs équitablement répartie.

Elle fut surtout, donc, l’épouse de Fernand de Brinon – « cœur » de sa vie et du livre que consacra à cette « Juive honteuse » (sic) son fils Bernard Ullmann (1922-2008, journaliste et résistant, lui ; auteur d’une remarquable biographie de Jacques Soustelle, Plon, 1995).

Avec son premier mari, Claude Ullmann, elle tient salon et reçoit beaucoup de « beau linge » : Aragon, Drieu, Berl évidemment, Cocteau, la princesse Bibesco, Anna de Noailles, etc.

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Claude suit tant bien que mal, jusqu’au divorce (1934). Lisette a une liaison (puis se marie) avec Brinon, journaliste en vue, germanophile, auteur du premier entretien accordé à la presse française par Hitler. « Surtout, n’oublie pas que tu n’es pas Juif, tu es I-sra-é-lite », dit-elle à son fils.

Très vite, Brinon, qui a présidé le Comité France-Allemagne en 1935, devient l’homme qui a l’oreille des nouveaux maîtres du Reich. À Vichy, il est l’interlocuteur d’Abetz – qui représente Ribbentrop à Paris. Lisette s’est convertie, mais ses deux fils sont juifs.

Bientôt, Brinon devient le plénipotentiaire officiel auprès des autorités d’occupation, puis délégué général du gouvernement dans la zone occupée, avec titres d’ambassadeur et de secrétaire d’État. On ironise sur « l’ambassadeur de France à Paris ». Lors de sa fuite à Sigmaringen, Lisette le suit. De plus ou moins près : elle est « tolérée ». Aryenne d’honneur, comme la veuve d’Henri Bergson ou Maurice Goudeket, l’époux de Colette. 

Jusqu’à la fin, après le procès et l’exécution de Brinon, elle sera « fidèle ». Ullmann raconte ses derniers jours, les piles de Rivarol dans sa chambre ; son amitié amoureuse avec Benoist-Méchin (longtemps « rival » de Brinon à Vichy) ; sa nécrologie, rédigée par Roger Peyrefitte, autre ami, dans Rivarol. Extrait : « Elle était l’image transposée à notre siècle d’une de ces Françaises qui, au lendemain de la Révolution, où elles avaient perdu des êtres chers, donnaient encore une idée de cette époque où l’on goûtait “la douceur de vivre”. » 

Alors, Lisette : un naufrage ? Ou une (drôle de) vie ?

Un nuage de mélancolie

La Fin de la récré de Luc Chomarat est une fenêtre dans le temps. Un transport nostalgique dans les années 1980 qui ont fait sortir le protagoniste de l’insouciance.


Le nouveau roman de Luc Chomarat – grand prix de littérature policière en 2016 – pourrait ressembler à un roman sur les années 1970, où l’on serait heureux de ne pas entendre parler d’internet, de smartphones, d’écrans tactiles, de réseaux sociaux, de voitures électriques, d’islamo-gauchisme ou de DZ Mafia. La haine ne serait pas de la haine mais plutôt une volonté de s’en sortir sans écrabouiller l’autre. Ça ferait un bien fou, et ça nous prouverait que c’était mieux avant, même si c’était tout simplement différent.

La nostalgie des années 80

Le narrateur vit à Saint-Etienne, il est fils de prof, retrouve ses potes au bistrot, a pour seule ambition de monter un groupe de rock, vient de passer le bac, puis le permis, achète une 404, se prend pour Robert de Niro dans Taxi Driver, est fasciné par la fin du film, où le sang gicle. Il découvre Last exit to Brooklyn, de Hubert Selby Jr., disserte sur la mort, se demande ce qu’il pourrait faire au moment où l’adolescence se fait la malle et que la vie d’adulte angoisse un peu. Il y a le mouvement punk qui vit ses derniers feux. C’était destroy et sans promesse. Ça va changer avec l’élection de François Mitterrand. Ça fout les jetons à son père qui craint que la France ne bascule dans le Bloc de l’Est. On va surtout entrer dans les années où il faut faire du blé, très vite, avec des moyens techniques venus des États-Unis. Les années 80 sifflent La Fin de la récré, titre du roman de Chomarat. La fraternité s’efface avec un pincement au cœur, la 404 file à la casse, le père a un cancer. Bref, la vie apparaît fragile et la nostalgie entre déjà en scène. Le narrateur, doux rêveur, qui a décidé de taper à la machine son premier roman, se souvient : « J’ai pensé au petit train qui passait à la télé, ma mère qui posait le jus d’orange devant moi, passait peut-être la main dans mes cheveux. La vie semblait si limpide, alors. »

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Coup de foudre

Le texte de Chomarat aurait pu être un énième roman sur le temps qui passe, inexorablement. Mais il n’en est rien. Son tour de force, c’est de nous raconter une histoire d’amour, vraie, pure, qui finit par vous bouleverser avec un dernier chapitre très maîtrisé. Elle se nomme Aurore. C’est la plus belle fille du coin, bien sûr. Elle a de superbe yeux bleu-gris, des lèvres qui ressemblent à « deux gros oreillers de neige dans lesquels je me suis enfoncé comme si je pénétrais dans une image pieuse », précise le narrateur. Il résume : « (…) il y avait quelque chose de nouveau chez elle, quelque chose de moins brusque, elle donnait l’impression que des domestiques suivaient en portant ses malles. » Elle semble débarquer du siècle dernier – qualité irrésistible. C’est le coup de foudre.

Et ça va durer, malgré les absences, les malentendus, le service militaire, la trahison de la mère d’Aurore, la vie à deux, le manque d’argent, l’indécision du garçon, le volontarisme de la fille, tous ces trucs criminels contre l’amour. La musique de l’auteur nous envoûte, on a envie que ça marche, qu’Aurore soit synonyme d’espoir comme dans la pièce de Giraudoux. Alors quand on découvre le titre du dernier chapitre, on s’inquiète. « La rupture » indique que ça finit mal. Comme toujours. Mais la rupture n’est pas celle qu’on croit. Et le nuage de mélancolie demeure.

Luc Chomarat, La Fin de la récré, La Manufacture de livres, 352 pages.

La Fin de la récré

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Boualem Sansal: du cachot à l’Académie française, victoire amère d’une lucidité bafouée

Même si les deux affaires ne sont pas directement liées, il est frappant de constater que l’éditeur Olivier Nora reçoit aujourd’hui presque davantage de tribunes de soutien d’écrivains et d’intellos que n’en avait suscité le malheureux Boualem Sansal lorsqu’il était emprisonné dans les geôles algériennes. Peu avant le « scandale » Grasset, l’écrivain avait quitté Gallimard pour rejoindre cette célèbre maison d’édition.


En novembre 2025, Boualem Sansal sortait de prison en Algérie après plus d’un an de détention. Condamné pour avoir osé parler des frontières et de l’histoire, gracié du bout des lèvres par le président Tebboune, il refuse encore aujourd’hui d’accepter pleinement cette « clémence » et annonce vouloir poursuivre le régime devant la justice internationale. Trois mois plus tard, en janvier 2026, la France le reçoit à l’Académie française. Après vingt-sept ans de fidélité chez Gallimard, qui l’avait soutenu pendant sa détention, Boualem Sansal a rejoint les éditions Grasset en mars dernier. Ce transfert s’accompagne aujourd’hui du départ soudain d’Olivier Nora, le dirigeant historique de la maison. Le petit monde de l’édition, ce théâtre si prompt à capter les vents dominants, semble entré dans la tourmente.

Ce va-et-vient entre les geôles d’un régime autoritaire et les cercles les plus feutrés de l’édition parisienne n’est pas une simple anecdote biographique. C’est le symbole tragique d’un homme qui paie, depuis trente ans, le prix de ce que l’Occident feint encore parfois de découvrir : l’islamisme n’est pas une « dérive », c’est un projet politique totalitaire qui a déjà ravagé son pays et qui ronge lentement le nôtre.

Dès la décennie noire, alors que l’Algérie sombrait dans la guerre civile, Sansal, ingénieur devenu romancier presque par devoir, a vu venir la catastrophe. Il ne l’a pas décrite en termes vagues. Il l’a nommée : une idéologie qui instrumentalise la foi pour instaurer un ordre total, où la femme est voilée ou morte, où le juif est maudit, où l’intellectuel est une cible, où la pensée libre est un blasphème. Le Village de l’Allemand, Gouverner au nom d’Allah, 2084 : autant de livres qui n’étaient pas de la littérature d’anticipation mais des rapports de guerre. Il y décrivait, avec une précision glaçante, ce que nous appelons aujourd’hui les « territoires perdus », le séparatisme, la charia rampante, l’antisémitisme décomplexé et cette « atmosphère de fin de civilisation » qu’il dénonçait encore récemment, aux côtés de Philippe de Villiers.

On l’a traité d’islamophobe, de traître, d’agent de l’étranger ou encore de sioniste.

On l’a censuré chez lui, menacé partout. Et pendant ce temps, la France, l’Europe, regardaient ailleurs, préférant les incantations, le « pas d’amalgame » plutôt que d’écouter celui qui avait déjà tout vécu.

Aujourd’hui, en 2026, le décor a changé, mais pas le scénario. Les attentats se succèdent, des écoles ou municipalités semblent infiltrées, des quartiers échappent à la loi commune, et une partie de la jeunesse française semble parfois fascinée par le même obscurantisme qui a saigné l’Algérie. 

Pendant que Sansal croupissait en prison, certains ici continuaient de minimiser le danger. 

Son élection à l’Académie française sonne presque comme une revanche ironique : la République honore enfin celui qu’elle n’a pas su protéger quand il criait au feu.

À soixante-seize ans passés, Sansal n’a rien perdu de sa force. Il ne demande ni pardon ni reconnaissance. Il continue, simplement, à dire ce qu’il voit : l’islamisme n’a pas besoin de tanks pour conquérir ; il avance par la démographie, l’intimidation culturelle et la lâcheté des élites. Il l’a répété sans relâche : ce n’est pas l’islam des croyants qu’il combat, c’est l’islamisme des conquérants. Distinction essentielle, trop souvent noyée dans la mauvaise foi.

Sa trajectoire nous renvoie à une question cruelle : combien de voix faudra-t-il encore emprisonner, exiler ou assassiner avant que nous admettions que Sansal avait raison ? Son entrée à l’Académie n’est pas seulement un hommage littéraire. C’est un signal. La France, en l’accueillant, reconnaît implicitement que l’heure n’est plus au déni mais à la lucidité. Reste à savoir si elle aura le courage d’en tirer toutes les conséquences.

Boualem Sansal n’est plus un lanceur d’alerte solitaire. Il est devenu, malgré lui, un témoin vivant de ce que nous risquons de perdre si nous persistons à fermer les yeux. Son combat, de la prison algérienne au fauteuil vert, n’est pas terminé. Il ne fait que commencer pour nous.

🎙️ Podcast: Orban s’en va, le populisme reste

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Avec Harold Hyman, Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


La défaite de Viktor Orban représente-t-elle un grand revers pour le populisme en Europe? N’en déplaise à de nombreux commentateurs et politiques, il n’en est rien. Certes, l’ex-leader hongrois a bien compris et exploité le ressentiment populaire, notamment la déception par rapport à l’Union européenne. C’est à bon escient qu’il a répondu à l’inquiétude générale au sujet de l’immigration, et les mesures qu’il a prises à cet égard n’ont pas rencontré de vraie opposition de la part de Bruxelles.

Pourtant, le système Orban, la machine qu’il avait créée, était propre à lui et au contexte hongrois post-communisme. Très souvent, les différents souverainistes européens ont des points de convergence, comme à l’époque où le Groupe de Visegrád réunissait la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque. Mais en réalité, ces alliances sont conjoncturelles. Derrière elles se cachent des intérêts particuliers qui finissent toujours par s’affirmer. C’est ainsi que Georgia Meloni, en arrivant au pouvoir, s’est arrangé avec l’Union européenne. C’est aussi pour cette raison que le mouvement MAGA a du mal à prendre pied en Europe.

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Pendant ce temps Donald Trump a réussi à reprendre l’initiative vis-à-vis des Iraniens. Le cessez-le-feu entre Israël et le Liban a très clairement montré que traiter avec l’Iran et traiter avec ses proxies constituaient deux choses séparées. Si Trump parvient à mettre en oeuvre une vraie désescalade en confisquant la matière fissile des Iraniens et en ramenant la situation à celle, antérieure, d’une guerre froide, il pourra peut-être sauver suffisamment de sièges républicains au Congrès en novembre pour continuer à gouverner comme il veut.

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Les Européens se sont distingués jusqu’ici soit par leur inaction, soit par leur inconstance. Néanmoins, il y a une opportunité à saisir s’ils peuvent relancer leur industrie de la défense et leurs forces armées. Ils pourraient se présenter à l’avenir comme des alliés plus fiables que les Etats-Unis, ce qui pourrait intéresser, par exemple, les Etats du Golfe. Sauront-ils saisir cette opportunité? Aujourd’hui, un certain nombre de dirigeants se sont rencontrés à Paris – physiquement ou par visioconférence – afin de discuter d’un projet pour garder ouvert le détroit d’Ormuz. Il se peut que ce soit le début d’une renaissance européenne. Ou pas…

Le squelette dans le placard du wokisme

Idées. Wokisme et nazisme ont un point commun inattendu: leur détestation de la science, des Lumières ou de la raison. Analyse.


De la pseudo-science marxiste a la déraison wokiste

Durant presque un siècle le totalitarisme communiste a perpétré ses exactions criminelles qui provoquèrent la mort de millions d’individus et ruinèrent les nations qu’il opprimait, au nom de la pseudo-science marxiste de l’Histoire, le « matérialisme historique ». Selon Raymond Aron elle « expliquait tout avec une logique implacable et irréelle, disait la vérité du passé et de l’avenir, et garantissait la victoire finale ». Au cours du XXème siècle, cette imposture scientiste imposée comme absolument vraie et indépassable, intoxiquera  aussi bien les intellectuels que certains scientifiques. Pour les sectateurs du marxisme-léninisme, Lénine, Staline, puis Mao incarnaient « les plus hautes autorités scientifiques du monde » ! En réalité le marxisme que George Steiner a qualifié de « mythologie messianique », est saturé de présupposés philosophiques et moraux hérités du romantisme allemand, qui allait paradoxalement fournir le cadre intellectuel à l’idéologie nationale-socialiste. Dès 1939, l’historien Edmond Vermeil qui a élaboré dans son ouvrage L’Allemagne l’une des premières généalogies du nazisme, soulignait « qu’il est certain que les deux totalitarismes ont des rapports précis avec l’idéalisme romantique allemand ». Après le fiasco universel du communisme, les plus perversde ces rapports s’actualiseront dans le revirement stratégique des théoriciens de la « nouvelle gauche » post-marxiste (dont le wokisme est un avatar), qui renieront le « marxisme scientifique » pour engager une guerre culturelle contre les formes occidentales de pensée. Subvertir les notions de raison, de connaissance objective, de science, et de vérité, c’était frapper au cœur les fondements séculaires du modèle libéral capitaliste, bourgeois, démocratique et humaniste.

La filiation proto-nazie du wokisme: les anti-Lumières

Par cette inversion radicale des valeurs, ils vont paradoxalement réactiver à leur insu l’anti-rationnalisme, le relativisme, l’anti-humanisme, le nihilisme, ainsi que le culte de la violence théorique et politique, constitutifs des doctrines les plus régressives et pernicieuses du romantisme et du nazisme. Les thèmes corrupteurs de ces doctrines que l’historien oxonien Isaiah Berlin qualifia « d’anti-lumières » (antiAufklärung), ont été élaborés par les idéologues de la « Révolution Romantique » germanique (1790-1830). Ces idéologues menèrent une virulente offensive contre les principes de la raison instaurés par les penseurs des Lumières franco-anglaises (les pires étant pour eux Isaac Newton, John Locke, et Denis Diderot), et tous exprimèrent leur détestation de la science et des lois de la causalité naturelle. Comme l’a reconnu Berlin dans The Roots of Romanticism, « ce formidable mouvement détruira les notions mêmes de vérité et de validité en tant que telles, et instillera pour trois siècles le poison de la misologie au cœur de la conscience européenne ». Il inspirera le nihilisme corrosif de Frederic Nietzsche, qui deviendra le philosophe de court des nazis avant de subjuguer la gauche intellectuelle. Après la Seconde Guerre mondiale, cette contre-culture extravagante initialement portée par les penseurs de la droite européenne la plus réactionnaire, sera réactualisée par ceux de la gauche académique radicale concepteurs des théories dites « post-modernes » que Roger Scruton a qualifiées de « machines à non-sens » (Michel Foucault, Jacques Derrida, Claude Lévi-Strauss, Gilles Deleuze, et Jean-François Lyotard). Par une opération de « désobjectivation » de toute « rerum natura », ces deux courants idéologiques convergèrent non seulement à délégitimer l’ordre de la rationalité, mais surtout à propager cette aberration comme la forme ultime de la clairvoyance critique. Dès 1941, l’historien anglais Rohan D’O. Butler avait reconnu dans son ouvrage The Roots of National-Socialism que « la polémique contre la raison et l’intellect était nazie, néoromantique et romantique ». Soixante-quinze ans plus tard Johann Chapoutot identifia également le rôle déterminant « de la démarche du soupçon adressé à la raison » dans la « révolution culturelle nazie ». Au terme de son analyse extensive de la filiation des doctrines post-modernes, Richard Wolin pourra conclure dans son ouvrage The Seduction of Unreason que tout ce que les nazis ont puisé dans les doctrines romantiques et post-romantiques pour détruire la raison des Lumières françaises a été recyclé par le post-modernisme. Ainsi en attaquant le paradigme des Lumières, les activistes du wokisme restaurent de fait un « zeitgeist » littéralement « proto-nazi ».

Une commune détestation de la civilisation occidentale

On ne peut mieux en résumer le programme que par la déclaration d’un des contributeurs à l’idéologie national-socialiste, Arthur Moeller van den Bruck : « le combat que nous menons contre l’âge de la raison est de part en part un combat contre le libéralisme ». Romantisme, national-socialisme, post-modernisme, et « nouvelle gauche » wokiste (pertinemment qualifiée de « néo-romantique » par Shalom Lappin dans Quillette) visent fondamentalement à effacer de l’histoire une culture millénaire édifiée sur le pouvoir de la raison opérante. Il s’agit non seulement de liquider le sujet de la connaissance, mais également le libre-arbitre, le réel et la vérité. Dans cette perspective, la modernité européenne inaugurée par la métaphysique du sujet rationnel de René Descartes, que Nietzsche et Martin Heidegger dénoncèrent comme une forme de « dépravation spirituelle » juive, a constitué la cible privilégiée de leur entreprise de déconstruction.

La déclaration de Houria Bouteldja (Parti des Indigènes de la République) prétendant que « le “je” cartésien va jeter les fondements philosophiques de la blanchité », accouplée à celle d’une universitaire américaine de même obédience martelant que « mettre fin au privilège blanc commence par mettre fin au privilège juif », atteste de la funeste filiation du wokisme. Même haine,différentes cibles. Alors que romantisme et nazisme identifiaient la rationalité au pouvoir destructeur de la judéité, le wokisme l’identifie au pouvoir oppresseur de la blanchité. Soit deux variantes d’une même aversion pour la civilisation occidentale.

Une même volonté d’effacer la science et la raison

Comme le feront les auteurs post-modernes, les doctrinaires germaniques récusèrent dans une prose grandiloquente le principe de raison comme impuissant, mensonger, corrupteur, et les Lumières comme « un cancer dévorant tout ». En affirmant que « l’idée des mathématiques universelles et la théorie atomique sont des mythes », un des penseurs de la « révolution conservatrice » des années 1920 Oswald Spengler anticipait d’un demi-siècle l’affirmation de Lévi-Strauss pour qui « rien ne distingue la magie des mathématiques », ainsi que celle du sociologue des sciences Bruno Latour selon lequel « la science n’a aucune spécificité, la rationalité n’a aucun contenu ». Lorsque Moeller van den Bruck proclame que « l’âge de la raison a constitué une époque circonscrite, sans importance, et à l’héritage éphémère », il devance d’un demi-siècle les thèses de Foucault et Derrida. Ainsi s’imposa selon George L. Mosse dans Les racines intellectuelles du Troisième Reich (trad.), le « rejet de tout savoir humain comme insignifiant et dénué de sens ».

Nazisme et post-modernisme : une même rhétorique

Le nazisme allait parachever cette destruction (Zerstörung) de la raison. Pour Adolf Hitler cité par Hermann Rauschning, « la vérité n’est pas une question de rapport à la réalité » ;  « l’idée d’une science détachée de toute idée préconçue n’a pu naître qu’à l’époque du libéralisme : elle est absurde » ; « la science est un phénomène social, le slogan de l’objectivité scientifique n’est rien d’autre qu’un argument inventé » ; «  Il n’existe donc jamais que la science d’un groupe humain défini dans une époque définie » ; « ce que l’on appelle la crise du savoir, c’est tout simplement le fait que ces messieurs commencent à se rendre compte eux-mêmes que leur  objectivité et leur indépendance les ont menés à un cul-de-sac » ; « nous sommes à la fin du siècle de la raison » ; « toute science est politique » ; « la question préalable à toute activité scientifique est de savoir qui veut savoir ».

Un concentré du lexique le plus radical des doctrines de l’antiAufklärung, du post-modernisme et du wokisme ! Le concept relativiste de l’épistémologie nazie de « dépendance » (Gebundenheit) au contexte socio-historique s’apparente d’ailleurs au constructivisme de la sociologie néo-marxiste contemporaine, dont la vulgate étiquète comme « socialement et culturellement construite » toute réalité y compris les invariants biologiques et anthropologiques dont l’identité sexuelle.

Pathétique bégaiement de l’histoire,quarante ans plus tard Pierre Bourdieu exprimera une même détestation de « l’obscurantisme des Lumières qui peut prendre la forme d’un fétichisme de la raison et d’un fanatisme de l’universel ». Dans la même veine, Foucault, Derrida, Deleuze et d’autres, dénoncèrent la raison, la connaissance et la science, comme des dispositifs tyranniques de domination, d’oppression, et de discrimination. Pire, elles ne seraient qu’un écran d’imposture masquant les perversions séculaires de l’Occident.

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Les divagations anti-science du wokisme

Des universités anglo-saxonnes à la Sorbonne en passant par le CNRS, les activistes wokistes ont transformé ces spéculations philosophico-littéraires en virulente propagande pour faire « tomber la science » (objectif du mouvement « science must fall »). La connaissance et le corpus scientifique sont réduits à des stigmates de la suprématie blanche, parfois jusqu’au délire («2 + 2 = 4 pue le suprémacisme du patriarcat blanc »). Selon cette causalité paranoïaque, la science ne serait qu’un instrument culturel d’asservissement qui légitimerait tout et n’importe quoi : l’impérialisme, le colonialisme, le capitalisme, le racisme, le sexisme, le classisme, la transphobie, et l’homophobie. Moralement coupable et haïssable, elle devrait donc s’effacer pour être remplacée par des modes de connaissance alternatifs propres aux groupes ethniques et sexuels qu’elle aurait contribué à reléguer, plus subjectifs, plus émotionnels, et plus intuitifs (« une mathématique noire » ou une « physique féministe »).

Là encore le wokisme rejoint le point de vue racial romantico-nazi, qui attribuait la suprématiede l’esprit scientifique à l’hégémonie d’une entité corruptrice (la pensée calculante judaïque), et prônait un savoir libérateur produit de l’intériorité (Innerlichkeit).         

Un relativisme et un subjectivisme corrupteurs

La conséquence la plus néfaste de la répudiation des critères objectifs du jugement, fut la propagation d’un relativisme absolu et d’un subjectivisme débridé glorifiés par le romantisme, qui agirent comme des acides dans les domaines de la connaissance, de la morale, de la culture, du droit, et de la politique. Vulgarisant Nietzscheet préfigurant les doctrinespost-modernes, Hitler affirmait « qu’il n’existe pas de vérité, pas plus dans le domaine de la morale que dans celui de la science ». L’unique vérité authentique étant l’intime conviction, les catégories universelles sont abolies dans tous les domaines, qu’il s’agisse des lois naturelles ou des normes constitutives de la vie en société. Sensations, émotions, expérience personnelle, priment alors l’argumentation intellectuelle et l’exigence de la preuve. C’est un tel « subjectivisme exorbitant » que Jean-Pierre Le Goff retrouve dans la « révolution culturelle soixante-huitarde », et auquel il attribue « la posture anti-fasciste contemporaine qui récuse comme fasciste toute contrainte restreignant la volonté individuelle omnipotente ». Sur le plan politique, cette « égomanie primitive » qui vomit la démocratie intellectuelle, transforme de fait les conflits d’idéaux en affrontements irréductibles et le monde en un théâtre de guerre morale radicale. A la proclamation d’Hitler « oui, nous sommes intolérants, il n’y a lieu à aucune confrontation d’arguments, pas de place pour les négociations et les compromis », répond en écho une même détestation de la délibération et du consensus exprimée par le sociologue radical-chic Geoffroy de Lagasnerie (« il faut être contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion »), ou encore par une néo-féministe américaine (« la diversité des opinions est une foutaise (bullshit) de suprémaciste blanc »).

C’est la logique même du terrorisme intellectuel à l’œuvre dans la « cancel culture » et la « culture de l’offense », selon lesquelles aucun argument ne saurait être opposé au ressenti infaillible des individus qui expriment le point de vue de groupes prétendument « dominés » ou « racisés.

La destruction de l’universalisme humaniste

Dans ce contexte idéologique, l’humanisme hérité du « jus naturale » romain qui reconnait un droit naturel commun à tous les hommes, et qui attribue à l’individu libre et autonome une valeur éthique primordiale, deviendra la bête noire des idéologues réactionnaires depuis le XVIIIème siècle. Les plus véhéments le dénonceront comme un stigmate de la décadence d’un Occident latin corrompu par l’esprit juif depuis la Renaissance. De même Chapoutot rapporte dans la Révolution culturelle nazie que pour les nazis « il n’y a pas de genre humain, il n’y a pas, en conséquence, d’universalité, ni donc de commandement moral valant absolument pour l’humanité entière ». Un résumé de la « théorie critique de la race » wokiste ! La répudiation de l’humanisme assimilé à un artefact fallacieux de la modernité occidentale et de l’idéologie bourgeoise, constitua également le leitmotiv des théories post-modernes. Alors que Foucault prédisait la disparition de l’Homme, Lévi-Strauss affirma que « les droits de l’homme intégralement liés à l’idéologie de l’humanisme occidental étaient éthiquement intenables ». Il suggéra même que les camps de concentration « ne furent pas en contradiction avec le soi-disant humanisme, mais en constitueraient presque le prolongement ». Ainsi fut remis au goût du jour le projet du « philosophe du parti national-socialiste » Alfred Rosenberg : « éradiquer quinze siècles d’universalisme et d’humanisme européens ».

Le néo-racisme anti-blanc du wokisme

C’est sans doute cet anti-humanisme inspiré par un identitarisme fanatique qualifié par Pierre-André Taguieff de « néo-raciste », qui a conduit le wokisme à utiliser le registre déshumanisant de la pathologie, de l’exécration, et de l’éradication, similaire à celui du nazisme. Pour ne citer que quelques-unes des centaines de diatribes proférées par des extrémistes universitaires et journalistes: la blanchité est une terrible maladie, une pandémie parasitaire, un virus, une forme de psychopathie ; les blancs sont de violents prédateurs, des déments au cerveau troué; les blancs sont des ordures; tuez les blancs, déchargez un révolver dans leur tête; pas de pays pour les vieux mâles blancs, soyez cruels avec eux; on devrait gazer tous les blancs; je déteste mon identité blanche. A compléter ad nauseam.

Une menace civilisationnelle qui vient de loin

Considérant cet état des choses, on ne peut que conclure avec Berlin que « si Hitler proclamait qu’il cherchait à effacer les effets des Lumières, qui peut prétendre aujourd’hui qu’il ait totalement échoué ». En 1834 le poète et essayiste allemand Heinrich Heine, amoureux de la France des Lumières et qui sera exécré par les doctrinaires nazis, rappelait à ses amis français que « les concepts philosophiques nourris dans le silence de l’étude d’un universitaire peuvent détruire une civilisation entière ». Il prophétisait que le pouvoir intoxiquant de la philosophie germanique alimenterait des forces qui « extirperaient les dernières racines de la culture européenne ». Nous avons cru échapper à cette prophétie pendant plus de deux siècles, elle nous a aujourd’hui rattrapés !

Face à l’obscurantisme woke

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Océan Indien: quand le grand jeu des puissances rattrape Madagascar

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De la mer Rouge au détroit d’Ormuz, des tensions du Golfe aux détournements de routes maritimes vers le cap de Bonne-Espérance, la partie occidentale de l’océan Indien s’impose comme l’un des nerfs stratégiques du moment. Dans ce théâtre où se croisent sécurité énergétique, rivalités portuaires, minerais critiques et bataille d’influence, le récent putsch à Madagascar, mené par Michaël Randrianirina, rebat les cartes régionales.


Longtemps perçu comme un espace périphérique, l’océan Indien est redevenu un centre de gravité. La mécanique est implacable : lorsque le Moyen-Orient se tend, ce sont les routes maritimes qui se reconfigurent, les bases qui prennent de la valeur, les ports qui changent de statut, et les États littoraux ou insulaires qui se retrouvent projetés au premier plan.

L’embrasement autour de l’Iran, les menaces sur les flux énergétiques et l’insécurité persistante en mer Rouge ont un effet direct sur la géographie du commerce mondial. Le détroit d’Ormuz, à lui seul, voit transiter environ 20 millions de barils par jour, soit près de 20 % des flux pétroliers mondiaux. Lorsque cette artère vitale est menacée, toute l’architecture énergétique internationale se tend.

Dans le même temps, les attaques contre la navigation en mer Rouge ont perturbé l’un des principaux corridors du commerce mondial. En temps normal, près de 15 % du commerce maritime mondial et 20% des flux de conteneurs qui passent par le canal de Suez. L’insécurité dans la zone a poussé une partie du trafic à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, rallongeant parfois les trajets de plus de 6 000 kilomètres et augmentant les coûts logistiques.

Les armateurs n’aiment pas l’incertitude. Quand les risques augmentent, une partie du trafic se détourne, rallonge ses routes, renchérit les coûts et déplace la pression stratégique plus au sud. Ce glissement donne un relief particulier à l’océan Indien sur cet échiquier géopolitique.

Le canal du Mozambique, corridor de substitution et concentré de rivalités

Dans cette recomposition, le canal du Mozambique apparaît comme un axe critique. Situé entre la côte orientale de l’Afrique et Madagascar, ce couloir maritime concentre désormais une part croissante du trafic redirigé depuis la mer Rouge.

Il ne s’agit pas seulement d’une voie de passage : c’est un espace où se superposent les intérêts portuaires, miniers et énergétiques, mais aussi les vulnérabilités sécuritaires. Piraterie opportuniste, trafics, menace terroriste dans la région mozambicaine de Cabo Delgado, instabilités politiques, sans oublier la récurrence des catastrophes climatiques : le canal du Mozambique est une zone à haute intensité de risques.

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Autour de cet axe, les îles et territoires prennent une dimension nouvelle. Madagascar, les Comores, Maurice, les Seychelles, mais aussi les outre-mer français et britanniques, forment une chaîne d’appuis possibles — logistiques, diplomatiques, parfois militaires — au moment où les puissances cherchent à sécuriser leurs intérêts. La seule zone économique exclusive de Madagascar couvre plus de 1,2 million de kilomètres carrés, soit près du double de sa superficie terrestre. Dans un contexte de compétition maritime accrue, cet espace représente un enjeu stratégique considérable, notamment pour les ressources halieutiques, énergétiques et minières. La carte de l’océan Indien se met ainsi à ressembler à un échiquier, où chaque port, chaque accord, chaque coopération devient un marqueur d’alignement potentiel.

Rivalités d’influence : le retour d’une compétition totale

La compétition se joue sur plusieurs tableaux à la fois. Il y a la sécurisation des flux commerciaux et énergétiques, évidemment. Mais aussi la course aux minerais critiques, devenue un fil rouge des stratégies industrielles et technologiques. Madagascar possède notamment des réserves importantes de nickel, graphite, cobalt et terres rares, des ressources essentielles pour les industries électroniques et les technologies de transition énergétique.

Il y a enfin le registre plus discret, mais décisif, de l’influence diplomatique et informationnelle: la capacité à peser sur les opinions, à exploiter les ressentiments, à proposer une alternative politique ou symbolique. Les acteurs se bousculent : l’Inde, attentive à ses approches maritimes ; les Émirats, très présents dans les hubs logistiques ; la France, puissance riveraine par ses territoires de La Réunion et Mayotte, ; les États-Unis, qui raisonnent en termes de sécurisation et d’accès aux ressources ; la Chine, puissance d’investissement et de chaînes de valeur ; et, last but not least la Russie, qui cherche des brèches et des leviers d’influence. Moscou s’emploie depuis plusieurs années à renforcer sa présence dans la région. Dès 2018, des acteurs liés à l’entourage du groupe Wagner avaient tenté d’influencer la vie politique malgache tout en cherchant à s’implanter dans l’exploitation du chrome à travers un partenariat avec la société publique Kraoma. L’expérience s’était soldée par un échec, mais elle révélait déjà l’intérêt stratégique accordé à la Grande Île.

Depuis la transition politique de 2025, la Russie a repris l’initiative. Des contacts diplomatiques ont été rapidement établis avec les nouvelles autorités, accompagnés de propositions de coopération dans l’agriculture, la recherche géologique, l’exploitation minière, la santé publique ou l’enseignement supérieur. Moscou cherche également à renforcer la coopération sécuritaire et militaire, notamment à travers des programmes de formation et des livraisons d’équipements. La stratégie russe s’appuie aussi sur un discours politique soigneusement calibré. En se présentant comme un partenaire du « Sud global » et en soutenant certaines revendications postcoloniales dans la région — notamment autour de la question des îles Éparses ou de Mayotte — Moscou tente d’éroder l’influence française dans le sud-ouest de l’océan Indien.

Madagascar, pièce convoitée… mais diplomatiquement fragilisée

Madagascar est au cœur d’une zone qui compte. Sa position, son espace maritime, ses ressources et ses perspectives minières en font une pièce attrayante dans la compétition régionale. Mais la transition politique a ajouté un facteur d’incertitude au moment où la région se militarise et se repolitise. Depuis la chute d’Andry Rajoelina à l’automne 2025, l’île vit au rythme d’un pouvoir de transition incarné par Michaël Randrianirina (notre photo).

Les chancelleries et les investisseurs lisent cette séquence avec prudence. Madagascar dépend fortement de l’aide internationale : en 2023, le pays a reçu environ 1,2 milliard de dollars d’aide publique au développement, ce qui souligne la fragilité structurelle de son économie. Dans ce contexte, la diplomatie du nouveau pouvoir donne le sentiment d’une navigation à vue. D’un côté, le discours officiel veut rassurer et répéter que Madagascar peut travailler avec tous. De l’autre, les gestes s’accumulent sans hiérarchisation claire: rapprochements diplomatiques multiples, discussions sécuritaires, promesses de coopération minière ou énergétique.

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Depuis la prise de pouvoir de Randrianirina, plusieurs puissances ont ainsi cherché à tester la nouvelle administration, avec des visées prédatrices. La Russie a rapidement multiplié les contacts, tandis que les États-Unis ont envoyé des représentants du commandement militaire pour l’Afrique afin d’évaluer les perspectives de coopération sécuritaire. La Chine, de son côté, reste attentive aux ressources minières de la Grande Île, notamment dans les secteurs du nickel et du charbon. Quant à la France, elle demeure un partenaire économique majeur : des groupes comme TotalEnergies, Orange ou Colas sont présents dans l’économie malgache depuis des années.

Madagascar: un pays sans boussole ?

La rupture est d’autant plus visible que la période précédente offrait une ligne plus identifiable. Sous Andry Rajoelina, quels que soient les jugements portés sur sa gouvernance intérieure, la trajectoire diplomatique apparaissait globalement plus lisible : les partenaires savaient à quoi s’attendre, sur quels sujets Madagascar cherchait des alliances, et jusqu’où il était prêt à aller dans ses arbitrages.

Aujourd’hui, la transition brouille les repères. Le pays semble osciller entre plusieurs registres: quête d’appuis rapides pour répondre à des urgences internes, recherche de soutiens sécuritaires, ouverture à des offres énergétiques ou minières, multiplication de rencontres à forte portée symbolique. Pris isolément, chaque mouvement peut se défendre. Pris ensemble, ils composent un tableau incertain. Or, dans un environnement où la concurrence des puissances est intense, la crédibilité se construit sur la cohérence. Compte-tenu du poids géostratégique de Madagascar, son imprévisibilité diplomatique a de quoi laisser perplexe.

Un État peut jouer des rivalités, attirer plusieurs partenaires, négocier âprement. Mais il doit rester lisible, tenir ses engagements, maîtriser sa communication et donner des garanties sur la stabilité de ses choix. Si la transition Randrianirina persiste à multiplier les signaux sans ligne directrice nette, Madagascar pourrait perdre sa réputation de partenaire fiable. Dans un océan Indien redevenu stratégique, cette réputation vaut parfois autant qu’un port, qu’une mine ou qu’un détroit. Et dans le « Grand Jeu » qui se joue aujourd’hui entre grandes puissances, les États qui paraissent imprévisibles ne sont pas ceux qui gagnent la partie — mais ceux autour desquels les autres avancent leurs pions.

Photographie: le New York chatoyant d’Harry Gruyaert

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Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

C’est un superbe album que les éditions Atelier EXB font paraître, consacré aux photographies de New York du très grand Harry Gruyaert. On connaissait déjà l’œil nomade de ce photographe belge vivant à Paris, et qui a œuvré dans des pays fort divers, aussi bien le Maroc que l’Irlande ou encore l’Inde… Harry Gruyaert est revenu souvent à New York, pour en photographier la couleur urbaine si reconnaissable. Cet album propose des clichés pris sur la période allant principalement de 1982 à 2017. C’est surtout à Manhattan que Gruyaert s’est baladé, et un peu à Brooklyn dans les années 2000. Le résultat est là, éclatant, vibrant, haletant. La ville surgit de la lumière, une ville de New York criblée de lignes architecturales qui s’élancent vers le ciel, ramenant l’homme à sa juste proportion d’insecte. Gruyaert arrive à rendre, avec un parfait sens des équilibres, ou des déséquilibres plutôt, la modernité de New York.

Les commentaires de Cédric Klapisch

La bonne idée est d’avoir demandé au réalisateur Cédric Klapisch d’écrire la préface et les vignettes de cet album. Klapisch aime la photo, lui-même en fait, on peut voir son travail sur son site Internet. Son activité de photographe a fait l’objet de plusieurs expositions, notamment « Paris-New York » en 2014. Car Klapisch est lui aussi un amoureux de Big Apple. Comment ne pas l’être ? C’est une ville qui ne laisse personne indifférent. Depuis le milieu du XXe siècle, New York est devenue la capitale culturelle de la planète, rassemblant des artistes venus de tous horizons. J’aime à penser que c’est grâce au caractère particulier de New York que l’ironie du Pop Art a pu se développer outre-Atlantique. Et combien d’autres avant-gardes… Quantité d’expressions artistiques, et même le rap, qu’il ne faut pas négliger, sont nées dans cette ville. Pour ce qui est du domaine de la photographie, qui nous occupe ici, New York représente une pépinière essentielle. 

Manhattan, 1972 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

New York, ville du chaos

Cédric Klapisch l’écrit : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. » Ceci apparaît fort bien dans les photographies de Gruyaert : « En feuilletant les pages de ce livre, ajoute Klapisch, vous aurez la même sensation qu’en marchant dans une rue de New York. » Nous sommes bel et bien dans la « capitale mondiale du contraste… » Les images de Gruyaert illustrent cet état de fait, en montrant uniquement des scènes de rue. On a l’impression qu’il a laissé son appareil photo ouvert et qu’il a appuyé sur l’obturateur au hasard. D’où un désordre apparent qui, néanmoins, se recentre rapidement par la fascination qu’il inspire. On sent une âme, un être humain, derrière ces images « objectives » qui expriment en réalité un point de vue sur le monde. La solitude de la grande ville est montrée de manière implacable, comme si aucune relation entre les corps n’existait plus. Il y a un manque, qui crée un suspense, une angoisse, comme au cinéma, et qui trouble durablement celui qui feuillette cet album.

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New York, vestige d’un monde englouti

Je dois avouer que, moi aussi, je suis fasciné par New York. Parmi les artistes qui peuplent ma mythologie personnelle, beaucoup m’évoquent cette ville, comme Marcel Duchamp, à qui d’ailleurs le MoMA consacre actuellement, jusqu’au mois d’août, une rétrospective importante. Certains musiciens aussi me rappellent New York, comme John Lennon, New-Yorkais d’adoption. Dans les années 70, il a marqué cette ville de son empreinte minimaliste-conceptuelle, grâce à sa femme et égérie Yoko Ono. C’est Yoko Ono qui a incité Lennon à passer du statut d’ex-chanteur des Beatles à celui de compositeur quasi avant-gardiste. Une évolution remarquable, que New York, là aussi, a favorisée grandement, et dont on peut se rendre compte en écoutant les disques de Lennon composés en solo. En 1980, hélas, Lennon se fait assassiner par Mark Chapman, dans sa résidence du Dakota sur Central Park. Cet événement retentissant coïncida avec la fin d’une époque où chacun vivait en accéléré.

Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Madison Avenue, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

Une époque révolue

Harry Gruyaert a donc photographié le New York qui est sorti des années 70, un New York de la survie. Tout peut disparaître, mais au moins New York demeure. La ville qui ne dort jamais n’a pas cessé d’être ce bateau ivre rimbaldien aux couleurs criardes, choyé par les artistes. Par sa propension à générer des métaphores, New York symbolise la poésie moderne qui s’incarne dans la masse. Je citerai par exemple, de Rimbaud toujours, ce passage qui m’évoque une expérience personnelle de communion avec un New York fantasmé en « Poème » : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » New York comme expérience rimbaldienne ? C’est à quoi nous amènent, si l’on veut, des photographies saturées de couleurs vives comme celles de Gruyaert.

À la fin de l’album de Gruyaert, il y a une série de clichés très beaux. Pris la nuit, entre chien et loup, ils semblent absorber l’ombre qui descend sur la ville, transformant celle-ci en une zone de civilisation désaffectée. Gruyaert associe ici la couleur, dont il est un maître incontesté, à cette ombre contagieuse qui couvre l’image d’un halo noir et mélancolique. Cette vision, parmi d’autres, restera dans l’esprit du lecteur, et fera sens pour lui, je crois. Dès qu’on touche à New York, ainsi que l’avait montré le philosophe Jean Baudrillard, on parle de notre futur, comme si photographier cette ville extraordinaire revenait à faire acte de prophétie, entre autres…

Harry Gruyaert, New York. Textes de Cédric Klapisch. Éd. Atelier EXB. 197 pages.

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Jean Baudrillard, Amérique. Éd. Grasset, 1986. Réédité au Livre de Poche, collection « Biblio essais ». 125 pages.

Amérique

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«Déclaration de la personne»: la lancinante rancœur d’Elfriede Jelinek

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Elfriede Jelinek, ici photographiée chez elle à Vienne le 7 octobre 2004 © RUDI BLAHA/AP/SIPA

Elfriede Jelinek n’en finit plus de vomir son pays. Quitte à lasser un peu!


Presque octogénaire, Elfriede Jelinek reste une jeune fille enragée. De toujours enragée contre son pays, l’Autriche, contre l’Etat, contre le FPÖ, le parti d’extrême droite autrichien, contre le capital, contre le passé, le présent, l’avenir, contre un antisémitisme qu’elle suppose toujours latent chez les Germains, contre la bestialité de leurs ancêtres, collectivement impliqués dans l’avilissement nazi, contre les stratagèmes des puissants et des riches pour échapper à la loi commune, contre sa propre violence libidinale (cf. La Pianiste, adapté comme l’on sait au cinéma par Michael Haneke, avec notre Huppert nationale dans le rôle-titre), bref enragée contre à peu près tout. La littérature comme exutoire: une orgie verbale imprécatoire, à la noirceur dissonante, – Jelinek est accessoirement musicienne – c’est là sa marque de fabrique.  

Cynisme sardonique

En 2004, à contre-cœur, elle accepte du bout des lèvres la consécration du Prix Nobel de littérature, et le pactole qui va avec, mais en pestant parce que l’un et l’autre auraient dû revenir plutôt à Peter Handke. Et sans consentir à faire route pour Stockholm: Madame est une solitaire ; elle souffre d’agoraphobie.

Il y a dix ans, la femme de lettres à scandales est ciblée par un contrôle fiscal. C’est en Autriche, son pays natal, qu’elle déclarait ses impôts. Mais, épouse d’un Bavarois, elle itinère entre Vienne et Munich: le fisc allemand la soupçonne de dissimuler son lieu de résidence principal. Affaire finalement classée sans suite. De cette enquête somme toute banale, Jelinek tire la matière d’une diatribe montée comme une mayonnaise, logomachie délirante, où l’accusée passe tous azimuts à l’attaque, sur le mode sarcastique: édité en Allemagne en 2022 sous le titre Angabe der Person, le roman Déclaration de la personne nous arrive quatre ans plus tard en traduction française.

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Quitte à verser dans un cynisme sardonique, Elfriede Jelinek ouvre toutes les vannes du ressentiment, fût-ce contre elle-même, convoquant la mémoire des membres de sa famille d’industriels disparus dans les camps de la mort: « ma tante, qui s’appelait vraiment Topf, même Sontag et Topf, les deux sont vrais, j’ai oublié pourquoi, elle l’a même vu à Auschwitz: le four qui allait l’engloutir portait le même nom qu’elle! Je ne saurais dire combien de fois j’ai utilisé mes proches persécutés pour nourrir mon orgueil, combien de fois je me suis hissée sur leurs épaules pour gonfler ma stature, combien c’était absurde et l’avait toujours été. Peu importe, il faut que ça sorte, encore et toujours, je suis une propagatrice de germes et gagnerait à rester chez moi, et c’est ce que je fais en écrivant cela ». Et de se débonder dans une coulée de fiel ininterrompue, vertigineuse, incantatoire, passant du coq à l’âne, à travers des formulations souvent sibyllines qui charrient la palette incandescente d’un réquisitoire adressé tout uniment au capital mondialisé, au blanchiment d’argent qu’il autorise, aux grandes fortunes bâties sur la fraude, aux banques, à l’Etat, aux hypocrites mœurs viennoises, au fisc inquisitorial, aux complotistes de tous bords…

Tourner la page

« J’essaie de retenir de toutes mes forces le monstre indomptable de ma langue », reconnaît l’auteur, non sans humour. Mais c’est plus fort qu’elle: sa colère vomit de la phrase, de la phrase, encore de la phrase… Chez un Thomas Bernhard (1931-1989), son génial compatriote, dramaturge comme elle et devancier dans le règlement de compte métaphysique, le ressassement se cristallisait dans la poussée exacte, alentie, maniaque de la narration. Jelinek, elle, sait prendre comme nulle autre le lecteur en otage de sa lancinante, provocante rancœur: « j’oublie si facilement ce dont vous vous souvenez, c’est la leçon personnelle que j’ai tiré de mon pays, c’est pourquoi je ne cesse de l’écrire, pour m’en souvenir ». Pourra-t-elle jamais tourner la page? Avec la mort, probablement.

A lire: Déclaration de la personne. Roman d’Elfriede Jelinek. 235 p., Editions du Seuil, 2026.

Déclaration de la personne

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Nathalie Baye, toutes les femmes de notre vie

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L'actrice française Nathalie Baye photographiée à Lille en 2008 © BAZIZ CHIBANE/SIPA

La France pleure la disparition de l’une de ses actrices les plus populaires, à l’âge de 77 ans


Le propre d’une grande actrice, populaire et élitiste, si proche et si lointaine à la fois, belle et mystérieuse, c’est de propager une onde sur plusieurs générations. D’englober des époques différentes. D’incarner la femme française dans ses pleins et ses déliés, sans caricature, ni fausseté. D’approcher cette sincérité si difficile à capturer. De transmettre l’émotion, le rire, la passion, le drame avec une évidence palpable, vibrante, pénétrante. Nathalie, c’était une évidence. Notre évidence. Son visage, son allure, sa voix, ses gestes, ses fissures et son courage nous étaient tellement familiers qu’elle faisait partie de notre imaginaire. Nathalie, c’est, c’était notre cinéma intime, charnel, palpitant ; elle était un jour entrée dans notre intimité, on lui ouvrirait désormais notre cœur et nos bras. Notre affection lui était éternellement acquise.

Toujours juste

Nous avions avec elle une connivence polie, l’admiration de tous les instants, la conviction que cette actrice serait toujours juste dans son jeu et dans sa prise de parole, dans sa réserve et son éclat, dans son charme naturel et même dans ses débords. Cette justesse réservée aux plus grands, secret de quelques-unes seulement, était une combinaison rare. Une alchimie qui ne s’apprend pas dans les cours d’art dramatique, une présence faite de fluidité et de rupture, un érotisme tellement feutré qu’il vous serre la gorge, une vague nostalgique qui vous emporte dans les songes. Nathalie Baye comprimait les sentiments et les délivrait avec une sensibilité extrême. Parfois, il est inutile d’expliquer les choses, de rechercher les connexions invisibles, d’intellectualiser la confusion provoquée par l’aura d’une actrice. Avec Nathalie, nous perdions nos moyens.

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Elle nous inspirait la crainte de ne pas être à la hauteur et l’envie de la protéger. Les réalisateurs ont compris que son corps multiple était traversé par des poussées contraires, ce qui la rendait unique, inaccessible et obsédante à l’écran. Nathalie, comme avant elle, Annie Girardot, transformait, par sa seule présence et son irradiation, les femmes du quotidien en héroïnes grecques. Nous ne regardions plus de la même façon la mère au foyer, l’institutrice du village ou la prostituée de la gare… Grâce à Nathalie, toutes les femmes exprimaient une intensité maximale insoupçonnable.

Un peu stricte

Nathalie nous a décillés, elle nous a appris à aimer différemment, elle aura fait l’éducation sentimentale des hommes nés dans les années 1970. Nathalie, c’est aussi le miroir, l’entonnoir de notre pays, sa filmographie fait la jonction, le lien entre des mondes parallèles, de la tristesse essoufflée du septennat VGE, ce bonheur un peu compassé qui attend un événement pour muer, à la globalisation à marche forcée des années 1990 et 2000, en passant par la radicalité clinquante et modeuse des années 80. Nathalie Baye, dans la juxtaposition de ses personnages, avançait comme tous les Français dans le brouillard, entre espoir et coups du sort, entre une histoire d’amour avec Johnny, l’arrivée de la petite Laura et la consolidation d’un destin d’actrice. J’ai aimé passionnément Nathalie à la jointure des années 70 et 80, son carré blond ondulant, ses vestes de tailleur un peu strictes sur un tee-shirt blanc, son innocence explosive, son humilité qui était d’une puissance dévastatrice. Nathalie était phénoménale dans l’éclosion, dans l’émancipation ; de l’invisibilité au rayonnement, elle était la voix des femmes. La période allant de Monsieur Papa en 1977 à Rive droite, rive gauche en 1984, de Truffaut à Leterrier, de Chouraqui à Bob Swaim, nous la restitue pleinement dans cette lente mutation. Nathalie est sobre et élégante dans cette trentaine si vacillante où l’on tente de se construire maladroitement. Nathalie n’est jamais aussi désirable que dans la comédie Je vais craquer sortie en 1980, elle était le contre-poids à la beauté dévorante, carnassière, de son amie Maureen Kerwin. Dans ce film drôle et sociologiquement instructif, Nathalie Baye déploie sa gamme de sentiments en mouvement. Elle était virtuose en variations chromatiques. Nous vivrons encore longtemps avec la délicatesse de Nathalie en tête. Ce matin, je sais que je ne reverrais plus Nathalie au bras de sa fille dans les rues de Saint-Germain-des-Prés.  La croiser était une contorsion du temps réel, fugace et provoquant chez moi de fortes palpitations.


Les tendresses de Zanzibar

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Grandeur nature

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Le Ciel entrouvert (détail), Paul Huet, 1869. D.R.

Vivre, c’est sentir ! Aux âmes amples et généreuses, il faut un «sentiment de la nature», fruit d’une curiosité amoureuse pour les plantes, les bêtes et les paysages. Une exposition des ciels de Paul Huet et une autre des herbiers de Rousseau nous rappellent que l’écologie véritable est le contraire de notre insensible décompte du CO2.


Pour fêter sa réouverture, le Musée de la vie romantique nous convie à la contemplation des ciels du peintre Paul Huet (1803-1869), un proche de l’artiste Ary Scheffer qui vécut dans cette maison-atelier du 9e arrondissement de Paris. Avec le romantisme, le ciel cesse d’être un décor d’azur piqué de nuages roses rebondis comme des joues d’angelot. La météorologie – orages, tempêtes, éclaircies – s’invite au royaume de la théologie ; le temps des émotions succède à celui des méditations ; les états atmosphériques reflètent nos états d’âme. Le ciel romantique est un morceau de nature, y compris de nature humaine : on y promène encore aujourd’hui un regard solitaire et inquiet, hérité de celui des Lumières et de la révolution industrielle, affûté par un autre siècle et demi de sensibilité collective. S’inspirant des peintres anglais John Constable et William Turner, Paul Huet substitue la physique du ciel à la métaphysique des cieux, et l’air devient paysage.

Le ciel nous gagne

Dans Le Plateau des Bruyères, à Sèvres (sans date), le ciel occupe plus de la moitié de la toile et ouvre sur un lointain bleu orangé vers lequel s’élance en rêve la silhouette qui nous tourne le dos. Les nuages sont insaisissables et mouvants au-dessus des arbres et de la figure humaine, enracinée comme eux, sur le plateau. Le bleu, le gris et le blanc moutonnent en une lumière vivante qui vient caresser la terre et imprime sur elle des ombres mobiles, bosselées par la bruyère. Dans Soleil couchant (1855), le ciel nous gagne : il s’est littéralement couché par terre et se reflète dans le plan d’eau comme dans un miroir, à côté des paysannes et de leur bétail. L’année de sa mort, Paul Huet peint Le Ciel entrouvert (1869), une œuvre qui annonce l’impressionnisme, ce moment où, dans la peinture, les impressions vont prendre le pas sur les émotions. Dans cette toile testamentaire, le ciel, la mer, les bancs de sable et les filets de pêche se fondent en échos de lumière naissante. Les travailleurs de la mer, pantalon retroussé et chemise rouge, sont de petites taches de chair et de sang qui ploient sous l’effort dans le vertige horizontal des éléments de l’aube.

« J’aperçus le ciel et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. » Paul Huet admirait Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). L’auteur de La Nouvelle Héloïse (1761) et des Rêveries du promeneur solitaire (1782) faisait partie de ses maîtres : « les émus, les passionnés ». Vers la fin de sa vie, entre 1771 et 1772, une trentaine d’années avant la naissance du peintre, Rousseau réalisait un herbier portatif pour son ami Charles-Joseph Panckoucke. Cet herbier – l’un de ses trois herbiers pédagogiques connus à ce jour – disparut en 1976 avant de resurgir lors d’une vente aux enchères, le 17 juin 2024, à Paris. Grâce à des dons privés, la Fondation auxiliaire du Conservatoire botanique de la Ville de Genève a pu acquérir les quatre-vingt-dix-neuf chemises d’herbier du Citoyen de Genève, avec son coffret en orme moucheté, sa cotonnade à rayures et son catalogue de douze pages manuscrites, présentés au public depuis février dernier à la bibliothèque du Jardin botanique. « Jamais la nature ne nous trompe », titre l’exposition, reprenant une phrase d’Émile ou De l’éducation (1762).

Un herbier de Jean-Jacques Rousseau, constitué entre 1771 et 1773. © ADER – Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras

Le goût de la nature s’apprend par la pratique

La botanique fut le refuge de Rousseau, « refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne [le] déterreraient pas ». Menacé d’arrestation et réduit à l’exil après la condamnation de l’Émile, il se persuada d’être devenu « le plus abhorré des mortels » voire « l’ennemi du genre humain », et se consola de n’avoir pas trouvé, dit-il, un seul homme qui n’ait pas rallié « la ligue universelle » menée contre lui, en herborisant et en écrivant sur la botanique : « tant que j’herborise, je ne suis pas malheureux ». Ce n’est pas par goût pour la nomenclature savante, celle de Tournefort ou de Linné, ni pour leurs vertus médicinales, que Rousseau aimait cueillir des plantes. Très critique envers les « nomenclateurs », qui ne font que « cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante sans rien connaître à sa structure », il souhaitait également sortir la botanique de son ornière pharmaceutique. « L’on n’ira pas chercher des guirlandes pour les bergères parmi les herbes pour les lavements » – autrement dit, ce qui est bon pour le corps, la « carcasse » comme il l’appelle, n’est pas bon pour l’imaginaire. Non, il aimait la botanique car il aimait à la fois « bien voir ce qu’il regardait » et contempler la nature.

A lire du même auteur: Restent les paysages

« Bien voir », pour Rousseau, signifie décrire. « Je suis observateur. Je suis le botaniste qui décrit la plante. » L’herbier de Genève, avec sa Digitaria sanguinalis, sa Veronica scutellata, et son Heliotropium arborescens, minutieusement fixés par des barrettes de cuivre à l’intérieur du cadre rouge tracé sur les chemises de papier chiffon, nous conduit aux Lettres sur la botanique que leur auteur écrivit entre 1771 et 1773 à Madame Delessert : racines, tiges, branches, feuilles, fleurs et fruits, Rousseau détaille avec clarté et plaisir cette nature minuscule qui le console de la nature humaine. Quant à la contemplation, elle est le maître-mot de la démarche rousseauiste. Au fond, nous dit-il, personne n’a besoin qu’on lui apprenne ce qu’est la fleur ou la beauté ; on le sait comme saint Augustin sait ce qu’est le temps jusqu’à ce qu’on le lui demande. « La rose est sans pourquoi » (Angelus Silesius). Contemplatif solitaire, Rousseau sut jouir de la beauté des paysages lors de rêveries qui furent autant de promenades à l’écart de la pensée. Plus que nul autre, il se sentit exister à travers elle, au terme d’une fréquentation assidue : contrairement aux idées reçues sur l’auteur de l’Émile – suffisamment contradictoire pour qu’on ne le caricature pas plus qu’il ne se charge de le faire lui-même –, le goût de la nature n’est pas inné et s’apprend par la pratique. On doit s’exercer à voir, à sentir et à juger du beau grâce à ce que l’auteur nomme, dans La Nouvelle Héloïse, « ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment ». Vivre, c’est apprendre à sentir.

Spécimens botaniques attribués à l’herbier de Jean-Jacques Rousseau. © ADER – Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras

Une invitation à l’émerveillement

Sait-on encore voir, sentir et juger de la beauté d’un ciel ou d’une plante ? Sait-on encore décrire et contempler la nature ? On apprend davantage à suspendre son jugement esthétique par crainte d’« essentialiser » et à préserver la nature plutôt qu’à la contempler. Nos enfants savent qu’il faut végétaliser les centres-villes, mais sont-ils seulement capables de distinguer un tilleul d’un platane ? On leur a dit en classe que les poissons absorbent les métaux lourds et les microplastiques, mais ont-ils vu un poisson de leur vie ? Biberonnés au changement climatique, certains d’entre eux n’ont sans doute jamais assisté au lever du jour ou rêvé devant un coucher de soleil. Cette évolution est récente. Les grands-parents de nos collégiens lisaient encore dans leur livre d’histoire de 6e que la mer, en Grèce, était « par beau temps d’un bleu sombre presque violet » ou, qu’en Égypte, la crue du Nil avait quelque chose « de réjouissant, de délicieux, de merveilleux » (Cours d’histoire Jules Isaac, 1957). Jean-Jacques Rousseau n’était pas si loin d’eux, lui qui voyait dans un lever de soleil « un spectacle si grand, si beau, si délicieux. » Aujourd’hui, la sensibilisation à l’avenir de la planète se fait, en général, au détriment de la culture de la sensibilité et l’éco-anxiété s’accompagne d’une certaine indifférence à la beauté. En général seulement, car d’autres voix commencent à se faire entendre. Parmi elles, notons celle de Vincent Munier (né en 1976), figure emblématique de la photographie animalière, dont le film Le Chant des forêts, sorti en salle en 2025 – quatre ans après La Panthère des neiges – est une invitation à l’émerveillement devant les vies minuscules qui peuplent toujours la nature, du Troglodyte mignon à la Bergeronnette des ruisseaux. Dans ce film documentaire, que toutes les écoles auraient dû aller voir, Michel, le père de Vincent Munier, raconte qu’un jour où il regrettait que le Grand Tétras n’habite plus nos montagnes, un oiseau de neuf grammes chantait devant lui et semblait lui dire : je suis là, moi, et tu ne me vois pas.

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Des ciels de Paul Huet à l’herbier de Jean-Jacques Rousseau, le visiteur se retrouve face à l’homme qui était alors face à la nature. Des paysages de lumière, d’air et de peinture romantique nous parviennent encore ; des plantes cueillies, séchées et répertoriées avec passion par Rousseau il y a deux siècles et demi nous arrivent intactes. La main de l’artiste et la main du philosophe botaniste, émouvantes toutes deux dans leur pratique assidue de l’éphémère, nourrissent notre regard sur le monde à l’heure où toute une rhétorique de la pureté pseudo-rousseauiste réinvestie dans le discours sur l’environnement parachève le mythe de la grandeur de la nature sans l’homme et de la misère ontologique de l’anthropocène. « Homme, ne déshonore point l’homme » (J.-J. Rousseau).

À voir

« Face au ciel, Paul Huet en son temps », Musée de la vie romantique, 16, rue Chaptal, 75009 Paris. Jusqu’au 30 août 2026. 
« Jamais la nature en nous trompe ». L’herbier de J.-J. Rousseau. Bibliothèque des Conservatoire et Jardin botanique de Genève (Suisse).
Le Chant des forêts, film documentaire réalisé par Vincent Munier, 2025.

Juive et collabo

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Lisette de Brinon. D.R.

Figure de la bourgeoisie juive parisienne, Louise Rachel Franck a été l’épouse de Fernand de Brinon, un ultra de la collaboration, et lui est restée fidèle toute sa vie. Un parcours contre-nature raconté par son fils, ancien résistant.


Jusqu’au bout. Elle l’aura suivi jusqu’au bout. Elle ? Lisette de Brinon (1896-1982), née Louise Rachel Franck, devenue Madame Ullmann – puis la comtesse, et enfin la marquise Fernand de Brinon.

Née dans une famille de la bourgeoisie juive et très patriote de la plaine Monceau, cousine germaine d’Emmanuel Berl, parente éloignée de Bergson, sœur d’Henri Franck – normalien prodige, protégé de Barrès, ami de Julien Cain et d’Henri Massis, et poète mort prématurément (1888-1912, tuberculose, sa poésie est publiée chez Gallimard).

Elle est même, par sa mère Lange, de la famille de la romancière trop sous-estimée Monique Lange (1926-1996), épouse de Juan Goytisolo, éditrice chez Gallimard, collaboratrice des Temps modernes et… très proche de Jean Genet, le thuriféraire des fedayin. Le monde est petit – et la haine des juifs équitablement répartie.

Elle fut surtout, donc, l’épouse de Fernand de Brinon – « cœur » de sa vie et du livre que consacra à cette « Juive honteuse » (sic) son fils Bernard Ullmann (1922-2008, journaliste et résistant, lui ; auteur d’une remarquable biographie de Jacques Soustelle, Plon, 1995).

Avec son premier mari, Claude Ullmann, elle tient salon et reçoit beaucoup de « beau linge » : Aragon, Drieu, Berl évidemment, Cocteau, la princesse Bibesco, Anna de Noailles, etc.

A lire du même auteur: La seconde jeunesse d’un écrivain

Claude suit tant bien que mal, jusqu’au divorce (1934). Lisette a une liaison (puis se marie) avec Brinon, journaliste en vue, germanophile, auteur du premier entretien accordé à la presse française par Hitler. « Surtout, n’oublie pas que tu n’es pas Juif, tu es I-sra-é-lite », dit-elle à son fils.

Très vite, Brinon, qui a présidé le Comité France-Allemagne en 1935, devient l’homme qui a l’oreille des nouveaux maîtres du Reich. À Vichy, il est l’interlocuteur d’Abetz – qui représente Ribbentrop à Paris. Lisette s’est convertie, mais ses deux fils sont juifs.

Bientôt, Brinon devient le plénipotentiaire officiel auprès des autorités d’occupation, puis délégué général du gouvernement dans la zone occupée, avec titres d’ambassadeur et de secrétaire d’État. On ironise sur « l’ambassadeur de France à Paris ». Lors de sa fuite à Sigmaringen, Lisette le suit. De plus ou moins près : elle est « tolérée ». Aryenne d’honneur, comme la veuve d’Henri Bergson ou Maurice Goudeket, l’époux de Colette. 

Jusqu’à la fin, après le procès et l’exécution de Brinon, elle sera « fidèle ». Ullmann raconte ses derniers jours, les piles de Rivarol dans sa chambre ; son amitié amoureuse avec Benoist-Méchin (longtemps « rival » de Brinon à Vichy) ; sa nécrologie, rédigée par Roger Peyrefitte, autre ami, dans Rivarol. Extrait : « Elle était l’image transposée à notre siècle d’une de ces Françaises qui, au lendemain de la Révolution, où elles avaient perdu des êtres chers, donnaient encore une idée de cette époque où l’on goûtait “la douceur de vivre”. » 

Alors, Lisette : un naufrage ? Ou une (drôle de) vie ?

Un nuage de mélancolie

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Luc Chomarat D.R.

La Fin de la récré de Luc Chomarat est une fenêtre dans le temps. Un transport nostalgique dans les années 1980 qui ont fait sortir le protagoniste de l’insouciance.


Le nouveau roman de Luc Chomarat – grand prix de littérature policière en 2016 – pourrait ressembler à un roman sur les années 1970, où l’on serait heureux de ne pas entendre parler d’internet, de smartphones, d’écrans tactiles, de réseaux sociaux, de voitures électriques, d’islamo-gauchisme ou de DZ Mafia. La haine ne serait pas de la haine mais plutôt une volonté de s’en sortir sans écrabouiller l’autre. Ça ferait un bien fou, et ça nous prouverait que c’était mieux avant, même si c’était tout simplement différent.

La nostalgie des années 80

Le narrateur vit à Saint-Etienne, il est fils de prof, retrouve ses potes au bistrot, a pour seule ambition de monter un groupe de rock, vient de passer le bac, puis le permis, achète une 404, se prend pour Robert de Niro dans Taxi Driver, est fasciné par la fin du film, où le sang gicle. Il découvre Last exit to Brooklyn, de Hubert Selby Jr., disserte sur la mort, se demande ce qu’il pourrait faire au moment où l’adolescence se fait la malle et que la vie d’adulte angoisse un peu. Il y a le mouvement punk qui vit ses derniers feux. C’était destroy et sans promesse. Ça va changer avec l’élection de François Mitterrand. Ça fout les jetons à son père qui craint que la France ne bascule dans le Bloc de l’Est. On va surtout entrer dans les années où il faut faire du blé, très vite, avec des moyens techniques venus des États-Unis. Les années 80 sifflent La Fin de la récré, titre du roman de Chomarat. La fraternité s’efface avec un pincement au cœur, la 404 file à la casse, le père a un cancer. Bref, la vie apparaît fragile et la nostalgie entre déjà en scène. Le narrateur, doux rêveur, qui a décidé de taper à la machine son premier roman, se souvient : « J’ai pensé au petit train qui passait à la télé, ma mère qui posait le jus d’orange devant moi, passait peut-être la main dans mes cheveux. La vie semblait si limpide, alors. »

A lire du même auteur: Apocalypse nucléaire

Coup de foudre

Le texte de Chomarat aurait pu être un énième roman sur le temps qui passe, inexorablement. Mais il n’en est rien. Son tour de force, c’est de nous raconter une histoire d’amour, vraie, pure, qui finit par vous bouleverser avec un dernier chapitre très maîtrisé. Elle se nomme Aurore. C’est la plus belle fille du coin, bien sûr. Elle a de superbe yeux bleu-gris, des lèvres qui ressemblent à « deux gros oreillers de neige dans lesquels je me suis enfoncé comme si je pénétrais dans une image pieuse », précise le narrateur. Il résume : « (…) il y avait quelque chose de nouveau chez elle, quelque chose de moins brusque, elle donnait l’impression que des domestiques suivaient en portant ses malles. » Elle semble débarquer du siècle dernier – qualité irrésistible. C’est le coup de foudre.

Et ça va durer, malgré les absences, les malentendus, le service militaire, la trahison de la mère d’Aurore, la vie à deux, le manque d’argent, l’indécision du garçon, le volontarisme de la fille, tous ces trucs criminels contre l’amour. La musique de l’auteur nous envoûte, on a envie que ça marche, qu’Aurore soit synonyme d’espoir comme dans la pièce de Giraudoux. Alors quand on découvre le titre du dernier chapitre, on s’inquiète. « La rupture » indique que ça finit mal. Comme toujours. Mais la rupture n’est pas celle qu’on croit. Et le nuage de mélancolie demeure.

Luc Chomarat, La Fin de la récré, La Manufacture de livres, 352 pages.

La Fin de la récré

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Boualem Sansal: du cachot à l’Académie française, victoire amère d’une lucidité bafouée

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Boualem Sansal © Hannah Assouline

Même si les deux affaires ne sont pas directement liées, il est frappant de constater que l’éditeur Olivier Nora reçoit aujourd’hui presque davantage de tribunes de soutien d’écrivains et d’intellos que n’en avait suscité le malheureux Boualem Sansal lorsqu’il était emprisonné dans les geôles algériennes. Peu avant le « scandale » Grasset, l’écrivain avait quitté Gallimard pour rejoindre cette célèbre maison d’édition.


En novembre 2025, Boualem Sansal sortait de prison en Algérie après plus d’un an de détention. Condamné pour avoir osé parler des frontières et de l’histoire, gracié du bout des lèvres par le président Tebboune, il refuse encore aujourd’hui d’accepter pleinement cette « clémence » et annonce vouloir poursuivre le régime devant la justice internationale. Trois mois plus tard, en janvier 2026, la France le reçoit à l’Académie française. Après vingt-sept ans de fidélité chez Gallimard, qui l’avait soutenu pendant sa détention, Boualem Sansal a rejoint les éditions Grasset en mars dernier. Ce transfert s’accompagne aujourd’hui du départ soudain d’Olivier Nora, le dirigeant historique de la maison. Le petit monde de l’édition, ce théâtre si prompt à capter les vents dominants, semble entré dans la tourmente.

Ce va-et-vient entre les geôles d’un régime autoritaire et les cercles les plus feutrés de l’édition parisienne n’est pas une simple anecdote biographique. C’est le symbole tragique d’un homme qui paie, depuis trente ans, le prix de ce que l’Occident feint encore parfois de découvrir : l’islamisme n’est pas une « dérive », c’est un projet politique totalitaire qui a déjà ravagé son pays et qui ronge lentement le nôtre.

Dès la décennie noire, alors que l’Algérie sombrait dans la guerre civile, Sansal, ingénieur devenu romancier presque par devoir, a vu venir la catastrophe. Il ne l’a pas décrite en termes vagues. Il l’a nommée : une idéologie qui instrumentalise la foi pour instaurer un ordre total, où la femme est voilée ou morte, où le juif est maudit, où l’intellectuel est une cible, où la pensée libre est un blasphème. Le Village de l’Allemand, Gouverner au nom d’Allah, 2084 : autant de livres qui n’étaient pas de la littérature d’anticipation mais des rapports de guerre. Il y décrivait, avec une précision glaçante, ce que nous appelons aujourd’hui les « territoires perdus », le séparatisme, la charia rampante, l’antisémitisme décomplexé et cette « atmosphère de fin de civilisation » qu’il dénonçait encore récemment, aux côtés de Philippe de Villiers.

On l’a traité d’islamophobe, de traître, d’agent de l’étranger ou encore de sioniste.

On l’a censuré chez lui, menacé partout. Et pendant ce temps, la France, l’Europe, regardaient ailleurs, préférant les incantations, le « pas d’amalgame » plutôt que d’écouter celui qui avait déjà tout vécu.

Aujourd’hui, en 2026, le décor a changé, mais pas le scénario. Les attentats se succèdent, des écoles ou municipalités semblent infiltrées, des quartiers échappent à la loi commune, et une partie de la jeunesse française semble parfois fascinée par le même obscurantisme qui a saigné l’Algérie. 

Pendant que Sansal croupissait en prison, certains ici continuaient de minimiser le danger. 

Son élection à l’Académie française sonne presque comme une revanche ironique : la République honore enfin celui qu’elle n’a pas su protéger quand il criait au feu.

À soixante-seize ans passés, Sansal n’a rien perdu de sa force. Il ne demande ni pardon ni reconnaissance. Il continue, simplement, à dire ce qu’il voit : l’islamisme n’a pas besoin de tanks pour conquérir ; il avance par la démographie, l’intimidation culturelle et la lâcheté des élites. Il l’a répété sans relâche : ce n’est pas l’islam des croyants qu’il combat, c’est l’islamisme des conquérants. Distinction essentielle, trop souvent noyée dans la mauvaise foi.

Sa trajectoire nous renvoie à une question cruelle : combien de voix faudra-t-il encore emprisonner, exiler ou assassiner avant que nous admettions que Sansal avait raison ? Son entrée à l’Académie n’est pas seulement un hommage littéraire. C’est un signal. La France, en l’accueillant, reconnaît implicitement que l’heure n’est plus au déni mais à la lucidité. Reste à savoir si elle aura le courage d’en tirer toutes les conséquences.

Boualem Sansal n’est plus un lanceur d’alerte solitaire. Il est devenu, malgré lui, un témoin vivant de ce que nous risquons de perdre si nous persistons à fermer les yeux. Son combat, de la prison algérienne au fauteuil vert, n’est pas terminé. Il ne fait que commencer pour nous.

🎙️ Podcast: Orban s’en va, le populisme reste

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De gauche à droite: Marine Le Pen, Viktor Orban, Matteo Salvini, lors d’une réunion des partis d’extrême droite européens avec le groupe Patriots for Europe d’Orbán, à Budapest, en Hongrie, lundi 23 mars 2026. © Denes Erdos/AP/SIPA

Avec Harold Hyman, Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


La défaite de Viktor Orban représente-t-elle un grand revers pour le populisme en Europe? N’en déplaise à de nombreux commentateurs et politiques, il n’en est rien. Certes, l’ex-leader hongrois a bien compris et exploité le ressentiment populaire, notamment la déception par rapport à l’Union européenne. C’est à bon escient qu’il a répondu à l’inquiétude générale au sujet de l’immigration, et les mesures qu’il a prises à cet égard n’ont pas rencontré de vraie opposition de la part de Bruxelles.

Pourtant, le système Orban, la machine qu’il avait créée, était propre à lui et au contexte hongrois post-communisme. Très souvent, les différents souverainistes européens ont des points de convergence, comme à l’époque où le Groupe de Visegrád réunissait la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque. Mais en réalité, ces alliances sont conjoncturelles. Derrière elles se cachent des intérêts particuliers qui finissent toujours par s’affirmer. C’est ainsi que Georgia Meloni, en arrivant au pouvoir, s’est arrangé avec l’Union européenne. C’est aussi pour cette raison que le mouvement MAGA a du mal à prendre pied en Europe.

A lire aussi: Un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est le populisme

Pendant ce temps Donald Trump a réussi à reprendre l’initiative vis-à-vis des Iraniens. Le cessez-le-feu entre Israël et le Liban a très clairement montré que traiter avec l’Iran et traiter avec ses proxies constituaient deux choses séparées. Si Trump parvient à mettre en oeuvre une vraie désescalade en confisquant la matière fissile des Iraniens et en ramenant la situation à celle, antérieure, d’une guerre froide, il pourra peut-être sauver suffisamment de sièges républicains au Congrès en novembre pour continuer à gouverner comme il veut.

A lire aussi: Trump brûle ses vassaux

Les Européens se sont distingués jusqu’ici soit par leur inaction, soit par leur inconstance. Néanmoins, il y a une opportunité à saisir s’ils peuvent relancer leur industrie de la défense et leurs forces armées. Ils pourraient se présenter à l’avenir comme des alliés plus fiables que les Etats-Unis, ce qui pourrait intéresser, par exemple, les Etats du Golfe. Sauront-ils saisir cette opportunité? Aujourd’hui, un certain nombre de dirigeants se sont rencontrés à Paris – physiquement ou par visioconférence – afin de discuter d’un projet pour garder ouvert le détroit d’Ormuz. Il se peut que ce soit le début d’une renaissance européenne. Ou pas…

Le squelette dans le placard du wokisme

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DR.

Idées. Wokisme et nazisme ont un point commun inattendu: leur détestation de la science, des Lumières ou de la raison. Analyse.


De la pseudo-science marxiste a la déraison wokiste

Durant presque un siècle le totalitarisme communiste a perpétré ses exactions criminelles qui provoquèrent la mort de millions d’individus et ruinèrent les nations qu’il opprimait, au nom de la pseudo-science marxiste de l’Histoire, le « matérialisme historique ». Selon Raymond Aron elle « expliquait tout avec une logique implacable et irréelle, disait la vérité du passé et de l’avenir, et garantissait la victoire finale ». Au cours du XXème siècle, cette imposture scientiste imposée comme absolument vraie et indépassable, intoxiquera  aussi bien les intellectuels que certains scientifiques. Pour les sectateurs du marxisme-léninisme, Lénine, Staline, puis Mao incarnaient « les plus hautes autorités scientifiques du monde » ! En réalité le marxisme que George Steiner a qualifié de « mythologie messianique », est saturé de présupposés philosophiques et moraux hérités du romantisme allemand, qui allait paradoxalement fournir le cadre intellectuel à l’idéologie nationale-socialiste. Dès 1939, l’historien Edmond Vermeil qui a élaboré dans son ouvrage L’Allemagne l’une des premières généalogies du nazisme, soulignait « qu’il est certain que les deux totalitarismes ont des rapports précis avec l’idéalisme romantique allemand ». Après le fiasco universel du communisme, les plus perversde ces rapports s’actualiseront dans le revirement stratégique des théoriciens de la « nouvelle gauche » post-marxiste (dont le wokisme est un avatar), qui renieront le « marxisme scientifique » pour engager une guerre culturelle contre les formes occidentales de pensée. Subvertir les notions de raison, de connaissance objective, de science, et de vérité, c’était frapper au cœur les fondements séculaires du modèle libéral capitaliste, bourgeois, démocratique et humaniste.

La filiation proto-nazie du wokisme: les anti-Lumières

Par cette inversion radicale des valeurs, ils vont paradoxalement réactiver à leur insu l’anti-rationnalisme, le relativisme, l’anti-humanisme, le nihilisme, ainsi que le culte de la violence théorique et politique, constitutifs des doctrines les plus régressives et pernicieuses du romantisme et du nazisme. Les thèmes corrupteurs de ces doctrines que l’historien oxonien Isaiah Berlin qualifia « d’anti-lumières » (antiAufklärung), ont été élaborés par les idéologues de la « Révolution Romantique » germanique (1790-1830). Ces idéologues menèrent une virulente offensive contre les principes de la raison instaurés par les penseurs des Lumières franco-anglaises (les pires étant pour eux Isaac Newton, John Locke, et Denis Diderot), et tous exprimèrent leur détestation de la science et des lois de la causalité naturelle. Comme l’a reconnu Berlin dans The Roots of Romanticism, « ce formidable mouvement détruira les notions mêmes de vérité et de validité en tant que telles, et instillera pour trois siècles le poison de la misologie au cœur de la conscience européenne ». Il inspirera le nihilisme corrosif de Frederic Nietzsche, qui deviendra le philosophe de court des nazis avant de subjuguer la gauche intellectuelle. Après la Seconde Guerre mondiale, cette contre-culture extravagante initialement portée par les penseurs de la droite européenne la plus réactionnaire, sera réactualisée par ceux de la gauche académique radicale concepteurs des théories dites « post-modernes » que Roger Scruton a qualifiées de « machines à non-sens » (Michel Foucault, Jacques Derrida, Claude Lévi-Strauss, Gilles Deleuze, et Jean-François Lyotard). Par une opération de « désobjectivation » de toute « rerum natura », ces deux courants idéologiques convergèrent non seulement à délégitimer l’ordre de la rationalité, mais surtout à propager cette aberration comme la forme ultime de la clairvoyance critique. Dès 1941, l’historien anglais Rohan D’O. Butler avait reconnu dans son ouvrage The Roots of National-Socialism que « la polémique contre la raison et l’intellect était nazie, néoromantique et romantique ». Soixante-quinze ans plus tard Johann Chapoutot identifia également le rôle déterminant « de la démarche du soupçon adressé à la raison » dans la « révolution culturelle nazie ». Au terme de son analyse extensive de la filiation des doctrines post-modernes, Richard Wolin pourra conclure dans son ouvrage The Seduction of Unreason que tout ce que les nazis ont puisé dans les doctrines romantiques et post-romantiques pour détruire la raison des Lumières françaises a été recyclé par le post-modernisme. Ainsi en attaquant le paradigme des Lumières, les activistes du wokisme restaurent de fait un « zeitgeist » littéralement « proto-nazi ».

Une commune détestation de la civilisation occidentale

On ne peut mieux en résumer le programme que par la déclaration d’un des contributeurs à l’idéologie national-socialiste, Arthur Moeller van den Bruck : « le combat que nous menons contre l’âge de la raison est de part en part un combat contre le libéralisme ». Romantisme, national-socialisme, post-modernisme, et « nouvelle gauche » wokiste (pertinemment qualifiée de « néo-romantique » par Shalom Lappin dans Quillette) visent fondamentalement à effacer de l’histoire une culture millénaire édifiée sur le pouvoir de la raison opérante. Il s’agit non seulement de liquider le sujet de la connaissance, mais également le libre-arbitre, le réel et la vérité. Dans cette perspective, la modernité européenne inaugurée par la métaphysique du sujet rationnel de René Descartes, que Nietzsche et Martin Heidegger dénoncèrent comme une forme de « dépravation spirituelle » juive, a constitué la cible privilégiée de leur entreprise de déconstruction.

La déclaration de Houria Bouteldja (Parti des Indigènes de la République) prétendant que « le “je” cartésien va jeter les fondements philosophiques de la blanchité », accouplée à celle d’une universitaire américaine de même obédience martelant que « mettre fin au privilège blanc commence par mettre fin au privilège juif », atteste de la funeste filiation du wokisme. Même haine,différentes cibles. Alors que romantisme et nazisme identifiaient la rationalité au pouvoir destructeur de la judéité, le wokisme l’identifie au pouvoir oppresseur de la blanchité. Soit deux variantes d’une même aversion pour la civilisation occidentale.

Une même volonté d’effacer la science et la raison

Comme le feront les auteurs post-modernes, les doctrinaires germaniques récusèrent dans une prose grandiloquente le principe de raison comme impuissant, mensonger, corrupteur, et les Lumières comme « un cancer dévorant tout ». En affirmant que « l’idée des mathématiques universelles et la théorie atomique sont des mythes », un des penseurs de la « révolution conservatrice » des années 1920 Oswald Spengler anticipait d’un demi-siècle l’affirmation de Lévi-Strauss pour qui « rien ne distingue la magie des mathématiques », ainsi que celle du sociologue des sciences Bruno Latour selon lequel « la science n’a aucune spécificité, la rationalité n’a aucun contenu ». Lorsque Moeller van den Bruck proclame que « l’âge de la raison a constitué une époque circonscrite, sans importance, et à l’héritage éphémère », il devance d’un demi-siècle les thèses de Foucault et Derrida. Ainsi s’imposa selon George L. Mosse dans Les racines intellectuelles du Troisième Reich (trad.), le « rejet de tout savoir humain comme insignifiant et dénué de sens ».

Nazisme et post-modernisme : une même rhétorique

Le nazisme allait parachever cette destruction (Zerstörung) de la raison. Pour Adolf Hitler cité par Hermann Rauschning, « la vérité n’est pas une question de rapport à la réalité » ;  « l’idée d’une science détachée de toute idée préconçue n’a pu naître qu’à l’époque du libéralisme : elle est absurde » ; « la science est un phénomène social, le slogan de l’objectivité scientifique n’est rien d’autre qu’un argument inventé » ; «  Il n’existe donc jamais que la science d’un groupe humain défini dans une époque définie » ; « ce que l’on appelle la crise du savoir, c’est tout simplement le fait que ces messieurs commencent à se rendre compte eux-mêmes que leur  objectivité et leur indépendance les ont menés à un cul-de-sac » ; « nous sommes à la fin du siècle de la raison » ; « toute science est politique » ; « la question préalable à toute activité scientifique est de savoir qui veut savoir ».

Un concentré du lexique le plus radical des doctrines de l’antiAufklärung, du post-modernisme et du wokisme ! Le concept relativiste de l’épistémologie nazie de « dépendance » (Gebundenheit) au contexte socio-historique s’apparente d’ailleurs au constructivisme de la sociologie néo-marxiste contemporaine, dont la vulgate étiquète comme « socialement et culturellement construite » toute réalité y compris les invariants biologiques et anthropologiques dont l’identité sexuelle.

Pathétique bégaiement de l’histoire,quarante ans plus tard Pierre Bourdieu exprimera une même détestation de « l’obscurantisme des Lumières qui peut prendre la forme d’un fétichisme de la raison et d’un fanatisme de l’universel ». Dans la même veine, Foucault, Derrida, Deleuze et d’autres, dénoncèrent la raison, la connaissance et la science, comme des dispositifs tyranniques de domination, d’oppression, et de discrimination. Pire, elles ne seraient qu’un écran d’imposture masquant les perversions séculaires de l’Occident.

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Les divagations anti-science du wokisme

Des universités anglo-saxonnes à la Sorbonne en passant par le CNRS, les activistes wokistes ont transformé ces spéculations philosophico-littéraires en virulente propagande pour faire « tomber la science » (objectif du mouvement « science must fall »). La connaissance et le corpus scientifique sont réduits à des stigmates de la suprématie blanche, parfois jusqu’au délire («2 + 2 = 4 pue le suprémacisme du patriarcat blanc »). Selon cette causalité paranoïaque, la science ne serait qu’un instrument culturel d’asservissement qui légitimerait tout et n’importe quoi : l’impérialisme, le colonialisme, le capitalisme, le racisme, le sexisme, le classisme, la transphobie, et l’homophobie. Moralement coupable et haïssable, elle devrait donc s’effacer pour être remplacée par des modes de connaissance alternatifs propres aux groupes ethniques et sexuels qu’elle aurait contribué à reléguer, plus subjectifs, plus émotionnels, et plus intuitifs (« une mathématique noire » ou une « physique féministe »).

Là encore le wokisme rejoint le point de vue racial romantico-nazi, qui attribuait la suprématiede l’esprit scientifique à l’hégémonie d’une entité corruptrice (la pensée calculante judaïque), et prônait un savoir libérateur produit de l’intériorité (Innerlichkeit).         

Un relativisme et un subjectivisme corrupteurs

La conséquence la plus néfaste de la répudiation des critères objectifs du jugement, fut la propagation d’un relativisme absolu et d’un subjectivisme débridé glorifiés par le romantisme, qui agirent comme des acides dans les domaines de la connaissance, de la morale, de la culture, du droit, et de la politique. Vulgarisant Nietzscheet préfigurant les doctrinespost-modernes, Hitler affirmait « qu’il n’existe pas de vérité, pas plus dans le domaine de la morale que dans celui de la science ». L’unique vérité authentique étant l’intime conviction, les catégories universelles sont abolies dans tous les domaines, qu’il s’agisse des lois naturelles ou des normes constitutives de la vie en société. Sensations, émotions, expérience personnelle, priment alors l’argumentation intellectuelle et l’exigence de la preuve. C’est un tel « subjectivisme exorbitant » que Jean-Pierre Le Goff retrouve dans la « révolution culturelle soixante-huitarde », et auquel il attribue « la posture anti-fasciste contemporaine qui récuse comme fasciste toute contrainte restreignant la volonté individuelle omnipotente ». Sur le plan politique, cette « égomanie primitive » qui vomit la démocratie intellectuelle, transforme de fait les conflits d’idéaux en affrontements irréductibles et le monde en un théâtre de guerre morale radicale. A la proclamation d’Hitler « oui, nous sommes intolérants, il n’y a lieu à aucune confrontation d’arguments, pas de place pour les négociations et les compromis », répond en écho une même détestation de la délibération et du consensus exprimée par le sociologue radical-chic Geoffroy de Lagasnerie (« il faut être contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion »), ou encore par une néo-féministe américaine (« la diversité des opinions est une foutaise (bullshit) de suprémaciste blanc »).

C’est la logique même du terrorisme intellectuel à l’œuvre dans la « cancel culture » et la « culture de l’offense », selon lesquelles aucun argument ne saurait être opposé au ressenti infaillible des individus qui expriment le point de vue de groupes prétendument « dominés » ou « racisés.

La destruction de l’universalisme humaniste

Dans ce contexte idéologique, l’humanisme hérité du « jus naturale » romain qui reconnait un droit naturel commun à tous les hommes, et qui attribue à l’individu libre et autonome une valeur éthique primordiale, deviendra la bête noire des idéologues réactionnaires depuis le XVIIIème siècle. Les plus véhéments le dénonceront comme un stigmate de la décadence d’un Occident latin corrompu par l’esprit juif depuis la Renaissance. De même Chapoutot rapporte dans la Révolution culturelle nazie que pour les nazis « il n’y a pas de genre humain, il n’y a pas, en conséquence, d’universalité, ni donc de commandement moral valant absolument pour l’humanité entière ». Un résumé de la « théorie critique de la race » wokiste ! La répudiation de l’humanisme assimilé à un artefact fallacieux de la modernité occidentale et de l’idéologie bourgeoise, constitua également le leitmotiv des théories post-modernes. Alors que Foucault prédisait la disparition de l’Homme, Lévi-Strauss affirma que « les droits de l’homme intégralement liés à l’idéologie de l’humanisme occidental étaient éthiquement intenables ». Il suggéra même que les camps de concentration « ne furent pas en contradiction avec le soi-disant humanisme, mais en constitueraient presque le prolongement ». Ainsi fut remis au goût du jour le projet du « philosophe du parti national-socialiste » Alfred Rosenberg : « éradiquer quinze siècles d’universalisme et d’humanisme européens ».

Le néo-racisme anti-blanc du wokisme

C’est sans doute cet anti-humanisme inspiré par un identitarisme fanatique qualifié par Pierre-André Taguieff de « néo-raciste », qui a conduit le wokisme à utiliser le registre déshumanisant de la pathologie, de l’exécration, et de l’éradication, similaire à celui du nazisme. Pour ne citer que quelques-unes des centaines de diatribes proférées par des extrémistes universitaires et journalistes: la blanchité est une terrible maladie, une pandémie parasitaire, un virus, une forme de psychopathie ; les blancs sont de violents prédateurs, des déments au cerveau troué; les blancs sont des ordures; tuez les blancs, déchargez un révolver dans leur tête; pas de pays pour les vieux mâles blancs, soyez cruels avec eux; on devrait gazer tous les blancs; je déteste mon identité blanche. A compléter ad nauseam.

Une menace civilisationnelle qui vient de loin

Considérant cet état des choses, on ne peut que conclure avec Berlin que « si Hitler proclamait qu’il cherchait à effacer les effets des Lumières, qui peut prétendre aujourd’hui qu’il ait totalement échoué ». En 1834 le poète et essayiste allemand Heinrich Heine, amoureux de la France des Lumières et qui sera exécré par les doctrinaires nazis, rappelait à ses amis français que « les concepts philosophiques nourris dans le silence de l’étude d’un universitaire peuvent détruire une civilisation entière ». Il prophétisait que le pouvoir intoxiquant de la philosophie germanique alimenterait des forces qui « extirperaient les dernières racines de la culture européenne ». Nous avons cru échapper à cette prophétie pendant plus de deux siècles, elle nous a aujourd’hui rattrapés !

Face à l’obscurantisme woke

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Océan Indien: quand le grand jeu des puissances rattrape Madagascar

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Le président de la Refondation de la république de Madagascar Michaël Randrianirina, photographié le 26 mars 2026 à Antananarivo © CHINE NOUVELLE/SIPA

De la mer Rouge au détroit d’Ormuz, des tensions du Golfe aux détournements de routes maritimes vers le cap de Bonne-Espérance, la partie occidentale de l’océan Indien s’impose comme l’un des nerfs stratégiques du moment. Dans ce théâtre où se croisent sécurité énergétique, rivalités portuaires, minerais critiques et bataille d’influence, le récent putsch à Madagascar, mené par Michaël Randrianirina, rebat les cartes régionales.


Longtemps perçu comme un espace périphérique, l’océan Indien est redevenu un centre de gravité. La mécanique est implacable : lorsque le Moyen-Orient se tend, ce sont les routes maritimes qui se reconfigurent, les bases qui prennent de la valeur, les ports qui changent de statut, et les États littoraux ou insulaires qui se retrouvent projetés au premier plan.

L’embrasement autour de l’Iran, les menaces sur les flux énergétiques et l’insécurité persistante en mer Rouge ont un effet direct sur la géographie du commerce mondial. Le détroit d’Ormuz, à lui seul, voit transiter environ 20 millions de barils par jour, soit près de 20 % des flux pétroliers mondiaux. Lorsque cette artère vitale est menacée, toute l’architecture énergétique internationale se tend.

Dans le même temps, les attaques contre la navigation en mer Rouge ont perturbé l’un des principaux corridors du commerce mondial. En temps normal, près de 15 % du commerce maritime mondial et 20% des flux de conteneurs qui passent par le canal de Suez. L’insécurité dans la zone a poussé une partie du trafic à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, rallongeant parfois les trajets de plus de 6 000 kilomètres et augmentant les coûts logistiques.

Les armateurs n’aiment pas l’incertitude. Quand les risques augmentent, une partie du trafic se détourne, rallonge ses routes, renchérit les coûts et déplace la pression stratégique plus au sud. Ce glissement donne un relief particulier à l’océan Indien sur cet échiquier géopolitique.

Le canal du Mozambique, corridor de substitution et concentré de rivalités

Dans cette recomposition, le canal du Mozambique apparaît comme un axe critique. Situé entre la côte orientale de l’Afrique et Madagascar, ce couloir maritime concentre désormais une part croissante du trafic redirigé depuis la mer Rouge.

Il ne s’agit pas seulement d’une voie de passage : c’est un espace où se superposent les intérêts portuaires, miniers et énergétiques, mais aussi les vulnérabilités sécuritaires. Piraterie opportuniste, trafics, menace terroriste dans la région mozambicaine de Cabo Delgado, instabilités politiques, sans oublier la récurrence des catastrophes climatiques : le canal du Mozambique est une zone à haute intensité de risques.

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Autour de cet axe, les îles et territoires prennent une dimension nouvelle. Madagascar, les Comores, Maurice, les Seychelles, mais aussi les outre-mer français et britanniques, forment une chaîne d’appuis possibles — logistiques, diplomatiques, parfois militaires — au moment où les puissances cherchent à sécuriser leurs intérêts. La seule zone économique exclusive de Madagascar couvre plus de 1,2 million de kilomètres carrés, soit près du double de sa superficie terrestre. Dans un contexte de compétition maritime accrue, cet espace représente un enjeu stratégique considérable, notamment pour les ressources halieutiques, énergétiques et minières. La carte de l’océan Indien se met ainsi à ressembler à un échiquier, où chaque port, chaque accord, chaque coopération devient un marqueur d’alignement potentiel.

Rivalités d’influence : le retour d’une compétition totale

La compétition se joue sur plusieurs tableaux à la fois. Il y a la sécurisation des flux commerciaux et énergétiques, évidemment. Mais aussi la course aux minerais critiques, devenue un fil rouge des stratégies industrielles et technologiques. Madagascar possède notamment des réserves importantes de nickel, graphite, cobalt et terres rares, des ressources essentielles pour les industries électroniques et les technologies de transition énergétique.

Il y a enfin le registre plus discret, mais décisif, de l’influence diplomatique et informationnelle: la capacité à peser sur les opinions, à exploiter les ressentiments, à proposer une alternative politique ou symbolique. Les acteurs se bousculent : l’Inde, attentive à ses approches maritimes ; les Émirats, très présents dans les hubs logistiques ; la France, puissance riveraine par ses territoires de La Réunion et Mayotte, ; les États-Unis, qui raisonnent en termes de sécurisation et d’accès aux ressources ; la Chine, puissance d’investissement et de chaînes de valeur ; et, last but not least la Russie, qui cherche des brèches et des leviers d’influence. Moscou s’emploie depuis plusieurs années à renforcer sa présence dans la région. Dès 2018, des acteurs liés à l’entourage du groupe Wagner avaient tenté d’influencer la vie politique malgache tout en cherchant à s’implanter dans l’exploitation du chrome à travers un partenariat avec la société publique Kraoma. L’expérience s’était soldée par un échec, mais elle révélait déjà l’intérêt stratégique accordé à la Grande Île.

Depuis la transition politique de 2025, la Russie a repris l’initiative. Des contacts diplomatiques ont été rapidement établis avec les nouvelles autorités, accompagnés de propositions de coopération dans l’agriculture, la recherche géologique, l’exploitation minière, la santé publique ou l’enseignement supérieur. Moscou cherche également à renforcer la coopération sécuritaire et militaire, notamment à travers des programmes de formation et des livraisons d’équipements. La stratégie russe s’appuie aussi sur un discours politique soigneusement calibré. En se présentant comme un partenaire du « Sud global » et en soutenant certaines revendications postcoloniales dans la région — notamment autour de la question des îles Éparses ou de Mayotte — Moscou tente d’éroder l’influence française dans le sud-ouest de l’océan Indien.

Madagascar, pièce convoitée… mais diplomatiquement fragilisée

Madagascar est au cœur d’une zone qui compte. Sa position, son espace maritime, ses ressources et ses perspectives minières en font une pièce attrayante dans la compétition régionale. Mais la transition politique a ajouté un facteur d’incertitude au moment où la région se militarise et se repolitise. Depuis la chute d’Andry Rajoelina à l’automne 2025, l’île vit au rythme d’un pouvoir de transition incarné par Michaël Randrianirina (notre photo).

Les chancelleries et les investisseurs lisent cette séquence avec prudence. Madagascar dépend fortement de l’aide internationale : en 2023, le pays a reçu environ 1,2 milliard de dollars d’aide publique au développement, ce qui souligne la fragilité structurelle de son économie. Dans ce contexte, la diplomatie du nouveau pouvoir donne le sentiment d’une navigation à vue. D’un côté, le discours officiel veut rassurer et répéter que Madagascar peut travailler avec tous. De l’autre, les gestes s’accumulent sans hiérarchisation claire: rapprochements diplomatiques multiples, discussions sécuritaires, promesses de coopération minière ou énergétique.

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Depuis la prise de pouvoir de Randrianirina, plusieurs puissances ont ainsi cherché à tester la nouvelle administration, avec des visées prédatrices. La Russie a rapidement multiplié les contacts, tandis que les États-Unis ont envoyé des représentants du commandement militaire pour l’Afrique afin d’évaluer les perspectives de coopération sécuritaire. La Chine, de son côté, reste attentive aux ressources minières de la Grande Île, notamment dans les secteurs du nickel et du charbon. Quant à la France, elle demeure un partenaire économique majeur : des groupes comme TotalEnergies, Orange ou Colas sont présents dans l’économie malgache depuis des années.

Madagascar: un pays sans boussole ?

La rupture est d’autant plus visible que la période précédente offrait une ligne plus identifiable. Sous Andry Rajoelina, quels que soient les jugements portés sur sa gouvernance intérieure, la trajectoire diplomatique apparaissait globalement plus lisible : les partenaires savaient à quoi s’attendre, sur quels sujets Madagascar cherchait des alliances, et jusqu’où il était prêt à aller dans ses arbitrages.

Aujourd’hui, la transition brouille les repères. Le pays semble osciller entre plusieurs registres: quête d’appuis rapides pour répondre à des urgences internes, recherche de soutiens sécuritaires, ouverture à des offres énergétiques ou minières, multiplication de rencontres à forte portée symbolique. Pris isolément, chaque mouvement peut se défendre. Pris ensemble, ils composent un tableau incertain. Or, dans un environnement où la concurrence des puissances est intense, la crédibilité se construit sur la cohérence. Compte-tenu du poids géostratégique de Madagascar, son imprévisibilité diplomatique a de quoi laisser perplexe.

Un État peut jouer des rivalités, attirer plusieurs partenaires, négocier âprement. Mais il doit rester lisible, tenir ses engagements, maîtriser sa communication et donner des garanties sur la stabilité de ses choix. Si la transition Randrianirina persiste à multiplier les signaux sans ligne directrice nette, Madagascar pourrait perdre sa réputation de partenaire fiable. Dans un océan Indien redevenu stratégique, cette réputation vaut parfois autant qu’un port, qu’une mine ou qu’un détroit. Et dans le « Grand Jeu » qui se joue aujourd’hui entre grandes puissances, les États qui paraissent imprévisibles ne sont pas ceux qui gagnent la partie — mais ceux autour desquels les autres avancent leurs pions.