Accueil Site

Pas d’alternative à la chute du régime iranien

0

Donald Trump a finalement décidé de frapper Téhéran, samedi, alors que les Etats-Unis n’étaient pas directement menacés par l’Iran. La France et l’OTAN doivent choisir leur camp.


La mort de l’ayatollah Khamenei et de plusieurs hauts dirigeants iraniens constitue un succès indéniable. Le cœur du pouvoir théocratique a été frappé de plein fouet. Pourtant, la riposte iranienne dépasse les anticipations. Téhéran s’était manifestement préparé de longue date non seulement à l’attaque, mais aussi à la disparition de son guide suprême.

Les missiles iraniens ont plu sur Israël, la Jordanie, Oman, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït et le nord de l’Irak. Si la plupart, imprécis, n’ont provoqué que des dommages spectaculaires plus que meurtriers, d’autres ont atteint des cibles sensibles : aéroports, installations pétrolières, et même des radars américains de haute technologie.

Cette riposte, qui montre à quel point le régime iranien aurait pu, laissé à lui-même, devenir plus menaçant au cours des prochaines années (décennies ?), justifie au contraire plus impérieusement sa destruction.

Quelle résilience du régime ?

Les frappes alliées, promises pour durer au moins une semaine, se poursuivent sans que l’on discerne, à ce stade, des signes tangibles d’effondrement du régime. Comment imaginer que les mêmes manifestants désarmés, fauchés par balles réelles il y a deux mois dans les rues des villes iraniennes, puissent aujourd’hui l’emporter par la seule force de leur protestation ?

Une large frange de la population aspire sans doute à la fin de ce joug islamiste. Reste qu’un appareil militaro-religieux-étatique, solidement enraciné, n’entend à ce stade nullement déposer les armes. Les répercussions au sein du monde chiite hors d’Iran demeurent, elles aussi, une inconnue majeure.

Répercussions mondiales

Les ondes de choc de cette crise se propageront partout. Les cours du pétrole vont s’envoler et les Bourses sans doute plonger. La Chine risque de se voir privée d’un de ses principaux fournisseurs de pétrole. Paradoxalement, Vladimir Poutine, allié de Téhéran, pourrait tirer profit de la flambée des prix du pétrole et du gaz pour financer sa guerre en Ukraine.

A lire aussi: Des mollahs aux pieds d’argile

Si le conflit s’éternise, il pèsera lourdement sur la politique intérieure américaine et sur l’élection des midterms. L’opinion publique américaine est, on le sait, hostile aux aventures extérieures et Donald Trump a été élu précisément pour rompre avec les guerres de changement de régime.

La France et l’OTAN au pied du mur

Le président Macron et les dirigeants de l’Union européenne, une fois de plus, appellent à la « retenue » et au « respect du droit international » : une posture totalement déphasée, qui les met d’emblée hors-jeu. Si une telle rhétorique diplomatique pouvait encore se défendre avant le déclenchement des hostilités, elle n’a plus aucun sens depuis que la guerre a commencé.

Pour les pays européens de l’OTAN – victimes par le passé du terrorisme islamiste commandité par Téhéran et qui pourraient demain l’être de ses missiles à portée intermédiaire –, qui ne cessent de proclamer leur attachement viscéral au lien transatlantique et à la solidarité américaine, l’heure est venue de soutenir sans réserve, ne serait-ce que verbalement, l’opération américaine. Bien sûr, ils s’en abstiendront, préférant une fois encore laisser les États-Unis (et Israël) assumer seuls le « sale boulot », gaspillant ainsi une occasion historique de consolider ce lien qu’ils affirment si précieux et de défendre, concrètement, la civilisation occidentale face à la menace existentielle que représente l’Iran des ayatollahs.

Même si l’on ignore encore qui le remplacera, le régime doit tomber. Il n’y a plus d’alternative, certainement pas par la diplomatie. Sa survie serait une défaite cuisante pour Israël, pour les États-Unis et pour l’Occident tout entier. Il redeviendrait une menace majeure pour Israël, pour la région et pour l’Europe bien davantage que pour les Etats-Unis.

Jeffrey Epstein, l’homme aux 100 000 contacts

0

Le sombre profil de Jeffrey Epstein révèle que, derrière la mise en scène sophistiquée du pouvoir des États et de nos élites, se dissimule un univers bien plus trivial, obsédé par le sexe et l’argent — ces totems immuables et éternels qui traversent toutes les sociétés humaines.


Qui était réellement Jeffrey Epstein ? Et, surtout, que dit-il du monde tel qu’il était et tel qu’il est encore présentement ? Ces questions restent partiellement irrésolues, même s’il est déjà possible de tirer quelques conclusions de ce feuilleton politico-médiatique désormais vieux d’une vingtaine d’années ; Non, tout n’a pas encore été dit sur le Lolita Express, ses passagers, ses correspondants réguliers, leur volonté de domination, leurs vices et leurs peurs. Avec la dernière révélation de plus de 3 millions de documents, encore en cours d’analyse, c’est un univers qui se dévoile, où l’entregent et le réseau compte plus que le talent et le savoir-faire. Un univers dont les acteurs « tremblent » de peur, ainsi que l’a justement rappelé Philippe de Villiers.

Jeffrey Epstein côtoyait tout ce que la bonne société globalisée compte de personnes importantes. Princes européens et princes arabes voisinaient les directeurs d’agence de mannequins, les grands financiers new-yorkais, les agents secrets russes et israéliens, les chefs d’Etats, les artistes, les spin doctors et les scientifiques les plus reconnus. Il était un prince de ce monde, dont la principale compétence consistait à mettre en relation des milieux proches qui pouvaient se croiser sans se connaître.

Le New-Yorkais était aussi un fixer, capable de trouver en quelques heures un moyen de blanchir de l’argent via les services de paiement en ligne de jeux-vidéos, de dénicher une demoiselle de compagnie russe pour un grand dirigeant en voyage à Paris, ou encore de négocier la vente d’un système de cybersécurité à un Etat africain. L’homme n’avait pas réellement de « métier » au sens où le commun des mortels l’entend : il faisait profession de distiller son influence. Raison pour laquelle il s’affichait constamment avec les plus puissants, montrant ainsi qu’il en était.

A lire aussi: Affaire Epstein: la Justice à l’heure de la data

Comment expliquer d’ailleurs autrement que Jeffrey Epstein fut capable de s’infliger les longs monologues narcissiques de Jack Lang au cours de dîners mondains parisiens ? il avait besoin de l’ancien ministre de la Culture pour pénétrer les cercles de pouvoir français. Jack Lang lui prêtait son aura en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes, de prêts de chauffeurs et de maisons, d’investissement dans des structures spéculatives destinées à l’achat – désintéressé et de l’ordre du mécénat selon la famille Lang – d’œuvres de jeunes artistes inconnus qui, par magie, allaient évidemment devenir les coqueluches du marché…

Le dévoilement des courriels d’Epstein, l’homme aux 100.000 contacts, est donc apocalyptique au sens étymologique du terme. Cela montre que le roi est nu. Derrière la sophistiquée mise en scène du pouvoir des Etats se cache un monde finalement médiocre, obnubilé par le sexe et l’argent, totems éternels de toutes les sociétés humaines. Pour réussir dans les affaires, il faut connaître des Jeffrey Epstein, ces hommes qui ouvrent des portes, qui permettent d’enjamber les salamalecs protocolaires et les barrières administratives. Au sein de l’hyperclasse mondialisée, on se joue des règles et des convenances. Le puissant s’affranchit de la morale commune, perçue comme anachronique, presque pathétique. Rien n’est tabou, rien ne peut être refusé à ceux qui possèdent tout. Y compris le plus choquant, sorti des pages de Sade ou Pasolini.

Un système d’exploitation de filles rôdé et vicieux

Et, de fait, Jeffrey Epstein s’est longtemps pensé intouchable. Tout commence au printemps 2005. À Palm Beach, une mère décroche son téléphone et appelle la police : sa fille de 14 ans aurait été approchée par une femme lui proposant une soirée dans la demeure d’un richissime financier new-yorkais. La mission est simple, l’approche bien rôdée : un massage, en petite tenue, contre 300 dollars de pourboire. Une somme ridicule à l’échelle de la fortune de Jeffrey Epstein — l’équivalent d’un demi-centime pour le commun des mortels.  Epstein se retrouve inscrit au registre des délinquants sexuels et finit derrière les barreaux… mais dans une prison très particulière. Six jours sur sept, il est autorisé à quitter sa cellule pour aller travailler à son bureau. Une faveur indécente, qui passe très mal aux États-Unis, pays rarement connu pour sa mansuétude envers ce genre de criminels.

Selon plusieurs employés de maison, Epstein recevait quotidiennement des « massages », presque toujours prodigués par des jeunes filles différentes. À l’époque, certains enquêteurs affirment même qu’il filmait systématiquement ce qui se passait entre les murs de sa résidence — y compris lorsque des invités étaient de la partie. De quoi constituer une confortable réserve de moyens de pression sur des politiciens et partenaires d’affaires ? La question est posée. Solidement défendu par le gratin du barreau américain — parmi lesquels Alan Dershowitz — Epstein s’en est pourtant sorti. Un parcours presque exemplaire pour cet enfant de Brooklyn issu d’un milieu modeste, dont les dons en mathématiques avaient attiré l’attention d’Alan Greenberg, le tout-puissant patron de la banque Bear Stearns, devenu son parrain et mentor.

A lire aussi: Nous sommes tous des artistes!

Si l’affaire s’était arrêtée là, elle serait restée un banal exemple de justice à deux vitesses, une démonstration de plus de ce que l’argent permet d’acheter. Mais Epstein n’était pas un homme ordinaire. Il avait surtout un carnet d’adresses spectaculaire. En 2015, Virginia Roberts relança contre toute attente la machine judiciaire – elle a depuis mis fin à ses jours -. Elle accuse alors l’ami de Bill Clinton et de Donald Trump — ce dernier ayant pris ses distances au milieu des années 2000 en expliquant qu’Epstein aimait les femmes autant que lui… mais beaucoup trop jeunes. Secret jusqu’à la manie, Epstein conservait des carnets détaillant les noms de ses invités, ses résidences, ses bateaux, et surtout son jet privé, le fameux « Lolita Express », avec lequel il convoyait de jeunes et jolies recrues vers ses lieux de villégiature et de débauche.

Ils savaient tous mais n’ont rien dit : un réseau affranchi d’idéologie

Exemplaire de l’affaire Jeffrey Epstein sous nos latitudes hexagonales, la famille Lang est typique de ces personnalités d’élite qui ont sciemment fermé les yeux, et probablement minimisé en privé les faits reprochés à leur charmant ami. Ces derniers jours, Jack Lang et sa fille Caroline se sont enfoncés dans l’indécence, multipliant les omissions et niant les évidences qu’ont fait apparaître leurs échanges. Caroline Lang a même osé se présenter en mère célibataire sans le sou pour expliquer les raisons ayant poussé Epstein à lui léguer plusieurs millions d’euros… Elle et son père ont nié avoir été ses intimes, et même ses amis, alors qu’ils l’invitaient à des dîners de famille. Un échange révèle que Jack Lang et sa fille se vantaient auprès d’Epstein de prendre la défense de Woody Allen ou Roman Polanski.

Au sein de ce microcosme, la réputation n’est jamais vraiment salie. Elle ne l’est pas tant qu’un homme n’est pas définitivement condamné et exposé en place publique. Autrement, ses vices sont vus comme des lubies et les avantages procurés beaucoup plus significatifs que les risques pris. Il se peut même que son goût des très jeunes filles fut vu comme excusable. Il s’agissait de « prostituées », de Lolitas ayant bénéficié de la protection d’un pygmalion riche et savant, etc. Après tout, le prince Andrew lui-même avait eu l’occasion de goûter à ces massages, qui sommes-nous donc pour juger des mœurs des uns et des autres. Et quand bien même, certaines furent contraintes et menacées de chantage, tant que cela n’était pas su, on pouvait bien s’accommoder d’un homme d’un commerce aussi agréable en société.

Les Lang ont-ils eu honte de voisiner des personnalités sulfureuses d’autres bords politiques dans ces dossiers ? Car Jeffrey Epstein était un homme très adroit. Volontiers raciste dans ses échanges, de manière assez primaire, il n’était pas homme aux fidélités idéologiques. Outre Noam Chomsky, l’homme échangeait avec une grande régularité avec Steve Bannon, l’une des figures de l’alt-right et de l’internationale populiste. L’ambiance était à la plaisante complicité entre les deux hommes, Bannon préparant alors un documentaire visant à rétablir l’image du financier. Les échanges portaient notamment sur la géopolitique ou les stratégies à employer pour réussir à amadouer Donald Trump.

Avec Ehud Barak, Jeffrey Esptein devisait du remplacement des Israéliens d’origine mizrahis par des Russes fraîchement convertis. Avec Jean-François Gariépy ou Peter Thiel, l’homme d’affaires se plaisait à rêver de manipulations génétiques et d’eugénisme, de « lumières obscures », de manipulation des masses. Multicarte, Jeffrey Epstein était un de ces mauvais génies qui, du World Economic Forum à Riadh en passant par Moscou, mettait de l’huile dans les rouages d’un monde cynique où les idéologies comme les croyances ont fait la place à l’astuce et à la malignité.

L’Île, le Diable et le bonheur


C’est un roman d’après-guerre, au récit débridé, maîtrisé, aux personnages de pure poésie, au style éblouissant. Au diable psychologie et réalisme ! Un diable, d’ailleurs, bien présent — vrai Méphisto de chair et d’os— qui croise la route du narrateur. C’est le rêve d’un écrivain mêlant souvenirs et réflexions dans sa quête du bonheur.

Le narrateur, un écrivain d’âge mûr, se rend à Madère sur les traces d’un ami, parti là-bas, avant la guerre, sans jamais donner depuis de ses nouvelles. Madère, le Paradis sur terre, l’île aux fleurs volcanique, verdoyante et accidentée, c’est au pied de la falaise la plus haute d’Europe, dans le village de Ribeira, que l’ami, Charles, est retrouvé mort. Suicide ? Accident ? Le récit se noue avec virtuosité à travers des rencontres, des retours en arrière, à la fois rapides et nonchalants. Ne déflorons pas la rencontre avec Méphisto — que Bernanos ne renierait pas– sachant bien qu’avec lui, c’est toujours d’un deal qu’il s’agit. Après quoi, le narrateur, revenu dans la région parisienne, concrétise ses rêves– philanthropique et personnel– en faisant construire, à Buc-Chalo (ah ! ce nom !), une maison avec un jardin à terrasses, en même temps qu’un restaurant coopératif, rue Jacob. Ainsi se reconstitue un cercle d’amis, où l’on reconnaît certains noms connus du monde des lettres. On s’y perd un peu et se retrouve toujours, avec tous ces personnages, dans un dédale de chapitres courts, elliptiques, toujours surprenants. Les lignes consacrées à Lanza del Vasto et à « sa confrérie » sont savoureuses.

A lire aussi, Jonathan Siksou: La boîte du bouquiniste

Ce roman tranche par son esthétique continue sur les autres livres del’auteur de Le bonheur de Barbezieux. Mais on y retrouve la morale de Chardonne, faite de réserve et de pudeur dans les sentiments et les relations humaines, d’acceptation de la souffrance. « J’ai cru aux mots non aux idées » dit le narrateur. Non qu’il n’y ait d’idées dans ce roman, que l’on peut résumer ainsi : sottise d’un engagement politique radical et nostalgie d’un monde d’avant — celui de 1940. Détachement bienvenu, soit-dit en passant, pour un lecteur actuel. Les thèmes éternels y sont traités avec élégance: bonheur, vieillesse, unions, vie en société, avec son art de la conversation, dégoût des effusions de toutes sortes.

Mais l’Eden, c’est, bien sûr, les femmes. Le roman n’en manque pas ! Mary, Alice, Hortense, Denise, Régine, Angèle, que de femmes dans ce roman, véritables fleurs de papier, poétiques en diable ! Après le passage de trois d’entre elles qu’il n’a pu retenir, le diable –ou le hasard– fait retomber le narrateur, ruiné, dans les bras d’Angèle, cette femme « non bousculante » connue jeune fille « quand elle savait rendre toute chose plaisante par le rayonnement continuel d’un esprit bien fait. » Ce que le narrateur appelle « savoir ménager vos nerfs. »

Que la quête du bonheur se trouve dans une île inaccessible puis dans un jardin n’étonnera pas chez Chardonne, amoureux des bords de Seine et des tableaux de Manet. On goûtera aussi un automne au bord du lac Léman avec « ses couleurs rayonnantes de vitrail ». Poésie qui n’exclut pas la présence de forces obscures. Ainsi, Angèle : « Vous jouez un rôle… Vous êtes un être plein de passion et de désordre qui ne parle que raison…Vous me faites peur ».

De Vivre à Madère, Denis Tillinac écrivait : « Des petites phrases en forme d’aquarelles. » Qui saurait résister à l’originalité, la grâce, de ce roman ? S’il est vrai qu’une des grandes déceptions de la vie « c’est de vouloir rendre un être heureux sans y parvenir, » le bonheur, continûment analysé, inlassablement recherché, y transparaît également dans chaque chapitre. Telle la visite de cette jeune fille, venue voir le jardin, et qui remercie son propriétaire en lui récitant, à la fin de leur rencontre, et « d’une voix énergique », la fable Les Deux pigeons.

172 pages

Vivre à Madère (Les cahiers rouges)

Price: ---

0 used & new available from

1976, année mirifique

Monsieur Nostalgie s’intéresse ce dimanche à l’année 1976 au cinéma qu’il qualifie de « mirifique ». Contrairement à Antoine Compagnon qui place le curseur dix ans plus tôt dans son dernier ouvrage paru à la Bibliothèque des Histoires chez Gallimard, 1976 est selon notre chroniqueur une année solaire pour Belmondo, Noiret, Rochefort ou encore Marielle…


Comme l’écrit le jeune Patrick Grainville, Les Flamboyants (Prix Goncourt) ont le vent en poupe. En 1976, on ne se cherche pas d’excuse. On respire à pleins poumons. On ne se cache pas derrière des théories pusillanimes, on ose le divertissement policier, le marivaudage bourgeois et le désenchantement viriliste. La crise du pétrole a eu pour effet de galvaniser les réalisateurs.

Quand les vedettes n’étaient pas encore des suffragettes

Aujourd’hui, notre délitement n’inspire qu’une prise de parole miséricordieuse et une pâleur monacale à l’écran. Nous sommes entrés dans l’ère du soupçon. Le cinéma populaire d’alors ne nous faisait ni la leçon, ni le coup de l’indignation permanente. Il amusait le public qui lui rendait bien, la fréquentation des salles repartait à la hausse. Nous vivions une parenthèse enchantée où les spectateurs comprenaient le second degré et où les stars n’avaient pas peur d’abîmer leur image en jouant des caricatures. Nous étions entre gens civilisés, nous acceptions la provoc’ de Blier et, en même temps, adhérions à la comédie de mœurs d’Yves Robert. Nous frôlions les limites du bon goût, l’adultère et les cascades décuplaient notre plaisir des salles obscures. Nous avions soif de vedettes qui n’étaient pas des suffragettes et qui ne nous donnaient pas des consignes infantilisantes. En 1976, nos héros s’appelaient Belmondo, Rochefort, Noiret, Marielle ou Cremer.

A lire aussi, Patrice Jean: Un Rocky littéraire

La bande du Conservatoire triomphait dans un registre que l’on appellera plus tard la « Qualité France », classicisme légèrement décorseté, structure narrative solide, fondations sans infiltrations idéologiques, balance entre volonté commerciale et enjeu artistique, charme du dialogue fleuri et de l’action musclée ; une équation aujourd’hui totalement rejetée par les nouveaux maîtres du 7ème art.

Tous amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia

En 1976, on arrivait à ce curieux équilibre qui est, à mon sens, l’essence du cinéma français, cette onde court de Méliès à Guitry, de Renoir à Rouffio. Nos acteurs fétiches ne chômaient pas, certains enchaîneront cinq films en une année, un savant mélange entre films d’auteur, pochades boulevardières, incursions italiennes et thrillers à la mode américaine. C’est le cas de Philippe Noiret qui passera sous l’œil de Tavernier dans Le Juge et l’Assassin et de Zurlini dans Le Désert des Tartares mais qui aura le temps de tourner également sous la direction de Granier-Deferre, Sordi et Renard. Cette année-là, Belmondo sera moins disert que son camarade, il ne se contentera seulement que de deux longs-métrages dans un style volontaire et cogneur, deux « policiers » empreints d’une lutte des classes et d’un dialogue théâtral. L’Alpagueur de Labro, malheureusement sous-estimé, possède, dans sa brutalité grisâtre et sa radicalité souriante, de nombreuses qualités. Belmondo ne « guignolise » pas. Cremer dit l’épervier est superbe de noirceur narquoise. Il sera bien difficile d’alpaguer l’Alpagueur. L’Alpagueur, c’est un chasseur de tête, un marginal, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il touche est illégal. On tremble. Belmondo sera aussi à l’affiche du Corps de mon ennemi de Verneuil adapté du roman de Félicien Marceau, une échappée salvatrice dans les grandes familles du Nord, celles qui possèdent tout, les usines, les rues, les discothèques et les Hommes. Grâce à eux, nous allons apprendre que le coup de tête n’est jamais la solution mais une idée et que dans le sandwich, le meilleur c’est l’aile. Nous tomberons amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia.

A lire aussi, Julien San Frax: Pas de clef pour percer l’énigme David Lynch

Et tenterons toute notre vie restant de ressembler à Belmondo en imper descendant d’un train sur une musique de Francis Lai. En 1976, Marielle et Rochefort partagent l’affiche de Calmos, tandis que Jean-Pierre est césariste dans le rôle de Bob Morlock (On aura tout vu), producteur de films X surtout lorsqu’il déclare, péremptoire : « Une nympho dans un commando mais c’est génial », Jean alias Étienne Dorsay cabotine dans Un éléphant ça trompe énormément. Depuis ce jour de 1976, nous aimons éperdument les parties de tennis, les cocos à Moscou, les virées en auto et les chevaux qui n’en font qu’à leur tête.

Les Flamboyants

Price: ---

0 used & new available from

1966, année mirifique

Price: ---

0 used & new available from

Héritiers sans héritage: la révolte «antifasciste» devenue dogme

Notre chroniqueur revient sur les tentations miliciennes et la confusion morale à gauche.


Il y a, dans l’affaire de la Jeune Garde, quelque chose de dérisoire et de révélateur à la fois : dérisoire par la théâtralité de ces groupuscules qui rejouent la guerre civile comme un folklore militant ; révélateur par la complaisance dont ils bénéficient dans certains milieux politiques et médiatiques qui, tout en feignant la distance, s’accommodent de leur existence comme d’un prolongement utile de leur imaginaire de lutte.

La Jeune Garde — milice autoproclamée antifasciste, nourrie d’une rhétorique de combat et d’une esthétique de la confrontation — incarne cette mutation inquiétante d’une gauche radicale qui ne se contente plus de discourir, mais cherche dans l’affrontement physique la preuve de sa vertu. Les liens, réels ou tacites, avec les Insoumis ne relèvent pas nécessairement d’une organisation structurée ; ils tiennent plutôt d’une porosité morale, d’une communauté de langage et d’ennemis désignés. On ne commande pas ces groupes : on les légitime par l’atmosphère que l’on crée.

Ce qui se joue là n’est pas tant une dérive marginale qu’un symptôme d’époque : la radicalité comme spectacle, la violence comme posture morale, la confusion entre engagement politique et dramaturgie militante. Et c’est dans ce climat que s’inscrit la question plus vaste des héritiers d’une révolte qui, privée de révolution, s’est transformée en orthodoxie.

Héritiers sans héritage

Les héritiers d’une révolte figée en dogmes ne voient en l’Occident que corruption et décadence. Ils en viennent à défendre l’indéfendable : des régimes autoritaires, des pouvoirs prédateurs, des discours de haine travestis en lutte pour l’émancipation. La question mérite d’être posée : les Insoumis d’aujourd’hui ne servent-ils pas, à leur corps défendant, de relais idéologique pour des puissances qui prospèrent sur la dénonciation de l’Occident ?

Il n’est pas nécessaire de supposer une alliance secrète entre la gauche radicale française et Alger, Téhéran ou Gaza. L’explication est plus profonde, presque anthropologique : elle tient à une généalogie culturelle. Les Insoumis ne sont pas les complices d’un pouvoir étranger ; ils sont les produits d’un héritage sans transmission vivante, d’une mémoire idéologique devenue réflexe moral.

A lire aussi, Martin Pimentel: Le pari de l’étranger

Ils portent en eux la survivance fossilisée d’une contre-culture née dans les années 1960, laquelle, faute d’avoir bouleversé le monde, a choisi de le juger en permanence.

De la révolte à l’orthodoxie

Les années 60 furent un moment d’intensité réelle : un désir d’émancipation, une insurrection contre les hypocrisies bourgeoises, une contestation de la guerre et des hiérarchies. Mais la révolution n’advint pas ; elle laissa place à une liturgie. Ce qui était cri devint slogan, et le slogan devint dogme. Ce qui était expérience devint doctrine.

Ainsi s’est constitué un catéchisme séculier : humanité sans frontières, culpabilité occidentale, sacralisation de la victime, soupçon permanent envers la nation et la tradition… Transmis par l’université, les médias, l’école, ce corpus a fini par produire une génération convaincue de sa radicalité alors même qu’elle ne fait que répéter. Là où régnait la critique, s’est installée une orthodoxie. Et cette orthodoxie, paradoxalement, s’impose avec une intolérance qu’elle prétend combattre.

La fascination pour l’ennemi

Toute orthodoxie a besoin d’une figure rédemptrice. Pour cette gauche héritière de la défaite révolutionnaire, l’ennemi de l’Occident devient le témoin d’une pureté perdue.

Hier, c’était le guérillero vietnamien, le combattant du FLN, le paysan maoïste. Aujourd’hui, ce rôle est tenu par d’autres figures : le migrant mythifié, le Palestinien absolutisé, l’influenceur algérien dont l’invective devient signe d’authenticité. La contradiction est flagrante : les défenseurs autoproclamés de la liberté occidentale trouvent des circonstances atténuantes aux régimes qui la nient. Mais cette contradiction n’en est pas une pour eux ; elle constitue le cœur de leur vision morale. Si l’Occident est coupable, alors toute hostilité à son égard acquiert une légitimité quasi sacrée.

La transmission déformée

L’échec politique des révoltes des années 60 a engendré une translation idéologique : faute d’avoir transformé les structures, leurs héritiers ont transformé les consciences. La solidarité universelle devient devoir d’accueil absolu. La critique sociale devient procès permanent de l’Occident. Le féminisme se mue parfois en manichéisme. L’universalisme se rigidifie en moralisme excluant.

A lire aussi, Joël Rey: La Jeune Garde est-elle la milice de la France insoumise?

Le monde se simplifie : oppresseurs contre opprimés, coupables contre victimes. Et dans cette cartographie binaire, Israël et la France deviennent des figures commodes de la culpabilité occidentale.

De la subversion à l’autoritarisme moral

Le paradoxe ultime réside dans cette métamorphose : la révolte contre l’autorité a produit une nouvelle forme d’autoritarisme. Non plus celui de l’État, mais celui du langage et de la morale. La dissidence devient faute. La nuance devient soupçon. Le débat devient violence symbolique.

Dans ce contexte, l’extrême gauche française — et particulièrement les Insoumis — incarne moins une force de rupture qu’un conservatisme idéologique, attaché à un imaginaire de lutte dont la réalité a disparu.

Dès lors, leur fonction d’« idiots utiles » ne relève pas d’une trahison consciente mais d’une convergence grammaticale: dénoncer l’Occident comme source du mal. Cette convergence suffit à créer des alliances implicites, des échos, des complaisances.

Le symptôme d’une fatigue civilisationnelle

Nous assistons à la lente transformation d’une mémoire révolutionnaire en appareil idéologique. Le romantisme libertaire s’est mué en conformisme moralisateur; la révolte s’est faite liturgie; la critique s’est changée en accusation. Les Insoumis apparaissent alors moins comme les adversaires de l’Occident que comme les symptômes de son épuisement. Ils incarnent la manière dont une civilisation fatiguée produit en son sein les discours qui la délégitiment, les milices symboliques qui rejouent sa guerre civile imaginaire, les héritiers sans héritage d’une révolution qui n’eut lieu que dans les mots.

Et c’est peut-être là le plus troublant : non pas la violence de ces groupuscules ou l’excès de ces discours, mais la mélancolie d’une culture qui, ayant perdu confiance en elle-même, confie à ses propres enfants le soin de prononcer son procès.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Emouvant Elton John

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Le fils de la Sauvageonne a du goût. « Regardez-le ! C’est très bien. Très émouvant. » Alors, obéissants, la Sauvageonne et moi avons regardé Rocketman sur Netflix[1]. On ne l’a pas regretté. Sorti il y a six ans, ce film biographique franco-américain de Dexter Fletcher, est un portrait fort réussi d’Elton John. Je l’avoue humblement : de ce dernier je ne connaissais que les tubes aux mélodies magistrales, unanimes et sublimes dont il nous a abreuvés depuis le début des seventies. J’appréciais aussi son excentricité très britannique et même ses shows parfois un brin mégalomaniaques. (Mais depuis la Grande guerre et la Seconde guerre mondiale, je pardonne tout à nos amis Anglais qui sont venus nous aider à repousser ces fumiers de nazis.)

Le fait également que je fusse, longtemps, critique rock au magazine Best, m’avait éloigné des œuvres d’Elton John que je considérais trop « middle of the road », pas assez rock’n’roll. Cette condescendance ne m’honore pas. Grâce au film, j’ai découvert un personnage complexe, longtemps en souffrance, et terriblement attachant. Sa relation difficile avec son père (qui ne l’a jamais pris une seul fois dans ses bras) est bien analysée ; celle, merveilleusement amicale, avec son parolier de toujours, Bernie Taupin, l’est tout autant. Les comédiens excellent, en particulier Taron Egerton dans le rôle de Sir Reginald Kenneth Dwight, dit Elton John, et Jamie Bell, dans celui de Bernie Taupin.

Oui, disais-je, qu’elle est forte et belle l’amitié qui lie ces deux derniers. Même dans les moments les plus problématiques et douloureux de sa carrière, le parolier, jamais, n’abandonne son compositeur. Ces moments sont nombreux ; très nombreux. L’addiction du chanteur à l’alcool et à la dope y sont pour beaucoup. Il avouera qu’à plusieurs reprises, ces problèmes (qu’il est parvenu à vaincre) avaient failli briser sa carrière. Autre qualité du film : sa bande son composé des succès de la star, interprétés non sans brio par Taron Egerton. La télévision éteinte, j’observais la Sauvageonne qui, mignonne, fredonnait quelques mélodies d’Elton. Lorsqu’elle se rendit compte que je la regardais, elle me fit un œil de coin auquel je ne sais résister. Alors, je me jetai sur elle et passai mes nerfs, tout empreints de brûlants désirs, sur sa crinière ébouriffée.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81044418

La cancel culture est-elle vraiment passée à droite?

0

De la morale militante woke à la morale d’État : l’étonnant chassé-croisé américain.


« L’ère de l’illibéralisme de gauche, débutée il y a une décennie, touche à sa fin. […] Son acte de décès final a été la réélection de Donald Trump », promettait le chroniqueur Jonathan Chait, dans un papier pour The Atlantic fin 2024. Parmi les caractéristiques de cet « illibéralisme », il mentionnait la « cancel culture » et ses « foules indignées » sur les réseaux sociaux, gardiennes d’une prétendue probité morale. En effet, les dénonciations de la cancel culture venaient surtout de la droite. Une étude du Washington Post a ainsi déterminé que Fox News, de 2017 à 2020, mentionnait la « cancel culture » sept fois plus régulièrement que son homologue progressiste, MSNOW (anciennement MSNBC). Certes, il arrivait à la gauche de retourner l’accusation contre la droite mais avec moins d’insistance. En 2022, The Guardian, quotidien britannique bien à gauche, accusait la droite de pratiquer la seule « véritable cancel culture ». La raison ? La recrudescence, outre-Atlantique, de l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires de comtés républicains. En Amérique, ce n’est pas l’administration fédérale qui édicte les curriculums éducatifs, mais les parents d’élèves de chaque district. Or les terres les plus à droite, empreintes de puritanisme, estiment que les enfants en bas âge doivent être protégés de tout livre évoquant la sexualité. Ont ainsi été bannis des ouvrages comme Gender Queer (« Le Genre Queer ») ou des sous-titres comme Transgender Teens Speak Out (« Les ados transgenres prennent la parole »). Si cette pratique s’est considérablement intensifiée avec le confinement anti-Covid – école à domicile oblige -, elle n’est pas directement assimilable à la « cancel culture » woke : celle-ci ne s’est pas contentée de retirer des livres de certaines étagères, mais a obtenu de maisons d’édition qu’elles empêchent ou modifient la publication d’ouvrages entiers.

L’élection de Donald Trump n’a pas mis fin à ces guerres de chapelle. On dirait plutôt qu’elles recommencent mais à fronts renversés. En septembre, ce n’est plus sur Fox News que l’on entendait parler du phénomène, mais sur MSNBC : Joe Scarborough, présentateur de la matinale de la chaîne progressiste, accusait Donald Trump d’avoir rétabli la « cancel culture » à un « niveau plus extrême que la gauche ne l’a jamais fait », après avoir passé « une décennie à s’en plaindre ».

La mort de Charlie Kirk, un tournant ?

Les pôles politiques se seraient-ils alors inversés ? Le débat a été relancé à l’automne 2025 par l’assassinat de l’influenceur ultraconservateur Charlie Kirk. Pour l’administration républicaine, le récit est clair : le vice-président J. D. Vance blâmait mi-septembre la progression de « l’extrémisme de gauche », voyant dans son sectarisme « en partie la raison pour laquelle Charlie a été tué ».  Le secrétaire à la Guerre (anciennement appelé secrétaire à la Défense) Pete Hegseth indiquait quant à lui « pister » ceux qui, dans les rangs de l’Armée, minimiseraient la gravité de l’acte, « sanctions disciplinaires » à la clef. Enfin, la procureure générale du pays[1], Pam Bondi, a promis de poursuivre les auteurs de « discours de haine » qui glorifieraient l’assassinat de Charlie Kirk. Cette idée paraît révolutionnaire dans la nation du premier amendement, où seuls la diffamation et les véritables appels à la violence peuvent faire l’objet de sanctions. Nombre de titres de presse y ont vu une transgression de la « liberté d’expression » dont les MAGA se font pourtant les apôtres.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: L’ordre mondial: un open bar!

Jimmy Kimmel en 2022. DR.

En définitive, plusieurs dizaines de personnes ont été suspendues ou licenciées en raison de propos polémiques tenus après la mort de Charlie Kirk. Parmi elles, des enseignants, des pompiers, des soldats… Sans oublier Jimmy Kimmel, le présentateur du « late-night talk show » du réseau à tendance progressiste ABC. Il avait reproché aux Républicains d’insister sur les accointances progressistes du meurtrier présumé : « La clique MAGA essaye désespérément de décrire le gosse qui a tué Charlie Kirk comme tout, sauf l’un des leurs. » L’arrêt temporaire de son émission pendant un peu plus d’une semaine a conduit le Los Angeles Times à évoquer la « première victime de la cancel culture de l’ère Trump ».

Aux deux bords de l’échiquier politique, le phénomène repose-t-il sur les mêmes principes ? En 2020, le Wall Street Journal estimait que le « wokisme et la cancel culture ne constituaient pas un idéalisme mais une vertu devenue cliniquement folle ». Or l’Amérique de Trump prétend tabler sur la « vertu » du marché, entretenant une confusion entre des « annulations » purement idéologiques et le comportement rationnel d’entreprises cherchant à maximiser leurs profits. C’est ainsi que, dans le cas de Kimmel, l’argumentaire conservateur a justifié la suspension (finalement temporaire) de son émission par ses audiences : Fox News a évoqué une baisse « sur la cible commerciale » préférée des annonceurs, les adultes de 25 à 54 ans(chute de 72 % en dix ans). Compréhensible, cette explication fait peu de cas des menaces formulées par Brendan Carr, président de la Commission fédérale des communications (l’équivalent de l’Arcom), promettant de prendre des mesures contre le diffuseur de Kimmel après ses propos polémiques. Le Wall Street Journal de tempérer : une chaîne privée« a le droit de renouveler ou d’annuler des programmes comme elle le souhaite. […] Mais quiconque pensant qu’il s’agit du libre marché à l’œuvre ignore les moyens par lesquels un gouvernement peut punir des entreprises ».

Le président Donald Trump enlace Erika Kirk à la fin d’une cérémonie en mémoire de son mari, l’activiste conservateur Charlie Kirk, le dimanche 21 septembre 2025, au State Farm Stadium de Glendale, en Arizona © Julia Demaree Nikhinson/AP/SIPA

L’assassinat de Charlie Kirk est-il le seul moment où l’Administration Trump II a cédé à cette tentation wokiste inversée ? L’été dernier, la presse s’inquiétait de la confiance accordée par le Bureau ovale à Laura Loomer, complotiste convaincue que les attentats du 11-Septembre étaient le fruit d’agences internes aux États-Unis. Sa mission ? Repérer les « méfaits » de critiques de Trump qui auraient des fonctions officielles afin de les « dénoncer publiquement ». Pour ce faire, elle a créé une plateforme de signalement anonyme – habilement placée sur le site internet de vente de son livre, Loomered -, indiquant à Politico être « prête à recevoir toute information au sujet de membres du personnel déloyaux et de rescapés de l’ère Biden » au sein de l’administration fédérale et promettant de trouver des « centaines » de profils correspondants. En plus d’avoir empêché nombre de nominations d’aboutir, elle a notamment obtenu la tête du tout juste investi directeur de l’Agence des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), Vinay Prasad, malgré sa proximité avec Robert F. Kennedy Jr. (le secrétaire à la Santé), après avoir déterré un ancien podcast dans lequel il critiquait Donald Trump. Dans l’Administration Trump II, donc, l’opprobre se jette sur un individu surtout s’il a commis le crime de lèse-majesté de critiquer le président de la plus grande démocratie du monde. La « cancel culture » woke, pourtant, se préoccupait déjà bien peu de la fidélité — les principaux pourfendeurs de J. K. Rowling, accusée de transphobie, ont par exemple été les acteurs popularisés grâce à sa propre œuvre, Harry Potter. La droite s’avère ainsi peut-être un peu moins idéologique que la gauche, mais plus partisane.

A lire aussi, Xavier Padilla: Mais Monsieur Rubio, nous avions enfin appris à haïr notre civilisation….

Ces deux formes de « cancel culture » s’équivalent-elles ? Selon l’essayiste socialiste démocrate Liza Featherstone, dans un article paru dans The New Republic, la « cancel culture » woke nous a « préparés à accepter une logique illibérale, endommageant des valeurs telles que la liberté d’expression et la liberté académique », « mais l’approche de l’administration Trump des discours malvenus est bien pire encore ». L’auteur cite un document produit par le secrétaire à la Guerre, réclamant que les journalistes accrédités au Pentagone ne publient aucun sujet sans « approbation d’un responsable habilité, même s’il n’est pas classifié ». La requête a été dénoncée par la quasi-totalité des médias, y compris Fox News et la chaîne encore plus à droite Newsmax, et a conduit à la révocation de l’accréditation d’une centaine de journalistes sur place.

L’administration au pouvoir s’est également servie de sa puissance pour influencer les programmations de certains établissements culturels en les menaçant de réduire leurs crédits s’ils n’opéraient pas certains changements. C’est ainsi que Trump est parvenu à prendre le contrôle du Smithsonian Museum et à s’imposer à la tête du conseil d’administration du Kennedy Center, deux institutions à Washington, en accusant le premier de « promouvoir des récits qui dépeignent l’Amérique et les valeurs occidentales comme intrinsèquement nocives et oppressives » et le second de suivre un agenda trop « woke ». Des menaces similaires avaient été formulées à l’encontre de certaines des universités les plus progressistes du pays, à l’instar de Columbia ou Harvard. On comprend dès lors que, si « cancel culture » de droite il y a, celle-ci est imposée grâce à la force de l’État, tandis que la « cancel culture » wokiste émanait surtout de la base de la population dans l’objectif de faire tomber des « puissants ».

Une « consequence culture » ?

En réalité, la collusion entre l’État et la production culturelle suscitée par Donald Trump révèle moins la constitution d’une véritable « cancel culture » de droite que la mauvaise santé de la démocratie américaine. Sur son réseau Truth Social, le président a d’ailleurs plusieurs fois saisi sa procureur général, Pam Bondi, afin de lui demander de poursuivre – parfois pour les destituer – des juges dont les décisions lui sont défavorables. Dans ce cas encore, ce n’est pas la suffisance morale d’activistes organisés comme les woke qui est à l’œuvre, mais l’arrogance d’un président convaincu d’être le seul héritier de la « destinée manifeste » de la démocratie américaine. Le Washington Examiner, publication très à droite, disqualifiait d’ailleurs en septembre l’idée selon laquelle Trump se livrait à une nouvelle forme de « cancel culture », préférant y voir une dite « consequence culture », arguant qu’il était légitime d’imposer aux critiques du gouvernement des conséquences pour leurs attaques à l’encontre du président.

A lire ensuite: 🎙️Podcast: Trump, l’heure de vérité

Cette idée selon laquelle certains propos doivent être sanctionnés a d’ailleurs déjà commencé à se répandre : Variety, magazine spécialisé dans l’industrie cinématographique, a révélé début novembre l’existence d’une liste d’acteurs antisionistes mise à jour par Paramount, l’un des rares studios américains aux productions ouvertement conservatrices. Parmi les incriminés, Emma Stone, Javier Bardem et Joaquin Phoenix, qui seraient interdits de tournage par le géant hollywoodien. En parallèle, les procès en « cancel culture » sont devenus un point rhétorique culminant, tant à gauche qu’à droite : les Démocrates jubilent de pouvoir accuser les Républicains des méfaits qui leur ont été reprochés des années durant ; les MAGA les plus extrêmes font d’une conception absolue de la liberté d’expression le moteur de leur engagement, n’hésitant pas à accuser les plus modérés de trahir leur cause. Le 27 octobre dernier, l’influenceur phare du mouvement MAGA, Tucker Carlson, a ainsi tendu son micro Nick Fuentes, antisémite avéré et admirateur d’Hitler. Si cette invitation a rapidement été dénoncée par l’essentiel des Républicains, certaines figures de la droite MAGA, comme Megyn Kelly et Kevin Roberts, y ont vu un refus louable des injonctions progressistes quant à l’organisation du débat public (ce en précisant qu’ils ne partageaient pas les convictions de M. Fuentes). Or refuser de donner une tribune à des antisémites avérés ne relève pas uniquement de la « panique morale », même si en parallèle, une partie des trumpistes au pouvoir abuse indéniablement de leur pouvoir de censure. Plus erratique que son pendant woke, à l’image du président américain, une « cancel culture » de droite semble donc s’ériger en Amérique, parvenant à diviser Démocrates comme Républicains.


[1] L’équivalent de notre ministre de la Justice Ndlr.

Le grand secret pour arrêter la montée du Rassemblement national lundi prochain

0

Si le Rassemblement national monte encore dans les sondages la semaine prochaine, ce ne sera ni à cause de la pluie ni à cause des bars-tabac fermés, mais juste à cause de cette découverte renversante – de Néandertal à Charles III – que personne n’aime être remplacé. Grande enquête.


Beaucoup de journalistes, d’essayistes et d’hommes politiques s’interrogent sur la montée irrésistible du Rassemblement national. Ou plutôt ils miment la perplexité, surtout s’ils sont de gauche. Tous connaissent la vraie raison, mais l’exprimer relève d’un tabou absolu. Ça monte, ça monte, on s’inquiète, et c’est comme si la Charente à Saintes ou la Garonne à Langon grimpaient imperturbablement et qu’il était interdit d’accuser la pluie. Quoi, ça déborde et vous rendez ce déluge responsable ? Vous êtes un fasciste, un nazillon, un ennemi du genre humain !

Subtil

Par bonheur, une explication acceptable a été découverte en ce début de février 2026 par un chercheur en science politique à l’Université de Zurich nommé Hugo Subtil (non, non, lèvres mordues, pas d’ironie facile). La montée de ce parti rituellement qualifié d’extrême-droite est due à la disparition des bars-tabac dans la France profonde. Due en partie, mais en partie significative. La fermeture d’un bar-tabac de village renforce l’isolement social des citoyens et cette solitude les pousse à se jeter dans les bras de Marine ou Jordan… Cette trouvaille capillotractée qui confond corrélation et causalité, qui utilise Guilluy sans le nommer et en le subvertissant, a été largement relayée par les médias. Le Monde, le Nouvel Obs, Public Sénat, la Croix, le Huff post, France 3 Pays de Loire, entre autres, l’ont répercutée. Rien n’était drôle comme les têtes que faisaient les participants au plateau de Public Sénat, béats de surprise heureuse. “Bon sang, by Jove, mais c’est bien sûr !” comme disaient Blake et Mortimer quand ils découvraient la clé d’une énigme. S’il y avait eu deux doigts de pluralisme sur le service public, quelqu’un aurait forcément éclaté de rire.

Causeur mène l’enquête

J’ai voulu en avoir le cœur net. Et surtout éliminer l’explication ethnique, l’odieuse explication que tous ont sur le bout des lèvres mais que peu osent formuler. J’ai donc été interroger mes amis les Navajos de Tuba City, capitale de ce peuple autochtone en Arizona. Je me suis rendu en Arménie pour parler aux réfugiés chassés l’an dernier de l’Artsakh ou Haut-Karabakh par l’armée de l’Azerbaïdjan. En Finlande, j’ai compati à la nostalgie encore vivace des Caréliens finnois dont les grands-parents ont été expulsés de leur terre et de leurs maisons par les Russes en 1940. Et j’ai découvert, à ma stupéfaction, cette déroutante réalité : personne n’aime être remplacé !

La géographie ne me suffisait pas, j’ai étendu mon enquête à l’histoire et même à la préhistoire. J’ai été interroger Jean-Jacques Hublin. Ce grand paléoanthropologue qui allie une extrême rigueur scientifique à beaucoup d’humour, vient de terminer une série de cours au Collège de France intitulée Sapiens remplace Néandertal (toutes les vidéos sont sur YouTube, chaîne du Collège de France). Je lui ai posé la question cruciale : les Néandertals ont-ils été satisfaits d’être remplacés par les Sapiens, nos ancêtres ? Là aussi, réponse sidérante : “Pas du tout !” Ils ont sans doute fini dans l’estomac de leurs remplaçants, mais ça, c’est moi qui l’imagine, le grand savant n’avancerait jamais une supposition aussi improuvable.

A lire aussi: Jordan Bardella: «Je suis l’enfant de la génération 2005-2015»

C’est bien beau la science, mais il faut aussi s’intéresser à la vie quotidienne, aux vrais gens comme on dit. Me faisant sociologue de terrain, j’ai voulu savoir si, parmi mes connaissances, les femmes abandonnées par leur petit ami, amant, ou mari, approuvaient leur remplacement par une jeune et jolie rivale. Et à l’envers, même question aux hommes plaqués. Je me suis rendu à Londres pour m’entretenir avec Charles III quitté il y a longtemps par sa femme Diana qui lui a préféré un play-boy  fou du volant. Dans tous les cas même réponse, si incorrecte humainement et philosophiquement : je n’ai pas du tout aimé être remplacé(e) !

Bye bye Schengen

Je conseille donc aux femmes et hommes politiques de faire comme moi, d’en prendre leur parti et de se plier à cette triste évidence : les Français n’aiment pas être remplacés. Donc il faut reprendre le contrôle des frontières nationales et rouvrir même la jolie cabane de la douane entre Ainhoa la française et Dantxarinea l’espagnole, en plein Pays basque. Quel dommage ! Nous aimions beaucoup Schengen, nous sautions allègrement chez nos frères latins d’au-delà des Alpes ou des Pyrénées, nous passions joyeusement le Pont du Rhin entre Strasbourg et Kehl, sa banlieue allemande, comme s’il n’y avait jamais eu ces terribles guerres entre les deux rives. Même au-delà de Schengen, je me sens charnellement Européen juste après Français. Je me suis trouvé en juillet 2001 sur le Khrechtchatyk, les Champs-Elysées de Kiev. C’était un dimanche à 13h, et personne, j’étais seul, le boulevard était complétement vidé par le déjeuner et la baignade dans le Dniepr. Soudain, un violoneux, il se met à jouer du Vivaldi ! La France, Venise et Kiev se rapprochent, je pleure, je pense à l’Europe kidnappée de Kundera, à tous ces pays qu’on nous a volés et qu’a si longtemps écrasés la botte soviétique…

Mais à partir du moment où le pronostic vital de la France est engagé, finis tous ces trémolos, les odes d’amour à Barcelone, Dublin ou Varsovie. On boucle les frontières, on dit à nos gentils visiteurs d’aller se faire soigner à Dubaï ou nourrir à Moscou. Et le lundi suivant, les sondages du Rassemblement national patinent, et le locataire de l’Elysée cesse d’avoir ce cauchemar récurrent de l’arrivée du nouvel occupant Jordan dans les lieux.

Bien sûr, rien de tout cela n’arrivera. Quand on se trompe depuis cinquante ans, on préfère persister dans l’erreur que l’avouer. L’eau continuera à monter irrésistiblement sous les ponts, mais par pitié, que tous les hydrologues incompétents cessent de dire que ce n’est pas la faute de la pluie.

Mozart père et fils

Le romancier, dramaturge et nouvelliste Éric-Emmanuel Schmitt signe un livre subtil et brillant sur la relation entre Mozart et son père.


Un homme vieillissant ne quitte plus son domicile. De sa mise à son logis, tout reflète la désolation. Son nom : Mozart. Non pas Wolfgang mais Léopold. Non pas le fils mais le père, compositeur, professeur de musique et violoniste allemand. Il a à son actif plus de 500 œuvres musicales dont La promenade en traîneau ou Le mariage paysan, une méthode de violon célèbre en son temps. Mais qui se souvient de lui aujourd’hui ? Il n’y a qu’un seul Mozart. Celui à qui l’on doit entre autres L’enlèvement au sérail, Le Requiem ou Cosi fan tutte.

Il ira loin ce petit

Entre le compositeur de génie et l’écrivain fou de musique Éric-Emmanuel Schmitt, c’est une longue histoire. Ce dernier raconte qu’à 14 ans l’auteur de La flûte enchantée l’a sauvé du désespoir. Quelques années plus tard il signe Ma vie avec Mozart qui met en scène sa correspondance imaginaire avec le musicien. Juste après Dieu, il y a papa est donc une manière de retrouvailles. A un détail près : l’écrivain change cette fois de focale. Il nous conte le fils mais aussi et surtout le père. On y découvre un petit garçon au talent insolent « ses doigts, encore potelés d’enfance mais déjà habités de virtuosité (qui) volent précis, inlassables, sur les touches » et un homme qui n’a qu’un rêve : faire connaître au monde entier ce fils qui joue « comme s’il était traversé par un courant d’air divin ». On y découvre aussi que Mozart avait une sœur Nannerl, également fine musicienne et virtuose accomplie pourtant vite éclipsée par l’insolent talent de son cadet. « Un Mozart ne doit jamais être médiocre » est le credo du père qui va instruire le fils avec autant de sérieux que de compétence. Son objectif : en faire un prodige. Un singe savant diront les fâcheux. Une entreprise pour laquelle Léopold ne renâclera devant aucun sacrifice. Ni de temps. Ni d’argent. Son vœu ne tardera pas à se réaliser. Mais il mettra en lumière une réalité cruelle. Les fils dépassent parfois les pères. Léopold l’admet avec lucidité : « Je n’ai acquis que le talent qui résulte du travail, je ne sais que ce qui s’apprend. Je ne crée pas, je répète. Je n’invente pas, je recycle. Quand j’écris, je bricole ; Wolfgang, lui, entend. Il ira plus loin. Il se rendra là où je ne pourrai jamais le suivre ». A défaut d’égaler Wolfgang, Léopold deviendra son mentor et tentera de lui enseigner la patience, la prudence, l’art de plaire. De jalousie il ne sera jamais question mais plutôt de douleur. Celle de se savoir désormais inutile à celui à qui l’on a dédié sa vie.

Tendre et émouvant

En fin connaisseur de l’âme humaine, Éric-Emmanuel Schmitt raconte la complexité de ces sentiments. La fierté d’avoir engendré un génie. La souffrance de le perdre. L’éblouissement devant l’éclosion d’un talent. La difficulté de se savoir dépassé. C’est dans cet entre-deux subtil que se joue Juste après Dieu, il y a papa. Un roman tendre, brillant, émouvant porté par une plume mélodieuse. Au détour de ces pages Éric-Emmanuel Schmitt nous dévoile le secret de Mozart : « Donner l’apparence du naturel sans jamais sacrifier la profondeur ». Une devise qu’il a manifestement reprise à son compte et qui fait le bonheur de ses lecteurs.

Juste après Dieu, il y a papa d’Éric Emmanuel Schmitt, Albin Michel. 208 pages

Juste après dieu, il y a papa

Price: ---

0 used & new available from

Finkielkraut intime

Dans son dernier livre, le philosophe qui estime que « l’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question » parvient paradoxalement à garder l’esprit léger.


Il m’arrive quelquefois d’écouter l’émission Répliques, d’Alain Finkielkraut, la nuit, dans le silence des prés au repos. J’aime sa voix claire et apaisante, à la diction à la fois énergique et suave, avec découpe parfaite des syllabes. Cette émission diffusée sur France Culture depuis 1985 permet la confrontation d’idées de manière courtoise. Le contradicteur y est respecté. L’auditeur, attentif, s’enrichit. On est loin du brouhaha généralisé qui transforme le débat en duel où la pensée est toujours perdante. Je me souviens de l’émission consacrée à Milan Kundera. L’un des invités, le regretté Benoit Duteurtre, avait avoué : « Kundera m’a apporté ce regard sur le monde, ce sens du paradoxe, cet amour de la légèreté. » On pourrait dire la même chose du nouveau livre de Finkielkraut, Le cœur lourd. Oui, malgré ce titre que Finkielkraut explique à la dernière ligne, une certaine légèreté domine dans les réponses aux questions posées par Vincent Trémolet de Villers. La légèreté au sens où l’entend Kundera, témoin de Finkielkraut à son mariage, c’est-à-dire un sérieux qui ne se prend pas au sérieux, car la finitude de la vie nous est rappelée chaque matin par les rides aperçues dans le miroir.

L’ami des bêtes

L’idée de la conversation est intéressante. Elle rend l’ouvrage plus vivant, sa pensée « s’essaye », comme celle du cavalier Montaigne dans Les Essais, elle bifurque, prend un chemin de traverse, saute l’obstacle, revient sur la piste principale, développe davantage, digresse au petit trot, évite les ronces, puis finit par livrer, toujours au trot, une part secrète, jadis préservée. On apprend qu’une vache est gravée sur son épée d’académicien – élu au fauteuil de Félicien Marceau – et qu’il voue une véritable passion pour l’animal. Ces bêtes, faussement empotées, n’atteignent jamais la vieillesse. On les exploite et quand elles ne produisent plus de lait, on leur tranche la gorge. L’élevage industriel ne leur donne aucune chance. Celles qui vivent à l’air libre, quand arrive le printemps, sortent de l’étable et gambadent dans les champs. Elles sont heureuses, mais oui. Finkielkraut : « J’ai vu, de mes yeux vu, la danse des vaches, je n’oublierai jamais ce spectacle. » L’écrivain continue, malgré l’acharnement des hommes à détruire la nature, à militer « pour des lendemains qui dansent. » Ces bovins, lorsqu’ils voient un être humain, s’approchent de lui, serrés les uns contre les autres, non loin de l’abattoir qui les guettent. Finkielkraut ne peut alors s’empêcher de penser à la déportation de ses parents, la mort de ses grands-parents à Auschwitz. Ils restaient pourtant confiants, souligne l’écrivain. Il cite Elias Canetti : « L’horreur de l’abattoir sur quoi tout est fondé. »

A lire aussi: Finkielkraut: la consolation fraternelle de Pierre Manent

Son père, il y revient à plusieurs reprises au cours de la conversation. Homme pudique et discret, capable de briser le silence quand on l’interrogeait sur l’indicible épreuve surmontée. Il rapporte l’anecdote suivante : son père est à Birkenau, il est piqué par une guêpe, son visage enfle, il panique. Si un SS voit sa joue déformée, son compte est bon, c’est l’élimination physique. Le récit est sans pathos, presque détaché, pourtant c’est la vie dans ce qu’elle a de plus terrifiant.

Constats accablants

Finkielkraut se souvient de son enfance, de sa mère attentive, des cours où il fut un élève appliqué. Il se rêve davantage en compagnon de Roger Nimier que thuriféraire de Sartre. Il aime la France de Bourvil et Lino Ventura ; il regarde les étapes de montagne du Tour de France. Il ne déteste pas Léo Ferré, au contraire. Les Beatles lui donnent envie de chanter. Mais il crée, avec quelques copains, une troupe de théâtre. Il confie avoir joué L’Île des esclaves, de Marivaux. La voix, correctement posée et envoûtante, vient sûrement de cette expérience. Il apprécie les poètes, comme Paul-Jean Toulet, Aragon, Michaux, Ponge, Péguy, le dreyfusard acharné, celui qui s’était placé « du côté du salut éternel de la France. » La politique devenue mystique. Voilà qui séduit notre contemporain capital. Car, à travers ce portrait intime et impressionniste, on découvre l’intellectuel engagé. Homme de gauche déçu par la gauche. J’ai lu quelque part cette phrase de lui qui résume la désillusion des progressistes clairvoyants : « C’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche. » Le constat qu’il fait de notre pays est accablant. Désordre institutionnel, dette abyssale, effondrement de la culture, illettrisme, confusion générale, haine à tous les étages, dialogue rompu… Ajoutons à cela le pillage planétaire des ressources naturelles. Finkielkraut : « L’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question. » Le régime d’égalité achève le tableau. « Le rien (…) n’étant supérieur à rien, on n’a pas le droit de produire sur lui un jugement de valeur. » Nous sommes en présence d’un flux continu, qui circule entre verticalité honnie et horizontalité exigée, et qui emporte les constructions argumentées et surtout nuancées.

« Le temps est hors de ses gonds » pour reprendre l’expression de Shakespeare. Les empires redeviennent hégémoniques, l’Amérique technofasciste se désengage, laissant les européens face à la Russie. Quant à Israël, il continue de lutter contre l’Iran et ses organisations terroristes approvisionnées en dollars et en munitions par la République islamique. Alain Finkielkraut, Juif polonais athée, né en France et naturalisé à l’âge d’un an, normalien, auteur notamment du remarquable Cœur intelligent, continue de croire, à l’instar de ses parents, qu’Israël est un refuge. Mais, là encore, la donne a changé. L’antisémitisme maurassien a cédé la place à « un antisémitisme d’importation ». « Rima Hassan et Houria Bouteldja, poursuit l’écrivain, sont les porte-parole de la ‘’nouvelle France’’ sur laquelle la gauche radicale compte pour accéder un jour au pouvoir. » Cette affirmation lui vaut d’être sous le feu des insultes : xénophobie, islamophobie, racisme. Cassandre risque même de tomber sous le coup de la loi et de finir bâillonnée. Défendre Israël, depuis sa puissante riposte après le pogrom du 7-Octobre, c’est être accusé, par la gauche et l’extrême gauche, de soutenir un Etat désormais étiqueté génocidaire. La position de Finkielkraut se complique lorsqu’il critique la politique menée par Benyamin Netanyahou. Ses reproches : « Mener la guerre sans boussole, ne pas avoir de stratégie pour le jour d’après, ne penser qu’à la survie de sa coalition, et s’être mis dans les mains des partis qui risquent de mener Israël à sa perte morale et matérielle. » Et l’essayiste de conclure : « Entre les héritiers de Yitzhak Rabin et les disciples de son meurtrier, je ne peux pas ne pas choisir. » Il enfonce le clou lorsqu’il soutient la reconnaissance de la Palestine. Une chose est sûre : l’intellectuel ne transige pas avec ses convictions.

A lire aussi: L’héritage du libelle de sang

Cet enfant de l’après-guerre, parenthèse où l’Histoire, nous disait-on, était en cours d’achèvement, alerte sans relâche sur les dérives post-moderne d’un monde qui se métamorphose. Le retour à l’identité culturelle des peuples fait grincer des dents. Mais comme l’a écrit Kundera : « La culture, c’est la mémoire du peuple. » Et les peuples sont en train de se réveiller. Ils vont réapprendre que la liberté a un prix, qu’il est exorbitant, que la guerre est de retour en Europe – l’Ukraine – et que les civilisations, sans valeurs suprêmes, sont menacées d’effacement.

Après avoir relu mon article, je me dis que cette légèreté, évoquée au début, sera probablement difficile à percevoir. Elle peut même paraître insoutenable. Mais c’est l’essence de la condition humaine.


Alain Finkielkraut, de l’Académie française, Le cœur lourd : Conversation avec Vincent Trémolet de Villiers, Gallimard. 176 pages

Pas d’alternative à la chute du régime iranien

0
Téhéran, 28 février 2026 © AP/SIPA

Donald Trump a finalement décidé de frapper Téhéran, samedi, alors que les Etats-Unis n’étaient pas directement menacés par l’Iran. La France et l’OTAN doivent choisir leur camp.


La mort de l’ayatollah Khamenei et de plusieurs hauts dirigeants iraniens constitue un succès indéniable. Le cœur du pouvoir théocratique a été frappé de plein fouet. Pourtant, la riposte iranienne dépasse les anticipations. Téhéran s’était manifestement préparé de longue date non seulement à l’attaque, mais aussi à la disparition de son guide suprême.

Les missiles iraniens ont plu sur Israël, la Jordanie, Oman, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït et le nord de l’Irak. Si la plupart, imprécis, n’ont provoqué que des dommages spectaculaires plus que meurtriers, d’autres ont atteint des cibles sensibles : aéroports, installations pétrolières, et même des radars américains de haute technologie.

Cette riposte, qui montre à quel point le régime iranien aurait pu, laissé à lui-même, devenir plus menaçant au cours des prochaines années (décennies ?), justifie au contraire plus impérieusement sa destruction.

Quelle résilience du régime ?

Les frappes alliées, promises pour durer au moins une semaine, se poursuivent sans que l’on discerne, à ce stade, des signes tangibles d’effondrement du régime. Comment imaginer que les mêmes manifestants désarmés, fauchés par balles réelles il y a deux mois dans les rues des villes iraniennes, puissent aujourd’hui l’emporter par la seule force de leur protestation ?

Une large frange de la population aspire sans doute à la fin de ce joug islamiste. Reste qu’un appareil militaro-religieux-étatique, solidement enraciné, n’entend à ce stade nullement déposer les armes. Les répercussions au sein du monde chiite hors d’Iran demeurent, elles aussi, une inconnue majeure.

Répercussions mondiales

Les ondes de choc de cette crise se propageront partout. Les cours du pétrole vont s’envoler et les Bourses sans doute plonger. La Chine risque de se voir privée d’un de ses principaux fournisseurs de pétrole. Paradoxalement, Vladimir Poutine, allié de Téhéran, pourrait tirer profit de la flambée des prix du pétrole et du gaz pour financer sa guerre en Ukraine.

A lire aussi: Des mollahs aux pieds d’argile

Si le conflit s’éternise, il pèsera lourdement sur la politique intérieure américaine et sur l’élection des midterms. L’opinion publique américaine est, on le sait, hostile aux aventures extérieures et Donald Trump a été élu précisément pour rompre avec les guerres de changement de régime.

La France et l’OTAN au pied du mur

Le président Macron et les dirigeants de l’Union européenne, une fois de plus, appellent à la « retenue » et au « respect du droit international » : une posture totalement déphasée, qui les met d’emblée hors-jeu. Si une telle rhétorique diplomatique pouvait encore se défendre avant le déclenchement des hostilités, elle n’a plus aucun sens depuis que la guerre a commencé.

Pour les pays européens de l’OTAN – victimes par le passé du terrorisme islamiste commandité par Téhéran et qui pourraient demain l’être de ses missiles à portée intermédiaire –, qui ne cessent de proclamer leur attachement viscéral au lien transatlantique et à la solidarité américaine, l’heure est venue de soutenir sans réserve, ne serait-ce que verbalement, l’opération américaine. Bien sûr, ils s’en abstiendront, préférant une fois encore laisser les États-Unis (et Israël) assumer seuls le « sale boulot », gaspillant ainsi une occasion historique de consolider ce lien qu’ils affirment si précieux et de défendre, concrètement, la civilisation occidentale face à la menace existentielle que représente l’Iran des ayatollahs.

Même si l’on ignore encore qui le remplacera, le régime doit tomber. Il n’y a plus d’alternative, certainement pas par la diplomatie. Sa survie serait une défaite cuisante pour Israël, pour les États-Unis et pour l’Occident tout entier. Il redeviendrait une menace majeure pour Israël, pour la région et pour l’Europe bien davantage que pour les Etats-Unis.

Jeffrey Epstein, l’homme aux 100 000 contacts

0
Réunion entre Steve Bannon et Jeffrey Epstein. Date et lieux non identifiés © Epstein Estate/House Oversight/ZUMA/SIPA

Le sombre profil de Jeffrey Epstein révèle que, derrière la mise en scène sophistiquée du pouvoir des États et de nos élites, se dissimule un univers bien plus trivial, obsédé par le sexe et l’argent — ces totems immuables et éternels qui traversent toutes les sociétés humaines.


Qui était réellement Jeffrey Epstein ? Et, surtout, que dit-il du monde tel qu’il était et tel qu’il est encore présentement ? Ces questions restent partiellement irrésolues, même s’il est déjà possible de tirer quelques conclusions de ce feuilleton politico-médiatique désormais vieux d’une vingtaine d’années ; Non, tout n’a pas encore été dit sur le Lolita Express, ses passagers, ses correspondants réguliers, leur volonté de domination, leurs vices et leurs peurs. Avec la dernière révélation de plus de 3 millions de documents, encore en cours d’analyse, c’est un univers qui se dévoile, où l’entregent et le réseau compte plus que le talent et le savoir-faire. Un univers dont les acteurs « tremblent » de peur, ainsi que l’a justement rappelé Philippe de Villiers.

Jeffrey Epstein côtoyait tout ce que la bonne société globalisée compte de personnes importantes. Princes européens et princes arabes voisinaient les directeurs d’agence de mannequins, les grands financiers new-yorkais, les agents secrets russes et israéliens, les chefs d’Etats, les artistes, les spin doctors et les scientifiques les plus reconnus. Il était un prince de ce monde, dont la principale compétence consistait à mettre en relation des milieux proches qui pouvaient se croiser sans se connaître.

Le New-Yorkais était aussi un fixer, capable de trouver en quelques heures un moyen de blanchir de l’argent via les services de paiement en ligne de jeux-vidéos, de dénicher une demoiselle de compagnie russe pour un grand dirigeant en voyage à Paris, ou encore de négocier la vente d’un système de cybersécurité à un Etat africain. L’homme n’avait pas réellement de « métier » au sens où le commun des mortels l’entend : il faisait profession de distiller son influence. Raison pour laquelle il s’affichait constamment avec les plus puissants, montrant ainsi qu’il en était.

A lire aussi: Affaire Epstein: la Justice à l’heure de la data

Comment expliquer d’ailleurs autrement que Jeffrey Epstein fut capable de s’infliger les longs monologues narcissiques de Jack Lang au cours de dîners mondains parisiens ? il avait besoin de l’ancien ministre de la Culture pour pénétrer les cercles de pouvoir français. Jack Lang lui prêtait son aura en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes, de prêts de chauffeurs et de maisons, d’investissement dans des structures spéculatives destinées à l’achat – désintéressé et de l’ordre du mécénat selon la famille Lang – d’œuvres de jeunes artistes inconnus qui, par magie, allaient évidemment devenir les coqueluches du marché…

Le dévoilement des courriels d’Epstein, l’homme aux 100.000 contacts, est donc apocalyptique au sens étymologique du terme. Cela montre que le roi est nu. Derrière la sophistiquée mise en scène du pouvoir des Etats se cache un monde finalement médiocre, obnubilé par le sexe et l’argent, totems éternels de toutes les sociétés humaines. Pour réussir dans les affaires, il faut connaître des Jeffrey Epstein, ces hommes qui ouvrent des portes, qui permettent d’enjamber les salamalecs protocolaires et les barrières administratives. Au sein de l’hyperclasse mondialisée, on se joue des règles et des convenances. Le puissant s’affranchit de la morale commune, perçue comme anachronique, presque pathétique. Rien n’est tabou, rien ne peut être refusé à ceux qui possèdent tout. Y compris le plus choquant, sorti des pages de Sade ou Pasolini.

Un système d’exploitation de filles rôdé et vicieux

Et, de fait, Jeffrey Epstein s’est longtemps pensé intouchable. Tout commence au printemps 2005. À Palm Beach, une mère décroche son téléphone et appelle la police : sa fille de 14 ans aurait été approchée par une femme lui proposant une soirée dans la demeure d’un richissime financier new-yorkais. La mission est simple, l’approche bien rôdée : un massage, en petite tenue, contre 300 dollars de pourboire. Une somme ridicule à l’échelle de la fortune de Jeffrey Epstein — l’équivalent d’un demi-centime pour le commun des mortels.  Epstein se retrouve inscrit au registre des délinquants sexuels et finit derrière les barreaux… mais dans une prison très particulière. Six jours sur sept, il est autorisé à quitter sa cellule pour aller travailler à son bureau. Une faveur indécente, qui passe très mal aux États-Unis, pays rarement connu pour sa mansuétude envers ce genre de criminels.

Selon plusieurs employés de maison, Epstein recevait quotidiennement des « massages », presque toujours prodigués par des jeunes filles différentes. À l’époque, certains enquêteurs affirment même qu’il filmait systématiquement ce qui se passait entre les murs de sa résidence — y compris lorsque des invités étaient de la partie. De quoi constituer une confortable réserve de moyens de pression sur des politiciens et partenaires d’affaires ? La question est posée. Solidement défendu par le gratin du barreau américain — parmi lesquels Alan Dershowitz — Epstein s’en est pourtant sorti. Un parcours presque exemplaire pour cet enfant de Brooklyn issu d’un milieu modeste, dont les dons en mathématiques avaient attiré l’attention d’Alan Greenberg, le tout-puissant patron de la banque Bear Stearns, devenu son parrain et mentor.

A lire aussi: Nous sommes tous des artistes!

Si l’affaire s’était arrêtée là, elle serait restée un banal exemple de justice à deux vitesses, une démonstration de plus de ce que l’argent permet d’acheter. Mais Epstein n’était pas un homme ordinaire. Il avait surtout un carnet d’adresses spectaculaire. En 2015, Virginia Roberts relança contre toute attente la machine judiciaire – elle a depuis mis fin à ses jours -. Elle accuse alors l’ami de Bill Clinton et de Donald Trump — ce dernier ayant pris ses distances au milieu des années 2000 en expliquant qu’Epstein aimait les femmes autant que lui… mais beaucoup trop jeunes. Secret jusqu’à la manie, Epstein conservait des carnets détaillant les noms de ses invités, ses résidences, ses bateaux, et surtout son jet privé, le fameux « Lolita Express », avec lequel il convoyait de jeunes et jolies recrues vers ses lieux de villégiature et de débauche.

Ils savaient tous mais n’ont rien dit : un réseau affranchi d’idéologie

Exemplaire de l’affaire Jeffrey Epstein sous nos latitudes hexagonales, la famille Lang est typique de ces personnalités d’élite qui ont sciemment fermé les yeux, et probablement minimisé en privé les faits reprochés à leur charmant ami. Ces derniers jours, Jack Lang et sa fille Caroline se sont enfoncés dans l’indécence, multipliant les omissions et niant les évidences qu’ont fait apparaître leurs échanges. Caroline Lang a même osé se présenter en mère célibataire sans le sou pour expliquer les raisons ayant poussé Epstein à lui léguer plusieurs millions d’euros… Elle et son père ont nié avoir été ses intimes, et même ses amis, alors qu’ils l’invitaient à des dîners de famille. Un échange révèle que Jack Lang et sa fille se vantaient auprès d’Epstein de prendre la défense de Woody Allen ou Roman Polanski.

Au sein de ce microcosme, la réputation n’est jamais vraiment salie. Elle ne l’est pas tant qu’un homme n’est pas définitivement condamné et exposé en place publique. Autrement, ses vices sont vus comme des lubies et les avantages procurés beaucoup plus significatifs que les risques pris. Il se peut même que son goût des très jeunes filles fut vu comme excusable. Il s’agissait de « prostituées », de Lolitas ayant bénéficié de la protection d’un pygmalion riche et savant, etc. Après tout, le prince Andrew lui-même avait eu l’occasion de goûter à ces massages, qui sommes-nous donc pour juger des mœurs des uns et des autres. Et quand bien même, certaines furent contraintes et menacées de chantage, tant que cela n’était pas su, on pouvait bien s’accommoder d’un homme d’un commerce aussi agréable en société.

Les Lang ont-ils eu honte de voisiner des personnalités sulfureuses d’autres bords politiques dans ces dossiers ? Car Jeffrey Epstein était un homme très adroit. Volontiers raciste dans ses échanges, de manière assez primaire, il n’était pas homme aux fidélités idéologiques. Outre Noam Chomsky, l’homme échangeait avec une grande régularité avec Steve Bannon, l’une des figures de l’alt-right et de l’internationale populiste. L’ambiance était à la plaisante complicité entre les deux hommes, Bannon préparant alors un documentaire visant à rétablir l’image du financier. Les échanges portaient notamment sur la géopolitique ou les stratégies à employer pour réussir à amadouer Donald Trump.

Avec Ehud Barak, Jeffrey Esptein devisait du remplacement des Israéliens d’origine mizrahis par des Russes fraîchement convertis. Avec Jean-François Gariépy ou Peter Thiel, l’homme d’affaires se plaisait à rêver de manipulations génétiques et d’eugénisme, de « lumières obscures », de manipulation des masses. Multicarte, Jeffrey Epstein était un de ces mauvais génies qui, du World Economic Forum à Riadh en passant par Moscou, mettait de l’huile dans les rouages d’un monde cynique où les idéologies comme les croyances ont fait la place à l’astuce et à la malignité.

L’Île, le Diable et le bonheur

0
Funchal, Portugal. Image d'illustration Unsplash.

C’est un roman d’après-guerre, au récit débridé, maîtrisé, aux personnages de pure poésie, au style éblouissant. Au diable psychologie et réalisme ! Un diable, d’ailleurs, bien présent — vrai Méphisto de chair et d’os— qui croise la route du narrateur. C’est le rêve d’un écrivain mêlant souvenirs et réflexions dans sa quête du bonheur.

Le narrateur, un écrivain d’âge mûr, se rend à Madère sur les traces d’un ami, parti là-bas, avant la guerre, sans jamais donner depuis de ses nouvelles. Madère, le Paradis sur terre, l’île aux fleurs volcanique, verdoyante et accidentée, c’est au pied de la falaise la plus haute d’Europe, dans le village de Ribeira, que l’ami, Charles, est retrouvé mort. Suicide ? Accident ? Le récit se noue avec virtuosité à travers des rencontres, des retours en arrière, à la fois rapides et nonchalants. Ne déflorons pas la rencontre avec Méphisto — que Bernanos ne renierait pas– sachant bien qu’avec lui, c’est toujours d’un deal qu’il s’agit. Après quoi, le narrateur, revenu dans la région parisienne, concrétise ses rêves– philanthropique et personnel– en faisant construire, à Buc-Chalo (ah ! ce nom !), une maison avec un jardin à terrasses, en même temps qu’un restaurant coopératif, rue Jacob. Ainsi se reconstitue un cercle d’amis, où l’on reconnaît certains noms connus du monde des lettres. On s’y perd un peu et se retrouve toujours, avec tous ces personnages, dans un dédale de chapitres courts, elliptiques, toujours surprenants. Les lignes consacrées à Lanza del Vasto et à « sa confrérie » sont savoureuses.

A lire aussi, Jonathan Siksou: La boîte du bouquiniste

Ce roman tranche par son esthétique continue sur les autres livres del’auteur de Le bonheur de Barbezieux. Mais on y retrouve la morale de Chardonne, faite de réserve et de pudeur dans les sentiments et les relations humaines, d’acceptation de la souffrance. « J’ai cru aux mots non aux idées » dit le narrateur. Non qu’il n’y ait d’idées dans ce roman, que l’on peut résumer ainsi : sottise d’un engagement politique radical et nostalgie d’un monde d’avant — celui de 1940. Détachement bienvenu, soit-dit en passant, pour un lecteur actuel. Les thèmes éternels y sont traités avec élégance: bonheur, vieillesse, unions, vie en société, avec son art de la conversation, dégoût des effusions de toutes sortes.

Mais l’Eden, c’est, bien sûr, les femmes. Le roman n’en manque pas ! Mary, Alice, Hortense, Denise, Régine, Angèle, que de femmes dans ce roman, véritables fleurs de papier, poétiques en diable ! Après le passage de trois d’entre elles qu’il n’a pu retenir, le diable –ou le hasard– fait retomber le narrateur, ruiné, dans les bras d’Angèle, cette femme « non bousculante » connue jeune fille « quand elle savait rendre toute chose plaisante par le rayonnement continuel d’un esprit bien fait. » Ce que le narrateur appelle « savoir ménager vos nerfs. »

Que la quête du bonheur se trouve dans une île inaccessible puis dans un jardin n’étonnera pas chez Chardonne, amoureux des bords de Seine et des tableaux de Manet. On goûtera aussi un automne au bord du lac Léman avec « ses couleurs rayonnantes de vitrail ». Poésie qui n’exclut pas la présence de forces obscures. Ainsi, Angèle : « Vous jouez un rôle… Vous êtes un être plein de passion et de désordre qui ne parle que raison…Vous me faites peur ».

De Vivre à Madère, Denis Tillinac écrivait : « Des petites phrases en forme d’aquarelles. » Qui saurait résister à l’originalité, la grâce, de ce roman ? S’il est vrai qu’une des grandes déceptions de la vie « c’est de vouloir rendre un être heureux sans y parvenir, » le bonheur, continûment analysé, inlassablement recherché, y transparaît également dans chaque chapitre. Telle la visite de cette jeune fille, venue voir le jardin, et qui remercie son propriétaire en lui récitant, à la fin de leur rencontre, et « d’une voix énergique », la fable Les Deux pigeons.

172 pages

Vivre à Madère (Les cahiers rouges)

Price: ---

0 used & new available from

1976, année mirifique

0
Jean-Pierre Marielle et Jean Rochefort, "Calmos" de Bertrand Blier (1976) © SIPA

Monsieur Nostalgie s’intéresse ce dimanche à l’année 1976 au cinéma qu’il qualifie de « mirifique ». Contrairement à Antoine Compagnon qui place le curseur dix ans plus tôt dans son dernier ouvrage paru à la Bibliothèque des Histoires chez Gallimard, 1976 est selon notre chroniqueur une année solaire pour Belmondo, Noiret, Rochefort ou encore Marielle…


Comme l’écrit le jeune Patrick Grainville, Les Flamboyants (Prix Goncourt) ont le vent en poupe. En 1976, on ne se cherche pas d’excuse. On respire à pleins poumons. On ne se cache pas derrière des théories pusillanimes, on ose le divertissement policier, le marivaudage bourgeois et le désenchantement viriliste. La crise du pétrole a eu pour effet de galvaniser les réalisateurs.

Quand les vedettes n’étaient pas encore des suffragettes

Aujourd’hui, notre délitement n’inspire qu’une prise de parole miséricordieuse et une pâleur monacale à l’écran. Nous sommes entrés dans l’ère du soupçon. Le cinéma populaire d’alors ne nous faisait ni la leçon, ni le coup de l’indignation permanente. Il amusait le public qui lui rendait bien, la fréquentation des salles repartait à la hausse. Nous vivions une parenthèse enchantée où les spectateurs comprenaient le second degré et où les stars n’avaient pas peur d’abîmer leur image en jouant des caricatures. Nous étions entre gens civilisés, nous acceptions la provoc’ de Blier et, en même temps, adhérions à la comédie de mœurs d’Yves Robert. Nous frôlions les limites du bon goût, l’adultère et les cascades décuplaient notre plaisir des salles obscures. Nous avions soif de vedettes qui n’étaient pas des suffragettes et qui ne nous donnaient pas des consignes infantilisantes. En 1976, nos héros s’appelaient Belmondo, Rochefort, Noiret, Marielle ou Cremer.

A lire aussi, Patrice Jean: Un Rocky littéraire

La bande du Conservatoire triomphait dans un registre que l’on appellera plus tard la « Qualité France », classicisme légèrement décorseté, structure narrative solide, fondations sans infiltrations idéologiques, balance entre volonté commerciale et enjeu artistique, charme du dialogue fleuri et de l’action musclée ; une équation aujourd’hui totalement rejetée par les nouveaux maîtres du 7ème art.

Tous amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia

En 1976, on arrivait à ce curieux équilibre qui est, à mon sens, l’essence du cinéma français, cette onde court de Méliès à Guitry, de Renoir à Rouffio. Nos acteurs fétiches ne chômaient pas, certains enchaîneront cinq films en une année, un savant mélange entre films d’auteur, pochades boulevardières, incursions italiennes et thrillers à la mode américaine. C’est le cas de Philippe Noiret qui passera sous l’œil de Tavernier dans Le Juge et l’Assassin et de Zurlini dans Le Désert des Tartares mais qui aura le temps de tourner également sous la direction de Granier-Deferre, Sordi et Renard. Cette année-là, Belmondo sera moins disert que son camarade, il ne se contentera seulement que de deux longs-métrages dans un style volontaire et cogneur, deux « policiers » empreints d’une lutte des classes et d’un dialogue théâtral. L’Alpagueur de Labro, malheureusement sous-estimé, possède, dans sa brutalité grisâtre et sa radicalité souriante, de nombreuses qualités. Belmondo ne « guignolise » pas. Cremer dit l’épervier est superbe de noirceur narquoise. Il sera bien difficile d’alpaguer l’Alpagueur. L’Alpagueur, c’est un chasseur de tête, un marginal, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il touche est illégal. On tremble. Belmondo sera aussi à l’affiche du Corps de mon ennemi de Verneuil adapté du roman de Félicien Marceau, une échappée salvatrice dans les grandes familles du Nord, celles qui possèdent tout, les usines, les rues, les discothèques et les Hommes. Grâce à eux, nous allons apprendre que le coup de tête n’est jamais la solution mais une idée et que dans le sandwich, le meilleur c’est l’aile. Nous tomberons amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia.

A lire aussi, Julien San Frax: Pas de clef pour percer l’énigme David Lynch

Et tenterons toute notre vie restant de ressembler à Belmondo en imper descendant d’un train sur une musique de Francis Lai. En 1976, Marielle et Rochefort partagent l’affiche de Calmos, tandis que Jean-Pierre est césariste dans le rôle de Bob Morlock (On aura tout vu), producteur de films X surtout lorsqu’il déclare, péremptoire : « Une nympho dans un commando mais c’est génial », Jean alias Étienne Dorsay cabotine dans Un éléphant ça trompe énormément. Depuis ce jour de 1976, nous aimons éperdument les parties de tennis, les cocos à Moscou, les virées en auto et les chevaux qui n’en font qu’à leur tête.

Les Flamboyants

Price: ---

0 used & new available from

1966, année mirifique

Price: ---

0 used & new available from

Héritiers sans héritage: la révolte «antifasciste» devenue dogme

0
Manifestation contre l'extrême droite, Paris, 10 avril 2021 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Notre chroniqueur revient sur les tentations miliciennes et la confusion morale à gauche.


Il y a, dans l’affaire de la Jeune Garde, quelque chose de dérisoire et de révélateur à la fois : dérisoire par la théâtralité de ces groupuscules qui rejouent la guerre civile comme un folklore militant ; révélateur par la complaisance dont ils bénéficient dans certains milieux politiques et médiatiques qui, tout en feignant la distance, s’accommodent de leur existence comme d’un prolongement utile de leur imaginaire de lutte.

La Jeune Garde — milice autoproclamée antifasciste, nourrie d’une rhétorique de combat et d’une esthétique de la confrontation — incarne cette mutation inquiétante d’une gauche radicale qui ne se contente plus de discourir, mais cherche dans l’affrontement physique la preuve de sa vertu. Les liens, réels ou tacites, avec les Insoumis ne relèvent pas nécessairement d’une organisation structurée ; ils tiennent plutôt d’une porosité morale, d’une communauté de langage et d’ennemis désignés. On ne commande pas ces groupes : on les légitime par l’atmosphère que l’on crée.

Ce qui se joue là n’est pas tant une dérive marginale qu’un symptôme d’époque : la radicalité comme spectacle, la violence comme posture morale, la confusion entre engagement politique et dramaturgie militante. Et c’est dans ce climat que s’inscrit la question plus vaste des héritiers d’une révolte qui, privée de révolution, s’est transformée en orthodoxie.

Héritiers sans héritage

Les héritiers d’une révolte figée en dogmes ne voient en l’Occident que corruption et décadence. Ils en viennent à défendre l’indéfendable : des régimes autoritaires, des pouvoirs prédateurs, des discours de haine travestis en lutte pour l’émancipation. La question mérite d’être posée : les Insoumis d’aujourd’hui ne servent-ils pas, à leur corps défendant, de relais idéologique pour des puissances qui prospèrent sur la dénonciation de l’Occident ?

Il n’est pas nécessaire de supposer une alliance secrète entre la gauche radicale française et Alger, Téhéran ou Gaza. L’explication est plus profonde, presque anthropologique : elle tient à une généalogie culturelle. Les Insoumis ne sont pas les complices d’un pouvoir étranger ; ils sont les produits d’un héritage sans transmission vivante, d’une mémoire idéologique devenue réflexe moral.

A lire aussi, Martin Pimentel: Le pari de l’étranger

Ils portent en eux la survivance fossilisée d’une contre-culture née dans les années 1960, laquelle, faute d’avoir bouleversé le monde, a choisi de le juger en permanence.

De la révolte à l’orthodoxie

Les années 60 furent un moment d’intensité réelle : un désir d’émancipation, une insurrection contre les hypocrisies bourgeoises, une contestation de la guerre et des hiérarchies. Mais la révolution n’advint pas ; elle laissa place à une liturgie. Ce qui était cri devint slogan, et le slogan devint dogme. Ce qui était expérience devint doctrine.

Ainsi s’est constitué un catéchisme séculier : humanité sans frontières, culpabilité occidentale, sacralisation de la victime, soupçon permanent envers la nation et la tradition… Transmis par l’université, les médias, l’école, ce corpus a fini par produire une génération convaincue de sa radicalité alors même qu’elle ne fait que répéter. Là où régnait la critique, s’est installée une orthodoxie. Et cette orthodoxie, paradoxalement, s’impose avec une intolérance qu’elle prétend combattre.

La fascination pour l’ennemi

Toute orthodoxie a besoin d’une figure rédemptrice. Pour cette gauche héritière de la défaite révolutionnaire, l’ennemi de l’Occident devient le témoin d’une pureté perdue.

Hier, c’était le guérillero vietnamien, le combattant du FLN, le paysan maoïste. Aujourd’hui, ce rôle est tenu par d’autres figures : le migrant mythifié, le Palestinien absolutisé, l’influenceur algérien dont l’invective devient signe d’authenticité. La contradiction est flagrante : les défenseurs autoproclamés de la liberté occidentale trouvent des circonstances atténuantes aux régimes qui la nient. Mais cette contradiction n’en est pas une pour eux ; elle constitue le cœur de leur vision morale. Si l’Occident est coupable, alors toute hostilité à son égard acquiert une légitimité quasi sacrée.

La transmission déformée

L’échec politique des révoltes des années 60 a engendré une translation idéologique : faute d’avoir transformé les structures, leurs héritiers ont transformé les consciences. La solidarité universelle devient devoir d’accueil absolu. La critique sociale devient procès permanent de l’Occident. Le féminisme se mue parfois en manichéisme. L’universalisme se rigidifie en moralisme excluant.

A lire aussi, Joël Rey: La Jeune Garde est-elle la milice de la France insoumise?

Le monde se simplifie : oppresseurs contre opprimés, coupables contre victimes. Et dans cette cartographie binaire, Israël et la France deviennent des figures commodes de la culpabilité occidentale.

De la subversion à l’autoritarisme moral

Le paradoxe ultime réside dans cette métamorphose : la révolte contre l’autorité a produit une nouvelle forme d’autoritarisme. Non plus celui de l’État, mais celui du langage et de la morale. La dissidence devient faute. La nuance devient soupçon. Le débat devient violence symbolique.

Dans ce contexte, l’extrême gauche française — et particulièrement les Insoumis — incarne moins une force de rupture qu’un conservatisme idéologique, attaché à un imaginaire de lutte dont la réalité a disparu.

Dès lors, leur fonction d’« idiots utiles » ne relève pas d’une trahison consciente mais d’une convergence grammaticale: dénoncer l’Occident comme source du mal. Cette convergence suffit à créer des alliances implicites, des échos, des complaisances.

Le symptôme d’une fatigue civilisationnelle

Nous assistons à la lente transformation d’une mémoire révolutionnaire en appareil idéologique. Le romantisme libertaire s’est mué en conformisme moralisateur; la révolte s’est faite liturgie; la critique s’est changée en accusation. Les Insoumis apparaissent alors moins comme les adversaires de l’Occident que comme les symptômes de son épuisement. Ils incarnent la manière dont une civilisation fatiguée produit en son sein les discours qui la délégitiment, les milices symboliques qui rejouent sa guerre civile imaginaire, les héritiers sans héritage d’une révolution qui n’eut lieu que dans les mots.

Et c’est peut-être là le plus troublant : non pas la violence de ces groupuscules ou l’excès de ces discours, mais la mélancolie d’une culture qui, ayant perdu confiance en elle-même, confie à ses propres enfants le soin de prononcer son procès.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Emouvant Elton John

0
Taron Egerton dans le rôle d'Elton John DR.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Le fils de la Sauvageonne a du goût. « Regardez-le ! C’est très bien. Très émouvant. » Alors, obéissants, la Sauvageonne et moi avons regardé Rocketman sur Netflix[1]. On ne l’a pas regretté. Sorti il y a six ans, ce film biographique franco-américain de Dexter Fletcher, est un portrait fort réussi d’Elton John. Je l’avoue humblement : de ce dernier je ne connaissais que les tubes aux mélodies magistrales, unanimes et sublimes dont il nous a abreuvés depuis le début des seventies. J’appréciais aussi son excentricité très britannique et même ses shows parfois un brin mégalomaniaques. (Mais depuis la Grande guerre et la Seconde guerre mondiale, je pardonne tout à nos amis Anglais qui sont venus nous aider à repousser ces fumiers de nazis.)

Le fait également que je fusse, longtemps, critique rock au magazine Best, m’avait éloigné des œuvres d’Elton John que je considérais trop « middle of the road », pas assez rock’n’roll. Cette condescendance ne m’honore pas. Grâce au film, j’ai découvert un personnage complexe, longtemps en souffrance, et terriblement attachant. Sa relation difficile avec son père (qui ne l’a jamais pris une seul fois dans ses bras) est bien analysée ; celle, merveilleusement amicale, avec son parolier de toujours, Bernie Taupin, l’est tout autant. Les comédiens excellent, en particulier Taron Egerton dans le rôle de Sir Reginald Kenneth Dwight, dit Elton John, et Jamie Bell, dans celui de Bernie Taupin.

Oui, disais-je, qu’elle est forte et belle l’amitié qui lie ces deux derniers. Même dans les moments les plus problématiques et douloureux de sa carrière, le parolier, jamais, n’abandonne son compositeur. Ces moments sont nombreux ; très nombreux. L’addiction du chanteur à l’alcool et à la dope y sont pour beaucoup. Il avouera qu’à plusieurs reprises, ces problèmes (qu’il est parvenu à vaincre) avaient failli briser sa carrière. Autre qualité du film : sa bande son composé des succès de la star, interprétés non sans brio par Taron Egerton. La télévision éteinte, j’observais la Sauvageonne qui, mignonne, fredonnait quelques mélodies d’Elton. Lorsqu’elle se rendit compte que je la regardais, elle me fit un œil de coin auquel je ne sais résister. Alors, je me jetai sur elle et passai mes nerfs, tout empreints de brûlants désirs, sur sa crinière ébouriffée.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81044418

La cancel culture est-elle vraiment passée à droite?

0
Des musiciens punk adolescents protestent contre le changement de nom du Kennedy Center décidé par Donald Trump, devant le fameux batiment dédié aux arts du spectacle, le 11 janvier 2026 à Washington © Emily Alff/Sipa USA/SIPA

De la morale militante woke à la morale d’État : l’étonnant chassé-croisé américain.


« L’ère de l’illibéralisme de gauche, débutée il y a une décennie, touche à sa fin. […] Son acte de décès final a été la réélection de Donald Trump », promettait le chroniqueur Jonathan Chait, dans un papier pour The Atlantic fin 2024. Parmi les caractéristiques de cet « illibéralisme », il mentionnait la « cancel culture » et ses « foules indignées » sur les réseaux sociaux, gardiennes d’une prétendue probité morale. En effet, les dénonciations de la cancel culture venaient surtout de la droite. Une étude du Washington Post a ainsi déterminé que Fox News, de 2017 à 2020, mentionnait la « cancel culture » sept fois plus régulièrement que son homologue progressiste, MSNOW (anciennement MSNBC). Certes, il arrivait à la gauche de retourner l’accusation contre la droite mais avec moins d’insistance. En 2022, The Guardian, quotidien britannique bien à gauche, accusait la droite de pratiquer la seule « véritable cancel culture ». La raison ? La recrudescence, outre-Atlantique, de l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires de comtés républicains. En Amérique, ce n’est pas l’administration fédérale qui édicte les curriculums éducatifs, mais les parents d’élèves de chaque district. Or les terres les plus à droite, empreintes de puritanisme, estiment que les enfants en bas âge doivent être protégés de tout livre évoquant la sexualité. Ont ainsi été bannis des ouvrages comme Gender Queer (« Le Genre Queer ») ou des sous-titres comme Transgender Teens Speak Out (« Les ados transgenres prennent la parole »). Si cette pratique s’est considérablement intensifiée avec le confinement anti-Covid – école à domicile oblige -, elle n’est pas directement assimilable à la « cancel culture » woke : celle-ci ne s’est pas contentée de retirer des livres de certaines étagères, mais a obtenu de maisons d’édition qu’elles empêchent ou modifient la publication d’ouvrages entiers.

L’élection de Donald Trump n’a pas mis fin à ces guerres de chapelle. On dirait plutôt qu’elles recommencent mais à fronts renversés. En septembre, ce n’est plus sur Fox News que l’on entendait parler du phénomène, mais sur MSNBC : Joe Scarborough, présentateur de la matinale de la chaîne progressiste, accusait Donald Trump d’avoir rétabli la « cancel culture » à un « niveau plus extrême que la gauche ne l’a jamais fait », après avoir passé « une décennie à s’en plaindre ».

La mort de Charlie Kirk, un tournant ?

Les pôles politiques se seraient-ils alors inversés ? Le débat a été relancé à l’automne 2025 par l’assassinat de l’influenceur ultraconservateur Charlie Kirk. Pour l’administration républicaine, le récit est clair : le vice-président J. D. Vance blâmait mi-septembre la progression de « l’extrémisme de gauche », voyant dans son sectarisme « en partie la raison pour laquelle Charlie a été tué ».  Le secrétaire à la Guerre (anciennement appelé secrétaire à la Défense) Pete Hegseth indiquait quant à lui « pister » ceux qui, dans les rangs de l’Armée, minimiseraient la gravité de l’acte, « sanctions disciplinaires » à la clef. Enfin, la procureure générale du pays[1], Pam Bondi, a promis de poursuivre les auteurs de « discours de haine » qui glorifieraient l’assassinat de Charlie Kirk. Cette idée paraît révolutionnaire dans la nation du premier amendement, où seuls la diffamation et les véritables appels à la violence peuvent faire l’objet de sanctions. Nombre de titres de presse y ont vu une transgression de la « liberté d’expression » dont les MAGA se font pourtant les apôtres.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: L’ordre mondial: un open bar!

Jimmy Kimmel en 2022. DR.

En définitive, plusieurs dizaines de personnes ont été suspendues ou licenciées en raison de propos polémiques tenus après la mort de Charlie Kirk. Parmi elles, des enseignants, des pompiers, des soldats… Sans oublier Jimmy Kimmel, le présentateur du « late-night talk show » du réseau à tendance progressiste ABC. Il avait reproché aux Républicains d’insister sur les accointances progressistes du meurtrier présumé : « La clique MAGA essaye désespérément de décrire le gosse qui a tué Charlie Kirk comme tout, sauf l’un des leurs. » L’arrêt temporaire de son émission pendant un peu plus d’une semaine a conduit le Los Angeles Times à évoquer la « première victime de la cancel culture de l’ère Trump ».

Aux deux bords de l’échiquier politique, le phénomène repose-t-il sur les mêmes principes ? En 2020, le Wall Street Journal estimait que le « wokisme et la cancel culture ne constituaient pas un idéalisme mais une vertu devenue cliniquement folle ». Or l’Amérique de Trump prétend tabler sur la « vertu » du marché, entretenant une confusion entre des « annulations » purement idéologiques et le comportement rationnel d’entreprises cherchant à maximiser leurs profits. C’est ainsi que, dans le cas de Kimmel, l’argumentaire conservateur a justifié la suspension (finalement temporaire) de son émission par ses audiences : Fox News a évoqué une baisse « sur la cible commerciale » préférée des annonceurs, les adultes de 25 à 54 ans(chute de 72 % en dix ans). Compréhensible, cette explication fait peu de cas des menaces formulées par Brendan Carr, président de la Commission fédérale des communications (l’équivalent de l’Arcom), promettant de prendre des mesures contre le diffuseur de Kimmel après ses propos polémiques. Le Wall Street Journal de tempérer : une chaîne privée« a le droit de renouveler ou d’annuler des programmes comme elle le souhaite. […] Mais quiconque pensant qu’il s’agit du libre marché à l’œuvre ignore les moyens par lesquels un gouvernement peut punir des entreprises ».

Le président Donald Trump enlace Erika Kirk à la fin d’une cérémonie en mémoire de son mari, l’activiste conservateur Charlie Kirk, le dimanche 21 septembre 2025, au State Farm Stadium de Glendale, en Arizona © Julia Demaree Nikhinson/AP/SIPA

L’assassinat de Charlie Kirk est-il le seul moment où l’Administration Trump II a cédé à cette tentation wokiste inversée ? L’été dernier, la presse s’inquiétait de la confiance accordée par le Bureau ovale à Laura Loomer, complotiste convaincue que les attentats du 11-Septembre étaient le fruit d’agences internes aux États-Unis. Sa mission ? Repérer les « méfaits » de critiques de Trump qui auraient des fonctions officielles afin de les « dénoncer publiquement ». Pour ce faire, elle a créé une plateforme de signalement anonyme – habilement placée sur le site internet de vente de son livre, Loomered -, indiquant à Politico être « prête à recevoir toute information au sujet de membres du personnel déloyaux et de rescapés de l’ère Biden » au sein de l’administration fédérale et promettant de trouver des « centaines » de profils correspondants. En plus d’avoir empêché nombre de nominations d’aboutir, elle a notamment obtenu la tête du tout juste investi directeur de l’Agence des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), Vinay Prasad, malgré sa proximité avec Robert F. Kennedy Jr. (le secrétaire à la Santé), après avoir déterré un ancien podcast dans lequel il critiquait Donald Trump. Dans l’Administration Trump II, donc, l’opprobre se jette sur un individu surtout s’il a commis le crime de lèse-majesté de critiquer le président de la plus grande démocratie du monde. La « cancel culture » woke, pourtant, se préoccupait déjà bien peu de la fidélité — les principaux pourfendeurs de J. K. Rowling, accusée de transphobie, ont par exemple été les acteurs popularisés grâce à sa propre œuvre, Harry Potter. La droite s’avère ainsi peut-être un peu moins idéologique que la gauche, mais plus partisane.

A lire aussi, Xavier Padilla: Mais Monsieur Rubio, nous avions enfin appris à haïr notre civilisation….

Ces deux formes de « cancel culture » s’équivalent-elles ? Selon l’essayiste socialiste démocrate Liza Featherstone, dans un article paru dans The New Republic, la « cancel culture » woke nous a « préparés à accepter une logique illibérale, endommageant des valeurs telles que la liberté d’expression et la liberté académique », « mais l’approche de l’administration Trump des discours malvenus est bien pire encore ». L’auteur cite un document produit par le secrétaire à la Guerre, réclamant que les journalistes accrédités au Pentagone ne publient aucun sujet sans « approbation d’un responsable habilité, même s’il n’est pas classifié ». La requête a été dénoncée par la quasi-totalité des médias, y compris Fox News et la chaîne encore plus à droite Newsmax, et a conduit à la révocation de l’accréditation d’une centaine de journalistes sur place.

L’administration au pouvoir s’est également servie de sa puissance pour influencer les programmations de certains établissements culturels en les menaçant de réduire leurs crédits s’ils n’opéraient pas certains changements. C’est ainsi que Trump est parvenu à prendre le contrôle du Smithsonian Museum et à s’imposer à la tête du conseil d’administration du Kennedy Center, deux institutions à Washington, en accusant le premier de « promouvoir des récits qui dépeignent l’Amérique et les valeurs occidentales comme intrinsèquement nocives et oppressives » et le second de suivre un agenda trop « woke ». Des menaces similaires avaient été formulées à l’encontre de certaines des universités les plus progressistes du pays, à l’instar de Columbia ou Harvard. On comprend dès lors que, si « cancel culture » de droite il y a, celle-ci est imposée grâce à la force de l’État, tandis que la « cancel culture » wokiste émanait surtout de la base de la population dans l’objectif de faire tomber des « puissants ».

Une « consequence culture » ?

En réalité, la collusion entre l’État et la production culturelle suscitée par Donald Trump révèle moins la constitution d’une véritable « cancel culture » de droite que la mauvaise santé de la démocratie américaine. Sur son réseau Truth Social, le président a d’ailleurs plusieurs fois saisi sa procureur général, Pam Bondi, afin de lui demander de poursuivre – parfois pour les destituer – des juges dont les décisions lui sont défavorables. Dans ce cas encore, ce n’est pas la suffisance morale d’activistes organisés comme les woke qui est à l’œuvre, mais l’arrogance d’un président convaincu d’être le seul héritier de la « destinée manifeste » de la démocratie américaine. Le Washington Examiner, publication très à droite, disqualifiait d’ailleurs en septembre l’idée selon laquelle Trump se livrait à une nouvelle forme de « cancel culture », préférant y voir une dite « consequence culture », arguant qu’il était légitime d’imposer aux critiques du gouvernement des conséquences pour leurs attaques à l’encontre du président.

A lire ensuite: 🎙️Podcast: Trump, l’heure de vérité

Cette idée selon laquelle certains propos doivent être sanctionnés a d’ailleurs déjà commencé à se répandre : Variety, magazine spécialisé dans l’industrie cinématographique, a révélé début novembre l’existence d’une liste d’acteurs antisionistes mise à jour par Paramount, l’un des rares studios américains aux productions ouvertement conservatrices. Parmi les incriminés, Emma Stone, Javier Bardem et Joaquin Phoenix, qui seraient interdits de tournage par le géant hollywoodien. En parallèle, les procès en « cancel culture » sont devenus un point rhétorique culminant, tant à gauche qu’à droite : les Démocrates jubilent de pouvoir accuser les Républicains des méfaits qui leur ont été reprochés des années durant ; les MAGA les plus extrêmes font d’une conception absolue de la liberté d’expression le moteur de leur engagement, n’hésitant pas à accuser les plus modérés de trahir leur cause. Le 27 octobre dernier, l’influenceur phare du mouvement MAGA, Tucker Carlson, a ainsi tendu son micro Nick Fuentes, antisémite avéré et admirateur d’Hitler. Si cette invitation a rapidement été dénoncée par l’essentiel des Républicains, certaines figures de la droite MAGA, comme Megyn Kelly et Kevin Roberts, y ont vu un refus louable des injonctions progressistes quant à l’organisation du débat public (ce en précisant qu’ils ne partageaient pas les convictions de M. Fuentes). Or refuser de donner une tribune à des antisémites avérés ne relève pas uniquement de la « panique morale », même si en parallèle, une partie des trumpistes au pouvoir abuse indéniablement de leur pouvoir de censure. Plus erratique que son pendant woke, à l’image du président américain, une « cancel culture » de droite semble donc s’ériger en Amérique, parvenant à diviser Démocrates comme Républicains.


[1] L’équivalent de notre ministre de la Justice Ndlr.

Le grand secret pour arrêter la montée du Rassemblement national lundi prochain

0
Jordan Bardella et Marine Le Pen (et deux agneaux) au Salon de l'agriculture, Paris, 26 février 2026 © Jeanne Accorsini/SIPA

Si le Rassemblement national monte encore dans les sondages la semaine prochaine, ce ne sera ni à cause de la pluie ni à cause des bars-tabac fermés, mais juste à cause de cette découverte renversante – de Néandertal à Charles III – que personne n’aime être remplacé. Grande enquête.


Beaucoup de journalistes, d’essayistes et d’hommes politiques s’interrogent sur la montée irrésistible du Rassemblement national. Ou plutôt ils miment la perplexité, surtout s’ils sont de gauche. Tous connaissent la vraie raison, mais l’exprimer relève d’un tabou absolu. Ça monte, ça monte, on s’inquiète, et c’est comme si la Charente à Saintes ou la Garonne à Langon grimpaient imperturbablement et qu’il était interdit d’accuser la pluie. Quoi, ça déborde et vous rendez ce déluge responsable ? Vous êtes un fasciste, un nazillon, un ennemi du genre humain !

Subtil

Par bonheur, une explication acceptable a été découverte en ce début de février 2026 par un chercheur en science politique à l’Université de Zurich nommé Hugo Subtil (non, non, lèvres mordues, pas d’ironie facile). La montée de ce parti rituellement qualifié d’extrême-droite est due à la disparition des bars-tabac dans la France profonde. Due en partie, mais en partie significative. La fermeture d’un bar-tabac de village renforce l’isolement social des citoyens et cette solitude les pousse à se jeter dans les bras de Marine ou Jordan… Cette trouvaille capillotractée qui confond corrélation et causalité, qui utilise Guilluy sans le nommer et en le subvertissant, a été largement relayée par les médias. Le Monde, le Nouvel Obs, Public Sénat, la Croix, le Huff post, France 3 Pays de Loire, entre autres, l’ont répercutée. Rien n’était drôle comme les têtes que faisaient les participants au plateau de Public Sénat, béats de surprise heureuse. “Bon sang, by Jove, mais c’est bien sûr !” comme disaient Blake et Mortimer quand ils découvraient la clé d’une énigme. S’il y avait eu deux doigts de pluralisme sur le service public, quelqu’un aurait forcément éclaté de rire.

Causeur mène l’enquête

J’ai voulu en avoir le cœur net. Et surtout éliminer l’explication ethnique, l’odieuse explication que tous ont sur le bout des lèvres mais que peu osent formuler. J’ai donc été interroger mes amis les Navajos de Tuba City, capitale de ce peuple autochtone en Arizona. Je me suis rendu en Arménie pour parler aux réfugiés chassés l’an dernier de l’Artsakh ou Haut-Karabakh par l’armée de l’Azerbaïdjan. En Finlande, j’ai compati à la nostalgie encore vivace des Caréliens finnois dont les grands-parents ont été expulsés de leur terre et de leurs maisons par les Russes en 1940. Et j’ai découvert, à ma stupéfaction, cette déroutante réalité : personne n’aime être remplacé !

La géographie ne me suffisait pas, j’ai étendu mon enquête à l’histoire et même à la préhistoire. J’ai été interroger Jean-Jacques Hublin. Ce grand paléoanthropologue qui allie une extrême rigueur scientifique à beaucoup d’humour, vient de terminer une série de cours au Collège de France intitulée Sapiens remplace Néandertal (toutes les vidéos sont sur YouTube, chaîne du Collège de France). Je lui ai posé la question cruciale : les Néandertals ont-ils été satisfaits d’être remplacés par les Sapiens, nos ancêtres ? Là aussi, réponse sidérante : “Pas du tout !” Ils ont sans doute fini dans l’estomac de leurs remplaçants, mais ça, c’est moi qui l’imagine, le grand savant n’avancerait jamais une supposition aussi improuvable.

A lire aussi: Jordan Bardella: «Je suis l’enfant de la génération 2005-2015»

C’est bien beau la science, mais il faut aussi s’intéresser à la vie quotidienne, aux vrais gens comme on dit. Me faisant sociologue de terrain, j’ai voulu savoir si, parmi mes connaissances, les femmes abandonnées par leur petit ami, amant, ou mari, approuvaient leur remplacement par une jeune et jolie rivale. Et à l’envers, même question aux hommes plaqués. Je me suis rendu à Londres pour m’entretenir avec Charles III quitté il y a longtemps par sa femme Diana qui lui a préféré un play-boy  fou du volant. Dans tous les cas même réponse, si incorrecte humainement et philosophiquement : je n’ai pas du tout aimé être remplacé(e) !

Bye bye Schengen

Je conseille donc aux femmes et hommes politiques de faire comme moi, d’en prendre leur parti et de se plier à cette triste évidence : les Français n’aiment pas être remplacés. Donc il faut reprendre le contrôle des frontières nationales et rouvrir même la jolie cabane de la douane entre Ainhoa la française et Dantxarinea l’espagnole, en plein Pays basque. Quel dommage ! Nous aimions beaucoup Schengen, nous sautions allègrement chez nos frères latins d’au-delà des Alpes ou des Pyrénées, nous passions joyeusement le Pont du Rhin entre Strasbourg et Kehl, sa banlieue allemande, comme s’il n’y avait jamais eu ces terribles guerres entre les deux rives. Même au-delà de Schengen, je me sens charnellement Européen juste après Français. Je me suis trouvé en juillet 2001 sur le Khrechtchatyk, les Champs-Elysées de Kiev. C’était un dimanche à 13h, et personne, j’étais seul, le boulevard était complétement vidé par le déjeuner et la baignade dans le Dniepr. Soudain, un violoneux, il se met à jouer du Vivaldi ! La France, Venise et Kiev se rapprochent, je pleure, je pense à l’Europe kidnappée de Kundera, à tous ces pays qu’on nous a volés et qu’a si longtemps écrasés la botte soviétique…

Mais à partir du moment où le pronostic vital de la France est engagé, finis tous ces trémolos, les odes d’amour à Barcelone, Dublin ou Varsovie. On boucle les frontières, on dit à nos gentils visiteurs d’aller se faire soigner à Dubaï ou nourrir à Moscou. Et le lundi suivant, les sondages du Rassemblement national patinent, et le locataire de l’Elysée cesse d’avoir ce cauchemar récurrent de l’arrivée du nouvel occupant Jordan dans les lieux.

Bien sûr, rien de tout cela n’arrivera. Quand on se trompe depuis cinquante ans, on préfère persister dans l’erreur que l’avouer. L’eau continuera à monter irrésistiblement sous les ponts, mais par pitié, que tous les hydrologues incompétents cessent de dire que ce n’est pas la faute de la pluie.

Mozart père et fils

0
L'écrivain Eric Emmanuel Schmitt © ISA HARSIN/SIPA

Le romancier, dramaturge et nouvelliste Éric-Emmanuel Schmitt signe un livre subtil et brillant sur la relation entre Mozart et son père.


Un homme vieillissant ne quitte plus son domicile. De sa mise à son logis, tout reflète la désolation. Son nom : Mozart. Non pas Wolfgang mais Léopold. Non pas le fils mais le père, compositeur, professeur de musique et violoniste allemand. Il a à son actif plus de 500 œuvres musicales dont La promenade en traîneau ou Le mariage paysan, une méthode de violon célèbre en son temps. Mais qui se souvient de lui aujourd’hui ? Il n’y a qu’un seul Mozart. Celui à qui l’on doit entre autres L’enlèvement au sérail, Le Requiem ou Cosi fan tutte.

Il ira loin ce petit

Entre le compositeur de génie et l’écrivain fou de musique Éric-Emmanuel Schmitt, c’est une longue histoire. Ce dernier raconte qu’à 14 ans l’auteur de La flûte enchantée l’a sauvé du désespoir. Quelques années plus tard il signe Ma vie avec Mozart qui met en scène sa correspondance imaginaire avec le musicien. Juste après Dieu, il y a papa est donc une manière de retrouvailles. A un détail près : l’écrivain change cette fois de focale. Il nous conte le fils mais aussi et surtout le père. On y découvre un petit garçon au talent insolent « ses doigts, encore potelés d’enfance mais déjà habités de virtuosité (qui) volent précis, inlassables, sur les touches » et un homme qui n’a qu’un rêve : faire connaître au monde entier ce fils qui joue « comme s’il était traversé par un courant d’air divin ». On y découvre aussi que Mozart avait une sœur Nannerl, également fine musicienne et virtuose accomplie pourtant vite éclipsée par l’insolent talent de son cadet. « Un Mozart ne doit jamais être médiocre » est le credo du père qui va instruire le fils avec autant de sérieux que de compétence. Son objectif : en faire un prodige. Un singe savant diront les fâcheux. Une entreprise pour laquelle Léopold ne renâclera devant aucun sacrifice. Ni de temps. Ni d’argent. Son vœu ne tardera pas à se réaliser. Mais il mettra en lumière une réalité cruelle. Les fils dépassent parfois les pères. Léopold l’admet avec lucidité : « Je n’ai acquis que le talent qui résulte du travail, je ne sais que ce qui s’apprend. Je ne crée pas, je répète. Je n’invente pas, je recycle. Quand j’écris, je bricole ; Wolfgang, lui, entend. Il ira plus loin. Il se rendra là où je ne pourrai jamais le suivre ». A défaut d’égaler Wolfgang, Léopold deviendra son mentor et tentera de lui enseigner la patience, la prudence, l’art de plaire. De jalousie il ne sera jamais question mais plutôt de douleur. Celle de se savoir désormais inutile à celui à qui l’on a dédié sa vie.

Tendre et émouvant

En fin connaisseur de l’âme humaine, Éric-Emmanuel Schmitt raconte la complexité de ces sentiments. La fierté d’avoir engendré un génie. La souffrance de le perdre. L’éblouissement devant l’éclosion d’un talent. La difficulté de se savoir dépassé. C’est dans cet entre-deux subtil que se joue Juste après Dieu, il y a papa. Un roman tendre, brillant, émouvant porté par une plume mélodieuse. Au détour de ces pages Éric-Emmanuel Schmitt nous dévoile le secret de Mozart : « Donner l’apparence du naturel sans jamais sacrifier la profondeur ». Une devise qu’il a manifestement reprise à son compte et qui fait le bonheur de ses lecteurs.

Juste après Dieu, il y a papa d’Éric Emmanuel Schmitt, Albin Michel. 208 pages

Juste après dieu, il y a papa

Price: ---

0 used & new available from

Finkielkraut intime

0
© Photo : Hannah Assouline

Dans son dernier livre, le philosophe qui estime que « l’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question » parvient paradoxalement à garder l’esprit léger.


Il m’arrive quelquefois d’écouter l’émission Répliques, d’Alain Finkielkraut, la nuit, dans le silence des prés au repos. J’aime sa voix claire et apaisante, à la diction à la fois énergique et suave, avec découpe parfaite des syllabes. Cette émission diffusée sur France Culture depuis 1985 permet la confrontation d’idées de manière courtoise. Le contradicteur y est respecté. L’auditeur, attentif, s’enrichit. On est loin du brouhaha généralisé qui transforme le débat en duel où la pensée est toujours perdante. Je me souviens de l’émission consacrée à Milan Kundera. L’un des invités, le regretté Benoit Duteurtre, avait avoué : « Kundera m’a apporté ce regard sur le monde, ce sens du paradoxe, cet amour de la légèreté. » On pourrait dire la même chose du nouveau livre de Finkielkraut, Le cœur lourd. Oui, malgré ce titre que Finkielkraut explique à la dernière ligne, une certaine légèreté domine dans les réponses aux questions posées par Vincent Trémolet de Villers. La légèreté au sens où l’entend Kundera, témoin de Finkielkraut à son mariage, c’est-à-dire un sérieux qui ne se prend pas au sérieux, car la finitude de la vie nous est rappelée chaque matin par les rides aperçues dans le miroir.

L’ami des bêtes

L’idée de la conversation est intéressante. Elle rend l’ouvrage plus vivant, sa pensée « s’essaye », comme celle du cavalier Montaigne dans Les Essais, elle bifurque, prend un chemin de traverse, saute l’obstacle, revient sur la piste principale, développe davantage, digresse au petit trot, évite les ronces, puis finit par livrer, toujours au trot, une part secrète, jadis préservée. On apprend qu’une vache est gravée sur son épée d’académicien – élu au fauteuil de Félicien Marceau – et qu’il voue une véritable passion pour l’animal. Ces bêtes, faussement empotées, n’atteignent jamais la vieillesse. On les exploite et quand elles ne produisent plus de lait, on leur tranche la gorge. L’élevage industriel ne leur donne aucune chance. Celles qui vivent à l’air libre, quand arrive le printemps, sortent de l’étable et gambadent dans les champs. Elles sont heureuses, mais oui. Finkielkraut : « J’ai vu, de mes yeux vu, la danse des vaches, je n’oublierai jamais ce spectacle. » L’écrivain continue, malgré l’acharnement des hommes à détruire la nature, à militer « pour des lendemains qui dansent. » Ces bovins, lorsqu’ils voient un être humain, s’approchent de lui, serrés les uns contre les autres, non loin de l’abattoir qui les guettent. Finkielkraut ne peut alors s’empêcher de penser à la déportation de ses parents, la mort de ses grands-parents à Auschwitz. Ils restaient pourtant confiants, souligne l’écrivain. Il cite Elias Canetti : « L’horreur de l’abattoir sur quoi tout est fondé. »

A lire aussi: Finkielkraut: la consolation fraternelle de Pierre Manent

Son père, il y revient à plusieurs reprises au cours de la conversation. Homme pudique et discret, capable de briser le silence quand on l’interrogeait sur l’indicible épreuve surmontée. Il rapporte l’anecdote suivante : son père est à Birkenau, il est piqué par une guêpe, son visage enfle, il panique. Si un SS voit sa joue déformée, son compte est bon, c’est l’élimination physique. Le récit est sans pathos, presque détaché, pourtant c’est la vie dans ce qu’elle a de plus terrifiant.

Constats accablants

Finkielkraut se souvient de son enfance, de sa mère attentive, des cours où il fut un élève appliqué. Il se rêve davantage en compagnon de Roger Nimier que thuriféraire de Sartre. Il aime la France de Bourvil et Lino Ventura ; il regarde les étapes de montagne du Tour de France. Il ne déteste pas Léo Ferré, au contraire. Les Beatles lui donnent envie de chanter. Mais il crée, avec quelques copains, une troupe de théâtre. Il confie avoir joué L’Île des esclaves, de Marivaux. La voix, correctement posée et envoûtante, vient sûrement de cette expérience. Il apprécie les poètes, comme Paul-Jean Toulet, Aragon, Michaux, Ponge, Péguy, le dreyfusard acharné, celui qui s’était placé « du côté du salut éternel de la France. » La politique devenue mystique. Voilà qui séduit notre contemporain capital. Car, à travers ce portrait intime et impressionniste, on découvre l’intellectuel engagé. Homme de gauche déçu par la gauche. J’ai lu quelque part cette phrase de lui qui résume la désillusion des progressistes clairvoyants : « C’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche. » Le constat qu’il fait de notre pays est accablant. Désordre institutionnel, dette abyssale, effondrement de la culture, illettrisme, confusion générale, haine à tous les étages, dialogue rompu… Ajoutons à cela le pillage planétaire des ressources naturelles. Finkielkraut : « L’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question. » Le régime d’égalité achève le tableau. « Le rien (…) n’étant supérieur à rien, on n’a pas le droit de produire sur lui un jugement de valeur. » Nous sommes en présence d’un flux continu, qui circule entre verticalité honnie et horizontalité exigée, et qui emporte les constructions argumentées et surtout nuancées.

« Le temps est hors de ses gonds » pour reprendre l’expression de Shakespeare. Les empires redeviennent hégémoniques, l’Amérique technofasciste se désengage, laissant les européens face à la Russie. Quant à Israël, il continue de lutter contre l’Iran et ses organisations terroristes approvisionnées en dollars et en munitions par la République islamique. Alain Finkielkraut, Juif polonais athée, né en France et naturalisé à l’âge d’un an, normalien, auteur notamment du remarquable Cœur intelligent, continue de croire, à l’instar de ses parents, qu’Israël est un refuge. Mais, là encore, la donne a changé. L’antisémitisme maurassien a cédé la place à « un antisémitisme d’importation ». « Rima Hassan et Houria Bouteldja, poursuit l’écrivain, sont les porte-parole de la ‘’nouvelle France’’ sur laquelle la gauche radicale compte pour accéder un jour au pouvoir. » Cette affirmation lui vaut d’être sous le feu des insultes : xénophobie, islamophobie, racisme. Cassandre risque même de tomber sous le coup de la loi et de finir bâillonnée. Défendre Israël, depuis sa puissante riposte après le pogrom du 7-Octobre, c’est être accusé, par la gauche et l’extrême gauche, de soutenir un Etat désormais étiqueté génocidaire. La position de Finkielkraut se complique lorsqu’il critique la politique menée par Benyamin Netanyahou. Ses reproches : « Mener la guerre sans boussole, ne pas avoir de stratégie pour le jour d’après, ne penser qu’à la survie de sa coalition, et s’être mis dans les mains des partis qui risquent de mener Israël à sa perte morale et matérielle. » Et l’essayiste de conclure : « Entre les héritiers de Yitzhak Rabin et les disciples de son meurtrier, je ne peux pas ne pas choisir. » Il enfonce le clou lorsqu’il soutient la reconnaissance de la Palestine. Une chose est sûre : l’intellectuel ne transige pas avec ses convictions.

A lire aussi: L’héritage du libelle de sang

Cet enfant de l’après-guerre, parenthèse où l’Histoire, nous disait-on, était en cours d’achèvement, alerte sans relâche sur les dérives post-moderne d’un monde qui se métamorphose. Le retour à l’identité culturelle des peuples fait grincer des dents. Mais comme l’a écrit Kundera : « La culture, c’est la mémoire du peuple. » Et les peuples sont en train de se réveiller. Ils vont réapprendre que la liberté a un prix, qu’il est exorbitant, que la guerre est de retour en Europe – l’Ukraine – et que les civilisations, sans valeurs suprêmes, sont menacées d’effacement.

Après avoir relu mon article, je me dis que cette légèreté, évoquée au début, sera probablement difficile à percevoir. Elle peut même paraître insoutenable. Mais c’est l’essence de la condition humaine.


Alain Finkielkraut, de l’Académie française, Le cœur lourd : Conversation avec Vincent Trémolet de Villiers, Gallimard. 176 pages