La France pleure la disparition de l’une de ses actrices les plus populaires, à l’âge de 77 ans
Le propre d’une grande actrice, populaire et élitiste, si proche et si lointaine à la fois, belle et mystérieuse, c’est de propager une onde sur plusieurs générations. D’englober des époques différentes. D’incarner la femme française dans ses pleins et ses déliés, sans caricature, ni fausseté. D’approcher cette sincérité si difficile à capturer. De transmettre l’émotion, le rire, la passion, le drame avec une évidence palpable, vibrante, pénétrante. Nathalie, c’était une évidence. Notre évidence. Son visage, son allure, sa voix, ses gestes, ses fissures et son courage nous étaient tellement familiers qu’elle faisait partie de notre imaginaire. Nathalie, c’est, c’était notre cinéma intime, charnel, palpitant ; elle était un jour entrée dans notre intimité, on lui ouvrirait désormais notre cœur et nos bras. Notre affection lui était éternellement acquise.
Toujours juste
Nous avions avec elle une connivence polie, l’admiration de tous les instants, la conviction que cette actrice serait toujours juste dans son jeu et dans sa prise de parole, dans sa réserve et son éclat, dans son charme naturel et même dans ses débords. Cette justesse réservée aux plus grands, secret de quelques-unes seulement, était une combinaison rare. Une alchimie qui ne s’apprend pas dans les cours d’art dramatique, une présence faite de fluidité et de rupture, un érotisme tellement feutré qu’il vous serre la gorge, une vague nostalgique qui vous emporte dans les songes. Nathalie Baye comprimait les sentiments et les délivrait avec une sensibilité extrême. Parfois, il est inutile d’expliquer les choses, de rechercher les connexions invisibles, d’intellectualiser la confusion provoquée par l’aura d’une actrice. Avec Nathalie, nous perdions nos moyens.
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Elle nous inspirait la crainte de ne pas être à la hauteur et l’envie de la protéger. Les réalisateurs ont compris que son corps multiple était traversé par des poussées contraires, ce qui la rendait unique, inaccessible et obsédante à l’écran. Nathalie, comme avant elle, Annie Girardot, transformait, par sa seule présence et son irradiation, les femmes du quotidien en héroïnes grecques. Nous ne regardions plus de la même façon la mère au foyer, l’institutrice du village ou la prostituée de la gare… Grâce à Nathalie, toutes les femmes exprimaient une intensité maximale insoupçonnable.
Un peu stricte
Nathalie nous a décillés, elle nous a appris à aimer différemment, elle aura fait l’éducation sentimentale des hommes nés dans les années 1970. Nathalie, c’est aussi le miroir, l’entonnoir de notre pays, sa filmographie fait la jonction, le lien entre des mondes parallèles, de la tristesse essoufflée du septennat VGE, ce bonheur un peu compassé qui attend un événement pour muer, à la globalisation à marche forcée des années 1990 et 2000, en passant par la radicalité clinquante et modeuse des années 80. Nathalie Baye, dans la juxtaposition de ses personnages, avançait comme tous les Français dans le brouillard, entre espoir et coups du sort, entre une histoire d’amour avec Johnny, l’arrivée de la petite Laura et la consolidation d’un destin d’actrice. J’ai aimé passionnément Nathalie à la jointure des années 70 et 80, son carré blond ondulant, ses vestes de tailleur un peu strictes sur un tee-shirt blanc, son innocence explosive, son humilité qui était d’une puissance dévastatrice. Nathalie était phénoménale dans l’éclosion, dans l’émancipation ; de l’invisibilité au rayonnement, elle était la voix des femmes. La période allant de Monsieur Papa en 1977 à Rive droite, rive gauche en 1984, de Truffaut à Leterrier, de Chouraqui à Bob Swaim, nous la restitue pleinement dans cette lente mutation. Nathalie est sobre et élégante dans cette trentaine si vacillante où l’on tente de se construire maladroitement. Nathalie n’est jamais aussi désirable que dans la comédie Je vais craquer sortie en 1980, elle était le contre-poids à la beauté dévorante, carnassière, de son amie Maureen Kerwin. Dans ce film drôle et sociologiquement instructif, Nathalie Baye déploie sa gamme de sentiments en mouvement. Elle était virtuose en variations chromatiques. Nous vivrons encore longtemps avec la délicatesse de Nathalie en tête. Ce matin, je sais que je ne reverrais plus Nathalie au bras de sa fille dans les rues de Saint-Germain-des-Prés. La croiser était une contorsion du temps réel, fugace et provoquant chez moi de fortes palpitations.


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