Elfriede Jelinek n’en finit plus de vomir son pays. Quitte à lasser un peu!

Presque octogénaire, Elfriede Jelinek reste une jeune fille enragée. De toujours enragée contre son pays, l’Autriche, contre l’Etat, contre le FPÖ, le parti d’extrême droite autrichien, contre le capital, contre le passé, le présent, l’avenir, contre un antisémitisme qu’elle suppose toujours latent chez les Germains, contre la bestialité de leurs ancêtres, collectivement impliqués dans l’avilissement nazi, contre les stratagèmes des puissants et des riches pour échapper à la loi commune, contre sa propre violence libidinale (cf. La Pianiste, adapté comme l’on sait au cinéma par Michael Haneke, avec notre Huppert nationale dans le rôle-titre), bref enragée contre à peu près tout. La littérature comme exutoire: une orgie verbale imprécatoire, à la noirceur dissonante, – Jelinek est accessoirement musicienne – c’est là sa marque de fabrique.
Cynisme sardonique
En 2004, à contre-cœur, elle accepte du bout des lèvres la consécration du Prix Nobel de littérature, et le pactole qui va avec, mais en pestant parce que l’un et l’autre auraient dû revenir plutôt à Peter Handke. Et sans consentir à faire route pour Stockholm: Madame est une solitaire ; elle souffre d’agoraphobie.
Il y a dix ans, la femme de lettres à scandales est ciblée par un contrôle fiscal. C’est en Autriche, son pays natal, qu’elle déclarait ses impôts. Mais, épouse d’un Bavarois, elle itinère entre Vienne et Munich: le fisc allemand la soupçonne de dissimuler son lieu de résidence principal. Affaire finalement classée sans suite. De cette enquête somme toute banale, Jelinek tire la matière d’une diatribe montée comme une mayonnaise, logomachie délirante, où l’accusée passe tous azimuts à l’attaque, sur le mode sarcastique: édité en Allemagne en 2022 sous le titre Angabe der Person, le roman Déclaration de la personne nous arrive quatre ans plus tard en traduction française.
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Quitte à verser dans un cynisme sardonique, Elfriede Jelinek ouvre toutes les vannes du ressentiment, fût-ce contre elle-même, convoquant la mémoire des membres de sa famille d’industriels disparus dans les camps de la mort: « ma tante, qui s’appelait vraiment Topf, même Sontag et Topf, les deux sont vrais, j’ai oublié pourquoi, elle l’a même vu à Auschwitz: le four qui allait l’engloutir portait le même nom qu’elle! Je ne saurais dire combien de fois j’ai utilisé mes proches persécutés pour nourrir mon orgueil, combien de fois je me suis hissée sur leurs épaules pour gonfler ma stature, combien c’était absurde et l’avait toujours été. Peu importe, il faut que ça sorte, encore et toujours, je suis une propagatrice de germes et gagnerait à rester chez moi, et c’est ce que je fais en écrivant cela ». Et de se débonder dans une coulée de fiel ininterrompue, vertigineuse, incantatoire, passant du coq à l’âne, à travers des formulations souvent sibyllines qui charrient la palette incandescente d’un réquisitoire adressé tout uniment au capital mondialisé, au blanchiment d’argent qu’il autorise, aux grandes fortunes bâties sur la fraude, aux banques, à l’Etat, aux hypocrites mœurs viennoises, au fisc inquisitorial, aux complotistes de tous bords…
Tourner la page
« J’essaie de retenir de toutes mes forces le monstre indomptable de ma langue », reconnaît l’auteur, non sans humour. Mais c’est plus fort qu’elle: sa colère vomit de la phrase, de la phrase, encore de la phrase… Chez un Thomas Bernhard (1931-1989), son génial compatriote, dramaturge comme elle et devancier dans le règlement de compte métaphysique, le ressassement se cristallisait dans la poussée exacte, alentie, maniaque de la narration. Jelinek, elle, sait prendre comme nulle autre le lecteur en otage de sa lancinante, provocante rancœur: « j’oublie si facilement ce dont vous vous souvenez, c’est la leçon personnelle que j’ai tiré de mon pays, c’est pourquoi je ne cesse de l’écrire, pour m’en souvenir ». Pourra-t-elle jamais tourner la page? Avec la mort, probablement.
A lire: Déclaration de la personne. Roman d’Elfriede Jelinek. 235 p., Editions du Seuil, 2026.




