Même si les deux affaires ne sont pas directement liées, il est frappant de constater que l’éditeur Olivier Nora reçoit aujourd’hui presque davantage de tribunes de soutien d’écrivains et d’intellos que n’en avait suscité le malheureux Boualem Sansal lorsqu’il était emprisonné dans les geôles algériennes. Peu avant le « scandale » Grasset, l’écrivain avait quitté Gallimard pour rejoindre cette célèbre maison d’édition.
En novembre 2025, Boualem Sansal sortait de prison en Algérie après plus d’un an de détention. Condamné pour avoir osé parler des frontières et de l’histoire, gracié du bout des lèvres par le président Tebboune, il refuse encore aujourd’hui d’accepter pleinement cette « clémence » et annonce vouloir poursuivre le régime devant la justice internationale. Trois mois plus tard, en janvier 2026, la France le reçoit à l’Académie française. Après vingt-sept ans de fidélité chez Gallimard, qui l’avait soutenu pendant sa détention, Boualem Sansal a rejoint les éditions Grasset en mars dernier. Ce transfert s’accompagne aujourd’hui du départ soudain d’Olivier Nora, le dirigeant historique de la maison. Le petit monde de l’édition, ce théâtre si prompt à capter les vents dominants, semble entré dans la tourmente.
Ce va-et-vient entre les geôles d’un régime autoritaire et les cercles les plus feutrés de l’édition parisienne n’est pas une simple anecdote biographique. C’est le symbole tragique d’un homme qui paie, depuis trente ans, le prix de ce que l’Occident feint encore parfois de découvrir : l’islamisme n’est pas une « dérive », c’est un projet politique totalitaire qui a déjà ravagé son pays et qui ronge lentement le nôtre.
Dès la décennie noire, alors que l’Algérie sombrait dans la guerre civile, Sansal, ingénieur devenu romancier presque par devoir, a vu venir la catastrophe. Il ne l’a pas décrite en termes vagues. Il l’a nommée : une idéologie qui instrumentalise la foi pour instaurer un ordre total, où la femme est voilée ou morte, où le juif est maudit, où l’intellectuel est une cible, où la pensée libre est un blasphème. Le Village de l’Allemand, Gouverner au nom d’Allah, 2084 : autant de livres qui n’étaient pas de la littérature d’anticipation mais des rapports de guerre. Il y décrivait, avec une précision glaçante, ce que nous appelons aujourd’hui les « territoires perdus », le séparatisme, la charia rampante, l’antisémitisme décomplexé et cette « atmosphère de fin de civilisation » qu’il dénonçait encore récemment, aux côtés de Philippe de Villiers.
On l’a traité d’islamophobe, de traître, d’agent de l’étranger ou encore de sioniste.
On l’a censuré chez lui, menacé partout. Et pendant ce temps, la France, l’Europe, regardaient ailleurs, préférant les incantations, le « pas d’amalgame » plutôt que d’écouter celui qui avait déjà tout vécu.
Aujourd’hui, en 2026, le décor a changé, mais pas le scénario. Les attentats se succèdent, des écoles ou municipalités semblent infiltrées, des quartiers échappent à la loi commune, et une partie de la jeunesse française semble parfois fascinée par le même obscurantisme qui a saigné l’Algérie.
Pendant que Sansal croupissait en prison, certains ici continuaient de minimiser le danger.
Son élection à l’Académie française sonne presque comme une revanche ironique : la République honore enfin celui qu’elle n’a pas su protéger quand il criait au feu.
À soixante-seize ans passés, Sansal n’a rien perdu de sa force. Il ne demande ni pardon ni reconnaissance. Il continue, simplement, à dire ce qu’il voit : l’islamisme n’a pas besoin de tanks pour conquérir ; il avance par la démographie, l’intimidation culturelle et la lâcheté des élites. Il l’a répété sans relâche : ce n’est pas l’islam des croyants qu’il combat, c’est l’islamisme des conquérants. Distinction essentielle, trop souvent noyée dans la mauvaise foi.
Sa trajectoire nous renvoie à une question cruelle : combien de voix faudra-t-il encore emprisonner, exiler ou assassiner avant que nous admettions que Sansal avait raison ? Son entrée à l’Académie n’est pas seulement un hommage littéraire. C’est un signal. La France, en l’accueillant, reconnaît implicitement que l’heure n’est plus au déni mais à la lucidité. Reste à savoir si elle aura le courage d’en tirer toutes les conséquences.
Boualem Sansal n’est plus un lanceur d’alerte solitaire. Il est devenu, malgré lui, un témoin vivant de ce que nous risquons de perdre si nous persistons à fermer les yeux. Son combat, de la prison algérienne au fauteuil vert, n’est pas terminé. Il ne fait que commencer pour nous.




