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Océan Indien: quand le grand jeu des puissances rattrape Madagascar


Océan Indien: quand le grand jeu des puissances rattrape Madagascar
Le président de la Refondation de la république de Madagascar Michaël Randrianirina, photographié le 26 mars 2026 à Antananarivo © CHINE NOUVELLE/SIPA

De la mer Rouge au détroit d’Ormuz, des tensions du Golfe aux détournements de routes maritimes vers le cap de Bonne-Espérance, la partie occidentale de l’océan Indien s’impose comme l’un des nerfs stratégiques du moment. Dans ce théâtre où se croisent sécurité énergétique, rivalités portuaires, minerais critiques et bataille d’influence, le récent putsch à Madagascar, mené par Michaël Randrianirina, rebat les cartes régionales.


Longtemps perçu comme un espace périphérique, l’océan Indien est redevenu un centre de gravité. La mécanique est implacable : lorsque le Moyen-Orient se tend, ce sont les routes maritimes qui se reconfigurent, les bases qui prennent de la valeur, les ports qui changent de statut, et les États littoraux ou insulaires qui se retrouvent projetés au premier plan.

L’embrasement autour de l’Iran, les menaces sur les flux énergétiques et l’insécurité persistante en mer Rouge ont un effet direct sur la géographie du commerce mondial. Le détroit d’Ormuz, à lui seul, voit transiter environ 20 millions de barils par jour, soit près de 20 % des flux pétroliers mondiaux. Lorsque cette artère vitale est menacée, toute l’architecture énergétique internationale se tend.

Dans le même temps, les attaques contre la navigation en mer Rouge ont perturbé l’un des principaux corridors du commerce mondial. En temps normal, près de 15 % du commerce maritime mondial et 20% des flux de conteneurs qui passent par le canal de Suez. L’insécurité dans la zone a poussé une partie du trafic à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, rallongeant parfois les trajets de plus de 6 000 kilomètres et augmentant les coûts logistiques.

Les armateurs n’aiment pas l’incertitude. Quand les risques augmentent, une partie du trafic se détourne, rallonge ses routes, renchérit les coûts et déplace la pression stratégique plus au sud. Ce glissement donne un relief particulier à l’océan Indien sur cet échiquier géopolitique.

Le canal du Mozambique, corridor de substitution et concentré de rivalités

Dans cette recomposition, le canal du Mozambique apparaît comme un axe critique. Situé entre la côte orientale de l’Afrique et Madagascar, ce couloir maritime concentre désormais une part croissante du trafic redirigé depuis la mer Rouge.

Il ne s’agit pas seulement d’une voie de passage : c’est un espace où se superposent les intérêts portuaires, miniers et énergétiques, mais aussi les vulnérabilités sécuritaires. Piraterie opportuniste, trafics, menace terroriste dans la région mozambicaine de Cabo Delgado, instabilités politiques, sans oublier la récurrence des catastrophes climatiques : le canal du Mozambique est une zone à haute intensité de risques.

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Autour de cet axe, les îles et territoires prennent une dimension nouvelle. Madagascar, les Comores, Maurice, les Seychelles, mais aussi les outre-mer français et britanniques, forment une chaîne d’appuis possibles — logistiques, diplomatiques, parfois militaires — au moment où les puissances cherchent à sécuriser leurs intérêts. La seule zone économique exclusive de Madagascar couvre plus de 1,2 million de kilomètres carrés, soit près du double de sa superficie terrestre. Dans un contexte de compétition maritime accrue, cet espace représente un enjeu stratégique considérable, notamment pour les ressources halieutiques, énergétiques et minières. La carte de l’océan Indien se met ainsi à ressembler à un échiquier, où chaque port, chaque accord, chaque coopération devient un marqueur d’alignement potentiel.

Rivalités d’influence : le retour d’une compétition totale

La compétition se joue sur plusieurs tableaux à la fois. Il y a la sécurisation des flux commerciaux et énergétiques, évidemment. Mais aussi la course aux minerais critiques, devenue un fil rouge des stratégies industrielles et technologiques. Madagascar possède notamment des réserves importantes de nickel, graphite, cobalt et terres rares, des ressources essentielles pour les industries électroniques et les technologies de transition énergétique.

Il y a enfin le registre plus discret, mais décisif, de l’influence diplomatique et informationnelle: la capacité à peser sur les opinions, à exploiter les ressentiments, à proposer une alternative politique ou symbolique. Les acteurs se bousculent : l’Inde, attentive à ses approches maritimes ; les Émirats, très présents dans les hubs logistiques ; la France, puissance riveraine par ses territoires de La Réunion et Mayotte, ; les États-Unis, qui raisonnent en termes de sécurisation et d’accès aux ressources ; la Chine, puissance d’investissement et de chaînes de valeur ; et, last but not least la Russie, qui cherche des brèches et des leviers d’influence. Moscou s’emploie depuis plusieurs années à renforcer sa présence dans la région. Dès 2018, des acteurs liés à l’entourage du groupe Wagner avaient tenté d’influencer la vie politique malgache tout en cherchant à s’implanter dans l’exploitation du chrome à travers un partenariat avec la société publique Kraoma. L’expérience s’était soldée par un échec, mais elle révélait déjà l’intérêt stratégique accordé à la Grande Île.

Depuis la transition politique de 2025, la Russie a repris l’initiative. Des contacts diplomatiques ont été rapidement établis avec les nouvelles autorités, accompagnés de propositions de coopération dans l’agriculture, la recherche géologique, l’exploitation minière, la santé publique ou l’enseignement supérieur. Moscou cherche également à renforcer la coopération sécuritaire et militaire, notamment à travers des programmes de formation et des livraisons d’équipements. La stratégie russe s’appuie aussi sur un discours politique soigneusement calibré. En se présentant comme un partenaire du « Sud global » et en soutenant certaines revendications postcoloniales dans la région — notamment autour de la question des îles Éparses ou de Mayotte — Moscou tente d’éroder l’influence française dans le sud-ouest de l’océan Indien.

Madagascar, pièce convoitée… mais diplomatiquement fragilisée

Madagascar est au cœur d’une zone qui compte. Sa position, son espace maritime, ses ressources et ses perspectives minières en font une pièce attrayante dans la compétition régionale. Mais la transition politique a ajouté un facteur d’incertitude au moment où la région se militarise et se repolitise. Depuis la chute d’Andry Rajoelina à l’automne 2025, l’île vit au rythme d’un pouvoir de transition incarné par Michaël Randrianirina (notre photo).

Les chancelleries et les investisseurs lisent cette séquence avec prudence. Madagascar dépend fortement de l’aide internationale : en 2023, le pays a reçu environ 1,2 milliard de dollars d’aide publique au développement, ce qui souligne la fragilité structurelle de son économie. Dans ce contexte, la diplomatie du nouveau pouvoir donne le sentiment d’une navigation à vue. D’un côté, le discours officiel veut rassurer et répéter que Madagascar peut travailler avec tous. De l’autre, les gestes s’accumulent sans hiérarchisation claire: rapprochements diplomatiques multiples, discussions sécuritaires, promesses de coopération minière ou énergétique.

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Depuis la prise de pouvoir de Randrianirina, plusieurs puissances ont ainsi cherché à tester la nouvelle administration, avec des visées prédatrices. La Russie a rapidement multiplié les contacts, tandis que les États-Unis ont envoyé des représentants du commandement militaire pour l’Afrique afin d’évaluer les perspectives de coopération sécuritaire. La Chine, de son côté, reste attentive aux ressources minières de la Grande Île, notamment dans les secteurs du nickel et du charbon. Quant à la France, elle demeure un partenaire économique majeur : des groupes comme TotalEnergies, Orange ou Colas sont présents dans l’économie malgache depuis des années.

Madagascar: un pays sans boussole ?

La rupture est d’autant plus visible que la période précédente offrait une ligne plus identifiable. Sous Andry Rajoelina, quels que soient les jugements portés sur sa gouvernance intérieure, la trajectoire diplomatique apparaissait globalement plus lisible : les partenaires savaient à quoi s’attendre, sur quels sujets Madagascar cherchait des alliances, et jusqu’où il était prêt à aller dans ses arbitrages.

Aujourd’hui, la transition brouille les repères. Le pays semble osciller entre plusieurs registres: quête d’appuis rapides pour répondre à des urgences internes, recherche de soutiens sécuritaires, ouverture à des offres énergétiques ou minières, multiplication de rencontres à forte portée symbolique. Pris isolément, chaque mouvement peut se défendre. Pris ensemble, ils composent un tableau incertain. Or, dans un environnement où la concurrence des puissances est intense, la crédibilité se construit sur la cohérence. Compte-tenu du poids géostratégique de Madagascar, son imprévisibilité diplomatique a de quoi laisser perplexe.

Un État peut jouer des rivalités, attirer plusieurs partenaires, négocier âprement. Mais il doit rester lisible, tenir ses engagements, maîtriser sa communication et donner des garanties sur la stabilité de ses choix. Si la transition Randrianirina persiste à multiplier les signaux sans ligne directrice nette, Madagascar pourrait perdre sa réputation de partenaire fiable. Dans un océan Indien redevenu stratégique, cette réputation vaut parfois autant qu’un port, qu’une mine ou qu’un détroit. Et dans le « Grand Jeu » qui se joue aujourd’hui entre grandes puissances, les États qui paraissent imprévisibles ne sont pas ceux qui gagnent la partie — mais ceux autour desquels les autres avancent leurs pions.



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Loup Viallet est journaliste et géopolitologue, directeur du journal Contre-Poison Auteur de La fin du franc CFA et d'Après la paix

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