Idées. Wokisme et nazisme ont un point commun inattendu: leur détestation de la science, des Lumières ou de la raison. Analyse.
De la pseudo-science marxiste a la déraison wokiste
Durant presque un siècle le totalitarisme communiste a perpétré ses exactions criminelles qui provoquèrent la mort de millions d’individus et ruinèrent les nations qu’il opprimait, au nom de la pseudo-science marxiste de l’Histoire, le « matérialisme historique ». Selon Raymond Aron elle « expliquait tout avec une logique implacable et irréelle, disait la vérité du passé et de l’avenir, et garantissait la victoire finale ». Au cours du XXème siècle, cette imposture scientiste imposée comme absolument vraie et indépassable, intoxiquera aussi bien les intellectuels que certains scientifiques. Pour les sectateurs du marxisme-léninisme, Lénine, Staline, puis Mao incarnaient « les plus hautes autorités scientifiques du monde » ! En réalité le marxisme que George Steiner a qualifié de « mythologie messianique », est saturé de présupposés philosophiques et moraux hérités du romantisme allemand, qui allait paradoxalement fournir le cadre intellectuel à l’idéologie nationale-socialiste. Dès 1939, l’historien Edmond Vermeil qui a élaboré dans son ouvrage L’Allemagne l’une des premières généalogies du nazisme, soulignait « qu’il est certain que les deux totalitarismes ont des rapports précis avec l’idéalisme romantique allemand ». Après le fiasco universel du communisme, les plus perversde ces rapports s’actualiseront dans le revirement stratégique des théoriciens de la « nouvelle gauche » post-marxiste (dont le wokisme est un avatar), qui renieront le « marxisme scientifique » pour engager une guerre culturelle contre les formes occidentales de pensée. Subvertir les notions de raison, de connaissance objective, de science, et de vérité, c’était frapper au cœur les fondements séculaires du modèle libéral capitaliste, bourgeois, démocratique et humaniste.
La filiation proto-nazie du wokisme: les anti-Lumières
Par cette inversion radicale des valeurs, ils vont paradoxalement réactiver à leur insu l’anti-rationnalisme, le relativisme, l’anti-humanisme, le nihilisme, ainsi que le culte de la violence théorique et politique, constitutifs des doctrines les plus régressives et pernicieuses du romantisme et du nazisme. Les thèmes corrupteurs de ces doctrines que l’historien oxonien Isaiah Berlin qualifia « d’anti-lumières » (antiAufklärung), ont été élaborés par les idéologues de la « Révolution Romantique » germanique (1790-1830). Ces idéologues menèrent une virulente offensive contre les principes de la raison instaurés par les penseurs des Lumières franco-anglaises (les pires étant pour eux Isaac Newton, John Locke, et Denis Diderot), et tous exprimèrent leur détestation de la science et des lois de la causalité naturelle. Comme l’a reconnu Berlin dans The Roots of Romanticism, « ce formidable mouvement détruira les notions mêmes de vérité et de validité en tant que telles, et instillera pour trois siècles le poison de la misologie au cœur de la conscience européenne ». Il inspirera le nihilisme corrosif de Frederic Nietzsche, qui deviendra le philosophe de court des nazis avant de subjuguer la gauche intellectuelle. Après la Seconde Guerre mondiale, cette contre-culture extravagante initialement portée par les penseurs de la droite européenne la plus réactionnaire, sera réactualisée par ceux de la gauche académique radicale concepteurs des théories dites « post-modernes » que Roger Scruton a qualifiées de « machines à non-sens » (Michel Foucault, Jacques Derrida, Claude Lévi-Strauss, Gilles Deleuze, et Jean-François Lyotard). Par une opération de « désobjectivation » de toute « rerum natura », ces deux courants idéologiques convergèrent non seulement à délégitimer l’ordre de la rationalité, mais surtout à propager cette aberration comme la forme ultime de la clairvoyance critique. Dès 1941, l’historien anglais Rohan D’O. Butler avait reconnu dans son ouvrage The Roots of National-Socialism que « la polémique contre la raison et l’intellect était nazie, néoromantique et romantique ». Soixante-quinze ans plus tard Johann Chapoutot identifia également le rôle déterminant « de la démarche du soupçon adressé à la raison » dans la « révolution culturelle nazie ». Au terme de son analyse extensive de la filiation des doctrines post-modernes, Richard Wolin pourra conclure dans son ouvrage The Seduction of Unreason que tout ce que les nazis ont puisé dans les doctrines romantiques et post-romantiques pour détruire la raison des Lumières françaises a été recyclé par le post-modernisme. Ainsi en attaquant le paradigme des Lumières, les activistes du wokisme restaurent de fait un « zeitgeist » littéralement « proto-nazi ».
Une commune détestation de la civilisation occidentale
On ne peut mieux en résumer le programme que par la déclaration d’un des contributeurs à l’idéologie national-socialiste, Arthur Moeller van den Bruck : « le combat que nous menons contre l’âge de la raison est de part en part un combat contre le libéralisme ». Romantisme, national-socialisme, post-modernisme, et « nouvelle gauche » wokiste (pertinemment qualifiée de « néo-romantique » par Shalom Lappin dans Quillette) visent fondamentalement à effacer de l’histoire une culture millénaire édifiée sur le pouvoir de la raison opérante. Il s’agit non seulement de liquider le sujet de la connaissance, mais également le libre-arbitre, le réel et la vérité. Dans cette perspective, la modernité européenne inaugurée par la métaphysique du sujet rationnel de René Descartes, que Nietzsche et Martin Heidegger dénoncèrent comme une forme de « dépravation spirituelle » juive, a constitué la cible privilégiée de leur entreprise de déconstruction.
La déclaration de Houria Bouteldja (Parti des Indigènes de la République) prétendant que « le “je” cartésien va jeter les fondements philosophiques de la blanchité », accouplée à celle d’une universitaire américaine de même obédience martelant que « mettre fin au privilège blanc commence par mettre fin au privilège juif », atteste de la funeste filiation du wokisme. Même haine,différentes cibles. Alors que romantisme et nazisme identifiaient la rationalité au pouvoir destructeur de la judéité, le wokisme l’identifie au pouvoir oppresseur de la blanchité. Soit deux variantes d’une même aversion pour la civilisation occidentale.
Une même volonté d’effacer la science et la raison
Comme le feront les auteurs post-modernes, les doctrinaires germaniques récusèrent dans une prose grandiloquente le principe de raison comme impuissant, mensonger, corrupteur, et les Lumières comme « un cancer dévorant tout ». En affirmant que « l’idée des mathématiques universelles et la théorie atomique sont des mythes », un des penseurs de la « révolution conservatrice » des années 1920 Oswald Spengler anticipait d’un demi-siècle l’affirmation de Lévi-Strauss pour qui « rien ne distingue la magie des mathématiques », ainsi que celle du sociologue des sciences Bruno Latour selon lequel « la science n’a aucune spécificité, la rationalité n’a aucun contenu ». Lorsque Moeller van den Bruck proclame que « l’âge de la raison a constitué une époque circonscrite, sans importance, et à l’héritage éphémère », il devance d’un demi-siècle les thèses de Foucault et Derrida. Ainsi s’imposa selon George L. Mosse dans Les racines intellectuelles du Troisième Reich (trad.), le « rejet de tout savoir humain comme insignifiant et dénué de sens ».
Nazisme et post-modernisme : une même rhétorique
Le nazisme allait parachever cette destruction (Zerstörung) de la raison. Pour Adolf Hitler cité par Hermann Rauschning, « la vérité n’est pas une question de rapport à la réalité » ; « l’idée d’une science détachée de toute idée préconçue n’a pu naître qu’à l’époque du libéralisme : elle est absurde » ; « la science est un phénomène social, le slogan de l’objectivité scientifique n’est rien d’autre qu’un argument inventé » ; « Il n’existe donc jamais que la science d’un groupe humain défini dans une époque définie » ; « ce que l’on appelle la crise du savoir, c’est tout simplement le fait que ces messieurs commencent à se rendre compte eux-mêmes que leur objectivité et leur indépendance les ont menés à un cul-de-sac » ; « nous sommes à la fin du siècle de la raison » ; « toute science est politique » ; « la question préalable à toute activité scientifique est de savoir qui veut savoir ».
Un concentré du lexique le plus radical des doctrines de l’antiAufklärung, du post-modernisme et du wokisme ! Le concept relativiste de l’épistémologie nazie de « dépendance » (Gebundenheit) au contexte socio-historique s’apparente d’ailleurs au constructivisme de la sociologie néo-marxiste contemporaine, dont la vulgate étiquète comme « socialement et culturellement construite » toute réalité y compris les invariants biologiques et anthropologiques dont l’identité sexuelle.
Pathétique bégaiement de l’histoire,quarante ans plus tard Pierre Bourdieu exprimera une même détestation de « l’obscurantisme des Lumières qui peut prendre la forme d’un fétichisme de la raison et d’un fanatisme de l’universel ». Dans la même veine, Foucault, Derrida, Deleuze et d’autres, dénoncèrent la raison, la connaissance et la science, comme des dispositifs tyranniques de domination, d’oppression, et de discrimination. Pire, elles ne seraient qu’un écran d’imposture masquant les perversions séculaires de l’Occident.
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Les divagations anti-science du wokisme
Des universités anglo-saxonnes à la Sorbonne en passant par le CNRS, les activistes wokistes ont transformé ces spéculations philosophico-littéraires en virulente propagande pour faire « tomber la science » (objectif du mouvement « science must fall »). La connaissance et le corpus scientifique sont réduits à des stigmates de la suprématie blanche, parfois jusqu’au délire («2 + 2 = 4 pue le suprémacisme du patriarcat blanc »). Selon cette causalité paranoïaque, la science ne serait qu’un instrument culturel d’asservissement qui légitimerait tout et n’importe quoi : l’impérialisme, le colonialisme, le capitalisme, le racisme, le sexisme, le classisme, la transphobie, et l’homophobie. Moralement coupable et haïssable, elle devrait donc s’effacer pour être remplacée par des modes de connaissance alternatifs propres aux groupes ethniques et sexuels qu’elle aurait contribué à reléguer, plus subjectifs, plus émotionnels, et plus intuitifs (« une mathématique noire » ou une « physique féministe »).
Là encore le wokisme rejoint le point de vue racial romantico-nazi, qui attribuait la suprématiede l’esprit scientifique à l’hégémonie d’une entité corruptrice (la pensée calculante judaïque), et prônait un savoir libérateur produit de l’intériorité (Innerlichkeit).
Un relativisme et un subjectivisme corrupteurs
La conséquence la plus néfaste de la répudiation des critères objectifs du jugement, fut la propagation d’un relativisme absolu et d’un subjectivisme débridé glorifiés par le romantisme, qui agirent comme des acides dans les domaines de la connaissance, de la morale, de la culture, du droit, et de la politique. Vulgarisant Nietzscheet préfigurant les doctrinespost-modernes, Hitler affirmait « qu’il n’existe pas de vérité, pas plus dans le domaine de la morale que dans celui de la science ». L’unique vérité authentique étant l’intime conviction, les catégories universelles sont abolies dans tous les domaines, qu’il s’agisse des lois naturelles ou des normes constitutives de la vie en société. Sensations, émotions, expérience personnelle, priment alors l’argumentation intellectuelle et l’exigence de la preuve. C’est un tel « subjectivisme exorbitant » que Jean-Pierre Le Goff retrouve dans la « révolution culturelle soixante-huitarde », et auquel il attribue « la posture anti-fasciste contemporaine qui récuse comme fasciste toute contrainte restreignant la volonté individuelle omnipotente ». Sur le plan politique, cette « égomanie primitive » qui vomit la démocratie intellectuelle, transforme de fait les conflits d’idéaux en affrontements irréductibles et le monde en un théâtre de guerre morale radicale. A la proclamation d’Hitler « oui, nous sommes intolérants, il n’y a lieu à aucune confrontation d’arguments, pas de place pour les négociations et les compromis », répond en écho une même détestation de la délibération et du consensus exprimée par le sociologue radical-chic Geoffroy de Lagasnerie (« il faut être contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion »), ou encore par une néo-féministe américaine (« la diversité des opinions est une foutaise (bullshit) de suprémaciste blanc »).
C’est la logique même du terrorisme intellectuel à l’œuvre dans la « cancel culture » et la « culture de l’offense », selon lesquelles aucun argument ne saurait être opposé au ressenti infaillible des individus qui expriment le point de vue de groupes prétendument « dominés » ou « racisés.
La destruction de l’universalisme humaniste
Dans ce contexte idéologique, l’humanisme hérité du « jus naturale » romain qui reconnait un droit naturel commun à tous les hommes, et qui attribue à l’individu libre et autonome une valeur éthique primordiale, deviendra la bête noire des idéologues réactionnaires depuis le XVIIIème siècle. Les plus véhéments le dénonceront comme un stigmate de la décadence d’un Occident latin corrompu par l’esprit juif depuis la Renaissance. De même Chapoutot rapporte dans la Révolution culturelle nazie que pour les nazis « il n’y a pas de genre humain, il n’y a pas, en conséquence, d’universalité, ni donc de commandement moral valant absolument pour l’humanité entière ». Un résumé de la « théorie critique de la race » wokiste ! La répudiation de l’humanisme assimilé à un artefact fallacieux de la modernité occidentale et de l’idéologie bourgeoise, constitua également le leitmotiv des théories post-modernes. Alors que Foucault prédisait la disparition de l’Homme, Lévi-Strauss affirma que « les droits de l’homme intégralement liés à l’idéologie de l’humanisme occidental étaient éthiquement intenables ». Il suggéra même que les camps de concentration « ne furent pas en contradiction avec le soi-disant humanisme, mais en constitueraient presque le prolongement ». Ainsi fut remis au goût du jour le projet du « philosophe du parti national-socialiste » Alfred Rosenberg : « éradiquer quinze siècles d’universalisme et d’humanisme européens ».
Le néo-racisme anti-blanc du wokisme
C’est sans doute cet anti-humanisme inspiré par un identitarisme fanatique qualifié par Pierre-André Taguieff de « néo-raciste », qui a conduit le wokisme à utiliser le registre déshumanisant de la pathologie, de l’exécration, et de l’éradication, similaire à celui du nazisme. Pour ne citer que quelques-unes des centaines de diatribes proférées par des extrémistes universitaires et journalistes: la blanchité est une terrible maladie, une pandémie parasitaire, un virus, une forme de psychopathie ; les blancs sont de violents prédateurs, des déments au cerveau troué; les blancs sont des ordures; tuez les blancs, déchargez un révolver dans leur tête; pas de pays pour les vieux mâles blancs, soyez cruels avec eux; on devrait gazer tous les blancs; je déteste mon identité blanche. A compléter ad nauseam.
Une menace civilisationnelle qui vient de loin
Considérant cet état des choses, on ne peut que conclure avec Berlin que « si Hitler proclamait qu’il cherchait à effacer les effets des Lumières, qui peut prétendre aujourd’hui qu’il ait totalement échoué ». En 1834 le poète et essayiste allemand Heinrich Heine, amoureux de la France des Lumières et qui sera exécré par les doctrinaires nazis, rappelait à ses amis français que « les concepts philosophiques nourris dans le silence de l’étude d’un universitaire peuvent détruire une civilisation entière ». Il prophétisait que le pouvoir intoxiquant de la philosophie germanique alimenterait des forces qui « extirperaient les dernières racines de la culture européenne ». Nous avons cru échapper à cette prophétie pendant plus de deux siècles, elle nous a aujourd’hui rattrapés !
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