Le deal, qui semble un peu bâclé, de Trump avec les Iraniens suscite la curieuse satisfaction de beaucoup en France. Ce soir, le président américain sera reçu en grande pompe sous les dorures de Versailles pour « un dîner de travail », selon l’Elysée…
La propagande iranienne a ses alliés naturels : les médias français se bousculent pour désigner Donald Trump en grand perdant dans la guerre lancée le 28 février et suspendue le 14 juin. Son échec est-il aussi évident ? La veille de l’accord, l’ex-ambassadeur Gérard Araud daubait mondainement à l’antenne de LCI sur l’idée saugrenue que les Iraniens puissent signer la paix le jour anniversaire du président américain. Pourtant, c’est bien ce « cadeau » qui a été fait à Trump. Le geste devrait être confirmé vendredi, à Genève. Le texte prévoit notamment, outre le cessez-le-feu, le rétablissement de la libre circulation dans le détroit d’Ormuz et l’engagement des mollahs à renoncer à l’arme nucléaire. Soixante jours sont programmés pour consolider ces promesses.
Tout reste fragile. Néanmoins, Le Monde daté de ce mercredi rend compte de la protestation des conservateurs du régime face à ce rapprochement entre les Gardiens de la révolution et les Etats-Unis. Lors de sa poignée de mains avec Trump, lundi au G7 d’Evian, Emmanuel Macron a gardé avec désinvolture sa main gauche dans la poche tandis que l’Américain, visage fermé, ne lui accordait pas un regard. Le dîner de gala prévu ce mercredi à Versailles détendra-t-il l’atmosphère ? La diplomatie française n’est pas la dernière à avoir pris ses distances avec les Etats-Unis et à souligner non sans plaisir leur humiliation. Certains macroniens soutiennent, à l’instar de Valérie Hayer en mars : « Les Etats-Unis, sous Trump, ne sont plus nos alliés ». La France capitularde ne cache pas non plus son hostilité à l’égard d’Israël. Au salon mondial de la défense et de la sécurité Eurosatory, à Paris, une douzaine d’entreprises israéliennes ont été dissimulées par des palissades sur ordre des pouvoirs publics, dans la mise en scène obscène d’une hostilité à l’Etat juif.
Une lâcheté poisseuse ressort des jubilations de la France et de l’Union européenne. Rien n’est plus convenu que de se désolidariser des Etats-Unis et d’Israël, à la satisfaction du régime apocalyptique de Téhéran et des islamofascistes qui pavanent sur les réseaux sociaux. Il est certes navrant que la dictature chiite tienne encore, en dépit des 24000 frappes de la guerre des 100 jours. L’histoire dira si Trump n’a pas fait l’erreur d’interrompre l’offensive et d’avoir pris ses distances in fine avec la radicalité de Benyamin Netanyahou. Cependant, le peuple iranien opprimé est le seul juge de cette intervention, pour l’instant décevante. « L’effet drapeau » qu’avancent des commentateurs paresseux pour suggérer une solidarité de la société civile avec ses dirigeants attaqués est une farce. Les Iraniens oubliés demeurent les premiers opposants à leurs bourreaux. Or ceux-ci ont été, malgré tout, sévèrement atteints. Pour sa part Israël, Etat paria s’il en est, a fait voir au monde ce qu’était la force d’une petite nation renaissante décidée à sauver sa peau. Le courage de l’Etat hébreu, qui veut briser le Hezbollah après le Hamas, fait ressortir la pétainisation de la France, prête aux compromissions avec l’islam totalitaire et conquérant. Il est reposant d’accabler en chœur les deux dirigeants occidentaux qui ont osé combattre l’islam obscurantiste et ses collaborateurs. Il serait plus responsable de les remercier d’avoir entamé, même maladroitement, le sale boulot.
Au Royaume-Uni, tous les yeux sont rivés sur la circonscription de Makerfield, où l’on vote demain. Le résultat de ce scrutin local va sceller l’avenir politique de Keir Starmer. Jeremy Stubbs raconte.
Makerfield. Jusqu’à maintenant, le nom de cette circonscription (qui n’est pas le nom d’une ville) située dans le Grand Manchester, à l’ouest de la métropole dans la ville moyenne de Wigan, assez proche de Liverpool, était parfaitement inconnu de la plupart des Britanniques. Pourtant, l’élection intermédiaire qui y aura lieu, jeudi 18 juin, sera d’une importance historique. D’abord, parce que l’avenir politique du Premier ministre travailliste, sir Keir Starmer, dépend du résultat. Si le candidat travailliste (je dis bien travailliste) est élu, Starmer sera, en toute probabilité, obligé de quitter le 10 Downing Street quelques jours après.
Et son départ aura sans doute des conséquences pour le destin du pays. Deuxièmement, c’est un test pour le parti de Nigel Farage, Reform UK, au niveau national. Si son candidat gagne, ce sera un nouveau signe que le vieux système des deux partis – travailliste et conservateur – appartient au passé. En ce moment, Reform UK n’a que huit élus à la Chambre des Communes, mais se trouve largement en tête dans les sondages nationaux, avec 26% d’intentions de vote, contre 18% pour les Travaillistes et 18% pour les Conservateurs. Une victoire à Makerfield montrerait que la popularité actuelle de Reform auprès de l’électorat britannique n’est pas le résultat d’un mouvement d’humeur passager, et que les deux partis traditionnels ont tout à craindre des prochaines élections nationales, qui auront lieu au plus tard en 2029.
Andy versus Keir
La tenue d’une élection intermédiaire dans cette circonscription qui est un bastion travailliste depuis sa création en 1983, n’est pas la conséquence du décès de l’élu ou d’une démission provoquée par quelque scandale. Le député en question, Josh Simons, qui a gagné confortablement lors des élections en 2024, a démissionné exprès pour permettre à celui qui, jusqu’à présent, a été le maire de Manchester, Andy Burnham (notre photo), de se faire élire à la Chambre des Communes. Et ce, afin qu’il puisse évincer Keir Starmer à la tête du parti et du pays. Car M. Burnham, très populaire auprès des militants et des électeurs de gauche, a toutes les qualifications pour défier Starmer et lui ravir les clés du 10 Downing Street, mais, selon les règles du Parti travailliste, seul un élu parlementaire peut prétendre au statut de chef de gouvernement. Une élection intermédiaire a déjà eu lieu cette année, dans une autre circonscription du Grand Manchester, Gorton et Denton. Provoquée cette fois par la démission d’un élu travailliste après un scandale, beaucoup de militants espéraient que Burnham serait sélectionné comme candidat, mais Starmer, craignant les conséquences, avait bloqué la demande du maire de Manchester. A la fin, les Travaillistes ont perdu cet autre bastion, leur candidate n’arrivant qu’en troisième position derrière les Greens (le parti écologiste propalestinien), et Reform. Dans le cas de Makerfield, le pouvoir du Premier ministre au sein du parti est entretemps devenu si faible que cette fois il n’a pas pu empêcher la candidature de Burnham.
Si, pour une majorité des élus et militants travaillistes, il y a urgence à remplacer Starmer, c’est parce que sa côte de popularité auprès de l’électorat a atteint un nadir, entraînant tout le parti vers le bas. Les différents scrutins tenus au mois de mai en ont fait la démonstration. Lors des élections au parlement gallois, qui depuis sa création était dominé par les Travaillistes, ces derniers ont été laminés, perdant 35 sièges pour tomber à un total de neuf. Les nationalistes gallois sont arrivés en tête avec 43 sièges et Reform, qui n’avaient que deux élus, est arrivé en deuxième position avec 34. Au parlement écossais, toujours dominé par les nationalistes, les Travaillistes ont perdu quatre sièges, leur donnant un total de 17, mais Reform, qui contestait ces élections pour la première fois, est arrivé à 17 aussi. En Angleterre, où il y avait des élections locales, les Travaillistes ont perdu 1 498 sièges de conseiller municipal, et c’est encore Reform qui a profité de cette déroute, passant de deux sièges à 1 454.
Partout les électeurs, quand on les interroge, citent leur désamour pour Starmer comme un des motifs principaux de leur désamour pour le « Labour ». Certes, tout n’est pas la faute de M. Starmer, mais ses actions ont terni son image et il reste responsable pour un programme économique qui produit très peu de résultats. Ayant promis de ne pas augmenter les impôts ou la TVA, le gouvernement travailliste a été obligé, pour financer ses dépenses, d’augmenter les charges sociales des employeurs, ce qui a eu un effet paralysant sur l’embauche, l’investissement privé et la croissance. Bien que M. Starmer et ses ministres aient compris combien le public est inquiet face à la porosité des frontières du pays, les Travaillistes ne sont pas arrivés à enrayer l’immigration clandestine à travers la Manche. Et au moment où la situation géopolitique oblige les démocraties européennes à se réarmer, Starmer a refusé d’allouer suffisamment de fonds au budget des forces militaires, provoquant la démission, la semaine dernière, de son ministre de la Défense et du ministre des Armées. Sur le plan du leadership, Starmer a acquis la réputation d’un homme qui fuit la responsabilité. Depuis l’automne 2025, il fait l’objet de vives critiques pour sa gestion de l’« affaire Mandelson ». La nomination hâtive au poste d’ambassadeur à Washington de cet ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown, qui avait déjà dû démissionner deux fois au cours de sa carrière, s’est transformée en scandale national quand les « archives Epstein » ont révélé non seulement qu’il existait des relations chaleureuses entre le millionnaire pédocriminel et Mandelson, mais aussi que ce dernier avait partagé des informations confidentielles avec son ami quand il était au gouvernement en 2009 et 2010. La réponse de Starmer a été de forcer une série de conseillers et de fonctionnaires à démissionner, plutôt que d’endosser lui-même la responsabilité, sapant ainsi son autorité dans « Whitehall », le surnom qu’on donne au milieu des hauts fonctionnaires.
Quoique de plus en plus fragilisé, et malgré des appels à démissionner en provenance de certains de ses propres députés et ministres, Starmer a toujours refusé de partir. L’exemple du désastre électoral des Conservateurs en 2024, qui a suivi les démissions forcées de Boris Johnson et de Liz Truss, a découragé les mouvements de révolte au sein du Parti travailliste, mais un consensus général a fini par s’installer autour du maire de Manchester, considéré comme plus charismatique, compétent et populaire que Starmer. La personnalité insipide et sans relief de ce dernier, sa rigidité de juriste-bureaucrate, étaient suffisantes quand il s’agissait de mater l’extrême-gauche corbyniste qui avait perdu les élections de 2019 ou d’exploiter l’impopularité des Conservateurs lors des élections de 2024. Mais pour conduire le pays à travers les écueils économiques et géopolitiques actuels, Starmer s’est révélé – à part quelques petits succès au début de ses relations avec Trump – en-dessous de tout. Depuis un mois, son mandat de Premier ministre est en sursis. L’opération travailliste à Makerfield a pour seul objectif d’y mettre fin.
« Andy pour nous »
Qui est l’homme censé remplacer Starmer après une victoire putative le 18 juin ? Originaire de Liverpool, catholique, aujourd’hui âgé de 56 ans, Andy Burnham a étudié à Cambridge avant de commencer une ascension accélérée au sein du New Labour, l’avatar du Parti travailliste mis au point par Tony Blair et Gordon Brown qui a gouverné le Royaume Uni entre 1997 et 2010. M. Burnham a été le député de la circonscription de Leigh, tout près de Makerfield, entre 2001 et 2017. Les gouvernements Blair et Brown lui ont confié successivement plusieurs rôles ministériels. Il est monté jusqu’au rang de secrétaire d’État à la Santé entre 2009 et 2010. Il a fait deux tentatives pour devenir lui-même leader du parti, en 2010 et surtout 2015, quand il est arrivé en deuxième position derrière Jeremy Corbyn. Figure de la gauche modérée, Burnham n’avait pas d’atomes crochus avec les « corbynistas ». C’est à ce moment qu’il décide que la vie politique à Londres (on dit à « Westminster ») n’offre pas suffisamment de perspectives pour un homme comme lui, et en 2017 il se présente à l’élection pour la mairie de Manchester, remporte une victoire notable et ne se représente pas aux élections parlementaires de cette année-là. Les commentateurs attribuent ce changement de direction à son instinct sûr et à l’acuité de son jugement politique. Il fait grand cas de son choix de relever les défis du nord de l’Angleterre, considéré comme désavantagé par rapport au sud où se concentrent les richesses et le pouvoir. Grâce à son prédécesseur à la mairie, Manchester est en pleine expansion. M. Burnham continue le travail, en remportant un grand succès par sa réorganisation du système de transports publics, fondée sur un partenariat public/privé. Lors du Covid, il mène campagne pour attirer plus de fonds publics dans sa région. Sa réussite, partielle mais réelle, le fait surnommer « le Roi du Nord ». A la différence d’autres Travaillistes, Burnham a ordonné, dès son élection en 2017, une commission d’enquête régionale au sujet du phénomène des « grooming gangs », et en janvier 2025 il a appelé à la création d’une commission nationale. Réélu maire en 2021 et 2024, sa cote de popularité est telle que, lorsque l’étoile de Starmer commence à vaciller à l’automne 2025, son nom commence à être cité partout en tant que remplaçant potentiel. Le premier obstacle à surmonter, c’était la recherche d’un siège de député. Le suivant, ce sera de remporter la victoire à Makerfield. Le troisième, et peut-être le plus facile, sera de récolter assez de signatures de députés travaillistes pour destituer Starmer et ensuite se faire élire à sa place, en battant son seul rival, Wes Streeting, ministre démissionnaire du gouvernement de Starmer. Mais le quatrième, et la plus difficile, ce sera de prendre les rênes du pouvoir au niveau de l’État à un moment de crise interne et internationale.
Le « Roi du Nord » saura-t-il faire la transition du niveau régional au niveau national ? A Makerfield, sa campagne – dont le slogan est « Andy for us » (« Andy pour nous ») – est axée sur des questions locales, comme s’il ne cherchait pas à être élu à la tête du pays. En même temps, il y a comme un clin d’œil portant un message à peine subliminal : « Ce que je peux faire pour la circonscription, je peux le faire aussi pour la nation ». Car Andy prétend que sa manière de gérer sa ville est guidée par une philosophie qu’il appelle « Manchesterism ». Ce terme existait déjà : il désignait un mouvement intellectuel au XIXe siècle qui militait en faveur du libre-échange. M. Burnham ne se veut pas aussi libéral, mais il se réclame d’une forme de socialisme parfaitement compatible avec le commerce et l’entrepreneuriat – ce qu’il appelle en anglais un « business-friendly socialism ». Le programme évoqué reste assez flou. Les Britanniques ont de grands problèmes avec les services d’utilité publique comme l’eau et l’électricité, privatisés il y a longtemps par les Conservateurs. Andy se dit en faveur d’un plus grand contrôle public sans spécifier ce qu’il veut dire. Sa réussite avec les transports publics de Manchester est fondée sur une coopération très particulière entre le gouvernement local et des entreprises privées, mais cette solution ne serait pas tout simplement transposable dans un autre contexte. Sur les grandes questions qui ont divisé les élus nationaux, M. Burnham a la réputation d’être une girouette (on dit en anglais, « he flip-flops », du mot pour « tongs »). D’abord opposé à toute distinction juridique entre femmes biologiques et femmes trans, il embrasse le jugement de la Cour suprême en 2025 qui définit une femme sur le plan légal selon la biologie. Il était en faveur de prestations sociales pour tous les immigrés ayant un visa ; il est maintenant contre. Autrefois, il était pressé de voir le Royaume Uni revenir au giron de l’UE ; maintenant, il l’est beaucoup moins. Il était enthousiaste à l’égard du mouvement BLM ; il a cessé de l’être depuis. Il a fait preuve de dédain à l’égard du marché des obligations gouvernementales ; aujourd’hui, il proclame son respect pour une gestion prudente de l’emprunt public. Selon les critiques d’Andy, s’il était Premier ministre, le résultat ne serait que du Starmer avec une couche de charisme en plus…
Rupert versus Nigel
Si Reform est loin devant les autres partis dans les sondages nationaux, son candidat ne devrait-il pouvoir gagner à Makerfield, en répétant le succès des élections de mai ? Il n’en est rien, car cette fois le parti de Farage doit compter avec un rival encore plus à droite, encore plus populiste que lui, Restore Britain. Ce parti a été fondé officiellement en mars cette année par le député parlementaire, Rupert Lowe, après une querelle acharnée entre M. Farage et cet ancien membre de Reform UK. Leur dispute a couvé en 2024, avant d’exploser publiquement au début de 2025. Lowe a critiqué Farage violemment, le trouvant trop mou face à l’immigration incontrôlée et la criminalité. Farage est allé jusqu’à dénoncer Lowe à la police, en l’accusant d’avoir proféré des menaces à l’égard du président de Reform, Zia Yusuf. Lowe, qui a reçu le soutien public d’Elon Musk, utilise les mêmes méthodes que Farage, postant des vidéos provocatrices sur les réseaux sociaux. Il a 780 000 suiveurs sur X et 1,3 million sur Facebook. Le parti, qui n’a pas encore percé au niveau national – Lowe est pour le moment son seul député – semble avoir connu un développement rapide, ayant déjà acquis 125 000 adhérents selon ses propres chiffres. Au moment où Farage a tendance à se dédiaboliser, qualifiant Reform de « parti de centre-droite », Lowe s’adonne à une surenchère en matière de mesures sévères. Il se dit en faveur d’une interdiction du port de la burqa en public et d’expulsions en masse d’immigrés clandestins. Après la tentative de décapitation par un Soudanais sur un citoyen de Belfast, M. Lowe a annoncé que Restore légaliserait la peine de mort pour les migrants assassins. Si Farage accuse les Conservateurs de n’avoir rien fait contre l’immigration de masse quand ils étaient au pouvoir, Lowe accuse Farage d’avoir accueilli d’anciens ministres conservateurs dans son équipe. Celle de Lowe est composée largement d’anciens membres de Reform. Lowe a remplacé Farage comme coqueluche britannique de la droite populiste américaine. En plus de la bénédiction de Musk, il a été interviewé par Tucker Carlson.
Pourtant, M. Lowe finira par devoir faire face au même dilemme que M. Farage : parmi les militants du parti, il y a ceux qui, inspirés par la surenchère générale, postent des commentaires ouvertement racistes – commentaires que M. Lowe sera tôt ou tard obligé de répudier avec leurs auteurs. Entretemps, Restore montre qu’il peut, dans certaines circonstances, gêner Reform. Lors des élections locales en mai, les candidats affiliés à Restore dans le fief politique de Lowe, la ville de Great Yarmouth, ont battu les candidats de Reform. A Makerfield, Restore est en train de diviser le vote de la droite populiste en rendant une victoire de Reform peu probable. Selon les derniers sondages, Burnham est à 46%, le candidat de Reform à 41% et celle de Restore à 7%. Le candidat de Reform, Rob Kenyon, est un plombier local. Ses adversaires politiques et les médias se sont focalisés sur d’anciens posts qu’on accuse d’être sexistes ou complotistes. Kenyon aurait bien besoin des 7% d’intentions de vote accaparés par Restore. Pour Reform, un échec à Makerfield, qui s’ajouterait à celui de Gorton en février, pourrait briser l’élan du parti. Certains analystes définissent Restore comme une opération de revanche contre Farage plutôt qu’un véritable parti politique. Si c’est le cas, cette opération connait pour le moment un certain succès.
C’est ainsi qu’au Royaume Uni tous les yeux sont rivés sur Makerfield, malgré le fait que deux autres élections intermédiaires ont lieu en même temps en Écosse. En faisant un mauvais jeu de mots en anglais, on pourrait dire que cette élection pourrait « make or unmake » – « faire ou défaire » – des carrières politiques. Mais lesquelles ? Causeur vous donnera la réponse vendredi !
Dis-moi à quoi tu joues, je te dirai qui tu es. Le rugby est célébré par la vieille France avec énergie mais civilité ; le football, lui, charrie de façon prévisible destructions et violences allant parfois jusqu’à la mort. La fracture est totale. Et c’est un Anglais qui le dit.
« Le football est un sport de gentlemen pratiqué par des voyous, et le rugby un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. » Cette vieille maxime anglaise résume bien l’obsession de mes concitoyens britanniques pour les classes sociales. Au Royaume-Uni, les élites envoient leurs enfants étudier dans des institutions privées où ils pratiquent le ballon ovale tandis que les prolétaires jouent au ballon rond dans les écoles publiques. Les fans de football raillent le rugby en le qualifiant de sport pour « petits bourgeois », et les supporters de rugby se moquent du football en l’appelant « Kev-ball » – Kevin étant un prénom qu’aucun parent de la bonne société ne donnerait à son fils.
Le capitaine du XV d’Angleterre s’appelle Maro Itoje. Il est né à Londres de parents nigérians et a fait ses études au pensionnat de Harrow, qui est à peu près ce qu’il y a de plus chic. La star de l’équipe d’Angleterre de football est Bukayo Saka. Il est également né à Londres de parents nigérians, mais a fait ses études dans une école publique locale. Itoje est la coqueluche des classes diplômées, Saka est un héros de la classe ouvrière. C’est ainsi que fonctionne le sport anglais.
En France, il y a également une séparation sociale entre le football et le rugby, sauf que, contrairement à ce qui se passe dans mon pays, elle est en train d’être récupérée à des fins politiques. Car ces deux sports sont carrément devenus un champ de bataille entre ceux qui cherchent à bâtir ce qu’on appelle à présent la « Nouvelle France » et ceux qui souhaitent défendre pour ainsi dire la « Vieille France ».
Exception française
Nous autres Britanniques sommes tout autant en colère, désabusés et divisés que les Français, seulement à ce jour, aucun de nos hommes politiques n’a exposé sa vision d’une « Nouvelle Angleterre ». Alors que de ce côté de la Manche, la « Nouvelle France » est désormais le gimmick de Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Élu maire LFI de Seine-Saint-Denis en mars, Bally Bagayoko a récemment précisé ce qu’il entendait par ce terme : « La Nouvelle France, ce sont les enfants de la République et les héritiers de l’immigration. » Ces derniers incarneraient selon lui aujourd’hui « cette fierté qu’est la France, qu’on applaudit sur les terrains de foot mais qu’on a plus de mal à pouvoir imaginer dans des lieux de pouvoir comme la mairie d’une ville ».
Bagayoko n’a cité aucun nom, mais il pensait sans doute à Ousmane Dembélé, Marcus Thuram et Kylian Mbappé, stars de l’équipe de France de football qui espère remporter la Coupe du monde en juillet. Dans ce trio, seul Dembélé joue dans un club en France. Thuram est à l’Inter Milan et Mbappé au Real Madrid. Cela n’a toutefois pas empêché ces deux-là de faire des déclarations politiques lors des législatives de 2024, exhortant le public à ne pas voter pour le Rassemblement national. En mai, Mbappé est revenu à la charge dans une interview accordée à Vanity Fair, affirmant qu’il avait le droit, en tant que « citoyen », de s’élever contre le RN : « je sais […] quelles conséquences cela peut avoir pour mon pays lorsque des gens comme eux arrivent aux commandes ». Marine Le Pen s’est fendue d’une riposte cinglante : « Quand il dit qu’on ne va pas gagner les élections, ça me rassure car il est parti du PSG au Real Madrid en disant que c’était pour gagner la Ligue des champions, entre-temps le PSG a gagné la Ligue des champions. Qu’il continue à dire qu’on ne va pas gagner les élections, ça me va bien. »
Toujours dans la même interview, Mbappé conteste l’idée « selon laquelle un footballeur devrait se contenter de jouer et de se taire ». Il a raison. Une star du sport a le droit d’exprimer son opinion. Le problème est que Mbappé fait preuve de sélectivité. Il se permet de dénoncer le RN et la mort de Nahel, ce « petit ange » voleur de voitures abattu par la police à Nanterre en 2023. En revanche, il reste silencieux au sujet des Insoumis, malgré leurs provocations de ces dernières années et le fait que, selon un sondage de l’IFOP réalisé en 2024, 92 % des juifs français tiennent le parti pour responsable de la montée alarmante de l’antisémitisme.
Il n’y a jamais de rixes dans les tribunes lors des matchs de rugby. Et les grandes stars du ballon ovale gardent leurs opinions politiques pour elles.
Mbappé n’a fait aucune déclaration publique quand un supporter du PSG (son ancien club), Elias, 14 ans, a été assassiné le 24 janvier 2025 pour son téléphone par deux jeunes voyous alors qu’il sortait d’un entraînement de football à Paris.
Deux idées de la diversité
Sur le plan sportif, le capitaine des Bleus est la mascotte de la Nouvelle France. Il a grandi à Bondy, à quelques kilomètres seulement de la mairie de Seine-Saint-Denis, où Bagayoko refuse désormais d’accrocher le portrait du président français. Si Bagayoko a au moins le mérite de se lever quand retentit La Marseillaise et de l’entonner, d’autres élus de LFI et certains membres de l’équipe de France de football s’abstiennent de chanter leur hymne national. Cette tendance a été particulièrement remarquée lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, où la plupart des joueurs tricolores sont restés muets pendant l’hymne. Ce silence a embarrassé jusqu’aux correspondants de France Info car, ont-ils alors déploré, il « fait avant tout les affaires des extrémistes ». Avant d’ajouter : « Dans les autres sports comme au rugby, que les joueurs soient issus des minorités visibles ou non, tout le monde est à l’unisson. »
Le XV de France n’est pas moins riche en diversité que les Bleus. Parmi les joueurs sélectionnés pour la dernière Coupe du monde de rugby en 2023 figuraient Peato Mauvaka, Sipili Falatea, Yoram Moefana et Romain Taofifénua, tous trois originaires de Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna ; Uini Atonio, né de parents samoans ; Paul Willemse, un Sud-Africain ; Sekou Macalou, d’origine malienne ; et Cameron Woki, fils de parents congolais qui, comme Mbappé, a grandi à Bondy.
Les 30 clubs qui composent les deux premières divisions du rugby professionnel français (le Top 14 et la Pro D2) sont tout aussi multiethniques. Toutefois, c’est moins vrai au niveau amateur, comme l’a récemment dénoncé Thomas Portes, député LFI de la 3e circonscription de Seine-Saint-Denis. Portes, qui a grandi à Agen, ville hautement rugbystique, a déclaré dans une interview en avril : « J’ai joué très jeune au rugby et il n’y avait quasiment que des Blancs. Il y avait juste à aller voir le club de football de la même ville pour voir plus de mixité. » Selon lui, « plus tu descends dans les divisions inférieures, plus les propos racistes sont exacerbés ». Il y a vingt ans, j’ai joué deux saisons dans un club de rugby du Languedoc et je peux confirmer que, pour paraphraser Portes, l’équipe était presque exclusivement blanche. Elle était d’ailleurs, soit dit en passant, beaucoup plus populaire que le rugby auquel j’avais joué en Angleterre. Là-bas, je côtoyais des médecins, des dentistes, des avocats et des hommes d’affaires ; en France, mes coéquipiers étaient des chauffeurs routiers, des ouvriers agricoles, des électriciens et des maçons. Quelques années plus tard, quand j’ai déménagé dans la banlieue sud de Paris, j’allais parfois encourager l’équipe de foot locale. Les joueurs de cette équipe et leurs adversaires étaient presque exclusivement non blancs. Certes, ces dernières années, on a recensé un petit nombre d’incidents racistes dans le rugby amateur à l’encontre de joueurs d’origine africaine ; mais au cours de la même période, une quantité à peu près comparable d’actes de racisme antiblanc a été déplorée dans le football amateur.
Dans la même interview, Portes est revenu sur la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de rugby 2023, organisée par la France. Ce spectacle, qui mettait en vedette Jean Dujardin, est devenu une plaie ouverte pour la gauche. Portes l’a ainsi qualifiée de « catastrophe » avec ces « mecs gaillards, solides, masculinistes » arborant « la baguette de pain, le marcel et la moustache ». Le lendemain de la cérémonie, Libération a même titré : « Allez la Rance », fustigeant le spectacle d’une « carte postale sépia d’une France qui sent la naphtaline ».
Dujardin lui-même a été choqué par tant de haine. « La France rance ? » a-t-il rétorqué dans un post sur les réseaux sociaux. « Une cérémonie d’ouverture est toujours la présentation au reste du monde du pays où se déroule l’événement fêté. Nous sommes effectivement aussi le pays du béret, de la gastronomie, de la culture, de l’éducation, n’en déplaise à certains. » Le but, selon lui, était de « célébrer notre pays, notre savoir-faire et l’histoire du rugby ».
Bien sûr, certains politiques ont applaudi la cérémonie et la prestation de l’équipe de France qui a battu la Nouvelle-Zélande lors du premier match. S’adressant aux fidèles de son parti à Gréoux-les-Bains la semaine suivante, Éric Zemmour s’est par exemple exclamé : « Quel match, quel style et quelle cérémonie d’ouverture ! » Le chef de Reconquête ! s’est montré moins enthousiaste à l’égard de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, qui selon lui, était trop « woke » et représentait « un spectacle politique jusqu’au bout des ongles fluorescents des drag-queens ». Ces deux cérémonies d’ouverture n’auraient pas pu être plus différentes. La première, organisée pour le rugby, mettait en avant la « Vieille France », tandis que la seconde, pour les JO, était une publicité pour la « Nouvelle France », sa diversité et son indifférence, voire son mépris à l’égard des traditions et de l’histoire du pays.
Deux pays en un
C’est ainsi que, ces dernières années, le rugby est devenu de plus en plus un symbole fédérateur pour la France traditionnelle. Le nombre de joueurs licenciés est passé de 280 000 en 2019 à 360 000 en 2026, et cette saison a enregistré une affluence record pour le Top 14 et la Pro D2. En 2025, le match France-Écosse du Tournoi des six nations a été le programme de télévision le plus regardé avec 9,8 millions de téléspectateurs, soit un million de plus que le nombre de ceux qui ont regardé la même année le PSG battre l’Inter Milan pour remporter la Ligue des champions. D’ailleurs, il n’y a jamais de rixes dans les tribunes lors des matchs de rugby. Et les grandes stars du ballon ovale gardent leurs opinions politiques pour elles.
Pendant ce temps, l’image du football ne cesse de se dégrader. Avec toujours plus de violence sur les terrains. En mai, lors d’un match à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), un garçon de 9 ans a ainsi été frappé à coups de pied par cinq garçons de l’équipe adverse jusqu’à perdre connaissance. Et bien sûr, il y a des violences en dehors du terrain. Après les grands matchs européens du PSG, Paris ressemble de plus en plus à une zone de guerre. Le 1er juin 2025, après la victoire en finale contre l’Inter Milan, un jeune de 20 ans, qui paradait à vive allure sur son scooter dans les rues de la capitale, est mort en se crashant dans une voiture, 18 membres des forces de l’ordre ont été blessés, ainsi que sept sapeurs-pompiers et 192 manifestants. En outre, on a décompté 692 incendies dont 264 véhicules.
Cette année encore, les supporters se sont à nouveau déchaînés après la victoire de leur équipe contre le Bayern Munich. « Je condamne fermement ces débordements qui deviennent malheureusement habituels les soirs de victoires du PSG, a déclaré Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur. On ne s’habitue pas à cela. » Sauf qu’en réalité, on s’y habitue. Parmi les nombreux actes de vandalisme survenus à l’issue du match aller, l’un est particulièrement symbolique : le saccage d’une exposition photographique sur la place de la Concorde ; elle était signée Yann Arthus-Bertrand et célébrait le thème « Vivre ensemble ». Mais la France ne vit plus ensemble. C’est deux pays en un. C’est la vieille France et la nouvelle France, et si le rugby est le sport de la première, la seconde adore le football.
Dans son livre de 1993, Voyous et Gentlemen, l’historien Jean Lacouture écrivait : « Pour nous, Méridionaux, le rugby n’est pas seulement un ensemble de règles. C’est aussi un opéra de gestes (et de mots), un certain art de vivre, une certaine courbe et couleur du paysage, un goût de cèpes, de confits d’oie et de palombes. »Libération qualifierait sans doute cette vision de « rance », mais pour les fans de rugby, c’est une source de fierté farouche. Tout le monde est le bienvenu dans ce sport, quels que soient son sexe, sa religion ou sa couleur de peau. À condition de ne pas avoir honte de son pays, de ses coutumes et de sa cuisine. Bon sang, les rugbymen français ont même accueilli un Rosbif comme moi.
Après les cours d’Éducation physique et sportive, voici les cours d’Éducation à la vie affective et relationnelle (EVAR)! En gestation depuis trois ans, cette discipline s’étale sur trois séances annuelles à chaque niveau de la maternelle au CM2. Pour Didier Lemaire, cette dernière innovation pédagogiste ne parvient pas à cacher la chute du niveau scolaire, ni l’accroissement des inégalités.
La mission de l’école publique, dans une démocratie, est simple : instruire pour permettre à chacun de s’émanciper de ses origines, en devenant capable de partager un langage commun et un socle de références, d’accéder au savoir et de se doter d’un jugement autonome. Le rôle de l’École devrait donc, en principe, consister à préparer chacun à devenir un individu singulier et un citoyen.
Cependant, l’École prétend aujourd’hui avoir autre chose à faire que d’apprendre aux élèves à lire, à écrire, à compter et à s’élever vers le savoir. Elle a pour ambition, depuis le 6 février 2025, d’aider les élèves à prendre soin de leur bien-être corporel, affectif, social et moral. Ni plus ni moins. Elle « apprend aux enfants de la maternelle au CM2 à :
Se connaître, vivre et grandir avec leur corps
Rencontrer les autres et construire des relations épanouissantes
Trouver sa place dans la société
Se sentir libre et responsable »
L’EVAR (« Éducation à la vie affective et relationnelle »), programme d’éducation prétendument « scientifique », comme au bon vieux temps des régimes chargés du bonheur des peuples, serait risible s’il ne s’inscrivait dans le contexte d’un déclin des performances scolaires et d’un accroissement des inégalités, l’école ne bénéficiant quasiment qu’aux élites intellectuelles. Après « l’égalité des chances », tombée en désuétude, les privilégiés devaient trouver un autre mensonge pour couvrir, comme on dit dans leur jargon, leur « domination ». Quoi de plus étourdissant que des buts aussi nobles et moraux ?
La police des bonnes moeurs
Une capsule vidéo en ligne de l’académie de Montpellier, validée par l’Inspectrice Référente pédagogique pour une École Promotrice de Santé de l’académie de Montpellier, qui se veut rassurante, décline ce programme aux familles. Elle s’adresse, plus particulièrement, à celles d’élèves allophones :
« Et si l’école, alliée des parents, apprenait aux enfants, de la maternelle au CM2,à se connaître, vivre et grandir avec leur corps. Les enfants apprendraient à se connaître pour mieux se protéger. Les enfants apprendraient à identifier leurs émotions et leurs sensations, à se faire des amis, à rencontrer de nouvelles personnes. Les enfants apprendraient à dire « non », à accepter un « non ». Les enfants apprendraient à demander de l’aide à une personne de confiance. Les enfants apprendraient à nommer leurs sentiments envers les autres, à trouver leur place à l’école et partout dans le monde. Les enfants apprendraient l’égalité entre les filles et les garçons. Les enfants apprendraient à découvrir leurs différences et leurs ressemblances (sic)… »
Mantras
Le verbe « apprendre » est ici employé en perdant son sens premier, acquérir une connaissance, pour signifier faire l’expérience d’une chose qui s’impose comme une évidence. Cette confusion sémantique recouvre une confusion des missions de l’École : non plus acquérir des savoirs et des savoir-faire mais admettre des normes et des usages. Le remplacement du mot « élève » par celui d’« enfant » renforce cette idée d’une institution dont la fonction ne serait plus essentiellement d’instruire mais de veiller sur le sort et la moralité de ses enfants, comme si c’était les siens. Quant à l’usage du conditionnel, il revêt ces buts vertueux, d’une aspiration vers l’idéal.
N’était le caractère débilitant de ce mantra propre à éveiller l’hébétude, le visuel accompagnant ce document présente le voile islamique, portées par des petites filles souriantes, comme un vêtement comme un autre. Le mal serait sans doute d’y voir autre chose qu’une manifestation louable d’« inclusion » de la « diversité » (expurgée d’enfants juifs, faut-il le remarquer). Rêvons un peu ! À l’heure où la communauté nationale subit les coups de boutoirs de l’entrisme islamiste et des obsessions identitaires, un ministre de l’Éducation nationale, qui aurait à cœur de défendre l’intérêt général, au lieu de se contenter de gérer les affaires courantes, refermerait immédiatement cette boîte de Pandore et remettrait l’École en ordre de marche, avant qu’il ne soit trop tard.
Alors que de nombreux Palais de justice en sont à devoir organiser des journées « portes ouvertes » pour calmer la colère populaire après l’affaire Lyhanna, la presse rapporte l’existente d’un nouveau signalement de l’Aide sociale à l’enfance visant Jérôme Barella en date du 12 mars, après des accusations de gestes déplacés formulées par une adolescente placée. Entendue seulement après la mort de Lyhanna, la jeune fille de 11 ans a porté plainte. L’explication avancée par la procureure d’Auch concernant ce nouveau raté, un « problème de boîte de réception », résume à elle seule la crise des institutions qui ne découvrent leurs failles qu’au moment d’une tragédie.
Les désastres et les tragédies réveillent les politiques que la normalité indiffère. Le quotidien des institutions, notamment régaliennes, se déroule et personne ne prend la peine, sans y être sollicité par des catastrophes ou par la survenue de crises parfois d’une intensité exceptionnelle comme celle de Lyhanna, d’examiner à froid ce qu’il vaut, s’il ne serait pas porteur de menaces ou d’inquiétudes pour l’avenir. Puis, soudain, survient un séisme qui ne démontre pas que tout allait bien avant, mais qui oblige à regarder ce qu’on aurait continué à ne pas voir. Parce qu’il est essentiel, pour justifier ses impuissances, de présumer que la normalité des services publics est acceptable et de bonne facture, et qu’on peut tranquillement attendre la suite – qui sera la brutale résurgence, dans le réel, de forces de décomposition et de délitement – pour se mobiliser.
Déplorable lenteur
À moins d’un miracle démocratique, sans jouer la politique du pire, on va réclamer la démission du garde des Sceaux ; le Premier ministre va écouter et tenter de faire une synthèse molle entre des revendications maximalistes et des propositions plus modérées et pragmatiques ; les oppositions en profiteront pour dénoncer et lancer des idées plus radicales les unes que les autres ; et, le 22 juin, les rapports d’inspection seront remis aux ministres concernés. Quelle lenteur ! On a l’impression que l’urgence est une notion, un rythme totalement étrangers au monde du contrôle, comme si l’obligation d’aller très vite avait pour conséquence paradoxale une triste et déplorable lenteur !
Si les conclusions des rapporteurs mettent clairement en cause des responsables, où qu’ils se trouvent, on verra si, pour une fois, on ira jusqu’à les sanctionner. Et, j’en suis persuadé, le grand manteau d’une noble routine recouvrira tout. Et les espérances trop légèrement satisfaites causeront, lors de la prochaine révélation d’un réel gangrené jusqu’à l’os, des amertumes et des aigreurs encore plus vives. Parce qu’on focalise sur l’horreur sombre de Lyhanna alors que rien ne doit être oublié de ce qui malmène la justice au quotidien, la rend parfois injuste, incompréhensible, répétitive et lui permet de s’abandonner à des têtes de chapitre alors que c’est le livre tout entier qui est le problème.
Mots-valises lénifiants
Les perroquets sont en pleine action. Des transgressions qu’on n’arrive pas à maîtriser et qui nous dépassent ? Vite, un Parquet spécialisé ! On aura tellement de parquets spécialisés qu’on n’aura plus de Justice en général. On disposera aussi du charme lénifiant des mots-valises : « crise systémique », « échec collectif » ! On est noyé dans une abstraction reposante ! À Lectoure, un restaurateur qui n’en pouvait plus a affiché l’identité et le visage de son cambrioleur, condamné à plusieurs reprises. Il a été interpellé à Agen. Mais on trouvera bien quelque chose à reprocher à la victime !
Il n’y a pas que Lyhanna. Elle est la monstruosité qui cache mille imperfections, retards, défaillances et faiblesses. La France tout entière se rappelle sans cesse à notre bon souvenir sur le plan de la sécurité et de la justice : « Mais j’existe ! » L’impuissance est doublement traumatisante : parce qu’elle existe et parce qu’elle demeurera. Faute de vrais combattants.
L’intellectuelle, également enseignante dans le secondaire, est mise en cause par le rectorat de Versailles pour des propos qu’elle a tenus il y a deux ans à l’antenne de RMC sur des gens du voyage. Or l’affaire a déjà fait l’objet d’un traitement judiciaire.
Selon nos informations, l’essayiste Barbara Lefebvre, qui, en parallèle de ses activités dans l’édition et les médias, occupe un poste de professeur d’histoire-géographie dans un collège public d’Ile-de-France, va comparaître le 30 juin prochain devant une commission disciplinaire du rectorat de Versailles. Alors qu’elle a toujours été très bien notée par ses inspecteurs, l’enseignante risque de se voir notifier ce jour-là par l’instance composée pour moitié de représentants de l’administration et pour l’autre moitié de représentants du personnel, d’une rétrogradation, d’une suspension temporaire de traitement ou d’une révocation de l’Education nationale.
Être grande gueule, pas un crime
Mais qu’a-t-elle donc fait pour encourir des sanctions aussi sévères ? A-t-elle tenu des propos répréhensibles en classe ? Nullement. A-t-elle offensé ou agressé un élève, un parent d’élève, un collègue ? Pas davantage. A-t-elle provoqué le scandale au sein de son établissement, été exagérément absente, mis quiconque en danger ? Que nenni.
L’Académie de Versailles lui reproche deux faits qui n’ont aucun rapport avec son métier d’enseignante : d’une part ne pas avoir demandé au rectorat la permission de collaborer à l’émission de débats « Les Grandes Gueules » sur RMC, où elle intervient comme chroniqueuse depuis 2019; d’autre part avoir commis un dérapage verbal à l’antenne de cette émission le 8 avril 2024 en déclarant, alors qu’elle était interrogée au sujet de l’agression, deux jours plus tôt dans un hôpital vendéen, d’un brancardier grièvement blessé par des personnes appartenant à la communauté des gens du voyage, que celles-ci ne possédaient pas « les codes d’une société civilisée ».
L’Education nationale a-t-elle le droit de régenter la prise de parole radiophonique de ses personnels ? Quand, sur les ondes, un enseignant exprime des opinions « personnelles et originales » sur des « questions de société » ou des « sujets d’actualité », ce qui est bien évidemment le cas de Barbara Lefebvre, la jurisprudence européenne et française (dont celle du conseil de déontologie de l’Education nationale) est claire : l’exercice, qui s’apparente à une « œuvre de l’esprit », est protégé, au même titre que les tribunes de presse et les parutions de livres, par les lois sur la liberté d’expression.
A l’instar des autres enseignants (notamment Fatima Ait-Bounoua, Benjamin Amar et Jean-Loup Bonnamy) que l’on peut entendre sur RMC, Barbara Lefebvre n’a donc jamais sollicité une « autorisation de cumul », formalité réservée aux fonctionnaires ayant une activité lucrative extérieure à leur administration d’origine, sauf justement les « œuvres de l’esprit ». Il serait du reste intéressant de savoir si les enseignants qui collaborent aux programmes du service public audiovisuel se soumettent à ce type de démarche administrative au parfum de censure.
Double peine
C’est donc en réalité un procès politique qui se prépare au rectorat de Versailles. Car on voit mal au nom de quoi l’Éducation nationale serait fondée à juger des propos – aussi choquants soient-ils – qui ont été tenus en dehors de tout contexte et de tout objet académiques. D’autant qu’en l’espèce, la sortie litigieuse sur les gens du voyage a été dûment poursuivie en justice. Le 15 avril, elle a valu à son auteur (qui a fait appel de la décision) d’être condamnée par la 17ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris à une amende 1000 euros pour injure publique. En cherchant à pénaliser davantage l’enseignante en vertu du très élastique « devoir de réserve », principe forcément sujet à interprétation, le rectorat de Versailles réinvente la double peine.
Nous avons eu accès au dossier d’accusation constitué par le rectorat contre Barbara Lefebvre. Tentant de démontrer que le récent procès de l’enseignante serait préjudiciable à la réputation de l’Education nationale, le document recense toute une série de réactions outrées sur les réseaux sociaux. La preuve par la fange… Parmi les pièces produites: un tweet en date du 15 avril, signé par Danièle Obono et parfaitement diffamatoire puisque la député LFI y affirme que « l’empire Bolloré est directement concerné » par cette histoire. Or RMC n’appartient pas à l’homme d’affaires breton, mais à la famille Saadé, propriétaires de la compagnie maritime CMA-GGM.
Tant qu’à se soucier de la réputation de l’Éducation nationale, qu’une question soit ici permise : n’est-il pas de très mauvaise publicité, surtout quand on est une institution passant déjà pour un bastion partisan, de manifester de déplorables pulsions liberticides, de reprendre mot pour mot et à son compte des éléments de langage directement fabriqués par l’extrême gauche – fake news inclus – et de s’en prendre à l’une des rares enseignantes médiatiques de notre pays ayant des idées conservatrices ?
PS : Malgré nos messages répétés auprès de son service de presse, le rectorat de Versailles n’a pas répondu à nos demandes de clarification.
Près de trente ans après avoir ramené la Coupe du monde, le footballeur Lilian Thuram s’est reconverti dans l’antiracisme antiblanc à plein temps. Retour sur un parcours étonnant.
Alors que la France va disputer la Coupe du monde de foot et espère remporter un troisième titre (après ceux de 1998 et 2018), c’est le moment de rendre hommage à un joueur qui a ouvert la voie à ces succès : en 1998, en demi-finale, alors que la France est malmenée et menée 1 à 0 par la Croatie, un homme, touché par la grâce, marque deux buts et qualifie son équipe. Son nom est Thuram, Lilian Thuram. En finale, deux coups de boule de Zidane (cette fois dans un ballon pour marquer des buts) et un coup de patte de Manu Petit infligent un cinglant 3-0 au Brésil. La France Black-Blanc-Beur, célébrée par Chirac, est championne du monde pour la première fois !
Un quart de siècle a passé. Et Thuram a beaucoup changé. Lui regarde un passé plus lointain qui peut remonter à des millions d’années. Dans Mes étoiles noires (livre publié en 2010), il estime que les ossements de la « doyenne » du monde, Lucy (3,2 millions d’années), ayant été retrouvés en Éthiopie, l’Afrique est le berceau de l’humanité. Qu’Adam et Ève aillent se rhabiller. Depuis il joue sur le terrain du racisme. Lors des dernières élections municipales, il apporte son soutien au nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qu’il estime victime de négrophobie et du narcissisme blanc ; mi-mai il en remet une couche, lors d’un forum sur la décolonisation à Istanbul, où il dénonce encore et toujours le racisme lié à « l’idéologie du suprémacisme blanc ».
Mais quelle mouche a piqué le héros de France-Croatie de 1998 ? Depuis qu’il a arrêté sa carrière et chaussé des lunettes, il voit le mâle (blanc) partout… Peut-être a-t-il été frustré de ne pas entrer au musée Grévin, où des Platini et Zidane ont eu droit à leur statue de cire ? Pourtant, Lilian est entré au musée de l’Homme. Lors de l’exposition en 2007-2009 « La saga de l’Homme », un moulage en 3D de son crâne a été exposé, aux côtés des crânes de l’homme de Cro-Magnon et de René Descartes, comme « symbole pour aborder le thème de l’unité de l’espèce humaine dans le temps et l’espace ». Aujourd’hui ce symbole n’est plus exposé. Aurait-on volé le crâne de Thuram ? Non pas, il est conservé à la cave, dans les réserves du musée. Les mauvaises langues disent que la tête de l’ex-joueur ayant gonflé, les dimensions du moulage ne sont plus fidèles. Étrange, en général, avec un footballeur prétentieux, ce sont les chevilles qui enflent.
Dans sa Lettre à Clara, Robert Ménard brise le silence qui le sépare de sa fille, jeune révoltée de gauche. Par amour pour elle, pour la comprendre et être compris à son tour, il délaisse la provocation au profit de la volonté de convaincre.
Robert Ménard a changé. Certes, il n’a pas perdu de son franc-parler, ni son goût pour ce qu’il appelle encore « les gros mots ». Il conserve sa saine indifférence aux leçons de maintien idéologiques prodiguées par les gardes-chiourmes médiatiques. Il n’est pas revenu au gauchisme bon teint de sa prime jeunesse. Pour l’essentiel, ses idées sont restées les mêmes, même s’il admet quelques aggiornamentos par-ci, par-là, par exemple quand il se demande s’il devrait accepter de célébrer des mariages homosexuels, mission qu’il préférait jusque-là déléguer à ses adjoints.
Le changement est à la fois plus subtil et plus profond. On dirait qu’il a épuisé les joies de la provocation. Pas par couardise. Parce qu’il désire ardemment être compris de ses contradicteurs, et parce qu’il veut les comprendre. Bien sûr le réel est passé par là. Dans le monde d’un maire, les êtres humains ne sont pas des archétypes ou des caricatures, les mères voilées demandent des Pierre dans la classe de leurs gosses. Cependant, cette mutation a d’abord un nom propre: Clara, 24 ans, son enfant chérie. Le plus beau cadeau que lui ait fait son épouse Emmanuelle. Et sa première opposante.
Parler sans éclats de voix
Clara est une jeune femme de sa génération. Un peu mélenchoniste sur les bords. Révoltée par toutes les injustices. Inquiète pour la planète. Elle pense qu’Israël est un État génocidaire et aussi sans doute que Bolloré est fasciste. Elle souffre quand ses copains traitent son père de raciste – elle sait bien que ce n’est pas vrai. Sinon entamerait-il son troisième mandat dans une ville qui compte tant de familles immigrées ? Et lui se désole de voir que, parfois, elle se trompe d’amis ou cède à ce qu’il tient pour des lubies extrêmes gauchistes. Au fil des ans, le dialogue est devenu impossible. À la table des Ménard, comme à beaucoup d’autres, on parle de moins en moins politique.
Dessin colorisé de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. Jadis, on cassait les assiettes ; aujourd’hui, on ne dîne plus ensemble. D.R.
C’est parce qu’il n’accepte pas cette défaite de la pensée et de l’amour que Robert Ménard a choisi d’écrire à Clara. Pour lui « parler sans éclats de voix ». Pour lui prouver que, s’il assume clairement d’être un homme de droite, il n’est pas un facho. Et pour la comprendre, car il l’écoute en lui écrivant. Un père ne cloue pas le bec de sa fille par une de ces formules-chocs qui font éructer le bobo. Avec Clara, Ménard a découvert qu’il y avait des façons plus ou moins audibles d’exposer ses arguments et plus encore, appris à envisager que l’autre ait des raisons et même parfois raison.
Ménard observe qu’à l’échelle du pays, il n’y a plus de table commune où on s’engueule. Il n’y a même pas d’assiettes cassées comme dans le dessin de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. On ne parle plus qu’entre gens du même camp, chacun dans sa bulle cognitive. Il aimerait que le débat public ressemble à son dialogue difficile, parfois heurté, mais infiniment heureux avec sa fille. Il s’est même mis à lire les pages « environnement » dans les journaux. Et ça, c’est une vraie preuve d’amour.
Robert Ménard, Lettre à Clara, Éditions Télémaque, 2026, 106 pages.
Toute la vie sociale, administrative et politique est orientée par une idéologie déresponsabilisante aux effets délétères. Changeons de paradigme et responsabilisons tout le monde. Ce qui semble impossible deviendra possible – non par magie, mais par une politique des incitations et une exigence de résultats
Dans la plupart des sociétés prémodernes (surtout claniques), la responsabilité d’un individu semble accablante, puisque celui-ci peut être condamné pour des actes qu’il n’a pas commis lui-même, mais qu’un membre de sa famille, de son ascendance, de sa communauté ou de son village a commis. L’avènement de la modernité économique, politique et juridique change cette conception : désormais, l’individu n’a à répondre que de ses propres actes (éventuellement ceux de ses enfants) – la responsabilité et le droit sont individualisés.
Le bateau coule, mais personne n’est responsable…
A partir des années 1960-1970 aux Etats-Unis, puis dans le reste de l’Occident, la contraction tendancielle de la responsabilité s’est accélérée[1]. N’est-ce pas le grand apport des sciences humaines que de montrer les multiples déterminismes et conditionnements qui nous traversent ? Chacun de nous pense et agit dans le cadre de son époque, de sa culture, de sa classe sociale, de son sexe… et la liste ne cesse de s’allonger, puisque les orientations sexuelles, les genres, les « races » et finalement l’ensemble de nos « identités » sont monopolisées pour rendre compte de nos faits et gestes.
Il est bon d’être scientifiquement « à jour » et il est même passionnant de se voir expliquer les rouages de nos gènes, hormones, neurones et autres déterminismes socioculturels. Par ailleurs, une bonne politique doit se fonder sur une information correcte et des connaissances corroborées (on attend d’un ministre de l’Economie qu’il comprenne les mécanismes économiques, par exemple). Mais la science n’est pas une politique ; connaître et agir relèvent de deux logiques distinctes. Si l’on transpose brutalement les connaissances savantes dans l’action gouvernementale, législative et juridique, on obtient une métaphysique du déterminisme qui déresponsabilise tout le monde.
Il n’y a plus de délinquants, mais des victimes de la pauvreté, de l’exclusion ou du racisme ; il n’y a plus d’élèves perturbateurs, mais des jeunes souffrants de troubles de l’attention et du comportement ; il n’y a plus de parents défaillants, mais de pauvres gens débordés par la situation ; il n’y a plus de fraude fiscale, mais des phobiques administratifs (ah, non, là, ça ne marche pas) ; il n’y a plus de piètres administrateurs, mais de scrupuleux fonctionnaires appliquant des procédures ; et finalement, nous avons de fantastiques gouvernants, qui sont simplement empêchés par les coups du sort, cadrés par des normes juridiques et limités par des fatalités démographiques ou géopolitiques.
Moyennant quoi la délinquance atteint des seuils préoccupants, l’Ecole publique s’effondre, la bureaucratie étouffe le dynamisme économique et toute la classe politique est discréditée, mais ce n’est la faute de personne. Une grande chaîne causale, hélas !, aboutit à la dégradation du lien social, à la faillite du système scolaire, à une immigration massive, à un déficit commercial préoccupant, à une dette publique insoutenable et à l’impotence politique. La France va mourir, mais, croyez-le bien, nous avons fait tout ce qu’il était humainement possible pour la sauver et nous avons mis en œuvre toutes les mesures qui s’imposaient pour éviter ce drame.
Changement de perspective et philosophie de la responsabilité
Changeons de paradigme et inversons la perspective. Plutôt que de suivre pas à pas l’influx nerveux provoquant le mouvement d’une main qui, armée d’un couteau (lequel se trouvait là par des causes antérieures), s’abat sur un torse (lui aussi situé sur ces coordonnées GPS par la vertu d’une série causale) provoquant l’arrêt du cœur, et ainsi de suite, il faut partir de la fin et, pour ainsi dire, remonter le temps. La donnée fondamentale ne doit pas être le passé et les causes, mais le futur et les objectifs.
Dans Seul sur Mars[2], le spationaute ne se demande pas comment établir ses repas en fonction de sa faim : il calcule la quantité maximale de calories qu’il peut ingérer quotidiennement étant donné le temps qui lui faut tenir avant d’être ravitaillé. Son estomac a sans doute crié à « l’injustice sociale » mais, finalement, il a été sauvé comme les autres organes et l’organisme entier.
Nous ne voulons pas que la France meure – partons de là et remontons jusqu’à l’action présente. Il faut restaurer le « capital social », éponger la dette publique, équilibrer le système des retraites, encourager l’innovation industrielle, rétablir l’autorité et la transmission à l’Ecole, stimuler la recherche scientifique, endiguer la dégradation environnementale et restaurer la parole gouvernementale. Comment faire ? En appliquant un principe de responsabilité et d’efficience, d’où l’on pourrait certainement déduire ces actions : mettre les délinquants en prison, exclure des classes les perturbateurs, abroger les normes paralysantes, couper dans les dépenses jusqu’à l’équilibre des comptes publics et démissionner les administrateurs et gouvernants incapables. C’est douloureux ? Injuste ? Brutal ? Peut-être, en effet. Nous n’aurions pas besoin de ces remèdes de cheval si nos prédécesseurs avaient mené des politiques clairvoyantes.
Cessons d’allonger la liste des bonnes excuses à présenter aux générations futures dans l’espoir qu’elles nous pardonnent d’avoir dilapidé l’immense richesse civilisationnelle dont nous avons hérité. Raisonnons à la façon de Kant (une fois n’est pas coutume) : « Tu dois, donc tu peux ». Le pays doit vivre, donc mettons en œuvre des politiques ad hoc.
Les bonnes incitations font les bonnes politiques
Les déterminismes multiformes accepteront-ils de se plier à cette politique volontariste ? Mais oui ! Exactement comme pour n’importe quelle action individuelle. Si vous vous demandez par quel miracle vous aller bien pouvoir vous tirer du lit ce matin, vous y resterez encore un bon moment, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent ; mais si vous faites acte de volonté, alors vous êtes déjà levé et victorieux du déterminisme apparent comme on dissipe la fumée d’un geste de la main. Les chaînes causales empruntent alors d’autres voies, car se responsabiliser produit des effets psychologiques puissants. L’idée même que l’on peut faire quelque chose décuple le pouvoir d’action. Affirmer sa responsabilité libère.
L’impuissance politique n’est pas du déterminisme scientifique, mais de la feignantise et de la démagogie. Inversement, la puissance politique restaurée n’est pas adossée à une métaphysique du libre arbitre, mais à une philosophie de la responsabilité et une psychologie des incitations. Si vous dites à quelqu’un : « Il faudrait que tu travailles sur ce dossier pour essayer de surmonter tel problème », vous pouvez être sûr que le problème sera plus coriace que si vous dites : « Débrouille-toi pour obtenir tel résultat, avec telle récompense matérielle ou symbolique à la clé ». Rien de tel que la responsabilisation pour obtenir les résultats souhaités, et rien de tel que l’incitation à la responsabilité pour obtenir des comportements responsables.
En un mot, à la culture victimaire et à la « tentation de l’innocence »[3] il faut opposer un discours de ce type : « Chers compatriotes, vous avez probablement d’excellentes excuses à faire valoir pour vous dispenser de vos obligations et vous innocenter de vos méfaits – à en croire certaines études, en effet, vous êtes des victimes multiformes de la société, du colonialisme, du patriarcat, bref, du « système ». Que tout cela soit vrai ou faux ne nous importe plus guère à présent, car nous vous offrons de nouvelles incitations psychologiques qui rendront grand service à vous-même et à la société : vous serez désormais traité comme des adultes responsables et nous attendons de vous des résultats objectifs. Vous serez promus en cas de succès et déclassés en cas d’échec (avec discernement et intelligence des situations, bien entendu) ».
Comme par magie, nous verrons alors les pilleurs dissuadés, les perturbateurs inhibés, les fraudeurs démotivés, les paresseux remotivés, les talentueux récompensés et les grands hommes héroïsés. Tout rentrera dans l’ordre et ce qui semblait impossible deviendra possible.
Ni archaïsme, ni postmodernisme : pour un libéralisme classique
Paradoxalement, en même temps que notre société déresponsabilise les individus, elle les surresponsabilise à la façon des sociétés archaïques : la communautarisation de la société fait renaître une logique de responsabilité communautaire. Aux Etats-Unis d’abord et en Europe occidentale ensuite, les « Blancs » et les « hommes » sont de plus en plus comptables de ce que d’autres Blancs et d’autres hommes ont fait par le passé. Il en va de même des « boomeurs » ou encore des « riches » – voire des « juifs ». Les membres de ces entités collectives devraient payer pour leur groupe d’affiliation, même s’ils n’ont rien fait à titre personnel. Symétriquement, certaines communautés demandent « réparations » pour ce qu’ont subi leurs ancêtres supposés.
Le libéralisme classique est pris en tenaille entre une logique primitive et une logique postmoderne qui occultent l’une et l’autre la liberté individuelle. Entre responsabilisation collective et déresponsabilisation individuelle, où est la bonne mesure ? Pile au milieu, dans l’idée de responsabilité individuelle. Entre la justice holistique qui condamne des gens à raison de leurs « identités » et le laxisme judiciaire qui innocente tous azimuts, où est la bonne mesure ? Même réponse : dans la responsabilité individuelle.
Qu’est-ce qui est juste ? Question écrasante… Reconnaissons au moins ce qu’il ne l’est pas : une société qui puise dans ses richesses (capital culturel, social, économique et institutionnel) comme un rentier imprévoyant. La vraie « justice sociale » doit être redéfinie comme l’état d’une société garantissant sa pérennité et sa prospérité.
[1] François Azouvi situe le « bouleversement anthropologique » entre 1965 et 1975 (Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, Gallimard, 2024).
[2] Réalisé par Ridley Scott et sorti en 2015, avec Matt Damon dans le rôle principal.
[3] Pacal Bruckner, La Tentation de l’innocence, Grasset, 1995.
À partir de septembre 2026 et jusqu’en 2027, nous allons commémorer les deux cents ans de l’invention de la photographie par le Français Nicéphore Niépce. Ce sera l’occasion de revenir sur cet art à part entière, et de remettre à l’honneur ses principaux représentants. Le photographe japonais Daido Moriyama (né en 1938 près d’Osaka) est de ceux-là. La Fondation Henri Cartier-Bresson lui consacre en ce moment une exposition, d’où a été tiré un remarquable ouvrage, Lettres d’amour à la photographie, qui mêle images et textes de l’artiste. Pour Moriyama, la photo est une véritable « obsession ». Il ne se considère d’ailleurs pas comme un simple professionnel, pour qui faire de belles photos bien léchées serait le métier. Il se définit davantage comme un amateur. Il précise : « je suis vraiment un amateur, un photographe de l’ultra-personnel ». Cela détermine chez lui une exacte adéquation entre la vie et l’art. Il cultive l’un par rapport à l’autre, ne sépare jamais les deux. De là que son travail (les images et les écrits) comporte un accent de très grande subjectivité. N’est-ce pas ce qu’on demande d’abord à un artiste ?
Daidō Moriyama. DR.
De l’autre côté de l’image
Moriyama est clair sur son projet un peu fou : « Je voulais mener la photographie jusqu’à ses limites… » C’est pourquoi son travail en vient à interroger la photographie elle-même, et à la mettre en question. Il écrit qu’il a cherché à « aller de l’autre côté de l’image ». Peut-être est-ce là qu’il retrouvera son double, ou, plutôt, son jumeau mort lorsqu’ils avaient deux ans : « je suis moi-même alors sa re-copie », lâche-t-il. Car il faut se rendre à l’évidence : depuis Kierkegaard, et le voyage à Berlin de La Reprise, on connaît l’impossibilité définitive de la copie conforme. Le réel ne se répète pas. C’est pourtant ce que tente d’accomplir le photographe, par la magie de son petit appareil. Cet espoir d’une résurrection ne le quitte pas, là est la clef.
La clef est aussi à trouver dans le Point de vue du Gras, la première photo jamais réalisée, mise au point par Nicéphore Niépce en 1826 ou 1827. Moriyama éprouve une attirance irrépressible pour ce cliché mythique. Il lui consacre quelques pages remarquables. « Il est fasciné, indique la notice, par cette image originelle qui semble détenir toutes les réponses essentielles aux questions qu’il se pose sur le médium. » Moriyama précise, pour sa part : « chaque détail d’absolument toutes les photographies — les miennes comprises — est renfermé dans cette image ». Là encore, Moriyama a poussé l’obsession très loin. Il a en effet accompli les deux pèlerinages : l’un à Saint-Loup-de-Varennes, en Bourgogne, où vivait Niépce et où celui-ci a réalisé le cliché Point de vue du Gras ; et l’autre à Austin (Texas), dans la collection du Harry Ransom Center de l’université américaine où a finalement abouti la fameuse « héliographie », comme on disait à l’époque. Pour Moriyama, une révélation métaphysique.
Niépce, la beauté intrinsèque
Après ma lecture sur le Point de vue du Gras, je me suis interrogé sur cette image mise au point par Niépce. J’ai d’abord cherché des éléments sur le procédé qu’il avait utilisé, à la fois ingénieux et simple. Niépce est arrivé à fixer le reflet de la lumière, projetée par le soleil sur une cour de ferme, à travers la lentille d’une petite chambre noire — obtenantdoncune image reproduitesans l’intervention d’une main humaine. Ayant étudié tout ceci, j’ai regardé d’un autre œil le Point de vue du Gras. Les commentaires du photographe m’ont fait pressentir l’importance intrinsèque de cette image, du moins ce qu’il en reste, car le temps l’a presque effacée. C’est comme un Graal inaccessible, une origine qui nous est donnée, se dérobant au temps, et qui, si nous étions en mesure de la comprendre, nous révélerait peut-être la vérité sur nous-mêmes. J’ai fait une copie de cette photo et l’ai disposée dans un cadre en aluminium. Et, contemplant le résultat sous le Plexiglas, je me suis rendu à l’évidence que ce cliché était effectivement l’une des choses les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de voir : en somme, un saint suaire du monde matériel, qui nous fait lorgner, là encore, vers la métaphysique (la « métaphotographie », comme dit la préface de l’ouvrage). Moi aussi, me suis-je dit, je ferai un jour le double pèlerinage, comme Moriyama, au risque de passer pour un vieil excentrique. Je ne peux pas en rester là.
Le penseur Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique,se montrait pessimiste, lorsqu’il avançait que, dans la modernité, les œuvres d’art perdaient leur aura. L’exemple de la photographie montre que ce n’est pas exactement le cas. Pour Daido Moriyama, on constate que la technique, bien qu’elle tienne un rôle important, n’est pas tout. La subjectivité de l’artiste demeure, et sa sensibilité à fleur de peau. On pourrait prendre le cinéma, également, où il existe des exceptions à la norme hollywoodienne et à la dictature commerciale. Tout ceci laisse quelque espoir. Moriyama avait bien saisi le péril, et l’assumait. Il a certes illustré le nihilisme contemporain (Moriyama est plutôt un désespéré), tout en prônant une indicible nostalgie. « J’ai toujours en tête, écrivait-il, deux éléments décisifs : le réalisme des photographies de Niépce et le réalisme des photographies de presse. » Cette phrase sur le réalisme, moins ambiguë qu’il n’y paraît, résume bien l’ambition de Moriyama, et également de quelques autres photographes, dont je pourrais citer une longue liste, depuis Niépce jusqu’à William Klein ou Raymond Depardon, etc. En cela, la photographie est devenue depuis longtemps un art irremplaçable.
Lettres d’amour à la photographie, Daido Moriyama. Éditions Delpire. 237 pages.
Exposition : « Daido Moriyama — Lettres d’amour à la photographie », à la Fondation Henri Cartier-Bresson (79, rue des Archives, 4e) du 20 mai au 4 octobre 2016.
À signaler : réédition en septembre du volume n° 8 de la collection « Photo Poche » des éditions Actes Sud consacré à Nicéphore Niépce, au prix attractif de 14,50 €. Un volume toujours disponible de cette collection, le n° 141, paru en 2025, propose un choix des photographies de Daido Moriyama au même prix de 14,50 €. À conseiller.
Le deal, qui semble un peu bâclé, de Trump avec les Iraniens suscite la curieuse satisfaction de beaucoup en France. Ce soir, le président américain sera reçu en grande pompe sous les dorures de Versailles pour « un dîner de travail », selon l’Elysée…
La propagande iranienne a ses alliés naturels : les médias français se bousculent pour désigner Donald Trump en grand perdant dans la guerre lancée le 28 février et suspendue le 14 juin. Son échec est-il aussi évident ? La veille de l’accord, l’ex-ambassadeur Gérard Araud daubait mondainement à l’antenne de LCI sur l’idée saugrenue que les Iraniens puissent signer la paix le jour anniversaire du président américain. Pourtant, c’est bien ce « cadeau » qui a été fait à Trump. Le geste devrait être confirmé vendredi, à Genève. Le texte prévoit notamment, outre le cessez-le-feu, le rétablissement de la libre circulation dans le détroit d’Ormuz et l’engagement des mollahs à renoncer à l’arme nucléaire. Soixante jours sont programmés pour consolider ces promesses.
Tout reste fragile. Néanmoins, Le Monde daté de ce mercredi rend compte de la protestation des conservateurs du régime face à ce rapprochement entre les Gardiens de la révolution et les Etats-Unis. Lors de sa poignée de mains avec Trump, lundi au G7 d’Evian, Emmanuel Macron a gardé avec désinvolture sa main gauche dans la poche tandis que l’Américain, visage fermé, ne lui accordait pas un regard. Le dîner de gala prévu ce mercredi à Versailles détendra-t-il l’atmosphère ? La diplomatie française n’est pas la dernière à avoir pris ses distances avec les Etats-Unis et à souligner non sans plaisir leur humiliation. Certains macroniens soutiennent, à l’instar de Valérie Hayer en mars : « Les Etats-Unis, sous Trump, ne sont plus nos alliés ». La France capitularde ne cache pas non plus son hostilité à l’égard d’Israël. Au salon mondial de la défense et de la sécurité Eurosatory, à Paris, une douzaine d’entreprises israéliennes ont été dissimulées par des palissades sur ordre des pouvoirs publics, dans la mise en scène obscène d’une hostilité à l’Etat juif.
Une lâcheté poisseuse ressort des jubilations de la France et de l’Union européenne. Rien n’est plus convenu que de se désolidariser des Etats-Unis et d’Israël, à la satisfaction du régime apocalyptique de Téhéran et des islamofascistes qui pavanent sur les réseaux sociaux. Il est certes navrant que la dictature chiite tienne encore, en dépit des 24000 frappes de la guerre des 100 jours. L’histoire dira si Trump n’a pas fait l’erreur d’interrompre l’offensive et d’avoir pris ses distances in fine avec la radicalité de Benyamin Netanyahou. Cependant, le peuple iranien opprimé est le seul juge de cette intervention, pour l’instant décevante. « L’effet drapeau » qu’avancent des commentateurs paresseux pour suggérer une solidarité de la société civile avec ses dirigeants attaqués est une farce. Les Iraniens oubliés demeurent les premiers opposants à leurs bourreaux. Or ceux-ci ont été, malgré tout, sévèrement atteints. Pour sa part Israël, Etat paria s’il en est, a fait voir au monde ce qu’était la force d’une petite nation renaissante décidée à sauver sa peau. Le courage de l’Etat hébreu, qui veut briser le Hezbollah après le Hamas, fait ressortir la pétainisation de la France, prête aux compromissions avec l’islam totalitaire et conquérant. Il est reposant d’accabler en chœur les deux dirigeants occidentaux qui ont osé combattre l’islam obscurantiste et ses collaborateurs. Il serait plus responsable de les remercier d’avoir entamé, même maladroitement, le sale boulot.
Au Royaume-Uni, tous les yeux sont rivés sur la circonscription de Makerfield, où l’on vote demain. Le résultat de ce scrutin local va sceller l’avenir politique de Keir Starmer. Jeremy Stubbs raconte.
Makerfield. Jusqu’à maintenant, le nom de cette circonscription (qui n’est pas le nom d’une ville) située dans le Grand Manchester, à l’ouest de la métropole dans la ville moyenne de Wigan, assez proche de Liverpool, était parfaitement inconnu de la plupart des Britanniques. Pourtant, l’élection intermédiaire qui y aura lieu, jeudi 18 juin, sera d’une importance historique. D’abord, parce que l’avenir politique du Premier ministre travailliste, sir Keir Starmer, dépend du résultat. Si le candidat travailliste (je dis bien travailliste) est élu, Starmer sera, en toute probabilité, obligé de quitter le 10 Downing Street quelques jours après.
Et son départ aura sans doute des conséquences pour le destin du pays. Deuxièmement, c’est un test pour le parti de Nigel Farage, Reform UK, au niveau national. Si son candidat gagne, ce sera un nouveau signe que le vieux système des deux partis – travailliste et conservateur – appartient au passé. En ce moment, Reform UK n’a que huit élus à la Chambre des Communes, mais se trouve largement en tête dans les sondages nationaux, avec 26% d’intentions de vote, contre 18% pour les Travaillistes et 18% pour les Conservateurs. Une victoire à Makerfield montrerait que la popularité actuelle de Reform auprès de l’électorat britannique n’est pas le résultat d’un mouvement d’humeur passager, et que les deux partis traditionnels ont tout à craindre des prochaines élections nationales, qui auront lieu au plus tard en 2029.
Andy versus Keir
La tenue d’une élection intermédiaire dans cette circonscription qui est un bastion travailliste depuis sa création en 1983, n’est pas la conséquence du décès de l’élu ou d’une démission provoquée par quelque scandale. Le député en question, Josh Simons, qui a gagné confortablement lors des élections en 2024, a démissionné exprès pour permettre à celui qui, jusqu’à présent, a été le maire de Manchester, Andy Burnham (notre photo), de se faire élire à la Chambre des Communes. Et ce, afin qu’il puisse évincer Keir Starmer à la tête du parti et du pays. Car M. Burnham, très populaire auprès des militants et des électeurs de gauche, a toutes les qualifications pour défier Starmer et lui ravir les clés du 10 Downing Street, mais, selon les règles du Parti travailliste, seul un élu parlementaire peut prétendre au statut de chef de gouvernement. Une élection intermédiaire a déjà eu lieu cette année, dans une autre circonscription du Grand Manchester, Gorton et Denton. Provoquée cette fois par la démission d’un élu travailliste après un scandale, beaucoup de militants espéraient que Burnham serait sélectionné comme candidat, mais Starmer, craignant les conséquences, avait bloqué la demande du maire de Manchester. A la fin, les Travaillistes ont perdu cet autre bastion, leur candidate n’arrivant qu’en troisième position derrière les Greens (le parti écologiste propalestinien), et Reform. Dans le cas de Makerfield, le pouvoir du Premier ministre au sein du parti est entretemps devenu si faible que cette fois il n’a pas pu empêcher la candidature de Burnham.
Si, pour une majorité des élus et militants travaillistes, il y a urgence à remplacer Starmer, c’est parce que sa côte de popularité auprès de l’électorat a atteint un nadir, entraînant tout le parti vers le bas. Les différents scrutins tenus au mois de mai en ont fait la démonstration. Lors des élections au parlement gallois, qui depuis sa création était dominé par les Travaillistes, ces derniers ont été laminés, perdant 35 sièges pour tomber à un total de neuf. Les nationalistes gallois sont arrivés en tête avec 43 sièges et Reform, qui n’avaient que deux élus, est arrivé en deuxième position avec 34. Au parlement écossais, toujours dominé par les nationalistes, les Travaillistes ont perdu quatre sièges, leur donnant un total de 17, mais Reform, qui contestait ces élections pour la première fois, est arrivé à 17 aussi. En Angleterre, où il y avait des élections locales, les Travaillistes ont perdu 1 498 sièges de conseiller municipal, et c’est encore Reform qui a profité de cette déroute, passant de deux sièges à 1 454.
Partout les électeurs, quand on les interroge, citent leur désamour pour Starmer comme un des motifs principaux de leur désamour pour le « Labour ». Certes, tout n’est pas la faute de M. Starmer, mais ses actions ont terni son image et il reste responsable pour un programme économique qui produit très peu de résultats. Ayant promis de ne pas augmenter les impôts ou la TVA, le gouvernement travailliste a été obligé, pour financer ses dépenses, d’augmenter les charges sociales des employeurs, ce qui a eu un effet paralysant sur l’embauche, l’investissement privé et la croissance. Bien que M. Starmer et ses ministres aient compris combien le public est inquiet face à la porosité des frontières du pays, les Travaillistes ne sont pas arrivés à enrayer l’immigration clandestine à travers la Manche. Et au moment où la situation géopolitique oblige les démocraties européennes à se réarmer, Starmer a refusé d’allouer suffisamment de fonds au budget des forces militaires, provoquant la démission, la semaine dernière, de son ministre de la Défense et du ministre des Armées. Sur le plan du leadership, Starmer a acquis la réputation d’un homme qui fuit la responsabilité. Depuis l’automne 2025, il fait l’objet de vives critiques pour sa gestion de l’« affaire Mandelson ». La nomination hâtive au poste d’ambassadeur à Washington de cet ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown, qui avait déjà dû démissionner deux fois au cours de sa carrière, s’est transformée en scandale national quand les « archives Epstein » ont révélé non seulement qu’il existait des relations chaleureuses entre le millionnaire pédocriminel et Mandelson, mais aussi que ce dernier avait partagé des informations confidentielles avec son ami quand il était au gouvernement en 2009 et 2010. La réponse de Starmer a été de forcer une série de conseillers et de fonctionnaires à démissionner, plutôt que d’endosser lui-même la responsabilité, sapant ainsi son autorité dans « Whitehall », le surnom qu’on donne au milieu des hauts fonctionnaires.
Quoique de plus en plus fragilisé, et malgré des appels à démissionner en provenance de certains de ses propres députés et ministres, Starmer a toujours refusé de partir. L’exemple du désastre électoral des Conservateurs en 2024, qui a suivi les démissions forcées de Boris Johnson et de Liz Truss, a découragé les mouvements de révolte au sein du Parti travailliste, mais un consensus général a fini par s’installer autour du maire de Manchester, considéré comme plus charismatique, compétent et populaire que Starmer. La personnalité insipide et sans relief de ce dernier, sa rigidité de juriste-bureaucrate, étaient suffisantes quand il s’agissait de mater l’extrême-gauche corbyniste qui avait perdu les élections de 2019 ou d’exploiter l’impopularité des Conservateurs lors des élections de 2024. Mais pour conduire le pays à travers les écueils économiques et géopolitiques actuels, Starmer s’est révélé – à part quelques petits succès au début de ses relations avec Trump – en-dessous de tout. Depuis un mois, son mandat de Premier ministre est en sursis. L’opération travailliste à Makerfield a pour seul objectif d’y mettre fin.
« Andy pour nous »
Qui est l’homme censé remplacer Starmer après une victoire putative le 18 juin ? Originaire de Liverpool, catholique, aujourd’hui âgé de 56 ans, Andy Burnham a étudié à Cambridge avant de commencer une ascension accélérée au sein du New Labour, l’avatar du Parti travailliste mis au point par Tony Blair et Gordon Brown qui a gouverné le Royaume Uni entre 1997 et 2010. M. Burnham a été le député de la circonscription de Leigh, tout près de Makerfield, entre 2001 et 2017. Les gouvernements Blair et Brown lui ont confié successivement plusieurs rôles ministériels. Il est monté jusqu’au rang de secrétaire d’État à la Santé entre 2009 et 2010. Il a fait deux tentatives pour devenir lui-même leader du parti, en 2010 et surtout 2015, quand il est arrivé en deuxième position derrière Jeremy Corbyn. Figure de la gauche modérée, Burnham n’avait pas d’atomes crochus avec les « corbynistas ». C’est à ce moment qu’il décide que la vie politique à Londres (on dit à « Westminster ») n’offre pas suffisamment de perspectives pour un homme comme lui, et en 2017 il se présente à l’élection pour la mairie de Manchester, remporte une victoire notable et ne se représente pas aux élections parlementaires de cette année-là. Les commentateurs attribuent ce changement de direction à son instinct sûr et à l’acuité de son jugement politique. Il fait grand cas de son choix de relever les défis du nord de l’Angleterre, considéré comme désavantagé par rapport au sud où se concentrent les richesses et le pouvoir. Grâce à son prédécesseur à la mairie, Manchester est en pleine expansion. M. Burnham continue le travail, en remportant un grand succès par sa réorganisation du système de transports publics, fondée sur un partenariat public/privé. Lors du Covid, il mène campagne pour attirer plus de fonds publics dans sa région. Sa réussite, partielle mais réelle, le fait surnommer « le Roi du Nord ». A la différence d’autres Travaillistes, Burnham a ordonné, dès son élection en 2017, une commission d’enquête régionale au sujet du phénomène des « grooming gangs », et en janvier 2025 il a appelé à la création d’une commission nationale. Réélu maire en 2021 et 2024, sa cote de popularité est telle que, lorsque l’étoile de Starmer commence à vaciller à l’automne 2025, son nom commence à être cité partout en tant que remplaçant potentiel. Le premier obstacle à surmonter, c’était la recherche d’un siège de député. Le suivant, ce sera de remporter la victoire à Makerfield. Le troisième, et peut-être le plus facile, sera de récolter assez de signatures de députés travaillistes pour destituer Starmer et ensuite se faire élire à sa place, en battant son seul rival, Wes Streeting, ministre démissionnaire du gouvernement de Starmer. Mais le quatrième, et la plus difficile, ce sera de prendre les rênes du pouvoir au niveau de l’État à un moment de crise interne et internationale.
Le « Roi du Nord » saura-t-il faire la transition du niveau régional au niveau national ? A Makerfield, sa campagne – dont le slogan est « Andy for us » (« Andy pour nous ») – est axée sur des questions locales, comme s’il ne cherchait pas à être élu à la tête du pays. En même temps, il y a comme un clin d’œil portant un message à peine subliminal : « Ce que je peux faire pour la circonscription, je peux le faire aussi pour la nation ». Car Andy prétend que sa manière de gérer sa ville est guidée par une philosophie qu’il appelle « Manchesterism ». Ce terme existait déjà : il désignait un mouvement intellectuel au XIXe siècle qui militait en faveur du libre-échange. M. Burnham ne se veut pas aussi libéral, mais il se réclame d’une forme de socialisme parfaitement compatible avec le commerce et l’entrepreneuriat – ce qu’il appelle en anglais un « business-friendly socialism ». Le programme évoqué reste assez flou. Les Britanniques ont de grands problèmes avec les services d’utilité publique comme l’eau et l’électricité, privatisés il y a longtemps par les Conservateurs. Andy se dit en faveur d’un plus grand contrôle public sans spécifier ce qu’il veut dire. Sa réussite avec les transports publics de Manchester est fondée sur une coopération très particulière entre le gouvernement local et des entreprises privées, mais cette solution ne serait pas tout simplement transposable dans un autre contexte. Sur les grandes questions qui ont divisé les élus nationaux, M. Burnham a la réputation d’être une girouette (on dit en anglais, « he flip-flops », du mot pour « tongs »). D’abord opposé à toute distinction juridique entre femmes biologiques et femmes trans, il embrasse le jugement de la Cour suprême en 2025 qui définit une femme sur le plan légal selon la biologie. Il était en faveur de prestations sociales pour tous les immigrés ayant un visa ; il est maintenant contre. Autrefois, il était pressé de voir le Royaume Uni revenir au giron de l’UE ; maintenant, il l’est beaucoup moins. Il était enthousiaste à l’égard du mouvement BLM ; il a cessé de l’être depuis. Il a fait preuve de dédain à l’égard du marché des obligations gouvernementales ; aujourd’hui, il proclame son respect pour une gestion prudente de l’emprunt public. Selon les critiques d’Andy, s’il était Premier ministre, le résultat ne serait que du Starmer avec une couche de charisme en plus…
Rupert versus Nigel
Si Reform est loin devant les autres partis dans les sondages nationaux, son candidat ne devrait-il pouvoir gagner à Makerfield, en répétant le succès des élections de mai ? Il n’en est rien, car cette fois le parti de Farage doit compter avec un rival encore plus à droite, encore plus populiste que lui, Restore Britain. Ce parti a été fondé officiellement en mars cette année par le député parlementaire, Rupert Lowe, après une querelle acharnée entre M. Farage et cet ancien membre de Reform UK. Leur dispute a couvé en 2024, avant d’exploser publiquement au début de 2025. Lowe a critiqué Farage violemment, le trouvant trop mou face à l’immigration incontrôlée et la criminalité. Farage est allé jusqu’à dénoncer Lowe à la police, en l’accusant d’avoir proféré des menaces à l’égard du président de Reform, Zia Yusuf. Lowe, qui a reçu le soutien public d’Elon Musk, utilise les mêmes méthodes que Farage, postant des vidéos provocatrices sur les réseaux sociaux. Il a 780 000 suiveurs sur X et 1,3 million sur Facebook. Le parti, qui n’a pas encore percé au niveau national – Lowe est pour le moment son seul député – semble avoir connu un développement rapide, ayant déjà acquis 125 000 adhérents selon ses propres chiffres. Au moment où Farage a tendance à se dédiaboliser, qualifiant Reform de « parti de centre-droite », Lowe s’adonne à une surenchère en matière de mesures sévères. Il se dit en faveur d’une interdiction du port de la burqa en public et d’expulsions en masse d’immigrés clandestins. Après la tentative de décapitation par un Soudanais sur un citoyen de Belfast, M. Lowe a annoncé que Restore légaliserait la peine de mort pour les migrants assassins. Si Farage accuse les Conservateurs de n’avoir rien fait contre l’immigration de masse quand ils étaient au pouvoir, Lowe accuse Farage d’avoir accueilli d’anciens ministres conservateurs dans son équipe. Celle de Lowe est composée largement d’anciens membres de Reform. Lowe a remplacé Farage comme coqueluche britannique de la droite populiste américaine. En plus de la bénédiction de Musk, il a été interviewé par Tucker Carlson.
Pourtant, M. Lowe finira par devoir faire face au même dilemme que M. Farage : parmi les militants du parti, il y a ceux qui, inspirés par la surenchère générale, postent des commentaires ouvertement racistes – commentaires que M. Lowe sera tôt ou tard obligé de répudier avec leurs auteurs. Entretemps, Restore montre qu’il peut, dans certaines circonstances, gêner Reform. Lors des élections locales en mai, les candidats affiliés à Restore dans le fief politique de Lowe, la ville de Great Yarmouth, ont battu les candidats de Reform. A Makerfield, Restore est en train de diviser le vote de la droite populiste en rendant une victoire de Reform peu probable. Selon les derniers sondages, Burnham est à 46%, le candidat de Reform à 41% et celle de Restore à 7%. Le candidat de Reform, Rob Kenyon, est un plombier local. Ses adversaires politiques et les médias se sont focalisés sur d’anciens posts qu’on accuse d’être sexistes ou complotistes. Kenyon aurait bien besoin des 7% d’intentions de vote accaparés par Restore. Pour Reform, un échec à Makerfield, qui s’ajouterait à celui de Gorton en février, pourrait briser l’élan du parti. Certains analystes définissent Restore comme une opération de revanche contre Farage plutôt qu’un véritable parti politique. Si c’est le cas, cette opération connait pour le moment un certain succès.
C’est ainsi qu’au Royaume Uni tous les yeux sont rivés sur Makerfield, malgré le fait que deux autres élections intermédiaires ont lieu en même temps en Écosse. En faisant un mauvais jeu de mots en anglais, on pourrait dire que cette élection pourrait « make or unmake » – « faire ou défaire » – des carrières politiques. Mais lesquelles ? Causeur vous donnera la réponse vendredi !
Dis-moi à quoi tu joues, je te dirai qui tu es. Le rugby est célébré par la vieille France avec énergie mais civilité ; le football, lui, charrie de façon prévisible destructions et violences allant parfois jusqu’à la mort. La fracture est totale. Et c’est un Anglais qui le dit.
« Le football est un sport de gentlemen pratiqué par des voyous, et le rugby un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. » Cette vieille maxime anglaise résume bien l’obsession de mes concitoyens britanniques pour les classes sociales. Au Royaume-Uni, les élites envoient leurs enfants étudier dans des institutions privées où ils pratiquent le ballon ovale tandis que les prolétaires jouent au ballon rond dans les écoles publiques. Les fans de football raillent le rugby en le qualifiant de sport pour « petits bourgeois », et les supporters de rugby se moquent du football en l’appelant « Kev-ball » – Kevin étant un prénom qu’aucun parent de la bonne société ne donnerait à son fils.
Le capitaine du XV d’Angleterre s’appelle Maro Itoje. Il est né à Londres de parents nigérians et a fait ses études au pensionnat de Harrow, qui est à peu près ce qu’il y a de plus chic. La star de l’équipe d’Angleterre de football est Bukayo Saka. Il est également né à Londres de parents nigérians, mais a fait ses études dans une école publique locale. Itoje est la coqueluche des classes diplômées, Saka est un héros de la classe ouvrière. C’est ainsi que fonctionne le sport anglais.
En France, il y a également une séparation sociale entre le football et le rugby, sauf que, contrairement à ce qui se passe dans mon pays, elle est en train d’être récupérée à des fins politiques. Car ces deux sports sont carrément devenus un champ de bataille entre ceux qui cherchent à bâtir ce qu’on appelle à présent la « Nouvelle France » et ceux qui souhaitent défendre pour ainsi dire la « Vieille France ».
Exception française
Nous autres Britanniques sommes tout autant en colère, désabusés et divisés que les Français, seulement à ce jour, aucun de nos hommes politiques n’a exposé sa vision d’une « Nouvelle Angleterre ». Alors que de ce côté de la Manche, la « Nouvelle France » est désormais le gimmick de Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Élu maire LFI de Seine-Saint-Denis en mars, Bally Bagayoko a récemment précisé ce qu’il entendait par ce terme : « La Nouvelle France, ce sont les enfants de la République et les héritiers de l’immigration. » Ces derniers incarneraient selon lui aujourd’hui « cette fierté qu’est la France, qu’on applaudit sur les terrains de foot mais qu’on a plus de mal à pouvoir imaginer dans des lieux de pouvoir comme la mairie d’une ville ».
Bagayoko n’a cité aucun nom, mais il pensait sans doute à Ousmane Dembélé, Marcus Thuram et Kylian Mbappé, stars de l’équipe de France de football qui espère remporter la Coupe du monde en juillet. Dans ce trio, seul Dembélé joue dans un club en France. Thuram est à l’Inter Milan et Mbappé au Real Madrid. Cela n’a toutefois pas empêché ces deux-là de faire des déclarations politiques lors des législatives de 2024, exhortant le public à ne pas voter pour le Rassemblement national. En mai, Mbappé est revenu à la charge dans une interview accordée à Vanity Fair, affirmant qu’il avait le droit, en tant que « citoyen », de s’élever contre le RN : « je sais […] quelles conséquences cela peut avoir pour mon pays lorsque des gens comme eux arrivent aux commandes ». Marine Le Pen s’est fendue d’une riposte cinglante : « Quand il dit qu’on ne va pas gagner les élections, ça me rassure car il est parti du PSG au Real Madrid en disant que c’était pour gagner la Ligue des champions, entre-temps le PSG a gagné la Ligue des champions. Qu’il continue à dire qu’on ne va pas gagner les élections, ça me va bien. »
Toujours dans la même interview, Mbappé conteste l’idée « selon laquelle un footballeur devrait se contenter de jouer et de se taire ». Il a raison. Une star du sport a le droit d’exprimer son opinion. Le problème est que Mbappé fait preuve de sélectivité. Il se permet de dénoncer le RN et la mort de Nahel, ce « petit ange » voleur de voitures abattu par la police à Nanterre en 2023. En revanche, il reste silencieux au sujet des Insoumis, malgré leurs provocations de ces dernières années et le fait que, selon un sondage de l’IFOP réalisé en 2024, 92 % des juifs français tiennent le parti pour responsable de la montée alarmante de l’antisémitisme.
Il n’y a jamais de rixes dans les tribunes lors des matchs de rugby. Et les grandes stars du ballon ovale gardent leurs opinions politiques pour elles.
Mbappé n’a fait aucune déclaration publique quand un supporter du PSG (son ancien club), Elias, 14 ans, a été assassiné le 24 janvier 2025 pour son téléphone par deux jeunes voyous alors qu’il sortait d’un entraînement de football à Paris.
Deux idées de la diversité
Sur le plan sportif, le capitaine des Bleus est la mascotte de la Nouvelle France. Il a grandi à Bondy, à quelques kilomètres seulement de la mairie de Seine-Saint-Denis, où Bagayoko refuse désormais d’accrocher le portrait du président français. Si Bagayoko a au moins le mérite de se lever quand retentit La Marseillaise et de l’entonner, d’autres élus de LFI et certains membres de l’équipe de France de football s’abstiennent de chanter leur hymne national. Cette tendance a été particulièrement remarquée lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, où la plupart des joueurs tricolores sont restés muets pendant l’hymne. Ce silence a embarrassé jusqu’aux correspondants de France Info car, ont-ils alors déploré, il « fait avant tout les affaires des extrémistes ». Avant d’ajouter : « Dans les autres sports comme au rugby, que les joueurs soient issus des minorités visibles ou non, tout le monde est à l’unisson. »
Le XV de France n’est pas moins riche en diversité que les Bleus. Parmi les joueurs sélectionnés pour la dernière Coupe du monde de rugby en 2023 figuraient Peato Mauvaka, Sipili Falatea, Yoram Moefana et Romain Taofifénua, tous trois originaires de Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna ; Uini Atonio, né de parents samoans ; Paul Willemse, un Sud-Africain ; Sekou Macalou, d’origine malienne ; et Cameron Woki, fils de parents congolais qui, comme Mbappé, a grandi à Bondy.
Les 30 clubs qui composent les deux premières divisions du rugby professionnel français (le Top 14 et la Pro D2) sont tout aussi multiethniques. Toutefois, c’est moins vrai au niveau amateur, comme l’a récemment dénoncé Thomas Portes, député LFI de la 3e circonscription de Seine-Saint-Denis. Portes, qui a grandi à Agen, ville hautement rugbystique, a déclaré dans une interview en avril : « J’ai joué très jeune au rugby et il n’y avait quasiment que des Blancs. Il y avait juste à aller voir le club de football de la même ville pour voir plus de mixité. » Selon lui, « plus tu descends dans les divisions inférieures, plus les propos racistes sont exacerbés ». Il y a vingt ans, j’ai joué deux saisons dans un club de rugby du Languedoc et je peux confirmer que, pour paraphraser Portes, l’équipe était presque exclusivement blanche. Elle était d’ailleurs, soit dit en passant, beaucoup plus populaire que le rugby auquel j’avais joué en Angleterre. Là-bas, je côtoyais des médecins, des dentistes, des avocats et des hommes d’affaires ; en France, mes coéquipiers étaient des chauffeurs routiers, des ouvriers agricoles, des électriciens et des maçons. Quelques années plus tard, quand j’ai déménagé dans la banlieue sud de Paris, j’allais parfois encourager l’équipe de foot locale. Les joueurs de cette équipe et leurs adversaires étaient presque exclusivement non blancs. Certes, ces dernières années, on a recensé un petit nombre d’incidents racistes dans le rugby amateur à l’encontre de joueurs d’origine africaine ; mais au cours de la même période, une quantité à peu près comparable d’actes de racisme antiblanc a été déplorée dans le football amateur.
Dans la même interview, Portes est revenu sur la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de rugby 2023, organisée par la France. Ce spectacle, qui mettait en vedette Jean Dujardin, est devenu une plaie ouverte pour la gauche. Portes l’a ainsi qualifiée de « catastrophe » avec ces « mecs gaillards, solides, masculinistes » arborant « la baguette de pain, le marcel et la moustache ». Le lendemain de la cérémonie, Libération a même titré : « Allez la Rance », fustigeant le spectacle d’une « carte postale sépia d’une France qui sent la naphtaline ».
Dujardin lui-même a été choqué par tant de haine. « La France rance ? » a-t-il rétorqué dans un post sur les réseaux sociaux. « Une cérémonie d’ouverture est toujours la présentation au reste du monde du pays où se déroule l’événement fêté. Nous sommes effectivement aussi le pays du béret, de la gastronomie, de la culture, de l’éducation, n’en déplaise à certains. » Le but, selon lui, était de « célébrer notre pays, notre savoir-faire et l’histoire du rugby ».
Bien sûr, certains politiques ont applaudi la cérémonie et la prestation de l’équipe de France qui a battu la Nouvelle-Zélande lors du premier match. S’adressant aux fidèles de son parti à Gréoux-les-Bains la semaine suivante, Éric Zemmour s’est par exemple exclamé : « Quel match, quel style et quelle cérémonie d’ouverture ! » Le chef de Reconquête ! s’est montré moins enthousiaste à l’égard de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, qui selon lui, était trop « woke » et représentait « un spectacle politique jusqu’au bout des ongles fluorescents des drag-queens ». Ces deux cérémonies d’ouverture n’auraient pas pu être plus différentes. La première, organisée pour le rugby, mettait en avant la « Vieille France », tandis que la seconde, pour les JO, était une publicité pour la « Nouvelle France », sa diversité et son indifférence, voire son mépris à l’égard des traditions et de l’histoire du pays.
Deux pays en un
C’est ainsi que, ces dernières années, le rugby est devenu de plus en plus un symbole fédérateur pour la France traditionnelle. Le nombre de joueurs licenciés est passé de 280 000 en 2019 à 360 000 en 2026, et cette saison a enregistré une affluence record pour le Top 14 et la Pro D2. En 2025, le match France-Écosse du Tournoi des six nations a été le programme de télévision le plus regardé avec 9,8 millions de téléspectateurs, soit un million de plus que le nombre de ceux qui ont regardé la même année le PSG battre l’Inter Milan pour remporter la Ligue des champions. D’ailleurs, il n’y a jamais de rixes dans les tribunes lors des matchs de rugby. Et les grandes stars du ballon ovale gardent leurs opinions politiques pour elles.
Pendant ce temps, l’image du football ne cesse de se dégrader. Avec toujours plus de violence sur les terrains. En mai, lors d’un match à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), un garçon de 9 ans a ainsi été frappé à coups de pied par cinq garçons de l’équipe adverse jusqu’à perdre connaissance. Et bien sûr, il y a des violences en dehors du terrain. Après les grands matchs européens du PSG, Paris ressemble de plus en plus à une zone de guerre. Le 1er juin 2025, après la victoire en finale contre l’Inter Milan, un jeune de 20 ans, qui paradait à vive allure sur son scooter dans les rues de la capitale, est mort en se crashant dans une voiture, 18 membres des forces de l’ordre ont été blessés, ainsi que sept sapeurs-pompiers et 192 manifestants. En outre, on a décompté 692 incendies dont 264 véhicules.
Cette année encore, les supporters se sont à nouveau déchaînés après la victoire de leur équipe contre le Bayern Munich. « Je condamne fermement ces débordements qui deviennent malheureusement habituels les soirs de victoires du PSG, a déclaré Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur. On ne s’habitue pas à cela. » Sauf qu’en réalité, on s’y habitue. Parmi les nombreux actes de vandalisme survenus à l’issue du match aller, l’un est particulièrement symbolique : le saccage d’une exposition photographique sur la place de la Concorde ; elle était signée Yann Arthus-Bertrand et célébrait le thème « Vivre ensemble ». Mais la France ne vit plus ensemble. C’est deux pays en un. C’est la vieille France et la nouvelle France, et si le rugby est le sport de la première, la seconde adore le football.
Dans son livre de 1993, Voyous et Gentlemen, l’historien Jean Lacouture écrivait : « Pour nous, Méridionaux, le rugby n’est pas seulement un ensemble de règles. C’est aussi un opéra de gestes (et de mots), un certain art de vivre, une certaine courbe et couleur du paysage, un goût de cèpes, de confits d’oie et de palombes. »Libération qualifierait sans doute cette vision de « rance », mais pour les fans de rugby, c’est une source de fierté farouche. Tout le monde est le bienvenu dans ce sport, quels que soient son sexe, sa religion ou sa couleur de peau. À condition de ne pas avoir honte de son pays, de ses coutumes et de sa cuisine. Bon sang, les rugbymen français ont même accueilli un Rosbif comme moi.
Après les cours d’Éducation physique et sportive, voici les cours d’Éducation à la vie affective et relationnelle (EVAR)! En gestation depuis trois ans, cette discipline s’étale sur trois séances annuelles à chaque niveau de la maternelle au CM2. Pour Didier Lemaire, cette dernière innovation pédagogiste ne parvient pas à cacher la chute du niveau scolaire, ni l’accroissement des inégalités.
La mission de l’école publique, dans une démocratie, est simple : instruire pour permettre à chacun de s’émanciper de ses origines, en devenant capable de partager un langage commun et un socle de références, d’accéder au savoir et de se doter d’un jugement autonome. Le rôle de l’École devrait donc, en principe, consister à préparer chacun à devenir un individu singulier et un citoyen.
Cependant, l’École prétend aujourd’hui avoir autre chose à faire que d’apprendre aux élèves à lire, à écrire, à compter et à s’élever vers le savoir. Elle a pour ambition, depuis le 6 février 2025, d’aider les élèves à prendre soin de leur bien-être corporel, affectif, social et moral. Ni plus ni moins. Elle « apprend aux enfants de la maternelle au CM2 à :
Se connaître, vivre et grandir avec leur corps
Rencontrer les autres et construire des relations épanouissantes
Trouver sa place dans la société
Se sentir libre et responsable »
L’EVAR (« Éducation à la vie affective et relationnelle »), programme d’éducation prétendument « scientifique », comme au bon vieux temps des régimes chargés du bonheur des peuples, serait risible s’il ne s’inscrivait dans le contexte d’un déclin des performances scolaires et d’un accroissement des inégalités, l’école ne bénéficiant quasiment qu’aux élites intellectuelles. Après « l’égalité des chances », tombée en désuétude, les privilégiés devaient trouver un autre mensonge pour couvrir, comme on dit dans leur jargon, leur « domination ». Quoi de plus étourdissant que des buts aussi nobles et moraux ?
La police des bonnes moeurs
Une capsule vidéo en ligne de l’académie de Montpellier, validée par l’Inspectrice Référente pédagogique pour une École Promotrice de Santé de l’académie de Montpellier, qui se veut rassurante, décline ce programme aux familles. Elle s’adresse, plus particulièrement, à celles d’élèves allophones :
« Et si l’école, alliée des parents, apprenait aux enfants, de la maternelle au CM2,à se connaître, vivre et grandir avec leur corps. Les enfants apprendraient à se connaître pour mieux se protéger. Les enfants apprendraient à identifier leurs émotions et leurs sensations, à se faire des amis, à rencontrer de nouvelles personnes. Les enfants apprendraient à dire « non », à accepter un « non ». Les enfants apprendraient à demander de l’aide à une personne de confiance. Les enfants apprendraient à nommer leurs sentiments envers les autres, à trouver leur place à l’école et partout dans le monde. Les enfants apprendraient l’égalité entre les filles et les garçons. Les enfants apprendraient à découvrir leurs différences et leurs ressemblances (sic)… »
Mantras
Le verbe « apprendre » est ici employé en perdant son sens premier, acquérir une connaissance, pour signifier faire l’expérience d’une chose qui s’impose comme une évidence. Cette confusion sémantique recouvre une confusion des missions de l’École : non plus acquérir des savoirs et des savoir-faire mais admettre des normes et des usages. Le remplacement du mot « élève » par celui d’« enfant » renforce cette idée d’une institution dont la fonction ne serait plus essentiellement d’instruire mais de veiller sur le sort et la moralité de ses enfants, comme si c’était les siens. Quant à l’usage du conditionnel, il revêt ces buts vertueux, d’une aspiration vers l’idéal.
N’était le caractère débilitant de ce mantra propre à éveiller l’hébétude, le visuel accompagnant ce document présente le voile islamique, portées par des petites filles souriantes, comme un vêtement comme un autre. Le mal serait sans doute d’y voir autre chose qu’une manifestation louable d’« inclusion » de la « diversité » (expurgée d’enfants juifs, faut-il le remarquer). Rêvons un peu ! À l’heure où la communauté nationale subit les coups de boutoirs de l’entrisme islamiste et des obsessions identitaires, un ministre de l’Éducation nationale, qui aurait à cœur de défendre l’intérêt général, au lieu de se contenter de gérer les affaires courantes, refermerait immédiatement cette boîte de Pandore et remettrait l’École en ordre de marche, avant qu’il ne soit trop tard.
Alors que de nombreux Palais de justice en sont à devoir organiser des journées « portes ouvertes » pour calmer la colère populaire après l’affaire Lyhanna, la presse rapporte l’existente d’un nouveau signalement de l’Aide sociale à l’enfance visant Jérôme Barella en date du 12 mars, après des accusations de gestes déplacés formulées par une adolescente placée. Entendue seulement après la mort de Lyhanna, la jeune fille de 11 ans a porté plainte. L’explication avancée par la procureure d’Auch concernant ce nouveau raté, un « problème de boîte de réception », résume à elle seule la crise des institutions qui ne découvrent leurs failles qu’au moment d’une tragédie.
Les désastres et les tragédies réveillent les politiques que la normalité indiffère. Le quotidien des institutions, notamment régaliennes, se déroule et personne ne prend la peine, sans y être sollicité par des catastrophes ou par la survenue de crises parfois d’une intensité exceptionnelle comme celle de Lyhanna, d’examiner à froid ce qu’il vaut, s’il ne serait pas porteur de menaces ou d’inquiétudes pour l’avenir. Puis, soudain, survient un séisme qui ne démontre pas que tout allait bien avant, mais qui oblige à regarder ce qu’on aurait continué à ne pas voir. Parce qu’il est essentiel, pour justifier ses impuissances, de présumer que la normalité des services publics est acceptable et de bonne facture, et qu’on peut tranquillement attendre la suite – qui sera la brutale résurgence, dans le réel, de forces de décomposition et de délitement – pour se mobiliser.
Déplorable lenteur
À moins d’un miracle démocratique, sans jouer la politique du pire, on va réclamer la démission du garde des Sceaux ; le Premier ministre va écouter et tenter de faire une synthèse molle entre des revendications maximalistes et des propositions plus modérées et pragmatiques ; les oppositions en profiteront pour dénoncer et lancer des idées plus radicales les unes que les autres ; et, le 22 juin, les rapports d’inspection seront remis aux ministres concernés. Quelle lenteur ! On a l’impression que l’urgence est une notion, un rythme totalement étrangers au monde du contrôle, comme si l’obligation d’aller très vite avait pour conséquence paradoxale une triste et déplorable lenteur !
Si les conclusions des rapporteurs mettent clairement en cause des responsables, où qu’ils se trouvent, on verra si, pour une fois, on ira jusqu’à les sanctionner. Et, j’en suis persuadé, le grand manteau d’une noble routine recouvrira tout. Et les espérances trop légèrement satisfaites causeront, lors de la prochaine révélation d’un réel gangrené jusqu’à l’os, des amertumes et des aigreurs encore plus vives. Parce qu’on focalise sur l’horreur sombre de Lyhanna alors que rien ne doit être oublié de ce qui malmène la justice au quotidien, la rend parfois injuste, incompréhensible, répétitive et lui permet de s’abandonner à des têtes de chapitre alors que c’est le livre tout entier qui est le problème.
Mots-valises lénifiants
Les perroquets sont en pleine action. Des transgressions qu’on n’arrive pas à maîtriser et qui nous dépassent ? Vite, un Parquet spécialisé ! On aura tellement de parquets spécialisés qu’on n’aura plus de Justice en général. On disposera aussi du charme lénifiant des mots-valises : « crise systémique », « échec collectif » ! On est noyé dans une abstraction reposante ! À Lectoure, un restaurateur qui n’en pouvait plus a affiché l’identité et le visage de son cambrioleur, condamné à plusieurs reprises. Il a été interpellé à Agen. Mais on trouvera bien quelque chose à reprocher à la victime !
Il n’y a pas que Lyhanna. Elle est la monstruosité qui cache mille imperfections, retards, défaillances et faiblesses. La France tout entière se rappelle sans cesse à notre bon souvenir sur le plan de la sécurité et de la justice : « Mais j’existe ! » L’impuissance est doublement traumatisante : parce qu’elle existe et parce qu’elle demeurera. Faute de vrais combattants.
L’intellectuelle, également enseignante dans le secondaire, est mise en cause par le rectorat de Versailles pour des propos qu’elle a tenus il y a deux ans à l’antenne de RMC sur des gens du voyage. Or l’affaire a déjà fait l’objet d’un traitement judiciaire.
Selon nos informations, l’essayiste Barbara Lefebvre, qui, en parallèle de ses activités dans l’édition et les médias, occupe un poste de professeur d’histoire-géographie dans un collège public d’Ile-de-France, va comparaître le 30 juin prochain devant une commission disciplinaire du rectorat de Versailles. Alors qu’elle a toujours été très bien notée par ses inspecteurs, l’enseignante risque de se voir notifier ce jour-là par l’instance composée pour moitié de représentants de l’administration et pour l’autre moitié de représentants du personnel, d’une rétrogradation, d’une suspension temporaire de traitement ou d’une révocation de l’Education nationale.
Être grande gueule, pas un crime
Mais qu’a-t-elle donc fait pour encourir des sanctions aussi sévères ? A-t-elle tenu des propos répréhensibles en classe ? Nullement. A-t-elle offensé ou agressé un élève, un parent d’élève, un collègue ? Pas davantage. A-t-elle provoqué le scandale au sein de son établissement, été exagérément absente, mis quiconque en danger ? Que nenni.
L’Académie de Versailles lui reproche deux faits qui n’ont aucun rapport avec son métier d’enseignante : d’une part ne pas avoir demandé au rectorat la permission de collaborer à l’émission de débats « Les Grandes Gueules » sur RMC, où elle intervient comme chroniqueuse depuis 2019; d’autre part avoir commis un dérapage verbal à l’antenne de cette émission le 8 avril 2024 en déclarant, alors qu’elle était interrogée au sujet de l’agression, deux jours plus tôt dans un hôpital vendéen, d’un brancardier grièvement blessé par des personnes appartenant à la communauté des gens du voyage, que celles-ci ne possédaient pas « les codes d’une société civilisée ».
L’Education nationale a-t-elle le droit de régenter la prise de parole radiophonique de ses personnels ? Quand, sur les ondes, un enseignant exprime des opinions « personnelles et originales » sur des « questions de société » ou des « sujets d’actualité », ce qui est bien évidemment le cas de Barbara Lefebvre, la jurisprudence européenne et française (dont celle du conseil de déontologie de l’Education nationale) est claire : l’exercice, qui s’apparente à une « œuvre de l’esprit », est protégé, au même titre que les tribunes de presse et les parutions de livres, par les lois sur la liberté d’expression.
A l’instar des autres enseignants (notamment Fatima Ait-Bounoua, Benjamin Amar et Jean-Loup Bonnamy) que l’on peut entendre sur RMC, Barbara Lefebvre n’a donc jamais sollicité une « autorisation de cumul », formalité réservée aux fonctionnaires ayant une activité lucrative extérieure à leur administration d’origine, sauf justement les « œuvres de l’esprit ». Il serait du reste intéressant de savoir si les enseignants qui collaborent aux programmes du service public audiovisuel se soumettent à ce type de démarche administrative au parfum de censure.
Double peine
C’est donc en réalité un procès politique qui se prépare au rectorat de Versailles. Car on voit mal au nom de quoi l’Éducation nationale serait fondée à juger des propos – aussi choquants soient-ils – qui ont été tenus en dehors de tout contexte et de tout objet académiques. D’autant qu’en l’espèce, la sortie litigieuse sur les gens du voyage a été dûment poursuivie en justice. Le 15 avril, elle a valu à son auteur (qui a fait appel de la décision) d’être condamnée par la 17ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris à une amende 1000 euros pour injure publique. En cherchant à pénaliser davantage l’enseignante en vertu du très élastique « devoir de réserve », principe forcément sujet à interprétation, le rectorat de Versailles réinvente la double peine.
Nous avons eu accès au dossier d’accusation constitué par le rectorat contre Barbara Lefebvre. Tentant de démontrer que le récent procès de l’enseignante serait préjudiciable à la réputation de l’Education nationale, le document recense toute une série de réactions outrées sur les réseaux sociaux. La preuve par la fange… Parmi les pièces produites: un tweet en date du 15 avril, signé par Danièle Obono et parfaitement diffamatoire puisque la député LFI y affirme que « l’empire Bolloré est directement concerné » par cette histoire. Or RMC n’appartient pas à l’homme d’affaires breton, mais à la famille Saadé, propriétaires de la compagnie maritime CMA-GGM.
Tant qu’à se soucier de la réputation de l’Éducation nationale, qu’une question soit ici permise : n’est-il pas de très mauvaise publicité, surtout quand on est une institution passant déjà pour un bastion partisan, de manifester de déplorables pulsions liberticides, de reprendre mot pour mot et à son compte des éléments de langage directement fabriqués par l’extrême gauche – fake news inclus – et de s’en prendre à l’une des rares enseignantes médiatiques de notre pays ayant des idées conservatrices ?
PS : Malgré nos messages répétés auprès de son service de presse, le rectorat de Versailles n’a pas répondu à nos demandes de clarification.
Près de trente ans après avoir ramené la Coupe du monde, le footballeur Lilian Thuram s’est reconverti dans l’antiracisme antiblanc à plein temps. Retour sur un parcours étonnant.
Alors que la France va disputer la Coupe du monde de foot et espère remporter un troisième titre (après ceux de 1998 et 2018), c’est le moment de rendre hommage à un joueur qui a ouvert la voie à ces succès : en 1998, en demi-finale, alors que la France est malmenée et menée 1 à 0 par la Croatie, un homme, touché par la grâce, marque deux buts et qualifie son équipe. Son nom est Thuram, Lilian Thuram. En finale, deux coups de boule de Zidane (cette fois dans un ballon pour marquer des buts) et un coup de patte de Manu Petit infligent un cinglant 3-0 au Brésil. La France Black-Blanc-Beur, célébrée par Chirac, est championne du monde pour la première fois !
Un quart de siècle a passé. Et Thuram a beaucoup changé. Lui regarde un passé plus lointain qui peut remonter à des millions d’années. Dans Mes étoiles noires (livre publié en 2010), il estime que les ossements de la « doyenne » du monde, Lucy (3,2 millions d’années), ayant été retrouvés en Éthiopie, l’Afrique est le berceau de l’humanité. Qu’Adam et Ève aillent se rhabiller. Depuis il joue sur le terrain du racisme. Lors des dernières élections municipales, il apporte son soutien au nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qu’il estime victime de négrophobie et du narcissisme blanc ; mi-mai il en remet une couche, lors d’un forum sur la décolonisation à Istanbul, où il dénonce encore et toujours le racisme lié à « l’idéologie du suprémacisme blanc ».
Mais quelle mouche a piqué le héros de France-Croatie de 1998 ? Depuis qu’il a arrêté sa carrière et chaussé des lunettes, il voit le mâle (blanc) partout… Peut-être a-t-il été frustré de ne pas entrer au musée Grévin, où des Platini et Zidane ont eu droit à leur statue de cire ? Pourtant, Lilian est entré au musée de l’Homme. Lors de l’exposition en 2007-2009 « La saga de l’Homme », un moulage en 3D de son crâne a été exposé, aux côtés des crânes de l’homme de Cro-Magnon et de René Descartes, comme « symbole pour aborder le thème de l’unité de l’espèce humaine dans le temps et l’espace ». Aujourd’hui ce symbole n’est plus exposé. Aurait-on volé le crâne de Thuram ? Non pas, il est conservé à la cave, dans les réserves du musée. Les mauvaises langues disent que la tête de l’ex-joueur ayant gonflé, les dimensions du moulage ne sont plus fidèles. Étrange, en général, avec un footballeur prétentieux, ce sont les chevilles qui enflent.
Dans sa Lettre à Clara, Robert Ménard brise le silence qui le sépare de sa fille, jeune révoltée de gauche. Par amour pour elle, pour la comprendre et être compris à son tour, il délaisse la provocation au profit de la volonté de convaincre.
Robert Ménard a changé. Certes, il n’a pas perdu de son franc-parler, ni son goût pour ce qu’il appelle encore « les gros mots ». Il conserve sa saine indifférence aux leçons de maintien idéologiques prodiguées par les gardes-chiourmes médiatiques. Il n’est pas revenu au gauchisme bon teint de sa prime jeunesse. Pour l’essentiel, ses idées sont restées les mêmes, même s’il admet quelques aggiornamentos par-ci, par-là, par exemple quand il se demande s’il devrait accepter de célébrer des mariages homosexuels, mission qu’il préférait jusque-là déléguer à ses adjoints.
Le changement est à la fois plus subtil et plus profond. On dirait qu’il a épuisé les joies de la provocation. Pas par couardise. Parce qu’il désire ardemment être compris de ses contradicteurs, et parce qu’il veut les comprendre. Bien sûr le réel est passé par là. Dans le monde d’un maire, les êtres humains ne sont pas des archétypes ou des caricatures, les mères voilées demandent des Pierre dans la classe de leurs gosses. Cependant, cette mutation a d’abord un nom propre: Clara, 24 ans, son enfant chérie. Le plus beau cadeau que lui ait fait son épouse Emmanuelle. Et sa première opposante.
Parler sans éclats de voix
Clara est une jeune femme de sa génération. Un peu mélenchoniste sur les bords. Révoltée par toutes les injustices. Inquiète pour la planète. Elle pense qu’Israël est un État génocidaire et aussi sans doute que Bolloré est fasciste. Elle souffre quand ses copains traitent son père de raciste – elle sait bien que ce n’est pas vrai. Sinon entamerait-il son troisième mandat dans une ville qui compte tant de familles immigrées ? Et lui se désole de voir que, parfois, elle se trompe d’amis ou cède à ce qu’il tient pour des lubies extrêmes gauchistes. Au fil des ans, le dialogue est devenu impossible. À la table des Ménard, comme à beaucoup d’autres, on parle de moins en moins politique.
Dessin colorisé de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. Jadis, on cassait les assiettes ; aujourd’hui, on ne dîne plus ensemble. D.R.
C’est parce qu’il n’accepte pas cette défaite de la pensée et de l’amour que Robert Ménard a choisi d’écrire à Clara. Pour lui « parler sans éclats de voix ». Pour lui prouver que, s’il assume clairement d’être un homme de droite, il n’est pas un facho. Et pour la comprendre, car il l’écoute en lui écrivant. Un père ne cloue pas le bec de sa fille par une de ces formules-chocs qui font éructer le bobo. Avec Clara, Ménard a découvert qu’il y avait des façons plus ou moins audibles d’exposer ses arguments et plus encore, appris à envisager que l’autre ait des raisons et même parfois raison.
Ménard observe qu’à l’échelle du pays, il n’y a plus de table commune où on s’engueule. Il n’y a même pas d’assiettes cassées comme dans le dessin de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus. On ne parle plus qu’entre gens du même camp, chacun dans sa bulle cognitive. Il aimerait que le débat public ressemble à son dialogue difficile, parfois heurté, mais infiniment heureux avec sa fille. Il s’est même mis à lire les pages « environnement » dans les journaux. Et ça, c’est une vraie preuve d’amour.
Robert Ménard, Lettre à Clara, Éditions Télémaque, 2026, 106 pages.
Toute la vie sociale, administrative et politique est orientée par une idéologie déresponsabilisante aux effets délétères. Changeons de paradigme et responsabilisons tout le monde. Ce qui semble impossible deviendra possible – non par magie, mais par une politique des incitations et une exigence de résultats
Dans la plupart des sociétés prémodernes (surtout claniques), la responsabilité d’un individu semble accablante, puisque celui-ci peut être condamné pour des actes qu’il n’a pas commis lui-même, mais qu’un membre de sa famille, de son ascendance, de sa communauté ou de son village a commis. L’avènement de la modernité économique, politique et juridique change cette conception : désormais, l’individu n’a à répondre que de ses propres actes (éventuellement ceux de ses enfants) – la responsabilité et le droit sont individualisés.
Le bateau coule, mais personne n’est responsable…
A partir des années 1960-1970 aux Etats-Unis, puis dans le reste de l’Occident, la contraction tendancielle de la responsabilité s’est accélérée[1]. N’est-ce pas le grand apport des sciences humaines que de montrer les multiples déterminismes et conditionnements qui nous traversent ? Chacun de nous pense et agit dans le cadre de son époque, de sa culture, de sa classe sociale, de son sexe… et la liste ne cesse de s’allonger, puisque les orientations sexuelles, les genres, les « races » et finalement l’ensemble de nos « identités » sont monopolisées pour rendre compte de nos faits et gestes.
Il est bon d’être scientifiquement « à jour » et il est même passionnant de se voir expliquer les rouages de nos gènes, hormones, neurones et autres déterminismes socioculturels. Par ailleurs, une bonne politique doit se fonder sur une information correcte et des connaissances corroborées (on attend d’un ministre de l’Economie qu’il comprenne les mécanismes économiques, par exemple). Mais la science n’est pas une politique ; connaître et agir relèvent de deux logiques distinctes. Si l’on transpose brutalement les connaissances savantes dans l’action gouvernementale, législative et juridique, on obtient une métaphysique du déterminisme qui déresponsabilise tout le monde.
Il n’y a plus de délinquants, mais des victimes de la pauvreté, de l’exclusion ou du racisme ; il n’y a plus d’élèves perturbateurs, mais des jeunes souffrants de troubles de l’attention et du comportement ; il n’y a plus de parents défaillants, mais de pauvres gens débordés par la situation ; il n’y a plus de fraude fiscale, mais des phobiques administratifs (ah, non, là, ça ne marche pas) ; il n’y a plus de piètres administrateurs, mais de scrupuleux fonctionnaires appliquant des procédures ; et finalement, nous avons de fantastiques gouvernants, qui sont simplement empêchés par les coups du sort, cadrés par des normes juridiques et limités par des fatalités démographiques ou géopolitiques.
Moyennant quoi la délinquance atteint des seuils préoccupants, l’Ecole publique s’effondre, la bureaucratie étouffe le dynamisme économique et toute la classe politique est discréditée, mais ce n’est la faute de personne. Une grande chaîne causale, hélas !, aboutit à la dégradation du lien social, à la faillite du système scolaire, à une immigration massive, à un déficit commercial préoccupant, à une dette publique insoutenable et à l’impotence politique. La France va mourir, mais, croyez-le bien, nous avons fait tout ce qu’il était humainement possible pour la sauver et nous avons mis en œuvre toutes les mesures qui s’imposaient pour éviter ce drame.
Changement de perspective et philosophie de la responsabilité
Changeons de paradigme et inversons la perspective. Plutôt que de suivre pas à pas l’influx nerveux provoquant le mouvement d’une main qui, armée d’un couteau (lequel se trouvait là par des causes antérieures), s’abat sur un torse (lui aussi situé sur ces coordonnées GPS par la vertu d’une série causale) provoquant l’arrêt du cœur, et ainsi de suite, il faut partir de la fin et, pour ainsi dire, remonter le temps. La donnée fondamentale ne doit pas être le passé et les causes, mais le futur et les objectifs.
Dans Seul sur Mars[2], le spationaute ne se demande pas comment établir ses repas en fonction de sa faim : il calcule la quantité maximale de calories qu’il peut ingérer quotidiennement étant donné le temps qui lui faut tenir avant d’être ravitaillé. Son estomac a sans doute crié à « l’injustice sociale » mais, finalement, il a été sauvé comme les autres organes et l’organisme entier.
Nous ne voulons pas que la France meure – partons de là et remontons jusqu’à l’action présente. Il faut restaurer le « capital social », éponger la dette publique, équilibrer le système des retraites, encourager l’innovation industrielle, rétablir l’autorité et la transmission à l’Ecole, stimuler la recherche scientifique, endiguer la dégradation environnementale et restaurer la parole gouvernementale. Comment faire ? En appliquant un principe de responsabilité et d’efficience, d’où l’on pourrait certainement déduire ces actions : mettre les délinquants en prison, exclure des classes les perturbateurs, abroger les normes paralysantes, couper dans les dépenses jusqu’à l’équilibre des comptes publics et démissionner les administrateurs et gouvernants incapables. C’est douloureux ? Injuste ? Brutal ? Peut-être, en effet. Nous n’aurions pas besoin de ces remèdes de cheval si nos prédécesseurs avaient mené des politiques clairvoyantes.
Cessons d’allonger la liste des bonnes excuses à présenter aux générations futures dans l’espoir qu’elles nous pardonnent d’avoir dilapidé l’immense richesse civilisationnelle dont nous avons hérité. Raisonnons à la façon de Kant (une fois n’est pas coutume) : « Tu dois, donc tu peux ». Le pays doit vivre, donc mettons en œuvre des politiques ad hoc.
Les bonnes incitations font les bonnes politiques
Les déterminismes multiformes accepteront-ils de se plier à cette politique volontariste ? Mais oui ! Exactement comme pour n’importe quelle action individuelle. Si vous vous demandez par quel miracle vous aller bien pouvoir vous tirer du lit ce matin, vous y resterez encore un bon moment, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent ; mais si vous faites acte de volonté, alors vous êtes déjà levé et victorieux du déterminisme apparent comme on dissipe la fumée d’un geste de la main. Les chaînes causales empruntent alors d’autres voies, car se responsabiliser produit des effets psychologiques puissants. L’idée même que l’on peut faire quelque chose décuple le pouvoir d’action. Affirmer sa responsabilité libère.
L’impuissance politique n’est pas du déterminisme scientifique, mais de la feignantise et de la démagogie. Inversement, la puissance politique restaurée n’est pas adossée à une métaphysique du libre arbitre, mais à une philosophie de la responsabilité et une psychologie des incitations. Si vous dites à quelqu’un : « Il faudrait que tu travailles sur ce dossier pour essayer de surmonter tel problème », vous pouvez être sûr que le problème sera plus coriace que si vous dites : « Débrouille-toi pour obtenir tel résultat, avec telle récompense matérielle ou symbolique à la clé ». Rien de tel que la responsabilisation pour obtenir les résultats souhaités, et rien de tel que l’incitation à la responsabilité pour obtenir des comportements responsables.
En un mot, à la culture victimaire et à la « tentation de l’innocence »[3] il faut opposer un discours de ce type : « Chers compatriotes, vous avez probablement d’excellentes excuses à faire valoir pour vous dispenser de vos obligations et vous innocenter de vos méfaits – à en croire certaines études, en effet, vous êtes des victimes multiformes de la société, du colonialisme, du patriarcat, bref, du « système ». Que tout cela soit vrai ou faux ne nous importe plus guère à présent, car nous vous offrons de nouvelles incitations psychologiques qui rendront grand service à vous-même et à la société : vous serez désormais traité comme des adultes responsables et nous attendons de vous des résultats objectifs. Vous serez promus en cas de succès et déclassés en cas d’échec (avec discernement et intelligence des situations, bien entendu) ».
Comme par magie, nous verrons alors les pilleurs dissuadés, les perturbateurs inhibés, les fraudeurs démotivés, les paresseux remotivés, les talentueux récompensés et les grands hommes héroïsés. Tout rentrera dans l’ordre et ce qui semblait impossible deviendra possible.
Ni archaïsme, ni postmodernisme : pour un libéralisme classique
Paradoxalement, en même temps que notre société déresponsabilise les individus, elle les surresponsabilise à la façon des sociétés archaïques : la communautarisation de la société fait renaître une logique de responsabilité communautaire. Aux Etats-Unis d’abord et en Europe occidentale ensuite, les « Blancs » et les « hommes » sont de plus en plus comptables de ce que d’autres Blancs et d’autres hommes ont fait par le passé. Il en va de même des « boomeurs » ou encore des « riches » – voire des « juifs ». Les membres de ces entités collectives devraient payer pour leur groupe d’affiliation, même s’ils n’ont rien fait à titre personnel. Symétriquement, certaines communautés demandent « réparations » pour ce qu’ont subi leurs ancêtres supposés.
Le libéralisme classique est pris en tenaille entre une logique primitive et une logique postmoderne qui occultent l’une et l’autre la liberté individuelle. Entre responsabilisation collective et déresponsabilisation individuelle, où est la bonne mesure ? Pile au milieu, dans l’idée de responsabilité individuelle. Entre la justice holistique qui condamne des gens à raison de leurs « identités » et le laxisme judiciaire qui innocente tous azimuts, où est la bonne mesure ? Même réponse : dans la responsabilité individuelle.
Qu’est-ce qui est juste ? Question écrasante… Reconnaissons au moins ce qu’il ne l’est pas : une société qui puise dans ses richesses (capital culturel, social, économique et institutionnel) comme un rentier imprévoyant. La vraie « justice sociale » doit être redéfinie comme l’état d’une société garantissant sa pérennité et sa prospérité.
[1] François Azouvi situe le « bouleversement anthropologique » entre 1965 et 1975 (Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, Gallimard, 2024).
[2] Réalisé par Ridley Scott et sorti en 2015, avec Matt Damon dans le rôle principal.
[3] Pacal Bruckner, La Tentation de l’innocence, Grasset, 1995.
À partir de septembre 2026 et jusqu’en 2027, nous allons commémorer les deux cents ans de l’invention de la photographie par le Français Nicéphore Niépce. Ce sera l’occasion de revenir sur cet art à part entière, et de remettre à l’honneur ses principaux représentants. Le photographe japonais Daido Moriyama (né en 1938 près d’Osaka) est de ceux-là. La Fondation Henri Cartier-Bresson lui consacre en ce moment une exposition, d’où a été tiré un remarquable ouvrage, Lettres d’amour à la photographie, qui mêle images et textes de l’artiste. Pour Moriyama, la photo est une véritable « obsession ». Il ne se considère d’ailleurs pas comme un simple professionnel, pour qui faire de belles photos bien léchées serait le métier. Il se définit davantage comme un amateur. Il précise : « je suis vraiment un amateur, un photographe de l’ultra-personnel ». Cela détermine chez lui une exacte adéquation entre la vie et l’art. Il cultive l’un par rapport à l’autre, ne sépare jamais les deux. De là que son travail (les images et les écrits) comporte un accent de très grande subjectivité. N’est-ce pas ce qu’on demande d’abord à un artiste ?
Daidō Moriyama. DR.
De l’autre côté de l’image
Moriyama est clair sur son projet un peu fou : « Je voulais mener la photographie jusqu’à ses limites… » C’est pourquoi son travail en vient à interroger la photographie elle-même, et à la mettre en question. Il écrit qu’il a cherché à « aller de l’autre côté de l’image ». Peut-être est-ce là qu’il retrouvera son double, ou, plutôt, son jumeau mort lorsqu’ils avaient deux ans : « je suis moi-même alors sa re-copie », lâche-t-il. Car il faut se rendre à l’évidence : depuis Kierkegaard, et le voyage à Berlin de La Reprise, on connaît l’impossibilité définitive de la copie conforme. Le réel ne se répète pas. C’est pourtant ce que tente d’accomplir le photographe, par la magie de son petit appareil. Cet espoir d’une résurrection ne le quitte pas, là est la clef.
La clef est aussi à trouver dans le Point de vue du Gras, la première photo jamais réalisée, mise au point par Nicéphore Niépce en 1826 ou 1827. Moriyama éprouve une attirance irrépressible pour ce cliché mythique. Il lui consacre quelques pages remarquables. « Il est fasciné, indique la notice, par cette image originelle qui semble détenir toutes les réponses essentielles aux questions qu’il se pose sur le médium. » Moriyama précise, pour sa part : « chaque détail d’absolument toutes les photographies — les miennes comprises — est renfermé dans cette image ». Là encore, Moriyama a poussé l’obsession très loin. Il a en effet accompli les deux pèlerinages : l’un à Saint-Loup-de-Varennes, en Bourgogne, où vivait Niépce et où celui-ci a réalisé le cliché Point de vue du Gras ; et l’autre à Austin (Texas), dans la collection du Harry Ransom Center de l’université américaine où a finalement abouti la fameuse « héliographie », comme on disait à l’époque. Pour Moriyama, une révélation métaphysique.
Niépce, la beauté intrinsèque
Après ma lecture sur le Point de vue du Gras, je me suis interrogé sur cette image mise au point par Niépce. J’ai d’abord cherché des éléments sur le procédé qu’il avait utilisé, à la fois ingénieux et simple. Niépce est arrivé à fixer le reflet de la lumière, projetée par le soleil sur une cour de ferme, à travers la lentille d’une petite chambre noire — obtenantdoncune image reproduitesans l’intervention d’une main humaine. Ayant étudié tout ceci, j’ai regardé d’un autre œil le Point de vue du Gras. Les commentaires du photographe m’ont fait pressentir l’importance intrinsèque de cette image, du moins ce qu’il en reste, car le temps l’a presque effacée. C’est comme un Graal inaccessible, une origine qui nous est donnée, se dérobant au temps, et qui, si nous étions en mesure de la comprendre, nous révélerait peut-être la vérité sur nous-mêmes. J’ai fait une copie de cette photo et l’ai disposée dans un cadre en aluminium. Et, contemplant le résultat sous le Plexiglas, je me suis rendu à l’évidence que ce cliché était effectivement l’une des choses les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de voir : en somme, un saint suaire du monde matériel, qui nous fait lorgner, là encore, vers la métaphysique (la « métaphotographie », comme dit la préface de l’ouvrage). Moi aussi, me suis-je dit, je ferai un jour le double pèlerinage, comme Moriyama, au risque de passer pour un vieil excentrique. Je ne peux pas en rester là.
Le penseur Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique,se montrait pessimiste, lorsqu’il avançait que, dans la modernité, les œuvres d’art perdaient leur aura. L’exemple de la photographie montre que ce n’est pas exactement le cas. Pour Daido Moriyama, on constate que la technique, bien qu’elle tienne un rôle important, n’est pas tout. La subjectivité de l’artiste demeure, et sa sensibilité à fleur de peau. On pourrait prendre le cinéma, également, où il existe des exceptions à la norme hollywoodienne et à la dictature commerciale. Tout ceci laisse quelque espoir. Moriyama avait bien saisi le péril, et l’assumait. Il a certes illustré le nihilisme contemporain (Moriyama est plutôt un désespéré), tout en prônant une indicible nostalgie. « J’ai toujours en tête, écrivait-il, deux éléments décisifs : le réalisme des photographies de Niépce et le réalisme des photographies de presse. » Cette phrase sur le réalisme, moins ambiguë qu’il n’y paraît, résume bien l’ambition de Moriyama, et également de quelques autres photographes, dont je pourrais citer une longue liste, depuis Niépce jusqu’à William Klein ou Raymond Depardon, etc. En cela, la photographie est devenue depuis longtemps un art irremplaçable.
Lettres d’amour à la photographie, Daido Moriyama. Éditions Delpire. 237 pages.
Exposition : « Daido Moriyama — Lettres d’amour à la photographie », à la Fondation Henri Cartier-Bresson (79, rue des Archives, 4e) du 20 mai au 4 octobre 2016.
À signaler : réédition en septembre du volume n° 8 de la collection « Photo Poche » des éditions Actes Sud consacré à Nicéphore Niépce, au prix attractif de 14,50 €. Un volume toujours disponible de cette collection, le n° 141, paru en 2025, propose un choix des photographies de Daido Moriyama au même prix de 14,50 €. À conseiller.