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«Jesusgate»: Quand Trump nous prie de rire

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Après que Trump a affirmé, début avril, que l’épouse du président Macron le traitait extrêmement mal, puis livré une leçon de diplomatie en répondant à une question sur l’absence de concertation avec les alliés avant les frappes contre l’Iran par un cinglant: « On voulait l’effet de surprise. Qui connaît mieux la surprise que le Japon ? Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu pour Pearl Harbor ? », en présence de Sanae Takaichi, le pape Léon XIV s’en tire finalement plutôt bien…


Le président Donald Trump s’est fendu d’une nouvelle polémique, mais, pour une fois, elle ne paraît pas être intentionnelle. L’image, générée par intelligence artificielle, partagée puis supprimée par l’intéressé sur son réseau Truth Social, le représentant en Jésus guérissant les malades a eu le temps de faire le tour de la planète et de scandaliser les bonnes âmes. Pour qui a baigné dans la culture du « meme », très ancrée dans la droite alternative américaine, cela n’a pourtant rien de surprenant. Après tout, les trumpistes avaient bien diffusé une image de leur champion en pape juste après sa réélection en novembre 2025, sans que cela fasse trop de bruit. Mais de là à se faire figurer en Jésus, on a tout de même franchi une limite métaphysique.


Donald Trump ne peut pas s’empêcher de faire une bonne blague

Ce qui semble être parti d’une mauvaise plaisanterie a été amplifié par la conjoncture politique. Les chrétiens américains auraient très bien pu avaler la couleuvre ; après tout, ils en sont plus facilement capables que d’autres communautés. « C’est censé me représenter en médecin qui soigne les gens, et je soigne effectivement les gens », a déclaré le président américain aux journalistes à la Maison-Blanche, peu après la suppression de la publication. Mais peu importe que cela soit vrai ou non : il ne maîtrise plus le narratif. L’affaire s’est médiatisée autour du pape Léon XIV, qui dernièrement fait figure d’opposition à son compatriote.

Le pape, qui n’est encore que dans la première année de son pontificat, sort régulièrement de sa discrétion naturelle pour critiquer le président américain. Son opposition à la politique migratoire répressive de Donald Trump est bien connue. Le mardi 18 novembre 2025, face aux journalistes devant sa résidence de Castel Gandolfo près de Rome, bien qu’il affirme que « tout pays a le droit de déterminer qui peut entrer, quand et comment », il dénonce le traitement « extrêmement irrespectueux » réservé à certains migrants aux États-Unis. Une source de gêne pour de nombreux Américains catholiques qui souhaitent reprendre le contrôle de leurs frontières.

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Le Très Saint-Père est encore plus vocal dans son opposition à la guerre avec l’Iran. Depuis la fenêtre de son bureau donnant sur la place Saint-Pierre, il a appelé, le 8 mars, à faire taire « le fracas des bombes » au Moyen-Orient. Il s’est aussi dit particulièrement consterné par la situation au Liban, pays qu’il a visité lors de son premier voyage. Rien d’étonnant, alors, à voir Donald Trump lui rendre la pareille, dans son style à lui. Il l’a fustigé en affirmant lundi sur Truth Social ne pas être « un grand fan » du pape. Il le juge « faible face à la criminalité » et « catastrophique en matière de politique étrangère ». Il a aussi reproché à Léon XIV son opposition à la guerre contre l’Iran, disant ne pas vouloir « d’un pape qui trouve normal que l’Iran dispose de l’arme nucléaire ». Nous voilà replongés dans les querelles médiévales entre les empereurs germaniques et les souverains pontifes.

Bien que l’on puisse louer Donald Trump pour son courage et sa volonté de redresser l’Occident, son attitude cavalière n’aide pas. Il s’était déjà attiré les foudres de sa base religieuse (selon les sondages de sortie des urnes du Washington Post et de CNN, 56% des catholiques ont voté Trump en 2024) avec son message guerrier promettant d’annihiler « toute une civilisation en une nuit », en pleine trêve pascale. Le pape ne s’est pas privé non plus quand il a déclaré, une semaine plus tard : « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent ! Assez des démonstrations de force ! Assez de guerre ! La véritable force se manifeste en servant la vie. » Que Donald Trump veuille renchérir en s’en prenant directement à la plus éminente figure de l’Église catholique est le signe de son incapacité à se maîtriser, allant même jusqu’à suggérer sur Truth Social lundi que : « Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, il ne serait pas au Vatican. »

Jesusgate

Cette polémique du « Jesusgate », comme certains l’appellent désormais aux États-Unis, est donc la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Un tracas de plus pour Donald Trump, déjà en difficulté sur bien des fronts. Les réactions les plus virulentes à son égard viennent de sa propre base électorale, auprès de laquelle il a voulu cultiver une aura de défenseur de la chrétienté. Certains ont dénoncé un « blasphème », d’autres le « narcissisme » du locataire de la Maison-Blanche, tandis que le commentateur Tucker Carlson a carrément parlé d’un «esprit de l’Antéchrist».

Que faut-il retenir de toute cette tornade médiatique et politique, un peu ridicule pour Trump ? On peut évidemment lui reprocher sa légèreté et son manque de maturité. Mais le pape Léon XIV se permet lui aussi des commentaires sur la politique américaine, on l’a vu. Surtout, il faut voir cet épisode malheureux pour ce qu’il est : un coup de plus dans cette pelote de l’Occident qui se défait un peu plus chaque jour. Donald Trump veut être le champion de l’Occident, son sauveur. Mais la chrétienté, qui est une partie essentielle de la civilisation occidentale, ne reconnaît qu’un seul sauveur : Jésus-Christ. Ironie de l’Histoire, on a de plus en plus l’impression que celui qui veut redresser l’Occident préside à son déclin.

En difficulté chez lui avec les élections de mi-mandat qui approchent, en lutte constante avec le pouvoir des juges, embourbé au Moyen-Orient et confronté à la puissance chinoise, Donald Trump est désormais en froid avec la tête spirituelle de l’Occident. Les relations avec les pays alliés, déjà peu reluisantes, en pâtissent. Hier, Giorgia Meloni, jusqu’ici en bonne entente avec Donald Trump, a elle aussi reproché l’attitude du président américain envers le pape. Donald Trump a rétorqué par une pique sur son refus de rejoindre les États-Unis dans l’attaque contre l’Iran : « Je suis choqué par elle. Je la croyais courageuse, mais je me trompais », vient-il de déclarer au quotidien italien Corriere della Sera.

Le Pape Léon XIV, Vatican, 8 mai 2025 © Oliver Weiken/DPA/SIPA

Le 8 mai 2025, le monde assistait avec surprise à l’élection de Robert Francis Prevost, futur Léon XIV, au pontificat (notre photo ci-dessus). Personne ne s’y attendait vraiment. L’influent évêque américain Robert Barron avait déclaré la veille de l’élection : « Tant que nous sommes une grande puissance, je ne pense pas que nous verrons un Américain devenir pape. Quand nous serons en déclin, peut-être. » Il ne croyait pas si bien dire. 

Lundi, Léon XIV déclarait : « Je ne suis pas un politicien, je n’ai pas l’intention d’entrer dans un débat avec lui ; le message est toujours le même : promouvoir la paix. » L’Occident a deux têtes, qui parlent dans deux registres différents et avec des priorités différentes.

Conflit israélo-palestinien: nos grilles de lectures sont dépassées

Il existe, dans la manière dont l’Europe contemporaine appréhende le conflit israélo-palestinien, un phénomène qui excède de loin la simple divergence d’opinions ou les désaccords d’interprétation. Ce qui se joue relève d’une structure mentale, d’un cadre de perception hérité, qui conditionne en profondeur la lecture des événements.


Autrement dit, l’Europe ne se trompe pas seulement : elle voit à travers un prisme qui organise d’avance ce qu’elle peut comprendre et ce qu’elle refuse de penser.

Tant que perdureront les approximations, les omissions et les reconstructions idéologiques concernant la naissance de l’État d’Israël — et, symétriquement, celle des États issus de la décomposition de l’Empire ottoman — toute analyse restera faussée. Tant que subsistera, dans une partie significative du monde arabe et au-delà, le refus d’admettre la légitimité d’une souveraineté juive sur cette terre, le conflit continuera d’être interprété non comme une confrontation entre deux légitimités concurrentes, mais comme une opposition entre un intrus et une victime.

Cette réduction n’est pas innocente. Elle traduit une incapacité plus large à penser la singularité historique de ce qui s’est joué au XXᵉ siècle et de ce qui en découle aujourd’hui. L’Europe, marquée au fer rouge par l’extermination des Juifs, a intégré cette catastrophe comme un pivot de sa conscience morale. Mais cette intégration ne s’est pas faite sans ambiguïté. Car la culpabilité, lorsqu’elle n’est pas assumée dans sa dimension tragique, tend à se déplacer plutôt qu’à se résoudre.

Israël se trouve ainsi placé dans une position paradoxale. Son existence même vient troubler la représentation d’un peuple assigné à la seule condition de victime. L’apparition d’un État souverain, capable de se défendre, de faire la guerre, d’exercer une puissance — fût-elle contrainte — introduit une dissonance majeure dans l’imaginaire européen. Elle oblige à reconnaître que l’histoire ne distribue pas les rôles de manière fixe, que les victimes d’hier peuvent être confrontées aux dilemmes du pouvoir aujourd’hui.

Or c’est précisément ce que l’Europe peine à admettre.

Faute de pouvoir intégrer cette complexité, elle opère un renversement. Celui qui ne correspond plus à la figure attendue de la victime est requalifié en oppresseur. Celui qui incarne la faiblesse devient, par contraste, le dépositaire d’une légitimité morale quasi absolue. Ce mécanisme n’est pas tant le produit d’une analyse que d’un besoin de cohérence intérieure : il permet de maintenir une lecture du monde conforme aux catégories héritées du passé européen.

C’est dans ce cadre que prennent sens certaines notions, mobilisées avec une insistance qui dépasse leur portée descriptive. L’assimilation d’Israël à une puissance coloniale, l’usage extensif de termes comme « apartheid », la réduction du conflit à une simple entreprise d’occupation, participent d’un effort pour inscrire une réalité complexe dans un schéma familier. Mais ce schéma, forgé dans l’histoire européenne, ne correspond que partiellement aux dynamiques du Moyen-Orient.

Car ce qui se joue là-bas ne saurait être ramené à un conflit territorial classique. Il s’agit d’une confrontation où s’entrelacent des dimensions historiques, religieuses et identitaires que la modernité européenne, largement sécularisée, a appris à marginaliser. Le refus de reconnaître la légitimité d’un État juif ne peut être compris si l’on ignore cette profondeur, si l’on persiste à traduire toutes les tensions en termes exclusivement politiques ou socio-économiques.

Cette incompréhension se double d’un effet générationnel. Les sociétés européennes contemporaines, façonnées par plusieurs décennies de paix relative et de prospérité, abordent la violence avec des catégories qui privilégient la protection des victimes et la dénonciation des dominations. Ce cadre moral, légitime en lui-même, tend cependant à simplifier des réalités où la violence n’est pas seulement un abus de pouvoir, mais aussi l’expression de conflits de légitimité irréductibles.

Dans ce contexte, les actions de groupes comme le Hamas ne suffisent pas à modifier en profondeur la perception dominante. Elles sont souvent réinterprétées à l’intérieur du cadre existant, comme des réponses — certes condamnables — à une situation jugée première. À l’inverse, les actions militaires d’Israël sont perçues comme des confirmations de sa responsabilité structurelle dans le conflit.

Il ne s’agit pas de nier les souffrances, ni d’absoudre les fautes. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines lectures s’imposent avec une telle force, indépendamment des faits eux-mêmes. Ce phénomène révèle une fonction plus profonde : celle de permettre à l’Europe de se penser comme moralement réconciliée avec son passé. En désignant un coupable extérieur, elle se donne le sentiment d’avoir surmonté ses propres démons.

Mais ce processus a un coût. Il interdit une compréhension véritable des réalités en jeu.

Car derrière le conflit israélo-palestinien se dessine une transformation plus large: le retour du religieux comme force structurante du politique. Non pas sous la forme institutionnalisée que l’Europe a connue, mais sous des modalités où l’identité, le sacré et la violence se trouvent étroitement imbriqués. Cette dimension échappe en grande partie aux catégories d’analyse héritées de la modernité occidentale.

En refusant de voir cette mutation, en persistant à interpréter le conflit à travers les seules grilles du passé européen, l’Europe se condamne à une forme d’aveuglement. Elle projette sur le Moyen-Orient ses propres fautes historiques, sans percevoir que d’autres logiques sont à l’œuvre — et que celles-ci pourraient, à terme, produire des effets en son sein même.

Ainsi, ce qui apparaît comme une erreur d’analyse locale révèle en réalité une difficulté plus profonde : celle d’une civilisation qui peine à réintégrer le tragique dans sa compréhension du monde. Pour s’en protéger, elle reconstruit la réalité à partir de schémas moraux simplificateurs, au risque de perdre de vue la complexité des situations qu’elle prétend juger.

Tant que cette difficulté persistera, l’Europe oscillera entre condamnation morale et impuissance politique. Et dans cet entre-deux, ce n’est pas seulement la compréhension d’un conflit lointain qui est en jeu, mais la capacité même de penser lucidement le monde contemporain.

Ormuz ou la géopolitique de l’étranglement

La guerre d’Iran n’est pas uniquement la guerre d’Ormuz. La conférence pour la liberté de navigation dans le détroit qui se tiendra à Paris demain apparaît comme une inutile gesticulation diplomatique. Jusqu’où Trump est-il prêt à faire un compromis avec les Iraniens sans perdre la face?


Le nom d’Ormuz provient de Ahura Mazda, le Dieu du bien dans le panthéon zoroastrien, un panthéon qui oppose le bien et le mal. Un nom qui fait sens dans cette guerre que les mollahs iraniens appellent celle des forces du bien (eux) contre celles du mal (le grand Satan américain et le petit Satan israélien). Cependant, si on remarque que les chiites iraniens ont surtout frappé des monarchies musulmanes sunnites, alors que de l’autre côté le président américain, dans une initiative quasi blasphématoire aux yeux de nombre de chrétiens, a posté de lui une image christique, on se confirme une fois de plus que la réalité des forces spirituelles ne se limite pas à une partition binaire évidente.

Un détroit, c’est un bras de mer rétréci. En hébreu détroit se dit « metzar », une zone étroite. Dans les Psaumes, « metzar », c’est la détresse, un mot qui en français aussi est lié à la notion de striction. Le blocus d’un détroit, en hébreu מָצוֹר עַל הַמֵּצַר, matzor al hamotzar, faire le siège d’un lieu enserré, a donc tout ce qu’il faut pour générer l’angoisse, un mot connotant lui aussi l’image de resserrement par le latin angustus. Une angine de poitrine, c’est une douleur qui resserre la cage thoracique.

20% du pétrole mondial

Dans ce détroit d’Ormuz passaient environ 20 millions de barils de pétrole brut par jour, 20% de la production mondiale. Si les pipelines d’Arabie Saoudite vers la Mer Rouge et des Emirats vers la mer d’Oman peuvent faire transiter un quart de cette production, le Koweït, l’Irak et l’Iran n’ont aucune alternative et le Qatar n’en a pas non plus pour son gaz naturel, source de son soft power.

Un tel blocage affecte lourdement les prix des hydrocarbures et par là ceux du transport, qui, rappelons-le, outre les voyages d’agrément est indispensable à l’industrie et aux machines agricoles.

La production alimentaire s’effondre sans les engrais azotés où le méthane est la source indispensable d’hydrogène. Pour les plastiques et les polymères indispensables à notre monde, les alternatives écologiques restent marginales et l’hydrogène vert coûte plus du double de celui qui est issu du gaz.

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Une production en baisse, ce sont des prix en hausse. Le détroit d’Ormuz bloqué, c’est le pain et le riz qui augmentent. Le pétrole consommé par le Japon et la Corée du Sud passe entièrement par Ormuz, mais la stagflation menace même les pays dont aucun hydrocarbure ne passe par le détroit.

La Chine en dépend pour un tiers de sa consommation. Elle bénéficiait de rabais importants de l’Iran qui esquivait ainsi les sanctions américaines. Un blocage du détroit de Bab el Mandeb, connectant la mer Rouge, récente menace iranienne, aurait pour ce pays qui se fournit aussi par le pipeline transsaoudien un impact très important, mais la Chine, prudente, a préparé d’énormes réserves stratégiques pétrolières et n’est pas encore prise à la gorge. Quant à la Russie, l’augmentation des prix du pétrole est une aubaine extraordinaire pour sa guerre en Ukraine. Un blocage prolongé du détroit d’Ormuz rebattra donc les cartes, fera des gagnants et des perdants (en Europe, l’Italie est plus impactée que la France et entièrement dépendante de l’Algérie) et sera un choc économique majeur, mais, suivant la majorité des économistes, ce ne sera pas l’apocalypse… Le blocus iranien et l’imposition d’une taxe d’environ 1$ par baril de pétrole sont totalement illégaux puisqu’il s’agit d’un détroit international. La déclaration préalable à la conférence pour la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz qui se tiendra à Paris le 17 avril, montre toute la faiblesse européenne. Ce texte n’ose pas rappeler la violation iranienne et se propose – bien modestement mais avec emphase – « d’œuvrer dans le cadre d’une mission multinationale strictement défensive lorsque les conditions de sécurité le permettront ». Autrement dit, une fois que tout sera réglé. Inutile gesticulation…

Qui a gagné la guerre ?

L’Iran a d’ailleurs été nommé le 8 avril par acclamation au Conseil économique et social des Nations unies, un Comité des Nations Unies qui supervise les politiques sur les droits des femmes, le désarmement et la lutte contre le terrorisme. Ni la France, ni le Royaume Uni ou le Canada, également membres de ce comité, n’ont protesté alors qu’ils pouvaient le faire réglementairement. Il ne fallait pas s’opposer à la volonté du « Sud profond ». Où la prudente diplomatie devient un exercice de lâcheté…

Les Gardiens de la Révolution d’ores et déjà clament leur victoire, et leur ancien chef, Mohsen Rezaï, considéré comme l’un des plus durs du régime, devenu conseiller militaire d’un Guide de la Révolution probablement dans le coma, a prononcé un discours très menaçant envers les Américains s’il leur prenait le désir d’envahir l’Iran. Des vidéos de propagande font une fois de plus mention d’armes inattendues et terrifiantes. La résilience iranienne surprend ceux qui pensaient que la campagne serait rapide, pas ceux qui avaient observé depuis des années les gigantesques préparatifs auxquels le régime a sacrifié tous ses revenus. L’analyse des experts confirme l’essoufflement des moyens, voire leur délabrement, mais les dirigeants iraniens savent que la menace est une arme efficace et ils en usent à foison. Ils considèrent que Trump est dans une position de faiblesse politique car, les yeux rivés sur des midterms de déception économique, il craint aujourd’hui de perdre ceux de ses partisans qui, J.D. Vance le premier, l’avaient soutenu parce qu’ils croyaient à sa promesse de ne pas faire de guerre extérieure, sans compter les catholiques choqués par les critiques du président américain envers le Pape, auquel il a réservé l’insulte majeure de son répertoire («weak», faible, etc.).

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Certains commentateurs développent ce raisonnement et annoncent que Trump se contenterait d’un accord a minima consacrant simplement l’ouverture du détroit d’Ormuz, lui permettant de se désengager à toute vitesse, sans même insister trop strictement sur le stock d’uranium enrichi à 60% (absolument sans aucun usage civil, faut-il le rappeler), et encore moins sur la question des missiles et celle des proxies. Bien entendu le changement de régime ne ferait même pas partie du débat. Si cette dernière exigence risque en effet d’être celle que Trump abandonnerait le plus facilement, une telle capitulation est invraisemblable. Elle confirmerait a posteriori ce que disait le même Donald Trump dans un tweet de janvier 2020 : « L’Iran n’a jamais gagné une guerre, mais n’a jamais perdu une négociation ». 

Quelles que soient ses capacités de revirement et de dénégation, et chacun sait qu’elles sont stupéfiantes, il ne faut pas oublier que Trump n’a jamais varié sur un certain nombre d’idées : celle de la dangerosité de l’Iran des mollahs en est incontestablement une. On peut penser que le président américain, qui ne croit qu’aux rapports de force, n’est pas dupe des rodomontades des dirigeants iraniens, même s’il ne croit pas lui-même en ce qu’il dit ou écrit sur la débâcle absolue du régime.

Aux yeux de son public d’admirateurs, un compromis aussi douteux ne le transformerait pas en dirigeant invincible, mais au mieux en Obama-bis.  Une blessure narcissique inconcevable…

Soft power: du Mondial qatari au mirage saoudien, les recettes du succès – et des échecs – dans le Golfe

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Dépassée par les ambitions démesurées de ses propres autorités, l’Arabie saoudite enchaîne les revers sur ses divers chantiers. Et semble échouer là où le Qatar était, dans des conditions similaires, parvenu à réussir « son » Mondial de football, en 2022. Le succès qatari, reposant sur une étroite coopération avec des entreprises étrangères, pourrait cependant servir de leçon et permettre au royaume de sortir de l’ornière dans laquelle il s’est lui-même fourré.


Un vent mauvais soufflerait-il sur les dunes du désert saoudien ? Directement touché par la guerre menée par Israël et les Etats-Unis en Iran, le royaume semble accumuler les déconvenues, du moins symboliques. Après s’être vues, début février, retirer pour cause d’impréparation et de retards, l’organisation des Jeux asiatiques d’hiver 2029 au profit du Kazakhstan, on apprenait, début mars, que les autorités saoudiennes envisageraient d’abandonner la poursuite du chantier de The Line – un projet de ville futuriste et linéaire de 170 kilomètres en plein désert, dont les quelques bâtiments déjà sortis du sable seraient rétrogradés… en simples data center.

Le camouflet du report de l’organisation des JO d’hiver et l’abandon du projet phare du programme NEOM ne sont que les derniers accrocs en date dans la stratégie de soft power saoudienne. Étant parvenu à s’infiltrer, à ses risques et périls, au cœur de certains des chantiers les plus emblématiques du royaume en décembre dernier, le journaliste de L’Équipe Alban Traquel a pu constater que le projet de station de ski de Trojena accusait lui aussi du retard : « alors que près de 50% des travaux devaient être réalisés avant la fin de l’année », écrit-il dans le quotidien sportif, « moins de 25% seront accomplis ». Quant à la « folie » The Line, ses « plans, intenables, ont été revus à la baisse et sa longueur de devrait pas dépasser 2,4 kilomètres ».

Une « Vision 2030 » à courte vue

La « Vision 2030 », du nom du pharaonique programme de modernisation et de construction promu à grands frais par le prince Mohammed ben Salmane (MBS) pour lisser l’image de son pays à l’international et diversifier son économie dans la perspective de l’après-pétrole, tiendrait-elle donc du mirage ? Et pourquoi l’Arabie saoudite semble-t-elle échouer en série, là où son voisin qatari a, lui, remporté son pari ? Peut-être faut-il y voir un lien de cause à effet : dans l’esprit mégalomane de l’inexpérimenté MBS, le succès du Qatar, qui a accueilli sur son territoire la Coupe du monde de football en 2022, fut un gant jeté à sa royale figure. La puissante Arabie se devait de faire mieux, de faire plus et de faire plus vite que son « petit » et turbulent voisin.

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Dont acte. Le pays s’est alors livré à une surenchère de projets, tous plus monumentaux et fous les uns que les autres, accompagnés d’une surenchère de communication tous azimuts. Les promesses étaient faites, il fallait les tenir, quel qu’en soit le coût – financier, environnemental ou humain. Ainsi pour construire The Line, les autorités saoudiennes n’ont pas hésité à expulser manu militari les populations qui avaient le malheur de vivre depuis toujours sur le tracé initial de la dystopique mégalopole verticale ; et à enfermer ou tuer, sans plus de procès, les membres de la tribu Howeitat qui s’opposaient au projet délirant de leur monarque. De leur côté, de nombreuses ONG (Amnesty International, Human Rights Watch, Fair Square) dénoncent déjà l’inacceptable coût humain des ambitions démesurées de MBS.

Comment Doha s’est appuyé sur des entreprises étrangères pour réussir son Mondial

En ce début d’année 2026, la « Vision 2030 » de Riyad semble donc pour le moins obscurcie. Que manque-t-il au royaume que le Qatar avait, lui qui était confronté peu ou prou aux mêmes accusations de violations des droits humains, su trouver ? La pression internationale sur le petit émirat du Golfe était alors maximale. Tous les regards étaient braqués sur Doha. Les critiques pleuvaient. La catastrophe était annoncée – et c’est précisément en usant de cette pression à son avantage que le Qatar a su tirer son épingle du jeu et sécurisé « son » Mondial. Loin de rejeter les critiques éthiques à son égard, l’émirat les a entendues pour mieux les transformer en nouveaux standards opérationnels.

Les autorités qataries n’étaient pas seules pour mener à bien ce travail d’alchimiste. Elles se sont notamment appuyées sur leurs partenaires privés, souvent des multinationales occidentales, pour améliorer leurs pratiques sur leurs chantiers ou vis-à-vis de la pléthorique main d’œuvre étrangère recrutée pour l’occasion. Le Qatar a ainsi étroitement collaboré avec QDVC, la filiale locale de Vinci, qui a « importé » dans le pays ses meilleures pratiques : centaines d’audits réguliers, contrôle strict des sous-traitants, interdiction des frais de recrutement, amélioration des conditions de travail et de vie quotidienne des ouvriers étrangers, etc. Au Qatar, ces entreprises ont agi comme des tiers de confiance à même de crédibiliser le modèle du pays sur la scène internationale.

Doha, Qatar © Unsplash

C’est cette approche, aussi patiente que discrète, qui a permis à Doha de stabiliser son image dans le monde. Mais aussi de livrer, contrairement à d’autres, ses infrastructures dans les temps impartis. Et de proposer, finalement, un Mondial de football perçu comme une réussite par la plupart des observateurs. Tout le contraire, donc, de la stratégie de surenchère adoptée par Riyad, dont la folle fuite en avant semble aujourd’hui épuiser ses ressources comme sa crédibilité ; et se heurter, violemment, au mur du réel : non, une ville linéaire de près de 200 kilomètres de long n’est pas une bonne idée, pas davantage que le fait de skier en plein désert.

Pour autant, le chemin pourrait s’avérer long pour les entreprises occidentales avant de regagner la confiance des acteurs locaux. La guerre de Trump en Iran, que les pays du Golfe n’ont pas souhaitée et qui affecte directement leur sécurité et leur économie, risque de compromettre durablement les possibilités de partenariats sur le « modèle Doha ».

« Progressistes », vous ne pouvez pas dire non à la GPA!

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Aliénation libérale et mythe du consentement: pour une critique antilibérale de la GPA.


L’Empire du moindre mal, publié en 2007, se présente bien plus comme un essai sur la nature objective de l’idéologie libérale que comme un manifeste antilibéral explicite. Cet ouvrage a le mérite de sortir de la mauvaise littérature politique qui accepte sans broncher tous les présupposés du libéralisme que sont la religion du progrès, l’individualisme et le rationalisme. Selon Michéa, le libéralisme est né des Guerres de Religion au XVIème siècle. Véritable traumatisme, le politique a peu à peu été désigné comme intrinsèquement porteur de conflictualité. Face à cela est née la nécessité d’abandonner à tout jamais une conception commune du bien (processus que Michéa nomme la « neutralisation axiologique ») et de cloisonner l’organisation sociale au plus petit dénominateur commun: l’intérêt et la recherche du bonheur.

Libéralisme ou libéralismes : la notion d’unité

« Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » Pierre Bergé

Un exemple emblématique de cette « unité du libéralisme » (ce « tableau philosophique à double entrée » comme l’appelle Michéa) qui couple donc ET le relativisme culturel ET le libre-marché est celui de la gestation pour autrui. La gestation pour autrui (GPA), qui se définit comme une technique de procéation assistée où l’embryon, issu des gamètes des parents d’intention ou d’un donneur, est implanté dans l’utérus d’une femme porteuse, est une illustration du projet libéral final : la réification justifiée par le consentement, ou le « progrès » sous couvert de (pseudo)liberté. Je n’entrerai pas ici dans le débat scientifique ou politique. Il s’agira de démontrer deux choses. La première, que dans les faits, la société de marché et l’économie de marché sont deux mamelles d’un même système et que par conséquent, la droite « conservatrice » capitaliste et la gauche « socialiste » progressiste sont vouées à défendre malgré elles le même projet de société. Qu’un libéral-libertaire comme Pierre Bergé, artisan du macronisme de 2016-2017 et figure du capitalisme français, fût l’un des promoteurs les plus ardents de la GPA, devrait d’ailleurs forcer cette droite pseudo-conservatrice comme cette gauche pseudo-socialiste ayant voté Emmanuel Macron par naïveté à laver leur conscience en lisant Michéa.

La thèse centrale de Michéa est la suivante : le libéralisme culturel, que l’on vulgarise sous le nom de « progressisme », nécessite toujours l’aval du marché. Réciproquement, la défense du marché ne peut, dans un système cohérent, qu’être soutenue par l’extension continue des droits. Comme le démontre Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la séduction (1981), la tyrannie du désir individuel est le nouveau bras armé du capitalisme depuis le Plan Marshall. C’est parce que le libéralisme atomise la société par la multiplication des libertés mais aussi des caprices que de nouveaux marchés apparaissent, poussés par la course aux nouveaux droits et à la fragmentation du corps social. Une société anti-individualiste guidée par un surmoi collectif encore puissant aura tendance à freiner la machine capitaliste ou du moins à la cloisonner à son aspect productiviste uniquement dans l’innovation et l’amélioration matérielle stricte des conditions de vie. La conception protestante du XIXᵉ siècle du capitalisme industriel, aussi aliénante qu’elle eût pu être pour les travailleurs, gardait encore une logique de production qui découlait d’une éthique wébérienne tournée d’abord vers l’effort et l’épargne afin de « préparer l’hiver ». Pendant longtemps la liberté économique s’est accommodée d’une liberté politique qui ne faisait que lui donner le cadre institutionnel propice au déploiement (et à l’exploitation) des forces productives. La superstructure était principalement un ensemble légal qui assurait le droit de propriété et n’avait pas encore distillé cette soif de liberté des mœurs qui allait émerger dès lors que l’Occident connaîtrait une explosion du pouvoir d’achat post-1945 et des possibilités de consommation. La thèse clouscardienne, qui est reprise par Michéa dans cette théorie de l’unité du libéralisme est de dire que le marché ne peut se déployer complètement dans son stade final que dès lors qu’il arrive enfin à faire sauter le surmoi collectif en laissant l’individu aller à ses désirs comme bon lui semble. Le capitalisme du désir, ou libéralisme-libertaire, est l’idée selon laquelle le monde capitaliste ne peut prospérer que si l’atomisation sociale est poussée à son paroxysme.

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Exemple numéro 1 : une famille unie dispose d’une voiture (de deux maximum), d’une télévision, d’une maison, de nourriture au format familial, d’une même assurance, d’un canapé et d’un lit pour ce qui est du couple. Le jour où ce même couple se sépare, vient la nécessité d’eménager avec chacun sa télévision, sa voiture, son lit, et sa nourriture. L’économie de marché y a gagné par l’accroissement de la nécessité de consommation.

Exemple numéro 2 : un prolétaire du XIXᵉ siècle est aliéné dans sa condition matérielle. Il n’est pas propriétaire de ses moyens de production. Donnez lui une télévision, un abonnement Netflix, TikTok, son Coca-Cola et sa dose de Pornhub quotidienne puis voyez si après cette aliénation culturelle sous couvert de « c’est son choix de vivre comme cela, personne n’a à juger ce comportement » il est toujours conscient qu’il est tout autant aliéné à l’usine et dépossédé des fruits de son travail. La société de marché y a gagné par l’accroissement du désir de consommation.

Ces deux exemples prouvent deux choses. La première, que la destruction des structures traditionnelles (à commencer par la famille) est désormais dans l’intérêt du capitalisme et du déploiement du marché. La seconde, que la stimulation du désir et la création de nouveaux besoins (par le divertissement perpétuel) participent de l’enracinement d’une culture de marché dont se sert l’économie de marché pour prospérer.

Si la gestation pour autrui est l’exemple par excellence de cette alliance Marché-Désir, c’est parce qu’elle témoigne d’une réification de l’individu sous couvert du droit (caprice) et du consentement. Un capitaliste authentique ne pourra pas, dans la mesure où le marché a désormais besoin du libéralisme culturel, condamner ce qui n’est que la simple extension de la libre utilisation de la force de travail. Un progressiste authentique ne pourra pas, dans la mesure où le progrès des mœurs requiert, pour prospérer, l’expression marchande des nouveaux désirs par la possibilité d’extension illimitée du marché, condamner ce qui n’est que la simple extension économique de la libre disposition de ses droits. Aux progressistes de gauche qui attendent le socialisme comme on attend Godot, il faut répondre : naïveté. Aux libéraux-conservateurs qui fustigent l’effritement moral et l’hédonisme débridé par l’individu-roi dont ils profitent de la matrice économique il faut répondre : hypocrisie. Tandis que les premiers vénèrent la société de marché dont ils détestent l’économie, les seconds maudissent les mœurs de cette société dont ils adorent pourtant la superstructure. Les premiers considèrent la prostitution/pornographie comme légitime au nom du « droit à disposer de son corps », oubliant qu’elle constitue la réification (au sens marxiste) la plus élémentaire. Les seconds critiquent la prostitution (qu’elle soit classique ou visuelle par la pornographie) pour son immoralisme, mais ne comprennent pas que la logique du Capital est de stimuler la culture de marché par le Désir pour mieux alimenter le capitalisme de consommation.

Common decency et philosophie implicite de vie commune

Outre l’étiquette en « socialiste conservateur », Michéa partage avec Orwell son souci d’un espace commun de valeurs objectives pour faire face au relativisme culturel du libéralisme qui utilise le mythe du consentement pour asseoir l’atomisation sociale par la neutralisation des principes de vie commune.

C’est pourquoi il rappelle la notion fondamentale de common decency. Concept orwellien, Michéa définit la common decency comme une « catégorie descriptive » (mais convoquée de manière systématique) destinée à fixer une réalité que chacun ressent intuitivement, dès qu’il est amené à partager, pour une raison ou une autre, la vie réelle des classes populaires (Impasse Adam Smith, 2002). Proche de la notion de « bon sens », la common decency se fonde sur l’intuition. Par opposition à la raison qui est une faculté consciente de l’esprit à accéder à l’universel par le doute systématique (qui amènera aussi bien la philosophie cartésienne que le relativisme moral, le doute de la vérité observable n’empêchant pas non plus le doute quant aux fondements intrinsèques d’une quelconque idée du bien absolu), l’intuition est un fait quasi-immédiat qui précède le concept. Plus précisément, elle est un doute du concept lui-même car elle n’a pas le temps de conscientiser ni même d’intellectualiser l’idée de relativité morale. L’intuition EST une morale instantanée, la certitude sensible (pour parler comme Hegel) de chacun du bien, l’appréhension immédiate du commun des mortels de ce qui est acceptable et de l’impératif catégorique kantien. L’intuition ne se théorise pas, elle n’est pas normative. L’intuition traduit les « choses qui ne doivent pas se faire ». Très terre à terre, la notion de common decency est l’intuition naturelle et quasi-instinctive de ce qui est admis comme immoral par-delà toute conceptualisation. C’est pourquoi Orwell parlait des « common men » (« gens ordinaires ») pour désigner ceux qui, parce que leur condition matérielle ne les place ni dans un rapport de domination ni dans une posture intellectuelle éloignée de toute conscience de la réalité matérielle et encline à la perversion des mœurs, connaissent encore les vertus élémentaires et les principes fondamentaux sur lesquels on ne transige pas, même avec tous les doutes systématiques du monde. En plus du tabou et des règles élémentaires de l’anthropologie comme la prohibition de l’inceste, le bon sens inclurait par exemple la volonté spontanée de fonder une famille, le penchant naturel pour une certaine séparation des rôles selon le sexe au sein de l’organisation familiale, la condamnation ferme de l’atteinte à la vie d’un enfant par une réprimande sévère comme la peine de mort. Je prends volontairement des postulats que certains jugeront comme « conservateurs » parce qu’ils illustrent assez bien la séparation nette dépeinte par quelqu’un comme Christophe Guilluy entre les élites mondialistes progressistes (libérales) déracinées qui ont tendance à privilégier la raison (donc l’éloignement de l’intuition, à savoir de l’explication des lois morales par la zoologie et l’anthropologie), et les masses conservatrices (plus illlibérales) enracinées plus enclines à l’intuition et aux affects (donc la méfiance envers la raison abstraite qui tend à déconstruire les lois naturelles par un relativisme des mœurs toujours plus grand et soucieux de briser les explications zoologiques des impératifs catégoriques traditionnels).

Si la common decency est l’ennemie essentielle du libéralisme, c’est précisément parce qu’elle porte en elle des universaux moraux qui entravent le processus de déploiement du relativisme.

L’exemple du travail dominical : morale du consentement et impact collectif

Dans cette question de relativisme moral, l’argument majeur des pro-GPA réside dans une phrase que toute personne ayant déjà débatu avec un libéral inconscient ou convaincu a déjà entendue : « si c’est son choix, où est le problème ? ». On notera d’autres variantes comme « elle fait ce qu’elle veut », « son corps, son choix », ou encore « elle est consentante ». D’abord, il conviendra de souligner que la question du libre-arbitre et de la liberté réelle a toujours été conditionnée, et ce n’en déplaise aux libéraux qui feignent de l’ignorer, par la situation matérielle des individus. Quand Marx dénonçait les « Droits de l’Homme bourgeois », il entendait critiquer cette tendance des artisans de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen à croire que la liberté réelle se décrétait par le droit. La condition sociale et matérielle de l’ouvrier surplombe la conceptualisation rationnelle et abstraite du citoyen dans l’évaluation de sa liberté. Le salaire de l’employé définit bien plus sa capacité à accéder à la propriété de son logement que l’article 17 de la DDHC disposant que « la propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité ». L’ouvrière qui loue son ventre à la bourgeoise (car c’est ce dont il s’agit) le fait d’abord par nécessité matérielle d’améliorer sa condition sociale. En d’autres termes, la justification de la liberté par le consentement est un raccourci facile qui est pourtant la pierre angulaire du système libéral.

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Quelques libéraux cyniques (les plus intelligents et en même temps les plus redoutables) rétorqueront toutefois que même en prenant en compte les conditions matérielles, certains individus ont un consentement vérifié qui permet d’attester de leur libre-arbitre. En d’autres termes, certains individus décident délibérément de vendre leur corps en procédant à un arbitrage conscient et non contraint par leur condition sociale de le faire. L’acceptation d’un tel comportement au nom de l’argument du consentement implique de neutraliser la question de décence commune en substituant une morale de consentement individuel à une morale collective de l’acceptation des mœurs. Pour renverser cet argument libéral avec un argument que l’on qualifiera de « culturellement conservateur » mais non capitaliste, il faut arguer que le comportement individuel participe d’une modification de la décence commune et donc d’une perturbation de la morale collective par un jeu d’incitations propre au phénomène de marché que l’on nomme « concurrence déloyale ». Prenons le cas d’un exemple brillamment exposé par Michéa dans Le Loup dans la bergerie (2018) : le travail dominical. D’un point de vue libéral, c’est-à-dire purement contractualiste et basé sur une définition négative de la liberté, si je souhaite travailler le dimanche, je devrais en avoir le droit. Dans la mesure où c’est MA décision de travailler le dimanche et du moment que je n’empêche personne de se reposer, je suis « libre » de travailler ce jour-là. Rappelons que pour un libéral, la liberté se confond avec la jouissance de droits individuels qui représentent l’ensemble de l’espace de non-empiètement sur l’exercice de la liberté d’autrui (Benjamin Constant et sa fameuse « liberté des Modernes »). Or ce genre de décision, comme l’explique Michéa, « dissimule, sous l’apparence d’un choix purement personnel et d’un contrat purement privé, toute une philosophie implicite de la vie commune ». Si je me mets à travailler le dimanche, je fais de la concurrence déloyale au reste des travailleurs et le dimanche devient un jour comme les autres : les rythmes collectifs en pâtissent. Le « bon » élève qui veut se faire bien voir du patron incite le reste de la classe à travailler davantage. Sûrement que si le « bon » élève acceptait de travailler pour 1€ de l’heure, alors les libéraux jugeraient cette décision comme ne posant aucun problème alors même que la pression salariale se ferait ressentir sur le reste des travailleurs. Pourtant, alors même que si dans notre cas de figure les travailleurs étaient autorisés à travailler le dimanche, rien ne garantit que cette « extension » de leurs droits serait un gage d’émancipation. Ce serait sûrement une aubaine pour le patron. Cette idée du Droit comme ne menant pas à la liberté réelle a été brillamment résumée par cette phrase de Clouscard : « Tout est permis, rien n’est possible ». Le libéralisme culturel donne un semblant de liberté mais vous aliène en réalité au libéralisme économique.

En somme, la common decency est chez Orwell et Michéa la pierre angulaire de la morale sociale. Elle est évidemment l’antithèse absolue de la neutralité axiologique libérale qui entend pousser la logique du doute systématique à l’ensemble des sphères de discussion de la vérité, y compris, et surtout, celle de la vérité absolue du bien. La neutralité axiologique est l’idée selon laquelle la querelle autour de l’idée de bien conduit historiquement à la guerre. Elle est un concept libéral qui entend annihiler toute décence commune et toute morale sociale au profit d’une paix civile perpétuelle et froide, garantie par le doux commerce montesquivien au sein d’une grande fable des abeilles. L’homme libéral est une version plus acceptable de l’Homme nouveau, sa seule originalité étant son indifférence à l’égard de toute conception du bien commun et son relativisme moral ; il est un homme gris, une monade leibnizienne apathique ne jurant que par l’auto-détermination subjective de chaque individu. L’anomie de l’homme moderne n’est au fond que la fin de course du libéralisme, qui en abandonnant à tout jamais la querelle du bien (donc de la vérité morale), aussi tragique mais héroïque qu’elle soit, a fabriqué des sociétés régies par le mythe de l’individu auto-construit, peuplées alors d’hommes gris et de consommateurs déracinés, dont les jouissances éphémères et l’illusion de liberté par la promesse illimitée de droits-créances ne sont que la peinture d’une cellule ; celle de la tyrannie froide sans conscience collective, celle d’une civilisation atomisée par les vices privés institutionnels : celle d’un empire du moindre mal.

L'Empire du moindre mal: Essai sur la civilisation libérale

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Le loup dans la bergerie: Droit, libéralisme et vie commune

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Renaud Camus est-il contagieux?

Alors que deux journalistes du Monde publient une enquête à charge contre le « théoricien du grand remplacement », dont ils n’ont pas lu les livres, Renaud Camus livre un entretien de six pages dans le nouveau Causeur.


On allait voir ce qu’on allait voir. Le plus célèbre des idéologues de l’extrême droite mondiale enfin étrillé en place publique ! Quand, au début de l’année, les éditions Flammarion ont annoncé la sortie de la première biographie de Renaud Camus signée par deux reporters du Monde, Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye, toutes les rédactions progressistes de France et de Navarre ont piaffé d’impatience. Il fallait vite recommander l’achat de L’homme par qui la peste arriva, afin que la laideur humaine du « théoricien du grand remplacement » soit, une bonne fois pour toutes, connue de tous !

Et puis patatras. La montagne antifasciste a accouché d’une souris vaguement people et un rien homophobe. Tout juste les plus pudibonds seront-ils choqués de découvrir certains détails sur les backrooms new-yorkaises fréquentées dans les années 1980 par l’auteur de Tricks et par Andy Warhol, dont il fut proche. Mais pour le reste, quand bien même les informations contenues dans l’ouvrage seraient 100 % vraies (ce qui est loin d’être certain), rien d’abominable ne ressort de ce portrait pourtant exclusivement à charge.

C’est que si Dhellemmes et Faye ont eu accès, par la grâce de l’intéressé, à toute la correspondance de Renaud Camus, qu’ils ont compulsée pendant près de trois ans, ils paraissent avoir oublié l’essentiel : l’examen de l’œuvre. Dans le match entre Proust et Sainte-Beuve, on oublie souvent qu’une troisième voie existe pour les incultes, le journalisme de caniveau. Résultat, comme à peu près tous ceux qui se sont essayés à l’exercice avant eux, les deux contempteurs de Renaud Camus le détestent… manifestement sans l’avoir lu.

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Pour se faire une idée de la pensée « sulfureuse » de l’écrivain, on recommandera donc plutôt sa dernière publication, Décolonisation, dans laquelle il explique en détail pourquoi il voit l’immigration africaine et moyen-orientale comme la pire des catastrophes jamais arrivées à l’Europe.

Dans une langue impeccable qui n’appartient qu’à lui, Renaud Camus déploie une thèse que l’on peut qualifier, pour faire savant, d’« ethno-différentialiste » (et non pas suprémaciste comme l’écrivent ses biographes), consistant à n’accepter que très marginalement le métissage afin de préserver le caractère propre à chaque peuple, c’est-à-dire son héritage non seulement culturel mais aussi racial – ce à quoi nous ne saurions souscrire, puisqu’il nous semble quant à nous que la couleur de peau n’est pas un critère pour transmettre l’art de vivre à la française.

Mais surprise, au lieu de s’autoriser d’intellectuels conservateurs comme Claude Lévi-Strauss (pour qui les civilisations ont besoin d’un certain degré de différence si elles veulent exister), Camus préfère convoquer Zygmunt Bauman, Giorgio Agamben et Frantz Fanon, tous marqués très à gauche pour affirmer que c’est le capitalisme qui nous impose le « grand remplacement ». Un système qui, pour lui, entretient un lien de parenté étroit avec le nazisme ! Autant dire que nous ne partageons pas du tout cette analyse, et même que nous la trouvons irrespectueuse pour les victimes de la Solution finale, qui n’ont pas été massacrées au nom d’Adam Smith ou de Friedrich Hayek. Reste que le châtelain de Plieux est un débatteur hors pair, avec lequel on peut s’engueuler avec style et correction. Bref, Camus est un auteur qu’on aime bien car il châtie bien.

La Destruction des Européens d'Europe

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Kanye West: bouc émissaire facile du véritable antisémitisme?

Le rappeur, connu pour ses prises de position lunaires, son passé de mari de Kim Kardashian ou son soutien affiché à Donald Trump, reporte le concert qu’il devait donner à Marseille. Cette décision intervient après la menace d’interdiction formulée par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Il n’était pas envisageable pour les autorités qu’il se produise au Stade Vélodrome, qualifié par le maire de «temple du vivre-ensemble et de tous les Marseillais».


En octobre 2022, dans ces mêmes pages, nous nous demandions si le célèbre rappeur américain Kanye West avait eu un «coup de folie» ou un «coup de génie» après une énième provocation, en arborant, pendant un défilé surprise de sa marque de streetwear à Paris, un tee-shirt avec l’inscription: «White Lives Matter». L’artiste afro-américain se moquait alors ouvertement du mouvement Black Lives Matter, alors que peu de personnes osaient critiquer les dérives essentialistes, voire un peu racistes, d’un mouvement à la base antiraciste… Kanye West prenait une fois de plus le contrepied de la pensée unique, en défendant non pas un slogan suprémaciste blanc – comme certains ont feint de le croire – mais un slogan universaliste signifiant que «All Lives Matter» dans une Amérique fractionnée. Nous options donc pour un «coup de génie»… Depuis, Kanye West, qui se fait appeler Ye, a trop multiplié les « coups de folie », avec une tendance au complotisme et aux dérapages provocateurs sur l’imagerie nazie, pour qu’il soit encore possible de défendre une telle dérive. Une dérive qui n’est toutefois pas tant idéologique – comme feignent encore de le croire certains observateurs – mais essentiellement pathologique. Il n’est pas nouveau que Kanye West, au-delà de son génie musical reconnu, ait de sérieux problèmes de santé mentale.

Hitler, un peintre talentueux qui change de branche, Kanye, un « Noir de pacotille »…

Il n’y a rien de nouveau non plus à voir des artistes osciller entre génie et folie. Mais, contrairement à d’autres, on semble ne rien vouloir pardonner à Kanye West, ce qui entretient vraisemblablement ses troubles.

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Déjà, en 2016, alors que le chanteur avait été le seul artiste noir à soutenir Donald Trump et à se rendre à une invitation de la Maison Blanche, il avait été la cible d’une rare violence de la part de la presse prétendument progressiste américaine, comme le rappelle l’auteur Bret Easton Ellis: «C’était à cause de ça que Kanye avait été étrillé dans tout le paysage médiatique et traité de “Noir de pacotille” et de “salaud avide d’attention”, qui devait être “hospitalisé”, et ce qui était arrivé à Kanye était “ce qui arrive quand un Noir ne lit pas de livres” – déclarations de présentateurs de CNN et de MSNBC».

Aujourd’hui, après une période relativement calme dans ses déclarations publiques, et surtout une lettre d’excuses publiée le 26 janvier 2026 sur une pleine page du Wall Street Journal, dans laquelle il demande pardon à ceux qu’il a offensés dans la communauté juive ou noire, rappelant ses problèmes de santé liés à des troubles psychologiques et à une lésion cérébrale suite à un accident, Kanye West lance son grand retour sur scène avec une tournée de concerts faisant suite à la sortie de son nouvel album. Du côté musical, il n’y a aucun doute sur les « coups de génie » de l’artiste, dont le talent est reconnu par tous les acteurs et amateurs du milieu du rap. Pourtant, on ne lui pardonne pas ses écarts et dérapages, malgré les justifications, alors que quiconque a un peu suivi la carrière de Kanye West sait que ses troubles ne sont ni feints ni nouveaux…

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Les accoutrements nazis des Sex Pistols ont toujours été considérés comme une simple provocation punk, et les propos controversés de David Bowie sur Adolf Hitler dans les années 1970, que l’artiste expliquait par une «période de folie, de drogue et de confusion», n’ont pas eu de conséquences sur la suite de sa carrière. Quel gouvernement aurait pu oser interdire à David Bowie de se produire sur scène?

O tempora, o mores

Kanye West, lui, se voit imposer une intransigeance morale toute contemporaine. L’impayable gouvernement britannique a carrément refusé l’entrée sur son territoire à l’artiste, conduisant à l’annulation de ses trois concerts prévus à Londres. Position de fermeté face au rappeur dans un pays pourtant habitué à une complaisance quotidienne pour l’antisémitisme, que ce soit par l’autorisation de manifestations islamistes ouvertement antijuives, ou par l’absence de réaction face aux agressions ou à une ligne éditoriale tendancieuse de son service public. Un deux poids, deux mesures qui masque mal, de plus, la facilité de s’en prendre à un artiste controversé, provocateur et surtout un peu déséquilibré, plutôt qu’à un véritable danger antisémite.

De son côté, la classe politique française, toujours inquiète de rater le train du prétendu progressisme international, a fait pression pour annuler le seul concert dans notre pays, prévu à Marseille en juin prochain. Dès l’annonce de l’événement, le maire de la ville, Benoît Payan, avait indiqué que l’artiste « n’est pas le bienvenu à Marseille au Vélodrome, temple du vivre-ensemble et de tous les Marseillais ». Mardi, le gouvernement a fait savoir qu’il cherchait « des moyens légaux pour empêcher le concert ». Face à cette pression, Kanye West a préféré annoncer, la nuit dernière, sur les réseaux sociaux, le report de son concert marseillais. Cette censure d’un artiste pour cause de « coups de folie » répétés cache mal une recherche, à peu de frais, d’une virginité morale de la part de gouvernants pourtant accusés de complaisance face à l’antisémitisme réel au sein même de leurs sociétés.

Arrangements matrimoniaux en Turquie

10e long métrage du réalisateur, Hayat est le premier a véritablement se frayer un chemin dans les salles de l’hexagone. Une lente et intéressante critique de la société turque.


Riza, jeune mitron turc bien fait de sa personne, pétrit le pain dans la boulangerie de son grand-père. Résistant aux poussées libidinales de la promise qu’on lui destinait, il repousse une tentative de fellation : – ça me dit rien – t’as pas envie ? – je suis en vrac. Arrête, j’ai pas la tête à ça. A ses amis, il expliquera en rigolant : – c’est parti en sucette. En réalité, Riza est poursuivi jusque dans ses rêves par une taraudante obsession : retrouver la fantomatique Hicran, blonde, lisse et splendide créature aux prunelles d’azur et au visage de piéta, laquelle a soudain disparue, sans explication, rejetant les avances du jeune homme, à peine lui avait-il déclaré sa flamme l’espace de deux rencontres. Aurait-elle fugué pour échapper à un mariage arrangé par sa famille ? Quoiqu’il en soit, voilà donc que Riza, quittant travail et parents, se met en route pour Istanbul, et passe deux mois entiers à rechercher l’objet de son cœur dans l’immensité de la métropole. Le hasard finit par l’orienter vers un réseau de prostitution dont Hicran, seule et démunie, a pu réchapper selon toute apparence en étant recueillie dans un appartement par deux compères, dans une atmosphère plutôt conflictuelle. Mais un beau jour, elle est là, enfin, face à Riza. Fin de la première partie de Hayat ( « la vie », en turc).

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Sans solution de continuité, la deuxième partie du film abandonne Riza pour se concentrer sur Hicran, enfant prodigue dont le retour chez ses géniteurs, après l’épisode d’Istanbul, se passe évidemment assez mal. Hicran rentre dans le rang à ses dépens, en consentant à subir, de l’oreiller jusqu’à la table des repas, la logorrhée tour à tour suspicieuse, menaçante et plaintive, presque démente, d’un époux d’âge mûr travaillé par une jalousie morbide – occasion, d’ailleurs, d’un des plus beaux morceaux de bravoure du scénario, dans un film à la lenteur calculée, aux ellipses savamment dosées, où de très longs silences alternent avec des dialogues étirés à l’extrême. L’épilogue, qu’on ne déflorera pas ici, renverse une nouvelle fois la situation, surprise ultime, improbable et presque miraculeuse après tant d’avanies liées à la pesanteur des traditions sous le boisseau de l’islam.

Il est singulier qu’au contraire de celle d’un Nuri Bilge Ceylan, il est vrai remarquable de bout en bout, la filmographie pourtant conséquente d’un Zeki Demirkubuz, 61 ans, n’ait jamais franchi la porte des salles françaises (hors festivals où un public confidentiel a pu voir Le Destin (2001), inspiré de L’Etranger, de Camus, et Yeralti (2012), d’après le roman de Dostoïevski Le Sous-sol). Dans Hayat, beaucoup des comparses portent encore le masque chirurgical, tel qu’imposé au temps de la pandémie. On est tenté d’y voir une métaphore. Sombre visage d’une Turquie minée par la tartufferie et le mensonge des « bonnes mœurs ». Comme l’exprime un des personnages, « ici chacun croit ce qu’il veut croire ».     


Hayat, film de Zeki Demirkubuz. Avec Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran, Umut Kurt.Turquie/Bulgarie, couleur, 2024. Durée : 2h40

En salles.  

L’apathie française, dernier carburant du pouvoir

Malgré le cessez-le-feu en Iran qui a fait baisser le baril de Brent sous 100 dollars, les prix des carburants en France restent élevés à la mi-avril. Un décret envisage d’encadrer les marges des stations-service et de lisser les prix jusqu’au 31 août, sans gel des prix à la pompe ni ristournes comme en Italie ou en Espagne. Les aides ciblées se cantonneront à l’agriculture, à la pêche et au secteur des transports. Comme pour l’idée de réformer le 1er-Mai obligatoirement chômé, Sébastien Lecornu veille, joue la montre et l’apaisement. Mais où sont donc passés les gilets jaunes ? Notre chroniqueur semble se désoler de constater que seule la révolution est en rupture de stock…


Le calme avant la tempête ? Tout est là pour enflammer les colères françaises. Or la société, bloquée à son sommet, donne le sentiment d’être gagnée par la torpeur à sa base.

La Ve épuisée

En 2018, le gasoil à 1,50 euro avait lancé le mouvement des gilets jaunes et l’occupation des ronds-points par la France périphérique. Cette fois le carburant a dépassé les 2 euros et… Et rien. Le gouvernement en profite même pour tenter de relancer, via un amendement, son projet de Zones à faibles émissions (ZFE) qui rendraient certaines villes inaccessibles aux voitures trop polluantes, dans une discrimination sociale refusée hier par les députés. La violence, elle, se répand jusque dans les petites villes. Parallèlement le bloc central n’en finit pas, Emmanuel Macron en tête, d’ériger le populisme en ennemi à abattre. Se faisant, le système se coupe d’une société civile fulminante. Celle-ci fédère les citoyens qui savent leur nation fragile et s’affolent de l’irénisme des dirigeants. Ces derniers se félicitent de l’échec de Victor Orban lors des législatives hongroises, dimanche ; ils feignent d’ignorer que son successeur, Péter Magyar, s’inscrira dans la continuité banalisée de la révolution conservatrice construite sur la foi, la famille, la nation et la protection des Hongrois d’une immigration invasive. Reste ce constat, en France, d’un semblable moment révolutionnaire en manque, paradoxalement, de révolutionnaires. Alors que la Ve République ne cache rien de son épuisement, les indignés ne sont actuellement identifiés que par les sondages qui notent leur « dégoût ». Ils semblent vouloir réserver leur réponse à la prochaine élection présidentielle, en portant le RN en premier parti de rupture.

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Cette absence apparente d’élan vital au cœur de la France des oubliés participe à l’ankylose du pays : un immobilisme aggravé par un Premier ministre habilement pantouflard qui a juré de tenir en jouant la montre et l’apaisement. En dépit des pressions sur le prix du carburant, liées à la crise iranienne et au blocus du détroit d’Ormuz par Donald Trump, l’Etat aux poches trouées exclut de baisser les taxes.

Manque de courage

Cette solution de bon sens a pourtant été choisie par de nombreux pays européens dont l’Allemagne dernièrement. L’apathie des usagers reste en fait le meilleur allié du pouvoir. Il s’épargne d’avoir à penser dans l’urgence des économies pouvant équilibrer le manque à gagner des recettes non perçues. Le chef de l’Etat peut évidemment faire valoir qu’il n’est pour rien dans cette guerre israélo-américaine contre les mollahs ; un conflit qu’il n’a pas voulu et qui affecte les stations-services françaises. Reste que Macron est l’héritier d’un Etat ventripotent dont il a aggravé la dette de plus de 1000 milliards d’euros, sans le début d’une réforme pour alléger les dépenses. Il est comptable, par manque de courage, de l’état de banqueroute des finances publiques et de la guerre civile qui s’est installée dans les esprits et ici et là sur le terrain. Seuls les Français sauveront leur pays en congédiant les faillis. Encore faudrait-il que la société se délivre de sa dépression, entretenue vicieusement par l’Etat-Mamma. Français, l’heure est venue : révoltez-vous !

La révolution des oubliés

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Debray-Tesson: un duo?

Dans Le Grimpeur et le Grognard (Gallimard, 2026), Régis Debray et Sylvain Tesson dévoilent leur correspondance. Sans se poser en modèles, ni adopter un ton moralisateur, ce qui nous change de bien d’autres intellectuels.


Quel dommage que, dans Le Figaro Magazine, on ne laisse pas dialoguer Régis Debray et Sylvain Tesson sans intermédiaire ! Seuls des extraits de leurs propos nous sont rapportés, assortis d’une analyse dont on se passerait. Malgré cette réserve, c’est tout de même un infini bonheur de l’intelligence et du langage que cette confrontation, fût-elle seulement apparente, entre deux esprits. Elle est pleinement justifiée et nous change de cette habitude déplorable de certains médias qui, pour remplir leurs pages, organisent des rencontres, contre tout bon sens, entre des personnalités qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre et qui, surtout, n’apportent rigoureusement rien aux lecteurs, ni séparément ni ensemble.

Tout le contraire de Régis Debray et de Sylvain Tesson ! Si je demeure un peu sur ma faim à cause de la méthode utilisée, cela tient à la logique et aux contrastes, confortables et faciles, qu’elle permet.

En effet, comme il est aisé d’opposer la passion de l’Histoire chez Régis Debray à celle de la géographie chez Sylvain Teson ; le culte d’une révolution internationale, jadis, chez l’un, et, chez l’autre, l’attirance pour les seules révolutions intimes ; l’exigence de solidarité chère à la gauche et le goût de la solitude, qui n’est pas étranger à une certaine droite dans laquelle je serais fier de me tenir si Tesson s’y trouve aussi !

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Mais ces oppositions, pour n’être pas sans intérêt, ne disent pourtant pas grand-chose de ces deux êtres. Il semble, d’ailleurs, que ce qu’ils combattent ensemble soit bien plus signifiant et instructif que ce qui paraît encore les diviser aujourd’hui.

Qui pourrait péremptoirement aborder ce terrain alors que, si le passé de l’un n’a pas eu le même humus que celui de l’autre, les réalités du présent et leur lucidité à ce sujet les ont accordés ?

Derrière leur dialogue malheureusement éclaté, que de connivence, que de complicités, que d’hostilités claires et profondes à l’égard de ce qui ruine notre société et dégrade notre civilisation ! Ce n’est pas mythifier ces belles intelligences que de les sentir communes dans des détestations qui sont les nôtres, ou pourraient l’être, si nous avions autant d’aura et de courage qu’eux pour les exprimer…

Comment ne pas percevoir, chez ces deux esprits d’élite, de superbes similitudes : l’aptitude à l’écoute, la capacité de se combattre soi-même, le refus de tout dogmatisme, l’art du verbe, mais aussi une forme de tolérance qui les conduit à ne jamais considérer l’infinie diversité du vivant comme un adversaire, mais à combattre les idées et les principes qu’ils récusent.

S’y ajoutent la grâce d’une modestie vraie, d’autant plus impressionnante que, du haut de leurs destins séparés par le temps, ils auraient pu être tentés de l’oublier ; et aussi ce désir éperdu de sortir de soi, de résister à la tentation du narcissisme, pour devenir des aventuriers en tous les sens du terme, mais à portée universelle.

Ce contre quoi ils luttent et se dressent – avec une lassitude résignée chez Régis Debray, une ironie presque affectueuse chez Sylvain Tesson – compose un puissant réquisitoire contre les dérives de notre époque. Ils forment plus qu’un duo : une voie à suivre.

96 pages

Le grimpeur et le grognard: Une correspondance

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«Jesusgate»: Quand Trump nous prie de rire

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Donald Trump © Evan Vucci/AP/SIPA, Giorgia Meloni © Omar Havana/AP/SIPA, Léon XIV © Guglielmo Mangiapane/AP/SIPA, Montage Causeur

Après que Trump a affirmé, début avril, que l’épouse du président Macron le traitait extrêmement mal, puis livré une leçon de diplomatie en répondant à une question sur l’absence de concertation avec les alliés avant les frappes contre l’Iran par un cinglant: « On voulait l’effet de surprise. Qui connaît mieux la surprise que le Japon ? Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu pour Pearl Harbor ? », en présence de Sanae Takaichi, le pape Léon XIV s’en tire finalement plutôt bien…


Le président Donald Trump s’est fendu d’une nouvelle polémique, mais, pour une fois, elle ne paraît pas être intentionnelle. L’image, générée par intelligence artificielle, partagée puis supprimée par l’intéressé sur son réseau Truth Social, le représentant en Jésus guérissant les malades a eu le temps de faire le tour de la planète et de scandaliser les bonnes âmes. Pour qui a baigné dans la culture du « meme », très ancrée dans la droite alternative américaine, cela n’a pourtant rien de surprenant. Après tout, les trumpistes avaient bien diffusé une image de leur champion en pape juste après sa réélection en novembre 2025, sans que cela fasse trop de bruit. Mais de là à se faire figurer en Jésus, on a tout de même franchi une limite métaphysique.


Donald Trump ne peut pas s’empêcher de faire une bonne blague

Ce qui semble être parti d’une mauvaise plaisanterie a été amplifié par la conjoncture politique. Les chrétiens américains auraient très bien pu avaler la couleuvre ; après tout, ils en sont plus facilement capables que d’autres communautés. « C’est censé me représenter en médecin qui soigne les gens, et je soigne effectivement les gens », a déclaré le président américain aux journalistes à la Maison-Blanche, peu après la suppression de la publication. Mais peu importe que cela soit vrai ou non : il ne maîtrise plus le narratif. L’affaire s’est médiatisée autour du pape Léon XIV, qui dernièrement fait figure d’opposition à son compatriote.

Le pape, qui n’est encore que dans la première année de son pontificat, sort régulièrement de sa discrétion naturelle pour critiquer le président américain. Son opposition à la politique migratoire répressive de Donald Trump est bien connue. Le mardi 18 novembre 2025, face aux journalistes devant sa résidence de Castel Gandolfo près de Rome, bien qu’il affirme que « tout pays a le droit de déterminer qui peut entrer, quand et comment », il dénonce le traitement « extrêmement irrespectueux » réservé à certains migrants aux États-Unis. Une source de gêne pour de nombreux Américains catholiques qui souhaitent reprendre le contrôle de leurs frontières.

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Le Très Saint-Père est encore plus vocal dans son opposition à la guerre avec l’Iran. Depuis la fenêtre de son bureau donnant sur la place Saint-Pierre, il a appelé, le 8 mars, à faire taire « le fracas des bombes » au Moyen-Orient. Il s’est aussi dit particulièrement consterné par la situation au Liban, pays qu’il a visité lors de son premier voyage. Rien d’étonnant, alors, à voir Donald Trump lui rendre la pareille, dans son style à lui. Il l’a fustigé en affirmant lundi sur Truth Social ne pas être « un grand fan » du pape. Il le juge « faible face à la criminalité » et « catastrophique en matière de politique étrangère ». Il a aussi reproché à Léon XIV son opposition à la guerre contre l’Iran, disant ne pas vouloir « d’un pape qui trouve normal que l’Iran dispose de l’arme nucléaire ». Nous voilà replongés dans les querelles médiévales entre les empereurs germaniques et les souverains pontifes.

Bien que l’on puisse louer Donald Trump pour son courage et sa volonté de redresser l’Occident, son attitude cavalière n’aide pas. Il s’était déjà attiré les foudres de sa base religieuse (selon les sondages de sortie des urnes du Washington Post et de CNN, 56% des catholiques ont voté Trump en 2024) avec son message guerrier promettant d’annihiler « toute une civilisation en une nuit », en pleine trêve pascale. Le pape ne s’est pas privé non plus quand il a déclaré, une semaine plus tard : « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent ! Assez des démonstrations de force ! Assez de guerre ! La véritable force se manifeste en servant la vie. » Que Donald Trump veuille renchérir en s’en prenant directement à la plus éminente figure de l’Église catholique est le signe de son incapacité à se maîtriser, allant même jusqu’à suggérer sur Truth Social lundi que : « Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, il ne serait pas au Vatican. »

Jesusgate

Cette polémique du « Jesusgate », comme certains l’appellent désormais aux États-Unis, est donc la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Un tracas de plus pour Donald Trump, déjà en difficulté sur bien des fronts. Les réactions les plus virulentes à son égard viennent de sa propre base électorale, auprès de laquelle il a voulu cultiver une aura de défenseur de la chrétienté. Certains ont dénoncé un « blasphème », d’autres le « narcissisme » du locataire de la Maison-Blanche, tandis que le commentateur Tucker Carlson a carrément parlé d’un «esprit de l’Antéchrist».

Que faut-il retenir de toute cette tornade médiatique et politique, un peu ridicule pour Trump ? On peut évidemment lui reprocher sa légèreté et son manque de maturité. Mais le pape Léon XIV se permet lui aussi des commentaires sur la politique américaine, on l’a vu. Surtout, il faut voir cet épisode malheureux pour ce qu’il est : un coup de plus dans cette pelote de l’Occident qui se défait un peu plus chaque jour. Donald Trump veut être le champion de l’Occident, son sauveur. Mais la chrétienté, qui est une partie essentielle de la civilisation occidentale, ne reconnaît qu’un seul sauveur : Jésus-Christ. Ironie de l’Histoire, on a de plus en plus l’impression que celui qui veut redresser l’Occident préside à son déclin.

En difficulté chez lui avec les élections de mi-mandat qui approchent, en lutte constante avec le pouvoir des juges, embourbé au Moyen-Orient et confronté à la puissance chinoise, Donald Trump est désormais en froid avec la tête spirituelle de l’Occident. Les relations avec les pays alliés, déjà peu reluisantes, en pâtissent. Hier, Giorgia Meloni, jusqu’ici en bonne entente avec Donald Trump, a elle aussi reproché l’attitude du président américain envers le pape. Donald Trump a rétorqué par une pique sur son refus de rejoindre les États-Unis dans l’attaque contre l’Iran : « Je suis choqué par elle. Je la croyais courageuse, mais je me trompais », vient-il de déclarer au quotidien italien Corriere della Sera.

Le Pape Léon XIV, Vatican, 8 mai 2025 © Oliver Weiken/DPA/SIPA

Le 8 mai 2025, le monde assistait avec surprise à l’élection de Robert Francis Prevost, futur Léon XIV, au pontificat (notre photo ci-dessus). Personne ne s’y attendait vraiment. L’influent évêque américain Robert Barron avait déclaré la veille de l’élection : « Tant que nous sommes une grande puissance, je ne pense pas que nous verrons un Américain devenir pape. Quand nous serons en déclin, peut-être. » Il ne croyait pas si bien dire. 

Lundi, Léon XIV déclarait : « Je ne suis pas un politicien, je n’ai pas l’intention d’entrer dans un débat avec lui ; le message est toujours le même : promouvoir la paix. » L’Occident a deux têtes, qui parlent dans deux registres différents et avec des priorités différentes.

Conflit israélo-palestinien: nos grilles de lectures sont dépassées

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Le sociologue Charles Rojzman. DR.

Il existe, dans la manière dont l’Europe contemporaine appréhende le conflit israélo-palestinien, un phénomène qui excède de loin la simple divergence d’opinions ou les désaccords d’interprétation. Ce qui se joue relève d’une structure mentale, d’un cadre de perception hérité, qui conditionne en profondeur la lecture des événements.


Autrement dit, l’Europe ne se trompe pas seulement : elle voit à travers un prisme qui organise d’avance ce qu’elle peut comprendre et ce qu’elle refuse de penser.

Tant que perdureront les approximations, les omissions et les reconstructions idéologiques concernant la naissance de l’État d’Israël — et, symétriquement, celle des États issus de la décomposition de l’Empire ottoman — toute analyse restera faussée. Tant que subsistera, dans une partie significative du monde arabe et au-delà, le refus d’admettre la légitimité d’une souveraineté juive sur cette terre, le conflit continuera d’être interprété non comme une confrontation entre deux légitimités concurrentes, mais comme une opposition entre un intrus et une victime.

Cette réduction n’est pas innocente. Elle traduit une incapacité plus large à penser la singularité historique de ce qui s’est joué au XXᵉ siècle et de ce qui en découle aujourd’hui. L’Europe, marquée au fer rouge par l’extermination des Juifs, a intégré cette catastrophe comme un pivot de sa conscience morale. Mais cette intégration ne s’est pas faite sans ambiguïté. Car la culpabilité, lorsqu’elle n’est pas assumée dans sa dimension tragique, tend à se déplacer plutôt qu’à se résoudre.

Israël se trouve ainsi placé dans une position paradoxale. Son existence même vient troubler la représentation d’un peuple assigné à la seule condition de victime. L’apparition d’un État souverain, capable de se défendre, de faire la guerre, d’exercer une puissance — fût-elle contrainte — introduit une dissonance majeure dans l’imaginaire européen. Elle oblige à reconnaître que l’histoire ne distribue pas les rôles de manière fixe, que les victimes d’hier peuvent être confrontées aux dilemmes du pouvoir aujourd’hui.

Or c’est précisément ce que l’Europe peine à admettre.

Faute de pouvoir intégrer cette complexité, elle opère un renversement. Celui qui ne correspond plus à la figure attendue de la victime est requalifié en oppresseur. Celui qui incarne la faiblesse devient, par contraste, le dépositaire d’une légitimité morale quasi absolue. Ce mécanisme n’est pas tant le produit d’une analyse que d’un besoin de cohérence intérieure : il permet de maintenir une lecture du monde conforme aux catégories héritées du passé européen.

C’est dans ce cadre que prennent sens certaines notions, mobilisées avec une insistance qui dépasse leur portée descriptive. L’assimilation d’Israël à une puissance coloniale, l’usage extensif de termes comme « apartheid », la réduction du conflit à une simple entreprise d’occupation, participent d’un effort pour inscrire une réalité complexe dans un schéma familier. Mais ce schéma, forgé dans l’histoire européenne, ne correspond que partiellement aux dynamiques du Moyen-Orient.

Car ce qui se joue là-bas ne saurait être ramené à un conflit territorial classique. Il s’agit d’une confrontation où s’entrelacent des dimensions historiques, religieuses et identitaires que la modernité européenne, largement sécularisée, a appris à marginaliser. Le refus de reconnaître la légitimité d’un État juif ne peut être compris si l’on ignore cette profondeur, si l’on persiste à traduire toutes les tensions en termes exclusivement politiques ou socio-économiques.

Cette incompréhension se double d’un effet générationnel. Les sociétés européennes contemporaines, façonnées par plusieurs décennies de paix relative et de prospérité, abordent la violence avec des catégories qui privilégient la protection des victimes et la dénonciation des dominations. Ce cadre moral, légitime en lui-même, tend cependant à simplifier des réalités où la violence n’est pas seulement un abus de pouvoir, mais aussi l’expression de conflits de légitimité irréductibles.

Dans ce contexte, les actions de groupes comme le Hamas ne suffisent pas à modifier en profondeur la perception dominante. Elles sont souvent réinterprétées à l’intérieur du cadre existant, comme des réponses — certes condamnables — à une situation jugée première. À l’inverse, les actions militaires d’Israël sont perçues comme des confirmations de sa responsabilité structurelle dans le conflit.

Il ne s’agit pas de nier les souffrances, ni d’absoudre les fautes. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines lectures s’imposent avec une telle force, indépendamment des faits eux-mêmes. Ce phénomène révèle une fonction plus profonde : celle de permettre à l’Europe de se penser comme moralement réconciliée avec son passé. En désignant un coupable extérieur, elle se donne le sentiment d’avoir surmonté ses propres démons.

Mais ce processus a un coût. Il interdit une compréhension véritable des réalités en jeu.

Car derrière le conflit israélo-palestinien se dessine une transformation plus large: le retour du religieux comme force structurante du politique. Non pas sous la forme institutionnalisée que l’Europe a connue, mais sous des modalités où l’identité, le sacré et la violence se trouvent étroitement imbriqués. Cette dimension échappe en grande partie aux catégories d’analyse héritées de la modernité occidentale.

En refusant de voir cette mutation, en persistant à interpréter le conflit à travers les seules grilles du passé européen, l’Europe se condamne à une forme d’aveuglement. Elle projette sur le Moyen-Orient ses propres fautes historiques, sans percevoir que d’autres logiques sont à l’œuvre — et que celles-ci pourraient, à terme, produire des effets en son sein même.

Ainsi, ce qui apparaît comme une erreur d’analyse locale révèle en réalité une difficulté plus profonde : celle d’une civilisation qui peine à réintégrer le tragique dans sa compréhension du monde. Pour s’en protéger, elle reconstruit la réalité à partir de schémas moraux simplificateurs, au risque de perdre de vue la complexité des situations qu’elle prétend juger.

Tant que cette difficulté persistera, l’Europe oscillera entre condamnation morale et impuissance politique. Et dans cet entre-deux, ce n’est pas seulement la compréhension d’un conflit lointain qui est en jeu, mais la capacité même de penser lucidement le monde contemporain.

Ormuz ou la géopolitique de l’étranglement

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© Jonathan Raa/Sipa USA/SIPA

La guerre d’Iran n’est pas uniquement la guerre d’Ormuz. La conférence pour la liberté de navigation dans le détroit qui se tiendra à Paris demain apparaît comme une inutile gesticulation diplomatique. Jusqu’où Trump est-il prêt à faire un compromis avec les Iraniens sans perdre la face?


Le nom d’Ormuz provient de Ahura Mazda, le Dieu du bien dans le panthéon zoroastrien, un panthéon qui oppose le bien et le mal. Un nom qui fait sens dans cette guerre que les mollahs iraniens appellent celle des forces du bien (eux) contre celles du mal (le grand Satan américain et le petit Satan israélien). Cependant, si on remarque que les chiites iraniens ont surtout frappé des monarchies musulmanes sunnites, alors que de l’autre côté le président américain, dans une initiative quasi blasphématoire aux yeux de nombre de chrétiens, a posté de lui une image christique, on se confirme une fois de plus que la réalité des forces spirituelles ne se limite pas à une partition binaire évidente.

Un détroit, c’est un bras de mer rétréci. En hébreu détroit se dit « metzar », une zone étroite. Dans les Psaumes, « metzar », c’est la détresse, un mot qui en français aussi est lié à la notion de striction. Le blocus d’un détroit, en hébreu מָצוֹר עַל הַמֵּצַר, matzor al hamotzar, faire le siège d’un lieu enserré, a donc tout ce qu’il faut pour générer l’angoisse, un mot connotant lui aussi l’image de resserrement par le latin angustus. Une angine de poitrine, c’est une douleur qui resserre la cage thoracique.

20% du pétrole mondial

Dans ce détroit d’Ormuz passaient environ 20 millions de barils de pétrole brut par jour, 20% de la production mondiale. Si les pipelines d’Arabie Saoudite vers la Mer Rouge et des Emirats vers la mer d’Oman peuvent faire transiter un quart de cette production, le Koweït, l’Irak et l’Iran n’ont aucune alternative et le Qatar n’en a pas non plus pour son gaz naturel, source de son soft power.

Un tel blocage affecte lourdement les prix des hydrocarbures et par là ceux du transport, qui, rappelons-le, outre les voyages d’agrément est indispensable à l’industrie et aux machines agricoles.

La production alimentaire s’effondre sans les engrais azotés où le méthane est la source indispensable d’hydrogène. Pour les plastiques et les polymères indispensables à notre monde, les alternatives écologiques restent marginales et l’hydrogène vert coûte plus du double de celui qui est issu du gaz.

A lire aussi: Trump, Ormuz et les mollahs: fera-t-on la paix sans la chute du régime iranien?

Une production en baisse, ce sont des prix en hausse. Le détroit d’Ormuz bloqué, c’est le pain et le riz qui augmentent. Le pétrole consommé par le Japon et la Corée du Sud passe entièrement par Ormuz, mais la stagflation menace même les pays dont aucun hydrocarbure ne passe par le détroit.

La Chine en dépend pour un tiers de sa consommation. Elle bénéficiait de rabais importants de l’Iran qui esquivait ainsi les sanctions américaines. Un blocage du détroit de Bab el Mandeb, connectant la mer Rouge, récente menace iranienne, aurait pour ce pays qui se fournit aussi par le pipeline transsaoudien un impact très important, mais la Chine, prudente, a préparé d’énormes réserves stratégiques pétrolières et n’est pas encore prise à la gorge. Quant à la Russie, l’augmentation des prix du pétrole est une aubaine extraordinaire pour sa guerre en Ukraine. Un blocage prolongé du détroit d’Ormuz rebattra donc les cartes, fera des gagnants et des perdants (en Europe, l’Italie est plus impactée que la France et entièrement dépendante de l’Algérie) et sera un choc économique majeur, mais, suivant la majorité des économistes, ce ne sera pas l’apocalypse… Le blocus iranien et l’imposition d’une taxe d’environ 1$ par baril de pétrole sont totalement illégaux puisqu’il s’agit d’un détroit international. La déclaration préalable à la conférence pour la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz qui se tiendra à Paris le 17 avril, montre toute la faiblesse européenne. Ce texte n’ose pas rappeler la violation iranienne et se propose – bien modestement mais avec emphase – « d’œuvrer dans le cadre d’une mission multinationale strictement défensive lorsque les conditions de sécurité le permettront ». Autrement dit, une fois que tout sera réglé. Inutile gesticulation…

Qui a gagné la guerre ?

L’Iran a d’ailleurs été nommé le 8 avril par acclamation au Conseil économique et social des Nations unies, un Comité des Nations Unies qui supervise les politiques sur les droits des femmes, le désarmement et la lutte contre le terrorisme. Ni la France, ni le Royaume Uni ou le Canada, également membres de ce comité, n’ont protesté alors qu’ils pouvaient le faire réglementairement. Il ne fallait pas s’opposer à la volonté du « Sud profond ». Où la prudente diplomatie devient un exercice de lâcheté…

Les Gardiens de la Révolution d’ores et déjà clament leur victoire, et leur ancien chef, Mohsen Rezaï, considéré comme l’un des plus durs du régime, devenu conseiller militaire d’un Guide de la Révolution probablement dans le coma, a prononcé un discours très menaçant envers les Américains s’il leur prenait le désir d’envahir l’Iran. Des vidéos de propagande font une fois de plus mention d’armes inattendues et terrifiantes. La résilience iranienne surprend ceux qui pensaient que la campagne serait rapide, pas ceux qui avaient observé depuis des années les gigantesques préparatifs auxquels le régime a sacrifié tous ses revenus. L’analyse des experts confirme l’essoufflement des moyens, voire leur délabrement, mais les dirigeants iraniens savent que la menace est une arme efficace et ils en usent à foison. Ils considèrent que Trump est dans une position de faiblesse politique car, les yeux rivés sur des midterms de déception économique, il craint aujourd’hui de perdre ceux de ses partisans qui, J.D. Vance le premier, l’avaient soutenu parce qu’ils croyaient à sa promesse de ne pas faire de guerre extérieure, sans compter les catholiques choqués par les critiques du président américain envers le Pape, auquel il a réservé l’insulte majeure de son répertoire («weak», faible, etc.).

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Certains commentateurs développent ce raisonnement et annoncent que Trump se contenterait d’un accord a minima consacrant simplement l’ouverture du détroit d’Ormuz, lui permettant de se désengager à toute vitesse, sans même insister trop strictement sur le stock d’uranium enrichi à 60% (absolument sans aucun usage civil, faut-il le rappeler), et encore moins sur la question des missiles et celle des proxies. Bien entendu le changement de régime ne ferait même pas partie du débat. Si cette dernière exigence risque en effet d’être celle que Trump abandonnerait le plus facilement, une telle capitulation est invraisemblable. Elle confirmerait a posteriori ce que disait le même Donald Trump dans un tweet de janvier 2020 : « L’Iran n’a jamais gagné une guerre, mais n’a jamais perdu une négociation ». 

Quelles que soient ses capacités de revirement et de dénégation, et chacun sait qu’elles sont stupéfiantes, il ne faut pas oublier que Trump n’a jamais varié sur un certain nombre d’idées : celle de la dangerosité de l’Iran des mollahs en est incontestablement une. On peut penser que le président américain, qui ne croit qu’aux rapports de force, n’est pas dupe des rodomontades des dirigeants iraniens, même s’il ne croit pas lui-même en ce qu’il dit ou écrit sur la débâcle absolue du régime.

Aux yeux de son public d’admirateurs, un compromis aussi douteux ne le transformerait pas en dirigeant invincible, mais au mieux en Obama-bis.  Une blessure narcissique inconcevable…

Soft power: du Mondial qatari au mirage saoudien, les recettes du succès – et des échecs – dans le Golfe

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© Jacquelyn Martin/AP/SIPA

Dépassée par les ambitions démesurées de ses propres autorités, l’Arabie saoudite enchaîne les revers sur ses divers chantiers. Et semble échouer là où le Qatar était, dans des conditions similaires, parvenu à réussir « son » Mondial de football, en 2022. Le succès qatari, reposant sur une étroite coopération avec des entreprises étrangères, pourrait cependant servir de leçon et permettre au royaume de sortir de l’ornière dans laquelle il s’est lui-même fourré.


Un vent mauvais soufflerait-il sur les dunes du désert saoudien ? Directement touché par la guerre menée par Israël et les Etats-Unis en Iran, le royaume semble accumuler les déconvenues, du moins symboliques. Après s’être vues, début février, retirer pour cause d’impréparation et de retards, l’organisation des Jeux asiatiques d’hiver 2029 au profit du Kazakhstan, on apprenait, début mars, que les autorités saoudiennes envisageraient d’abandonner la poursuite du chantier de The Line – un projet de ville futuriste et linéaire de 170 kilomètres en plein désert, dont les quelques bâtiments déjà sortis du sable seraient rétrogradés… en simples data center.

Le camouflet du report de l’organisation des JO d’hiver et l’abandon du projet phare du programme NEOM ne sont que les derniers accrocs en date dans la stratégie de soft power saoudienne. Étant parvenu à s’infiltrer, à ses risques et périls, au cœur de certains des chantiers les plus emblématiques du royaume en décembre dernier, le journaliste de L’Équipe Alban Traquel a pu constater que le projet de station de ski de Trojena accusait lui aussi du retard : « alors que près de 50% des travaux devaient être réalisés avant la fin de l’année », écrit-il dans le quotidien sportif, « moins de 25% seront accomplis ». Quant à la « folie » The Line, ses « plans, intenables, ont été revus à la baisse et sa longueur de devrait pas dépasser 2,4 kilomètres ».

Une « Vision 2030 » à courte vue

La « Vision 2030 », du nom du pharaonique programme de modernisation et de construction promu à grands frais par le prince Mohammed ben Salmane (MBS) pour lisser l’image de son pays à l’international et diversifier son économie dans la perspective de l’après-pétrole, tiendrait-elle donc du mirage ? Et pourquoi l’Arabie saoudite semble-t-elle échouer en série, là où son voisin qatari a, lui, remporté son pari ? Peut-être faut-il y voir un lien de cause à effet : dans l’esprit mégalomane de l’inexpérimenté MBS, le succès du Qatar, qui a accueilli sur son territoire la Coupe du monde de football en 2022, fut un gant jeté à sa royale figure. La puissante Arabie se devait de faire mieux, de faire plus et de faire plus vite que son « petit » et turbulent voisin.

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Dont acte. Le pays s’est alors livré à une surenchère de projets, tous plus monumentaux et fous les uns que les autres, accompagnés d’une surenchère de communication tous azimuts. Les promesses étaient faites, il fallait les tenir, quel qu’en soit le coût – financier, environnemental ou humain. Ainsi pour construire The Line, les autorités saoudiennes n’ont pas hésité à expulser manu militari les populations qui avaient le malheur de vivre depuis toujours sur le tracé initial de la dystopique mégalopole verticale ; et à enfermer ou tuer, sans plus de procès, les membres de la tribu Howeitat qui s’opposaient au projet délirant de leur monarque. De leur côté, de nombreuses ONG (Amnesty International, Human Rights Watch, Fair Square) dénoncent déjà l’inacceptable coût humain des ambitions démesurées de MBS.

Comment Doha s’est appuyé sur des entreprises étrangères pour réussir son Mondial

En ce début d’année 2026, la « Vision 2030 » de Riyad semble donc pour le moins obscurcie. Que manque-t-il au royaume que le Qatar avait, lui qui était confronté peu ou prou aux mêmes accusations de violations des droits humains, su trouver ? La pression internationale sur le petit émirat du Golfe était alors maximale. Tous les regards étaient braqués sur Doha. Les critiques pleuvaient. La catastrophe était annoncée – et c’est précisément en usant de cette pression à son avantage que le Qatar a su tirer son épingle du jeu et sécurisé « son » Mondial. Loin de rejeter les critiques éthiques à son égard, l’émirat les a entendues pour mieux les transformer en nouveaux standards opérationnels.

Les autorités qataries n’étaient pas seules pour mener à bien ce travail d’alchimiste. Elles se sont notamment appuyées sur leurs partenaires privés, souvent des multinationales occidentales, pour améliorer leurs pratiques sur leurs chantiers ou vis-à-vis de la pléthorique main d’œuvre étrangère recrutée pour l’occasion. Le Qatar a ainsi étroitement collaboré avec QDVC, la filiale locale de Vinci, qui a « importé » dans le pays ses meilleures pratiques : centaines d’audits réguliers, contrôle strict des sous-traitants, interdiction des frais de recrutement, amélioration des conditions de travail et de vie quotidienne des ouvriers étrangers, etc. Au Qatar, ces entreprises ont agi comme des tiers de confiance à même de crédibiliser le modèle du pays sur la scène internationale.

Doha, Qatar © Unsplash

C’est cette approche, aussi patiente que discrète, qui a permis à Doha de stabiliser son image dans le monde. Mais aussi de livrer, contrairement à d’autres, ses infrastructures dans les temps impartis. Et de proposer, finalement, un Mondial de football perçu comme une réussite par la plupart des observateurs. Tout le contraire, donc, de la stratégie de surenchère adoptée par Riyad, dont la folle fuite en avant semble aujourd’hui épuiser ses ressources comme sa crédibilité ; et se heurter, violemment, au mur du réel : non, une ville linéaire de près de 200 kilomètres de long n’est pas une bonne idée, pas davantage que le fait de skier en plein désert.

Pour autant, le chemin pourrait s’avérer long pour les entreprises occidentales avant de regagner la confiance des acteurs locaux. La guerre de Trump en Iran, que les pays du Golfe n’ont pas souhaitée et qui affecte directement leur sécurité et leur économie, risque de compromettre durablement les possibilités de partenariats sur le « modèle Doha ».

« Progressistes », vous ne pouvez pas dire non à la GPA!

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Le philosophe français Jean-Claude Michéa / image retouchée IA © Hannah Assouline

Aliénation libérale et mythe du consentement: pour une critique antilibérale de la GPA.


L’Empire du moindre mal, publié en 2007, se présente bien plus comme un essai sur la nature objective de l’idéologie libérale que comme un manifeste antilibéral explicite. Cet ouvrage a le mérite de sortir de la mauvaise littérature politique qui accepte sans broncher tous les présupposés du libéralisme que sont la religion du progrès, l’individualisme et le rationalisme. Selon Michéa, le libéralisme est né des Guerres de Religion au XVIème siècle. Véritable traumatisme, le politique a peu à peu été désigné comme intrinsèquement porteur de conflictualité. Face à cela est née la nécessité d’abandonner à tout jamais une conception commune du bien (processus que Michéa nomme la « neutralisation axiologique ») et de cloisonner l’organisation sociale au plus petit dénominateur commun: l’intérêt et la recherche du bonheur.

Libéralisme ou libéralismes : la notion d’unité

« Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » Pierre Bergé

Un exemple emblématique de cette « unité du libéralisme » (ce « tableau philosophique à double entrée » comme l’appelle Michéa) qui couple donc ET le relativisme culturel ET le libre-marché est celui de la gestation pour autrui. La gestation pour autrui (GPA), qui se définit comme une technique de procéation assistée où l’embryon, issu des gamètes des parents d’intention ou d’un donneur, est implanté dans l’utérus d’une femme porteuse, est une illustration du projet libéral final : la réification justifiée par le consentement, ou le « progrès » sous couvert de (pseudo)liberté. Je n’entrerai pas ici dans le débat scientifique ou politique. Il s’agira de démontrer deux choses. La première, que dans les faits, la société de marché et l’économie de marché sont deux mamelles d’un même système et que par conséquent, la droite « conservatrice » capitaliste et la gauche « socialiste » progressiste sont vouées à défendre malgré elles le même projet de société. Qu’un libéral-libertaire comme Pierre Bergé, artisan du macronisme de 2016-2017 et figure du capitalisme français, fût l’un des promoteurs les plus ardents de la GPA, devrait d’ailleurs forcer cette droite pseudo-conservatrice comme cette gauche pseudo-socialiste ayant voté Emmanuel Macron par naïveté à laver leur conscience en lisant Michéa.

La thèse centrale de Michéa est la suivante : le libéralisme culturel, que l’on vulgarise sous le nom de « progressisme », nécessite toujours l’aval du marché. Réciproquement, la défense du marché ne peut, dans un système cohérent, qu’être soutenue par l’extension continue des droits. Comme le démontre Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la séduction (1981), la tyrannie du désir individuel est le nouveau bras armé du capitalisme depuis le Plan Marshall. C’est parce que le libéralisme atomise la société par la multiplication des libertés mais aussi des caprices que de nouveaux marchés apparaissent, poussés par la course aux nouveaux droits et à la fragmentation du corps social. Une société anti-individualiste guidée par un surmoi collectif encore puissant aura tendance à freiner la machine capitaliste ou du moins à la cloisonner à son aspect productiviste uniquement dans l’innovation et l’amélioration matérielle stricte des conditions de vie. La conception protestante du XIXᵉ siècle du capitalisme industriel, aussi aliénante qu’elle eût pu être pour les travailleurs, gardait encore une logique de production qui découlait d’une éthique wébérienne tournée d’abord vers l’effort et l’épargne afin de « préparer l’hiver ». Pendant longtemps la liberté économique s’est accommodée d’une liberté politique qui ne faisait que lui donner le cadre institutionnel propice au déploiement (et à l’exploitation) des forces productives. La superstructure était principalement un ensemble légal qui assurait le droit de propriété et n’avait pas encore distillé cette soif de liberté des mœurs qui allait émerger dès lors que l’Occident connaîtrait une explosion du pouvoir d’achat post-1945 et des possibilités de consommation. La thèse clouscardienne, qui est reprise par Michéa dans cette théorie de l’unité du libéralisme est de dire que le marché ne peut se déployer complètement dans son stade final que dès lors qu’il arrive enfin à faire sauter le surmoi collectif en laissant l’individu aller à ses désirs comme bon lui semble. Le capitalisme du désir, ou libéralisme-libertaire, est l’idée selon laquelle le monde capitaliste ne peut prospérer que si l’atomisation sociale est poussée à son paroxysme.

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Exemple numéro 1 : une famille unie dispose d’une voiture (de deux maximum), d’une télévision, d’une maison, de nourriture au format familial, d’une même assurance, d’un canapé et d’un lit pour ce qui est du couple. Le jour où ce même couple se sépare, vient la nécessité d’eménager avec chacun sa télévision, sa voiture, son lit, et sa nourriture. L’économie de marché y a gagné par l’accroissement de la nécessité de consommation.

Exemple numéro 2 : un prolétaire du XIXᵉ siècle est aliéné dans sa condition matérielle. Il n’est pas propriétaire de ses moyens de production. Donnez lui une télévision, un abonnement Netflix, TikTok, son Coca-Cola et sa dose de Pornhub quotidienne puis voyez si après cette aliénation culturelle sous couvert de « c’est son choix de vivre comme cela, personne n’a à juger ce comportement » il est toujours conscient qu’il est tout autant aliéné à l’usine et dépossédé des fruits de son travail. La société de marché y a gagné par l’accroissement du désir de consommation.

Ces deux exemples prouvent deux choses. La première, que la destruction des structures traditionnelles (à commencer par la famille) est désormais dans l’intérêt du capitalisme et du déploiement du marché. La seconde, que la stimulation du désir et la création de nouveaux besoins (par le divertissement perpétuel) participent de l’enracinement d’une culture de marché dont se sert l’économie de marché pour prospérer.

Si la gestation pour autrui est l’exemple par excellence de cette alliance Marché-Désir, c’est parce qu’elle témoigne d’une réification de l’individu sous couvert du droit (caprice) et du consentement. Un capitaliste authentique ne pourra pas, dans la mesure où le marché a désormais besoin du libéralisme culturel, condamner ce qui n’est que la simple extension de la libre utilisation de la force de travail. Un progressiste authentique ne pourra pas, dans la mesure où le progrès des mœurs requiert, pour prospérer, l’expression marchande des nouveaux désirs par la possibilité d’extension illimitée du marché, condamner ce qui n’est que la simple extension économique de la libre disposition de ses droits. Aux progressistes de gauche qui attendent le socialisme comme on attend Godot, il faut répondre : naïveté. Aux libéraux-conservateurs qui fustigent l’effritement moral et l’hédonisme débridé par l’individu-roi dont ils profitent de la matrice économique il faut répondre : hypocrisie. Tandis que les premiers vénèrent la société de marché dont ils détestent l’économie, les seconds maudissent les mœurs de cette société dont ils adorent pourtant la superstructure. Les premiers considèrent la prostitution/pornographie comme légitime au nom du « droit à disposer de son corps », oubliant qu’elle constitue la réification (au sens marxiste) la plus élémentaire. Les seconds critiquent la prostitution (qu’elle soit classique ou visuelle par la pornographie) pour son immoralisme, mais ne comprennent pas que la logique du Capital est de stimuler la culture de marché par le Désir pour mieux alimenter le capitalisme de consommation.

Common decency et philosophie implicite de vie commune

Outre l’étiquette en « socialiste conservateur », Michéa partage avec Orwell son souci d’un espace commun de valeurs objectives pour faire face au relativisme culturel du libéralisme qui utilise le mythe du consentement pour asseoir l’atomisation sociale par la neutralisation des principes de vie commune.

C’est pourquoi il rappelle la notion fondamentale de common decency. Concept orwellien, Michéa définit la common decency comme une « catégorie descriptive » (mais convoquée de manière systématique) destinée à fixer une réalité que chacun ressent intuitivement, dès qu’il est amené à partager, pour une raison ou une autre, la vie réelle des classes populaires (Impasse Adam Smith, 2002). Proche de la notion de « bon sens », la common decency se fonde sur l’intuition. Par opposition à la raison qui est une faculté consciente de l’esprit à accéder à l’universel par le doute systématique (qui amènera aussi bien la philosophie cartésienne que le relativisme moral, le doute de la vérité observable n’empêchant pas non plus le doute quant aux fondements intrinsèques d’une quelconque idée du bien absolu), l’intuition est un fait quasi-immédiat qui précède le concept. Plus précisément, elle est un doute du concept lui-même car elle n’a pas le temps de conscientiser ni même d’intellectualiser l’idée de relativité morale. L’intuition EST une morale instantanée, la certitude sensible (pour parler comme Hegel) de chacun du bien, l’appréhension immédiate du commun des mortels de ce qui est acceptable et de l’impératif catégorique kantien. L’intuition ne se théorise pas, elle n’est pas normative. L’intuition traduit les « choses qui ne doivent pas se faire ». Très terre à terre, la notion de common decency est l’intuition naturelle et quasi-instinctive de ce qui est admis comme immoral par-delà toute conceptualisation. C’est pourquoi Orwell parlait des « common men » (« gens ordinaires ») pour désigner ceux qui, parce que leur condition matérielle ne les place ni dans un rapport de domination ni dans une posture intellectuelle éloignée de toute conscience de la réalité matérielle et encline à la perversion des mœurs, connaissent encore les vertus élémentaires et les principes fondamentaux sur lesquels on ne transige pas, même avec tous les doutes systématiques du monde. En plus du tabou et des règles élémentaires de l’anthropologie comme la prohibition de l’inceste, le bon sens inclurait par exemple la volonté spontanée de fonder une famille, le penchant naturel pour une certaine séparation des rôles selon le sexe au sein de l’organisation familiale, la condamnation ferme de l’atteinte à la vie d’un enfant par une réprimande sévère comme la peine de mort. Je prends volontairement des postulats que certains jugeront comme « conservateurs » parce qu’ils illustrent assez bien la séparation nette dépeinte par quelqu’un comme Christophe Guilluy entre les élites mondialistes progressistes (libérales) déracinées qui ont tendance à privilégier la raison (donc l’éloignement de l’intuition, à savoir de l’explication des lois morales par la zoologie et l’anthropologie), et les masses conservatrices (plus illlibérales) enracinées plus enclines à l’intuition et aux affects (donc la méfiance envers la raison abstraite qui tend à déconstruire les lois naturelles par un relativisme des mœurs toujours plus grand et soucieux de briser les explications zoologiques des impératifs catégoriques traditionnels).

Si la common decency est l’ennemie essentielle du libéralisme, c’est précisément parce qu’elle porte en elle des universaux moraux qui entravent le processus de déploiement du relativisme.

L’exemple du travail dominical : morale du consentement et impact collectif

Dans cette question de relativisme moral, l’argument majeur des pro-GPA réside dans une phrase que toute personne ayant déjà débatu avec un libéral inconscient ou convaincu a déjà entendue : « si c’est son choix, où est le problème ? ». On notera d’autres variantes comme « elle fait ce qu’elle veut », « son corps, son choix », ou encore « elle est consentante ». D’abord, il conviendra de souligner que la question du libre-arbitre et de la liberté réelle a toujours été conditionnée, et ce n’en déplaise aux libéraux qui feignent de l’ignorer, par la situation matérielle des individus. Quand Marx dénonçait les « Droits de l’Homme bourgeois », il entendait critiquer cette tendance des artisans de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen à croire que la liberté réelle se décrétait par le droit. La condition sociale et matérielle de l’ouvrier surplombe la conceptualisation rationnelle et abstraite du citoyen dans l’évaluation de sa liberté. Le salaire de l’employé définit bien plus sa capacité à accéder à la propriété de son logement que l’article 17 de la DDHC disposant que « la propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité ». L’ouvrière qui loue son ventre à la bourgeoise (car c’est ce dont il s’agit) le fait d’abord par nécessité matérielle d’améliorer sa condition sociale. En d’autres termes, la justification de la liberté par le consentement est un raccourci facile qui est pourtant la pierre angulaire du système libéral.

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Quelques libéraux cyniques (les plus intelligents et en même temps les plus redoutables) rétorqueront toutefois que même en prenant en compte les conditions matérielles, certains individus ont un consentement vérifié qui permet d’attester de leur libre-arbitre. En d’autres termes, certains individus décident délibérément de vendre leur corps en procédant à un arbitrage conscient et non contraint par leur condition sociale de le faire. L’acceptation d’un tel comportement au nom de l’argument du consentement implique de neutraliser la question de décence commune en substituant une morale de consentement individuel à une morale collective de l’acceptation des mœurs. Pour renverser cet argument libéral avec un argument que l’on qualifiera de « culturellement conservateur » mais non capitaliste, il faut arguer que le comportement individuel participe d’une modification de la décence commune et donc d’une perturbation de la morale collective par un jeu d’incitations propre au phénomène de marché que l’on nomme « concurrence déloyale ». Prenons le cas d’un exemple brillamment exposé par Michéa dans Le Loup dans la bergerie (2018) : le travail dominical. D’un point de vue libéral, c’est-à-dire purement contractualiste et basé sur une définition négative de la liberté, si je souhaite travailler le dimanche, je devrais en avoir le droit. Dans la mesure où c’est MA décision de travailler le dimanche et du moment que je n’empêche personne de se reposer, je suis « libre » de travailler ce jour-là. Rappelons que pour un libéral, la liberté se confond avec la jouissance de droits individuels qui représentent l’ensemble de l’espace de non-empiètement sur l’exercice de la liberté d’autrui (Benjamin Constant et sa fameuse « liberté des Modernes »). Or ce genre de décision, comme l’explique Michéa, « dissimule, sous l’apparence d’un choix purement personnel et d’un contrat purement privé, toute une philosophie implicite de la vie commune ». Si je me mets à travailler le dimanche, je fais de la concurrence déloyale au reste des travailleurs et le dimanche devient un jour comme les autres : les rythmes collectifs en pâtissent. Le « bon » élève qui veut se faire bien voir du patron incite le reste de la classe à travailler davantage. Sûrement que si le « bon » élève acceptait de travailler pour 1€ de l’heure, alors les libéraux jugeraient cette décision comme ne posant aucun problème alors même que la pression salariale se ferait ressentir sur le reste des travailleurs. Pourtant, alors même que si dans notre cas de figure les travailleurs étaient autorisés à travailler le dimanche, rien ne garantit que cette « extension » de leurs droits serait un gage d’émancipation. Ce serait sûrement une aubaine pour le patron. Cette idée du Droit comme ne menant pas à la liberté réelle a été brillamment résumée par cette phrase de Clouscard : « Tout est permis, rien n’est possible ». Le libéralisme culturel donne un semblant de liberté mais vous aliène en réalité au libéralisme économique.

En somme, la common decency est chez Orwell et Michéa la pierre angulaire de la morale sociale. Elle est évidemment l’antithèse absolue de la neutralité axiologique libérale qui entend pousser la logique du doute systématique à l’ensemble des sphères de discussion de la vérité, y compris, et surtout, celle de la vérité absolue du bien. La neutralité axiologique est l’idée selon laquelle la querelle autour de l’idée de bien conduit historiquement à la guerre. Elle est un concept libéral qui entend annihiler toute décence commune et toute morale sociale au profit d’une paix civile perpétuelle et froide, garantie par le doux commerce montesquivien au sein d’une grande fable des abeilles. L’homme libéral est une version plus acceptable de l’Homme nouveau, sa seule originalité étant son indifférence à l’égard de toute conception du bien commun et son relativisme moral ; il est un homme gris, une monade leibnizienne apathique ne jurant que par l’auto-détermination subjective de chaque individu. L’anomie de l’homme moderne n’est au fond que la fin de course du libéralisme, qui en abandonnant à tout jamais la querelle du bien (donc de la vérité morale), aussi tragique mais héroïque qu’elle soit, a fabriqué des sociétés régies par le mythe de l’individu auto-construit, peuplées alors d’hommes gris et de consommateurs déracinés, dont les jouissances éphémères et l’illusion de liberté par la promesse illimitée de droits-créances ne sont que la peinture d’une cellule ; celle de la tyrannie froide sans conscience collective, celle d’une civilisation atomisée par les vices privés institutionnels : celle d’un empire du moindre mal.

L'Empire du moindre mal: Essai sur la civilisation libérale

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Le loup dans la bergerie: Droit, libéralisme et vie commune

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Renaud Camus est-il contagieux?

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Renaud Camus © Hannah Assouline

Alors que deux journalistes du Monde publient une enquête à charge contre le « théoricien du grand remplacement », dont ils n’ont pas lu les livres, Renaud Camus livre un entretien de six pages dans le nouveau Causeur.


On allait voir ce qu’on allait voir. Le plus célèbre des idéologues de l’extrême droite mondiale enfin étrillé en place publique ! Quand, au début de l’année, les éditions Flammarion ont annoncé la sortie de la première biographie de Renaud Camus signée par deux reporters du Monde, Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye, toutes les rédactions progressistes de France et de Navarre ont piaffé d’impatience. Il fallait vite recommander l’achat de L’homme par qui la peste arriva, afin que la laideur humaine du « théoricien du grand remplacement » soit, une bonne fois pour toutes, connue de tous !

Et puis patatras. La montagne antifasciste a accouché d’une souris vaguement people et un rien homophobe. Tout juste les plus pudibonds seront-ils choqués de découvrir certains détails sur les backrooms new-yorkaises fréquentées dans les années 1980 par l’auteur de Tricks et par Andy Warhol, dont il fut proche. Mais pour le reste, quand bien même les informations contenues dans l’ouvrage seraient 100 % vraies (ce qui est loin d’être certain), rien d’abominable ne ressort de ce portrait pourtant exclusivement à charge.

C’est que si Dhellemmes et Faye ont eu accès, par la grâce de l’intéressé, à toute la correspondance de Renaud Camus, qu’ils ont compulsée pendant près de trois ans, ils paraissent avoir oublié l’essentiel : l’examen de l’œuvre. Dans le match entre Proust et Sainte-Beuve, on oublie souvent qu’une troisième voie existe pour les incultes, le journalisme de caniveau. Résultat, comme à peu près tous ceux qui se sont essayés à l’exercice avant eux, les deux contempteurs de Renaud Camus le détestent… manifestement sans l’avoir lu.

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Pour se faire une idée de la pensée « sulfureuse » de l’écrivain, on recommandera donc plutôt sa dernière publication, Décolonisation, dans laquelle il explique en détail pourquoi il voit l’immigration africaine et moyen-orientale comme la pire des catastrophes jamais arrivées à l’Europe.

Dans une langue impeccable qui n’appartient qu’à lui, Renaud Camus déploie une thèse que l’on peut qualifier, pour faire savant, d’« ethno-différentialiste » (et non pas suprémaciste comme l’écrivent ses biographes), consistant à n’accepter que très marginalement le métissage afin de préserver le caractère propre à chaque peuple, c’est-à-dire son héritage non seulement culturel mais aussi racial – ce à quoi nous ne saurions souscrire, puisqu’il nous semble quant à nous que la couleur de peau n’est pas un critère pour transmettre l’art de vivre à la française.

Mais surprise, au lieu de s’autoriser d’intellectuels conservateurs comme Claude Lévi-Strauss (pour qui les civilisations ont besoin d’un certain degré de différence si elles veulent exister), Camus préfère convoquer Zygmunt Bauman, Giorgio Agamben et Frantz Fanon, tous marqués très à gauche pour affirmer que c’est le capitalisme qui nous impose le « grand remplacement ». Un système qui, pour lui, entretient un lien de parenté étroit avec le nazisme ! Autant dire que nous ne partageons pas du tout cette analyse, et même que nous la trouvons irrespectueuse pour les victimes de la Solution finale, qui n’ont pas été massacrées au nom d’Adam Smith ou de Friedrich Hayek. Reste que le châtelain de Plieux est un débatteur hors pair, avec lequel on peut s’engueuler avec style et correction. Bref, Camus est un auteur qu’on aime bien car il châtie bien.

La Destruction des Européens d'Europe

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Kanye West: bouc émissaire facile du véritable antisémitisme?

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La star à Hollywood, le 26 mars 2026 © X17/SIPA

Le rappeur, connu pour ses prises de position lunaires, son passé de mari de Kim Kardashian ou son soutien affiché à Donald Trump, reporte le concert qu’il devait donner à Marseille. Cette décision intervient après la menace d’interdiction formulée par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Il n’était pas envisageable pour les autorités qu’il se produise au Stade Vélodrome, qualifié par le maire de «temple du vivre-ensemble et de tous les Marseillais».


En octobre 2022, dans ces mêmes pages, nous nous demandions si le célèbre rappeur américain Kanye West avait eu un «coup de folie» ou un «coup de génie» après une énième provocation, en arborant, pendant un défilé surprise de sa marque de streetwear à Paris, un tee-shirt avec l’inscription: «White Lives Matter». L’artiste afro-américain se moquait alors ouvertement du mouvement Black Lives Matter, alors que peu de personnes osaient critiquer les dérives essentialistes, voire un peu racistes, d’un mouvement à la base antiraciste… Kanye West prenait une fois de plus le contrepied de la pensée unique, en défendant non pas un slogan suprémaciste blanc – comme certains ont feint de le croire – mais un slogan universaliste signifiant que «All Lives Matter» dans une Amérique fractionnée. Nous options donc pour un «coup de génie»… Depuis, Kanye West, qui se fait appeler Ye, a trop multiplié les « coups de folie », avec une tendance au complotisme et aux dérapages provocateurs sur l’imagerie nazie, pour qu’il soit encore possible de défendre une telle dérive. Une dérive qui n’est toutefois pas tant idéologique – comme feignent encore de le croire certains observateurs – mais essentiellement pathologique. Il n’est pas nouveau que Kanye West, au-delà de son génie musical reconnu, ait de sérieux problèmes de santé mentale.

Hitler, un peintre talentueux qui change de branche, Kanye, un « Noir de pacotille »…

Il n’y a rien de nouveau non plus à voir des artistes osciller entre génie et folie. Mais, contrairement à d’autres, on semble ne rien vouloir pardonner à Kanye West, ce qui entretient vraisemblablement ses troubles.

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Déjà, en 2016, alors que le chanteur avait été le seul artiste noir à soutenir Donald Trump et à se rendre à une invitation de la Maison Blanche, il avait été la cible d’une rare violence de la part de la presse prétendument progressiste américaine, comme le rappelle l’auteur Bret Easton Ellis: «C’était à cause de ça que Kanye avait été étrillé dans tout le paysage médiatique et traité de “Noir de pacotille” et de “salaud avide d’attention”, qui devait être “hospitalisé”, et ce qui était arrivé à Kanye était “ce qui arrive quand un Noir ne lit pas de livres” – déclarations de présentateurs de CNN et de MSNBC».

Aujourd’hui, après une période relativement calme dans ses déclarations publiques, et surtout une lettre d’excuses publiée le 26 janvier 2026 sur une pleine page du Wall Street Journal, dans laquelle il demande pardon à ceux qu’il a offensés dans la communauté juive ou noire, rappelant ses problèmes de santé liés à des troubles psychologiques et à une lésion cérébrale suite à un accident, Kanye West lance son grand retour sur scène avec une tournée de concerts faisant suite à la sortie de son nouvel album. Du côté musical, il n’y a aucun doute sur les « coups de génie » de l’artiste, dont le talent est reconnu par tous les acteurs et amateurs du milieu du rap. Pourtant, on ne lui pardonne pas ses écarts et dérapages, malgré les justifications, alors que quiconque a un peu suivi la carrière de Kanye West sait que ses troubles ne sont ni feints ni nouveaux…

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Les accoutrements nazis des Sex Pistols ont toujours été considérés comme une simple provocation punk, et les propos controversés de David Bowie sur Adolf Hitler dans les années 1970, que l’artiste expliquait par une «période de folie, de drogue et de confusion», n’ont pas eu de conséquences sur la suite de sa carrière. Quel gouvernement aurait pu oser interdire à David Bowie de se produire sur scène?

O tempora, o mores

Kanye West, lui, se voit imposer une intransigeance morale toute contemporaine. L’impayable gouvernement britannique a carrément refusé l’entrée sur son territoire à l’artiste, conduisant à l’annulation de ses trois concerts prévus à Londres. Position de fermeté face au rappeur dans un pays pourtant habitué à une complaisance quotidienne pour l’antisémitisme, que ce soit par l’autorisation de manifestations islamistes ouvertement antijuives, ou par l’absence de réaction face aux agressions ou à une ligne éditoriale tendancieuse de son service public. Un deux poids, deux mesures qui masque mal, de plus, la facilité de s’en prendre à un artiste controversé, provocateur et surtout un peu déséquilibré, plutôt qu’à un véritable danger antisémite.

De son côté, la classe politique française, toujours inquiète de rater le train du prétendu progressisme international, a fait pression pour annuler le seul concert dans notre pays, prévu à Marseille en juin prochain. Dès l’annonce de l’événement, le maire de la ville, Benoît Payan, avait indiqué que l’artiste « n’est pas le bienvenu à Marseille au Vélodrome, temple du vivre-ensemble et de tous les Marseillais ». Mardi, le gouvernement a fait savoir qu’il cherchait « des moyens légaux pour empêcher le concert ». Face à cette pression, Kanye West a préféré annoncer, la nuit dernière, sur les réseaux sociaux, le report de son concert marseillais. Cette censure d’un artiste pour cause de « coups de folie » répétés cache mal une recherche, à peu de frais, d’une virginité morale de la part de gouvernants pourtant accusés de complaisance face à l’antisémitisme réel au sein même de leurs sociétés.

Arrangements matrimoniaux en Turquie

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© Damned Films.

10e long métrage du réalisateur, Hayat est le premier a véritablement se frayer un chemin dans les salles de l’hexagone. Une lente et intéressante critique de la société turque.


Riza, jeune mitron turc bien fait de sa personne, pétrit le pain dans la boulangerie de son grand-père. Résistant aux poussées libidinales de la promise qu’on lui destinait, il repousse une tentative de fellation : – ça me dit rien – t’as pas envie ? – je suis en vrac. Arrête, j’ai pas la tête à ça. A ses amis, il expliquera en rigolant : – c’est parti en sucette. En réalité, Riza est poursuivi jusque dans ses rêves par une taraudante obsession : retrouver la fantomatique Hicran, blonde, lisse et splendide créature aux prunelles d’azur et au visage de piéta, laquelle a soudain disparue, sans explication, rejetant les avances du jeune homme, à peine lui avait-il déclaré sa flamme l’espace de deux rencontres. Aurait-elle fugué pour échapper à un mariage arrangé par sa famille ? Quoiqu’il en soit, voilà donc que Riza, quittant travail et parents, se met en route pour Istanbul, et passe deux mois entiers à rechercher l’objet de son cœur dans l’immensité de la métropole. Le hasard finit par l’orienter vers un réseau de prostitution dont Hicran, seule et démunie, a pu réchapper selon toute apparence en étant recueillie dans un appartement par deux compères, dans une atmosphère plutôt conflictuelle. Mais un beau jour, elle est là, enfin, face à Riza. Fin de la première partie de Hayat ( « la vie », en turc).

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Sans solution de continuité, la deuxième partie du film abandonne Riza pour se concentrer sur Hicran, enfant prodigue dont le retour chez ses géniteurs, après l’épisode d’Istanbul, se passe évidemment assez mal. Hicran rentre dans le rang à ses dépens, en consentant à subir, de l’oreiller jusqu’à la table des repas, la logorrhée tour à tour suspicieuse, menaçante et plaintive, presque démente, d’un époux d’âge mûr travaillé par une jalousie morbide – occasion, d’ailleurs, d’un des plus beaux morceaux de bravoure du scénario, dans un film à la lenteur calculée, aux ellipses savamment dosées, où de très longs silences alternent avec des dialogues étirés à l’extrême. L’épilogue, qu’on ne déflorera pas ici, renverse une nouvelle fois la situation, surprise ultime, improbable et presque miraculeuse après tant d’avanies liées à la pesanteur des traditions sous le boisseau de l’islam.

Il est singulier qu’au contraire de celle d’un Nuri Bilge Ceylan, il est vrai remarquable de bout en bout, la filmographie pourtant conséquente d’un Zeki Demirkubuz, 61 ans, n’ait jamais franchi la porte des salles françaises (hors festivals où un public confidentiel a pu voir Le Destin (2001), inspiré de L’Etranger, de Camus, et Yeralti (2012), d’après le roman de Dostoïevski Le Sous-sol). Dans Hayat, beaucoup des comparses portent encore le masque chirurgical, tel qu’imposé au temps de la pandémie. On est tenté d’y voir une métaphore. Sombre visage d’une Turquie minée par la tartufferie et le mensonge des « bonnes mœurs ». Comme l’exprime un des personnages, « ici chacun croit ce qu’il veut croire ».     


Hayat, film de Zeki Demirkubuz. Avec Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran, Umut Kurt.Turquie/Bulgarie, couleur, 2024. Durée : 2h40

En salles.  

L’apathie française, dernier carburant du pouvoir

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Station essence à Nice, 9 avril 2026 © Syspeo/SIPA

Malgré le cessez-le-feu en Iran qui a fait baisser le baril de Brent sous 100 dollars, les prix des carburants en France restent élevés à la mi-avril. Un décret envisage d’encadrer les marges des stations-service et de lisser les prix jusqu’au 31 août, sans gel des prix à la pompe ni ristournes comme en Italie ou en Espagne. Les aides ciblées se cantonneront à l’agriculture, à la pêche et au secteur des transports. Comme pour l’idée de réformer le 1er-Mai obligatoirement chômé, Sébastien Lecornu veille, joue la montre et l’apaisement. Mais où sont donc passés les gilets jaunes ? Notre chroniqueur semble se désoler de constater que seule la révolution est en rupture de stock…


Le calme avant la tempête ? Tout est là pour enflammer les colères françaises. Or la société, bloquée à son sommet, donne le sentiment d’être gagnée par la torpeur à sa base.

La Ve épuisée

En 2018, le gasoil à 1,50 euro avait lancé le mouvement des gilets jaunes et l’occupation des ronds-points par la France périphérique. Cette fois le carburant a dépassé les 2 euros et… Et rien. Le gouvernement en profite même pour tenter de relancer, via un amendement, son projet de Zones à faibles émissions (ZFE) qui rendraient certaines villes inaccessibles aux voitures trop polluantes, dans une discrimination sociale refusée hier par les députés. La violence, elle, se répand jusque dans les petites villes. Parallèlement le bloc central n’en finit pas, Emmanuel Macron en tête, d’ériger le populisme en ennemi à abattre. Se faisant, le système se coupe d’une société civile fulminante. Celle-ci fédère les citoyens qui savent leur nation fragile et s’affolent de l’irénisme des dirigeants. Ces derniers se félicitent de l’échec de Victor Orban lors des législatives hongroises, dimanche ; ils feignent d’ignorer que son successeur, Péter Magyar, s’inscrira dans la continuité banalisée de la révolution conservatrice construite sur la foi, la famille, la nation et la protection des Hongrois d’une immigration invasive. Reste ce constat, en France, d’un semblable moment révolutionnaire en manque, paradoxalement, de révolutionnaires. Alors que la Ve République ne cache rien de son épuisement, les indignés ne sont actuellement identifiés que par les sondages qui notent leur « dégoût ». Ils semblent vouloir réserver leur réponse à la prochaine élection présidentielle, en portant le RN en premier parti de rupture.

A lire aussi, Richard Prasquier: Trump, Ormuz et les mollahs: fera-t-on la paix sans la chute du régime iranien?

Cette absence apparente d’élan vital au cœur de la France des oubliés participe à l’ankylose du pays : un immobilisme aggravé par un Premier ministre habilement pantouflard qui a juré de tenir en jouant la montre et l’apaisement. En dépit des pressions sur le prix du carburant, liées à la crise iranienne et au blocus du détroit d’Ormuz par Donald Trump, l’Etat aux poches trouées exclut de baisser les taxes.

Manque de courage

Cette solution de bon sens a pourtant été choisie par de nombreux pays européens dont l’Allemagne dernièrement. L’apathie des usagers reste en fait le meilleur allié du pouvoir. Il s’épargne d’avoir à penser dans l’urgence des économies pouvant équilibrer le manque à gagner des recettes non perçues. Le chef de l’Etat peut évidemment faire valoir qu’il n’est pour rien dans cette guerre israélo-américaine contre les mollahs ; un conflit qu’il n’a pas voulu et qui affecte les stations-services françaises. Reste que Macron est l’héritier d’un Etat ventripotent dont il a aggravé la dette de plus de 1000 milliards d’euros, sans le début d’une réforme pour alléger les dépenses. Il est comptable, par manque de courage, de l’état de banqueroute des finances publiques et de la guerre civile qui s’est installée dans les esprits et ici et là sur le terrain. Seuls les Français sauveront leur pays en congédiant les faillis. Encore faudrait-il que la société se délivre de sa dépression, entretenue vicieusement par l’Etat-Mamma. Français, l’heure est venue : révoltez-vous !

La révolution des oubliés

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Debray-Tesson: un duo?

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Sylvain Tesson © Yves Tennevin CC BY-SA 2.0 et Régis Debray © Hannah Assouline

Dans Le Grimpeur et le Grognard (Gallimard, 2026), Régis Debray et Sylvain Tesson dévoilent leur correspondance. Sans se poser en modèles, ni adopter un ton moralisateur, ce qui nous change de bien d’autres intellectuels.


Quel dommage que, dans Le Figaro Magazine, on ne laisse pas dialoguer Régis Debray et Sylvain Tesson sans intermédiaire ! Seuls des extraits de leurs propos nous sont rapportés, assortis d’une analyse dont on se passerait. Malgré cette réserve, c’est tout de même un infini bonheur de l’intelligence et du langage que cette confrontation, fût-elle seulement apparente, entre deux esprits. Elle est pleinement justifiée et nous change de cette habitude déplorable de certains médias qui, pour remplir leurs pages, organisent des rencontres, contre tout bon sens, entre des personnalités qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre et qui, surtout, n’apportent rigoureusement rien aux lecteurs, ni séparément ni ensemble.

Tout le contraire de Régis Debray et de Sylvain Tesson ! Si je demeure un peu sur ma faim à cause de la méthode utilisée, cela tient à la logique et aux contrastes, confortables et faciles, qu’elle permet.

En effet, comme il est aisé d’opposer la passion de l’Histoire chez Régis Debray à celle de la géographie chez Sylvain Teson ; le culte d’une révolution internationale, jadis, chez l’un, et, chez l’autre, l’attirance pour les seules révolutions intimes ; l’exigence de solidarité chère à la gauche et le goût de la solitude, qui n’est pas étranger à une certaine droite dans laquelle je serais fier de me tenir si Tesson s’y trouve aussi !

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Mais ces oppositions, pour n’être pas sans intérêt, ne disent pourtant pas grand-chose de ces deux êtres. Il semble, d’ailleurs, que ce qu’ils combattent ensemble soit bien plus signifiant et instructif que ce qui paraît encore les diviser aujourd’hui.

Qui pourrait péremptoirement aborder ce terrain alors que, si le passé de l’un n’a pas eu le même humus que celui de l’autre, les réalités du présent et leur lucidité à ce sujet les ont accordés ?

Derrière leur dialogue malheureusement éclaté, que de connivence, que de complicités, que d’hostilités claires et profondes à l’égard de ce qui ruine notre société et dégrade notre civilisation ! Ce n’est pas mythifier ces belles intelligences que de les sentir communes dans des détestations qui sont les nôtres, ou pourraient l’être, si nous avions autant d’aura et de courage qu’eux pour les exprimer…

Comment ne pas percevoir, chez ces deux esprits d’élite, de superbes similitudes : l’aptitude à l’écoute, la capacité de se combattre soi-même, le refus de tout dogmatisme, l’art du verbe, mais aussi une forme de tolérance qui les conduit à ne jamais considérer l’infinie diversité du vivant comme un adversaire, mais à combattre les idées et les principes qu’ils récusent.

S’y ajoutent la grâce d’une modestie vraie, d’autant plus impressionnante que, du haut de leurs destins séparés par le temps, ils auraient pu être tentés de l’oublier ; et aussi ce désir éperdu de sortir de soi, de résister à la tentation du narcissisme, pour devenir des aventuriers en tous les sens du terme, mais à portée universelle.

Ce contre quoi ils luttent et se dressent – avec une lassitude résignée chez Régis Debray, une ironie presque affectueuse chez Sylvain Tesson – compose un puissant réquisitoire contre les dérives de notre époque. Ils forment plus qu’un duo : une voie à suivre.

96 pages

Le grimpeur et le grognard: Une correspondance

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