Hier soir à Sarajevo, ce fut le choc. Pour la troisième fois d’affilée en huit ans, l’Italie rate la qualification pour la Coupe du monde de football. En 2017, c’était la Suède qui avait tenu tête à la Squadra lors d’un match de barrage. En 2022, c’est au tour de la Macédoine du Nord de renverser les Transalpins avec un but à la 93ème minute. Et maintenant, la Bosnie, 65ème au classement FIFA, emmenée par le vétéran Edin Dzeko, 40 ans, qui a fait une bonne partie de sa carrière dans le Calcio. Curaçao, Haïti, le Cap Vert et la Jordanie disputeront le mondial en Amérique du Nord l’été prochain, mais pas l’Italie. La première fois, les rieurs de ce côté des Alpes avaient gentiment gloussé. A la troisième, ils regardent l’évolution de la frangine alpine avec tristesse et compassion. La Coupe du monde sans l’Italie, c’est comme l’Eurovision sans chanteur androgyne.
Le football italien en crise
« Une fois, c’est un hasard. Deux fois, c’est une coïncidence. La troisième fois, c’est un schéma », avait fait dire Ian Fleming à James Bond. Une série qui s’ajoute aux éliminations piteuses et prématurées au premier tour des mondiaux 2010 et 2014. C’est bien simple : depuis sa demi-finale gagnée contre l’Allemagne en 2006[i], l’Italie n’aura remporté qu’un match de phase finale de Coupe du monde, en 2014, contre l’Angleterre. Sans compter les déroutes des clubs en Coupe d’Europe. Plus aucune équipe en lice en Ligue des Champions en ce printemps, après les défaites de la Juventus contre les Turcs du Galatasaray et de l’Inter contre les Norvégiens de Bodø/Glimt, à quelques encablures du Cercle polaire. La clim, à fond, en plein hiver.
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Pas de doute. Le football italien est en crise. Longtemps, le Calcio a été roi, au point de réclamer aux Anglais la paternité du jeu. De 1962 à 2014, la Squadra azzurra n’a manqué aucune Coupe du monde. A la grande époque, quand l’Italie faisait un mondial décevant, c’est qu’elle n’avait pas atteint les demi-finales. Le football était un jeu qui se jouait à 11 à 11 à la fin duquel les Allemands gagnaient tout le temps… sauf quand ils croisaient sur leur route les Italiens. Heureusement, le sport transalpin se rachète ailleurs, puisque l’équipe de rugby tient tête désormais aux cinq autres nations du célèbre tournoi, tandis que Jannik Sinner est classé deuxième au classement ATP.

Sentant le coup venir, le magazine So Foot proposait en février dernier un numéro consacré au déclin du football italien. Plusieurs facteurs expliquent ce long déclin : le championnat national a longtemps aimé faire jouer ses vieilles gloires jusqu’à leur 40 ans, bloquant le développement des plus jeunes. Depuis les années 80 et plus encore depuis l’arrêt Bosman, la Série A a aussi ouvert en grand ses frontières. Socrates, Platini, Maradona, Ronaldo, Zidane : un passage en Italie était une étape obligatoire pour les plus grands joueurs, passant de Naples à Rome à la manière des peintres flamands à l’époque moderne. Une composition des équipes qui a privilégié les joueurs déjà formés à l’étranger, prêts à l’emploi, ce qui n’a pas favorisé l’éclosion des jeunes talents locaux. Au fil des ans, le niveau des recrues étrangères a commencé à décliner, au rythme du déclin global du football italien. Depuis les années 2000, la Série A est âprement concurrencée par les moyens de la Premier League anglaise. Après 2010, les mécènes du football italien (Berlusconi à Milan, Moratti à l’Inter) ont cédé leur jouet à des repreneurs asiatiques, lesquels n’avaient guère les grandes ambitions sportives de leurs prédécesseurs. L’intérêt du public décline : les stades sonnent souvent vides. Lesquels stades n’ont pour la plupart guère bénéficié d’un coup de neuf depuis le mondial 1990. En France, les chaînes ne se battent plus pour acquérir les matches de la Série A italienne.
Tactiquement dépassé
En 2016, lors de l’Euro en France, l’équipe d’Italie fit encore illusion avec une génération de joueurs relativement médiocre mais dotée d’une grande culture tactique. C’est ainsi que la Belgique fut attrapée dans la toile d’araignée italienne. Dans son histoire du football italien, John Foot estimait que le moindre footballeur des bas-fonds de la Botte naissait avec une culture tactique supérieure à la plupart des joueurs anglais.
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Oui mais voilà, le football, comme a dit un jour Kylian Mbappé, « il a changé ». Les équipes italiennes, portées par de vieux joueurs, ne se sont guère mises au jeu du jour, fait de pressing permanent sur l’équipe adverse. A l’heure où le nombre de kilomètres parcourus par les joueurs est calculé par des GPS, l’Italie fait pâle figure : les joueurs courent nettement moins qu’ailleurs. L’Italie vit mal l’évolution d’un football où la répétition des courses pèse plus que la grosse ruse et l’économie maligne de moyens. Lors de la Ligue des Champions 2025, l’Inter a su se défaire en demi-finale des fringants mais naïfs Barcelonais, toujours grâce à la bonne vieille rigueur défensive quasi-innée. En finale, en revanche, les Milanais n’ont rien pu contre le rouleau compresseur parisien. Dès les premiers instants, Ousmane Dembélé harcelait les mollets du gardien lombard sur chacune de ses relances au pied. En dix minutes, le téléspectateur avait compris que seul un miracle pouvait éviter à l’Inter une déroute complète. Le miracle n’a pas eu lieu.
Malheur d’un pays sans enfant ?
La piste démographique n’est jamais évoquée pour tenter d’expliquer ce déclin. Depuis la fin des années 80, le nombre d’enfants par femme en Italie est coincé entre 1,2 et 1,3. La réserve de jeunes mâles âgés de 15 à 35 ans s’élève à six millions. Une génération de jeunes fort étroite : ce nombre était de huit millions en 1982, quand l’Italie gagnait la Coupe du monde en Espagne. Un vivier encore plus restreint quand les jeunes Italiens décident de se mettre au rugby, au basket ou au volley ! Certes, la Croatie et les Pays-Bas font ces dernières années mieux avec moins. On mettra ça sur le compte de l’agilité des petites nations chères à Kundera. Certes, l’Allemagne connait des déboires démographiques depuis tout aussi longtemps, mais son équipe nationale a su intégrer des joueurs venus des différentes vagues migratoires ; elle décline aussi footballistiquement, mais de manière moins spectaculaire. Points de passage vers l’Europe du Nord, les grandes villes italiennes comptent leur lot de jeunes étrangers plus ou moins désœuvrés, mais l’État a distribué la nationalité italienne avec parcimonie. Ainsi, si la Squadra a intégré quelques Oriundi, lointains descendants d’italiens émigrés en Amérique du Sud, elle ne peut compter sur le flux de joueurs originaires d’Afrique qui ont fait les succès de l’équipe de France ces 30 dernières années. A part le fantasque Mario Balotelli, héros de la demi-finale de l’Euro 2012. Et Moïse Keane, buteur contre la Bosnie. A croire que le retour de l’Italie dans le gratin du football mondial doit passer par des naturalisations de joueurs africains… à la française.
Le sport à l'épreuve des idéologies: Des chemises noires aux brassards arc-en-ciel...
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[i] La finale rempotée en 2006 aux tirs au but contre la France est officiellement considérée comme un match nul.





















