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Marcel Gauchet « Un spectre hante l’Europe: le populisme »

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Découvrez le sommaire de notre numéro d’avril


Pour Marx et Engels, le spectre qui hantait l’Europe en 1848, c’était le communisme. Aujourd’hui, selon Marcel Gauchet, c’est le populisme. Tel est le jugement de celui qui vient de publier Comment pensent les démocraties chez Albin Michel. Il explique à Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques que nos pensées ne naissent pas nues dans le ciel des idées. Elles reposent sur des structures forgées à partir des réalités sociales. Tel est le sens du mot « idéologie ». Celle du temps présent est « néo-libérale ». Macron est un néolibéral de droite, Mélenchon un néolibéral de gauche. Les deux détestent les frontières et vénèrent l’individu-roi, mais pas de la même manière. En France après les élections municipales, la plupart des commentateurs ne parlent que de Jean-Luc Mélenchon. Mais pour Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, qui présentent notre dossier sur le populisme, la véritable reine du jeu s’appelle Marine Le Pen. Tout en incarnant le populisme, le RN surplombe la vie politique française et a plus de chance que LFI d’être présent au second tour en 2027. Face à la colère démocratique, pas sûr que les appels au barrage ou au cordon sanitaire soient alors entendus. Pierre Vermeren analyse la distribution démographique du vote aux municipales : abstention massive, surtout des jeunes, réduction spectaculaire de l’offre électorale dans les villages… ces élections dessinent une France politique désarticulée. LFI fait de bons scores dans de grandes agglomérations, le RN s’impose dans les villes moyennes, mais le pays profond reste attaché à ses élus appartenant aux vieux partis que l’on disait autrefois de gouvernement. Pour Charles Rojzman, les classes populaires ne se reconnaissent plus dans ceux qui les gouvernent. Leur parole a été confisquée par une classe politico-médiatique qui refuse de dénoncer les maux qui rongent le pays à petit feu. Le vote est leur ultime moyen d’expression, et elles votent RN. Davantage par lassitude que par colère.

Le nouveau numéro est disponible aujourd’hui sur le kiosque numérique, et demain mercredi 1er chez votre marchand de journaux.

Renaud Camus est-il contagieux ? Notre deuxième dossier du mois commence par un entretien avec l’homme lui-même qui est lourdement attaqué dans L’Homme par qui la peste arriva. L’écrivain n’ayant guère la possibilité de s’exprimer dans les médias, Causeur lui a proposé de répondre à ces accusations. L’occasion de savoir aussi ce qu’il pense des polémiques qu’il suscite, et jusqu’où il est possible de le suivre. Ses propos ont été recueillis par Élisabeth Lévy, Jean-Baptiste Roques et Jonathan Siksou. Ce sont deux journalistes de M le mag qui ont écrit cette « biographie » furieusement à charge. Sans avoir lu son œuvre bien sûr. Le sujet ne manquait pourtant pas d’intérêt. Quentin Verwaerde, l’assistant de l’auteur du Grand Remplacement, qui a passé deux ans auprès de lui, nous livre sa fiche de lecture. De son côté, Cyril Bennasar essaie de faire comprendre Renaud Camus à ses parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, il est passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet du dernier essai de Renaud Camus, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin qu’il leur fasse un dessin.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy analyse ce biais cognitif qui nous fait croire que ce sont les autres qui sont biaisés et jamais nous-mêmes. Elle raconte comment elle a refusé de croire les affirmations de la gauche sur le prétendu « fascisme » de Quentin Deranque. Après les révélations de l’enquête de Mediapart, notre directrice de la rédaction est tombée de sa chaise. Plusieurs confrères ont prêté au nouveau maire de Saint-Denis des propos odieux mais qui se sont révélés faux. Dans ces deux cas, la faute que nous avons commise en trouvant plausibles des affirmations qui étaient erronées jettera un discrédit sur nos propos quand nous aurons de bonnes raisons de critiquer l’extrême-gauche.

Gil Mihaely raconte la guerre feutrée que, depuis des décennies, Israël et les États-Unis mènent contre l’Iran. Leurs services de renseignement et des unités spéciales multiplient les sabotages et les éliminations ciblées afin de déstabiliser le régime en permanence. Ces opérations « non militaires » ont tout du film d’action. Je présente l’offensive américaine de 2026 comme le dernier épisode d’un conflit qui dure depuis 1979 et dont chaque phase prépare la suivante. Washington cherche à fragiliser le régime et Téhéran cible l’économie mondiale. Deux stratégies qui s’inscrivent dans le temps long. Alain Neurohr dénonce l’autosuffisance et les erreurs de ces légions de généraux et de diplomates à la retraite qui commentent la guerre sur les plateaux de télé.

Paris, c’est fini ! C’est la conclusion de Jonathan Siksou. Au chaos Hidalgo succède le laminoir Grégoire. Le nouveau maire de Paris veut poursuivre la piétonnisation à marche forcée, continuer d’accueillir la misère du monde, et, plus encore, bouleverser la sociologie de la capitale en imposant 40% de logements sociaux. Bienvenue à Paris-banlieue. Causeur n’est jamais fermé à ceux qui expriment des opinions contraires. Nous publions la lettre ouverte d’une électrice LFI, prof d’histoire-géo dans un lycée en zone prioritaire, qui explique pourquoi elle a voté Chikirou aux municipales et continue de soutenir Jean-Luc Mélenchon malgré ses outrances et saillies antisémites. La France est une irresponsable qui danse sur un volcan, nous explique Stéphane Germain. L’Hexagone de 2026 se rapproche de la Grèce de 2008. Le monstrueux déficit budgétaire de l’État risque de tout engloutir, mais aucun candidat à la présidentielle n’aura les tripes d’en parler. De toute façon, les Français ne veulent pas le savoir.

Parmi nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles tire sa conclusion des dernières élections municipales : elles ont prouvé qu’aucun parti ne se distingue clairement pour unir des Français profondément divisés. Selon Ivan Rioufol, l’offensive israélo-américaine en Iran confirme la lâcheté des dirigeants européens quand il faut s’attaquer à l’islamisme.  Emmanuelle Ménard rappelle qu’à Béziers, Robert Ménard et son équipe (dont elle fait partie) ont savouré leur 65,6 % au soir du 15 mars. Elle revient sur une campagne souvent agressive mais qui s’est terminée en beauté. Gilles-William Goldnadel a analysé la couverture du Proche-Orient par France-Inter : comme dans son traitement de l’actualité française, l’odieux visuel public pratique en permanence un double standard moral.

Une bonne nouvelle pour la culture en France ! Éric Naulleau a été nommé à la tête de la rédaction de Lui. L’ancien « magazine de l’homme moderne » peut-il résister face à la pudeur ambiante et à la crise du genre ? Dans un entretien avec Elisabeth Lévy, le président du Parti foutuiste annonce que « tous les dissidents du nouvel ordre amoureux peuvent trouver refuge sous la couverture de Lui, nous leur accorderons bien volontiers l’asile érotique ». Nous qui sommes nombreux à posséder une âme ample et généreuse, il nous faut un « sentiment de la nature », fruit d’une curiosité amoureuse pour les plantes, les bêtes et les paysages. Georgia Ray nous invite à visiter une exposition des ciels de Paul Huet et une autre des herbiers de Rousseau qui nous rappellent que l’écologie véritable est le contraire de notre insensible décompte du CO².

Cambriolages, incendies, fuites d’eau : le patrimoine français est victime de décennies de négligence. Mais le ministère de la Culture se préoccupe davantage de séduire de nouveaux publics que de conserver musées et monuments. Dans son nouveau livre, Maryvonne de Saint-Pulgent tire la sonnette d’alarme. Elle se confie à Bérénice Levet.

François Kasbi nous fait découvrir la vie de Louise Rachel Franck, figure de la bourgeoisie juive parisienne, qui a été l’épouse de Fernand de Brinon, un ultra de la Collaboration, et lui est restée fidèle toute sa vie. Son parcours contre-nature a été raconté par son fils, ancien résistant. Dans Debout comme une reine, la journaliste Emily Barnett tente de percer les zones d’ombres qui planent toujours autour de l’assassinat de Sophie Toscan du Plantier. Un roman troublant et émouvant, selon Alexandra Lemasson. Jusqu’à présent, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes, – nous raconte Julien San Frax – comme le végétarisme de Hitler ou la gourmandise de Göring. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Les nazis à table d’Antoine Dreyfus révèle tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort. Enfin, Jean Chauvet nous a choisi le meilleur des nouveautés cinématographiques. Il nous rappelle que quand la fiction fait défaut, on peut toujours se tourner vers le documentaire, source inépuisable de pépites en tous genres, du plus sérieux jusqu’au réjouissant poisson d’avril. Certes, le nouveau numéro de Causeur paraît en kiosque le premier de ce mois, mais c’est tout sauf un poisson d’avril !

Debout, comme une reine

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Alerte sur le patrimoine

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Affaire Bagayoko/CNews: quand la meute crie au loup

Ce week-end, Michel Onfray, philosophe et directeur de la rédaction de Front Populaire, a été vivement attaqué sur les réseaux sociaux. Ses propos sur le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko ont été jugés racistes. Une accusation fallacieuse qu’il s’agit de démonter.


En mai 2025, deux journalistes publiaient un livre d’enquête sur La France insoumise intitulé La Meute. Il faut reconnaître que le titre était bien choisi… Car c’est bien à un phénomène de meute numérique qu’ont donné lieu, ce samedi 28 mars, les propos – évidemment décontextualisés – tenus par Michel Onfray sur l’antenne de CNews, dans l’émission de Laurence Ferrari Face à Michel Onfray. Ces éternels offusqués volontaires – journalistes, politiques, militants LFI, anonymes – s’en sont donné à cœur joie. Quand on veut tuer son chien…

« Est-ce que je déforme les propos de Michel Onfray tenus sur CNews devant Laurence Ferrari à propos de Bally Bagayoko en disant qu’ils sont grossièrement racistes ? Tribu primitive, j’aurai les femelles… c’est inouï, c’est ignoble, c’est Onfray », s’est grossièrement indigné le journaliste Jean-Michel Aphatie, rompu à cet exercice de la dénonciation hargneuse. « L’élection d’un maire noir à Saint-Denis fait dégoupiller tous les racistes qui nous expliquent à longueur d’émissions qu’ils ne sont pas racistes », a estimé le journaliste politique chez Libération, Sylvain Chazot. Le secrétaire du PS, Olivier Faure, a quant à lui qualifié les propos de « dérapage raciste  ». Du côté de la France insoumise, les députés du groupe en ont évidemment profité par en appeler à la fermeture de la chaîne CNews (rien que ça). Et nous vous faisons grâce des milliers d’autres messages d’insultes et de menaces, fonds diffus habituel du web.

L’honnêteté, c’est le contexte

À l’origine de la polémique, le philosophe réagissait à cette déclaration en conseil municipal du nouveau maire élu de Saint-Denis, Bally Bagayoko (LFI) : « Les urnes ont parlé. Moi, je suis issu du milieu sportif. Même si l’on s’est entraîné pendant des mois, lorsque le résultat tombe, nous faisons allégeance. Nous avons besoin de toutes celles et ceux qui ne vont pas regarder dans le rétroviseur, pas celles et ceux qui vont tenter de remettre un programme qui a été battu dans les urnes. Et donc ces personnes-là, si c’est votre (sic) projet, nous n’aurons pas d’autres solutions que, bien sûr, nous en séparer ». Interrogé par la journaliste Laurence Ferrari sur l’emploi objectivement douteux du mot « allégeance », Michel Onfray a fait part de sa sidération et a alors critiqué cette vision rétrograde du pouvoir. « Il y a quelque chose de clair dans cette profession de foi, c’est que ces gens-là n’ont pas le sens de l’intérêt général et du bien public. C’est la bande. La bande a gagné, donc la bande va imposer sa loi. Et la bande qui a imposé sa loi dit : maintenant, c’est allégeance. Mais ça, c’est très tribal ». Et de poursuivre, « On fait l’allégeance au mâle dominant. Ce monsieur n’est pas un mâle dominant, enfin, je ne sache pas. Ce monsieur, il est un élu et en tant qu’élu, il est normalement le représentant de la totalité de la cité, y compris de ceux qui n’ont pas voté ».

Les propos sont pourtant clairs, mais explicitons pour les malcomprenants : la notion d’« allégeance » appartient à l’univers grégaire, qu’il soit tribal, puis féodal jusque sous l’Ancien régime. Elle suppose un lien de dépendance personnelle et d’inégalité constitutive qu’on retrouve dans la nature (allégeance au mâle dominant) et dans le monde culturel (chef tribal, seigneur féodal). À ce titre, le chef d’un gang qui règne sur un territoire n’est jamais qu’un prolongement de la logique naturelle du mâle dominant qui perdure dans le monde social. Nous sommes des animaux territoriaux sophistiqués. Nous sommes autre chose, bien sûr, mais nous sommes aussi cela. Depuis la Révolution française, notre imaginaire politique a déplacé la notion d’allégeance des rapports interpersonnels vers une idée abstraite, la nation, sur la base du contrat social. Et Michel Onfray de préciser que M. Bagayoko, en tant qu’élu, est précisément un représentant de la nation et doit se comporter comme tel et non comme un chef de bande.

C’est dans le sillage de cette réflexion que Michel Onfray a prononcé les propos qui ont donné lieu à un court extrait de 15 secondes relayé en masse sur les réseaux sociaux. « Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme l’a décrit Darwin en disant: vous avez le mâle dominant qui est là, qui décide et qui dit : c’est moi qui décide. Toi, tu auras à manger, toi, tu n’auras pas à manger. Moi, j’aurai les femelles, toi, tu n’auras pas les femelles. Nous allons attaquer, nous n’allons pas attaquer la tribu d’en face ou je ne sais quoi. Ça, ça va bien, il y a des milliers d’années que c’était comme ça, mais c’est plus du tout comme ça maintenant. » Il est bien question de critiquer une logique tribale d’un autre temps objectivement contenue dans la notion d’« allégeance ».

Darwin et l’éthologie

Isolé, donc privé de contexte, l’extrait a été vu et relayé par des militants dont l’honnêteté intellectuelle n’est pas la première qualité mais dont l’objectif éternel est de nuire. Nuire, en éludant tout le développement qui précède et aussi celui qui suit. Bien que rien ne fasse ici allusion à la couleur de peau de qui que ce soit, les élus de la France Insoumise ont hurlé au scandale.

Croyant dans un premier temps que ses propos pouvaient avoir été mal compris par des gens de bonne foi – car il en reste encore, heureusement, même sur les réseaux sociaux, Michel Onfray s’est expliqué dans une vidéo diffusée sur le compte X de Front populaire, renvoyant toujours à Darwin : « j’ai beaucoup parlé du mâle dominant. J’ai beaucoup parlé des tribus primitives parce que je renvoie un philosophe important pour moi qui s’appelle Darwin, qui estime qu’il n’y a pas de différences de nature, mais une différence de degrés entre les hommes et les animaux. Ça ne veut pas dire que j’animalise les hommes, mais simplement que je n’oublie pas que nous sommes des animaux. Donc, j’ai juste dit que quand on renvoyait au concept d’allégeance, on se trouvait dans des logiques éthologiques, des logiques animales qui n’étaient pas celles qu’il fallait privilégier ». Et de conclure, « ça n’a rien à voir avec la couleur de peau de monsieur Bagayoko  ». D’après l’institut Jane Goodall, l’éthologie, étymologiquement « étude des mœurs », correspond à «  l’étude scientifique du comportement des espèces animales, y compris l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental, par des méthodes scientifiques d’observation et de quantification des comportements animaux  ». Cet institut serait-il raciste en ce qu’il inclut l’homme dans les espèces animales ? Non car, que l’homme soit un animal, c’est précisément Darwin qui le démontre avec la publication de L’Origine des espèces, en 1859. Un processus évolutif bien connu de Jean-Luc Mélenchon lui-même, puisque ce dernier en a donné une interprétation personnelle dans un récent meeting, mercredi 18 mars : « Il a bien fallu un jour qu’il y en ait un ou une qui se mette debout sur ses pattes à l’autre bout du continent africain pour qu’à la fin vous soyez ici en train de faire les malins, tout blancs, tout moches que vous êtes ». « Sur ses pattes »… Personne pour relever ? Sans parler du reste.

L’œuvre ne ment jamais  

Michel Onfray aurait-il sorti de son chapeau un livre d’éthologie pour esquiver la polémique ? Ce serait oublier son œuvre, qui parle pour lui : Dans Miroir du nihilisme : Houellebecq Éducateur (2017), le philosophe écrit de l’écrivain que son livre Soumission (2015) est « le grand roman de la collaboration. La soumission aux puissants du moment relève de l’éthologie : elle suppose la fascination des âmes en peine pour la puissance qui les méprise et veut leur sujétion ».

En 2014, sur un podcast France Culture — émission louée alors à l’époque par toute l’intelligentsia qui le conspue aujourd’hui — consacré à « une éthique sans morale », il en rappelle les principes : « savoir que l’homme et l’animal diffèrent en degrés, pas en nature ». Il ajoute qu’il convient de « faire de l’éthologie la première science de l’homme ». Allons chercher bien plus loin dans le temps encore. Dans un entretien datant de 2002 dans la revue Le Philosophoire, il explique à Vincent Citot que « le rire (…) est une spécificité de l’Homo Sapiens » et que « la psychanalyse, entre autres, l’éthologie également, permettent d’appréhender le corps en matérialiste ». Réponse des militants de mauvaise foi : le problème est de parler de « tribus primitives » à propos d’un responsable politique noir ! On croit rêver. À bien les comprendre donc, il faudrait exclure les noirs de toute référence à l’éthologie et à l’anthropologie pour ne pas prêter le flanc à de potentielles conceptions racistes. Les racialistes ne sont-ils pas précisément ceux qui créent un lien entre la notion de tribalisme et la couleur de peau de la personne visée ? Les tribus primitives, c’est l’enfance du monde et elle concerne de fait l’humanité entière. Dans L’art d’être français (2021), Michel Onfray note : « L’histoire de France, des tribus primitives de Lascaux à sa christianisation, est une aventure de plusieurs millénaires ». Est-ce du racisme anti-français ? Un peu de sérieux ne nuirait pas. Dans Cosmos (2015), premier tome de la trilogie Une brève histoire du monde, le philosophe consacre des pages admiratives au continent africain et rend hommage à « la grande santé animiste africaine », à un « génie africain » dévitalisé par l’Occident, à un art africain qui « a subi la loi du Veau d’or, loi de l’Occident ». On a connu propos plus racistes. Dans les faits, les lecteurs de Michel Onfray, qui ne se contentent pas – gloire leur soit rendue – d’extraits digitaux de 15 secondes, savent bien que les accusations portées contre lui sont absurdes. Dans Esthétique du pôle Nord (2002), il fait l’éloge des Inuits et de leur manière d’être au monde sans arrière-mondes. Dans Théorie du voyage (2007), il fait l’éloge des voyageurs nomades, des Touaregs aux Gitans. Dans Inframince (2024), il médite l’être au monde japonais, sa tradition, sa vie ritualisée, sa spiritualité sans dieu, son acceptation de l’impermanence des choses. On pourrait continuer ainsi longtemps. Tout une partie de l’œuvre onfrayen est consacré à faire l’éloge du divers, donc à une condamnation en miroir de l’ethnocentrisme. On peut tronquer une émission de télé ; pas une bibliographie à trois chiffres.

Une critique républicaine

Mais revenons une dernière fois à l’émission justement. Quinze petites secondes peuvent-elles suffire à résumer un propos complexe ? À l’évidence, non. Le raisonnement de Michel Onfray ne s’est pas arrêté là, au contraire d’une vidéo coupée au mauvais moment, dans une volonté assumée de nuire. La suite éclaire le discours global : « Il faudra dire à ce monsieur qu’on n’est pas dans une théocratie (…) la théocratie, c’est fini, le pouvoir d’un seul, c’est fini, une espèce de domination tyrannique d’un individu qui dira : il va y avoir une allégeance. Il y a eu de l’allégeance jadis, quand il y avait des chevaliers, quand il y avait des suzerains, quand il y avait des vassaux ». Et de conclure : « Si ce monsieur veut restaurer la féodalité et la théocratie, qu’il nous le dise ». Encore une fois, l’argument d’un Michel Onfray faisait une référence à la couleur de peau tombe à l’eau.

Un peu plus tard dans la même émission, Michel Onfray évoquera le sort des musulmans en France. Estimant qu’il « nous faut des gens qui défendent la nation, qui défendent la patrie, qui défendent le peuple français, qui défendent la souveraineté nationale et pas des gens qui attaquent les musulmans parce qu’ils seraient musulmans », il ajoutera : « un musulman qui a envie d’être français, il est, pour moi, préférable à quelqu’un qui sera, je ne sais pas, un agnostique qui ne voudrait pas être français. La question n’est pas la religion, la question est le désir de refaire la France ». Un propos d’un républicanisme inattaquable qui semble ne pas avoir beaucoup intéressé les cadres de LFI.

Ces deux séquences permettent de démontrer à nouveau que le fil conducteur du raisonnement de Michel Onfray est bien la défense du cadre politique républicain. La demande d’allégeance de Bally Bagayoko, en admettant même qu’elle puisse être surinterprétée, charrie un imaginaire clanique, féodal, tribal, comme on voudra, mais quoi qu’il en soit anti-républicain. Il n’y a rien d’anormal à ce qu’un intellectuel en fasse l’analyse et en pointe la dangerosité potentielle, qu’on souscrive ou pas aux références mobilisées.

La stratégie du contre-feu

Ce lundi, en s’appuyant sur les propos – eux aussi taxés de racisme – du psychologue Jean Doridot et prononcés le jour précédent (vendredi 27 mars) sur CNews, Bally Bagayoko a appelé à une manifestation « contre le racisme et contre le fascisme » en prévision du samedi suivant. Un « rassemblement populaire, citoyen », avec pour objectif de dénoncer « le racisme, les discriminations et la haine de l’autre ». Il a également annoncé le dépôt d’une plainte contre CNews. Des députés LFI, comme Mathilde Panot, ont annoncé saisir l’Arcom, dénonçant un racisme «  crasse et décomplexé  ». De son côté Jean-Luc Mélenchon a critiqué « les médias, les sondages », qui «  manipulent, mentent, alimentent un racisme à vomir et prennent continuellement notre peuple pour un bétail sans mémoire ni pensée ».

Pour la France Insoumise, la séquence médiatique actuelle est une aubaine. Elle permet de faire oublier Raphaël Arnault, les sorties polémiques de Jean-Luc Mélenchon sur les « blancs moches », la « nouvelle France », et les scènes houleuses de passation de pouvoir au sein des communes municipales incluant des membres de LFI. Dans plusieurs villes, les maires sortants ont quitté l’hôtel de ville sous les huées et les insultes, et parfois même sous escorte policière. Assurément une belle leçon de républicanisme et de lutte contre « la haine de l’autre ».

Polémique au CNC: Ultia n’a pas tort

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Le CNC évince Ultia de l’une de ses commissions. Pourtant, la streameuse n’a fait que briser l’omerta en révélant la semaine dernière sur Twitch les mécanismes de « copinage » qui régissent le choix des films ou des créateurs de contenu soutenus financièrement par l’institution.


Des soupçons de favoritisme ? Dans un tweet publié sur X, le Centre national du cinéma (CNC) a annoncé jeudi dernier mettre fin aux fonctions d’Ultia au sein de la Commission du fonds d’aide à la création pour les plateformes sociales. Ultia est une streameuse assez connue sur Internet, c’est-à-dire une personne diffusant des vidéos dans lesquelles elle se filme et donne son avis essentiellement sur les jeux vidéo… Des « métiers » dont on a parfois encore un peu de mal à comprendre l’utilité sociale – mais passons… La décision du CNC vient en réponse à des propos tenus par Ultia dans lesquels elle expliquait à sa communauté que dans sa nouvelle fonction de juré pour la commission destinée à financer des projets, elle ne sera pas très impartiale. Si le projet vient d’un de ses proches : « Bah ouais mec ! Prends la thune du CNC et fais ton projet, je te soutiens, c’est évident, c’est mon ami », mais si le projet vient d’une personne par exemple d’extrême droite : « Désolé ! Bah non, en fait ». Le CNC a précisé dans son communiqué que « ces propos contreviennent manifestement à l’obligation de neutralité, d’indépendance et d’impartialité qui s’impose à tous les membres des commissions appelées à formuler un avis sur l’attribution des soutiens financiers ».

Cinéma d’après-guerre et exception culturelle

Suite aux accords franco-américains dits « Blum-Byrnes » du 28 mai 1946 qui prévoyaient dans un premier temps un nombre limité de films américains pouvant être importés en France pendant une certaine période afin de permettre à l’industrie cinématographique française de se reconstruire après-guerre, mais en contrepartie de quoi il ne fallait aucune restriction à l’importation de ces films nord américains, le CNC a été créé la même année afin de rassurer les professionnels français qui craignaient que passé cette période de contingentement, leur production ne puisse faire face à l’assaut des États-Unis en raison de l’interdiction des mesures restreignant leur importation. La solution fut donc de soutenir le cinéma français pour le protéger avec tout un dispositif d’aides financières. Depuis, la France n’a fait qu’augmenter le poids du CNC avec un soutien financier incomparable dans le monde (au nom de la fameuse et légitime exception culturelle), et a diversifié ce soutien en passant du cinéma dans un premier temps, à l’audiovisuel, aux programmes télévisuels, aux jeux vidéo et donc désormais même aux contenus sur les plateformes comme YouTube et les réseaux sociaux.

A lire aussi: Culture et médias publics: il est temps d’en finir avec la propagande aux frais du contribuable

À la différence de la plupart des fonds de soutien, le CNC ne se contente pas d’aides « sélectives », mais propose également (et même majoritairement) des aides « automatiques » basées sur des critères objectifs, le plus souvent le succès commercial, et qui sont sujettes à une fréquente obligation de réinvestissement.

Mauvais genre

On peut comprendre la gêne du CNC vis-à-vis des déclarations intempestives d’Ultia, car cela fait mauvais genre pour une institution publique qui doit toujours défendre son rôle pourtant primordial pour ne pas se voir imposer un imaginaire unique, le plus souvent hollywoodien. Cependant, il serait plus juste d’admettre que les propos de cette streameuse révèlent un défaut intrinsèque des aides sélectives. Marc Fumaroli regrettait lui-même que « le système a en effet soumis scenarii et projets au goût des coteries », mais c’est une subjectivité inévitable dès lors qu’il y a une sélection par un jury, seule la composition pluraliste des commissions d’attribution peut pondérer cet effet pervers du système.

Ainsi, le fait qu’une « personnalité » comme Ultia, affirme avec un peu trop de légèreté et de franchise qu’elle votera pour des projets selon ses opinions, peut choquer de prime abord, alors qu’il s’agit en fait d’un truisme que vient contester la pudeur de gazelle du CNC défendant là bien mal le modèle pourtant vertueux et nécessaire du financement public du cinéma et de l’audiovisuel.

Quand Macron fait sa Marie-Antoinette

Un artiste guadeloupéen a peint le président avec la tête en moins, et la justice a décidé que pareil « talent » méritait une petite explication sérieuse au tribunal. Je n’aime pas la peinture de Blow, mais il ne devrait pas être poursuivi pour une simple croute, estime notre rédactrice en chef dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


Poursuivi par Emmanuel Macron, le peintre Blow a été jugé en Guadeloupe. C’est un tableau ironiquement intitulé Non-lieu qui a conduit Blow, François Moulin à la ville, devant le tribunal correctionnel de Pointe-à-Pitre jeudi dernier. On y voit un homme drapé dans le drapeau guadeloupéen, tenant à bout de bras la tête sanguinolente du chef de l’État. C’est passablement gore. Âmes sensibles, s’abstenir (voir ci-dessous). Il a été présenté dans une exposition sur les ravages du chlordécone, pesticide utilisé aux Antilles jusqu’en 1993, qui aurait, selon Santé publique France, contaminé 90 % de la population.

Blow était jugé avec deux responsables de l’exposition pour provocation à commettre un crime. Si le plaignant avait été moins illustre, sa plainte aurait certainement fini au panier, vu qu’il ne s’est pas constitué partie civile, laissant au parquet le soin de décider des suites. Le président de la République est à l’origine des poursuites, mais n’a pas voulu être partie au procès : c’est petit bras. Du reste, la procureure a fait le service minimum. Tout en estimant que, dans un contexte propice à la violence, il fallait condamner la diffusion du tableau, elle n’a demandé aucune peine.

A ne pas manquer, éditorial: Je me suis fait biaiser

L’artiste devrait-il être sanctionné ? Non. Et même pas poursuivi.

Je n’aime pas ce tableau et je n’aime pas les affects robespierristes omniprésents en France. Je suis atterrée par la haine délirante d’une partie des Français envers le président Macron. Je réclamerais une sévérité sans faille pour quiconque attenterait à sa personne. Par ailleurs, je suis fort agacée par le procès en « colonialisme masqué » que Blow fait à la République. Mais personne ne s’en prendra au président à cause de cette œuvre. J’y vois même de la susceptibilité déplacée. Si j’osais, je dirais qu’Emmanuel Macron fait sa Marie-Antoinette. Du reste, ce dernier n’a pas protesté quand on a glorifié l’exécution de la Reine lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. C’était de l’art ? Alors Blow aussi. On ne punit pas la haine. On ne punit pas les artistes, caricaturistes ou humoristes. On peut les critiquer, les détester. Mais, comme disait De Gaulle à propos de Sartre, « on n’embastille pas Voltaire ». La justice n’est pas un ministère de la Censure. Le jugement est attendu le 21 mai. Le tribunal prononcera peut-être, conformément aux réquisitions, une condamnation symbolique, pour faire plaisir au président. Cela créerait un fâcheux précédent. Si la liberté d’expression garantie par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a un sens, elle devrait conduire à la relaxe. Je n’aime pas la peinture de Blow, mais je me battrai pour qu’il puisse la montrer.


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

Je me suis fait biaiser

L’éditorial d’avril d’Elisabeth Lévy


L’idéologie, c’est les autres. Chacun est convaincu que ses opinions sont le pur produit de sa raison et de l’observation scrupuleuse du réel. Y compris votre servante. La « pensée gramophone », comme disait Orwell, c’est toujours le camp d’en face. Si d’aucuns ont l’outrecuidance de ne pas partager mon récit et mon point de vue, c’est qu’ils se trompent, soit parce qu’ils sont abusés par leurs croyances mensongères, soit parce qu’ils la fabriquent pour servir de funestes desseins – des gogos ou des salauds. Péguy, pardonnez-leur, ils ne voient pas ce qu’ils voient. De plus, nous sommes naturellement enclins à discréditer le message quand le messager nous déplaît. Je crois plus volontiers Bruno Retailleau que Thomas Portes – en l’occurrence, j’ai raison car le gars n’est vraiment pas étouffé par l’honnêteté.

Au lendemain du tabassage à mort de Quentin Deranque par des brutes liées à la Jeune Garde, proxy notoire de LFI, les bons esprits se déchaînent contre la victime – tout en répétant que, même des idées aussi nauséabondes que les siennes ne méritent pas la mort. Comme nombre de mes amis et camarades, je m’étrangle de rage. Salauds de gauchistes, que même la mort atroce d’un jeune homme ne fait pas taire. J’écris alors ceci : « Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite. Le 16, Le Monde évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale ». Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néofasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néonazi et antisémite ». » Même après l’hommage de Lyon, où les parrains de l’extrême droite française se pavanent en tête de cortège, je reste persuadée que le jeune homme était juste un catho un peu exalté. La preuve : Ségolène Royal et Schneidermann le traitent de facho.

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Je ne pensais pas écrire un jour cette phrase, mais Royal et Schneidermann avaient raison. Et j’avais tort. C’est à cause de mon biais cognitif – ne faites pas les malins vous avez le même. On voit ce qu’on croit. Le 12 mars, je tombe de ma chaise en découvrant l’enquête de Mediapart, qui a déniché des milliers de messages publiés par le jeune homme sur X et sous pseudo à partir du printemps 2023[1]. Intellectuel propre sur lui et catholique engagé à la ville, Quentin Deranque était sur la scène numérique un fasciste assumé, un admirateur goguenard d’Hitler et un raciste de compétition. Petit florilège : « On veut le fascisme » ; « La violence politique est intrinsèque à la politique quand on a un peu de caractère » ; en commentaire d’une vidéo sur l’esclavage intitulée « la chasse aux nègres », il écrit : « Projet 2027 » ; réagissant à une intervention de la survivante des camps nazis Ginette Kolinka : « on en a rien à foutre de ce disque rayé ». Répondant au petit-fils de Simone Veil : « Question : il y a plus d’enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ? » Un bon petit gars vous dit-on. D’après un de ses amis interrogé par Mediapart, il se nourrissait surtout d’Aristote, saint Thomas d’Aquin, et Patrick Buisson : « le reste ce sont des running gags entre amis ». Même à la fin de soirées très arrosées, je n’ai aucun ami susceptible de faire ce genre de blagues.

L’avocat de la famille Deranque s’indigne qu’on exhume ces informations sans respecter le deuil. Mais on ne peut pas faire de sa mort un événement politique quand ça nous arrange et hurler à l’instrumentalisation ensuite. Quentin Deranque n’a certainement jamais fait de mal à une mouche, même s’il avait démarré un entraînement au combat. Ses idées détestables ne changent rien au fait qu’il a été lynché par des ordures. N’empêche, avec le recul, le spectacle de l’Assemblée nationale recueillie pour une minute de silence est pour le moins embarrassant. Même Panot et ses camarades, légèrement tassés dans leurs fauteuils après avoir essuyé sans broncher accusations et critiques, ont communié dans la gravité. Pour une fois qu’ils se tiennent bien, c’est pas de chance.

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On me dira que, dans le combat idéologique, comme dans la guerre amoureuse, il ne faut jamais avouer, jamais reculer et que, malgré l’article de Mediapart, la mort de ce jeune embarrasse l’extrême gauche. Sauf que les mensonges se tiennent par la barbichette. Nul n’osera plus enquiquiner les Insoumis avec les agissements de la Jeune Garde de peur de se prendre en boomerang les gracieusetés numériques de Gavariou ou PatricienD. Et puis, le mensonge, c’est contagieux. Récemment, plusieurs confrères ont prêté au nouveau maire de Saint-Denis des propos odieux – « Saint-Denis ville des noirs ». C’était plausible, mais là encore, c’était faux. D’ailleurs, tous se sont rétractés, mais Mélenchon aura désormais beau jeu de crier à la calomnie quand on attaquera Bally Bagayoko pour de bonnes raisons – qui ne manqueront pas.

Entre sa mère et la Justice, Camus choisit sa mère parce que la Justice pourrait tuer sa mère. La vérité ne va pas tuer la mienne, alors qu’elle me pardonne mais entre la vérité et ma mère, je choisis la vérité. Je suis peut-être un mauvais soldat dans la guerre des idées, mais je préfère avoir raison avec Mediapart que tort avec CNews. Heureusement, ça n’arrive pas souvent, parce que ça fait mal.


[1] « Quentin Deranque, catholique traditionaliste à la ville et néonazi en ligne », Alexandre Berteau et Marie Turcan, Mediapart, 12 mars 2026.

Bulletin de guerre pragmatique – de l’art de vivre entre deux alertes

Iran: un mois de guerre


Un mois vient de s’écouler depuis le début de la guerre israélo-américaine contre la République islamique d’Iran. Certains l’auront peut-être oublié, mais les semaines avaient été longues, lourdes et pesantes depuis le début du mois de janvier :

« Bon ça y est, l’Iran va enfin nous attaquer ? »

« Là c’est sûr, c’est pour ce Shabbat. »

« Bibi voudra d’abord tondre la pelouse au Liban Sud avant de s’en prendre à l’Iran. »

Toutes ces incertitudes ont été levées le 28 février, avec l’opération supermassive de deux cents avions israéliens, auxquels emboitaient le pas les chasseurs et bombardiers américains, et l’élimination éclair de Khamenei.

La résolution tant attendue nous était livrée dès les premières minutes du conflit. Anticlimactic diraient les anglophones. Le tyran sanguinaire qui avait régné pendant trente-sept ans sur l’Iran, juré d’éradiquer le purulent cancer sioniste qui gangrénait le monde, disparaissait comme un second couteau médiocre dont l’arc narratif aurait été amputé faute de budget.

De façon assez paradoxale, cette disparition prématurée est d’ailleurs probablement une cause de la poursuite volontariste de la guerre par les Iraniens. S’effondrer deux heures après le début des hostilités ? Inconcevable, même si la vieille barbe gît désormais six pieds sous terre.

Depuis lors, la population israélienne est passée par de multiples phases ; excitation, empressement d’en finir, résilience – ce mot est partout depuis un mois -, déception, lassitude, fatigue extrême, langueur, exaspération, voire découragement.

Les bombes continuent de pleuvoir à intervalles irréguliers et souvent, à des heures insupportables. Un léger redoux dans la fréquence de lancement des projectiles mortels avait pu être observé il y a deux semaines, pour que leur ballet reprenne finalement de plus belle.

Les vidéos humoristiques qui avaient fleuri sur Instagram comme des champignons après la pluie dès le lendemain de l’attaque se sont faites plus rares. L’explication du manque d’inspiration devant un quotidien somme toute monotone n’est certes pas à ignorer, mais le moral des uns et des autres est aujourd’hui indéniablement plus maussade.

Toutes les raisons du monde peuvent être légitimement invoquées pour justifier pareil retournement ; Israël est en état de guerre ouverte depuis deux ans et demi. Mais notre situation ici a évolué, et très largement dans la bonne direction.

Si le Hamas n’a pas été éradiqué et continue de vivoter sporadiquement ici et là à Gaza, il est largement maté. Depuis le 26 janvier dernier, plus un seul otage, vivant ou mort, n’est prisonnier de cet enfer. La Syrie d’Assad, alliée de Téhéran, est tombée. Et avec elle le corridor terrestre indispensable qui reliait l’Iran au Liban. Les Libanais ont d’ailleurs repris suffisamment de forces pour expulser l’ambassadeur des mollahs et marquer une opposition, au moins de façade, au Hezbollah. Les Houthis, trop éloignés pour représenter une menace imminente et existentielle, ont perdu nombre de leurs terminaux pétroliers.

C’est aujourd’hui avec la dernière tête de l’hydre qu’Israël en découd. Une situation absolument inconcevable il y a deux ans.

Il suffit donc de dézoomer temporellement pour se ragaillardir. Que signifie finalement un petit mois de lassitude et d’attentes irrésolues ?

En matière de temps long, l’État hébreu dispose dans son histoire d’une banque fourmillante d’épisodes qui permettent à votre serviteur de relativiser infiniment la situation actuelle.

Regardons par exemple la première guerre du Golfe. Après l’invasion du Koweït, Saddam menace de « brûler la moitié d’Israël » (ce qui le rend deux fois moins ambitieux que les mollahs) à l’aide d’armes chimiques. On distribue à tour de bras des masques à gaz à la population. Une chambre étanche doit être aménagée dans tous les foyers du pays. Les Israéliens doivent s’y rendre à chaque alerte, enfiler leurs masques, calfeutrer la porte avec des serpillères imprégnées de Javel pour neutraliser chimiquement le gaz. Et attendre que le temps passe, le caoutchouc détrempé sur le visage et la buée dans les yeux, parfois pendant des heures.

Si la situation actuelle n’est pas une embellie, alors qu’est-ce ?

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Nous vivons une guerre à l’ère des smartphones et de l’intelligence artificielle.

Un missile est lancé depuis l’Iran ? Des satellites le détectent et déclenchent une pré-notification de bombardement au son tout à fait charmant sur votre téléphone. De là, ne vous reste qu’à prendre vos dispositions pendant quelques minutes avant que le projectile zélé n’arrive à portée du pas de votre porte.

Si l’ubérisation des services de restauration relève de l’infamie, celle des livraisons de missiles constitue un don véritablement divin.

« There will be an app for everything » disait Steve Jobs. Cet homme ne pouvait se douter de son degré de prescience.

Et enfin il y a les abris. Ces quelques mètres carrés où se pressent, le temps d’une alerte, des Israéliens de toutes extractions et provenances. C’est là que le conflit réserve ses meilleurs moments de grâce. Des rencontres impromptues, insolites et heureuses.

Vendredi soir, une famille orthodoxe qui, sans préambule ni formalité d’aucune sorte, vous dispense rapidement un petit cours d’histoire juive comme si vous faisiez partie des meubles depuis Mathusalem. La veille, des Argentins fraîchement montés en Israël depuis deux mois à peine, vous invitent après la fin de l’alerte à déguster à l’étage des empanadas dorés tout juste sortis du four., La semaine précédente, des Russes acromégaux, couverts de tatouages jusqu’aux phalanges qui, ayant pris les devants en installant un congélateur dédié dans leur abri, vous font boire de la vodka la plus pure que vous ayez jamais portée à vos lèvres.

Alors certes, la mort rôde, un Israélien de plus a été fauché hier à Tel Aviv par un fragment de missile. Doit-on pour autant sombrer dans la désolation en s’apitoyant sans fin sur notre sort ? Se morfondre, ronger son frein, broyer du noir ? Rien de tout cela n’a jamais propulsé quiconque hors de l’abîme. « Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console » déclarait Talleyrand.

Au fond, de quoi pourrait-on se plaindre ? Nous avons en Israël un toit, des abris, de multiples couches de défense anti-missiles, une armée qui frappe juste, des alliés qui, pour l’instant, tiennent parole, et des voisins de palier qui vous ouvrent leur table entre deux alertes. D’autres avant nous ont eu infiniment moins de chance et de confort ; et s’en sont plus que bien sortis. S’en souvenir constituera toujours la meilleure parade face aux désagréments passagers.

Nouvelle France et nouvel antiracisme

S’estimant victime de racisme après des propos tenus sur CNews, le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko annonce son intention de porter plainte. Il appelle également ses soutiens à participer à un «rassemblement citoyen» contre le racisme, le samedi 4 avril devant l’Hôtel de ville. L’antiracisme se jette désormais sur tout ce qu’il trouve pour monter les Français les uns contre les autres, et empêcher quiconque de critiquer les logiques communautaristes de l’extrème gauche.


Les dernières séquences électorales municipales ont confirmé une mutation silencieuse mais décisive du paysage local : progression significative des listes liées à Jean-Luc Mélenchon et de leurs relais, entrée accrue de conseillers municipaux issus de La France insoumise dans de nombreuses villes, et conquête ou consolidation de positions dans des territoires à forte charge symbolique. À Roubaix, Saint-Denis comme à Vaulx-en-Velin, ces basculements ont été accompagnés de tensions locales, de scènes de rupture politique parfois brutales, et d’une mise à l’écart tout aussi brutale d’anciens édiles issus de la tradition socialiste ou communiste. Ces évolutions s’inscrivent dans un contexte documenté par de nombreuses analyses électorales (ministère de l’Intérieur, études IFOP, IPSOS) soulignant la recomposition du vote urbain et périurbain, la montée des logiques d’appartenance et la fragmentation des référentiels politiques traditionnels. L’antiracisme s’affiche désormais comme une conquête de territoires.

Contrôle des mots

Cette recomposition s’accompagne d’un durcissement du climat médiatique et symbolique. Ainsi, le maire de Saint-Denis a récemment annoncé le dépôt d’une plainte contre CNews pour racisme, à la suite de propos jugés stigmatisants visant sa personne, sa commune et ses habitants. Cet épisode, loin d’être isolé, témoigne d’une judiciarisation croissante du débat public, où la qualification morale — et désormais pénale — tend à se substituer à la confrontation politique. Il révèle aussi une transformation plus profonde : l’antiracisme ne se contente plus d’être une valeur proclamée, il devient un instrument de régulation du discours, une ligne de front dans la lutte pour le contrôle du récit légitime.

Autre moment : la scène est revenue comme une parole qu’on n’avait pas voulu entendre. Lors d’une table ronde organisée par Nous Toutes 93, en marge de la Fête de l’Humanité qui s’est tenue du 12 au 14 septembre, la députée LFI Danièle Obono a livré un constat sans fard. La Fête de l’Huma, dit-elle, demeure « la fête de la gauche blanche », hier comme aujourd’hui. Elle aurait pu, ajoute-t-elle, tenir les mêmes mots à propos des amphis universitaires ou de La France insoumise elle-même. Une image qui lui fait honte, précise-t-elle, parce que c’est celle que renvoie la gauche à des millions de personnes.

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À ses côtés, Sarah Bennani, présidente de l’association Jeunesse Populaire, venue pour la première fois à la Fête, renchérit. Elle dit n’avoir « jamais vu plus blanc que blanc », évoque un cochon rôti au petit matin, scène qu’elle juge incompatible avec ce qu’elle nomme une « écologie décoloniale ».

Ainsi se dit, sans détour, un antiracisme qui retourne son accusation vers son propre camp et expose la gauche à sa propre disgrâce.

Dogme et excommunications

L’antiracisme affiché de la France insoumise, mais aussi celui de certains plateaux télé, des associations subventionnées et parfois même des communiqués ministériels, n’a plus rien à voir avec ce sentiment élémentaire d’humanité qui consiste à reconnaître en l’autre un semblable. Il est devenu un rite, une liturgie laïque, avec ses prêtres, ses dogmes, ses excommunications. On ne le pratique plus pour défendre la dignité humaine, mais pour imposer un récit unique, dans lequel l’Occident – et la France au premier chef – doit se confesser à perpétuité, à genoux devant ses fautes réelles ou supposées. Ce n’est plus un idéal moral, mais une arme idéologique.

Pendant ce temps, loin des slogans et des marches blanches, la France réelle – celle des petites villes, des bourgs, des banlieues périphériques – vit une autre expérience : celle d’un quotidien de plus en plus traversé par une tension sourde. Les mêmes Français qui ne manifestent pas, qui ne prennent pas la parole sur les réseaux sociaux, constatent pourtant que certaines violences, certaines arrogances, certaines formes de mépris viennent presque toujours des mêmes milieux. Ils le voient, ils le subissent, mais ils savent qu’ils n’ont pas le droit de le dire. Leur parole, si elle s’échappe, est aussitôt condamnée comme raciste, et leur simple inquiétude devient une faute morale. Alors ils se taisent, ravalent leur colère, et cette colère s’infiltre, se concentre, se durcit.

Le malentendu fondateur

On nous répète que cette exaspération est « du racisme », comme s’il suffisait d’un mot pour épuiser le problème. Mais ce n’est pas du racisme au sens biologique et brutal du XIXᵉ siècle. C’est autre chose : une lassitude civilisationnelle, un refus d’assister passivement à la transformation de son pays en un espace étranger à ses mœurs, à ses lois, à sa politesse, à ses hiérarchies implicites. Ce rejet, on ne veut pas l’entendre, parce qu’il met en cause non pas seulement des individus, mais des modes de vie entiers – et que le politiquement correct interdit d’interroger ces modes de vie autrement qu’en termes victimaire et compassionnel.

L’antiracisme doctrinal nie que ce malaise ait une cause objective. Il préfère y voir un fantasme, un délire entretenu par l’extrême droite, oubliant commodément que ce sont souvent les mêmes catégories sociales – policiers, gendarmes, pompiers, enseignants, chauffeurs, infirmières – qui, au quotidien, sont en première ligne, et qui constatent cette dégradation sans qu’aucune campagne officielle ne les protège.

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Ce qui se joue aujourd’hui ressemble à la préparation invisible d’une déflagration. Les tensions s’accumulent comme la poudre dans un grenier fermé. L’Histoire, si prompte à punir les peuples qui refusent de voir ce qui s’amasse sous leurs yeux, nous a déjà donné mille exemples : l’aveuglement des élites précède toujours la catastrophe. Nous en sommes là. Les uns parlent d’« enrichissement culturel » quand les autres parlent de « zones de non-droit ». Les mots ne se rejoignent plus. La fracture est là : linguistique, morale, et bientôt physique.

Et pourtant, au milieu de ce fracas à peine audible, il existe des voix musulmanes ou africaines qui rejettent ces dérives, qui savent que la violence de quelques-uns salit l’ensemble. Mais ces voix ne trouvent pas d’espace. Elles ne font pas partie de la dramaturgie médiatique, car elles dérangent le récit manichéen. Dans un monde normal, on les soutiendrait, on les amplifierait ; dans le nôtre, on les ignore ou on les soupçonne de « trahison ».

Les nouveaux clercs

À cette France réelle, on oppose une intelligentsia qui recycle les vieilles lunes tiers-mondistes et postcoloniales. Les indigénistes, les racialistes, les antisionistes radicaux se posent en gardiens de la morale universelle, mais leur morale n’est qu’une haine codée : haine de l’Occident, haine de la République, haine de l’État-nation. Ils ont inventé un antiracisme qui sélectionne ses victimes et ses coupables selon des critères ethniques et géopolitiques. Ils sont les nouveaux clercs d’un totalitarisme intellectuel qui prétend réécrire l’Histoire – ou plutôt l’effacer – pour imposer un éternel présent de repentance et de culpabilité.

George Orwell l’avait vu : les mots seraient vidés de leur sens, retournés contre eux-mêmes. « Antiracisme » signifierait un jour « racisme à l’envers » ; « antifascisme » désignerait un fascisme purgé de ses chemises brunes, mais pas de sa violence inquisitoriale. Ce jour est venu.

Nous n’avons plus des décennies devant nous. La France n’est pas condamnée par un destin aveugle : elle est condamnée par son propre renoncement. L’antiracisme qui s’exhibe partout n’est plus la défense d’une fraternité nationale, mais la matrice d’une sécession culturelle. Il ne s’agit plus seulement de combattre les idéologies qui nous fracturent : il faut se donner le courage de nommer les faits, de restaurer la souveraineté de l’État, de cesser de traiter le réel comme une opinion.

Ce combat n’aura rien d’aimable. Il faudra briser des tabous, affronter la haine des cliques universitaires, des médias subventionnés, des faux poètes de l’humanité. Mais c’est cela ou disparaître. Ceux qui ne veulent pas le voir sont déjà complices. Ceux qui se taisent par prudence sont déjà vaincus.

L’histoire jugera, comme elle l’a toujours fait, et les coupables ne seront pas seulement ceux qui auront incendié la maison, mais aussi ceux qui, la voyant brûler, auront continué à psalmodier des litanies sur « le vivre-ensemble » en se bouchant les yeux.

«Afanador»: un spectaculaire album sur papier glacé


Des danseurs magnifiques, hardis comme des pur sang, les jeunes femmes plus encore peut-être que les jeunes hommes ; une énergie qui jaillit comme une source d’eau brûlante ; un groupe de près de quarante danseurs qui constituent les éléments soudés, indissociables, d’architectures extrêmement élaborées : avec les artistes du Ballet national d’Espagne (Ballet nacional de Espana) établi à Madrid, Marcos Morau, fondateur de la compagnie La Veronal, secondé par quatre congénères, et auteur d’ Afanador, donne à voir un spectacle d’une rare complexité.

Corps virtuoses

Une mise en scène plutôt qu’une chorégraphie d’ailleurs, et qui expose des corps virtuoses s’imbriquant dans des ensembles diablement construits, des agencements qui font songer aux méandres tortueux des arabesques des palais de l’Andalousie. Avec des effets dramatiques impressionnants magnifiés par les superbes éclairages de Bernat Jansa.

Afanador – Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Noir, le surprenant élément de décor agressivement hérissé de chaises, de fourches, d’étrangeté imaginé par Max Glaenzel et qui apparaît à la fin d’Afanador ; noirs les superbes costumes de Sylvia Delagneau dessinés avec art ; noir le plateau dépouillé à l’extrême. Dans cette débauche de lumineuses ténèbres surgit toute l’Espagne d’antan : les femmes aux stricts bandeaux de cheveux sombres, les robes à queue qu’on rabat d’un pied rageur, les éventails, les châles de Manille, les voiles où s’ensevelissaient les veuves de jadis, les guitares, les castagnettes, le zapateado, le chant andalou… A l’exception de deux d’entre eux, tous les interprètes sont espagnols. Et cela se perçoit immédiatement au port altier, au zapateado ravageur des unes ; à la pureté des lignes, à la fierté des regards des autres.

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Si le début d’Afanador est un peu laborieux, et même quelconque, l’ouvrage prend vite une autre dimension. C’est un morceau de bravoure pour les interprètes, une machine fascinante dont les mécanismes parfaitement, savamment réglés imposent le respect, sinon l’admiration.

Catalogue

Et pourtant ! Et pourtant ! A ces tableaux qui se succèdent dans un ordre impeccable, à ces ensembles propres à émerveiller, à cette esthétique voulue parfaite, il manque l’essentiel : une âme, un souffle, une profondeur. Bref, une légitimité. Si en castillan le mot est plus claquant que sa fade traduction française, ventilateur, Afanador n’est qu’une succession, qu’un catalogue d’images accomplies éditées sur papier glacé, mais semblant dépouillées de raison d’être. Comme un texte brillant qui ne serait constitué que de formules élégamment tournées, mais fâcheusement dépourvues de sens.


Ballet national d’Espagne. Afanador Théâtre du Châtelet. Jusqu’au 2 avril 2026

Hosanna dans la ville sécularisée

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Ce dimanche 29 mars 2026, les églises de Paris affichaient complet pour le dimanche des Rameaux. Au lendemain de la visite du pape Léon XIV à Monaco, ce regain de ferveur coïncide avec un record historique: plus de 21 000 catéchumènes seront baptisés à Pâques en France cette année.


Hier, dimanche des Rameaux, les paroisses parisiennes ont connu une affluence remarquable. Processions bondées, messes complètes à Notre-Dame, au Sacré-Cœur, à Saint-Sulpice et dans de nombreuses églises de quartier : familles, jeunes et fidèles de tous âges ont repris le cri ancien « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Un signe discret, mais puissant, qui montre que la France n’a pas dit son dernier mot spirituel…

Le Père Rolland, vicaire de Notre-Dame d’Auteuil de Paris témoigne de cette évolution : « La fréquentation des églises à Paris, tout en étant incomparablement au-dessus de ce qu’on peut voir à la campagne, a connu les fluctuations de la société civile, avec la crise du Covid. Après le premier confinement les gens ont été heureux de revenir à la messe. Après le deuxième confinement, ils ont eu, pour certains, du mal à revenir. Mais depuis, nous voyons chaque année une augmentation et nous avons presque retrouvé le niveau d’avant la crise sanitaire. Le fait nouveau, depuis trois ans, est l’afflux considérable de catéchumènes qui choisissent la foi comme une réponse structurante au vide qu’offre la société. Et là, les nombres sont impressionnants : 400% en 10 ans. Et ça ne fait que continuer. »

Ces paroles trouvent un écho national dans les chiffres publiés la semaine dernière par la Conférence des évêques de France : 21 386 catéchumènes, dont 13 234 adultes et 8 152 adolescents, recevront le baptême lors de la Vigile pascale 2026. Un record. Les baptêmes d’adultes progressent de 28 % en un an et ont plus que triplé en dix ans. Rien qu’à Paris, 788 adultes sont ainsi en chemin vers le baptême.

Au lendemain de la visite apostolique du pape Léon XIV à Monaco, où une foule enthousiaste s’est rassemblée autour du Souverain Pontife, ces éléments dessinent un même mouvement : en Europe occidentale, le catholicisme conserve une capacité d’attraction réelle, particulièrement auprès des jeunes en quête de sens.

Le catholicisme français bouge encore

Dans une capitale qui se veut souvent à l’avant-garde de la laïcité militante, ces églises pleines et ces milliers de catéchumènes disent une réalité plus nuancée que le récit dominant. L’homme contemporain, confronté au vide spirituel, à l’angoisse existentielle et à la fragmentation sociale, semble redécouvrir dans la tradition chrétienne – sa liturgie, sa beauté, sa communauté enracinée – une réponse que ni la consommation ni les idéologies contemporaines ne parviennent à apporter.

Ce dimanche des Rameaux n’était pas une manifestation politique, mais un acte collectif de foi et d’espérance. Il rappelle que le catholicisme français, loin d’être relégué au folklore, garde une force de résilience et d’attraction. Hosanna : ce cri ancien résonne encore aujourd’hui, et il dit peut-être que la France n’a pas totalement rompu avec ce qui l’a façonnée pendant des siècles.

Retailleau – Lisnard: quel gâchis!

En désaccord avec le processus de désignation du candidat LR à la présidentielle, le libéral David Lisnard est sur le départ. Notre chroniqueur estime que la décision du maire de Cannes fragilise davantage un parti déjà divisé à l’approche de la présidentielle, alors même que son unité serait essentielle.


David Lisnard a l’intention de rencontrer Bruno Retailleau, président du parti Les Républicains, pour lui annoncer son départ. Je crains que cet entretien ait bien lieu et qu’il aboutisse à cette séparation. Au regard de l’état du parti, de l’échéance présidentielle qui approche et de l’arbitrage à venir sur les modalités de désignation de son candidat, on ne peut que regretter la volonté exprimée par M. Lisnard de s’éloigner pour ne compter que sur sa seule Nouvelle Énergie. Comme si Bruno Retailleau n’avait plus besoin de lui pour faire face à un certain nombre d’aléas menaçant sa présidence, et que David Lisnard pouvait se permettre de se désengager de manière prématurée.

Une primaire sinon rien !

Récapitulons : Laurent Wauquiez n’a qu’une envie : créer le plus de nuisances possible pour empêcher le président du parti de mener à bien son entreprise de rénovation (qui semble tarder). Xavier Bertrand et Michel Barnier, dans des registres différents, apparaissent davantage comme des freins que comme des soutiens. Le premier ne participera plus à la moindre primaire et cherche en permanence à se distinguer par ses leçons de morale à l’encontre du Rassemblement national, comme s’il existait aujourd’hui le moindre risque de rapprochement entre LR et le RN ! Le second, fort d’une expérience dont il abuse, proposerait, si on le laissait faire, à l’instar de Gérard Larcher, un projet mou où le centre viendrait attiédir ce que la droite devrait avoir de ferme. On aurait donc tout sauf une droite de rupture, exigence pourtant partagée par Bruno Retailleau et David Lisnard. Les conseils prodigués par Valérie Pécresse suscitent des doutes quant à leur pertinence, au regard de sa campagne présidentielle catastrophique et du résultat obtenu. Dans ces conditions, comment David Lisnard a-t-il pu, même si l’on comprend son souci d’équité dans la joute présidentielle, envisager de quitter ce parti, qui a autant besoin de lui que de son président ?

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Car les critiques que David Lisnard a formulées à propos de certains votes et stratégies parlementaires de LR relèvent davantage de l’influence de Laurent Wauquiez sur le groupe que de celle de Bruno Retailleau lui-même, à qui l’on a, au contraire, pu reprocher un manque de fermeté sur ce plan. Que David Lisnard souhaite une primaire élargie jusqu’à Sarah Knafo, pourquoi pas ? C’est une option qu’il aurait dû défendre au sein du parti. Il aurait sans doute perdu, mais avec, à l’évidence, plus de vigueur et de force d’influence qu’en s’appuyant sur sa seule Nouvelle Énergie. Imaginons même que les décisions prises lors du bureau politique de LR conduisent, le moment venu, à la désignation de Bruno Retailleau par les militants : il me semble que David Lisnard aurait été trop soucieux de l’intérêt national et de l’avenir de la France pour ne pas être capable d’accepter cette issue politique, qui n’aurait d’ailleurs pas été contradictoire avec l’importance du rôle qu’il pourrait être amené à jouer.

Gâchis

Pourtant, on n’en est plus là. David Lisnard quittera le parti. Il aura ses soutiens, ses fidèles, ses adhérents à Nouvelle Énergie. Il abandonnera Retailleau. Il convaincra ceux qu’il a déjà convaincus. Il aura fait preuve d’une résolution soudaine, tranchant avec la sérénité du temps long qu’on lui prêtait. J’espère que l’image qu’il se fait de Bruno Retailleau sera la bonne : celle d’un homme, d’un président de parti prêt à tout pour être à la hauteur du destin que beaucoup lui assignent. Pour 2027 et pour la droite de demain. Sinon, ce serait un gâchis.

Marcel Gauchet « Un spectre hante l’Europe: le populisme »

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Pour Marx et Engels, le spectre qui hantait l’Europe en 1848, c’était le communisme. Aujourd’hui, selon Marcel Gauchet, c’est le populisme. Tel est le jugement de celui qui vient de publier Comment pensent les démocraties chez Albin Michel. Il explique à Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques que nos pensées ne naissent pas nues dans le ciel des idées. Elles reposent sur des structures forgées à partir des réalités sociales. Tel est le sens du mot « idéologie ». Celle du temps présent est « néo-libérale ». Macron est un néolibéral de droite, Mélenchon un néolibéral de gauche. Les deux détestent les frontières et vénèrent l’individu-roi, mais pas de la même manière. En France après les élections municipales, la plupart des commentateurs ne parlent que de Jean-Luc Mélenchon. Mais pour Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, qui présentent notre dossier sur le populisme, la véritable reine du jeu s’appelle Marine Le Pen. Tout en incarnant le populisme, le RN surplombe la vie politique française et a plus de chance que LFI d’être présent au second tour en 2027. Face à la colère démocratique, pas sûr que les appels au barrage ou au cordon sanitaire soient alors entendus. Pierre Vermeren analyse la distribution démographique du vote aux municipales : abstention massive, surtout des jeunes, réduction spectaculaire de l’offre électorale dans les villages… ces élections dessinent une France politique désarticulée. LFI fait de bons scores dans de grandes agglomérations, le RN s’impose dans les villes moyennes, mais le pays profond reste attaché à ses élus appartenant aux vieux partis que l’on disait autrefois de gouvernement. Pour Charles Rojzman, les classes populaires ne se reconnaissent plus dans ceux qui les gouvernent. Leur parole a été confisquée par une classe politico-médiatique qui refuse de dénoncer les maux qui rongent le pays à petit feu. Le vote est leur ultime moyen d’expression, et elles votent RN. Davantage par lassitude que par colère.

Le nouveau numéro est disponible aujourd’hui sur le kiosque numérique, et demain mercredi 1er chez votre marchand de journaux.

Renaud Camus est-il contagieux ? Notre deuxième dossier du mois commence par un entretien avec l’homme lui-même qui est lourdement attaqué dans L’Homme par qui la peste arriva. L’écrivain n’ayant guère la possibilité de s’exprimer dans les médias, Causeur lui a proposé de répondre à ces accusations. L’occasion de savoir aussi ce qu’il pense des polémiques qu’il suscite, et jusqu’où il est possible de le suivre. Ses propos ont été recueillis par Élisabeth Lévy, Jean-Baptiste Roques et Jonathan Siksou. Ce sont deux journalistes de M le mag qui ont écrit cette « biographie » furieusement à charge. Sans avoir lu son œuvre bien sûr. Le sujet ne manquait pourtant pas d’intérêt. Quentin Verwaerde, l’assistant de l’auteur du Grand Remplacement, qui a passé deux ans auprès de lui, nous livre sa fiche de lecture. De son côté, Cyril Bennasar essaie de faire comprendre Renaud Camus à ses parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, il est passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet du dernier essai de Renaud Camus, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin qu’il leur fasse un dessin.

Dans son édito du mois, Elisabeth Lévy analyse ce biais cognitif qui nous fait croire que ce sont les autres qui sont biaisés et jamais nous-mêmes. Elle raconte comment elle a refusé de croire les affirmations de la gauche sur le prétendu « fascisme » de Quentin Deranque. Après les révélations de l’enquête de Mediapart, notre directrice de la rédaction est tombée de sa chaise. Plusieurs confrères ont prêté au nouveau maire de Saint-Denis des propos odieux mais qui se sont révélés faux. Dans ces deux cas, la faute que nous avons commise en trouvant plausibles des affirmations qui étaient erronées jettera un discrédit sur nos propos quand nous aurons de bonnes raisons de critiquer l’extrême-gauche.

Gil Mihaely raconte la guerre feutrée que, depuis des décennies, Israël et les États-Unis mènent contre l’Iran. Leurs services de renseignement et des unités spéciales multiplient les sabotages et les éliminations ciblées afin de déstabiliser le régime en permanence. Ces opérations « non militaires » ont tout du film d’action. Je présente l’offensive américaine de 2026 comme le dernier épisode d’un conflit qui dure depuis 1979 et dont chaque phase prépare la suivante. Washington cherche à fragiliser le régime et Téhéran cible l’économie mondiale. Deux stratégies qui s’inscrivent dans le temps long. Alain Neurohr dénonce l’autosuffisance et les erreurs de ces légions de généraux et de diplomates à la retraite qui commentent la guerre sur les plateaux de télé.

Paris, c’est fini ! C’est la conclusion de Jonathan Siksou. Au chaos Hidalgo succède le laminoir Grégoire. Le nouveau maire de Paris veut poursuivre la piétonnisation à marche forcée, continuer d’accueillir la misère du monde, et, plus encore, bouleverser la sociologie de la capitale en imposant 40% de logements sociaux. Bienvenue à Paris-banlieue. Causeur n’est jamais fermé à ceux qui expriment des opinions contraires. Nous publions la lettre ouverte d’une électrice LFI, prof d’histoire-géo dans un lycée en zone prioritaire, qui explique pourquoi elle a voté Chikirou aux municipales et continue de soutenir Jean-Luc Mélenchon malgré ses outrances et saillies antisémites. La France est une irresponsable qui danse sur un volcan, nous explique Stéphane Germain. L’Hexagone de 2026 se rapproche de la Grèce de 2008. Le monstrueux déficit budgétaire de l’État risque de tout engloutir, mais aucun candidat à la présidentielle n’aura les tripes d’en parler. De toute façon, les Français ne veulent pas le savoir.

Parmi nos chroniqueurs, Olivier Dartigolles tire sa conclusion des dernières élections municipales : elles ont prouvé qu’aucun parti ne se distingue clairement pour unir des Français profondément divisés. Selon Ivan Rioufol, l’offensive israélo-américaine en Iran confirme la lâcheté des dirigeants européens quand il faut s’attaquer à l’islamisme.  Emmanuelle Ménard rappelle qu’à Béziers, Robert Ménard et son équipe (dont elle fait partie) ont savouré leur 65,6 % au soir du 15 mars. Elle revient sur une campagne souvent agressive mais qui s’est terminée en beauté. Gilles-William Goldnadel a analysé la couverture du Proche-Orient par France-Inter : comme dans son traitement de l’actualité française, l’odieux visuel public pratique en permanence un double standard moral.

Une bonne nouvelle pour la culture en France ! Éric Naulleau a été nommé à la tête de la rédaction de Lui. L’ancien « magazine de l’homme moderne » peut-il résister face à la pudeur ambiante et à la crise du genre ? Dans un entretien avec Elisabeth Lévy, le président du Parti foutuiste annonce que « tous les dissidents du nouvel ordre amoureux peuvent trouver refuge sous la couverture de Lui, nous leur accorderons bien volontiers l’asile érotique ». Nous qui sommes nombreux à posséder une âme ample et généreuse, il nous faut un « sentiment de la nature », fruit d’une curiosité amoureuse pour les plantes, les bêtes et les paysages. Georgia Ray nous invite à visiter une exposition des ciels de Paul Huet et une autre des herbiers de Rousseau qui nous rappellent que l’écologie véritable est le contraire de notre insensible décompte du CO².

Cambriolages, incendies, fuites d’eau : le patrimoine français est victime de décennies de négligence. Mais le ministère de la Culture se préoccupe davantage de séduire de nouveaux publics que de conserver musées et monuments. Dans son nouveau livre, Maryvonne de Saint-Pulgent tire la sonnette d’alarme. Elle se confie à Bérénice Levet.

François Kasbi nous fait découvrir la vie de Louise Rachel Franck, figure de la bourgeoisie juive parisienne, qui a été l’épouse de Fernand de Brinon, un ultra de la Collaboration, et lui est restée fidèle toute sa vie. Son parcours contre-nature a été raconté par son fils, ancien résistant. Dans Debout comme une reine, la journaliste Emily Barnett tente de percer les zones d’ombres qui planent toujours autour de l’assassinat de Sophie Toscan du Plantier. Un roman troublant et émouvant, selon Alexandra Lemasson. Jusqu’à présent, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes, – nous raconte Julien San Frax – comme le végétarisme de Hitler ou la gourmandise de Göring. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Les nazis à table d’Antoine Dreyfus révèle tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort. Enfin, Jean Chauvet nous a choisi le meilleur des nouveautés cinématographiques. Il nous rappelle que quand la fiction fait défaut, on peut toujours se tourner vers le documentaire, source inépuisable de pépites en tous genres, du plus sérieux jusqu’au réjouissant poisson d’avril. Certes, le nouveau numéro de Causeur paraît en kiosque le premier de ce mois, mais c’est tout sauf un poisson d’avril !

Debout, comme une reine

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Alerte sur le patrimoine

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Affaire Bagayoko/CNews: quand la meute crie au loup

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L'émission "Quotidien" accuse CNews de verser dans le "racisme décomplexé". Capture TF1 / TMC.

Ce week-end, Michel Onfray, philosophe et directeur de la rédaction de Front Populaire, a été vivement attaqué sur les réseaux sociaux. Ses propos sur le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko ont été jugés racistes. Une accusation fallacieuse qu’il s’agit de démonter.


En mai 2025, deux journalistes publiaient un livre d’enquête sur La France insoumise intitulé La Meute. Il faut reconnaître que le titre était bien choisi… Car c’est bien à un phénomène de meute numérique qu’ont donné lieu, ce samedi 28 mars, les propos – évidemment décontextualisés – tenus par Michel Onfray sur l’antenne de CNews, dans l’émission de Laurence Ferrari Face à Michel Onfray. Ces éternels offusqués volontaires – journalistes, politiques, militants LFI, anonymes – s’en sont donné à cœur joie. Quand on veut tuer son chien…

« Est-ce que je déforme les propos de Michel Onfray tenus sur CNews devant Laurence Ferrari à propos de Bally Bagayoko en disant qu’ils sont grossièrement racistes ? Tribu primitive, j’aurai les femelles… c’est inouï, c’est ignoble, c’est Onfray », s’est grossièrement indigné le journaliste Jean-Michel Aphatie, rompu à cet exercice de la dénonciation hargneuse. « L’élection d’un maire noir à Saint-Denis fait dégoupiller tous les racistes qui nous expliquent à longueur d’émissions qu’ils ne sont pas racistes », a estimé le journaliste politique chez Libération, Sylvain Chazot. Le secrétaire du PS, Olivier Faure, a quant à lui qualifié les propos de « dérapage raciste  ». Du côté de la France insoumise, les députés du groupe en ont évidemment profité par en appeler à la fermeture de la chaîne CNews (rien que ça). Et nous vous faisons grâce des milliers d’autres messages d’insultes et de menaces, fonds diffus habituel du web.

L’honnêteté, c’est le contexte

À l’origine de la polémique, le philosophe réagissait à cette déclaration en conseil municipal du nouveau maire élu de Saint-Denis, Bally Bagayoko (LFI) : « Les urnes ont parlé. Moi, je suis issu du milieu sportif. Même si l’on s’est entraîné pendant des mois, lorsque le résultat tombe, nous faisons allégeance. Nous avons besoin de toutes celles et ceux qui ne vont pas regarder dans le rétroviseur, pas celles et ceux qui vont tenter de remettre un programme qui a été battu dans les urnes. Et donc ces personnes-là, si c’est votre (sic) projet, nous n’aurons pas d’autres solutions que, bien sûr, nous en séparer ». Interrogé par la journaliste Laurence Ferrari sur l’emploi objectivement douteux du mot « allégeance », Michel Onfray a fait part de sa sidération et a alors critiqué cette vision rétrograde du pouvoir. « Il y a quelque chose de clair dans cette profession de foi, c’est que ces gens-là n’ont pas le sens de l’intérêt général et du bien public. C’est la bande. La bande a gagné, donc la bande va imposer sa loi. Et la bande qui a imposé sa loi dit : maintenant, c’est allégeance. Mais ça, c’est très tribal ». Et de poursuivre, « On fait l’allégeance au mâle dominant. Ce monsieur n’est pas un mâle dominant, enfin, je ne sache pas. Ce monsieur, il est un élu et en tant qu’élu, il est normalement le représentant de la totalité de la cité, y compris de ceux qui n’ont pas voté ».

Les propos sont pourtant clairs, mais explicitons pour les malcomprenants : la notion d’« allégeance » appartient à l’univers grégaire, qu’il soit tribal, puis féodal jusque sous l’Ancien régime. Elle suppose un lien de dépendance personnelle et d’inégalité constitutive qu’on retrouve dans la nature (allégeance au mâle dominant) et dans le monde culturel (chef tribal, seigneur féodal). À ce titre, le chef d’un gang qui règne sur un territoire n’est jamais qu’un prolongement de la logique naturelle du mâle dominant qui perdure dans le monde social. Nous sommes des animaux territoriaux sophistiqués. Nous sommes autre chose, bien sûr, mais nous sommes aussi cela. Depuis la Révolution française, notre imaginaire politique a déplacé la notion d’allégeance des rapports interpersonnels vers une idée abstraite, la nation, sur la base du contrat social. Et Michel Onfray de préciser que M. Bagayoko, en tant qu’élu, est précisément un représentant de la nation et doit se comporter comme tel et non comme un chef de bande.

C’est dans le sillage de cette réflexion que Michel Onfray a prononcé les propos qui ont donné lieu à un court extrait de 15 secondes relayé en masse sur les réseaux sociaux. « Mais on n’est pas dans une tribu primitive comme l’a décrit Darwin en disant: vous avez le mâle dominant qui est là, qui décide et qui dit : c’est moi qui décide. Toi, tu auras à manger, toi, tu n’auras pas à manger. Moi, j’aurai les femelles, toi, tu n’auras pas les femelles. Nous allons attaquer, nous n’allons pas attaquer la tribu d’en face ou je ne sais quoi. Ça, ça va bien, il y a des milliers d’années que c’était comme ça, mais c’est plus du tout comme ça maintenant. » Il est bien question de critiquer une logique tribale d’un autre temps objectivement contenue dans la notion d’« allégeance ».

Darwin et l’éthologie

Isolé, donc privé de contexte, l’extrait a été vu et relayé par des militants dont l’honnêteté intellectuelle n’est pas la première qualité mais dont l’objectif éternel est de nuire. Nuire, en éludant tout le développement qui précède et aussi celui qui suit. Bien que rien ne fasse ici allusion à la couleur de peau de qui que ce soit, les élus de la France Insoumise ont hurlé au scandale.

Croyant dans un premier temps que ses propos pouvaient avoir été mal compris par des gens de bonne foi – car il en reste encore, heureusement, même sur les réseaux sociaux, Michel Onfray s’est expliqué dans une vidéo diffusée sur le compte X de Front populaire, renvoyant toujours à Darwin : « j’ai beaucoup parlé du mâle dominant. J’ai beaucoup parlé des tribus primitives parce que je renvoie un philosophe important pour moi qui s’appelle Darwin, qui estime qu’il n’y a pas de différences de nature, mais une différence de degrés entre les hommes et les animaux. Ça ne veut pas dire que j’animalise les hommes, mais simplement que je n’oublie pas que nous sommes des animaux. Donc, j’ai juste dit que quand on renvoyait au concept d’allégeance, on se trouvait dans des logiques éthologiques, des logiques animales qui n’étaient pas celles qu’il fallait privilégier ». Et de conclure, « ça n’a rien à voir avec la couleur de peau de monsieur Bagayoko  ». D’après l’institut Jane Goodall, l’éthologie, étymologiquement « étude des mœurs », correspond à «  l’étude scientifique du comportement des espèces animales, y compris l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental, par des méthodes scientifiques d’observation et de quantification des comportements animaux  ». Cet institut serait-il raciste en ce qu’il inclut l’homme dans les espèces animales ? Non car, que l’homme soit un animal, c’est précisément Darwin qui le démontre avec la publication de L’Origine des espèces, en 1859. Un processus évolutif bien connu de Jean-Luc Mélenchon lui-même, puisque ce dernier en a donné une interprétation personnelle dans un récent meeting, mercredi 18 mars : « Il a bien fallu un jour qu’il y en ait un ou une qui se mette debout sur ses pattes à l’autre bout du continent africain pour qu’à la fin vous soyez ici en train de faire les malins, tout blancs, tout moches que vous êtes ». « Sur ses pattes »… Personne pour relever ? Sans parler du reste.

L’œuvre ne ment jamais  

Michel Onfray aurait-il sorti de son chapeau un livre d’éthologie pour esquiver la polémique ? Ce serait oublier son œuvre, qui parle pour lui : Dans Miroir du nihilisme : Houellebecq Éducateur (2017), le philosophe écrit de l’écrivain que son livre Soumission (2015) est « le grand roman de la collaboration. La soumission aux puissants du moment relève de l’éthologie : elle suppose la fascination des âmes en peine pour la puissance qui les méprise et veut leur sujétion ».

En 2014, sur un podcast France Culture — émission louée alors à l’époque par toute l’intelligentsia qui le conspue aujourd’hui — consacré à « une éthique sans morale », il en rappelle les principes : « savoir que l’homme et l’animal diffèrent en degrés, pas en nature ». Il ajoute qu’il convient de « faire de l’éthologie la première science de l’homme ». Allons chercher bien plus loin dans le temps encore. Dans un entretien datant de 2002 dans la revue Le Philosophoire, il explique à Vincent Citot que « le rire (…) est une spécificité de l’Homo Sapiens » et que « la psychanalyse, entre autres, l’éthologie également, permettent d’appréhender le corps en matérialiste ». Réponse des militants de mauvaise foi : le problème est de parler de « tribus primitives » à propos d’un responsable politique noir ! On croit rêver. À bien les comprendre donc, il faudrait exclure les noirs de toute référence à l’éthologie et à l’anthropologie pour ne pas prêter le flanc à de potentielles conceptions racistes. Les racialistes ne sont-ils pas précisément ceux qui créent un lien entre la notion de tribalisme et la couleur de peau de la personne visée ? Les tribus primitives, c’est l’enfance du monde et elle concerne de fait l’humanité entière. Dans L’art d’être français (2021), Michel Onfray note : « L’histoire de France, des tribus primitives de Lascaux à sa christianisation, est une aventure de plusieurs millénaires ». Est-ce du racisme anti-français ? Un peu de sérieux ne nuirait pas. Dans Cosmos (2015), premier tome de la trilogie Une brève histoire du monde, le philosophe consacre des pages admiratives au continent africain et rend hommage à « la grande santé animiste africaine », à un « génie africain » dévitalisé par l’Occident, à un art africain qui « a subi la loi du Veau d’or, loi de l’Occident ». On a connu propos plus racistes. Dans les faits, les lecteurs de Michel Onfray, qui ne se contentent pas – gloire leur soit rendue – d’extraits digitaux de 15 secondes, savent bien que les accusations portées contre lui sont absurdes. Dans Esthétique du pôle Nord (2002), il fait l’éloge des Inuits et de leur manière d’être au monde sans arrière-mondes. Dans Théorie du voyage (2007), il fait l’éloge des voyageurs nomades, des Touaregs aux Gitans. Dans Inframince (2024), il médite l’être au monde japonais, sa tradition, sa vie ritualisée, sa spiritualité sans dieu, son acceptation de l’impermanence des choses. On pourrait continuer ainsi longtemps. Tout une partie de l’œuvre onfrayen est consacré à faire l’éloge du divers, donc à une condamnation en miroir de l’ethnocentrisme. On peut tronquer une émission de télé ; pas une bibliographie à trois chiffres.

Une critique républicaine

Mais revenons une dernière fois à l’émission justement. Quinze petites secondes peuvent-elles suffire à résumer un propos complexe ? À l’évidence, non. Le raisonnement de Michel Onfray ne s’est pas arrêté là, au contraire d’une vidéo coupée au mauvais moment, dans une volonté assumée de nuire. La suite éclaire le discours global : « Il faudra dire à ce monsieur qu’on n’est pas dans une théocratie (…) la théocratie, c’est fini, le pouvoir d’un seul, c’est fini, une espèce de domination tyrannique d’un individu qui dira : il va y avoir une allégeance. Il y a eu de l’allégeance jadis, quand il y avait des chevaliers, quand il y avait des suzerains, quand il y avait des vassaux ». Et de conclure : « Si ce monsieur veut restaurer la féodalité et la théocratie, qu’il nous le dise ». Encore une fois, l’argument d’un Michel Onfray faisait une référence à la couleur de peau tombe à l’eau.

Un peu plus tard dans la même émission, Michel Onfray évoquera le sort des musulmans en France. Estimant qu’il « nous faut des gens qui défendent la nation, qui défendent la patrie, qui défendent le peuple français, qui défendent la souveraineté nationale et pas des gens qui attaquent les musulmans parce qu’ils seraient musulmans », il ajoutera : « un musulman qui a envie d’être français, il est, pour moi, préférable à quelqu’un qui sera, je ne sais pas, un agnostique qui ne voudrait pas être français. La question n’est pas la religion, la question est le désir de refaire la France ». Un propos d’un républicanisme inattaquable qui semble ne pas avoir beaucoup intéressé les cadres de LFI.

Ces deux séquences permettent de démontrer à nouveau que le fil conducteur du raisonnement de Michel Onfray est bien la défense du cadre politique républicain. La demande d’allégeance de Bally Bagayoko, en admettant même qu’elle puisse être surinterprétée, charrie un imaginaire clanique, féodal, tribal, comme on voudra, mais quoi qu’il en soit anti-républicain. Il n’y a rien d’anormal à ce qu’un intellectuel en fasse l’analyse et en pointe la dangerosité potentielle, qu’on souscrive ou pas aux références mobilisées.

La stratégie du contre-feu

Ce lundi, en s’appuyant sur les propos – eux aussi taxés de racisme – du psychologue Jean Doridot et prononcés le jour précédent (vendredi 27 mars) sur CNews, Bally Bagayoko a appelé à une manifestation « contre le racisme et contre le fascisme » en prévision du samedi suivant. Un « rassemblement populaire, citoyen », avec pour objectif de dénoncer « le racisme, les discriminations et la haine de l’autre ». Il a également annoncé le dépôt d’une plainte contre CNews. Des députés LFI, comme Mathilde Panot, ont annoncé saisir l’Arcom, dénonçant un racisme «  crasse et décomplexé  ». De son côté Jean-Luc Mélenchon a critiqué « les médias, les sondages », qui «  manipulent, mentent, alimentent un racisme à vomir et prennent continuellement notre peuple pour un bétail sans mémoire ni pensée ».

Pour la France Insoumise, la séquence médiatique actuelle est une aubaine. Elle permet de faire oublier Raphaël Arnault, les sorties polémiques de Jean-Luc Mélenchon sur les « blancs moches », la « nouvelle France », et les scènes houleuses de passation de pouvoir au sein des communes municipales incluant des membres de LFI. Dans plusieurs villes, les maires sortants ont quitté l’hôtel de ville sous les huées et les insultes, et parfois même sous escorte policière. Assurément une belle leçon de républicanisme et de lutte contre « la haine de l’autre ».

Polémique au CNC: Ultia n’a pas tort

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Capture d'écran de la chaîne YouTube de la vidéaste "Ultia". DR.

Le CNC évince Ultia de l’une de ses commissions. Pourtant, la streameuse n’a fait que briser l’omerta en révélant la semaine dernière sur Twitch les mécanismes de « copinage » qui régissent le choix des films ou des créateurs de contenu soutenus financièrement par l’institution.


Des soupçons de favoritisme ? Dans un tweet publié sur X, le Centre national du cinéma (CNC) a annoncé jeudi dernier mettre fin aux fonctions d’Ultia au sein de la Commission du fonds d’aide à la création pour les plateformes sociales. Ultia est une streameuse assez connue sur Internet, c’est-à-dire une personne diffusant des vidéos dans lesquelles elle se filme et donne son avis essentiellement sur les jeux vidéo… Des « métiers » dont on a parfois encore un peu de mal à comprendre l’utilité sociale – mais passons… La décision du CNC vient en réponse à des propos tenus par Ultia dans lesquels elle expliquait à sa communauté que dans sa nouvelle fonction de juré pour la commission destinée à financer des projets, elle ne sera pas très impartiale. Si le projet vient d’un de ses proches : « Bah ouais mec ! Prends la thune du CNC et fais ton projet, je te soutiens, c’est évident, c’est mon ami », mais si le projet vient d’une personne par exemple d’extrême droite : « Désolé ! Bah non, en fait ». Le CNC a précisé dans son communiqué que « ces propos contreviennent manifestement à l’obligation de neutralité, d’indépendance et d’impartialité qui s’impose à tous les membres des commissions appelées à formuler un avis sur l’attribution des soutiens financiers ».

Cinéma d’après-guerre et exception culturelle

Suite aux accords franco-américains dits « Blum-Byrnes » du 28 mai 1946 qui prévoyaient dans un premier temps un nombre limité de films américains pouvant être importés en France pendant une certaine période afin de permettre à l’industrie cinématographique française de se reconstruire après-guerre, mais en contrepartie de quoi il ne fallait aucune restriction à l’importation de ces films nord américains, le CNC a été créé la même année afin de rassurer les professionnels français qui craignaient que passé cette période de contingentement, leur production ne puisse faire face à l’assaut des États-Unis en raison de l’interdiction des mesures restreignant leur importation. La solution fut donc de soutenir le cinéma français pour le protéger avec tout un dispositif d’aides financières. Depuis, la France n’a fait qu’augmenter le poids du CNC avec un soutien financier incomparable dans le monde (au nom de la fameuse et légitime exception culturelle), et a diversifié ce soutien en passant du cinéma dans un premier temps, à l’audiovisuel, aux programmes télévisuels, aux jeux vidéo et donc désormais même aux contenus sur les plateformes comme YouTube et les réseaux sociaux.

A lire aussi: Culture et médias publics: il est temps d’en finir avec la propagande aux frais du contribuable

À la différence de la plupart des fonds de soutien, le CNC ne se contente pas d’aides « sélectives », mais propose également (et même majoritairement) des aides « automatiques » basées sur des critères objectifs, le plus souvent le succès commercial, et qui sont sujettes à une fréquente obligation de réinvestissement.

Mauvais genre

On peut comprendre la gêne du CNC vis-à-vis des déclarations intempestives d’Ultia, car cela fait mauvais genre pour une institution publique qui doit toujours défendre son rôle pourtant primordial pour ne pas se voir imposer un imaginaire unique, le plus souvent hollywoodien. Cependant, il serait plus juste d’admettre que les propos de cette streameuse révèlent un défaut intrinsèque des aides sélectives. Marc Fumaroli regrettait lui-même que « le système a en effet soumis scenarii et projets au goût des coteries », mais c’est une subjectivité inévitable dès lors qu’il y a une sélection par un jury, seule la composition pluraliste des commissions d’attribution peut pondérer cet effet pervers du système.

Ainsi, le fait qu’une « personnalité » comme Ultia, affirme avec un peu trop de légèreté et de franchise qu’elle votera pour des projets selon ses opinions, peut choquer de prime abord, alors qu’il s’agit en fait d’un truisme que vient contester la pudeur de gazelle du CNC défendant là bien mal le modèle pourtant vertueux et nécessaire du financement public du cinéma et de l’audiovisuel.

Quand Macron fait sa Marie-Antoinette

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Paris, 26 mars 2026 © Eric TSCAHEN / POOL/SIPA

Un artiste guadeloupéen a peint le président avec la tête en moins, et la justice a décidé que pareil « talent » méritait une petite explication sérieuse au tribunal. Je n’aime pas la peinture de Blow, mais il ne devrait pas être poursuivi pour une simple croute, estime notre rédactrice en chef dans sa chronique. Nous vous proposons de l’écouter.


Poursuivi par Emmanuel Macron, le peintre Blow a été jugé en Guadeloupe. C’est un tableau ironiquement intitulé Non-lieu qui a conduit Blow, François Moulin à la ville, devant le tribunal correctionnel de Pointe-à-Pitre jeudi dernier. On y voit un homme drapé dans le drapeau guadeloupéen, tenant à bout de bras la tête sanguinolente du chef de l’État. C’est passablement gore. Âmes sensibles, s’abstenir (voir ci-dessous). Il a été présenté dans une exposition sur les ravages du chlordécone, pesticide utilisé aux Antilles jusqu’en 1993, qui aurait, selon Santé publique France, contaminé 90 % de la population.

Blow était jugé avec deux responsables de l’exposition pour provocation à commettre un crime. Si le plaignant avait été moins illustre, sa plainte aurait certainement fini au panier, vu qu’il ne s’est pas constitué partie civile, laissant au parquet le soin de décider des suites. Le président de la République est à l’origine des poursuites, mais n’a pas voulu être partie au procès : c’est petit bras. Du reste, la procureure a fait le service minimum. Tout en estimant que, dans un contexte propice à la violence, il fallait condamner la diffusion du tableau, elle n’a demandé aucune peine.

A ne pas manquer, éditorial: Je me suis fait biaiser

L’artiste devrait-il être sanctionné ? Non. Et même pas poursuivi.

Je n’aime pas ce tableau et je n’aime pas les affects robespierristes omniprésents en France. Je suis atterrée par la haine délirante d’une partie des Français envers le président Macron. Je réclamerais une sévérité sans faille pour quiconque attenterait à sa personne. Par ailleurs, je suis fort agacée par le procès en « colonialisme masqué » que Blow fait à la République. Mais personne ne s’en prendra au président à cause de cette œuvre. J’y vois même de la susceptibilité déplacée. Si j’osais, je dirais qu’Emmanuel Macron fait sa Marie-Antoinette. Du reste, ce dernier n’a pas protesté quand on a glorifié l’exécution de la Reine lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. C’était de l’art ? Alors Blow aussi. On ne punit pas la haine. On ne punit pas les artistes, caricaturistes ou humoristes. On peut les critiquer, les détester. Mais, comme disait De Gaulle à propos de Sartre, « on n’embastille pas Voltaire ». La justice n’est pas un ministère de la Censure. Le jugement est attendu le 21 mai. Le tribunal prononcera peut-être, conformément aux réquisitions, une condamnation symbolique, pour faire plaisir au président. Cela créerait un fâcheux précédent. Si la liberté d’expression garantie par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a un sens, elle devrait conduire à la relaxe. Je n’aime pas la peinture de Blow, mais je me battrai pour qu’il puisse la montrer.


Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio

Je me suis fait biaiser

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La journaliste Elisabeth Lévy © Pierre Olivier

L’éditorial d’avril d’Elisabeth Lévy


L’idéologie, c’est les autres. Chacun est convaincu que ses opinions sont le pur produit de sa raison et de l’observation scrupuleuse du réel. Y compris votre servante. La « pensée gramophone », comme disait Orwell, c’est toujours le camp d’en face. Si d’aucuns ont l’outrecuidance de ne pas partager mon récit et mon point de vue, c’est qu’ils se trompent, soit parce qu’ils sont abusés par leurs croyances mensongères, soit parce qu’ils la fabriquent pour servir de funestes desseins – des gogos ou des salauds. Péguy, pardonnez-leur, ils ne voient pas ce qu’ils voient. De plus, nous sommes naturellement enclins à discréditer le message quand le messager nous déplaît. Je crois plus volontiers Bruno Retailleau que Thomas Portes – en l’occurrence, j’ai raison car le gars n’est vraiment pas étouffé par l’honnêteté.

Au lendemain du tabassage à mort de Quentin Deranque par des brutes liées à la Jeune Garde, proxy notoire de LFI, les bons esprits se déchaînent contre la victime – tout en répétant que, même des idées aussi nauséabondes que les siennes ne méritent pas la mort. Comme nombre de mes amis et camarades, je m’étrangle de rage. Salauds de gauchistes, que même la mort atroce d’un jeune homme ne fait pas taire. J’écris alors ceci : « Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite. Le 16, Le Monde évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale ». Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néofasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néonazi et antisémite ». » Même après l’hommage de Lyon, où les parrains de l’extrême droite française se pavanent en tête de cortège, je reste persuadée que le jeune homme était juste un catho un peu exalté. La preuve : Ségolène Royal et Schneidermann le traitent de facho.

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Je ne pensais pas écrire un jour cette phrase, mais Royal et Schneidermann avaient raison. Et j’avais tort. C’est à cause de mon biais cognitif – ne faites pas les malins vous avez le même. On voit ce qu’on croit. Le 12 mars, je tombe de ma chaise en découvrant l’enquête de Mediapart, qui a déniché des milliers de messages publiés par le jeune homme sur X et sous pseudo à partir du printemps 2023[1]. Intellectuel propre sur lui et catholique engagé à la ville, Quentin Deranque était sur la scène numérique un fasciste assumé, un admirateur goguenard d’Hitler et un raciste de compétition. Petit florilège : « On veut le fascisme » ; « La violence politique est intrinsèque à la politique quand on a un peu de caractère » ; en commentaire d’une vidéo sur l’esclavage intitulée « la chasse aux nègres », il écrit : « Projet 2027 » ; réagissant à une intervention de la survivante des camps nazis Ginette Kolinka : « on en a rien à foutre de ce disque rayé ». Répondant au petit-fils de Simone Veil : « Question : il y a plus d’enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ? » Un bon petit gars vous dit-on. D’après un de ses amis interrogé par Mediapart, il se nourrissait surtout d’Aristote, saint Thomas d’Aquin, et Patrick Buisson : « le reste ce sont des running gags entre amis ». Même à la fin de soirées très arrosées, je n’ai aucun ami susceptible de faire ce genre de blagues.

L’avocat de la famille Deranque s’indigne qu’on exhume ces informations sans respecter le deuil. Mais on ne peut pas faire de sa mort un événement politique quand ça nous arrange et hurler à l’instrumentalisation ensuite. Quentin Deranque n’a certainement jamais fait de mal à une mouche, même s’il avait démarré un entraînement au combat. Ses idées détestables ne changent rien au fait qu’il a été lynché par des ordures. N’empêche, avec le recul, le spectacle de l’Assemblée nationale recueillie pour une minute de silence est pour le moins embarrassant. Même Panot et ses camarades, légèrement tassés dans leurs fauteuils après avoir essuyé sans broncher accusations et critiques, ont communié dans la gravité. Pour une fois qu’ils se tiennent bien, c’est pas de chance.

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On me dira que, dans le combat idéologique, comme dans la guerre amoureuse, il ne faut jamais avouer, jamais reculer et que, malgré l’article de Mediapart, la mort de ce jeune embarrasse l’extrême gauche. Sauf que les mensonges se tiennent par la barbichette. Nul n’osera plus enquiquiner les Insoumis avec les agissements de la Jeune Garde de peur de se prendre en boomerang les gracieusetés numériques de Gavariou ou PatricienD. Et puis, le mensonge, c’est contagieux. Récemment, plusieurs confrères ont prêté au nouveau maire de Saint-Denis des propos odieux – « Saint-Denis ville des noirs ». C’était plausible, mais là encore, c’était faux. D’ailleurs, tous se sont rétractés, mais Mélenchon aura désormais beau jeu de crier à la calomnie quand on attaquera Bally Bagayoko pour de bonnes raisons – qui ne manqueront pas.

Entre sa mère et la Justice, Camus choisit sa mère parce que la Justice pourrait tuer sa mère. La vérité ne va pas tuer la mienne, alors qu’elle me pardonne mais entre la vérité et ma mère, je choisis la vérité. Je suis peut-être un mauvais soldat dans la guerre des idées, mais je préfère avoir raison avec Mediapart que tort avec CNews. Heureusement, ça n’arrive pas souvent, parce que ça fait mal.


[1] « Quentin Deranque, catholique traditionaliste à la ville et néonazi en ligne », Alexandre Berteau et Marie Turcan, Mediapart, 12 mars 2026.

Bulletin de guerre pragmatique – de l’art de vivre entre deux alertes

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Huit personnes, dont des nourrissons, ont été blessées à la suite d’une frappe de missile iranien le 31 mars 2026 à Bnei Brak, Israël © Paulina Patimer/ZUMA/SIPA

Iran: un mois de guerre


Un mois vient de s’écouler depuis le début de la guerre israélo-américaine contre la République islamique d’Iran. Certains l’auront peut-être oublié, mais les semaines avaient été longues, lourdes et pesantes depuis le début du mois de janvier :

« Bon ça y est, l’Iran va enfin nous attaquer ? »

« Là c’est sûr, c’est pour ce Shabbat. »

« Bibi voudra d’abord tondre la pelouse au Liban Sud avant de s’en prendre à l’Iran. »

Toutes ces incertitudes ont été levées le 28 février, avec l’opération supermassive de deux cents avions israéliens, auxquels emboitaient le pas les chasseurs et bombardiers américains, et l’élimination éclair de Khamenei.

La résolution tant attendue nous était livrée dès les premières minutes du conflit. Anticlimactic diraient les anglophones. Le tyran sanguinaire qui avait régné pendant trente-sept ans sur l’Iran, juré d’éradiquer le purulent cancer sioniste qui gangrénait le monde, disparaissait comme un second couteau médiocre dont l’arc narratif aurait été amputé faute de budget.

De façon assez paradoxale, cette disparition prématurée est d’ailleurs probablement une cause de la poursuite volontariste de la guerre par les Iraniens. S’effondrer deux heures après le début des hostilités ? Inconcevable, même si la vieille barbe gît désormais six pieds sous terre.

Depuis lors, la population israélienne est passée par de multiples phases ; excitation, empressement d’en finir, résilience – ce mot est partout depuis un mois -, déception, lassitude, fatigue extrême, langueur, exaspération, voire découragement.

Les bombes continuent de pleuvoir à intervalles irréguliers et souvent, à des heures insupportables. Un léger redoux dans la fréquence de lancement des projectiles mortels avait pu être observé il y a deux semaines, pour que leur ballet reprenne finalement de plus belle.

Les vidéos humoristiques qui avaient fleuri sur Instagram comme des champignons après la pluie dès le lendemain de l’attaque se sont faites plus rares. L’explication du manque d’inspiration devant un quotidien somme toute monotone n’est certes pas à ignorer, mais le moral des uns et des autres est aujourd’hui indéniablement plus maussade.

Toutes les raisons du monde peuvent être légitimement invoquées pour justifier pareil retournement ; Israël est en état de guerre ouverte depuis deux ans et demi. Mais notre situation ici a évolué, et très largement dans la bonne direction.

Si le Hamas n’a pas été éradiqué et continue de vivoter sporadiquement ici et là à Gaza, il est largement maté. Depuis le 26 janvier dernier, plus un seul otage, vivant ou mort, n’est prisonnier de cet enfer. La Syrie d’Assad, alliée de Téhéran, est tombée. Et avec elle le corridor terrestre indispensable qui reliait l’Iran au Liban. Les Libanais ont d’ailleurs repris suffisamment de forces pour expulser l’ambassadeur des mollahs et marquer une opposition, au moins de façade, au Hezbollah. Les Houthis, trop éloignés pour représenter une menace imminente et existentielle, ont perdu nombre de leurs terminaux pétroliers.

C’est aujourd’hui avec la dernière tête de l’hydre qu’Israël en découd. Une situation absolument inconcevable il y a deux ans.

Il suffit donc de dézoomer temporellement pour se ragaillardir. Que signifie finalement un petit mois de lassitude et d’attentes irrésolues ?

En matière de temps long, l’État hébreu dispose dans son histoire d’une banque fourmillante d’épisodes qui permettent à votre serviteur de relativiser infiniment la situation actuelle.

Regardons par exemple la première guerre du Golfe. Après l’invasion du Koweït, Saddam menace de « brûler la moitié d’Israël » (ce qui le rend deux fois moins ambitieux que les mollahs) à l’aide d’armes chimiques. On distribue à tour de bras des masques à gaz à la population. Une chambre étanche doit être aménagée dans tous les foyers du pays. Les Israéliens doivent s’y rendre à chaque alerte, enfiler leurs masques, calfeutrer la porte avec des serpillères imprégnées de Javel pour neutraliser chimiquement le gaz. Et attendre que le temps passe, le caoutchouc détrempé sur le visage et la buée dans les yeux, parfois pendant des heures.

Si la situation actuelle n’est pas une embellie, alors qu’est-ce ?

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Nous vivons une guerre à l’ère des smartphones et de l’intelligence artificielle.

Un missile est lancé depuis l’Iran ? Des satellites le détectent et déclenchent une pré-notification de bombardement au son tout à fait charmant sur votre téléphone. De là, ne vous reste qu’à prendre vos dispositions pendant quelques minutes avant que le projectile zélé n’arrive à portée du pas de votre porte.

Si l’ubérisation des services de restauration relève de l’infamie, celle des livraisons de missiles constitue un don véritablement divin.

« There will be an app for everything » disait Steve Jobs. Cet homme ne pouvait se douter de son degré de prescience.

Et enfin il y a les abris. Ces quelques mètres carrés où se pressent, le temps d’une alerte, des Israéliens de toutes extractions et provenances. C’est là que le conflit réserve ses meilleurs moments de grâce. Des rencontres impromptues, insolites et heureuses.

Vendredi soir, une famille orthodoxe qui, sans préambule ni formalité d’aucune sorte, vous dispense rapidement un petit cours d’histoire juive comme si vous faisiez partie des meubles depuis Mathusalem. La veille, des Argentins fraîchement montés en Israël depuis deux mois à peine, vous invitent après la fin de l’alerte à déguster à l’étage des empanadas dorés tout juste sortis du four., La semaine précédente, des Russes acromégaux, couverts de tatouages jusqu’aux phalanges qui, ayant pris les devants en installant un congélateur dédié dans leur abri, vous font boire de la vodka la plus pure que vous ayez jamais portée à vos lèvres.

Alors certes, la mort rôde, un Israélien de plus a été fauché hier à Tel Aviv par un fragment de missile. Doit-on pour autant sombrer dans la désolation en s’apitoyant sans fin sur notre sort ? Se morfondre, ronger son frein, broyer du noir ? Rien de tout cela n’a jamais propulsé quiconque hors de l’abîme. « Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console » déclarait Talleyrand.

Au fond, de quoi pourrait-on se plaindre ? Nous avons en Israël un toit, des abris, de multiples couches de défense anti-missiles, une armée qui frappe juste, des alliés qui, pour l’instant, tiennent parole, et des voisins de palier qui vous ouvrent leur table entre deux alertes. D’autres avant nous ont eu infiniment moins de chance et de confort ; et s’en sont plus que bien sortis. S’en souvenir constituera toujours la meilleure parade face aux désagréments passagers.

Nouvelle France et nouvel antiracisme

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Le nouveau maire de Saint-Denis Bally Bagayoko, photographié le 17 mars 2026 © Stephane Lemouton/SIPA

S’estimant victime de racisme après des propos tenus sur CNews, le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko annonce son intention de porter plainte. Il appelle également ses soutiens à participer à un «rassemblement citoyen» contre le racisme, le samedi 4 avril devant l’Hôtel de ville. L’antiracisme se jette désormais sur tout ce qu’il trouve pour monter les Français les uns contre les autres, et empêcher quiconque de critiquer les logiques communautaristes de l’extrème gauche.


Les dernières séquences électorales municipales ont confirmé une mutation silencieuse mais décisive du paysage local : progression significative des listes liées à Jean-Luc Mélenchon et de leurs relais, entrée accrue de conseillers municipaux issus de La France insoumise dans de nombreuses villes, et conquête ou consolidation de positions dans des territoires à forte charge symbolique. À Roubaix, Saint-Denis comme à Vaulx-en-Velin, ces basculements ont été accompagnés de tensions locales, de scènes de rupture politique parfois brutales, et d’une mise à l’écart tout aussi brutale d’anciens édiles issus de la tradition socialiste ou communiste. Ces évolutions s’inscrivent dans un contexte documenté par de nombreuses analyses électorales (ministère de l’Intérieur, études IFOP, IPSOS) soulignant la recomposition du vote urbain et périurbain, la montée des logiques d’appartenance et la fragmentation des référentiels politiques traditionnels. L’antiracisme s’affiche désormais comme une conquête de territoires.

Contrôle des mots

Cette recomposition s’accompagne d’un durcissement du climat médiatique et symbolique. Ainsi, le maire de Saint-Denis a récemment annoncé le dépôt d’une plainte contre CNews pour racisme, à la suite de propos jugés stigmatisants visant sa personne, sa commune et ses habitants. Cet épisode, loin d’être isolé, témoigne d’une judiciarisation croissante du débat public, où la qualification morale — et désormais pénale — tend à se substituer à la confrontation politique. Il révèle aussi une transformation plus profonde : l’antiracisme ne se contente plus d’être une valeur proclamée, il devient un instrument de régulation du discours, une ligne de front dans la lutte pour le contrôle du récit légitime.

Autre moment : la scène est revenue comme une parole qu’on n’avait pas voulu entendre. Lors d’une table ronde organisée par Nous Toutes 93, en marge de la Fête de l’Humanité qui s’est tenue du 12 au 14 septembre, la députée LFI Danièle Obono a livré un constat sans fard. La Fête de l’Huma, dit-elle, demeure « la fête de la gauche blanche », hier comme aujourd’hui. Elle aurait pu, ajoute-t-elle, tenir les mêmes mots à propos des amphis universitaires ou de La France insoumise elle-même. Une image qui lui fait honte, précise-t-elle, parce que c’est celle que renvoie la gauche à des millions de personnes.

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À ses côtés, Sarah Bennani, présidente de l’association Jeunesse Populaire, venue pour la première fois à la Fête, renchérit. Elle dit n’avoir « jamais vu plus blanc que blanc », évoque un cochon rôti au petit matin, scène qu’elle juge incompatible avec ce qu’elle nomme une « écologie décoloniale ».

Ainsi se dit, sans détour, un antiracisme qui retourne son accusation vers son propre camp et expose la gauche à sa propre disgrâce.

Dogme et excommunications

L’antiracisme affiché de la France insoumise, mais aussi celui de certains plateaux télé, des associations subventionnées et parfois même des communiqués ministériels, n’a plus rien à voir avec ce sentiment élémentaire d’humanité qui consiste à reconnaître en l’autre un semblable. Il est devenu un rite, une liturgie laïque, avec ses prêtres, ses dogmes, ses excommunications. On ne le pratique plus pour défendre la dignité humaine, mais pour imposer un récit unique, dans lequel l’Occident – et la France au premier chef – doit se confesser à perpétuité, à genoux devant ses fautes réelles ou supposées. Ce n’est plus un idéal moral, mais une arme idéologique.

Pendant ce temps, loin des slogans et des marches blanches, la France réelle – celle des petites villes, des bourgs, des banlieues périphériques – vit une autre expérience : celle d’un quotidien de plus en plus traversé par une tension sourde. Les mêmes Français qui ne manifestent pas, qui ne prennent pas la parole sur les réseaux sociaux, constatent pourtant que certaines violences, certaines arrogances, certaines formes de mépris viennent presque toujours des mêmes milieux. Ils le voient, ils le subissent, mais ils savent qu’ils n’ont pas le droit de le dire. Leur parole, si elle s’échappe, est aussitôt condamnée comme raciste, et leur simple inquiétude devient une faute morale. Alors ils se taisent, ravalent leur colère, et cette colère s’infiltre, se concentre, se durcit.

Le malentendu fondateur

On nous répète que cette exaspération est « du racisme », comme s’il suffisait d’un mot pour épuiser le problème. Mais ce n’est pas du racisme au sens biologique et brutal du XIXᵉ siècle. C’est autre chose : une lassitude civilisationnelle, un refus d’assister passivement à la transformation de son pays en un espace étranger à ses mœurs, à ses lois, à sa politesse, à ses hiérarchies implicites. Ce rejet, on ne veut pas l’entendre, parce qu’il met en cause non pas seulement des individus, mais des modes de vie entiers – et que le politiquement correct interdit d’interroger ces modes de vie autrement qu’en termes victimaire et compassionnel.

L’antiracisme doctrinal nie que ce malaise ait une cause objective. Il préfère y voir un fantasme, un délire entretenu par l’extrême droite, oubliant commodément que ce sont souvent les mêmes catégories sociales – policiers, gendarmes, pompiers, enseignants, chauffeurs, infirmières – qui, au quotidien, sont en première ligne, et qui constatent cette dégradation sans qu’aucune campagne officielle ne les protège.

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Ce qui se joue aujourd’hui ressemble à la préparation invisible d’une déflagration. Les tensions s’accumulent comme la poudre dans un grenier fermé. L’Histoire, si prompte à punir les peuples qui refusent de voir ce qui s’amasse sous leurs yeux, nous a déjà donné mille exemples : l’aveuglement des élites précède toujours la catastrophe. Nous en sommes là. Les uns parlent d’« enrichissement culturel » quand les autres parlent de « zones de non-droit ». Les mots ne se rejoignent plus. La fracture est là : linguistique, morale, et bientôt physique.

Et pourtant, au milieu de ce fracas à peine audible, il existe des voix musulmanes ou africaines qui rejettent ces dérives, qui savent que la violence de quelques-uns salit l’ensemble. Mais ces voix ne trouvent pas d’espace. Elles ne font pas partie de la dramaturgie médiatique, car elles dérangent le récit manichéen. Dans un monde normal, on les soutiendrait, on les amplifierait ; dans le nôtre, on les ignore ou on les soupçonne de « trahison ».

Les nouveaux clercs

À cette France réelle, on oppose une intelligentsia qui recycle les vieilles lunes tiers-mondistes et postcoloniales. Les indigénistes, les racialistes, les antisionistes radicaux se posent en gardiens de la morale universelle, mais leur morale n’est qu’une haine codée : haine de l’Occident, haine de la République, haine de l’État-nation. Ils ont inventé un antiracisme qui sélectionne ses victimes et ses coupables selon des critères ethniques et géopolitiques. Ils sont les nouveaux clercs d’un totalitarisme intellectuel qui prétend réécrire l’Histoire – ou plutôt l’effacer – pour imposer un éternel présent de repentance et de culpabilité.

George Orwell l’avait vu : les mots seraient vidés de leur sens, retournés contre eux-mêmes. « Antiracisme » signifierait un jour « racisme à l’envers » ; « antifascisme » désignerait un fascisme purgé de ses chemises brunes, mais pas de sa violence inquisitoriale. Ce jour est venu.

Nous n’avons plus des décennies devant nous. La France n’est pas condamnée par un destin aveugle : elle est condamnée par son propre renoncement. L’antiracisme qui s’exhibe partout n’est plus la défense d’une fraternité nationale, mais la matrice d’une sécession culturelle. Il ne s’agit plus seulement de combattre les idéologies qui nous fracturent : il faut se donner le courage de nommer les faits, de restaurer la souveraineté de l’État, de cesser de traiter le réel comme une opinion.

Ce combat n’aura rien d’aimable. Il faudra briser des tabous, affronter la haine des cliques universitaires, des médias subventionnés, des faux poètes de l’humanité. Mais c’est cela ou disparaître. Ceux qui ne veulent pas le voir sont déjà complices. Ceux qui se taisent par prudence sont déjà vaincus.

L’histoire jugera, comme elle l’a toujours fait, et les coupables ne seront pas seulement ceux qui auront incendié la maison, mais aussi ceux qui, la voyant brûler, auront continué à psalmodier des litanies sur « le vivre-ensemble » en se bouchant les yeux.

«Afanador»: un spectaculaire album sur papier glacé

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Afanador - Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Des danseurs magnifiques, hardis comme des pur sang, les jeunes femmes plus encore peut-être que les jeunes hommes ; une énergie qui jaillit comme une source d’eau brûlante ; un groupe de près de quarante danseurs qui constituent les éléments soudés, indissociables, d’architectures extrêmement élaborées : avec les artistes du Ballet national d’Espagne (Ballet nacional de Espana) établi à Madrid, Marcos Morau, fondateur de la compagnie La Veronal, secondé par quatre congénères, et auteur d’ Afanador, donne à voir un spectacle d’une rare complexité.

Corps virtuoses

Une mise en scène plutôt qu’une chorégraphie d’ailleurs, et qui expose des corps virtuoses s’imbriquant dans des ensembles diablement construits, des agencements qui font songer aux méandres tortueux des arabesques des palais de l’Andalousie. Avec des effets dramatiques impressionnants magnifiés par les superbes éclairages de Bernat Jansa.

Afanador – Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Noir, le surprenant élément de décor agressivement hérissé de chaises, de fourches, d’étrangeté imaginé par Max Glaenzel et qui apparaît à la fin d’Afanador ; noirs les superbes costumes de Sylvia Delagneau dessinés avec art ; noir le plateau dépouillé à l’extrême. Dans cette débauche de lumineuses ténèbres surgit toute l’Espagne d’antan : les femmes aux stricts bandeaux de cheveux sombres, les robes à queue qu’on rabat d’un pied rageur, les éventails, les châles de Manille, les voiles où s’ensevelissaient les veuves de jadis, les guitares, les castagnettes, le zapateado, le chant andalou… A l’exception de deux d’entre eux, tous les interprètes sont espagnols. Et cela se perçoit immédiatement au port altier, au zapateado ravageur des unes ; à la pureté des lignes, à la fierté des regards des autres.

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Si le début d’Afanador est un peu laborieux, et même quelconque, l’ouvrage prend vite une autre dimension. C’est un morceau de bravoure pour les interprètes, une machine fascinante dont les mécanismes parfaitement, savamment réglés imposent le respect, sinon l’admiration.

Catalogue

Et pourtant ! Et pourtant ! A ces tableaux qui se succèdent dans un ordre impeccable, à ces ensembles propres à émerveiller, à cette esthétique voulue parfaite, il manque l’essentiel : une âme, un souffle, une profondeur. Bref, une légitimité. Si en castillan le mot est plus claquant que sa fade traduction française, ventilateur, Afanador n’est qu’une succession, qu’un catalogue d’images accomplies éditées sur papier glacé, mais semblant dépouillées de raison d’être. Comme un texte brillant qui ne serait constitué que de formules élégamment tournées, mais fâcheusement dépourvues de sens.


Ballet national d’Espagne. Afanador Théâtre du Châtelet. Jusqu’au 2 avril 2026

Hosanna dans la ville sécularisée

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18e arrondissement de Paris. Image d'illustration.

Ce dimanche 29 mars 2026, les églises de Paris affichaient complet pour le dimanche des Rameaux. Au lendemain de la visite du pape Léon XIV à Monaco, ce regain de ferveur coïncide avec un record historique: plus de 21 000 catéchumènes seront baptisés à Pâques en France cette année.


Hier, dimanche des Rameaux, les paroisses parisiennes ont connu une affluence remarquable. Processions bondées, messes complètes à Notre-Dame, au Sacré-Cœur, à Saint-Sulpice et dans de nombreuses églises de quartier : familles, jeunes et fidèles de tous âges ont repris le cri ancien « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Un signe discret, mais puissant, qui montre que la France n’a pas dit son dernier mot spirituel…

Le Père Rolland, vicaire de Notre-Dame d’Auteuil de Paris témoigne de cette évolution : « La fréquentation des églises à Paris, tout en étant incomparablement au-dessus de ce qu’on peut voir à la campagne, a connu les fluctuations de la société civile, avec la crise du Covid. Après le premier confinement les gens ont été heureux de revenir à la messe. Après le deuxième confinement, ils ont eu, pour certains, du mal à revenir. Mais depuis, nous voyons chaque année une augmentation et nous avons presque retrouvé le niveau d’avant la crise sanitaire. Le fait nouveau, depuis trois ans, est l’afflux considérable de catéchumènes qui choisissent la foi comme une réponse structurante au vide qu’offre la société. Et là, les nombres sont impressionnants : 400% en 10 ans. Et ça ne fait que continuer. »

Ces paroles trouvent un écho national dans les chiffres publiés la semaine dernière par la Conférence des évêques de France : 21 386 catéchumènes, dont 13 234 adultes et 8 152 adolescents, recevront le baptême lors de la Vigile pascale 2026. Un record. Les baptêmes d’adultes progressent de 28 % en un an et ont plus que triplé en dix ans. Rien qu’à Paris, 788 adultes sont ainsi en chemin vers le baptême.

Au lendemain de la visite apostolique du pape Léon XIV à Monaco, où une foule enthousiaste s’est rassemblée autour du Souverain Pontife, ces éléments dessinent un même mouvement : en Europe occidentale, le catholicisme conserve une capacité d’attraction réelle, particulièrement auprès des jeunes en quête de sens.

Le catholicisme français bouge encore

Dans une capitale qui se veut souvent à l’avant-garde de la laïcité militante, ces églises pleines et ces milliers de catéchumènes disent une réalité plus nuancée que le récit dominant. L’homme contemporain, confronté au vide spirituel, à l’angoisse existentielle et à la fragmentation sociale, semble redécouvrir dans la tradition chrétienne – sa liturgie, sa beauté, sa communauté enracinée – une réponse que ni la consommation ni les idéologies contemporaines ne parviennent à apporter.

Ce dimanche des Rameaux n’était pas une manifestation politique, mais un acte collectif de foi et d’espérance. Il rappelle que le catholicisme français, loin d’être relégué au folklore, garde une force de résilience et d’attraction. Hosanna : ce cri ancien résonne encore aujourd’hui, et il dit peut-être que la France n’a pas totalement rompu avec ce qui l’a façonnée pendant des siècles.

Retailleau – Lisnard: quel gâchis!

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© NICOLAS MESSYASZ/SIPA © Syspeo/SIPA

En désaccord avec le processus de désignation du candidat LR à la présidentielle, le libéral David Lisnard est sur le départ. Notre chroniqueur estime que la décision du maire de Cannes fragilise davantage un parti déjà divisé à l’approche de la présidentielle, alors même que son unité serait essentielle.


David Lisnard a l’intention de rencontrer Bruno Retailleau, président du parti Les Républicains, pour lui annoncer son départ. Je crains que cet entretien ait bien lieu et qu’il aboutisse à cette séparation. Au regard de l’état du parti, de l’échéance présidentielle qui approche et de l’arbitrage à venir sur les modalités de désignation de son candidat, on ne peut que regretter la volonté exprimée par M. Lisnard de s’éloigner pour ne compter que sur sa seule Nouvelle Énergie. Comme si Bruno Retailleau n’avait plus besoin de lui pour faire face à un certain nombre d’aléas menaçant sa présidence, et que David Lisnard pouvait se permettre de se désengager de manière prématurée.

Une primaire sinon rien !

Récapitulons : Laurent Wauquiez n’a qu’une envie : créer le plus de nuisances possible pour empêcher le président du parti de mener à bien son entreprise de rénovation (qui semble tarder). Xavier Bertrand et Michel Barnier, dans des registres différents, apparaissent davantage comme des freins que comme des soutiens. Le premier ne participera plus à la moindre primaire et cherche en permanence à se distinguer par ses leçons de morale à l’encontre du Rassemblement national, comme s’il existait aujourd’hui le moindre risque de rapprochement entre LR et le RN ! Le second, fort d’une expérience dont il abuse, proposerait, si on le laissait faire, à l’instar de Gérard Larcher, un projet mou où le centre viendrait attiédir ce que la droite devrait avoir de ferme. On aurait donc tout sauf une droite de rupture, exigence pourtant partagée par Bruno Retailleau et David Lisnard. Les conseils prodigués par Valérie Pécresse suscitent des doutes quant à leur pertinence, au regard de sa campagne présidentielle catastrophique et du résultat obtenu. Dans ces conditions, comment David Lisnard a-t-il pu, même si l’on comprend son souci d’équité dans la joute présidentielle, envisager de quitter ce parti, qui a autant besoin de lui que de son président ?

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Car les critiques que David Lisnard a formulées à propos de certains votes et stratégies parlementaires de LR relèvent davantage de l’influence de Laurent Wauquiez sur le groupe que de celle de Bruno Retailleau lui-même, à qui l’on a, au contraire, pu reprocher un manque de fermeté sur ce plan. Que David Lisnard souhaite une primaire élargie jusqu’à Sarah Knafo, pourquoi pas ? C’est une option qu’il aurait dû défendre au sein du parti. Il aurait sans doute perdu, mais avec, à l’évidence, plus de vigueur et de force d’influence qu’en s’appuyant sur sa seule Nouvelle Énergie. Imaginons même que les décisions prises lors du bureau politique de LR conduisent, le moment venu, à la désignation de Bruno Retailleau par les militants : il me semble que David Lisnard aurait été trop soucieux de l’intérêt national et de l’avenir de la France pour ne pas être capable d’accepter cette issue politique, qui n’aurait d’ailleurs pas été contradictoire avec l’importance du rôle qu’il pourrait être amené à jouer.

Gâchis

Pourtant, on n’en est plus là. David Lisnard quittera le parti. Il aura ses soutiens, ses fidèles, ses adhérents à Nouvelle Énergie. Il abandonnera Retailleau. Il convaincra ceux qu’il a déjà convaincus. Il aura fait preuve d’une résolution soudaine, tranchant avec la sérénité du temps long qu’on lui prêtait. J’espère que l’image qu’il se fait de Bruno Retailleau sera la bonne : celle d’un homme, d’un président de parti prêt à tout pour être à la hauteur du destin que beaucoup lui assignent. Pour 2027 et pour la droite de demain. Sinon, ce serait un gâchis.