Le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir fait honte à Israël. La vidéo des activistes de la « flottille pour Gaza » arrêtés, agenouillés et les mains liées, diffusée par son ministère, provoque un tollé.
Puis l’image suivante apparut. Le gros Itamar Ben-Gvir hilare, presque rouge de satisfaction, brandissant le drapeau israélien comme un supporter ivre après une bagarre de stade. On lisait sur ses lèvres cette phrase lourde, provocatrice, animale : « On est chez nous. »
Et cette fois, même une partie du gouvernement israélien détourna le regard avec irritation. Non par tendresse pour les militants de la flottille, mais parce qu’ils comprenaient ce que cette scène allait produire dans le monde : une nouvelle souillure symbolique, une nouvelle victoire offerte à ceux qui rêvent de présenter Israël non comme une nation en guerre, mais comme une caricature brutale d’elle-même.
Car la guerre moderne ne se joue plus seulement avec des armes. Elle se joue avec les images. Et Itamar Ben-Gvir semblait offrir au monde exactement ce qu’il attendait : un Israël ricanant, humiliant, ivre de sa force, presque vulgaire dans sa manière de jouir de la confrontation. Non plus l’État inquiet et encerclé, mais le vainqueur mauvais, exhibant sa puissance comme un homme montre ses muscles dans une taverne.
La scène avait quelque chose de profondément méditerranéen, presque antique. On aurait dit un chef de bande levant son étendard au-dessus de prisonniers capturés sur une galère. Il y avait dans son rire une fatigue nerveuse, celle des peuples qui vivent depuis trop longtemps dans la guerre et dont certains finissent par transformer leur peur en insolence.
Preuve historique
Mais le problème d’Israël est terrible : chaque faiblesse morale y devient immédiatement mondiale. Chaque excès de langage s’y transforme en preuve historique. Chaque geste y porte un poids démesuré. Un ministre iranien peut sourire pendant qu’on pend des opposants à l’aube; le monde protestera quelques heures avant de retourner dormir. Des chefs islamistes peuvent promettre publiquement l’extermination; on parlera de “contexte”, de “radicalisation”, de “désespoir”. En Nigeria, des villages chrétiens peuvent brûler dans une quasi-indifférence médiatique. Les survivants Yézidis peuvent raconter les marchés d’esclaves de État islamique sans bouleverser durablement les consciences occidentales. Mais un ministre israélien hilare avec un drapeau suffit à enflammer la planète entière.
Parce qu’Israël est observé non comme un pays ordinaire, mais comme une scène morale permanente. Chaque image y devient allégorie. Chaque faute y prend aussitôt une dimension métaphysique. Et le plus tragique est peut-être que Itamar Ben-Gvir semble parfois jouer consciemment avec cela, comme s’il voulait défier le monde entier à coups de provocations calculées. Il nourrit ainsi exactement le récit que les ennemis d’Israël espéraient : celui d’un pays devenu arrogant, brutal, indifférent à l’humiliation infligée. Or la force véritable d’Israël n’a jamais été dans la brutalité théâtrale. Elle était dans cette tension douloureuse entre la nécessité de se défendre et la peur de devenir semblable à ses ennemis. Quand cette tension disparaît, quand le sarcasme remplace la gravité, quand la guerre devient spectacle identitaire, alors quelque chose se fissure — non dans la puissance militaire du pays, mais dans son image morale auprès d’un monde déjà prêt à le condamner.
Mauvais théâtre
Et pourtant, derrière cette scène grotesque du ministre brandissant son drapeau, il reste toujours la même réalité que beaucoup refusent de regarder : ces militants n’étaient pas des anges humanitaires flottant sur une mer innocente. Beaucoup soutiennent ouvertement ou implicitement des forces qui rêvent d’un Israël effacé “de la rivière à la mer”. La flottille cherchait elle aussi une image, une confrontation, une humiliation filmée.
Ainsi chacun jouait son rôle. Les militants leur innocence sacrificielle. Ben Gvir son nationalisme provocateur. Et le monde, sa grande passion contemporaine pour les spectacles moraux simples. Pendant ce temps, les vraies ténèbres continuaient d’avancer ailleurs, loin des caméras, dans le silence épais des pendaisons, des massacres et des guerres oubliées.




