Le premier tour des Internationaux de France débute ce dimanche. Pour Monsieur Nostalgie, le tournoi de tennis fait office à la fois de borne temporelle et exprime un art de vivre à la française…
Tout s’écroule autour de nous. Nous vivons sous le coup de l’élection présidentielle permanente. Elle est dans toutes les têtes, dans toutes les bouches et dans tous les sondages alors que les Français n’ont pas encore digéré ces deux quinquennats. Tout se délite chez nous. Et nous regardons les trains passer. Nous naviguons à vue. Sans cap, sans idéal, sans solution(s). Les empires s’organisent à nos portes et le poids des défis technologiques paraît démesuré sur nos frêles épaules hexagonales. Qui croire ? Qui suivre ? Vers quel destin, notre vieille nation se dirigera-t-elle ? Sommes-nous arrivés au terminus des prétentieux ? Dans ce grand flou, une chose demeure encore. Immuable. Quand tout se dérègle, les institutions, les corps constitués et l’ordre public, quand tout vacille à l’école, à l’hôpital et dans les jurys des prix littéraires, un bloc Central, mémoriel, ocre de couleur et fait d’une matière friable, une terre battue par les vents, se profile, chaque mois de mai, à cheval sur le début de juin. Roland-Garros, à l’instar de la Tour Eiffel et de la Loire prenant sa source au mont Gerbier-de-Jonc, résiste aux aléas et aux déroutes successives. Elle nous honore et nous console. On sait que l’on retrouvera le tournoi de tennis au même endroit, près des serres d’Auteuil, avec la même excitation gamine et le même pincement au cœur. Sur la frise chronologique de nos vies respectives, Roland a rythmé nos existences ; il a plus compté que les programmes des candidats de ces trente dernières années. Plus loin que l’on se souvienne, Roland a toujours été là, du temps de la victoire de Yannick en 1983, nous avions dix ans à peine, et depuis, quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il sera le héros à jamais de notre adolescence. Nous le défendrons. Parce que l’on ne peut renier sa famille, ses amis, ses idoles. Grâce à lui, nous avons tapé des heures durant des balles molles sur des murs improvisés. Nous pouvions disserter entre copains sur les vertus des raquettes en bois, en fer et bientôt en carbone, en graphite ou en radial. Le quick, fourbe et éreintant, planté en plein cagnard, à la sortie de notre village, fut notre principale résidence secondaire durant les vacances scolaires. Une terre d’accueil et un refuge de l’adolescence. Plus tard, Roland fut synonyme de révisions lycéennes et de flirts impossibles. Adulte, ressassant un hypothétique âge d’or, fatiguant nos propres enfants, nous leur parlions de joueurs comme s’il s’agissait de du Guesclin ou de Bayard. Il y avait Guillermo, John, Jimmy, Martina et Chris Evert, et nous insistons sur le talent pur, naturel, la virtuosité, la main féérique d’Henri Leconte de Paris. Quand Roland arrive, nous prenons conscience que le tournoi, ce monument, est tout simplement beau, que les allées y sont propres, les hôtesses accueillantes, les ramasseurs plus disciplinés que nos députés en séance et que cette surface, méditerranéenne par essence, nous la partageons avec Monte-Carlo, Rome et Madrid, est au croisement des Arts et du sport. La terre battue, c’est de la danse et de la peinture, de la littérature et du cinéma, des fulgurances et de la stratégie. Amélie est la sainte patronne de cette capsule en lévitation durant quinze jours, à la fois pleinement dans son époque et n’ignorant pas le sens de la tradition. Les revers y sont plus beaux qu’ailleurs, ils semblent en suspension. Sur le dur, sur le rapide, les coups sont secs et éclatants, musculairement efficaces, puissants et catégoriques, presque trop manichéens, alors que sur la terre, les gestes se déploient dans une poésie dont seuls les esthètes ne se lassent pas. Roland, c’est une France exigeante et charnelle, polie et avenante, qui refuse le prêt-à-penser, qui ne crache pas sur son passé, tout en préparant l’avenir, qui aime le sens du spectacle et promeut une forme avancée de courtoisie. Le style et le fair-play aux portes de Paris, c’est un programme inspirant comme disent les novlangueurs. Roland, c’est le Général qui dit non, c’est la chorégraphie contre le matraquage des formes, c’est une singularité dans un monde de plus en plus global. Roland, c’est peut-être l’impossible troisième voie que nous cherchons tous…




