Je me souviens d’un concert de Léo Ferré où il chantait notamment « Thank you Satan ». Il était au piano, commençait la chanson par évoquer Margaret Thatcher qui pleurait parce que son fils s’était perdu dans le désert et qu’elle pleurait plus parce qu’elle l’avait retrouvé, et qu’elle avait laissé crever de faim Bobby Sands dans sa cellule. Alors l’artiste à la crinière de lion s’écriait en se levant, poing levé : « Je dédie cette chanson à Bobby Sands et ses amis ! ».

Never mind the people

L’Hiver du mécontentement, ce roman de Thomas B. Reverdy, dont le nom a figuré sur la liste du Goncourt en 2015, a pour cadre la Grande-Bretagne de 1978-1979, paralysée par des grèves monstrueuses qui vont finir par propulser à la tête du gouvernement une inconnue, Margaret Thatcher, femme inflexible. Les travaillistes du Premier ministre, James Callaghan, minimisent le mécontentement qui ne cesse de grandir alors que la capitale, sous la pluie, se couvre d’ordures ménagères. Les services funéraires sont en grève et les cercueils restent sur les trottoirs, donnant l’impression que la guerre a éclaté, titre le Sun. Une guerre contre qui ? L’auteur montre que nous sommes à un tournant. Le pays entre dans une nouvelle ère, celle des jeunes loups aux dents aiguisées, bientôt connectés à l’ensemble de la planète, sans morale, sans dieu, vénérant le fric. Ils préparent la grande révolution à venir, celle qui n’a pas besoin de grand soir, de rêves romantiques, d’idéaux en stuc. Ils veulent prendre les commandes de la City, devenir banquiers, actionnaires, hommes d’affaires, assureurs, courtiers, avocats fiscalistes, etc. Les ouvriers dans leurs bâtiments de briques insalubres, ils s’en foutent. L’auteur écrit, dans un style efficace : « Le reste, on va le liquider. Privatisations, faillites en série, licenciements massifs. Ce sera les grands soldes d’hiver, avant changement de collection (…). Les chômeurs seront de plus en plus nombreux. Mais ils seront de droite. »

Autre passage qui ne rate pas sa cible : « On a inventé des slogans. Do it yourself – c’est un des cris du punk. Dans quelques années cela deviendra Just do it, et ça servira à vendre des chaussures de sport à des gens obligés de se mettre en jogging pour sortir de chez eux sans voiture. »

La France, avec 40 ans d’avance

Cette révolution, qui tait sa violence terrible contre les classes populaires, s’est trouvé un chef : Thatcher. Elle va servir ceux qui « tiennent » Londres, une vingtaine, guère plus, cousins de la reine. Elle prend des cours de diction sur les conseils du vieux Laurence Olivier pour gommer son accent pointu de fille d’épicier (pouah !). Elle déteste les faibles, les regarde froidement de son regard bleu d’iceberg. Elle n’a que mépris pour eux. Margaret a été élevée par une grand-mère victorienne, il lui en reste la raideur, le chignon, la main ferme qui, jamais, ne tremble. Elle laisse crever, Léo avait raison, Bobby Sands, membre de l’IRA provisoire, mais aussi député irlandais au Parlement. Elle programme un libéralisme implacable. Il faut vendre, à tout prix. Après une campagne électorale, où elle a montré qu’elle savait manipuler les médias, elle gagne et déclare : « Aujourd’hui, fini de rêver. »

On se croirait en France, maintenant, avec un banquier, un comptable eût dit François Mitterrand, qui détestait Thatcher, à l’Élysée.

A lire aussi: Macron, progressiste des années 80

Ce roman n’est pas que social, précisons-le. Mais il tranche avec les romans familiaux qui incurvent les tables des libraires. Il raconte une histoire d’amour entre Candice et Jones. Une histoire qui n’a pas le temps de se vivre, car c’est « l’hiver du mécontentement ». Candice, 20 ans, livre des courriers à vélo, pendant que les ouvriers de Ford débrayent. Elle fait ce job pour se payer ses cours d’art dramatique. Elle répète tous les soirs le rôle de Richard III, de Shakespeare, le bossu célèbre et sanguinaire. Elle joue le rôle d’un homme dans une pièce interprétée par une compagnie féminine. Dans la coulisse, elle croise Thatcher venue prendre ses cours de diction. Quant à Jones, il vient d’être licencié par une multinationale. Pour survivre, il est pianiste dans une boîte de jazz, où fleurira sans éclore la divine Amy Winehouse. Mais l’époque ne veut pas de Jones. C’est fini, ce genre de mec, dans la future Angleterre ultralibérale. Alors on le retrouve au bout de la jetée de Southend, « dans le petit matin qui monte à l’horizon pâle ». Reverdy écrit : « Jones est un inadapté, ça arrive à de plus en plus de gens. » Oui.

Thomas B. Reverdy, L’hiver du mécontentement, Flammarion. 

Lire la suite