Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre se situe à contre-courant de la doxa féministe. Quand les chiennes de garde imputent les inégalités entre les sexes à la méchanceté des hommes, Sastre les explique par des prédispositions biologiques. Sans pour autant les justifier. Entretien (1/2)


Causeur. D’un naturel plutôt discret, vous avez décidé d’intervenir dans le débat en réaction à la campagne #balancetonporc qui a suivi l’affaire Weinstein. Vous avez corédigé la tribune en faveur de la « liberté d’importuner » publiée dans Le Monde et signée par une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve. Pourquoi avoir choisi de monter au créneau et de mobiliser toutes ces femmes célèbres ?

Peggy Sastre1. Je précise que cette tribune s’intitulait « Des femmes libèrent une autre parole », titre que Le Monde a conservé dans le journal, mais changé sur son site internet. Ce texte avait notamment pour objet de défendre la liberté sexuelle, dont la liberté d’importuner n’est qu’une des conditions d’exercice. Autrement dit, on ne peut pas colorer simplement en noir et blanc un phénomène complexe qui, dans la réalité, est gris. Car dans le jeu de la séduction, hommes et femmes ne partagent pas forcément la même définition des comportements acceptables. Plusieurs études sur le harcèlement au travail ont révélé l’existence de profondes divergences d’appréciation entre hommes et femmes quant à ce qui relève de la drague lourde, du harcèlement sexuel, voire de l’agression. Il n’y a donc pas de définition objective du « porc », ce qui rend la campagne #balancetonporc problématique.

Pensez-vous que la domination masculine, et ses abus sur les femmes, n’existe pas ?

Mon précédent livre s’appelait justement La domination masculine n’existe pas (Anne Carrière, 2015). Le discours féministe sur la domination masculine invente de toutes pièces une espèce d’hydre de science-fiction dont il serait vain de couper un bras parce qu’il repousserait aussitôt. Comme l’expliquent Gérald Bronner et Étienne Géhin dans Le Danger sociologique (PUF, 2017), les discours qui nous serinent « c’est la faute à la société, c’est la faute à la domination masculine, c’est la faute au patriarcat » sont totalement hors-sol. Ce sont des imprécations reposant sur des entités mal définies auxquelles on prête des intentions qu’elles n’ont pas, selon un biais d’agentivité ou d’intentionnalité illusoire. En réalité, si des hommes ont le pouvoir dans notre société, les hommes n’y ont pas le pouvoir.

Que voulez-vous dire ? 

Aujourd’hui, y compris dans les sociétés occidentales, la plupart des postes de pouvoir sont aux mains d’hommes. Pour autant, non seulement la majorité des hommes n’a pas le pouvoir, mais ils ont moins de pouvoir que les femmes. Quoi qu’en dise la vulgate féministe, les hommes sont plus nombreux dans les positions très basses de la société. La majorité des exclus, des SDF, des prisonniers et des suicidés sont des hommes ! Dans un État providence comme la France, les femmes disposent en prime d’un avantage économique sur les hommes car l’enfant est devenu une rente.

Jusqu’à nouvel ordre, le beau sexe garde aussi le pouvoir de vie et de mort sur l’embryon. Reste que, à en croire l’ensemble des commentateurs enthousiastes, le grand déballage qui a suivi l’affaire Weinstein serait en train de révolutionner la société. Croyez-vous à ce lendemain qui chante ?

Non. Cela me paraît très difficile de dire qu’on vit un événement historique sans aucun recul sur notre époque. Le mouvement #balancetonporc semble d’ailleurs en train de s’éteindre, comme des milliards de microfeux avant lui. J’entrevois cependant un risque dans #balancetonporc : les hommes un peu gentils et maladroits risquent de s’écraser encore un peu plus tandis que les vrais prédateurs s’adapteront encore mieux et iront chercher des proies féminines encore plus vulnérables. Ce processus a déjà commencé.

Entre tout révolutionner et ne rien changer, il y a une marge. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

La révolution anthropologique que j’aperçois est hyper réactionnaire : la campagne #balancetonporc risque de provoquer un retour à la ségrégation d’avant la libération sexuelle. Entre les années 1950 et 1970, une véritable révolution des mœurs s’était produite, notamment grâce à la légalisation de la pilule contraceptive. La femme obtenait, en même temps que le droit d’avoir un compte en banque, le contrôle de son corps. Pilule, droit à l’avortement

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Avril 2018 - #56

Article extrait du Magazine Causeur

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