Artiste plasticien et chanteur du groupe Musique post-bourgeoise, Olivier Urman avait installé fin mars une sculpture éphémère devant le Palais de Tokyo. Par ce geste, il entendait contester le projet de Jeff Koons qui « offre » à la ville de Paris un bouquet de tulipes sculpté moyennant quelques millions d’euros pour honorer les victimes du terrorisme. Cent ans après Marcel Duchamp, un certain art contemporain n’est-il qu’une vaste escroquerie? L’art a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Est-il acceptable de saccager certaines œuvres? Entretien avec un artiste (vraiment) subversif.


Daoud Boughezala. Dans la nuit du 29 au 30 mars, vous avez clandestinement installé devant le Musée d’art moderne de Paris une sculpture figurant une main avec un micro et l’inscription « L’art vous aime-t-il ? » Cette œuvre a été posée là où trônera  le bouquet de fleurs que Jeff Koons « offre » à Paris, moyennant quelques millions d’euros. Quel est le sens de votre geste ?

Olivier Urman1. C’est une réponse personnelle à la polémique autour de Jeff Koons. Un geste de panache. Sa démarche autour du « bouquet of tulips » manque tellement de générosité que j’ai décidé d’agir. Lorsqu’il veut nous faire avaler que son œuvre serait un hommage aux victimes du Bataclan, il est fourbe. En plus, ce sera en partie financé par le contribuable parisien puisqu’il n’offre que l’idée. Il est pourtant suffisamment riche pour faire un vrai cadeau. Quand on offre des fleurs, on ne va pas demander à la personne d’aller les chercher chez le fleuriste et de payer le bouquet !

Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.

J’ai décidé de mettre une sculpture à la place de la sienne pour lui clouer le bec car je trouve son geste vraiment mesquin et pingre. D’abord, parce que son bouquet de tulipes existe déjà: ce n’est même pas une œuvre originale. Koons se contente d’un petit dessin sur un bout de table avec sa photo de Monsieur loyal triomphant. Ensuite, il décide lui même du lieu. Imaginez que je vous offre un portrait de moi et que je mette au-dessus de votre lit en disant que vous dormirez mieux comme ça.

Votre sculpture a-t-elle vocation à s’éterniser devant le Musée d’art moderne en geste de protestation anti-Koons ?

Non, à la demande du Palais de Tokyo, je l’ai retirée au bout de quelques jours. Mon souhait n’était pas de créer un scandale. Le Palais de Tokyo était ennuyé par la pose de ma sculpture, l’absence d’assurance devenant problématique. Or, mon but n’était pas de m’adresser au musée mais à Jeff Koons et à Paris. « L’art vous aime-t-il ? » est une question que j’adresse directement à Koons que je compare à une star américaine jouant dans des blockbusters.
Il est tellement célèbre et riche qu’on n’ose réviser sa position dans l’histoire de l’art. J’apprécie son œuvre de manière générale mais pas la place qu’on lui accorde : Koons pourrait ne pas exister, l’art ne s’en porterait pas plus mal, il n’influence personne. Il est un produit américain comme n’importe quelle star de cinéma, même si j’apprécie son travail en aluminium.

Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque.

Koons pare son geste d’un vernis humanitariste : les tulipes rendent hommage aux victimes du Bataclan…

C’est une caution morale du genre « Moi, je vais donner aux pauvres ». Qu’est-ce que le projet de Koons change pour les victimes du Bataclan ? Rien. Le bouquet de fleur semi-fanées façon les-fleurs-c’est-pour-les-ploucs ne sera même pas exposé au Bataclan, les personnes concernées qui reviendront sur les lieux du drame ne le verront même pas. Pire, dans quelques années, les touristes qui prendront le taxi pour le Musée d’art moderne et le Palais de Tokyo diront « Je voudrais aller au musée des tulipes. » Le musée perdra son nom. Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque. Il rachète la place en prenant prétexte d’un hommage – c’est vraiment tarte !
Il se trouve que j’ai participé à une exposition pour la tragédie du Bataclan organisé par Jacques Fivel, personnage notoire parisien de 80 ans qui possédait quantité d’affiches d’origine du Bataclan des années 1970. Il a demandé à une centaine d’artistes de les transformer en travaillant directement dessus. Fivel en a fait une exposition dans une galerie près de République. Cela n’a d’ailleurs malheureusement pas été relayé par la mairie de Paris. Aucun artiste n’a cherché à faire parler de lui, toutes les affiches avaient toutes la même taille et nos noms sans importances dans ce cadre. Aucun d’entre nous n’a essayé de gagner de l’argent ou de se faire de la publicité, ce qui aurait évidemment été déplacé.

Votre démarche artistique s’apparente à celle de Marcel Duchamp. Pourquoi déniez-vous aux McCarthy, Kapoor ou Koons toute légitimité à se réclamer de Duchamp ?

Ils font la même chose mais dans un contexte et des circonstances totalement différentes. En 1917 donc en pleine guerre mondiale, vivant aux Etats-Unis, Marcel Duchamp propose un urinoir dans une salon d’art sous un pseudonyme allemand. Les organisateurs l’ont  refusé pour vulgarité. Il est recalé par le jury. Cent ans plus tard, les pseudo-héritiers de Duchamp copient le même acte produit par le jury lui-même. La seule nouveauté, c’est de refaire du Duchamp en énorme, à l’image des œuvres gonflables de McCarthy. Leurs œuvres sont incroyablement démodées. Chez les artistes que vous citez, ce ne sont pas les œuvres mais leur mise en place qui me dérange. Ils sont adoubés par les ministères des Affaires étrangères et de la Culture ainsi que par la mairie de Paris pour mettre en scène une subversion qui vient d’en haut. Ce sont des artistes extrêmement chers, mis en place avec le soutien de la finance avec des mécènes comme Bernard Arnault ou François Pinault. Et ces artistes proches du pouvoir créent des œuvres soi-disant subversives.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau.

Mais à qui s’adressent-elles ? Le plug anal de McCarthy, ça choque qui ? Dans quel cul va-t-il s’enfoncer ?

Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.
Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau. S’il se fait gauler, il a quatre heures de colle. Ça c’est un acte subversif ! Mais dans le cas de ces artistes, au-delà de la question du goût et du Beau, des qualités plastiques ou matérielles des œuvres, cet art est-il bienveillant ?

C’est la question que pose ma sculpture, « L’art vous aime-t-il ? » Est-il là pour notre soutien, notre bonheur, pour notre avenir, pour notre éveil, pour nous encourager à nous épanouir ? Ou bien est-il là pour nous accabler, nous culpabiliser, pour nous ridiculiser et nous faire des doigts d’honneur ? Les gens ont des vies pénibles et on les entube pour fait d’ignorance aggravée, les puissants se moquent. C’est néronien.

McCarthy nous dit : « Moi, artiste, je pèse des milliards et en plus je vous mets un plug dans les fesses ! » A qui s’adresse ces œuvres délivrées au public et aux passants ? Ce plug ne s’en prend pas au système puisqu’il en vient. Donc le plug vise celui qui le regarde, mais pas les puissants qui s’amusent comme des enfants à produire des graffitis destinés aux toilettes de centre-ville. De telles œuvres ne me satisfont pas et ne me rendent pas heureux. Elles ne m’éveillent pas et ne me donnent pas envie de les imiter. Au fond, Jeff Koons est le même genre de personnage que Donald Trump : ce sont des gens sans scrupules qui depuis la maternelle veulent écraser l’autre et rigolent quand ils l’ont bien enflé. « Koons, you’re fired ! »

J’attends de l’art qu’il me choque, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

J’ai bien compris que vous pourfendiez la subversion autorisée et subventionnée. Mais pourquoi voyez-vous dans le « Hitler » de Maurizio Cattelan une œuvre majeure et dérangeante ?

"Hitler" de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.
« Hitler » de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.

Cette œuvre humanise le monstre alors que notre société l’interdit. Le vrai travail subversif est justement d’ouvrir l’esprit à quelque chose de dérangeant. En faisant ce petit Hitler à l’air enfantin qui est en train de prier et semble se repentir, Maurizio Cattelan place ce personnage dans une situation inimaginable car jusqu’au bout, Hitler a refusé tout repentir. Juste avant de se tuer, il a déclaré : « Si j’ai perdu la guerre c’est parce que l’Allemagne n’était pas digne de moi ! » Or, Cattelan nous montre un enfant tout mignon qui s’adresse à Dieu pour lui demander pardon. C’est subversif car cela choque et va à l’encontre de tout. Quand on voit cette œuvre, on ne peut plus penser de la même façon le personnage d’Hitler qui acquiert une dimension humaine. Il est représenté comme un bambin  attendrissant, c’est donc totalement subversif, car inadmissible. Ce qui pour moi en fait une œuvre extraordinaire. J’attends de l’art qu’il me choque dans mes retranchements les plus ancrés, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

À la recherche d’icônes et de divinités, l’art obéit aux règles d’une religion.

Nous discuterons de l’humanité des bourreaux une prochaine fois. Une autre de vos réflexions m’a interpellé : la semaine dernière sur Europe 1, vous remarquiez que les comptes Facebook survivent désormais à la mort biologique de leur propriétaire. Drôle d’époque que celle où nos données virtuelles deviennent immortelles et l’art aussi obsolescent que l’industrie…

Au contraire, l’art d’aujourd’hui n’est absolument pas obsolescent. Quand McCarthy fait son plug anal, il doit le dégonfler et aller l’exposer ailleurs. Même si elle est pliée dans une boîte, l’œuvre est stockée, repliée ailleurs et rentabilisée comme le faisait Christo qui vendait des cartes postales et des livres de ses installations sauf que Christo était une entreprise indépendante. Ça participe d’une économie dépourvue d’obsolescence qu’il faut entretenir et arroser régulièrement.

Toute cette machinerie est à la recherche d’icônes et de divinités. L’art obéit aux règles d’une religion. Les plus puissants en possèdent et le prix d’une œuvre est infini pour qu’elle soit la plus protégée possible. Le prix d’une œuvre, c’est son indice de protection. Si quelque chose vaut dix balles, on peut aussi  le mettre à la poubelle, mais si on décrète qu’elle vaut 100 millions, elle sera stockée dans un coffre et entourée de quinze gardiens. Cela ne peut pas s’arrêter et cela ne pourra que s’effondrer sous son poids.

Contre ce soin extrême apportée à la conservation des œuvres, vous prônez le droit au saccage. Le sabotage du plug anal de McCarthy il y a quelques années ne vous avait d’ailleurs guère ému. Pourquoi ?

Quand on achète une œuvre, on devrait pouvoir en faire ce qu’on veut. Si demain j’achète un vêtement de designer à 4 000 euros, je peux en raccourcir les manches et en changer les boutons sans qu’aucun droit moral ne me contraigne. Pourtant, c’est une œuvre de créateur. En architecture, on a aussi le droit de démolir des immeubles (Horta , Majorelle) sans s’imposer un devoir de mémoire historique. Autrefois, c‘étaient les guerres et les bombardements qui démolissaient les œuvres. J’ai aussi pris le risque que mon œuvre soit détruite et je l’aurai accepté.

Je ne critiquerai jamais quelqu’un qui saboterait ou urinerait sur les oeuvres de Koons, McCarthy et Shapoor.

Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.

C’est le propre de l’humanité que de construire, de détruire et de reconstruire. Allons-nous finir ensevelis sous des tonnes d’art contemporain ? Je suis évidemment favorable à l’art, pour que les œuvres de Koons, McCarthy et Catellan existent mais je ne critiquerai jamais quelqu’un qui va essayer de les saboter ou va uriner dessus ou puisque leur créateur le fait déjà sur nous.

A vous entendre, les Koons, McCarthy et Shapoor jouent sur tous les tableaux, voulant à la fois incarner la subversion et l’art officiel, bénéficier de la consécration par le « néo-dadaïsme d’Etat » (Jaime Semprun) et de l’étiquette de provocateur. Mais, à l’instar des révolutionnaires, tout artiste n’est-il pas voué à être récupéré ?

Le problème, c’est qu’ils veulent tout tout de suite. Proudhon a eu droit à sa sculpture républicaine cinquante ans après sa mort alors que c’était  un précurseur anarchiste qui avait écrit « La propriété c’est le vol. »  C’est dire si l’opération d’habilitation de la subversion se fait naturellement dans le temps.

Ces artistes ne sont pas récupérés, ils sont directement issu du pouvoir en place. Mais c’est la vocation de l’art que de servir. C’est en cela que l’art reste religieux et l’a toujours été. L’Antiquité représentait ses divinités, le Moyen Âge le martyr chrétien, notre art contemporain sert notre modèle économique. Les artistes semblent en effet récupérés mais ils en sont en fait les agents de promotion. Ce sont des planqués !

Le directeur des Inrocks : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut »

N’exagérez-vous pas un chouïa ? Koons est pas épargné par la critique, y compris dans le camp progressiste…

Des critiques en forme de messes basses existent mais les critiques officielles se taisent. La ministre de la Culture ne sait pas pas comment agir, elle demande conseil à qui veut, elle a peur de faire un faux pas. Ma thèse est que nos sociétés occidentales ayant perdu la pratique de la religion, celle-ci étant intégrée dans les codes républicains, la foi s’est reportée sur l’art. Les plus grandes marques de luxe comme Vuitton ou BMW promeuvent des artistes contemporains dans des lieux sublimes qui leur sont consacrés telles des cathédrales et nous n’avons si ce n’est l’obligation d’y prier, l’interdiction d’émettre des critiques au risque d’être punis ou de passer pour un idiot. Il faut participer ! Et si vous critiquez un artiste, sa cote baisse donc vous perdez votre argent, vous ne pouvez qu’être enthousiaste ou vous taire. J’ai eu cette discussion avec le directeur de rédaction des Inrocks qui m’a dit soutenir le projet du bouquet de tulipes pour une seule raison : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut, il est chez lui » J’étais complètement abasourdi. On est dans une soumission divine et incontestable, imposée par le ciel. Les Inrocks expriment une pensée commune qu’on doit digérer. Il faut penser avec eux, sinon gare à vous ! Gloire à Koons au plus haut des cieux !

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