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Thomas Legrand, historien à la petite semaine

Face à Eric Zemmour, le journaliste de France inter s’est surpassé. Comme il semble prêt à tout pour le mettre en difficulté, nous analysons ici les sophismes les plus grossiers concernant l’histoire de France entendus au micro lundi matin.


Lundi 7 février, France Inter, la mort dans l’âme, reçoit Éric Zemmour. La mort dans l’âme, oui, car cette radio ne peut plus ne pas recevoir le « sulfureux polémiste » maintenant qu’il est devenu candidat à la présidentielle. Pendant plus d’une heure, les journalistes de la matinale croient soumettre Zemmour à la question. Mais ils sont décidément trop lisibles, trop prévisibles, et Zemmour tient facilement son cap, sans dévier d’un pouce.

Le plus prévisible d’entre tous les journalistes de France Inter est bien sûr Thomas Legrand, qui est une sorte de synthèse, combinaison parfaite d’idéologie gauchisante et de boboïsme balourd. Assez au fait des dernières modes progressistes et consacrant son temps à n’échapper à aucune, il ne lui reste que peu de temps pour lire, se documenter et préparer ses pourtant courtes interventions matutinales. Les coups qu’il croit fatals ne sont le plus souvent que de grossiers sophismes. Ce matin-là, il se surpasse.

Et l’autorité du savoir, nananère ?

Le journaliste interroge le candidat Zemmour sur l’école : « Vous voulez rétablir l’autorité du savoir et la hiérarchie, la supériorité du prof. sur les élèves. » Zemmour acquiesce. « Oui, mais l’autorité du savoir, vous la mettez vous-même en cause quand vous battez en brèche les consensus scientifiques, les consensus scientifiques historiques notamment ! »

À lire aussi, Gilles-William Goldnadel: Mineurs isolés: «Cette condamnation est une monstruosité juridique»

Legrand met sur le même plan deux choses incomparables, d’un côté la transmission du savoir à des élèves en cours de formation, et, de l’autre côté, la production de ce qu’il appelle des « consensus scientifiques » étayés par l’autorité supposément indiscutable de tel organisme ou telle institution et destinés à l’opinion publique. Zemmour n’a aucun mal à lui rétorquer que, premièrement, cette « autorité » n’a rien à voir avec celle des professeurs à l’école, et que, deuxièmement, les « consensus scientifiques historiques », cela n’existe pas. De toute manière, ajoute-t-il, avant même de penser à un travail historiographique qui ne peut être qu’un travail de chercheurs universitaires, il est nécessaire de rétablir à l’école primaire le « roman national français ».

Eric Zemmour sur le plateau de France 2, 9 décembre 2021 © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

J’abonde naturellement dans le sens de Zemmour. Michelet l’avait compris le premier : le « roman national » a pour ambition de bâtir une communauté autour d’un récit incarnant l’identité d’un pays. Il permettait aux élèves d’antan de se repérer aisément dans le temps historique en s’appuyant sur des personnages prestigieux, des événements importants et des dates fameuses apprises dans le sens chronologique. De plus, comme le souligne Barbara Lefebvre [1], « le “roman national” transmis par l’histoire scolaire de 1880 jusqu’au début des années 1960 n’a guère embrigadé quand on voit tous les travaux dont l’objet a été de […] réinterroger de façon critique la construction du récit historique de la nation française. » Les historiens qui veulent « dénationaliser » l’histoire de France et qui refusent que soit enseigné son « récit national » à l’école sont souvent les mêmes qu’on retrouve aux côtés de l’extrême-gauche et des mouvements dits décoloniaux ou qui inventent une « histoire mondiale de la France » pour déconstruire l’identité française chère à Braudel et accoucher d’un autre récit plus adapté à l’homme mondialisé et déraciné qu’ils appellent de leurs vœux. Barbara Lefebvre rappelle comment, sous Najat Vallaud-Belkacem, certains « spécialistes » fomentèrent de nouveaux programmes d’histoire chargés de glorifier la France de la diversité ; et comment, sous la pression de l’opinion et de quelques professeurs attentifs, fut heureusement abandonné le projet qui consistait « à qualifier de “modules facultatifs” certains thèmes essentiels comme la chrétienté au Moyen-Âge ou les Lumières, quand l’histoire de l’islam ou des traites négrières étaient des “modules obligatoires” ». Depuis 2015, précise encore Barbara Lefebvre, les programmes d’histoire et de géographie sont malheureusement orientés par des thématiques sous-jacentes : le développement durable pour la géographie ; les migrations dans les deux matières « exclusivement sous l’angle de l’enrichissement économique ou culturel et de la nécessaire vitalité démographique ». Le règne de Louis XIV est ainsi réduit à la portion congrue tandis que le manuel Bordas de 5e promeut dans un chapitre consacré à l’islam une exposition hébergée sur France Tv Éducation intitulée… « Nos ancêtres Sarrasins ». Ce n’est qu’un exemple parmi mille. Pourtant, Thomas Legrand ne croit pas Zemmour lorsque celui-ci affirme que la propagande fait des ravages dans l’Éducation nationale. Et il ne voit toujours pas l’intérêt d’enseigner un récit national qu’il oppose bêtement à la « vérité historique » !

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Le lendemain, sans contradicteur, c’est plus facile

Le candidat à la présidentielle enfonce le clou : l’enseignement du « roman national français » sera obligatoire s’il est élu. Thomas Legrand nous ressert alors une grossière louche sophistique : « Donc, on peut s’écarter de la vérité ? […] Il faut réinterpréter Dreyfus ? » Il est impossible que le journaliste le fasse exprès tellement c’est bête. J’éteins mon poste de radio en partageant avec moi-même une bien peu miséricordieuse pensée sur Thomas Legrand.

Le lendemain, mardi 8 février, l’éditorialiste revient sur l’entretien de la veille et confirme mon sentiment le concernant. Comme il n’y a plus personne pour le contredire, il dit tout et n’importe quoi, sans vergogne. Il reproche en particulier à Zemmour de n’avoir rien cédé sur « la responsabilité de la France dans la rafle du Veld’hiv » et nous ressert un « consensus scientifique » – avec comme point d’orgue le discours de Jacques Chirac en 1995 : « Ce jour-là, la France accomplissait l’irréparable. » – dont on se demande bien où il est allé le chercher. Selon lui, cela ne fait plus question pour personne. Cette affirmation prouve que Thomas Legrand ne lit pas suffisamment et prépare ses papiers en dilettante. Nombre d’historiens ou d’hommes politiques ont avalé de travers en écoutant le discours du président Chirac et beaucoup toussent quand ils entendent deux présidents successifs, François Hollande et Emmanuel Macron, reprendre la doxa chiraquienne en l’augmentant encore d’une charge contre « la France ». Dans son livre, Vel d’hiv 1942, où était la France ? [2], l’historien François Broche décrit l’évolution de l’attitude de Jacques Chirac, girouette politique suivant le sens du vent de l’opinion publique et finissant par estimer que la « faute [était] collective ». François Broche réfute cette interprétation. Il n’est pas le seul : Jean-Pierre Chevènement et Philippe Seguin parlèrent d’une vision biaisée, voire mensongère de l’histoire, et Pierre Nora refusa immédiatement cette utilisation « mémorielle » abusive de l’histoire à seule fin de complaire à certains. Robert Badinter fulmine contre le discours du président Chirac et déclare à l’historien Jacques Semelin en avril 2021 [3] : « Le discours de Chirac est plein d’émotion […]. Mais sur le plan juridique et politique, il ne résiste pas à l’analyse. […] En voulant se démarquer de Mitterrand, Chirac a trahi de Gaulle et les gaullistes. » De son côté, Jean-Noël Jeanneney n’a jamais caché son agacement devant la reprise à l’envi de cette phrase de Jacques Chirac sur « la France [qui] accomplissait l’irréparable », en totale contradiction avec le reste du discours évoquant une « France droite, généreuse, fidèle à ses traditions » qui « n’a jamais été à Vichy » mais « à Londres, incarnée par le général de Gaulle » et « partout où se battaient des Français libres » [4]. Les querelles historiques peuvent naître parfois, en France particulièrement, d’une simple question de style littéraire. Interrogée par Jacques Semelin, Christine Albanel, qui a rédigé le discours de Jacques Chirac et sera plus tard ministre de la Culture, dit : « Tout discours a ses règles d’écriture. » Elle admet qu’il « aurait été plus exact de parler du gouvernement de Vichy ». « Mais, ajoute-t-elle, comme ce mot Vichy revenait souvent dans le texte, j’ai voulu éviter une nouvelle répétition pour une question de style. J’étais cependant bien consciente que le mot “France” pouvait poser problème. » Elle ne croyait pas si bien dire.

A lire aussi: Alain Michel: “Vichy désirait protéger tous les Français, dont les juifs”

Lire ces livres, ces témoignages, ces analyses, cela demande un peu de temps et de curiosité. Peut-être Thomas Legrand manque-t-il de temps, tout simplement. Il fait alors comme tout le monde, je veux dire comme tous ses confrères aphatiques : il va au plus pressé en évoquant « les heures sombres », la « zemmourisation des esprits », les « forces politiques xénophobes », convaincu que cela suffira pour cacher ses insuffisances et ne s’apercevant pas qu’au contraire cela les fait éclater au grand jour.

C'est ça la France... : Qu a-t-on fait pour mériter ça ?

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Vel'd'hiv' 16 juillet 1942, où était la France ?

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(1) Génération “j’ai le droit” et C’est ça la France…, Barbara Lefebvre, Éditions Albin Michel.

(2) Édité aux éditions Pierre-Guillaume de Roux en 2018.

(3) Une énigme française, pourquoi les trois quarts des juifs en France n’ont pas été déportés, Jacques Semelin et Laurent Larcher, Éditions Albin Michel. Dans ce livre, un chapitre est consacré à “Déjouer le piège de M. Zemmour”. On peut ne pas être entièrement d’accord avec l’analyse faite par l’auteur au sujet du « piège » de Zemmour, cela n’enlève rien à la qualité de ce livre très instructif.

(4) La république a besoin d’histoire 2010-2019, Jean-Noël Jeanneney, CNRS Éditions.

Monsieur le président, les beaux discours n’empêchent pas le réel d’exister

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En ouvrant le Forum des Mondes méditerranéens, le président Macron a vanté les apports de l’immigration, une chance pour la France, selon lui. À Nantes, dans le même temps, la majorité de gauche s’écharpait sur la présence d’une nouvelle population indésirable qui fait grimper l’insécurité.


Lacan disait, le réel c’est quand on se cogne.

C’est après avoir lu le discours d’ouverture par le président Macron du Forum des Mondes méditerranéens, tenu tout récemment, que je me suis cogné.

La France « en plus grand » d’Emmanuel Macron

Les paroles étaient pourtant évocatrices du traditionnel rêve de fraternité entre tous les Méditerranéens. Et la France, dans ce monde idéal, s’affirmait une fois de plus comme une patrie maternelle et bienveillante :

« Je sais tout ce que mon pays doit à ces enfants venus du Levant, du Maghreb, de l’Europe du sud. Je sais aussi qu’ils ont énormément à faire pour la France (…) je le dis parce que (…)  tant et tant d’entre nous, parce qu’ils ont des origines, parfois des prénoms même dit-on, cette richesse plurielle, mais qui sont résolument totalement Français, aimant la France, en aimant les valeurs, en aimant sa laïcité, son histoire, ses projets, la défendant avec force, devraient oublier la richesse de leur famille, de leur culture, parfois des liens qui existent de l’autre côté (…) J’attends de nos compatriotes qu’ils soient totalement Français et Européens, qu’ils respectent tous les règles de la République, qu’ils aiment leur pays, oui, mais je veux dire à tous les enfants de la République, quelle que soit leur histoire, que quand ils viennent de ces autres rives, ils ont des choses formidables à apporter à la France et à la République, et que c’est une chance. Celle de faire la France en plus grand, de porter nos valeurs, nos ambitions et que nous devons les aider à le faire. Nos diasporas, nos binationaux sont une chance formidable pour la France et nous devons les aider à réussir, y compris de l’autre côté de la Méditerranée. »

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Je me disais, après tout c’est formidable tous ces Français issus de l’immigration qui défendent la France et ses valeurs avec force. Et puis, si Macron a raison, tous ces néo-Français vont nous permettre de « faire la France en plus grand », je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais ça sonne drôlement bien.

Et bing ! Je me cogne sur un papier terrible du Figaro qui parle de l’insécurité grandissante à Nantes. Et sur des propos tenus par l’adjoint au maire, socialiste, chargé de la sécurité, Pascal Bolo, qui donne une vision un peu moins idyllique de l’apport des migrations à notre cher pays – ce que j’appelle « le réel » : 

« Cette nouvelle délinquance est le fruit d’une cascade de dysfonctionnements mondiaux qui amènent sur nos villes des gens qui, désespérés de pouvoir vivre chez eux ou alors qui fuient des guerres, viennent chez nous. On se retrouve avec des individus qui ont des parcours de violence importants, qui n’ont pas de moyen de subsistance, qui ne sont pas régularisables et qui ne sont pas expulsables car mineurs ou incertains quant à leur nationalité. Notons encore que bien souvent leur pays d’origine n’est pas pressé de les retrouver. Et à cet égard la crise n’a pas arrangé les choses. Cela étant dit, on se retrouve, nous, au bout de la chaîne, confrontés à des gens qui sont enrôlés pas des vrais trafiquants en échange du gîte et du couvert. Et qui se livrent, pour certains, à des agressions plus violentes. Une violence qui pourrit la vie des gens et qui représente un degré d’insécurité très important, notamment pour les jeunes noctambules ».

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Loin du discours lyrique d’un président qui, comme tous ses prédécesseurs, possède l’art des belles paroles creuses, Monsieur Bolo me parlait du réel, c’est-à-dire de ce qui échappe à tout discours, et qui fait mal.

À Nantes, une population indésirable

Mais en suivant le fil Bolo je me suis piqué à une nouvelle aiguille douloureuse. Cet adjoint  à la sécurité, apparemment très consciencieux, a passé sa soirée du 31 décembre dans un des quartiers très chaud de Nantes. Il s’est alors fendu d’un tweet : « Passage à la croisée des trams à Commerce. Les indésirables sont là. Mais aussi les équipes de @reseau_tan et les patrouilles de la Police municipale mobilisées jusqu’à 2h et 4h cette nuit. Échanges avec tous ces professionnels passionnés par leur mission. Merci à toutes et tous. »

Cette vision réconfortante de la lutte contre la délinquance m’ayant quelque peu rasséréné, je retombai illico sur le réel, c’est-à-dire l’incompréhensible, un communiqué de deux autres adjoints au maire de Nantes, du groupe « écologiste et citoyen »,  Julie Laernoes et Christophe Jouin : 

« Le 31 décembre dernier, l’adjoint socialiste à la sécurité, utilisait le terme « indésirables » pour qualifier des individus présents sur l’espace public. Nous nous désolidarisons de ces propos et condamnons ce glissement sémantique vers des termes qui, employés à l’encontre de personnes, sont contraires à l’histoire et aux valeurs de notre famille politique et ne peuvent pas faire partie du vocabulaire de la gauche. Nous avons vocation à faire société avec toutes les personnes présentes sur notre territoire, et nous devons pour cela construire une ville ouverte et protectrice de toutes et tous, conformément aux valeurs sociales et écologistes qui animent notre engagement. »

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Pour ces gens-là, qualifier d’« indésirables » des voyous violents qui pourrissent la vie des Nantais, c’est déjà une atteinte insupportable aux « personnes ». Pour ces belles âmes, il faut « faire société » avec les voyous, voire les protéger puisqu’il faut protéger toutes et tous. Qu’il puisse exister une pensée politique permettant d’élaborer de tels discours, il n’y a ni mots, ni concepts, rien qui permette de le concevoir. C’est aussi à ranger du côté du réel lacanien, c’est-à-dire ce qui est strictement impensable, de l’ordre du délire.

Comment les articles 3 et 8 de la Convention de la CEDH ont été dévoyés

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Une tribune d’Alain Destexhe, ex-Secrétaire-général de Médecins Sans Frontières, Ex-Président de l’International Crisis Group, Sénateur honoraire belge


La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a un pouvoir exorbitant qui s’applique, sans aucun recours possible, à 800 millions de citoyens européens et qui empêche la France de choisir sa politique migratoire. Nommés dans des conditions opaques, inconnus du public, ces juges de Strasbourg sont devenus un pouvoir législatif qui prive les parlements nationaux de leurs prérogatives. Les conséquences d’un arrêt de la CEDH condamnant la Serbie ou l’Albanie s’appliquent directement en droit français, sans que le Parlement, le gouvernement ou les juridictions françaises ne disposent de la possibilité de le contester.

Signé en 1950 — le souverainiste Churchill en était un ardent partisan — entré en vigueur en 1953, mais seulement ratifié par la France en 1974, le texte de la Convention n’a pas pris une ride et reste une référence non contestée pour la protection des droits de l’homme. Cependant, au fil des ans, la jurisprudence s’est éloignée du texte comme de l’esprit de la Convention et de l’intention de ses initiateurs. Dans le contexte de la guerre froide, il s’agissait, face à l’Union soviétique et ses satellites, d’affirmer la primauté des droits de l’homme au sein d’un « Conseil de l’Europe » des démocraties.

Peu de transparence

Aujourd’hui, les 47 juges, un par État, sont nommés par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) qui n’a pas de légitimité démocratique car cooptée par les parlements nationaux selon des règles qui leur sont propres. Les ONG proches de l’Open Society Fondations de George Soros y sont très actives. On s’attendrait à ce que ces juges émanent des plus hautes juridictions de leur pays. Il n’en est rien. À l’issue d’un processus peu transparent – point d’auditions publiques comme au Sénat américain pour les candidats à la Cour suprême – une bonne partie des juges nommés ne sont pas des magistrats professionnels, mais des professeurs ou des fonctionnaires spécialisés dans les « droits humains » ou encore des activistes des ONG. Selon le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), au moins 22 juges, sur les 100 ayant siégé depuis 2009, sont d’anciens collaborateurs ou dirigeants de sept ONG actives auprès de la Cour, la plupart financées par le réseau Soros. Une fois nommés, 18 de ces 22 juges ont siégé dans des affaires introduites ou soutenues par l’organisation dont ils étaient auparavant les collaborateurs ! Le ECLJ a recensé 88 cas problématiques de conflit d’intérêts au cours des 10 dernières années. Dans 12 affaires seulement, des juges se sont abstenus de siéger en raison de leur lien avec une ONG impliquée.

Malgré l’influence extraordinaire de la CEDH, le monde politique se montre étrangement indifférent à son pouvoir qui empiète chaque année un peu plus sur le sien

Les décisions de la CEDH, qui peut être saisie par tout citoyen européen, sont sans appel possible et s’imposent aux 47 pays membres du Conseil de l’Europe. Elles édictent de nouvelles normes juridiques que les États doivent appliquer.  Progressivement, des obligations « négatives » – ne pas torturer, ne pas réduire en esclavage, ne pas ouvrir la correspondance privée – sont devenues des mesures « positives » : l’État est sommé de légiférer, de promouvoir et d’anticiper ce qui pourrait se passer. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’interprétation des articles 3 et 8. 

L’article 3 relatif à la torture

L’article 3 « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants » est constamment invoqué pour s’opposer aux expulsions de clandestins, les rendant quasiment impossibles.  Au fil du temps, les juges ont interprété cet article de façon de plus en plus extensive, en considérant le risque potentiel d’être soumis à de mauvais traitements et pas seulement le fait d’y être soumis. La France devient directement responsable des violations qui pourraient avoir lieu dans un autre État si le migrant était renvoyé. Des centaines de jugements ont établi une jurisprudence solide qui n’implique même plus de débat de la Cour lorsqu’une nouvelle affaire se présente mais un jugement quasi automatique. L’article 3 ne souffre aucune dérogation… même s’il existe un danger public menaçant la vie de la nation comme le terrorisme. Et les motifs de non-renvoi vers un État tiers sont de plus en plus larges : absence d’un système de soins de santé adéquat dans le pays de retour pour un malade (même pour un multirécidiviste condamné), présence de la famille sur le territoire européen, enfermement même bref d’un mineur ou d’une mère avec son enfant. Le 22 juillet 2021, la CEDH a condamné la France pour avoir contraint une mère et sa fille de quatre mois à rester pendant 11 jours dans un centre de rétention du Loir-et-Cher en 2018 afin de pouvoir les expulser sur la base du règlement Dublin vers … l’Italie !

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En 2012, Hirsi Jamaa contre Italie, un arrêt majeur qui n’a pourtant pas fait la une des médias, a défini une fois pour toute la politique migratoire de l’Union européenne. Avec la complicité d’ONG, onze ressortissants somaliens et treize érythréens ont saisi la Cour. Leur embarcation destinée à rejoindre les côtes italiennes au départ de la Libye avait été refoulée par les garde-côtes italiens vers Tripoli en vertu d’un accord bilatéral conclu en 2009. La condamnation de l’Italie par la CEDH a rendu caducs tous les accords de réadmission conclus avec des États tiers. Elle empêche la France de renvoyer les migrants hors de l’Union européenne. Ni le président, ni le parlement français n’ont eu leur mot à dire. Sans débat, la CEDH a imposé sa politique migratoire à 47 pays représentant 800 millions d’Européens.

L’interprétation de l’article 3 est toujours plus large. La France ne peut plus extrader vers les États-Unis, une démocratie, un terroriste qui y risquerait la prison à vie. En 1989, L’arrêt Soering contre Royaume-Uni a condamné le Royaume-Uni pour avoir extradé un individu vers les États-Unis, où il risquait la peine de mort. En 1993, la CEDH a franchi une nouvelle étape : l’Arrêt Trabelsi a condamné la Belgique pour avoir extradé un suspect de terrorisme, Nizar Trabelsi, parce qu’il y risquait la prison à vie, considérée comme un traitement inhumain. Nul doute qu’à une prochaine occasion, la Cour restreindra encore les possibilités d’extradition.

L’article 8 fait exploser les demandes de regroupement familial

L’article 8 qui énonce que « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance » est devenu, par la magie de la jurisprudence, un droit au regroupement familial dans le pays d’accueil. On ne trouve pourtant aucune référence à ce concept dans les documents préparatoires de la Convention. La France n’a plus que de faibles marges de manœuvre (qu’elle n’utilise d’ailleurs pas assez) pour s’opposer au regroupement familial.

Le champ de l’action législative de la CEDH ne cesse de s’étendre. La France a été condamnée en 2014 car elle interdisait les syndicats dans l’armée (article 11 – liberté d’association).  En conséquence, les militaires peuvent désormais adhérer à des « associations professionnelles de nature syndicale ». Suite à une condamnation en vertu de l’article 8, la loi française a dû reconnaître la filiation légalement établie à l’étranger entre enfants nés d’une GPA et le couple y ayant eu recours.

D’un point de vue juridique, le plus sûr moyen consisterait à réviser par référendum l’article 55 de la Constitution qui garantit la primauté des traités sur les lois nationales

Malgré l’influence extraordinaire de la CEDH, le monde politique se montre étrangement indifférent à son pouvoir qui empiète chaque année un peu plus sur le sien. David Cameron prétendait sortir la Grande Bretagne de la CEDH, mais le Brexit a évacué la question. En 2013, l’UMP proposait de « poser des réserves d’interprétation sur l’article 8 de la CEDH ». Lors de la campagne de 2017, François Fillon voulait dénoncer la Convention et y adhérer à nouveau avec des réserves. Dans le cadre de l’élection présidentielle de 2022, Éric Zemmour est le seul à aborder le sujet.

Tu rentres ou tu sors?

Quelles sont les options possibles ? La France pourrait décider de ne pas appliquer les décisions de la CEDH. Dans ce cas, le gouvernement risque malgré tout une condamnation par un juge français saisi par un particulier pour non-application de la décision de la CEDH. Si la France décidait de se retirer de la Convention (une disposition prévue par l’article 58), elle y resterait liée via la Charte des droits fondamentaux de l’UE (article 52 §3) et par la prochaine adhésion directe de l’UE à la Convention. La France pourrait également se retirer de la CEDH et y adhérer à nouveau avec des réserves sur les articles 3 et 8, mais le problème de l’adhésion via l’Union européenne resterait posé. D’un point de vue juridique, le plus sûr moyen consisterait à réviser par référendum l’article 55 de la Constitution qui garantit la primauté des traités sur les lois nationales. 

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Une dénonciation par la France de la Convention aurait un impact considérable et serait probablement suivie par d’autres pays. Comme le rappelle Éric Zemmour, les juges de Strasbourg n’ont aucun moyen de faire appliquer leurs décisions si les États s’y opposent, comme c’est souvent le cas par exemple de la Russie. 

La France n’a rien eu à dire sur l’évolution rapide de la jurisprudence depuis la ratification de 1974. La CEDH est l’illustration caricaturale et extrême du gouvernement de juges européens qui se substituent au législateur français ou européen et qui, sans légitimité et sans débat public, imposent leur idéologie. Ce sujet mérite un vrai débat dans le cadre de la campagne présidentielle.

Bonjour, tristesse!

L’éditorial d’Elisabeth Lévy


« Il vaut mieux faire envie que pitié », disaient souvent mes grands-mères. Il s’agissait alors de justifier leur embonpoint et de me consoler du mien. À vrai dire, elles avaient déjà un train de retard : ce qui faisait fantasmer alors les ados, ce n’étaient pas les formes généreuses à la Rubens ou la poitrine grasse de Nana dépeinte avec gourmandise par Zola, mais les hanches étroites et la silhouette garçonne de Jane Birkin. À part ça, mes grand-mères faisaient de la sociologie comme Monsieur Jourdain de la prose. Sans le savoir, elles résumaient d’une formule l’esprit d’un temps où bonheur et réussite étaient admirables, désirables et surtout enviables. Les célébrités étaient toutes supposées avoir une vie sur papier glacé – amour, gloire et beauté, sans oublier le bien chargé de compenser à l’âge mûr la perte de ces dons du ciel.

La journaliste Elisabeth Lévy © Pierre Olivier

Bien sûr, comme nous sommes de drôles d’animaux, le public se repaissait aussi des infortunes de ces enfoirés à qui tout réussissait. Je me rappelle le jour où un journal people a publié la photo de je ne sais plus quelle mannequin en train de s’enfiler une ligne de coke dans les toilettes d’une boîte de nuit (comme si on pouvait être aussi prodigieusement mince naturellement) : cela a non seulement mis un coup d’arrêt à sa carrière, mais aussi fait scandale dans le Landerneau médiatique. Fallait-il montrer l’envers du décor ? Il faut croire que oui. Comme dit l’autre, il ne me suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient point. Et puis savoir qu’on peut souffrir atrocement dans une maison de trente pièces avec piscine, tennis et majordome, ça console de rentrer dans son douze mètres carrés après avoir fait ses courses chez Lidl. Aussi, la marque de l’amour ou de l’amitié authentiques n’est-elle pas de se lamenter des malheurs de l’autre, ce qui est à la portée de n’importe qui, mais de se réjouir de ses succès.

Le bonheur se vend moins bien

Certes, la compétition du bonheur n’a pas disparu – les psychologies collectives ne connaissent pas les virages brutaux. Politiques et vedettes en tout genre continuent donc à exhiber leur couple idéal, leurs enfants parfaits, leurs chiens si affectueux et leurs datchas tout droit sorties des magazines de déco.

Reste que le bonheur se vend moins bien. Il semble même que le malheur soit à la mode. Ce qui, à l’ère de la victime-reine, est finalement assez logique. Je souffre donc je suis. C’est déjà un phénomène étudié par les sociologues, apprend-on dans Le Figaro Madame. Pour l’instant, on l’observe essentiellement dans le monde virtuel, mais il se manifeste dans la « vraie vie » à supposer que la distinction ait encore un sens. Ainsi est-il très tendance de se déclarer « Asperger » (l’autisme des génies) ou « bipolaire ». On citera aussi ces drôles de zigs qui ne supportent pas d’être valides et qui trouvent parfois des « médecins » pour les amputer d’un membre sain. Il est vrai qu’on admet encore qu’il s’agit d’une maladie, appelée l’apotemnophilie. 

Sur les réseaux sociaux, en revanche, ce sont des people apparemment sains d’esprit qui pleurnichent abondamment sur l’épaule virtuelle de leurs followers. Le journal cite une certaine Bella Hadid, mannequin de son état, qui publie des photos d’elle en larmes et évoque sa déprime. Une autre ex-top, répondant au doux nom de Paulina Porizkova, raconte sans filtre qu’elle est trompée ou quittée, je n’ai pas bien compris. Elle s’est d’ailleurs auto-surnommée « La Dame qui pleure d’Instagram ». Il paraît que ces plaintes savamment mises en scène rapportent bien plus de likes, d’abonnés et éventuellement de compensations sonnantes et trébuchantes, que les photos de bonheur triomphant. Généralement, l’exhibition est assortie de justifications philanthropiques, genre je veux aider tous ceux qui ressentent la même chose que moi. Tu parles. En réalité, il s’agit surtout d’attirer l’attention sur soi pour se faire consoler – par des inconnus, ce qui ne laisse pas d’être étrange. Autrement dit, cette faiblesse affichée, que les Américains ont finement baptisée « vulnerability porn », traduit surtout la régression infantile de l’espèce.

Si l’auteur de l’article se montre assez critique sur cette nouvelle mode, c’est parce que, selon elle, un like ne remplace pas un vrai câlin. Pour ma part, cette façon de se montrer tel qu’on est à tous ses contemporains me semble surtout relever de l’impudeur narcissique. Faire bonne figure est une politesse que l’on doit à ses contemporains, qui n’ont rien demandé – en tout cas ceux avec qui on n’a pas de relations intimes. Décidément, je ne dois pas être de ce temps où il vaut mieux faire pitié qu’envie. Que mes grands-mères reposent en paix. 


[1] Caroline Hamelle, “Se montrer en train de pleurer fonctionne mieux que se montrer heureux” : la nouvelle stratégie des réseaux sociaux, 23 janvier 2022.

Robert Ménard: « Pour gagner, la droite doit s’allier »

La droite est, au mieux, abonnée à la facilité lorsquelle s’oppose à Macron, au pire la caricature d’elle-même lorsqu’elle se radicalise. Zemmour, Le Pen et Pécresse partagent cependant des points communs – ordre, sécurité, immigration – qu’il faut mettre en avant pour réaliser l’union de la victoire.


Le Covid a fait tomber le mur du mensonge. Oui, cette pandémie a changé beaucoup de choses. Pour moi, en tout cas. Avant ce long drame, avant ces millions de morts, ces vies gâchées par les séquelles de la maladie, ces QR codes inquiétants, ces gamins masqués, les démagogues vivaient encore plus ou moins cachés. La droite en abritait un certain nombre. La droite dite nationale surtout. Au moment où tout le monde se couvrait le visage, parmi elle, certains ont montré le leur en pleine lumière. Cela m’a amené à de nombreuses réflexions, à de profondes remises en cause.

J’avais déjà remarqué que la quasi-totalité des leaders de la droite demeuraient, au-delà de la prudence – et de la décence –, très silencieux à chaque temps fort de la crise. À chaque décision choc prise par Emmanuel Macron, que ce soit le confinement ou la vaccination massive, elle semblait attendre de voir où le vent de l’opinion allait tourner. Malgré l’impact de ces décisions sur les Français, elle tardait souvent à se prononcer, à tweeter, elle détournait discrètement le regard. Pour ne pas froisser son électorat. Pour ne pas risquer de perdre des plumes dans le futur combat de volatiles. C’était impressionnant. J’étais impressionné.

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Je me sentais seul, franc-tireur. Parce que, de mon côté, dans ma ville, je me battais au jour le jour – comme beaucoup d’élus locaux – pour trouver des masques quand ils étaient introuvables, puis pour créer et installer en urgence des centres de dépistage d’abord, de vaccination ensuite. Je n’hésitais pas. Je faisais confiance aux scientifiques. L’intérêt des gens, leur santé, était mon seul souci. Que faire d’autre ?

Marine Le Pen: Un pragmatisme nouveau, une modération assumée…

J’ai découvert alors un vrai manque de bienveillance chez ce qu’on appelle les « conservateurs » ou les « réacs ». Un monopole de l’absence de cœur, pour paraphraser un ancien président. Tant pis si le mot « bienveillance » est galvaudé, tant pis s’il est repris par le gouvernement. C’est sans doute ce qui manque beaucoup dans notre camp. J’avais la naïveté de croire que les comportements avaient évolué, je faisais une erreur.

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Au fil des mois, mes prises de position ont troublé, voire révolté une partie de ceux qui me soutiennent. Les insultes, les menaces aussi parfois pleuvaient sur les réseaux asociaux. Pourtant, je suis resté le même. Pour l’ordre, contre l’immigration folle et incontrôlée, mais humaniste. Je ne peux pas, je ne veux pas renier ce que j’ai fait pendant vingt-cinq ans à la tête de Reporters sans frontières !

Alors oui, quand Emmanuel Macron applique ce que j’estime être bon, je le dis. Même si je n’oublie pas ses incohérences, ses errements, ses mensonges répétés, son paternalisme culpabilisant, y compris à l’égard des élus. Le respect de l’adversaire politique, la nuance, le goût du compromis, je les ai appris dans mon métier de maire. Face aux vrais problèmes du quotidien. Loin des terres stériles de la théorie. L’idéologie, c’est ce qui pense à notre place, disait Jean-François Revel.

Je ne suis membre d’aucun parti politique : je n’en peux définitivement plus de cette opposition bête et méchante, mécanique, robotique, de cette abrutissante « discipline de parti ». Elle ne fait pas avancer la France, elle l’a plutôt fait reculer. La droite est trop souvent réduite à cela. Dans l’aigreur, à ne parler que de déclin. La gauche est pire, prisonnière de ses concepts éculés, de sa démagogie infantile.

La crise sanitaire a également révélé que certains n’hésitent pas, pour de basses raisons électorales, à diffuser le poison du complot. En mentant, en niant parfois l’existence même du virus. Une partie de la droite s’en est malheureusement fait l’écho. Je pense à Nicolas Dupont-Aignan ou à Florian Philippot, plongés dans le complotisme le plus fou. N’éprouvant aucune honte à qualifier la France de Macron de « dictature », alors qu’ils sont en pâmoison devant le sinistre Poutine.

Aussi, j’en arrive à ce constat : la droite – honorable quand elle défend les valeurs, l’ordre, la sécurité – est atteinte d’un cancer en phase avancée. Une partie d’elle-même se radicalise, s’arc-boute sur un passé fantasmé, la défense d’un Occident chrétien idéalisé, un irrationalisme qui vire au complotisme : le même phénomène venu des marges a tué électoralement Trump et bientôt Bolsonaro.

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Cette droite devient alors une caricature d’elle-même, enfermée dans un monde peuplé d’écoliers en blouses grises, d’hommes forts en treillis, de femmes aux fourneaux et de coups de trique. Elle ne propose pas d’avenir. Elle n’a plus d’élan, engoncée dans ses vieux mots, ses vieux réflexes, ses vieilles rancunes. Devant ce théâtre de marionnettes, le chef de l’État peut s’amuser, agitant sa muleta, que ce soit le drapeau européen sous l’Arc de triomphe ou l’« emmerdement » des non-vaccinés. Chaque fois, la droite a foncé tête baissée sur le morceau de tissu rouge ! Incapable de comprendre les aspirations réelles des gens, massivement d’accord avec le président sur le vaccin ou, au pire, indifférents au drapeau européen !

Arc de Triomphe, Paris, le 1er janvier 2022 © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage : 01054969_000001

Mettons les choses au point : ce qui me rapproche, quoiqu’avec des nuances, de Marine Le Pen, d’Éric Zemmour et de Valérie Pécresse, c’est la volonté de rétablir l’ordre et la sécurité dans ce pays. La volonté de freiner durablement cette immigration extra-européenne qui n’en finit plus et qui rend impossible toute espèce de début d’intégration. Pour le reste, je suis dubitatif.

Dieu merci, rien n’est figé. J’ai pu constater que Marine changeait. Pas assez ? Sûrement. Mais déjà beaucoup. Elle a appris de ses défaites. Elle écoute. Elle est chaleureuse avec le peuple d’en bas. Elle ne rêve pas de vacances à Ibiza ou à Saint-Martin. Elle n’est pas son père. Ses blessures, ses déceptions lui ont donné une envergure qu’elle n’avait pas il y a cinq ans. Elle a vécu. Elle est plus raisonnable, plus réaliste sur l’immigration, la place des Français musulmans, l’Europe, l’euro. Elle vient d’abandonner l’absurde interdiction de la double nationalité inscrite dans son programme. Un pragmatisme nouveau, une modération assumée.

D’autres analyses, d’autres choix sont possibles. Je les respecte. Reste une certitude. Ou plutôt deux. Si la droite veut avancer dans le xxie siècle, il lui faut se débarrasser de ses toiles d’araignée. Les pédants parleront d’aggiornamento. Et surtout, elle doit sortir du piège mitterrandien dans lequel Jacques Chirac a foncé tête baissée : la droite doit s’allier si elle veut gagner. Aucun de ses candidats ne gagnera tout seul. C’est une évidence, une règle d’airain, le bon sens même. La victoire future et l’alternance sont à ce prix.

« Populiste ! » — l’injure à laquelle le capitaine Haddock n’avait pas pensé

Gérald Darmanin a perdu ses nerfs face à la journaliste Apolline de Malherbe. « Populiste ! » lui a-t-il lancé. Il est bien curieux qu’un mot qui s’ancre dans le peuple soit devenu une injure.


Ça chauffait donc sur BFM TV, ce mardi matin. Apolline de Malherbe demandait à Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur en charge de la sécurité, de commenter les (très) mauvais chiffres de l’insécurité en France, en hausse dans tous les domaines sauf dans les violences sans armes et les cambriolages, paraît-il. Et de conclure par cette interrogation somme toute anodine : « Est-ce que vous ne vous êtes pas réveillé un peu tard sur ces questions de sécurité ? »

Le ministre a piqué sa crise. Il a feint de croire qu’il était sur CNews (quel humour !), puis a qualifié l’interrogation de la journaliste d’« un peu populiste » — et il a repris le mot quelques instants plus tard. Une façon un peu inélégante de gifler son interlocutrice.

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Permettez au professeur de Lettres que je suis de résumer l’histoire de cette notion. À l’origine (début du XXe siècle), le mot désigne une tendance politique et a servi d’abord à qualifier les mouvements insurrectionnels dans la Russie tsariste des années 1870, où l’on faisait appel au peuple contre le pouvoir. Le mot arrive en France, où il ne correspond à aucun mouvement politique de l’époque — nous sommes déjà enrégimentés par les partis. Il est donc rapatrié dans le domaine littéraire, pour qualifier — après 1918 — une école romanesque (puis cinématographique) qui représente la vie du peuple, en réaction contre une littérature bourgeoise qui se passait strictement dans le milieu confiné de « la haute », comme on disait alors. Un titre ? Hôtel du Nord, d’Eugène Dabit — qui sera adapté avec le succès que l’on sait par Marcel Carné et donnera l’occasion à Arletty de lancer à Jouvet l’une de ces répliques qui l’ont immortalisée (« Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »). Il y a même un « prix du roman populiste », décerné justement pour la première fois en 1931 à Dabit, et qui couronna par la suite Troyat, Sartre (qui ne se sentit nullement offensé) ou, plus récemment, Daniel Picouly ou Laurent Gaudé. 

C’est via la critique marxiste que le sens du terme s’infléchit. Est qualifié de « populiste » tout mouvement qui s’adresse au peuple sans passer par les organisations. Les communistes y voient l’apologie des petits paysans (beurk !), des petits commerçants (re-beurk !), réfutant la lutte des classes. Le poujadisme des années 1950 est ainsi qualifié de populiste par le PCF. C’est l’époque où Jean-Marie Le Pen est élu sur les listes de Pierre Poujade.

À l’origine, le mot est un dérivé savant du latin populus, le peuple. Il est significatif que notre société oligarchique, où quelques privilégiés en auto-reproduction ont confisqué le pouvoir, ait décidé qu’il s’agissait d’une injure. Le succès du Non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne a été si bien ressenti comme « populiste » que le Congrès s’est dépêché de se réunir pour voter l’application d’un principe que le peuple venait de rejeter. C’est le péché mortel qui a scellé tout à la fois la mainmise d’institutions supra-nationales sur la politique française, et la suspicion dans laquelle le peuple tient désormais toute la classe politique. Les politologues s’interrogent aujourd’hui gravement sur les sources de l’abstention, toujours plus massive. Il ne faut pas chercher bien loin, elle est née le jour où quelques centaines de politiciens sont passés par-dessus la volonté du peuple.

Ces mêmes politiciens ont recueilli le mot « populisme » des mains douteuses des communistes et le lancent désormais à la face des rares journalistes qui font encore leur travail.

On pourrait faire une lecture rétrograde du « populisme », qui existait bien avant que le mot ne débarque dans le vocabulaire. « Populiste » sans doute, Mirabeau qui lance à l’envoyé de Louis XVI, après le Serment du Jeu de Paume : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. » « Populiste », Victor Hugo avec les Misérables. « Populiste » enfin Edouard Daladier lorsqu’il évoque, en 1934, les « deux cents familles » qui régentent la France — et qui ne sont guère plus nombreuses aujourd’hui. « Ce sont deux cents familles, s’écrie alors le futur Président du Conseil, qui, par l’intermédiaire des conseils d’administration, par l’autorité grandissante de la banque qui émettait les actions et apportait le crédit, sont devenues les maîtresses indiscutables, non seulement de l’économie française mais de la politique française elle-même. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’empire des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent leurs mandataires dans les cabinets politiques. Elles agissent sur l’opinion publique car elles contrôlent la presse. »

« Complotisme ! » s’écrient alors les émissaires stipendiés de l’oligarchie qui se partage le pouvoir sous des étiquettes interchangeables — droite ou gauche par exemple, blanc bonnet, bonnet blanc.

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Que Gérald Darmanin use du terme est significatif de l’arrogance de la caste. La montée de l’insécurité est indéniable, et les chiffres effarants que citait Apolline de Malherbe proviennent du ministère même. L’accusation de « populisme » est typique du déni dans lequel s’enfonce la classe politique, persuadée que tant qu’elle maîtrise les médias et les spectacles, et qu’elle agitera le spectre d’une épidémie dont on comprend enfin qu’elle fut bénigne, elle continuera à faire des affaires. Le carnaval de l’élection présidentielle n’est qu’un leurre, un spectacle supplémentaire pour amuser le… peuple. Le mouvement des gilets jaunes fut un coup de semonce, mais les dirigeants de la multinationale France ne l’ont pas entendu. Eh bien gageons que la prochaine fois que l’on parlera de violence dans les médias, ce ne sera plus seulement pour évoquer les attaques à main armée, les viols et les assauts contre les forces de l’ordre, mais pour décrire un nouveau 1789 à la française — un grand moment populiste.


Élisabeth Lévy : « Darmanin accusé de sexisme ? On n’a plus le droit de se moquer d’une fille ? »

Retrouvez la chronique d’Elisabeth Lévy, directrice de la rédaction de Causeur, chaque matin à 8h10 sur Sud Radio

Les nouveaux Fouquier-Tinville

Quelles que soient les suites judiciaires de l’affaire Balkany, il faut revenir au point de départ: l’acharnement de certains juges dont l’obsession est de mettre en prison les anciens collaborateurs de Nicolas Sarkozy à l’Élysée et, si possible, l’ancien président lui-même et ses proches. Pour exemple, le président de chambre au tribunal judiciaire de Paris qui a déjà épinglé à son tableau de chasse Patrick Balkany justement, ainsi que Claude Guéant et qui ne compte pas s’arrêter là.


Il s’appelle Benjamin Blanchet. Président de chambre au tribunal judiciaire de Paris, il a déjà épinglé à son tableau de chasse Patrick Balkany et Claude Guéant et ne compte pas s’arrêter là. En septembre 2020, il avait bénéficié d’une « tribune » dans Le Monde qui l’avait présenté ainsi : « Afin de redonner crédit et force à la justice française, Benjamin Blanchet appelle à une réforme donnant le pouvoir de proposition de nomination des magistrats du siège et du parquet au Conseil supérieur de la magistrature. » Dans sa tribune, il avait effectivement confirmé : « Le chemin sera encore long tant les assauts sont multiples et pernicieux. C’est en effet comme s’il fallait absolument persuader nos concitoyens que la justice de leur pays ne connaît, s’agissant du traitement des affaires sensibles, que le favoritisme, la soumission, le corporatisme et la politisation. » Le président Blanchet préfère clairement que tous les magistrats, qu’ils soient juges du siège ou procureurs, soient totalement indépendants et qu’ils se gèrent eux-mêmes. 

Quelques jours plus tard, il avait encore pris parti en ce sens alors qu’il participait à la fameuse manifestation du Syndicat de la magistrature, sur le thème « Assis, debout, mais pas couchés », contre le nouveau garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti. Ce « Syndicat », devenu célèbre lors de l’affaire pour le moins honteuse du « mur des cons », est connu pour être très à gauche. Notre nouveau Fouquier-Tinville avait été interviewé lors de cette manifestation par le journal Libération, lui aussi très à gauche : « Les procureurs de la République, avait-il déclaré, se lèvent pour requérir, les magistrats du siège sont assis lorsqu’ils écoutent les parties, lorsqu’ils jugent. Les uns et les autres ne veulent pas se coucher devant le pouvoir exécutif, parce qu’ils sont indépendants et entendent bien le rester », reposant ainsi à nouveau le problème de l’indépendance des procureurs, lesquels, en France, ne sont pas des magistrats comme les autres. Ils sont fonctionnaires et dépendent du ministère de la Justice, c’est-à-dire du pouvoir en place. 

Une très grande rigueur contre les personnalités politiques

Est-ce la raison pour laquelle, voulant contrebalancer des réquisitions qu’il estime parfois trop mièvres de la part de certains procureurs, ou simplement par conviction personnelle, Benjamin Blanchet applique la plus grande rigueur dans ses décisions ou jugements contre des personnalités politiques, spécialement lorsqu’il s’agit d’anciens collaborateurs de Nicolas Sarkozy ou de l’ancien président lui-même ? Ainsi, en octobre dernier, dans l’affaire des sondages de l’Élysée, outrepassant clairement le cadre judiciaire, il n’avait pas hésité à déclarer avec emphase : « Le Tribunal ordonne que ce témoin [Nicolas Sarkozy] soit amené devant lui par la force publique », exactement comme le faisait l’« accusateur public » Fouquier-Tinville pendant la Révolution. Les procureurs du parquet ayant considéré que cette convocation par la contrainte serait contraire « au bon sens et à la sagesse » [1], Benjamin Blanchet était passé outre, estimant, selon la vieille formule usée, que la présence de Nicolas Sarkozy était « nécessaire à la manifestation de la vérité ». 

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Protégé par son immunité présidentielle [2] et voulant éviter que la maréchaussée ne débarque brutalement chez lui avec ses gros sabots, comme le souhaitait notre ardent défenseur du Syndicat de la magistrature, Nicolas Sarkozy s’est présenté de lui-même devant la 32e chambre correctionnelle et, d’entrée de jeu, a contesté les raisons de sa présence. S’adressant au président du tribunal, il lui a déclaré : « J’ai appris par la presse que vous aviez lancé un mandat d’amener pour me contraindre par la force publique à venir témoigner. De mon point de vue, cette décision n’est pas constitutionnelle et surtout, elle est totalement disproportionnée. » Et d’ajouter : « C’est un principe essentiel des démocraties qui s’appelle la séparation des pouvoirs et, comme président de la République, je n’ai pas à rendre compte de l’organisation de mon cabinet ou de la façon dont j’ai exercé mon mandat devant un tribunal. » 

Une folle addition de plus de 3 millions d’euros!

Le président Blanchet, si partisan soit-il d’un gouvernement des juges, a dû se contenter de ce rapide cours de droit constitutionnel, ce qui l’a peut-être encore plus poussé à avoir la main lourde dans ce dossier des sondages de l’Élysée où plusieurs collaborateurs du président étaient accusés d’avoir organisé à leur profit personnel de nombreux sondages d’opinion. Qu’on en juge : soupçonnés de « favoritisme » et de « détournement de fonds publics », Patrick Buisson, alors proche conseiller du chef de l’État, a été condamné à titre personnel à 2 ans de prison avec sursis et 150 000 euros d’amende, ses deux sociétés étant condamnées à une amende supplémentaire de 550 000 euros et au remboursement de 1,2 million d’euros. Pierre Giacometti a été condamné à 6 mois avec sursis et 70 000 euros d’amende et sa société à 300 000 euros d’amende tandis qu’Ipsos se prenait une condamnation à 1 million d’euros. Au total, une folle addition de plus de 3 millions d’euros si l’on additionne les amendes et les remboursements [3]

Restait Claude Guéant. Condamné, pour sa part, à 8 mois de prison ferme avec mandat de dépôt, il a le tort sans doute d’avoir été un homme de confiance très proche de Nicolas Sarkozy et à ce titre il est l’objet d’une étonnante vindicte de la part des justiciers “rouges”. Ancien préfet, ancien secrétaire général de l’Élysée pendant quatre ans, ancien ministre de l’Intérieur, il avait déjà été condamné en janvier 2019 dans l’affaire dite « des primes de cabinet » du ministère de l’Intérieur à 1 an de prison ferme plus 1 an avec sursis, ainsi qu’à une amende de 75 000 euros et au remboursement de 105 000 euros. Comme il avait été poursuivi par la justice dans l’affaire probablement fictive – 10 ans de procédures et toujours rien de tangible – du financement libyen de la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy et que les juges d’instruction avaient confisqué ses biens immobiliers personnels en 2017, il se trouvait dans l’impossibilité matérielle de régler ses dettes judiciaires aux dates prévues.

Cette affaire des écoutes qui avait choqué toute l’Europe…

La suite de l’histoire est tellement croquignolesque qu’on ne peut que se poser des questions sur la sérénité et le sérieux qui peuvent régner dans les enceintes du Parquet national financier et de certains tribunaux. En raison de plusieurs retards de paiement, la cour d’appel de Paris a carrément décidé de faire écrouer Claude Guéant à la prison de la Santé le 13 décembre dernier. Une première en France, a fortiori pour un ancien ministre de l’Intérieur de santé fragile et âgé de 77 ans ! Mais l’acharnement de la justice ne s’est pas arrêté là, son passé judiciaire s’étant télescopé avec le procès des sondages de l’Élysée. Et, pour commencer, le Parquet national financier, profitant de cette nouvelle séquence, a décidé d’alourdir ses réquisitions sous le prétexte qu’il « ne respecte pas les décisions de justice », en demandant 1 an d’emprisonnement contre 6 mois auparavant. L’ancien ministre, ayant payé entre-temps ses dettes judiciaires grâce à des amis, a déposé une demande de remise en liberté qui ne sera tranchée qu’en février. En attendant il reste en prison. À 77 ans !

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Quant à Nicolas Sarkozy, la cour d’appel de Paris lui a donné rendez-vous entre le 28 novembre et le 14 décembre 2022 dans l’affaire dite des « écoutes », également appelée affaire « Bismuth » : un autre dossier croquignolesque dans lequel il avait été condamné en première instance à 3 ans de prison dont 1 an ferme pour corruption et trafic d’influence. Ce dossier, né en 2014 de très nombreuses et scandaleuses écoutes téléphoniques entre Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog, ce qui avait choqué l’Europe entière, à propos d’un magistrat, Gilbert Azibert, qui souhaitait paraît-il être pistonné pour obtenir un maigre complément d’activité à Monaco, ce dossier donc avait donné l’impression d’avoir été monté de toutes pièces pour obtenir à tout prix une condamnation de l’ancien président. Et, en plus, l’ancien président n’avait jamais pris contact avec Monaco dans cette affaire ! En première instance, la défense s’était insurgée sans succès contre un procès basé sur des « fantasmes » et des « hypothèses ». Résultat : une condamnation outrageuse – 3 ans de prison dont 1 an ferme ! – contre un ancien président de la République, ses deux « complices », le magistrat et son avocat, écopant de la même peine, Thierry Herzog ayant droit à un supplément totalement abusif : une interdiction d’exercer son métier pendant 5 ans. Du pur sadisme judiciaire !

Une nouvelle carrière de justicier “rouge” 

Revenons à notre autre « président », Benjamin Blanchet, et à deux de ses faits d’armes antérieurs : l’affaire Brochand et le procès Balkany. Âgé de 83 ans, Bernard Brochand, ancien maire de Cannes, est le doyen d’âge de l’Assemblée. Il est député depuis vingt ans. La Haute Autorité pour la transparence (HATVP), à peine créée par François Hollande, signale en 2014 au parquet de Paris qu’il détient un compte dormant en Suisse depuis une quarantaine d’années, qu’il n’a pas déclaré et sur lequel dort environ 1 million d’euros. Une procédure de « plaider-coupable » lui est proposée et le parquet obtient l’accord du député, assisté de son avocat Éric Dupond-Moretti, sur une transaction très élevée : 200 000 euros d’amende et 8 mois de prison avec sursis. Ce qui clôt provisoirement l’affaire : pour que cette condamnation soit homologuée il faut en effet qu’un juge donne son accord, ce qui est généralement automatique. Sauf que le juge chargé de la chose s’appelle Benjamin Blanchet, lequel refuse catégoriquement, estimant que « les peines sont inadaptées au regard des circonstances de l’infraction et de la personnalité de l’auteur […] représentant de la Nation ». 

Procès Balkany : on retrouve en mai 2019 Me Dupond-Moretti, qui n’est pas encore ministre, comme défenseur de l’ancien maire de Levallois, poursuivi essentiellement pour des raisons fiscales, entre autres joyeusetés « prise illégale d’intérêts », « corruption passive » et « blanchissement de fraude fiscale aggravée ». La nouvelle rencontre Blanchet/Dupond-Moretti va faire des étincelles. L’avocat sait que le juge qui se veut un porte-drapeau en matière de justice fiscale sera d’une totale intransigeance et sollicite un report de l’audience, ce qui lui sera refusé. Il demande alors au président du tribunal, dans une manœuvre hardie et désespérée mais sans succès non plus, de « renoncer à juger » son client et de se « déporter », mettant en cause son impartialité dans l’affaire Brochand « au seul motif qu’il était député ». On connaît la suite : 4 ans de prison ferme pour Patrick Balkany avec mandat de dépôt et incarcération immédiate à la prison de la Santé. Le nouveau Fouquier-Tinville du Syndicat de la magistrature venait de démarrer de façon éclatante sa carrière de justicier rouge ! 


[1] https://www.liberation.fr/societe/police-justice/proces-des-sondages-de-lelysee-le-tribunal-ordonne-laudition-de-nicolas-sarkozy-comme-temoin-20211019_64NZVZLII5GTBDOKL2GD735ZVU/

[2] « Depuis la réforme constitutionnelle de 2007, le président de la République bénéficie d’une immunité absolue et permanente, sauf en cas de manquement grave à ses fonctions, comme le prévoit l’article 67 de la Constitution qui indique que le chef de l’État « n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité. » Cela concerne les domaines aussi bien politique, pénal, civil qu’administratif, et aucune action en justice ne peut être engagée contre lui pour les actes accomplis dans le cadre de sa fonction, et cela, même après la fin de son mandat. » Charles Deluermoz. Le Point du 01/03/2017

[3] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/sondages-de-l-elysee-claude-gueant-condamne-a-huit-mois-de-prison-ferme-20220121

Le Métavers, c’est maintenant!

Vous pensiez pouvoir échapper au métavers, ce monde virtuel infernal où Mark Zuckerberg – le boss de Facebook – entend vous faire dépenser tout votre fric? En réalité, vous êtes depuis fort longtemps déjà coincés dans une vaste caverne à illusions. La démonstration d’Yves Mamou, avec de gros morceaux d’islamophobie, de transphobie ou de Gérald Darmanin dedans!


Facebook promeut une future version d’Internet où des espaces virtuels, persistants et partagés vous seront accessibles via interaction 3D… Selon Mark Zuckerberg, c’est le grand bouleversement à venir. 

Dans ce Métavers (ainsi cet univers virtuel a-t-il été baptisé), nous pourrons interagir avec les amis, la famille, les collègues, faire du shopping, flirter, jouer et travailler. La virtualité nous permettra d’agir dans la vie réelle, mais sans bouger de chez nous. Avec un léger casque sur le nez, nous pourrons abolir la distance, rencontrer qui bon nous semble, créer des liens à la demande, immédiats et sans déplacements. Le Metavers permettra-t-il de faire des bébés à distance ? Telle est sans doute la vraie limite de l’opération : l’épreuve du réel.

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Une France “islamophobe”?

C’est là que les géants de la tech ont des leçons à prendre. Le vrai pouvoir aujourd’hui n’est pas de créer un espace pour l’illusion, mais de transfigurer la réalité. En d’autres termes, le vrai pouvoir est d’obliger les populations à prendre des vessies pour des lanternes. À cet égard, nos dirigeants politiques sont passés maîtres es-métavers. Depuis des années, les dirigeants occidentaux et notamment français, s’échinent à nous bâtir une réalité « antiraciste ». Et ça marche. Prenez la grande manif du 11 mai 2015 initiée par l’Élysée où trônait encore François Hollande. En bonne logique, quand des islamistes assassinent des journalistes, il s’agit d’un acte de guerre. La bonne réponse de l’État, garant des institutions et de la liberté d’expression, serait de riposter par d’autres actes de guerre : fermer les mosquées salafistes, embastiller les récalcitrants, dissoudre des associations islamistes, expulser les irréductibles etc. Mais au lieu de cela, pour ne pas paraître « islamophobe », pour ne pas donner le sentiment qu’en France, les institutions prennent le parti de ceux qui « insultent la religion », l’État a organisé une marche. Plusieurs millions de Français ont marché en défense de la « liberté d’expression ». Une manifestation était-elle la bonne réponse contre la terreur islamiste ? Si l’on énumère le nombre d’assassinats qui ont suivi, on peut penser que non.

La journaliste Ophélie Meunier © D.R.

Et pourtant, en 2022, les menaces de mort proférées contre la journaliste Ophélie Meunier, auteur d’un reportage décapant sur l’islamisation de Roubaix (M6), ont enclenché les mêmes mécanismes.  Ophélie Meunier a été placée sous protection policière comme les survivants de l’équipe du journal Charlie Hebdo, et 160 personnalités ont signé une pétition exigeant le respect de la « la liberté d’expression »… comme en 2015. Des associations islamistes ont-elles été dissoutes ? Le procureur a-t-il diligenté une enquête immédiate ? Un islamiste éructant sa haine a-t-il été arrêté ? Nenni ! S’attaquer à des musulmans qui agissent en islamistes passe toujours, en 2022, comme un crime raciste. 

La justice a puissamment contribué à la « métavérisation » antiraciste de la société. Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, Christiane Taubira n’a eu qu’un seul souci : protéger les musulmans d’éventuelles représailles populaires. Une circulaire est ainsi partie du ministère de la Justice le 12 janvier 2015 pour sommer tous les procureurs de France de punir sévèrement toutes les attaques, y compris verbales, qui pourraient être proférées contre « les religions » (sous-entendu l’islam).  Dans le Métavers, après un attentat islamiste, les victimes sont d’abord musulmanes.

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Les « islamophobes » qui avaient osé oublier cette règle de la victimisation des musulmans, ont vu les procès en racisme antimusulman s’intensifier contre eux. En 2017, l’historien Georges Bensoussan a payé le prix psychologique, financier et moral de trois procès en racisme pour avoir osé suggérer que l’antisémitisme était solidement ancré dans la société musulmane française. Charlie Hebdo, Michel Houellebecq, Mohamed Louizi et des dizaines d’autres « islamophobes » ont été contraints de se rendre à la barre pour se justifier des critiques « racistes » qu’ils avaient osé énoncer contre l’islam. 

Redoutable métavers judiciaire…

Le Métavers judiciaire est d’autant plus redoutable qu’il est souple. En 2016, le procureur François Molins expliquait doctement qu’il n’était pas envisageable de détenir préventivement les islamistes fichés « S » (c’est le socle de l’État de droit disait-il). « On ne peut pas détenir quelqu’un avant qu’il ait commis une infraction », soulignait le procureur. Cela revenait à punir un innocent. En 2022 pourtant, la justice n’a pas hésité une seconde à condamner à neuf ans de prison ferme Aurélien Chapeau – un néo-nazi, il est vrai – en raison de « la multiplicité des actes préparatoires » à un attentat qu’il n’a jamais commis et que, Aurélien Chapeau l’a affirmé tout au long de son procès, il n’aurait jamais commis.

Le Métavers policier n’est pas très éloigné du métavers judiciaire. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a tenté de faire passer des manifestants anti-passe vaccinal pour des activistes nazis parce que certains de ces manifestants, ont été photographiés, à un moment de la marche, le bras tendu. Dans le Métavers macronien, tous les opposants politiques sont plus ou moins des clones de la SS tout droit sortis de la cuisse d’Adolf Hitler !

La lutte contre les discriminations racistes est la pierre angulaire du Métavers politique. C’est elle qui permet de ne pas aborder la réalité. La France qui a importé sur son sol une population musulmane qu’elle a renoncé à assimiler, puis à intégrer et avec laquelle même le « vivre ensemble » est problématique, repousse en permanence l’épreuve du réel. Plutôt que de reconnaître le décrochage politique, religieux, social et éducatif d’une partie importante de cette population immigrée d’Afrique et d’Afrique du Nord, la France de l’élite préfère se saborder elle-même. Dans le domaine éducatif par exemple, cette France de l’élite a renoncé à ses outils de sélection au profit de la discrimination positive. Très récemment, les lycées Louis-le-Grand et Henri-IV qui confortaient traditionnellement leur position d’excellence en sélectionnant leurs élèves sur dossier y ont renoncé au nom de « la lutte contre les discriminations ». La banlieue ira désormais à Louis-le-Grand comme elle va déjà à Sciences-Po. Par favoritisme… et surtout dans l’espoir qu’elle acceptera enfin de se normaliser. Ce qui n’est pas gagné d’avance.

Un univers porté par toute une foule d’acteurs

Le Métavers anti-discrimination n’est pas seulement institué par l’État, il est aussi porté par une foule d’acteurs sociaux et politiques. Dans un numéro récent de la Revue des deux mondes, Brice Couturier évoque l’aspect LGBTQ de la lutte contre les discriminations. Il cite le cas – qui n’a rien d’exceptionnel – de Kathleen Stock, professeur de philosophie à l’Université du Sussex qui a dû démissionner pour avoir réclamé que les « femmes transgenres » qui conservent leurs organes génitaux masculins ne soient pas admises dans les endroits où se déshabillent et où dorment les femmes dites « cisgenres » (nées femmes et désirant le rester). Car « ces femmes transgenres (en clair, nées hommes) peuvent être sexuellement attirées par les femmes ». Que n’avait-elle pas dit là ! Des hordes d’étudiants l’ont injuriée, l’ont dénoncée comme « transphobe » et ont parasité sa salle de cours jusqu’à ce qu’elle démissionne. En vertu de cette logique, la « nageuse » transgenre Lia Thomas a été autorisée à concourir dans les compétitions féminines où « elle » a écrasé ses adversaires (« cisgenres ») et pulvérisé les records féminins. 

A lire aussi, du même auteur: Emmanuel Macron envisage-t-il un coup de bluff sur la politique migratoire de l’Union européenne?

Les prises de position au sujet de l’auto-identification de genre de la Britannique Kathleen Stock (photo) sont courageuses. Elle a été poussée à quitter l’université © REX/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40771816_000006

On pourrait ainsi multiplier les exemples. En politique, le Métavers a commencé par une déstabilisation organisée et volontaire des cadres de référence de la population. Depuis Mitterrand, le pouvoir politique nous abreuve de l’idée que seule la France seule ne peut rien, qu’elle n’existe pas et que le cadre de sa puissance, c’est l’Europe. Emmanuel Macron abuse ainsi de l’expression « souveraineté européenne ». Comme l’écrit Nicolas-Jean Bréhon dans la Revue des deux mondes, cette fiction « est devenue son crédo, son marqueur identitaire ». Pour notre président, la France n’existe pas plus que la culture française. Seule l’Europe existe, seule l’Europe est souveraine. Il s’agit bien entendu d’une imposture politique, une de plus car « la souveraineté suppose une légitimité, une compétence, un territoire. L’Union européenne (UE) n’en a aucun des trois » écrit Nicolas-Jean Bréhon. 

La question que pose ce Métavers est donc la suivante : quand sortirons-nous de cette caverne à illusions et surtout, surtout saurons-nous garder notre calme face à cette incroyable violence qui nous a été infligée ?

Le quidditch change de nom

Suite aux propos « transphobes » de J.K. Rowling, les organisations américaines de quidditch – ce jeu qui s’inspire de l’univers d’Harry Potter et auquel s’amusent des adultes attardés – veulent prendre leurs distances…


Le quidditch est un sport de balle inspiré de l’univers Harry Potter. Chaque équipe compte un minimum de sept joueurs, lesquels chevauchent chacun un « balai volant » avec l’objectif de battre l’adversaire en marquant plus de buts et en attrapant une balle minuscule appelée le « vif d’or ». Dans les romans et films, l’école des sorciers de Poudlard organise chaque année une grande compétition, mais dans le monde réel, des adultes s’adonnent également à ce jeu enfantin.

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Fin 2021, deux véritables ligues du jeu, la US Quidditch et la Major League Quidditch, annoncent vouloir prendre leurs distances avec l’inventeur de leur loisir favori. Elles ont ainsi lancé des sondages pour trouver un nouveau nom à ce sport, en signe de protestation envers des propos prétendument transphobes de la romancière. « Notre jeu a la réputation d’être l’un des plus progressistes au monde en termes d’égalité des sexes et d’inclusivité, en raison de sa règle qui stipule qu’une équipe ne peut pas avoir plus de quatre joueurs du même sexe sur le terrain au même moment », ont-elles avancé dans un communiqué. Oui, le quidditch est un sport qui se veut non seulement mixte, mais aussi ouvert aux non-binaires. À leurs yeux, J. K. Rowling est coupable de ne pas revenir sur des propos tenus en 2020 sur les réseaux sociaux. En partageant un article évoquant « les personnes qui ont leurs règles », elle s’était amusée à dire qu’il devait bien y avoir un mot pour définir ces dernières. En somme, elle défendait l’idée que ce sont les femmes qui ont leurs règles. Un petit scandale qui lui a valu une campagne de haine en ligne, des appels au boycott et même de ne pas être conviée aux retrouvailles des acteurs pour les vingt ans de la saga.

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S’agenouiller devant la nouvelle doxa woke et trans, est-ce à ce point sorcier ? Seul un cynique ajouterait que la suppression du nom de quidditch, une marque déposée appartenant à Warner Bros, ouvrirait la porte au parrainage commercial et à la professionnalisation de ce jeu.

Le sens ethnique des Russes rend peu probable une guerre en Ukraine

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Il existe un véritable sentiment national ukrainien, même là où la langue russe est majoritaire


Il suffit de consulter le site des Affaires étrangères russes, ministère sur lequel règne l’indéboulonnable Sergueï Lavrov, pour constater l’attention soucieuse portée à toutes les minorités russophones qui vivent au-delà des limites de la Fédération de Russie. La fermeture d’une école russophone à Tallinn ou Narva est vécue comme un drame national. Les Russes des périodes impériales, tsariste puis communiste, n’avaient jamais expérimenté la situation de minorité, c’est plutôt eux qui étaient maîtres chez les autres. L’effondrement de l’URSS a inversé la situation et presque toutes les frontières russes sont bordées de pays où vivent des minorités russophones, 26% en Estonie par exemple. Contrairement aux pays baltes, l’Ukraine n’oppose pas un peuple autochtone et une minorité russe. Ce pays est plutôt un subtil dégradé, de Lviv à l’ouest où l’ukrainien est langue maternelle et la religion uniate, rattachée au catholicisme, jusqu’à Kharkiv à l’est où l’on ne parle que russe et où l’on ne prie qu’orthodoxe.

Tout est écrit en ukrainien et tout est parlé en russe!

Je me suis trouvé au milieu, à Kiev en 2001, on y parlait russe mais la plupart des habitants comprenaient l’ukrainien et le considéraient comme un amusant patois folklorique. J’ai même rencontré des gens scandalisés de devoir renseigner certains documents officiels en ukrainien, comme si en Dordogne on obligeait soudain les contribuables à rédiger leur déclaration d’impôt en occitan. Depuis l’ukrainien a progressé dans l’usage parlé et écrit de Kiev, un bon exemple en est le prénom du chef de l’Etat, un ancien Vladimir devenu Volodymir.

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Ces russophones de l’étranger provoquent en Russie une émotion attendrie, ce sont des “frères”, comme étaient les Alsaciens-Lorrains d’avant 1918 pour la génération de ma grand-mère qui chantait “Frères chéris d’Alsace”. “La question des minorités russes est vitale pour la popularité du président Poutine” déclare Cyrille Bret à Atlantico le 8-12-2017 et il ajoute : “La protection des familles russo-ukrainiennes, des russophones et de la culture russe occupe une place importante dans l’attitude de la Russie à l’égard de l’Ukraine”. C’est entendu, les Russes aiment passionnément leurs frères russophones installés à l’étranger. Mais ceux-ci aiment-ils passionnément la Russie ? Les russophones des pays baltes ont pris goût à la démocratie et à la prospérité européennes et ils sont peu pressés de rejoindre le giron moscovite et la férule poutinienne. Les tensions linguistiques paraissent apaisées et le site de Sergueï Lavrov ne peut plus les monter en épingle.

Qu’en est-il en Ukraine ? Je me trouvais en septembre 2021 à Kharkov, dont le nom officiel est maintenant Kharkiv, la grande ville de l’est de l’Ukraine. Je m’amusais à sonder mes interlocuteurs, y compris les rencontres de café, en leur disant : “C’est agaçant pour quelqu’un qui a étudié le russe au lycée, dans votre ville tout est écrit en ukrainien et tout est parlé en russe”. Facile de distinguer les deux, l’ukrainien est écrit en cyrillique auquel on a rajouté un “i” latin qui n’existe pas dans la graphie russe. On m’a chaque fois répondu que c’était normal, que l’ukrainien était la langue de l’Ukraine, et personne ne m’a déclaré son amour pour la langue russe et la Russie. J’en ai déduit la naissance d’un sentiment national ukrainien, même dans une ville russophone de l’est, renforcé sans doute par la proximité inquiétante d’un front de guerre. Rappelons que la terrible famine organisée par Staline en Ukraine, le Holodomor de 1932-33, a frappé aussi bien les populations de langue russe ou ukrainienne. L’appartenance linguistique n’est pas un gage d’unité éternelle, l’Alsace a quitté son contexte germanique par amour pour la France de la Révolution et de l’Empire, les Berbères juifs d’Algérie ont fait de même, conquis par la générosité du décret Crémieux et la grandeur de la culture française.

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Membres des forces de défense territoriale de l’Ukraine dans un parc à Kiev le 22 janvier 2022 © Efrem Lukatsky/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22644686_000002

“Nous ne tuerons pas nos frères ukrainiens”

Poutine a une conscience claire des continuités historiques, il sait très bien que la guerre en Ukraine entraînerait des milliers de morts civils et une détestation pour des siècles de la Russie. Ses rodomontades sont à l’adresse des Américains, mais elles comportent un sous-texte bizarre, dont une déclaration que “Nous ne tuerons pas nos frères ukrainiens”. Mes contacts à Kharkov ne croient pas un instant à la guerre. Le président russe est brutal, il pratique dans son pays et avec l’étranger une Realpolitik qui n’a certes rien à voir avec l’humanisme doucereux d’Emmanuel Macron dont on constate les piteux résultats au Mali et en Algérie. Il n’est pas l’Hitler expansionniste auquel veut nous faire croire la propagande américaine. La Crimée a été conquise et peuplée de Russes au XVIII ème siècle par la Grande Catherine, elle est devenue ukrainienne un soir de beuverie khrouchtchévienne, mais elle est russe par la réalité autant que par la culture, ni Tolstoï auteur des Récits de Sébastopol ni Tchekhov dont La Dame au petit chien se passe à Yalta n’étant ukrainiens.

Thomas Legrand, historien à la petite semaine

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Le journaliste Thomas Legrand Image: capture d'écran YouTube.

Face à Eric Zemmour, le journaliste de France inter s’est surpassé. Comme il semble prêt à tout pour le mettre en difficulté, nous analysons ici les sophismes les plus grossiers concernant l’histoire de France entendus au micro lundi matin.


Lundi 7 février, France Inter, la mort dans l’âme, reçoit Éric Zemmour. La mort dans l’âme, oui, car cette radio ne peut plus ne pas recevoir le « sulfureux polémiste » maintenant qu’il est devenu candidat à la présidentielle. Pendant plus d’une heure, les journalistes de la matinale croient soumettre Zemmour à la question. Mais ils sont décidément trop lisibles, trop prévisibles, et Zemmour tient facilement son cap, sans dévier d’un pouce.

Le plus prévisible d’entre tous les journalistes de France Inter est bien sûr Thomas Legrand, qui est une sorte de synthèse, combinaison parfaite d’idéologie gauchisante et de boboïsme balourd. Assez au fait des dernières modes progressistes et consacrant son temps à n’échapper à aucune, il ne lui reste que peu de temps pour lire, se documenter et préparer ses pourtant courtes interventions matutinales. Les coups qu’il croit fatals ne sont le plus souvent que de grossiers sophismes. Ce matin-là, il se surpasse.

Et l’autorité du savoir, nananère ?

Le journaliste interroge le candidat Zemmour sur l’école : « Vous voulez rétablir l’autorité du savoir et la hiérarchie, la supériorité du prof. sur les élèves. » Zemmour acquiesce. « Oui, mais l’autorité du savoir, vous la mettez vous-même en cause quand vous battez en brèche les consensus scientifiques, les consensus scientifiques historiques notamment ! »

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Legrand met sur le même plan deux choses incomparables, d’un côté la transmission du savoir à des élèves en cours de formation, et, de l’autre côté, la production de ce qu’il appelle des « consensus scientifiques » étayés par l’autorité supposément indiscutable de tel organisme ou telle institution et destinés à l’opinion publique. Zemmour n’a aucun mal à lui rétorquer que, premièrement, cette « autorité » n’a rien à voir avec celle des professeurs à l’école, et que, deuxièmement, les « consensus scientifiques historiques », cela n’existe pas. De toute manière, ajoute-t-il, avant même de penser à un travail historiographique qui ne peut être qu’un travail de chercheurs universitaires, il est nécessaire de rétablir à l’école primaire le « roman national français ».

Eric Zemmour sur le plateau de France 2, 9 décembre 2021 © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

J’abonde naturellement dans le sens de Zemmour. Michelet l’avait compris le premier : le « roman national » a pour ambition de bâtir une communauté autour d’un récit incarnant l’identité d’un pays. Il permettait aux élèves d’antan de se repérer aisément dans le temps historique en s’appuyant sur des personnages prestigieux, des événements importants et des dates fameuses apprises dans le sens chronologique. De plus, comme le souligne Barbara Lefebvre [1], « le “roman national” transmis par l’histoire scolaire de 1880 jusqu’au début des années 1960 n’a guère embrigadé quand on voit tous les travaux dont l’objet a été de […] réinterroger de façon critique la construction du récit historique de la nation française. » Les historiens qui veulent « dénationaliser » l’histoire de France et qui refusent que soit enseigné son « récit national » à l’école sont souvent les mêmes qu’on retrouve aux côtés de l’extrême-gauche et des mouvements dits décoloniaux ou qui inventent une « histoire mondiale de la France » pour déconstruire l’identité française chère à Braudel et accoucher d’un autre récit plus adapté à l’homme mondialisé et déraciné qu’ils appellent de leurs vœux. Barbara Lefebvre rappelle comment, sous Najat Vallaud-Belkacem, certains « spécialistes » fomentèrent de nouveaux programmes d’histoire chargés de glorifier la France de la diversité ; et comment, sous la pression de l’opinion et de quelques professeurs attentifs, fut heureusement abandonné le projet qui consistait « à qualifier de “modules facultatifs” certains thèmes essentiels comme la chrétienté au Moyen-Âge ou les Lumières, quand l’histoire de l’islam ou des traites négrières étaient des “modules obligatoires” ». Depuis 2015, précise encore Barbara Lefebvre, les programmes d’histoire et de géographie sont malheureusement orientés par des thématiques sous-jacentes : le développement durable pour la géographie ; les migrations dans les deux matières « exclusivement sous l’angle de l’enrichissement économique ou culturel et de la nécessaire vitalité démographique ». Le règne de Louis XIV est ainsi réduit à la portion congrue tandis que le manuel Bordas de 5e promeut dans un chapitre consacré à l’islam une exposition hébergée sur France Tv Éducation intitulée… « Nos ancêtres Sarrasins ». Ce n’est qu’un exemple parmi mille. Pourtant, Thomas Legrand ne croit pas Zemmour lorsque celui-ci affirme que la propagande fait des ravages dans l’Éducation nationale. Et il ne voit toujours pas l’intérêt d’enseigner un récit national qu’il oppose bêtement à la « vérité historique » !

À lire aussi: Revenons à l’enseignement chronologique de l’histoire de France!

Le lendemain, sans contradicteur, c’est plus facile

Le candidat à la présidentielle enfonce le clou : l’enseignement du « roman national français » sera obligatoire s’il est élu. Thomas Legrand nous ressert alors une grossière louche sophistique : « Donc, on peut s’écarter de la vérité ? […] Il faut réinterpréter Dreyfus ? » Il est impossible que le journaliste le fasse exprès tellement c’est bête. J’éteins mon poste de radio en partageant avec moi-même une bien peu miséricordieuse pensée sur Thomas Legrand.

Le lendemain, mardi 8 février, l’éditorialiste revient sur l’entretien de la veille et confirme mon sentiment le concernant. Comme il n’y a plus personne pour le contredire, il dit tout et n’importe quoi, sans vergogne. Il reproche en particulier à Zemmour de n’avoir rien cédé sur « la responsabilité de la France dans la rafle du Veld’hiv » et nous ressert un « consensus scientifique » – avec comme point d’orgue le discours de Jacques Chirac en 1995 : « Ce jour-là, la France accomplissait l’irréparable. » – dont on se demande bien où il est allé le chercher. Selon lui, cela ne fait plus question pour personne. Cette affirmation prouve que Thomas Legrand ne lit pas suffisamment et prépare ses papiers en dilettante. Nombre d’historiens ou d’hommes politiques ont avalé de travers en écoutant le discours du président Chirac et beaucoup toussent quand ils entendent deux présidents successifs, François Hollande et Emmanuel Macron, reprendre la doxa chiraquienne en l’augmentant encore d’une charge contre « la France ». Dans son livre, Vel d’hiv 1942, où était la France ? [2], l’historien François Broche décrit l’évolution de l’attitude de Jacques Chirac, girouette politique suivant le sens du vent de l’opinion publique et finissant par estimer que la « faute [était] collective ». François Broche réfute cette interprétation. Il n’est pas le seul : Jean-Pierre Chevènement et Philippe Seguin parlèrent d’une vision biaisée, voire mensongère de l’histoire, et Pierre Nora refusa immédiatement cette utilisation « mémorielle » abusive de l’histoire à seule fin de complaire à certains. Robert Badinter fulmine contre le discours du président Chirac et déclare à l’historien Jacques Semelin en avril 2021 [3] : « Le discours de Chirac est plein d’émotion […]. Mais sur le plan juridique et politique, il ne résiste pas à l’analyse. […] En voulant se démarquer de Mitterrand, Chirac a trahi de Gaulle et les gaullistes. » De son côté, Jean-Noël Jeanneney n’a jamais caché son agacement devant la reprise à l’envi de cette phrase de Jacques Chirac sur « la France [qui] accomplissait l’irréparable », en totale contradiction avec le reste du discours évoquant une « France droite, généreuse, fidèle à ses traditions » qui « n’a jamais été à Vichy » mais « à Londres, incarnée par le général de Gaulle » et « partout où se battaient des Français libres » [4]. Les querelles historiques peuvent naître parfois, en France particulièrement, d’une simple question de style littéraire. Interrogée par Jacques Semelin, Christine Albanel, qui a rédigé le discours de Jacques Chirac et sera plus tard ministre de la Culture, dit : « Tout discours a ses règles d’écriture. » Elle admet qu’il « aurait été plus exact de parler du gouvernement de Vichy ». « Mais, ajoute-t-elle, comme ce mot Vichy revenait souvent dans le texte, j’ai voulu éviter une nouvelle répétition pour une question de style. J’étais cependant bien consciente que le mot “France” pouvait poser problème. » Elle ne croyait pas si bien dire.

A lire aussi: Alain Michel: “Vichy désirait protéger tous les Français, dont les juifs”

Lire ces livres, ces témoignages, ces analyses, cela demande un peu de temps et de curiosité. Peut-être Thomas Legrand manque-t-il de temps, tout simplement. Il fait alors comme tout le monde, je veux dire comme tous ses confrères aphatiques : il va au plus pressé en évoquant « les heures sombres », la « zemmourisation des esprits », les « forces politiques xénophobes », convaincu que cela suffira pour cacher ses insuffisances et ne s’apercevant pas qu’au contraire cela les fait éclater au grand jour.

C'est ça la France... : Qu a-t-on fait pour mériter ça ?

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La République a besoin d'histoire III 2010 - 2019

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(1) Génération “j’ai le droit” et C’est ça la France…, Barbara Lefebvre, Éditions Albin Michel.

(2) Édité aux éditions Pierre-Guillaume de Roux en 2018.

(3) Une énigme française, pourquoi les trois quarts des juifs en France n’ont pas été déportés, Jacques Semelin et Laurent Larcher, Éditions Albin Michel. Dans ce livre, un chapitre est consacré à “Déjouer le piège de M. Zemmour”. On peut ne pas être entièrement d’accord avec l’analyse faite par l’auteur au sujet du « piège » de Zemmour, cela n’enlève rien à la qualité de ce livre très instructif.

(4) La république a besoin d’histoire 2010-2019, Jean-Noël Jeanneney, CNRS Éditions.

Monsieur le président, les beaux discours n’empêchent pas le réel d’exister

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Discours d'ouverture du Forum des mondes méditerranéens. D.R.

En ouvrant le Forum des Mondes méditerranéens, le président Macron a vanté les apports de l’immigration, une chance pour la France, selon lui. À Nantes, dans le même temps, la majorité de gauche s’écharpait sur la présence d’une nouvelle population indésirable qui fait grimper l’insécurité.


Lacan disait, le réel c’est quand on se cogne.

C’est après avoir lu le discours d’ouverture par le président Macron du Forum des Mondes méditerranéens, tenu tout récemment, que je me suis cogné.

La France « en plus grand » d’Emmanuel Macron

Les paroles étaient pourtant évocatrices du traditionnel rêve de fraternité entre tous les Méditerranéens. Et la France, dans ce monde idéal, s’affirmait une fois de plus comme une patrie maternelle et bienveillante :

« Je sais tout ce que mon pays doit à ces enfants venus du Levant, du Maghreb, de l’Europe du sud. Je sais aussi qu’ils ont énormément à faire pour la France (…) je le dis parce que (…)  tant et tant d’entre nous, parce qu’ils ont des origines, parfois des prénoms même dit-on, cette richesse plurielle, mais qui sont résolument totalement Français, aimant la France, en aimant les valeurs, en aimant sa laïcité, son histoire, ses projets, la défendant avec force, devraient oublier la richesse de leur famille, de leur culture, parfois des liens qui existent de l’autre côté (…) J’attends de nos compatriotes qu’ils soient totalement Français et Européens, qu’ils respectent tous les règles de la République, qu’ils aiment leur pays, oui, mais je veux dire à tous les enfants de la République, quelle que soit leur histoire, que quand ils viennent de ces autres rives, ils ont des choses formidables à apporter à la France et à la République, et que c’est une chance. Celle de faire la France en plus grand, de porter nos valeurs, nos ambitions et que nous devons les aider à le faire. Nos diasporas, nos binationaux sont une chance formidable pour la France et nous devons les aider à réussir, y compris de l’autre côté de la Méditerranée. »

A lire aussi: « Populiste ! » — l’injure à laquelle le capitaine Haddock n’avait pas pensé

Je me disais, après tout c’est formidable tous ces Français issus de l’immigration qui défendent la France et ses valeurs avec force. Et puis, si Macron a raison, tous ces néo-Français vont nous permettre de « faire la France en plus grand », je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais ça sonne drôlement bien.

Et bing ! Je me cogne sur un papier terrible du Figaro qui parle de l’insécurité grandissante à Nantes. Et sur des propos tenus par l’adjoint au maire, socialiste, chargé de la sécurité, Pascal Bolo, qui donne une vision un peu moins idyllique de l’apport des migrations à notre cher pays – ce que j’appelle « le réel » : 

« Cette nouvelle délinquance est le fruit d’une cascade de dysfonctionnements mondiaux qui amènent sur nos villes des gens qui, désespérés de pouvoir vivre chez eux ou alors qui fuient des guerres, viennent chez nous. On se retrouve avec des individus qui ont des parcours de violence importants, qui n’ont pas de moyen de subsistance, qui ne sont pas régularisables et qui ne sont pas expulsables car mineurs ou incertains quant à leur nationalité. Notons encore que bien souvent leur pays d’origine n’est pas pressé de les retrouver. Et à cet égard la crise n’a pas arrangé les choses. Cela étant dit, on se retrouve, nous, au bout de la chaîne, confrontés à des gens qui sont enrôlés pas des vrais trafiquants en échange du gîte et du couvert. Et qui se livrent, pour certains, à des agressions plus violentes. Une violence qui pourrit la vie des gens et qui représente un degré d’insécurité très important, notamment pour les jeunes noctambules ».

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Loin du discours lyrique d’un président qui, comme tous ses prédécesseurs, possède l’art des belles paroles creuses, Monsieur Bolo me parlait du réel, c’est-à-dire de ce qui échappe à tout discours, et qui fait mal.

À Nantes, une population indésirable

Mais en suivant le fil Bolo je me suis piqué à une nouvelle aiguille douloureuse. Cet adjoint  à la sécurité, apparemment très consciencieux, a passé sa soirée du 31 décembre dans un des quartiers très chaud de Nantes. Il s’est alors fendu d’un tweet : « Passage à la croisée des trams à Commerce. Les indésirables sont là. Mais aussi les équipes de @reseau_tan et les patrouilles de la Police municipale mobilisées jusqu’à 2h et 4h cette nuit. Échanges avec tous ces professionnels passionnés par leur mission. Merci à toutes et tous. »

Cette vision réconfortante de la lutte contre la délinquance m’ayant quelque peu rasséréné, je retombai illico sur le réel, c’est-à-dire l’incompréhensible, un communiqué de deux autres adjoints au maire de Nantes, du groupe « écologiste et citoyen »,  Julie Laernoes et Christophe Jouin : 

« Le 31 décembre dernier, l’adjoint socialiste à la sécurité, utilisait le terme « indésirables » pour qualifier des individus présents sur l’espace public. Nous nous désolidarisons de ces propos et condamnons ce glissement sémantique vers des termes qui, employés à l’encontre de personnes, sont contraires à l’histoire et aux valeurs de notre famille politique et ne peuvent pas faire partie du vocabulaire de la gauche. Nous avons vocation à faire société avec toutes les personnes présentes sur notre territoire, et nous devons pour cela construire une ville ouverte et protectrice de toutes et tous, conformément aux valeurs sociales et écologistes qui animent notre engagement. »

En kiosques: Causeur #98: Marine Le Pen sur Zemmour, Pécresse et les autres

Pour ces gens-là, qualifier d’« indésirables » des voyous violents qui pourrissent la vie des Nantais, c’est déjà une atteinte insupportable aux « personnes ». Pour ces belles âmes, il faut « faire société » avec les voyous, voire les protéger puisqu’il faut protéger toutes et tous. Qu’il puisse exister une pensée politique permettant d’élaborer de tels discours, il n’y a ni mots, ni concepts, rien qui permette de le concevoir. C’est aussi à ranger du côté du réel lacanien, c’est-à-dire ce qui est strictement impensable, de l’ordre du délire.

Comment les articles 3 et 8 de la Convention de la CEDH ont été dévoyés

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Le siège de la CEDH à Strasbourg © SAUTIER PHILIPPE/SIPA Numéro de reportage: 00577812_000003.

Une tribune d’Alain Destexhe, ex-Secrétaire-général de Médecins Sans Frontières, Ex-Président de l’International Crisis Group, Sénateur honoraire belge


La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a un pouvoir exorbitant qui s’applique, sans aucun recours possible, à 800 millions de citoyens européens et qui empêche la France de choisir sa politique migratoire. Nommés dans des conditions opaques, inconnus du public, ces juges de Strasbourg sont devenus un pouvoir législatif qui prive les parlements nationaux de leurs prérogatives. Les conséquences d’un arrêt de la CEDH condamnant la Serbie ou l’Albanie s’appliquent directement en droit français, sans que le Parlement, le gouvernement ou les juridictions françaises ne disposent de la possibilité de le contester.

Signé en 1950 — le souverainiste Churchill en était un ardent partisan — entré en vigueur en 1953, mais seulement ratifié par la France en 1974, le texte de la Convention n’a pas pris une ride et reste une référence non contestée pour la protection des droits de l’homme. Cependant, au fil des ans, la jurisprudence s’est éloignée du texte comme de l’esprit de la Convention et de l’intention de ses initiateurs. Dans le contexte de la guerre froide, il s’agissait, face à l’Union soviétique et ses satellites, d’affirmer la primauté des droits de l’homme au sein d’un « Conseil de l’Europe » des démocraties.

Peu de transparence

Aujourd’hui, les 47 juges, un par État, sont nommés par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) qui n’a pas de légitimité démocratique car cooptée par les parlements nationaux selon des règles qui leur sont propres. Les ONG proches de l’Open Society Fondations de George Soros y sont très actives. On s’attendrait à ce que ces juges émanent des plus hautes juridictions de leur pays. Il n’en est rien. À l’issue d’un processus peu transparent – point d’auditions publiques comme au Sénat américain pour les candidats à la Cour suprême – une bonne partie des juges nommés ne sont pas des magistrats professionnels, mais des professeurs ou des fonctionnaires spécialisés dans les « droits humains » ou encore des activistes des ONG. Selon le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), au moins 22 juges, sur les 100 ayant siégé depuis 2009, sont d’anciens collaborateurs ou dirigeants de sept ONG actives auprès de la Cour, la plupart financées par le réseau Soros. Une fois nommés, 18 de ces 22 juges ont siégé dans des affaires introduites ou soutenues par l’organisation dont ils étaient auparavant les collaborateurs ! Le ECLJ a recensé 88 cas problématiques de conflit d’intérêts au cours des 10 dernières années. Dans 12 affaires seulement, des juges se sont abstenus de siéger en raison de leur lien avec une ONG impliquée.

Malgré l’influence extraordinaire de la CEDH, le monde politique se montre étrangement indifférent à son pouvoir qui empiète chaque année un peu plus sur le sien

Les décisions de la CEDH, qui peut être saisie par tout citoyen européen, sont sans appel possible et s’imposent aux 47 pays membres du Conseil de l’Europe. Elles édictent de nouvelles normes juridiques que les États doivent appliquer.  Progressivement, des obligations « négatives » – ne pas torturer, ne pas réduire en esclavage, ne pas ouvrir la correspondance privée – sont devenues des mesures « positives » : l’État est sommé de légiférer, de promouvoir et d’anticiper ce qui pourrait se passer. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’interprétation des articles 3 et 8. 

L’article 3 relatif à la torture

L’article 3 « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants » est constamment invoqué pour s’opposer aux expulsions de clandestins, les rendant quasiment impossibles.  Au fil du temps, les juges ont interprété cet article de façon de plus en plus extensive, en considérant le risque potentiel d’être soumis à de mauvais traitements et pas seulement le fait d’y être soumis. La France devient directement responsable des violations qui pourraient avoir lieu dans un autre État si le migrant était renvoyé. Des centaines de jugements ont établi une jurisprudence solide qui n’implique même plus de débat de la Cour lorsqu’une nouvelle affaire se présente mais un jugement quasi automatique. L’article 3 ne souffre aucune dérogation… même s’il existe un danger public menaçant la vie de la nation comme le terrorisme. Et les motifs de non-renvoi vers un État tiers sont de plus en plus larges : absence d’un système de soins de santé adéquat dans le pays de retour pour un malade (même pour un multirécidiviste condamné), présence de la famille sur le territoire européen, enfermement même bref d’un mineur ou d’une mère avec son enfant. Le 22 juillet 2021, la CEDH a condamné la France pour avoir contraint une mère et sa fille de quatre mois à rester pendant 11 jours dans un centre de rétention du Loir-et-Cher en 2018 afin de pouvoir les expulser sur la base du règlement Dublin vers … l’Italie !

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En 2012, Hirsi Jamaa contre Italie, un arrêt majeur qui n’a pourtant pas fait la une des médias, a défini une fois pour toute la politique migratoire de l’Union européenne. Avec la complicité d’ONG, onze ressortissants somaliens et treize érythréens ont saisi la Cour. Leur embarcation destinée à rejoindre les côtes italiennes au départ de la Libye avait été refoulée par les garde-côtes italiens vers Tripoli en vertu d’un accord bilatéral conclu en 2009. La condamnation de l’Italie par la CEDH a rendu caducs tous les accords de réadmission conclus avec des États tiers. Elle empêche la France de renvoyer les migrants hors de l’Union européenne. Ni le président, ni le parlement français n’ont eu leur mot à dire. Sans débat, la CEDH a imposé sa politique migratoire à 47 pays représentant 800 millions d’Européens.

L’interprétation de l’article 3 est toujours plus large. La France ne peut plus extrader vers les États-Unis, une démocratie, un terroriste qui y risquerait la prison à vie. En 1989, L’arrêt Soering contre Royaume-Uni a condamné le Royaume-Uni pour avoir extradé un individu vers les États-Unis, où il risquait la peine de mort. En 1993, la CEDH a franchi une nouvelle étape : l’Arrêt Trabelsi a condamné la Belgique pour avoir extradé un suspect de terrorisme, Nizar Trabelsi, parce qu’il y risquait la prison à vie, considérée comme un traitement inhumain. Nul doute qu’à une prochaine occasion, la Cour restreindra encore les possibilités d’extradition.

L’article 8 fait exploser les demandes de regroupement familial

L’article 8 qui énonce que « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance » est devenu, par la magie de la jurisprudence, un droit au regroupement familial dans le pays d’accueil. On ne trouve pourtant aucune référence à ce concept dans les documents préparatoires de la Convention. La France n’a plus que de faibles marges de manœuvre (qu’elle n’utilise d’ailleurs pas assez) pour s’opposer au regroupement familial.

Le champ de l’action législative de la CEDH ne cesse de s’étendre. La France a été condamnée en 2014 car elle interdisait les syndicats dans l’armée (article 11 – liberté d’association).  En conséquence, les militaires peuvent désormais adhérer à des « associations professionnelles de nature syndicale ». Suite à une condamnation en vertu de l’article 8, la loi française a dû reconnaître la filiation légalement établie à l’étranger entre enfants nés d’une GPA et le couple y ayant eu recours.

D’un point de vue juridique, le plus sûr moyen consisterait à réviser par référendum l’article 55 de la Constitution qui garantit la primauté des traités sur les lois nationales

Malgré l’influence extraordinaire de la CEDH, le monde politique se montre étrangement indifférent à son pouvoir qui empiète chaque année un peu plus sur le sien. David Cameron prétendait sortir la Grande Bretagne de la CEDH, mais le Brexit a évacué la question. En 2013, l’UMP proposait de « poser des réserves d’interprétation sur l’article 8 de la CEDH ». Lors de la campagne de 2017, François Fillon voulait dénoncer la Convention et y adhérer à nouveau avec des réserves. Dans le cadre de l’élection présidentielle de 2022, Éric Zemmour est le seul à aborder le sujet.

Tu rentres ou tu sors?

Quelles sont les options possibles ? La France pourrait décider de ne pas appliquer les décisions de la CEDH. Dans ce cas, le gouvernement risque malgré tout une condamnation par un juge français saisi par un particulier pour non-application de la décision de la CEDH. Si la France décidait de se retirer de la Convention (une disposition prévue par l’article 58), elle y resterait liée via la Charte des droits fondamentaux de l’UE (article 52 §3) et par la prochaine adhésion directe de l’UE à la Convention. La France pourrait également se retirer de la CEDH et y adhérer à nouveau avec des réserves sur les articles 3 et 8, mais le problème de l’adhésion via l’Union européenne resterait posé. D’un point de vue juridique, le plus sûr moyen consisterait à réviser par référendum l’article 55 de la Constitution qui garantit la primauté des traités sur les lois nationales. 

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Une dénonciation par la France de la Convention aurait un impact considérable et serait probablement suivie par d’autres pays. Comme le rappelle Éric Zemmour, les juges de Strasbourg n’ont aucun moyen de faire appliquer leurs décisions si les États s’y opposent, comme c’est souvent le cas par exemple de la Russie. 

La France n’a rien eu à dire sur l’évolution rapide de la jurisprudence depuis la ratification de 1974. La CEDH est l’illustration caricaturale et extrême du gouvernement de juges européens qui se substituent au législateur français ou européen et qui, sans légitimité et sans débat public, imposent leur idéologie. Ce sujet mérite un vrai débat dans le cadre de la campagne présidentielle.

Bonjour, tristesse!

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Le mannequin Paulina Porizkova s'est surnommé "La Dame qui pleure d'Instagram". Capture Instagram.

L’éditorial d’Elisabeth Lévy


« Il vaut mieux faire envie que pitié », disaient souvent mes grands-mères. Il s’agissait alors de justifier leur embonpoint et de me consoler du mien. À vrai dire, elles avaient déjà un train de retard : ce qui faisait fantasmer alors les ados, ce n’étaient pas les formes généreuses à la Rubens ou la poitrine grasse de Nana dépeinte avec gourmandise par Zola, mais les hanches étroites et la silhouette garçonne de Jane Birkin. À part ça, mes grand-mères faisaient de la sociologie comme Monsieur Jourdain de la prose. Sans le savoir, elles résumaient d’une formule l’esprit d’un temps où bonheur et réussite étaient admirables, désirables et surtout enviables. Les célébrités étaient toutes supposées avoir une vie sur papier glacé – amour, gloire et beauté, sans oublier le bien chargé de compenser à l’âge mûr la perte de ces dons du ciel.

La journaliste Elisabeth Lévy © Pierre Olivier

Bien sûr, comme nous sommes de drôles d’animaux, le public se repaissait aussi des infortunes de ces enfoirés à qui tout réussissait. Je me rappelle le jour où un journal people a publié la photo de je ne sais plus quelle mannequin en train de s’enfiler une ligne de coke dans les toilettes d’une boîte de nuit (comme si on pouvait être aussi prodigieusement mince naturellement) : cela a non seulement mis un coup d’arrêt à sa carrière, mais aussi fait scandale dans le Landerneau médiatique. Fallait-il montrer l’envers du décor ? Il faut croire que oui. Comme dit l’autre, il ne me suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient point. Et puis savoir qu’on peut souffrir atrocement dans une maison de trente pièces avec piscine, tennis et majordome, ça console de rentrer dans son douze mètres carrés après avoir fait ses courses chez Lidl. Aussi, la marque de l’amour ou de l’amitié authentiques n’est-elle pas de se lamenter des malheurs de l’autre, ce qui est à la portée de n’importe qui, mais de se réjouir de ses succès.

Le bonheur se vend moins bien

Certes, la compétition du bonheur n’a pas disparu – les psychologies collectives ne connaissent pas les virages brutaux. Politiques et vedettes en tout genre continuent donc à exhiber leur couple idéal, leurs enfants parfaits, leurs chiens si affectueux et leurs datchas tout droit sorties des magazines de déco.

Reste que le bonheur se vend moins bien. Il semble même que le malheur soit à la mode. Ce qui, à l’ère de la victime-reine, est finalement assez logique. Je souffre donc je suis. C’est déjà un phénomène étudié par les sociologues, apprend-on dans Le Figaro Madame. Pour l’instant, on l’observe essentiellement dans le monde virtuel, mais il se manifeste dans la « vraie vie » à supposer que la distinction ait encore un sens. Ainsi est-il très tendance de se déclarer « Asperger » (l’autisme des génies) ou « bipolaire ». On citera aussi ces drôles de zigs qui ne supportent pas d’être valides et qui trouvent parfois des « médecins » pour les amputer d’un membre sain. Il est vrai qu’on admet encore qu’il s’agit d’une maladie, appelée l’apotemnophilie. 

Sur les réseaux sociaux, en revanche, ce sont des people apparemment sains d’esprit qui pleurnichent abondamment sur l’épaule virtuelle de leurs followers. Le journal cite une certaine Bella Hadid, mannequin de son état, qui publie des photos d’elle en larmes et évoque sa déprime. Une autre ex-top, répondant au doux nom de Paulina Porizkova, raconte sans filtre qu’elle est trompée ou quittée, je n’ai pas bien compris. Elle s’est d’ailleurs auto-surnommée « La Dame qui pleure d’Instagram ». Il paraît que ces plaintes savamment mises en scène rapportent bien plus de likes, d’abonnés et éventuellement de compensations sonnantes et trébuchantes, que les photos de bonheur triomphant. Généralement, l’exhibition est assortie de justifications philanthropiques, genre je veux aider tous ceux qui ressentent la même chose que moi. Tu parles. En réalité, il s’agit surtout d’attirer l’attention sur soi pour se faire consoler – par des inconnus, ce qui ne laisse pas d’être étrange. Autrement dit, cette faiblesse affichée, que les Américains ont finement baptisée « vulnerability porn », traduit surtout la régression infantile de l’espèce.

Si l’auteur de l’article se montre assez critique sur cette nouvelle mode, c’est parce que, selon elle, un like ne remplace pas un vrai câlin. Pour ma part, cette façon de se montrer tel qu’on est à tous ses contemporains me semble surtout relever de l’impudeur narcissique. Faire bonne figure est une politesse que l’on doit à ses contemporains, qui n’ont rien demandé – en tout cas ceux avec qui on n’a pas de relations intimes. Décidément, je ne dois pas être de ce temps où il vaut mieux faire pitié qu’envie. Que mes grands-mères reposent en paix. 


[1] Caroline Hamelle, “Se montrer en train de pleurer fonctionne mieux que se montrer heureux” : la nouvelle stratégie des réseaux sociaux, 23 janvier 2022.

Robert Ménard: « Pour gagner, la droite doit s’allier »

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©Hannah Assouline

La droite est, au mieux, abonnée à la facilité lorsquelle s’oppose à Macron, au pire la caricature d’elle-même lorsqu’elle se radicalise. Zemmour, Le Pen et Pécresse partagent cependant des points communs – ordre, sécurité, immigration – qu’il faut mettre en avant pour réaliser l’union de la victoire.


Le Covid a fait tomber le mur du mensonge. Oui, cette pandémie a changé beaucoup de choses. Pour moi, en tout cas. Avant ce long drame, avant ces millions de morts, ces vies gâchées par les séquelles de la maladie, ces QR codes inquiétants, ces gamins masqués, les démagogues vivaient encore plus ou moins cachés. La droite en abritait un certain nombre. La droite dite nationale surtout. Au moment où tout le monde se couvrait le visage, parmi elle, certains ont montré le leur en pleine lumière. Cela m’a amené à de nombreuses réflexions, à de profondes remises en cause.

J’avais déjà remarqué que la quasi-totalité des leaders de la droite demeuraient, au-delà de la prudence – et de la décence –, très silencieux à chaque temps fort de la crise. À chaque décision choc prise par Emmanuel Macron, que ce soit le confinement ou la vaccination massive, elle semblait attendre de voir où le vent de l’opinion allait tourner. Malgré l’impact de ces décisions sur les Français, elle tardait souvent à se prononcer, à tweeter, elle détournait discrètement le regard. Pour ne pas froisser son électorat. Pour ne pas risquer de perdre des plumes dans le futur combat de volatiles. C’était impressionnant. J’étais impressionné.

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Je me sentais seul, franc-tireur. Parce que, de mon côté, dans ma ville, je me battais au jour le jour – comme beaucoup d’élus locaux – pour trouver des masques quand ils étaient introuvables, puis pour créer et installer en urgence des centres de dépistage d’abord, de vaccination ensuite. Je n’hésitais pas. Je faisais confiance aux scientifiques. L’intérêt des gens, leur santé, était mon seul souci. Que faire d’autre ?

Marine Le Pen: Un pragmatisme nouveau, une modération assumée…

J’ai découvert alors un vrai manque de bienveillance chez ce qu’on appelle les « conservateurs » ou les « réacs ». Un monopole de l’absence de cœur, pour paraphraser un ancien président. Tant pis si le mot « bienveillance » est galvaudé, tant pis s’il est repris par le gouvernement. C’est sans doute ce qui manque beaucoup dans notre camp. J’avais la naïveté de croire que les comportements avaient évolué, je faisais une erreur.

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Au fil des mois, mes prises de position ont troublé, voire révolté une partie de ceux qui me soutiennent. Les insultes, les menaces aussi parfois pleuvaient sur les réseaux asociaux. Pourtant, je suis resté le même. Pour l’ordre, contre l’immigration folle et incontrôlée, mais humaniste. Je ne peux pas, je ne veux pas renier ce que j’ai fait pendant vingt-cinq ans à la tête de Reporters sans frontières !

Alors oui, quand Emmanuel Macron applique ce que j’estime être bon, je le dis. Même si je n’oublie pas ses incohérences, ses errements, ses mensonges répétés, son paternalisme culpabilisant, y compris à l’égard des élus. Le respect de l’adversaire politique, la nuance, le goût du compromis, je les ai appris dans mon métier de maire. Face aux vrais problèmes du quotidien. Loin des terres stériles de la théorie. L’idéologie, c’est ce qui pense à notre place, disait Jean-François Revel.

Je ne suis membre d’aucun parti politique : je n’en peux définitivement plus de cette opposition bête et méchante, mécanique, robotique, de cette abrutissante « discipline de parti ». Elle ne fait pas avancer la France, elle l’a plutôt fait reculer. La droite est trop souvent réduite à cela. Dans l’aigreur, à ne parler que de déclin. La gauche est pire, prisonnière de ses concepts éculés, de sa démagogie infantile.

La crise sanitaire a également révélé que certains n’hésitent pas, pour de basses raisons électorales, à diffuser le poison du complot. En mentant, en niant parfois l’existence même du virus. Une partie de la droite s’en est malheureusement fait l’écho. Je pense à Nicolas Dupont-Aignan ou à Florian Philippot, plongés dans le complotisme le plus fou. N’éprouvant aucune honte à qualifier la France de Macron de « dictature », alors qu’ils sont en pâmoison devant le sinistre Poutine.

Aussi, j’en arrive à ce constat : la droite – honorable quand elle défend les valeurs, l’ordre, la sécurité – est atteinte d’un cancer en phase avancée. Une partie d’elle-même se radicalise, s’arc-boute sur un passé fantasmé, la défense d’un Occident chrétien idéalisé, un irrationalisme qui vire au complotisme : le même phénomène venu des marges a tué électoralement Trump et bientôt Bolsonaro.

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Cette droite devient alors une caricature d’elle-même, enfermée dans un monde peuplé d’écoliers en blouses grises, d’hommes forts en treillis, de femmes aux fourneaux et de coups de trique. Elle ne propose pas d’avenir. Elle n’a plus d’élan, engoncée dans ses vieux mots, ses vieux réflexes, ses vieilles rancunes. Devant ce théâtre de marionnettes, le chef de l’État peut s’amuser, agitant sa muleta, que ce soit le drapeau européen sous l’Arc de triomphe ou l’« emmerdement » des non-vaccinés. Chaque fois, la droite a foncé tête baissée sur le morceau de tissu rouge ! Incapable de comprendre les aspirations réelles des gens, massivement d’accord avec le président sur le vaccin ou, au pire, indifférents au drapeau européen !

Arc de Triomphe, Paris, le 1er janvier 2022 © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage : 01054969_000001

Mettons les choses au point : ce qui me rapproche, quoiqu’avec des nuances, de Marine Le Pen, d’Éric Zemmour et de Valérie Pécresse, c’est la volonté de rétablir l’ordre et la sécurité dans ce pays. La volonté de freiner durablement cette immigration extra-européenne qui n’en finit plus et qui rend impossible toute espèce de début d’intégration. Pour le reste, je suis dubitatif.

Dieu merci, rien n’est figé. J’ai pu constater que Marine changeait. Pas assez ? Sûrement. Mais déjà beaucoup. Elle a appris de ses défaites. Elle écoute. Elle est chaleureuse avec le peuple d’en bas. Elle ne rêve pas de vacances à Ibiza ou à Saint-Martin. Elle n’est pas son père. Ses blessures, ses déceptions lui ont donné une envergure qu’elle n’avait pas il y a cinq ans. Elle a vécu. Elle est plus raisonnable, plus réaliste sur l’immigration, la place des Français musulmans, l’Europe, l’euro. Elle vient d’abandonner l’absurde interdiction de la double nationalité inscrite dans son programme. Un pragmatisme nouveau, une modération assumée.

D’autres analyses, d’autres choix sont possibles. Je les respecte. Reste une certitude. Ou plutôt deux. Si la droite veut avancer dans le xxie siècle, il lui faut se débarrasser de ses toiles d’araignée. Les pédants parleront d’aggiornamento. Et surtout, elle doit sortir du piège mitterrandien dans lequel Jacques Chirac a foncé tête baissée : la droite doit s’allier si elle veut gagner. Aucun de ses candidats ne gagnera tout seul. C’est une évidence, une règle d’airain, le bon sens même. La victoire future et l’alternance sont à ce prix.

« Populiste ! » — l’injure à laquelle le capitaine Haddock n’avait pas pensé

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Caputre BFM TV

Gérald Darmanin a perdu ses nerfs face à la journaliste Apolline de Malherbe. « Populiste ! » lui a-t-il lancé. Il est bien curieux qu’un mot qui s’ancre dans le peuple soit devenu une injure.


Ça chauffait donc sur BFM TV, ce mardi matin. Apolline de Malherbe demandait à Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur en charge de la sécurité, de commenter les (très) mauvais chiffres de l’insécurité en France, en hausse dans tous les domaines sauf dans les violences sans armes et les cambriolages, paraît-il. Et de conclure par cette interrogation somme toute anodine : « Est-ce que vous ne vous êtes pas réveillé un peu tard sur ces questions de sécurité ? »

Le ministre a piqué sa crise. Il a feint de croire qu’il était sur CNews (quel humour !), puis a qualifié l’interrogation de la journaliste d’« un peu populiste » — et il a repris le mot quelques instants plus tard. Une façon un peu inélégante de gifler son interlocutrice.

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Permettez au professeur de Lettres que je suis de résumer l’histoire de cette notion. À l’origine (début du XXe siècle), le mot désigne une tendance politique et a servi d’abord à qualifier les mouvements insurrectionnels dans la Russie tsariste des années 1870, où l’on faisait appel au peuple contre le pouvoir. Le mot arrive en France, où il ne correspond à aucun mouvement politique de l’époque — nous sommes déjà enrégimentés par les partis. Il est donc rapatrié dans le domaine littéraire, pour qualifier — après 1918 — une école romanesque (puis cinématographique) qui représente la vie du peuple, en réaction contre une littérature bourgeoise qui se passait strictement dans le milieu confiné de « la haute », comme on disait alors. Un titre ? Hôtel du Nord, d’Eugène Dabit — qui sera adapté avec le succès que l’on sait par Marcel Carné et donnera l’occasion à Arletty de lancer à Jouvet l’une de ces répliques qui l’ont immortalisée (« Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »). Il y a même un « prix du roman populiste », décerné justement pour la première fois en 1931 à Dabit, et qui couronna par la suite Troyat, Sartre (qui ne se sentit nullement offensé) ou, plus récemment, Daniel Picouly ou Laurent Gaudé. 

C’est via la critique marxiste que le sens du terme s’infléchit. Est qualifié de « populiste » tout mouvement qui s’adresse au peuple sans passer par les organisations. Les communistes y voient l’apologie des petits paysans (beurk !), des petits commerçants (re-beurk !), réfutant la lutte des classes. Le poujadisme des années 1950 est ainsi qualifié de populiste par le PCF. C’est l’époque où Jean-Marie Le Pen est élu sur les listes de Pierre Poujade.

À l’origine, le mot est un dérivé savant du latin populus, le peuple. Il est significatif que notre société oligarchique, où quelques privilégiés en auto-reproduction ont confisqué le pouvoir, ait décidé qu’il s’agissait d’une injure. Le succès du Non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne a été si bien ressenti comme « populiste » que le Congrès s’est dépêché de se réunir pour voter l’application d’un principe que le peuple venait de rejeter. C’est le péché mortel qui a scellé tout à la fois la mainmise d’institutions supra-nationales sur la politique française, et la suspicion dans laquelle le peuple tient désormais toute la classe politique. Les politologues s’interrogent aujourd’hui gravement sur les sources de l’abstention, toujours plus massive. Il ne faut pas chercher bien loin, elle est née le jour où quelques centaines de politiciens sont passés par-dessus la volonté du peuple.

Ces mêmes politiciens ont recueilli le mot « populisme » des mains douteuses des communistes et le lancent désormais à la face des rares journalistes qui font encore leur travail.

On pourrait faire une lecture rétrograde du « populisme », qui existait bien avant que le mot ne débarque dans le vocabulaire. « Populiste » sans doute, Mirabeau qui lance à l’envoyé de Louis XVI, après le Serment du Jeu de Paume : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. » « Populiste », Victor Hugo avec les Misérables. « Populiste » enfin Edouard Daladier lorsqu’il évoque, en 1934, les « deux cents familles » qui régentent la France — et qui ne sont guère plus nombreuses aujourd’hui. « Ce sont deux cents familles, s’écrie alors le futur Président du Conseil, qui, par l’intermédiaire des conseils d’administration, par l’autorité grandissante de la banque qui émettait les actions et apportait le crédit, sont devenues les maîtresses indiscutables, non seulement de l’économie française mais de la politique française elle-même. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’empire des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent leurs mandataires dans les cabinets politiques. Elles agissent sur l’opinion publique car elles contrôlent la presse. »

« Complotisme ! » s’écrient alors les émissaires stipendiés de l’oligarchie qui se partage le pouvoir sous des étiquettes interchangeables — droite ou gauche par exemple, blanc bonnet, bonnet blanc.

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Que Gérald Darmanin use du terme est significatif de l’arrogance de la caste. La montée de l’insécurité est indéniable, et les chiffres effarants que citait Apolline de Malherbe proviennent du ministère même. L’accusation de « populisme » est typique du déni dans lequel s’enfonce la classe politique, persuadée que tant qu’elle maîtrise les médias et les spectacles, et qu’elle agitera le spectre d’une épidémie dont on comprend enfin qu’elle fut bénigne, elle continuera à faire des affaires. Le carnaval de l’élection présidentielle n’est qu’un leurre, un spectacle supplémentaire pour amuser le… peuple. Le mouvement des gilets jaunes fut un coup de semonce, mais les dirigeants de la multinationale France ne l’ont pas entendu. Eh bien gageons que la prochaine fois que l’on parlera de violence dans les médias, ce ne sera plus seulement pour évoquer les attaques à main armée, les viols et les assauts contre les forces de l’ordre, mais pour décrire un nouveau 1789 à la française — un grand moment populiste.


Élisabeth Lévy : « Darmanin accusé de sexisme ? On n’a plus le droit de se moquer d’une fille ? »

Retrouvez la chronique d’Elisabeth Lévy, directrice de la rédaction de Causeur, chaque matin à 8h10 sur Sud Radio

Les nouveaux Fouquier-Tinville

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Isabelle Balkany rend visite a Patrick Balkany, novembre 2019 © ACau/SIPA

Quelles que soient les suites judiciaires de l’affaire Balkany, il faut revenir au point de départ: l’acharnement de certains juges dont l’obsession est de mettre en prison les anciens collaborateurs de Nicolas Sarkozy à l’Élysée et, si possible, l’ancien président lui-même et ses proches. Pour exemple, le président de chambre au tribunal judiciaire de Paris qui a déjà épinglé à son tableau de chasse Patrick Balkany justement, ainsi que Claude Guéant et qui ne compte pas s’arrêter là.


Il s’appelle Benjamin Blanchet. Président de chambre au tribunal judiciaire de Paris, il a déjà épinglé à son tableau de chasse Patrick Balkany et Claude Guéant et ne compte pas s’arrêter là. En septembre 2020, il avait bénéficié d’une « tribune » dans Le Monde qui l’avait présenté ainsi : « Afin de redonner crédit et force à la justice française, Benjamin Blanchet appelle à une réforme donnant le pouvoir de proposition de nomination des magistrats du siège et du parquet au Conseil supérieur de la magistrature. » Dans sa tribune, il avait effectivement confirmé : « Le chemin sera encore long tant les assauts sont multiples et pernicieux. C’est en effet comme s’il fallait absolument persuader nos concitoyens que la justice de leur pays ne connaît, s’agissant du traitement des affaires sensibles, que le favoritisme, la soumission, le corporatisme et la politisation. » Le président Blanchet préfère clairement que tous les magistrats, qu’ils soient juges du siège ou procureurs, soient totalement indépendants et qu’ils se gèrent eux-mêmes. 

Quelques jours plus tard, il avait encore pris parti en ce sens alors qu’il participait à la fameuse manifestation du Syndicat de la magistrature, sur le thème « Assis, debout, mais pas couchés », contre le nouveau garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti. Ce « Syndicat », devenu célèbre lors de l’affaire pour le moins honteuse du « mur des cons », est connu pour être très à gauche. Notre nouveau Fouquier-Tinville avait été interviewé lors de cette manifestation par le journal Libération, lui aussi très à gauche : « Les procureurs de la République, avait-il déclaré, se lèvent pour requérir, les magistrats du siège sont assis lorsqu’ils écoutent les parties, lorsqu’ils jugent. Les uns et les autres ne veulent pas se coucher devant le pouvoir exécutif, parce qu’ils sont indépendants et entendent bien le rester », reposant ainsi à nouveau le problème de l’indépendance des procureurs, lesquels, en France, ne sont pas des magistrats comme les autres. Ils sont fonctionnaires et dépendent du ministère de la Justice, c’est-à-dire du pouvoir en place. 

Une très grande rigueur contre les personnalités politiques

Est-ce la raison pour laquelle, voulant contrebalancer des réquisitions qu’il estime parfois trop mièvres de la part de certains procureurs, ou simplement par conviction personnelle, Benjamin Blanchet applique la plus grande rigueur dans ses décisions ou jugements contre des personnalités politiques, spécialement lorsqu’il s’agit d’anciens collaborateurs de Nicolas Sarkozy ou de l’ancien président lui-même ? Ainsi, en octobre dernier, dans l’affaire des sondages de l’Élysée, outrepassant clairement le cadre judiciaire, il n’avait pas hésité à déclarer avec emphase : « Le Tribunal ordonne que ce témoin [Nicolas Sarkozy] soit amené devant lui par la force publique », exactement comme le faisait l’« accusateur public » Fouquier-Tinville pendant la Révolution. Les procureurs du parquet ayant considéré que cette convocation par la contrainte serait contraire « au bon sens et à la sagesse » [1], Benjamin Blanchet était passé outre, estimant, selon la vieille formule usée, que la présence de Nicolas Sarkozy était « nécessaire à la manifestation de la vérité ». 

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Protégé par son immunité présidentielle [2] et voulant éviter que la maréchaussée ne débarque brutalement chez lui avec ses gros sabots, comme le souhaitait notre ardent défenseur du Syndicat de la magistrature, Nicolas Sarkozy s’est présenté de lui-même devant la 32e chambre correctionnelle et, d’entrée de jeu, a contesté les raisons de sa présence. S’adressant au président du tribunal, il lui a déclaré : « J’ai appris par la presse que vous aviez lancé un mandat d’amener pour me contraindre par la force publique à venir témoigner. De mon point de vue, cette décision n’est pas constitutionnelle et surtout, elle est totalement disproportionnée. » Et d’ajouter : « C’est un principe essentiel des démocraties qui s’appelle la séparation des pouvoirs et, comme président de la République, je n’ai pas à rendre compte de l’organisation de mon cabinet ou de la façon dont j’ai exercé mon mandat devant un tribunal. » 

Une folle addition de plus de 3 millions d’euros!

Le président Blanchet, si partisan soit-il d’un gouvernement des juges, a dû se contenter de ce rapide cours de droit constitutionnel, ce qui l’a peut-être encore plus poussé à avoir la main lourde dans ce dossier des sondages de l’Élysée où plusieurs collaborateurs du président étaient accusés d’avoir organisé à leur profit personnel de nombreux sondages d’opinion. Qu’on en juge : soupçonnés de « favoritisme » et de « détournement de fonds publics », Patrick Buisson, alors proche conseiller du chef de l’État, a été condamné à titre personnel à 2 ans de prison avec sursis et 150 000 euros d’amende, ses deux sociétés étant condamnées à une amende supplémentaire de 550 000 euros et au remboursement de 1,2 million d’euros. Pierre Giacometti a été condamné à 6 mois avec sursis et 70 000 euros d’amende et sa société à 300 000 euros d’amende tandis qu’Ipsos se prenait une condamnation à 1 million d’euros. Au total, une folle addition de plus de 3 millions d’euros si l’on additionne les amendes et les remboursements [3]

Restait Claude Guéant. Condamné, pour sa part, à 8 mois de prison ferme avec mandat de dépôt, il a le tort sans doute d’avoir été un homme de confiance très proche de Nicolas Sarkozy et à ce titre il est l’objet d’une étonnante vindicte de la part des justiciers “rouges”. Ancien préfet, ancien secrétaire général de l’Élysée pendant quatre ans, ancien ministre de l’Intérieur, il avait déjà été condamné en janvier 2019 dans l’affaire dite « des primes de cabinet » du ministère de l’Intérieur à 1 an de prison ferme plus 1 an avec sursis, ainsi qu’à une amende de 75 000 euros et au remboursement de 105 000 euros. Comme il avait été poursuivi par la justice dans l’affaire probablement fictive – 10 ans de procédures et toujours rien de tangible – du financement libyen de la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy et que les juges d’instruction avaient confisqué ses biens immobiliers personnels en 2017, il se trouvait dans l’impossibilité matérielle de régler ses dettes judiciaires aux dates prévues.

Cette affaire des écoutes qui avait choqué toute l’Europe…

La suite de l’histoire est tellement croquignolesque qu’on ne peut que se poser des questions sur la sérénité et le sérieux qui peuvent régner dans les enceintes du Parquet national financier et de certains tribunaux. En raison de plusieurs retards de paiement, la cour d’appel de Paris a carrément décidé de faire écrouer Claude Guéant à la prison de la Santé le 13 décembre dernier. Une première en France, a fortiori pour un ancien ministre de l’Intérieur de santé fragile et âgé de 77 ans ! Mais l’acharnement de la justice ne s’est pas arrêté là, son passé judiciaire s’étant télescopé avec le procès des sondages de l’Élysée. Et, pour commencer, le Parquet national financier, profitant de cette nouvelle séquence, a décidé d’alourdir ses réquisitions sous le prétexte qu’il « ne respecte pas les décisions de justice », en demandant 1 an d’emprisonnement contre 6 mois auparavant. L’ancien ministre, ayant payé entre-temps ses dettes judiciaires grâce à des amis, a déposé une demande de remise en liberté qui ne sera tranchée qu’en février. En attendant il reste en prison. À 77 ans !

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Quant à Nicolas Sarkozy, la cour d’appel de Paris lui a donné rendez-vous entre le 28 novembre et le 14 décembre 2022 dans l’affaire dite des « écoutes », également appelée affaire « Bismuth » : un autre dossier croquignolesque dans lequel il avait été condamné en première instance à 3 ans de prison dont 1 an ferme pour corruption et trafic d’influence. Ce dossier, né en 2014 de très nombreuses et scandaleuses écoutes téléphoniques entre Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog, ce qui avait choqué l’Europe entière, à propos d’un magistrat, Gilbert Azibert, qui souhaitait paraît-il être pistonné pour obtenir un maigre complément d’activité à Monaco, ce dossier donc avait donné l’impression d’avoir été monté de toutes pièces pour obtenir à tout prix une condamnation de l’ancien président. Et, en plus, l’ancien président n’avait jamais pris contact avec Monaco dans cette affaire ! En première instance, la défense s’était insurgée sans succès contre un procès basé sur des « fantasmes » et des « hypothèses ». Résultat : une condamnation outrageuse – 3 ans de prison dont 1 an ferme ! – contre un ancien président de la République, ses deux « complices », le magistrat et son avocat, écopant de la même peine, Thierry Herzog ayant droit à un supplément totalement abusif : une interdiction d’exercer son métier pendant 5 ans. Du pur sadisme judiciaire !

Une nouvelle carrière de justicier “rouge” 

Revenons à notre autre « président », Benjamin Blanchet, et à deux de ses faits d’armes antérieurs : l’affaire Brochand et le procès Balkany. Âgé de 83 ans, Bernard Brochand, ancien maire de Cannes, est le doyen d’âge de l’Assemblée. Il est député depuis vingt ans. La Haute Autorité pour la transparence (HATVP), à peine créée par François Hollande, signale en 2014 au parquet de Paris qu’il détient un compte dormant en Suisse depuis une quarantaine d’années, qu’il n’a pas déclaré et sur lequel dort environ 1 million d’euros. Une procédure de « plaider-coupable » lui est proposée et le parquet obtient l’accord du député, assisté de son avocat Éric Dupond-Moretti, sur une transaction très élevée : 200 000 euros d’amende et 8 mois de prison avec sursis. Ce qui clôt provisoirement l’affaire : pour que cette condamnation soit homologuée il faut en effet qu’un juge donne son accord, ce qui est généralement automatique. Sauf que le juge chargé de la chose s’appelle Benjamin Blanchet, lequel refuse catégoriquement, estimant que « les peines sont inadaptées au regard des circonstances de l’infraction et de la personnalité de l’auteur […] représentant de la Nation ». 

Procès Balkany : on retrouve en mai 2019 Me Dupond-Moretti, qui n’est pas encore ministre, comme défenseur de l’ancien maire de Levallois, poursuivi essentiellement pour des raisons fiscales, entre autres joyeusetés « prise illégale d’intérêts », « corruption passive » et « blanchissement de fraude fiscale aggravée ». La nouvelle rencontre Blanchet/Dupond-Moretti va faire des étincelles. L’avocat sait que le juge qui se veut un porte-drapeau en matière de justice fiscale sera d’une totale intransigeance et sollicite un report de l’audience, ce qui lui sera refusé. Il demande alors au président du tribunal, dans une manœuvre hardie et désespérée mais sans succès non plus, de « renoncer à juger » son client et de se « déporter », mettant en cause son impartialité dans l’affaire Brochand « au seul motif qu’il était député ». On connaît la suite : 4 ans de prison ferme pour Patrick Balkany avec mandat de dépôt et incarcération immédiate à la prison de la Santé. Le nouveau Fouquier-Tinville du Syndicat de la magistrature venait de démarrer de façon éclatante sa carrière de justicier rouge ! 


[1] https://www.liberation.fr/societe/police-justice/proces-des-sondages-de-lelysee-le-tribunal-ordonne-laudition-de-nicolas-sarkozy-comme-temoin-20211019_64NZVZLII5GTBDOKL2GD735ZVU/

[2] « Depuis la réforme constitutionnelle de 2007, le président de la République bénéficie d’une immunité absolue et permanente, sauf en cas de manquement grave à ses fonctions, comme le prévoit l’article 67 de la Constitution qui indique que le chef de l’État « n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité. » Cela concerne les domaines aussi bien politique, pénal, civil qu’administratif, et aucune action en justice ne peut être engagée contre lui pour les actes accomplis dans le cadre de sa fonction, et cela, même après la fin de son mandat. » Charles Deluermoz. Le Point du 01/03/2017

[3] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/sondages-de-l-elysee-claude-gueant-condamne-a-huit-mois-de-prison-ferme-20220121

Le Métavers, c’est maintenant!

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Mark Zuckerberg (à gauche) joue aux cartes dans le metavers. Image: capture d'écran YouTube.

Vous pensiez pouvoir échapper au métavers, ce monde virtuel infernal où Mark Zuckerberg – le boss de Facebook – entend vous faire dépenser tout votre fric? En réalité, vous êtes depuis fort longtemps déjà coincés dans une vaste caverne à illusions. La démonstration d’Yves Mamou, avec de gros morceaux d’islamophobie, de transphobie ou de Gérald Darmanin dedans!


Facebook promeut une future version d’Internet où des espaces virtuels, persistants et partagés vous seront accessibles via interaction 3D… Selon Mark Zuckerberg, c’est le grand bouleversement à venir. 

Dans ce Métavers (ainsi cet univers virtuel a-t-il été baptisé), nous pourrons interagir avec les amis, la famille, les collègues, faire du shopping, flirter, jouer et travailler. La virtualité nous permettra d’agir dans la vie réelle, mais sans bouger de chez nous. Avec un léger casque sur le nez, nous pourrons abolir la distance, rencontrer qui bon nous semble, créer des liens à la demande, immédiats et sans déplacements. Le Metavers permettra-t-il de faire des bébés à distance ? Telle est sans doute la vraie limite de l’opération : l’épreuve du réel.

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Une France “islamophobe”?

C’est là que les géants de la tech ont des leçons à prendre. Le vrai pouvoir aujourd’hui n’est pas de créer un espace pour l’illusion, mais de transfigurer la réalité. En d’autres termes, le vrai pouvoir est d’obliger les populations à prendre des vessies pour des lanternes. À cet égard, nos dirigeants politiques sont passés maîtres es-métavers. Depuis des années, les dirigeants occidentaux et notamment français, s’échinent à nous bâtir une réalité « antiraciste ». Et ça marche. Prenez la grande manif du 11 mai 2015 initiée par l’Élysée où trônait encore François Hollande. En bonne logique, quand des islamistes assassinent des journalistes, il s’agit d’un acte de guerre. La bonne réponse de l’État, garant des institutions et de la liberté d’expression, serait de riposter par d’autres actes de guerre : fermer les mosquées salafistes, embastiller les récalcitrants, dissoudre des associations islamistes, expulser les irréductibles etc. Mais au lieu de cela, pour ne pas paraître « islamophobe », pour ne pas donner le sentiment qu’en France, les institutions prennent le parti de ceux qui « insultent la religion », l’État a organisé une marche. Plusieurs millions de Français ont marché en défense de la « liberté d’expression ». Une manifestation était-elle la bonne réponse contre la terreur islamiste ? Si l’on énumère le nombre d’assassinats qui ont suivi, on peut penser que non.

La journaliste Ophélie Meunier © D.R.

Et pourtant, en 2022, les menaces de mort proférées contre la journaliste Ophélie Meunier, auteur d’un reportage décapant sur l’islamisation de Roubaix (M6), ont enclenché les mêmes mécanismes.  Ophélie Meunier a été placée sous protection policière comme les survivants de l’équipe du journal Charlie Hebdo, et 160 personnalités ont signé une pétition exigeant le respect de la « la liberté d’expression »… comme en 2015. Des associations islamistes ont-elles été dissoutes ? Le procureur a-t-il diligenté une enquête immédiate ? Un islamiste éructant sa haine a-t-il été arrêté ? Nenni ! S’attaquer à des musulmans qui agissent en islamistes passe toujours, en 2022, comme un crime raciste. 

La justice a puissamment contribué à la « métavérisation » antiraciste de la société. Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, Christiane Taubira n’a eu qu’un seul souci : protéger les musulmans d’éventuelles représailles populaires. Une circulaire est ainsi partie du ministère de la Justice le 12 janvier 2015 pour sommer tous les procureurs de France de punir sévèrement toutes les attaques, y compris verbales, qui pourraient être proférées contre « les religions » (sous-entendu l’islam).  Dans le Métavers, après un attentat islamiste, les victimes sont d’abord musulmanes.

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Les « islamophobes » qui avaient osé oublier cette règle de la victimisation des musulmans, ont vu les procès en racisme antimusulman s’intensifier contre eux. En 2017, l’historien Georges Bensoussan a payé le prix psychologique, financier et moral de trois procès en racisme pour avoir osé suggérer que l’antisémitisme était solidement ancré dans la société musulmane française. Charlie Hebdo, Michel Houellebecq, Mohamed Louizi et des dizaines d’autres « islamophobes » ont été contraints de se rendre à la barre pour se justifier des critiques « racistes » qu’ils avaient osé énoncer contre l’islam. 

Redoutable métavers judiciaire…

Le Métavers judiciaire est d’autant plus redoutable qu’il est souple. En 2016, le procureur François Molins expliquait doctement qu’il n’était pas envisageable de détenir préventivement les islamistes fichés « S » (c’est le socle de l’État de droit disait-il). « On ne peut pas détenir quelqu’un avant qu’il ait commis une infraction », soulignait le procureur. Cela revenait à punir un innocent. En 2022 pourtant, la justice n’a pas hésité une seconde à condamner à neuf ans de prison ferme Aurélien Chapeau – un néo-nazi, il est vrai – en raison de « la multiplicité des actes préparatoires » à un attentat qu’il n’a jamais commis et que, Aurélien Chapeau l’a affirmé tout au long de son procès, il n’aurait jamais commis.

Le Métavers policier n’est pas très éloigné du métavers judiciaire. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a tenté de faire passer des manifestants anti-passe vaccinal pour des activistes nazis parce que certains de ces manifestants, ont été photographiés, à un moment de la marche, le bras tendu. Dans le Métavers macronien, tous les opposants politiques sont plus ou moins des clones de la SS tout droit sortis de la cuisse d’Adolf Hitler !

La lutte contre les discriminations racistes est la pierre angulaire du Métavers politique. C’est elle qui permet de ne pas aborder la réalité. La France qui a importé sur son sol une population musulmane qu’elle a renoncé à assimiler, puis à intégrer et avec laquelle même le « vivre ensemble » est problématique, repousse en permanence l’épreuve du réel. Plutôt que de reconnaître le décrochage politique, religieux, social et éducatif d’une partie importante de cette population immigrée d’Afrique et d’Afrique du Nord, la France de l’élite préfère se saborder elle-même. Dans le domaine éducatif par exemple, cette France de l’élite a renoncé à ses outils de sélection au profit de la discrimination positive. Très récemment, les lycées Louis-le-Grand et Henri-IV qui confortaient traditionnellement leur position d’excellence en sélectionnant leurs élèves sur dossier y ont renoncé au nom de « la lutte contre les discriminations ». La banlieue ira désormais à Louis-le-Grand comme elle va déjà à Sciences-Po. Par favoritisme… et surtout dans l’espoir qu’elle acceptera enfin de se normaliser. Ce qui n’est pas gagné d’avance.

Un univers porté par toute une foule d’acteurs

Le Métavers anti-discrimination n’est pas seulement institué par l’État, il est aussi porté par une foule d’acteurs sociaux et politiques. Dans un numéro récent de la Revue des deux mondes, Brice Couturier évoque l’aspect LGBTQ de la lutte contre les discriminations. Il cite le cas – qui n’a rien d’exceptionnel – de Kathleen Stock, professeur de philosophie à l’Université du Sussex qui a dû démissionner pour avoir réclamé que les « femmes transgenres » qui conservent leurs organes génitaux masculins ne soient pas admises dans les endroits où se déshabillent et où dorment les femmes dites « cisgenres » (nées femmes et désirant le rester). Car « ces femmes transgenres (en clair, nées hommes) peuvent être sexuellement attirées par les femmes ». Que n’avait-elle pas dit là ! Des hordes d’étudiants l’ont injuriée, l’ont dénoncée comme « transphobe » et ont parasité sa salle de cours jusqu’à ce qu’elle démissionne. En vertu de cette logique, la « nageuse » transgenre Lia Thomas a été autorisée à concourir dans les compétitions féminines où « elle » a écrasé ses adversaires (« cisgenres ») et pulvérisé les records féminins. 

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Les prises de position au sujet de l’auto-identification de genre de la Britannique Kathleen Stock (photo) sont courageuses. Elle a été poussée à quitter l’université © REX/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40771816_000006

On pourrait ainsi multiplier les exemples. En politique, le Métavers a commencé par une déstabilisation organisée et volontaire des cadres de référence de la population. Depuis Mitterrand, le pouvoir politique nous abreuve de l’idée que seule la France seule ne peut rien, qu’elle n’existe pas et que le cadre de sa puissance, c’est l’Europe. Emmanuel Macron abuse ainsi de l’expression « souveraineté européenne ». Comme l’écrit Nicolas-Jean Bréhon dans la Revue des deux mondes, cette fiction « est devenue son crédo, son marqueur identitaire ». Pour notre président, la France n’existe pas plus que la culture française. Seule l’Europe existe, seule l’Europe est souveraine. Il s’agit bien entendu d’une imposture politique, une de plus car « la souveraineté suppose une légitimité, une compétence, un territoire. L’Union européenne (UE) n’en a aucun des trois » écrit Nicolas-Jean Bréhon. 

La question que pose ce Métavers est donc la suivante : quand sortirons-nous de cette caverne à illusions et surtout, surtout saurons-nous garder notre calme face à cette incroyable violence qui nous a été infligée ?

Le quidditch change de nom

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Wikimedia Commons

Suite aux propos « transphobes » de J.K. Rowling, les organisations américaines de quidditch – ce jeu qui s’inspire de l’univers d’Harry Potter et auquel s’amusent des adultes attardés – veulent prendre leurs distances…


Le quidditch est un sport de balle inspiré de l’univers Harry Potter. Chaque équipe compte un minimum de sept joueurs, lesquels chevauchent chacun un « balai volant » avec l’objectif de battre l’adversaire en marquant plus de buts et en attrapant une balle minuscule appelée le « vif d’or ». Dans les romans et films, l’école des sorciers de Poudlard organise chaque année une grande compétition, mais dans le monde réel, des adultes s’adonnent également à ce jeu enfantin.

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Fin 2021, deux véritables ligues du jeu, la US Quidditch et la Major League Quidditch, annoncent vouloir prendre leurs distances avec l’inventeur de leur loisir favori. Elles ont ainsi lancé des sondages pour trouver un nouveau nom à ce sport, en signe de protestation envers des propos prétendument transphobes de la romancière. « Notre jeu a la réputation d’être l’un des plus progressistes au monde en termes d’égalité des sexes et d’inclusivité, en raison de sa règle qui stipule qu’une équipe ne peut pas avoir plus de quatre joueurs du même sexe sur le terrain au même moment », ont-elles avancé dans un communiqué. Oui, le quidditch est un sport qui se veut non seulement mixte, mais aussi ouvert aux non-binaires. À leurs yeux, J. K. Rowling est coupable de ne pas revenir sur des propos tenus en 2020 sur les réseaux sociaux. En partageant un article évoquant « les personnes qui ont leurs règles », elle s’était amusée à dire qu’il devait bien y avoir un mot pour définir ces dernières. En somme, elle défendait l’idée que ce sont les femmes qui ont leurs règles. Un petit scandale qui lui a valu une campagne de haine en ligne, des appels au boycott et même de ne pas être conviée aux retrouvailles des acteurs pour les vingt ans de la saga.

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S’agenouiller devant la nouvelle doxa woke et trans, est-ce à ce point sorcier ? Seul un cynique ajouterait que la suppression du nom de quidditch, une marque déposée appartenant à Warner Bros, ouvrirait la porte au parrainage commercial et à la professionnalisation de ce jeu.

Le sens ethnique des Russes rend peu probable une guerre en Ukraine

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Visite diplomatique du président Macron à Kiev, auprès du président Volodymyr Zelensky, 8 février 2022 © Ukrainian Presidency/SIPA

Il existe un véritable sentiment national ukrainien, même là où la langue russe est majoritaire


Il suffit de consulter le site des Affaires étrangères russes, ministère sur lequel règne l’indéboulonnable Sergueï Lavrov, pour constater l’attention soucieuse portée à toutes les minorités russophones qui vivent au-delà des limites de la Fédération de Russie. La fermeture d’une école russophone à Tallinn ou Narva est vécue comme un drame national. Les Russes des périodes impériales, tsariste puis communiste, n’avaient jamais expérimenté la situation de minorité, c’est plutôt eux qui étaient maîtres chez les autres. L’effondrement de l’URSS a inversé la situation et presque toutes les frontières russes sont bordées de pays où vivent des minorités russophones, 26% en Estonie par exemple. Contrairement aux pays baltes, l’Ukraine n’oppose pas un peuple autochtone et une minorité russe. Ce pays est plutôt un subtil dégradé, de Lviv à l’ouest où l’ukrainien est langue maternelle et la religion uniate, rattachée au catholicisme, jusqu’à Kharkiv à l’est où l’on ne parle que russe et où l’on ne prie qu’orthodoxe.

Tout est écrit en ukrainien et tout est parlé en russe!

Je me suis trouvé au milieu, à Kiev en 2001, on y parlait russe mais la plupart des habitants comprenaient l’ukrainien et le considéraient comme un amusant patois folklorique. J’ai même rencontré des gens scandalisés de devoir renseigner certains documents officiels en ukrainien, comme si en Dordogne on obligeait soudain les contribuables à rédiger leur déclaration d’impôt en occitan. Depuis l’ukrainien a progressé dans l’usage parlé et écrit de Kiev, un bon exemple en est le prénom du chef de l’Etat, un ancien Vladimir devenu Volodymir.

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Ces russophones de l’étranger provoquent en Russie une émotion attendrie, ce sont des “frères”, comme étaient les Alsaciens-Lorrains d’avant 1918 pour la génération de ma grand-mère qui chantait “Frères chéris d’Alsace”. “La question des minorités russes est vitale pour la popularité du président Poutine” déclare Cyrille Bret à Atlantico le 8-12-2017 et il ajoute : “La protection des familles russo-ukrainiennes, des russophones et de la culture russe occupe une place importante dans l’attitude de la Russie à l’égard de l’Ukraine”. C’est entendu, les Russes aiment passionnément leurs frères russophones installés à l’étranger. Mais ceux-ci aiment-ils passionnément la Russie ? Les russophones des pays baltes ont pris goût à la démocratie et à la prospérité européennes et ils sont peu pressés de rejoindre le giron moscovite et la férule poutinienne. Les tensions linguistiques paraissent apaisées et le site de Sergueï Lavrov ne peut plus les monter en épingle.

Qu’en est-il en Ukraine ? Je me trouvais en septembre 2021 à Kharkov, dont le nom officiel est maintenant Kharkiv, la grande ville de l’est de l’Ukraine. Je m’amusais à sonder mes interlocuteurs, y compris les rencontres de café, en leur disant : “C’est agaçant pour quelqu’un qui a étudié le russe au lycée, dans votre ville tout est écrit en ukrainien et tout est parlé en russe”. Facile de distinguer les deux, l’ukrainien est écrit en cyrillique auquel on a rajouté un “i” latin qui n’existe pas dans la graphie russe. On m’a chaque fois répondu que c’était normal, que l’ukrainien était la langue de l’Ukraine, et personne ne m’a déclaré son amour pour la langue russe et la Russie. J’en ai déduit la naissance d’un sentiment national ukrainien, même dans une ville russophone de l’est, renforcé sans doute par la proximité inquiétante d’un front de guerre. Rappelons que la terrible famine organisée par Staline en Ukraine, le Holodomor de 1932-33, a frappé aussi bien les populations de langue russe ou ukrainienne. L’appartenance linguistique n’est pas un gage d’unité éternelle, l’Alsace a quitté son contexte germanique par amour pour la France de la Révolution et de l’Empire, les Berbères juifs d’Algérie ont fait de même, conquis par la générosité du décret Crémieux et la grandeur de la culture française.

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Membres des forces de défense territoriale de l’Ukraine dans un parc à Kiev le 22 janvier 2022 © Efrem Lukatsky/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22644686_000002

“Nous ne tuerons pas nos frères ukrainiens”

Poutine a une conscience claire des continuités historiques, il sait très bien que la guerre en Ukraine entraînerait des milliers de morts civils et une détestation pour des siècles de la Russie. Ses rodomontades sont à l’adresse des Américains, mais elles comportent un sous-texte bizarre, dont une déclaration que “Nous ne tuerons pas nos frères ukrainiens”. Mes contacts à Kharkov ne croient pas un instant à la guerre. Le président russe est brutal, il pratique dans son pays et avec l’étranger une Realpolitik qui n’a certes rien à voir avec l’humanisme doucereux d’Emmanuel Macron dont on constate les piteux résultats au Mali et en Algérie. Il n’est pas l’Hitler expansionniste auquel veut nous faire croire la propagande américaine. La Crimée a été conquise et peuplée de Russes au XVIII ème siècle par la Grande Catherine, elle est devenue ukrainienne un soir de beuverie khrouchtchévienne, mais elle est russe par la réalité autant que par la culture, ni Tolstoï auteur des Récits de Sébastopol ni Tchekhov dont La Dame au petit chien se passe à Yalta n’étant ukrainiens.