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À Calais, chronique d’une tragédie annoncée

Reportage à Calais

À Calais, chronique d’une tragédie annoncée
Des migrants embarquent sur des bateaux pneumatiques pour tenter d'atteindre les eaux britanniques, wimereux ( Pas-de-Calais), 16 octobre 2021 © Marc SANYE / AFP

Les centaines d’immigrés clandestins qui embarquent chaque jour sur des radeaux de fortune pour la Grande-Bretagne n’offrent pas seulement le spectacle du désespoir. C’est aussi celui de l’impuissance des forces de l’ordre, de la compétition entre ONG, du business lucratif des passeurs, et d’un État français qui dépense des milliards sans juguler quoi que ce soit. Reportage dans les dunes de la Côte d’Opale.


Ils étaient 600 en 2018, un peu moins de 10 000 l’an dernier, certainement le double cette année. La France entière le découvre en images, les migrants de Calais tentent désormais d’atteindre la Grande-Bretagne par la mer, sur des bateaux pneumatiques, voire des kayaks gonflables. La formule semble avoir été lancée par des Iraniens et des Albanais, il y a quatre ans. Son succès ne se dément pas. L’objectif n’est pas de traverser la Manche, large de 33 km à son point le plus étroit, au niveau du cap Gris-Nez. Il s’agit simplement d’atteindre les eaux britanniques, afin d’être pris en charge par des navires qui auront l’obligation de débarquer les « naufragés » en Grande-Bretagne, conformément au droit maritime international. Les migrants savent qu’ils sont arrivés lorsque leur téléphone portable accroche un réseau anglais. Un coup de fil et le tour est joué.

Encore faut-il y arriver. Le mercredi 24 novembre, 33 migrants, peut-être davantage, ont échoué. Ils se sont noyés, dans des circonstances qui restaient à déterminer au moment où nous mettions sous presse. Ex-leader du Parti travailliste, le député Jeremy Corbyn a réagi le soir-même, en appelant “les gouvernements à cesser le traitement inhumain des réfugiés et des migrants”. “Plus de 20 morts au large de Calais. Voilà le résultat de la politique de fermeté de Darmanin. Honte sur nous”, twittait de son côté Karima Delli tête de liste EELV de la gauche unie aux régionales de 2021 dans les Hauts-de-France. En réalité, et Jeremy Corbyn comme Karima Delli le savent, le gouvernement français se donne beaucoup de mal pour empêcher les migrants de prendre la mer.

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Satanés passeurs

Pour la seule nuit du vendredi 19 au samedi 20 novembre, 106 migrants ont été secourus dans les environs de Calais. Un nombre indéterminé a peut-être réussi à passer. Les forces de l’ordre, par ailleurs, ont bloqué beaucoup de tentatives. À 6 h 30 du matin, samedi, une quarantaine descendaient en silence l’avenue François-Mitterrand, à Wimereux, sans autre bagage qu’un sac-poubelle censé protéger de l’humidité leur minimum vital, argent et téléphone portable. Ceux-là n’ont pas réussi à prendre le bateau.

Les quelques migrants récupérés à bord de kayaks gonflables de chez Decathlon étaient à court d’argent et de possibilités. L’enseigne a cessé d’en vendre dans son magasin de Calais.

Coquette station balnéaire, Wimereux se trouve à 35 km au sud de Calais, en longeant la côte. Juste au nord de la commune, commence un vaste espace naturel, les dunes de la Slack, qui se prolonge sur la station voisine d’Ambleteuse. Depuis quelques mois maintenant, c’est de là que beaucoup de migrants tentent de partir. Ils s’installent dans les dunes pour une ou deux nuits, pas davantage. Celles-ci constituent simplement un point de rendez-vous donné par les passeurs. Lorsque les conditions sont propices (mer calme, pas trop de vent comme le mercredi 24 novembre), ces derniers amènent en camionnette un hors-bord gonflable, doté d’un moteur en général ridiculement sous-dimensionné. Il s’agit d’aller le plus vite possible, pour embarquer avant l’arrivée des forces de l’ordre, qui sont évidemment au courant de la combine. Depuis des semaines, la police et la gendarmerie stationnent sur les voies d’accès au littoral qui partent de la route côtière D940. Elles patrouillent sur les plages, à pied ou par drones interposés. Leur but est de bloquer les passeurs, pas d’arrêter les migrants. « Ce serait pire qu’inutile, explique un policier en faction non loin du golf de Wimereux. Il va nous dire qu’il est arrivé par la Belgique. Il faudra deux hommes et une matinée pour le reconduire à la frontière. Il sera revenu le soir. »

Les forces de l’ordre ont d’autant moins de raison de harceler les migrants que ces derniers, de l’avis unanime des habitants interrogés, sont pacifiques (les affrontements, rares, impliquent généralement des passeurs concurrents). Ceux que nous avons rencontrés dans les dunes étaient jeunes, courtois et manifestement épuisés. Ils expliquaient dans un anglais très rudimentaire venir d’Irak, par l’Allemagne. L’un d’entre eux avait laissé sa femme et sa fille à Dunkerque. Aucun n’a parlé de Biélorussie, mais il ne fait guère de doute que cette route est déjà opérationnelle. Le 6 octobre, un passeur polonais a été jugé en comparution immédiate au tribunal de Boulogne-sur-Mer. Arrêté avec un zodiac et 40 gilets dans sa fourgonnette, il a écopé de douze mois avec sursis et d’une expulsion. La peine, légère, suggère que les magistrats ont eu la conviction d’avoir en face d’eux un sous-fifre, et non un mafieux tirant les ficelles d’un négoce lucratif. Le prix de la traversée commence à 2 000 euros et peut monter à 6 000. La tactique des passeurs est de saturer le dispositif de surveillance, en lançant simultanément de nombreuses embarcations. Passera qui peut. Les conséquences sont visibles dans les dunes de la Slack, jonchées de sacs de couchage abandonnés, de gilets de sauvetage, voire de bateaux pneumatiques lacérés par les gendarmes, dans le but de les rendre inutilisables.

Quand un migrant se trouve à Calais, il est déjà trop tard

On trouve aussi beaucoup de chaussures, car les candidats à la traversée se déchaussent avant d’embarquer. Un Somalien en tongs dans le Pas-de-Calais en novembre ? Voilà un migrant qui a déjà échoué une première fois et qui a été ramené sur les côtes françaises par le remorqueur Abeille Languedoc ou par un canot de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM). Celui que nous avons rencontré le vendredi midi à la gare de Calais ne s’avouait pas vaincu. Il prenait le TER de 13 h 05, qui s’arrête à Wimille-Wimereux à 13 h 32. Les deuxièmes tentatives sont en général plus aléatoires que les premières. Les quelques migrants récupérés à bord de kayaks gonflables de chez Décathlon étaient à court d’argent et de possibilités. L’enseigne a cessé d’en vendre dans son magasin de Calais. Question d’image.

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Trouver des embarcations, du reste, n’est pas difficile. Dans les cas les plus ubuesques, c’est l’État qui les fournit. Les passeurs viennent racheter les embarcations saisies et mises aux enchères par les domaines. C’est le commissaire-priseur de l’hôtel des ventes de Dunkerque, Thierry May, qui a vendu la mèche, dans un entretien à l’hebdomadaire local La Semaine dans le Boulonnais. Appelé pour davantage de précisions sur cet exemple inattendu d’économie circulaire, maître May fait savoir qu’il ne parle plus aux journalistes, et surtout pas de cette affaire. Dunkerque se trouve dans le département du Nord. Dans le Pas-de-Calais, les bateaux saisis ne sont pas revendus, mais détruits ou donnés à la SNSM. Étonnamment, les moteurs hors-bord ne proviendraient pas des nombreux vols commis sur les côtes françaises. Ils sont achetés sur le marché de l’occasion, en Allemagne, en France ou en Belgique.

Nul indice de traque, et encore moins de passages à tabac par des flics fascistes. Repérables à 200 m, les migrants circulent librement. Ils vivent dans la précarité, obsédés par l’idée de partir au plus vite, mais sans être persécutés, ni même abandonnés. La sous-préfecture navigue en permanence entre deux accusations contraires, complaisance et répression. Le vendredi 19 novembre, elle organisait une distribution de repas, mais en catimini, au fond d’un terrain vague. Ce même jour, un petit groupe de Soudanais stationnait du côté de la rue Clément-Ader. Ils avaient trouvé des prises électriques, sur un chantier, et rechargeaient leurs téléphones. Les ouvriers les laissaient faire. « Je trouve les gens d’ici exceptionnellement humains avec les migrants, confie un gendarme, en poste depuis six mois dans la région. Pourtant, ils en ont marre. Tout le monde en a marre. »

C’est une guerre d’usure. Ni l’État ni la mairie de Calais ne veulent plus de grands camps comme les « jungles » des années 2000 à 2016, qui sont autant de points de fixation. Celui de Grande-Synthe, qui abritait plus de 1 500 migrants, a été évacué le 16 novembre 2021. Ses occupants n’ont pas été expulsés, alors qu’ils sont tous en situation irrégulière, mais dispersés. L’association Utopia56 (voir ci-dessous) a dénoncé une « invisibilisation des personnes, sans aucune réelle solution d’accompagnement ». Évidemment. L’objectif est de faire savoir jusqu’aux pays d’origine que la route est dure et ruineuse, pour tarir les flux. Quand un migrant se trouve à Calais, il est déjà trop tard.

Démantèlement du camp de migrants de Grande-Synthe (Nord), 16 novembre 2021. © DENIS CHARLET / AFP

L’arnaque du Touquet

En attendant, c’est l’État français qui se ruine. Président de la commission d’enquête qui a rendu son rapport sur les migrants mi-novembre, le député Sébastien Nadot (Libertés et Territoires) a communiqué bruyamment sur ce qu’il qualifie de « maltraitance d’État ». Il a été beaucoup plus discret sur un chiffre qu’il connaît pourtant. Les mesures mises en œuvre par la France dans le Calaisis pour sécuriser la frontière britannique, conformément aux accords du Touquet de 2003, coûtent 160 millions d’euros chaque année, pour 40 millions d’euros de contributions versés par Londres ! L’entrée du tunnel sous la Manche est gardée comme une prison de haute sécurité. Des centaines de kilomètres de clôture et de barbelés cadenassent le port de Calais. La police intervient très vite pour interrompre le jeu hyper dangereux consistant à bloquer des camions sur les voies d’accès avec des troncs ou des blocs de pierre, le temps de se faufiler sous une bâche. La technique du « small boat » a été inventée précisément pour contourner ces obstacles. La police s’adapte en sécurisant les dunes aux environs de Calais ? Les passeurs vont plus loin encore. Le hors-bord qui a chaviré le 24 novembre serait parti de Dunkerque, plus de 40km à l’est de Calais, dans la matinée. Les passeurs ont sans doute assuré à leurs clients que les courants et le vent (qui soufflait alors dans le bon sens) allaient les rapprocher des côtes anglaises. Sans leur dire que la vague d’un ferry passant à 100 m suffirait à les faire chavirer.

Le même jour, la SNSM a croisé des migrants à plus de 75 km au sud de Calais, à hauteur de Merlimont. Malgré une avarie moteur, précisait la Voix du Nord, ils ont refusé d’être secourus! « Ils sont déjà chez nous, prévient Olivier Barbarin, maire du Portel, à 45 km au sud de Calais. Demain ils seront à Berck, après-demain sur la côte picarde. On est parti pour quinze ou vingt ans. » L’élu (ex-PS) appelle l’État à créer des structures d’urgence pour les naufragés recueillis dans les petites communes, mais aussi à « remettre à plat les accords du Touquet ».

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Le sujet était dans l’air, la tragédie du 24 novembre va en faire une priorité. Les Britanniques accusent les Français de ne pas faire le travail pour lequel ils sont payés. Le 8 octobre, la chaîne Skynews a diffusé un reportage dévastateur : 80 personnes embarquant sur des bateaux pneumatiques sans trop se presser, sous le regard de huit policiers passifs (les chaînes françaises ont montré les migrants, pas les policiers). La préfecture du Pas-de-Calais ne commente pas. Les discussions s’annoncent complexes et plus nuancées que les prises de position publique des ministres de l’Intérieur français et britannique, Gérald Darmanin et Priti Patel. Les deux hommes le savent bien, Calais n’est pas le seul endroit de France où il y a des migrants, mais le seul endroit où l’État tente vraiment de les arrêter, ce qui oblige à prendre la mesure du phénomène. Loin d’être une fausse bonne idée, les accords du Touquet, qui ont déplacé la défense de la frontière britannique sur le sol français, étaient peut-être précurseurs. Début novembre, le Royaume-Uni a envoyé 150 hommes en Pologne, à la frontière avec la Biélorussie…

Décembre 2021 - Causeur #96

Article extrait du Magazine Causeur


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