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Jean-Pierre Pernaut, la France au cœur

Jean-Pierre Pernaut est mort à 71 ans. Recordman des journaux télévisés sur la première chaîne pendant plus de trente ans, il a été le premier – et longtemps le seul – à parler à la vraie France. Il laisse des millions de téléspectateurs en deuil.


La célébrité, c’est comme les ballons dirigeables. Plus on est connu, plus on est puissant et plus on prend de l’altitude. Au bout du compte et à force de lâcher du lest, on finit toujours par quitter la terre avec un melon de Montgolfière en perdant au passage le sens des réalités. Voire des valeurs. Le risque, c’est que les grands peuvent vous paraître alors de haut minuscules, et le rêve d’Icare enfin accessible.

Jean-Pierre Pernaut n’a jamais voulu être une star. Simplement parce qu’il n’a jamais rêvé de toucher les étoiles. Il avait bien trop de talent pour ça. D’humilité et de réalisme. Peut-être aussi parce qu’il avait un sincère respect de l’autre. Une empathie et une curiosité pour autrui. Et puis surtout, il était né parmi nous. Les pieds bien campés dans sa terre chérie du nord de la France. Sa Picardie de sang. Il n’a jamais voulu l’oublier. Jamais pu trahir cette authenticité qu’il portait chevillée au corps comme un trophée. Ce naturel indécrottable. Aussi vrai dans la vie qu’à l’écran.

Méprisé par l’intelligentsia parisienne

A ses débuts au JT, pendant que d’autres montaient à Paname pour s’abreuver à la soupe parisienne, il rentrait tous les soirs à Amiens humblement. Ruminant sans doute la phrase de Courteline « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ». C’est sans doute aussi pour cette raison qu’il n’a jamais souhaité appartenir à l’intelligentsia de la capitale. Qu’il n’a jamais non plus trop fréquenté la grande confrérie de la carte de presse. La noblesse de robe autoproclamée de la cocarde. Cette chevalerie de pacotille qui confond le timbre de son coupe-file avec le drapeau de la Liberté de Delacroix. Il a toujours aussi évité soigneusement les officines, fuyant les chapelles. Dédaigné les salons de thé du Trocadéro et négligé les plafonds lambrissés des ministères. Il fut méprisé pour cela. Pris pour un con. Pire, pour un ringard. Un journaliste parisien ne pratique pas l’altruisme franchouillard, pensaient les belles âmes. Les attentions sont soigneusement triées, autorisées même, par les juges de la bien-pensance, et réservées aux grandes causes.  Alors, vous imaginez, s’occuper des Français en révélant la richesse de leurs territoires… Ou en essayant de leur ouvrir les yeux sur l’importance des traditions, quelle ringardise ! Mais des quolibets, il s’en fichait bien le JPP. Comme dirait Audiard, personne au monde n’empêchera les gens de parler dans ton dos. Le principal, c’est qu’ils se taisent quand tu te retournes. Parce que, chaque jour qui passait, il arborait fièrement à neuf heures la plus belle des décorations : les résultats d’audience de la veille. Cinq millions de Français qui vous suivent chaque jour fidèlement. Cinq millions d’aficionados presque énamourés. Jusqu’à la moitié des téléspectateurs qui convergent – lâchant tous les autres canaux – pour vous regarder à 13 heures en vous prouvant qu’on peut aimer son pays sans être un bourrin. Ça fait fermer les gueules. Ça fait taire les cons.

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« Et puis pas que des vieux, des quinquas ou de la ménagère, nous confiait-il fièrement dans une récente interview, il y’a des jeunes aussi ! » Parce qu’après 8000 JT et 33 ans de TF1, le Pernaut avait fini par plaire aux gamins. Par faire dans « l’intergénérationnel » comme on dit de nos jours. Comme un témoin qu’on passe d’âge en âge en famille. Une mire intégrée à votre abonnement Freebox. De témoin à icône, il n’y a qu’un pas.

Plus fort que les sondeurs

« Et surtout en restant soi-même », répétait-il à l’envi, « quand tu joues un jeu, ça finit toujours par se voir, tu ne peux pas te mentir à toi-même sans te lasser. Tu ne tiens pas 30 ans ». La notoriété, c’est lorsqu’on remarque votre présence, la célébrité c’est lorsqu’on note votre absence. Le succès, il en faut plus à Pernaut pour le faire quitter son terroir. Pas de quoi l’arracher non plus à ses racines. Entre ses haltes en province, son marché qu’il faisait encore lui-même et les 150 correspondants de la chaîne, c’est lui le premier qui va sentir monter la révolte des gilets jaunes. Lui le premier qui verra venir la bronca contre la hausse de la CSG qui grèvera les retraites, lui le premier qui va détecter enfin le ras le bol contre les 80 km/h et la détestation des éoliennes. Mougeotte, son premier patron, était un visionnaire de l’époque, une vigie des tendances sociétales. Un marabout de l’augure. JPP lui, restera comme le meilleur sondeur des territoires. Cette France qu’il adule tant. Celle des régions. Celle qui se lève tôt. Celle qui fume aussi – encore bêtement – et qui pue le diesel. Un hexagone que conchient évidemment quelques ministres hors sol qui n’ont rien compris.

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Un monument de la télé

Mais curieusement pas les présidents. Parce que ceux-là, ils savent depuis longtemps où sont les votants. Il les a tous reçus sur son plateau les PR, à l’Elysée et même dans une école de sous-pref. Les Mitterrand plastronnant, les Chirac empesé, les Sarkozy concerné ou les Macron en plongée. Tous en quête de France profonde. A la recherche de la proximité. Au gardav qu’ils étaient sur le plateau de la plus grosse audience d’Europe. Pas étonnant donc qu’à l’occasion de ses derniers déplacements on ait entendu des « Pernaut président ! » scandés par la foule. Qu’on lui ait même tendu un enfant à bénir ! Aucun journaliste avant lui, à la télévision, n’avait été aussi populaire. Et surtout si accessible. Et Pernaut de se souvenir encore «et dire qu’à mes débuts au 13H, un titre de presse avait titré « Jean-Pierre qui ? lorsque j’ai remplacé Mourousi». C’est peut-être aussi pourquoi, jusqu’au bout, il s’est toujours présenté en donnant son nom lorsqu’il serrait la main d’un quidam. Au cas où son interlocuteur n’aurait pas reconnu un des hommes les plus connus de France. Peut-être aussi pour cette raison qu’il a toujours dédaigné les honneurs. Ne recevant le grade de Chevalier que l’année dernière à 70 ans. Alors que certains de ses confrères collectionnaient les médailles depuis leurs 40 ans. Nul doute qu’il aurait préféré le Mérite agricole. En France, on ne peut pas dire qu’on manque de journalistes. Ils fleurissent partout comme des symboles architecturaux. Il y en a des majestueux comme certaines tours qui montent au firmament. Des magistraux, comme certains arcs triomphants. Des indestructibles, des rocs, des montagnes et même des Mont Blanc. En France, on a toutes les tailles de porte-plumes. Tous les calibres de passeurs de micro. Des petits, des gros et même des militants. Des reporters, des suiveurs, parfois des combattants. On en a aussi heureusement des grands. Et même occasionnellement des géants. JPP lui, c’était un monument.

Nucléaire: un gâchis français

Ouverture du marché de l’électricité à la concurrence, affaiblissement d’EDF et de l’ensemble de l’écosystème nucléaire… nos gouvernants, soumis aux exigences des eurocrates, ont abîmé un fleuron de notre industrie, pilier de notre économie. À l’approche de la présidentielle, tous les candidats ou presque se posent en défenseurs de notre souveraineté énergétique. Si l’heureux élu réussit à la sauver, ce sera un quasi-miracle.


C’est l’invité surprise de la présidentielle. Entre immigration, sécurité, pouvoir d’achat et droits de succession, la question nucléaire pourrait être l’un des enjeux cruciaux du débat électoral. Et c’est une bonne nouvelle. Ce dossier devrait en effet être une priorité absolue de nos gouvernants et de ceux qui aspirent à les remplacer. En effet, comme le montre Gil Mihaely, l’atome est non seulement la clef de notre souveraineté énergétique, et l’une des plus grandes réussites industrielles et scientifiques françaises, excellence que nous sommes en train de dilapider, faute de volonté politique et de vision à long terme, mais il est aussi notre seule possibilité de lutter contre le réchauffement. L’électricité nucléaire représente aujourd’hui 70 % de notre mix énergétique. Si nous y renonçons, pour câliner les Verts et autres décroissants, pour cause d’apathie industrielle ou en raison des palinodies européennes, nous le paierons soit d’une crise économique et sociale majeure, soit d’une dépendance accrue et très probablement des deux.

Divine concurrence

Or, comme l’explique Léon Thau, ce renoncement est à l’œuvre depuis que des gouvernants sans courage, Jacques Chirac en tête, ont accepté une libéralisation du marché de l’électricité parfaitement contraire à nos intérêts. Curieusement, ce choix en faveur du marché s’est accompagné de la décision d’aligner le prix de toute l’électricité, quelle que soit son origine, sur celui du dernier kilowatt-heure produit en Europe, qui s’avère aujourd’hui être le plus coûteux: ainsi soumet-on de vénérables monopoles à la concurrence tandis que les différentes sources d’énergie sont artificiellement mises sur un plan d’égalité, ce qui oblige aujourd’hui EDF à brader une partie de sa production à ses concurrents, au risque de la tuer par l’endettement ; aurait-on voulu flinguer notre électricien et notre filière nucléaire qu’on n’aurait pas fait autrement. Et si l’un et l’autre conservent de très beaux restes – on ne détruit pas cinquante ans d’efforts en un tournemain – ce projet est en bonne voie de réussite. Dans un article fort éclairant, l’économiste Jean-Claude Werrebrouck écrit : « Les prix 2022 seront approximativement maintenus par réduction de la fiscalité à hauteur d’environ 8 milliards d’euros, et par un accès élargi à l’ARENH[1] pour un coût d’environ 8 milliards d’euros également, coût ici financé par EDF… Le total correspond à une somme représentant quelque 40 % du budget militaire de la France[2]. »

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La divine concurrence vous vaut d’être enquiquiné tous les deux jours par un de ces nouveaux « opérateurs » qui ne sont en réalité que des marchands, voire des spéculateurs traitant l’électricité comme n’importe quel bien susceptible d’être vendu. Mais, chacun peut le constater, elle ne s’est nullement traduite par la baisse des prix promise par la théorie économique et les chamanes de Bruxelles. C’est que, justement, l’électricité n’est pas un bien comme un autre, raison pour laquelle la génération des reconstructeurs soucieux d’intérêt général en avait confié la production et la distribution à un monopole d’État qui a longtemps été considéré comme un fleuron industriel et qui est en passe de devenir l’homme malade de notre économie.

Rétropédalage

Assistons-nous à un miracle ? À quelques mois des élections et sur fond d’envolée des prix, Emmanuel Macron semble découvrir l’importance de l’enjeu. Le 9 novembre, il a fait part de sa volonté de relancer la construction de réacteurs. Bien sûr, soucieux d’apparaître comme le bon élève de la transition énergétique et fidèle à sa pratique du en même temps (qui consiste à vouloir faire plaisir à tout le monde, sans opérer de choix, douloureux par définition), il a également promis de poursuivre nos investissements dans les renouvelables, mot-sésame supposé flatter la fibre écolo de l’électeur. Cependant, comme nous ne contrôlons ni le soleil ni le vent, le solaire et les éoliennes resteront, pour très longtemps encore, des sources d’appoint. Des esprits chagrins remarqueront que le même Macron a décidé, en 2019, de mettre fin au programme Astrid (« Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration »), qui devait préparer la nouvelle génération de réacteurs, plus performants en termes de capacités de production, mais aussi de sécurité et de recyclage des déchets, deux domaines qui constituent les plus grandes faiblesses de l’énergie nucléaire. De nouvelles avancées technologiques sont en effet indispensables pour que le nucléaire soit à l’avenir une énergie totalement sûre et décarbonée. On comprend que, face à un enjeu aussi dérisoire, le président ait décidé de privilégier son alliance avec les Verts, on ne va tout de même pas sacrifier une élection à l’avenir du pays.

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L’atome revient à la mode

Mais enfin, réjouissons-nous, le Macron nouveau semble soucieux de souveraineté – conformément à l’analyse développée il y a quinze ans par notre cher Philippe Cohen qui constatait que les élus les plus mondialisateurs veillaient, avant chaque échéance, à ressortir le bonnet phrygien de la naphtaline. Le nucléaire a ceci de rassurant qu’il réactive le vieux clivage droite/gauche. Si, à l’exception du PCF, la gauche, qui s’est jetée à corps perdu dans la religion du climat, est désormais nucléophobe par nature, la droite en campagne est très largement nucléophile. Marine Le Pen veut construire trois nouveaux réacteurs, Éric Zemmour en promet dix, tandis que Valérie Pécresse en annonce six. L’ennui, c’est qu’en 2018, elle souhaitait au contraire sortir du nucléaire. Il faut croire que l’atome est à la mode.

Dans ce contexte, on peut se réjouir que l’UE ait, aux dernières heures de 2021, annoncé l’inscription du nucléaire dans la liste des énergies vertes, c’est-à-dire éligibles aux investissements garantis par l’Union (la fameuse taxonomie). Seulement, l’encre du compromis n’était pas sèche qu’on apprenait qu’il pouvait être promptement vidé de sa substance, voire purement et simplement remis en cause par un comité d’experts encouragé par l’Allemagne. Les technos bruxellois ont-ils voulu faire une bonne manière à un président qui leur promet de beaux jours ? Possible. En attendant, on se dit que le nucléaire est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux politiciens et aux eurocrates.


[1]. « Accès réglementé à l’énergie nucléaire historique ». Dispositif donnant accès à 25 % de la production nucléaire à des prix inférieurs aux coûts unitaires.

[2]. « Délirante année 2022 : l’équivalent de 40 % du budget militaire de la France pour “sauver” le marché de l’électricité », Jean-Claude Werrebrouck, lacrisedesannees2010.com, 19 janvier 2022. Que Marcel Gauchet soit remercié pour me l’avoir signalé.

La Russie attaque? Vengeons-nous sur les handicapés!

Pendant le conflit se déroulent à Pékin les Jeux Olympiques des handicapés. Les instances internationales n’ont rien trouvé de mieux, pour punir Poutine, que d’interdire aux handicapés russes de participer. Une décision sinistrement stupide.


Ils sont handicapés, ils vivent en Russie — ce qui en soi n’est pas forcément drôle —, ils se sont entraînés comme des fous pour un événement qui ne leur offre une chance d’exister et de briller que tous les quatre ans, et le Comité olympique, sous influence américaine, vient de leur interdire de participer. On tue leurs rêves pour punir Poutine — qui s’en fiche un peu, figurez-vous.

Les responsables de cet ostracisme sont de sombres connards. Ceux qui l’approuvent (et il en est, qui affirment que les culs-de-jatte n’avaient qu’à ne pas voter Poutine) sont encore plus cons. S’il en est parmi les lecteurs de Causeur, j’espère que ça leur fait du bien de cracher sur des handicapés. Que ça leur dégage les bronches.

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Les sportifs sont globalement des cibles désignées pour les bonnes consciences occidentales. Les patineurs russes sont désormais interdits de compétition (ça donnera enfin aux autres une chance de monter sur les podiums), les athlètes russes sont partout refoulés, et la Fédération ukrainienne de tennis réclame l’interdiction des tennismen russes — y compris ceux qui comme Medvedev ont manifesté leur hostilité à la guerre et qui seraient bien plus efficaces en se maintenant justement sur le circuit. De puissants connards, ces Ukrainiens-là, et ceux qui les approuvent.

Quant à la Fédération internationale féline, elle décrète l’embargo sur les chats russes. Il y a aussi des connards de première chez les amis des bêtes.

Dans le monde de la culture, c’est encore pire. Des chefs d’orchestre ou des cantatrices sont interdits, et sous l’influence des woke anti-guerre, un cours sur Dostoïevski a été suspendu à Milan (puis rétabli devant les protestations des Italiens intelligents, il en reste). Allons-nous brûler tous les ouvrages écrits par Tolstoï, Gogol ou Gorki ? Belle occasion de tuer Pouchkine une seconde fois. Le monde universitaire est bourré de connards. « La détestation de Poutine tourne au maccarthysme anti-russe », écrit avec un grand à-propos Anne-Sophie Chazaud dans Causeur. La « cancel culture » a trouvé avec cette guerre un terrain d’élection.

Ça me rappelle la grande intelligence des Américains lorsqu’après le refus (raisonné) de Chirac de s’embarquer dans la croisade irakienne, ils avaient rebaptisé « liberty fries » ce qu’ils appelaient autrefois « french fries ». Que ne les ont-elles étouffés !

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Dans la musique classique, c’est encore pire. Un chef d’orchestre, Valery Gergiev, est rayé des cadres de la Scala, et une soprano — la magnifique Anna Netrebko — est suspendue (par les bretelles de son soutien-gorge ?) par l’Opéra de New York. Sans doute ont-ils résisté au désir de la pendre pour de bon. Les Américains ont un chic particulier pour les lynchages et les chasses aux sorcières.

Et aux censures décrétées par Poutine, qui n’est pas exactement un démocrate, ont répondu les censures françaises de Russia Today et de Sputnik France. Nous devons nous sentir très intelligents d’appliquer les mêmes normes qu’un dictateur post-soviétique.

Enfin, pour punir la Russie, on n’a rien trouvé de plus efficace que d’interdire à son représentant de disputer le concours de l’Eurovision, et LVMH et Chanel ont provisoirement fermé leurs boutiques dans la capitale russe. Les Moscovites tremblent, j’en suis sûr.

C’est entendu, les Ukrainiens sont en première ligne dans un conflit qui oppose en fait l’OTAN, faux-nez des États-Unis, et la Russie. Querelles d’empires, les Ukrainiens sont le doigt entre l’écorce et l’arbre. De là à s’en prendre aux handicapés ou aux félins… Je sens venir un embargo sur le caviar (déjà que celui d’origine iranienne est soumis au blocus imposé par ces mêmes Américains, shérifs de la planète entière) et sur la zibeline. Le pétrole et le gaz, eux, coulent toujours, parce que l’Europe serait exsangue en quelques jours si l’on en coupait la source, comme l’a très bien expliqué Charles Gave au micro de Sud-Radio vendredi dernier.

Mais que ne ferions-nous pas pour permettre une fois encore à Bernard-Henry Lévy d’exhiber ses chemises et son brushing sur les plateaux télé ? Le joli coup de la déstabilisation de la Libye ne lui a pas suffi, il lui faut un conflit mondial pour pérorer à l’aise !

Le lundi, c’est OVNI(s)

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Canal Plus diffuse tous les lundis la deuxième saison d’OVNI(s), meilleure série TV du PAF, selon Causeur !


Il ne reste plus que six épisodes et déjà, je redoute le manque. Si vous n’avez pas été encore frappé par la poétique de l’ufologie, vous ne connaissez pas les bonheurs de la téléportation du lundi. La deuxième saison d’OVNI(s) réalisée par Antony Cordier a démarré le 21 février (elle est également visible en streaming).

À mi-chemin entre l’univers de Jacques Tati et « Maguy »

À partir de ce soir, il restera seulement six épisodes d’une trentaine de minutes sur les douze de cet objet télévisuel non identifié à mi-chemin de Jacques Tati et de Maguy, brouillant les lignes entre l’enquête extra-terrestre et la comédie de mœurs seventies.

C’est Roswell chez Pierre Mondy dans Petit déjeuner compris, Sam et Sally en voyage galactique à Twin Peaks ou Les Mystères de l’Ouest dans la campagne wallonne, lieu du tournage. Nous retrouvons l’équipe du GEPAN chargée de démystifier les apparitions inconnues au sein du CNES et leurs errements amoureux sur fond de scandale nucléaire. Pourquoi les quadras déclassés de ma génération sont-ils aussi attirés par cette série aux accents giscardo-célestes ? OVNI(s) est le territoire retrouvé de l’enfance et de la foi gamine dans l’inexplicable.

Dans notre société du réalisme austère et des certitudes béates, cette série insuffle un peu de poésie à nos soirées télé et à un quotidien qui vire au cauchemar depuis une longue semaine.

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Une poésie dans le décor, dans l’atmosphère, dans la possibilité de rencontres improbables, dans le rapport au temps dilué et aussi dans cette quête naïve et obstinée, par conséquent, vitale à notre ouverture d’esprit. Avec eux plus rien ne vous étonnera, des téléphones sonnent sans être branchés ou des soucoupes volent dans une centrale, si porcinet se mettait à parler, vous ne cilleriez même pas !

Shoot de futur antérieur

Alors, prenons ce soir un shoot de futur antérieur, une rasade de Pif Gadget, de Télécran, de Peugeot 604 vert clair, de barbe à papa et, appelons en urgence vers 23 h 00, nos parents pour qu’ils aillent rechercher dans le grenier de notre maison de famille, l’anachronique jeu électronique SIMON, précurseur de la musique synthétisée et du bruit plombant les réveillons. Une certaine mélodie des jours heureux.

Cette fièvre du lundi soir disco-cosmos, serait vaine si elle n’était prétexte qu’à récréer le décor factice de l’année 1979. Les soins apportés à la mise en place de tous ces objets oubliés sont un leurre pour mieux concentrer l’attention des téléspectateurs sur l’essentiel : le jeu des acteurs et le frottement des peaux. La réalisation de plus en plus léchée, avec quelques audaces stylistiques rares sur le petit écran, s’attache à parler de nous, de nos histoires embrouillées et de nos amours chancelantes. Et je dois dire que le casting renforcé par la présence d’Alice Taglioni ou d’Élodie Bouchez est une merveille d’évasion. Cette série carbure à l’imaginaire débridé et à la crise de ménage. Cette double-carburation amuse et émeut, à la fois. La blague potache n’est jamais loin, le clin d’œil à la culture rétro-pop fait office de sésame d’entrée dans cet univers parallèle. On voit passer une DS surmontée d’un bateau que Victor Pivert n’aurait pas désavouée, un combi Volkswagen aménagé en Ovnibus ou Jonathan Lambert en sosie d’Éric Von Stroheim. On retrouve surtout Didier Mathure (Melvil Poupaud) en scientifique incompris, en délicatesse avec son ex-épouse (Géraldine Pailhas, patronne du CNES, sorte de Marie-France Garaud à l’érotisme chaste) et en défaut de paternité. Le pauvre Didier galère toujours autant à trouver des preuves intangibles à l’inimaginable. Il est toujours accompagné de la fidèle standardiste Véra Clouseau (Daphné Patakia, révélation de la première saison), médium clownesque à la sensibilité éruptive et de Rémy Bidaut (Quentin Dolmaire), formidable en informaticien pleurnichard qui s’est vu ou cru, un moment, en yuppie pré-Eighties avec téléphone « portable » collé à l’oreille. Et que serait OVNI(s) sans Marcel Bénes (Michel Vuillermoz) ? Il faut le talent magistral de l’acteur du Français et sa puissance comique pour élever un simple enquêteur du GEPAN au rang de héros shakespearien tendance Groucho Marx.

C’est un régal quand des acteurs de ce niveau-là, jouent avec les codes du genre. Une mention spéciale à Olivier Broche pour son impeccable air de chien blessé. Une seule question me taraude désormais : à quand une troisième saison ?

Sur Canal + (canal 4)

Genre: la fabrique des impostures wokistes

Le nouveau livre du linguiste Jean Szlamowicz dissèque la manière dont les nouveaux idéologues tentent d’imposer leurs manipulations intellectuelles. Son bistouri aiguisé n’épargne aucun aspect de leur verbiage pseudo-scientifique. Extraits des Moutons de la pensée. Nouveaux conformismes idéologiques, qui vient de paraître aux Editions du Cerf, présentés par l’auteur.


Les idées préconçues prétendent souvent se fonder sur la science. Le recours à des formules comme « des études ont montré que… » servent alors à imposer comme fait établi ce qui ne relève pourtant que de l’opinion, de la croyance ou du parti pris. Grâce à ces formules creuses, l’idéologie partisane parait soudain aller de soi. Le courant de la déconstruction culturelle s’autorise ainsi volontiers de ses propres références pour se présenter comme légitimé par le biais de l’autorité universitaire. On transforme ainsi les théories fumeuses en principes scientifiques. Il faut pourtant se pencher sur de tels écrits pour comprendre que, tout « universitaires » qu’ils soient, ils sont eux-mêmes pétris de préjugés. Cet extrait prend pour exemple l’argument du « masculin » grammatical présenté comme nocif pour l’égalité…


Désacraliser le genre masculin?

Parmi des dizaines d’articles d’inspiration « néoféministes », on peut par exemple lire dans Libération que « des études ont démontré que l’utilisation du masculin comme genre neutre ne favorise pas un traitement équitable des femmes et des hommes. » [1] Ce renvoi à une autorité extérieure comme garant est pourtant problématique : à partir du moment où il existe aussi « des études » qui ne sont pas d’accord avec cette assertion, la moindre des choses serait de considérer qu’il n’y a justement pas consensus.

Or, la référence que présente la journaliste de Libération, dans un lien vers un article d’une revue de psychologie, est pour le moins sujette à caution puisqu’on y lit ce qui suit :

« Désacraliser le genre masculin en contrant l’androcentrisme.

« Une politique qui prônerait le féminin à égalité avec le masculin pourrait faire chuter symboliquement le masculin de son piédestal. Nous pensons que l’androcentrisme (i.e., le genre grammatical masculin) implique une représentation sacralisée de l’homme susceptible d’être menaçante aussi bien pour les filles que pour les garçons. En désacralisant le genre masculin, on devrait échapper au symbolisme et replacer les hommes et les femmes à un niveau de relations intergroupes. Une telle politique serait susceptible, par exemple, d’empêcher l’émergence de corrélations entre le genre grammatical des professions et leur connotation sexuée et évaluative (Lorenzi-Cioldi, 1997). Plus précisément, nous prédisons que la féminisation lexicale des professions pourrait fournir une alternative à la réussite des femmes sur des dimensions masculines fortement stéréotypées. Le genre grammatical féminin pourrait venir contrecarrer la surreprésentation des hommes pour certaines professions, en suggérant la possibilité de réussir professionnellement en dépit ou malgré son sexe.[2]« 

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De tels écrits, pourtant publiés dans des revues reconnues comme scientifiques, sont dénués du moindre savoir linguistique et confondent genre grammatical et sexe des personnes, c’est-à-dire la morphologie et la sémantique, les symboles et le réel. Qu’est-ce donc que le masculin ? Veut-on dire « les hommes » ? Le genre grammatical ? Ou s’agit-il d’une sorte de principe évanescent qui ne serait ni sexuel, ni linguistique, ni social mais uniquement « représentationnel » ? Le masculin… voilà un adjectif substantivé bien commode. Quant au piédestal évoqué, avouons qu’il n’a guère de substance, ni concrète, ni théorique et aucune définition sociale. L’androcentrisme n’est défini que par une parenthèse allusive : « i. e., le genre grammatical masculin. » À partir d’une conceptualisation aussi naïve, les auteurs se permettent de dire « nous pensons que », « nous prédisons ». C’est là un programme fondé sur la présomption et non sur une démarche neutre.

Leur étude consiste à demander à des jeunes de 14-15 ans d’associer leur sentiment de « confiance en soi » à des professions sélectionnées pour être représentatives « d’un genre » (présentées alternativement sous forme masculine ou avec mention de la forme féminine). Autrement dit, il est décidé au préalable que les professions « représentent » des genres… Si le questionnaire part du préjugé qu’il y a des professions masculines et féminines, comment s’étonner de retrouver ce préjugé dans les réponses ?

Il n’y a, dans une telle procédure, aucune méthodologie linguistique, « la langue » étant représentée par des listes de professions. Ce n’est pas une situation de parole réelle et la notion de « confiance en soi » est parfaitement subjective. Une case à cocher dans un questionnaire n’est pas une réalité sociale ni représentationnelle. C’est même dans la tâche suggérée par l’expérimentation que réside le forçage du résultat : en proposant un protocole, on déclenche un processus de jugement qui, autrement, n’aurait pas eu lieu. On le sait bien, si on vous donne comme tâche de classer une liste de n’importe quoi par ordre de préférence, on se retrouvera forcément avec des résultats… Et puis un tel protocole ne comporte aucune dimension permettant d’établir des faits linguistiques. Elle ne fait qu’établir un lien entre une profession et la représentation qu’on peut en avoir, forcée par le protocole à partir de données elles-mêmes tendancieuses.

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D’ailleurs, sans expliquer ce qu’est une « représentation » (une image mentale ? une opinion ? une croyance ? le sens d’un mot ?), l’article s’empresse de prouver ses préconceptions à la faveur d’interprétations parfaitement subjectives qui ne démontrent rien :

« Sans extrapolation excessive, sur la base des résultats empiriques présentés il appert que l’androcentrisme affleure la structure même de la langue (les expressions « homme d’affaires » et « femme de ménage » sont suffisamment éloquentes). »

Deux expressions seraient donc une démonstration ? À ce compte-là, « une maîtresse femme » et «un homme de peine» sont suffisamment éloquents… On se demande d’ailleurs ce que la phrase veut dire : ce n’est pas « la structure de la langue » qui a créé les femmes de ménage ni les hommes d’affaires ! Parler de représentation de la réalité sociale est sans rapport avec la langue française. Ce n’est pas la langue qui fait que plombier et éboueur seront considérés comme des professions « plutôt masculines » mais la perception sociale – et, accessoirement, la réalité. Cette confusion entre l’organisation sociale et les mots tend, par conséquent, à faire des mots la cause de l’organisation sociale… Cette aberration causale sert cependant à construire et à vérifier l’expérimentation.

Bref, ce genre d’article ne retient que des variables qui sont manipulables dans le sens de la démonstration. Avec la plus grande imprécision et sans aucune donnée sociologique sur les facteurs décidant de choix professionnels, les auteurs s’engouffrent dans l’effet de tunnel du « genre » et partent du principe que la forme des mots serait un facteur du choix de la profession. Mais pourquoi ne pas étudier le réel socio-professionnel plutôt que de prétendre analyser une intériorité supposée, qui n’est jamais abordée autrement que par des sacs de mots dont le sens a été décidé préalablement à l’étude ?

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[…]

Un savoir falsifié

Ce n’est là qu’un exemple parmi beaucoup d’autres des références des médias pour « prouver » leurs présupposés idéologiques : une littérature ignorante de la grammaire et des structures des langues, qui croit en un sens littéral des mots masculin et féminin et, par-là même, contribue à créer cette confusion symbolique entre la langue et la société. De telles expérimentations ne reposent que sur la reconduction de préjugés sociaux et un mentalisme primaire ânonné comme une prière (« la langue façonne nos représentations » !). C’est en fait le discours inclusiviste qui invite à confondre les mots et les choses au lieu de les disjoindre, qui néglige le social au bénéfice du symbolique, qui proclame des injustices sans éléments de comparaison et qui décrète des solutions hypothétiques pour des problèmes inexistants. Il n’en reste qu’un discours idéologique qui se substitue aux savoirs. Sur le plan disciplinaire, la note de bas de page et la référence allusive aux auteurs qui « prouvent » la même chose que soi est un scandale méthodologique.


[1] E. Moysan, « Écriture inclusive dans les administrations : savoir de quoi on parle », Libération, 23 février 2021.

[2] A. Chatard, S. Guimont, D. Martinot, « Impact de la féminisiation lexicale des professions sur l’auto-efficacité des élèves : une remise en cause de l’universalisme masculin ? » L’Année psychologique, 2005, vol 105, n° 2, pp. 249-272.

Berry story

70 ans après, Gilles Antonowicz et Isabelle Marin mènent une contre-enquête sur le fait-divers berrichon le plus célèbre du XXème siècle et la fabrique de deux innocents


Tout s’effondre. Mes certitudes comme mon appartenance berrichonne. M’aurait-on menti depuis l’enfance ? Aurais-je été mystifié ? Quand vous êtes natifs du département du Cher ou de l’Indre, vous êtes biberonnés à l’Affaire Mis et Thiennot, du nom des deux braconniers « accusés à tort » du meurtre de Louis Boistard âgé de 34 ans, garde-chasse de Saint-Michel-en-Brenne, à la fin de l’année 1946. Dans les récits à la veillée ou dans les cours de récréation, leur innocence ne faisait aucun doute jusqu’à aujourd’hui.

Raboliot encarté au PCF

Malgré leur condamnation et les six requêtes en révision rejetées entre 1983 et 2015, l’opinion publique leur a toujours été acquise. De génération en génération, on se repassait cette terrible histoire et pestait contre la fatalité d’être mal-né. Ce sont nos Sacco et Vanzetti sauce grand veneur, nos « Raboliot » encartés au PCF, deux pauvres bougres broyés par la lessiveuse judiciaire et, en prime, violentés par la maréchaussée. Il y a tout dans ce drame rural pour déclencher une nouvelle guerre des classes. Tous les ingrédients glandilleux d’un crime odieux qui se transforma, au fil des années, en tribune médiatique et idéologique. Une partie de chasse qui opposa les ténors du barreau et la jalousie des hobereaux, le travail de la justice face aux élans communautaires, les médias feuilletonnant et la vérité aride des faits.

À lire aussi, du même auteur: Lettre à une provinciale

Il faut remettre ce sordide crime dans le contexte de vendetta de l’immédiat après-guerre, rappelons-le et ayons à l’esprit qu’un homme est mort, il a été abattu de quatre coups de fusil et son corps a été retrouvé dans quelques centimètres d’eau, en plein hiver. Faites entrer nos deux accusés locaux : Raymond Mis et Gabriel Thiennot ont de belles têtes de coupables. Ils sont les purs produits d’un système à deux vitesses et du déclassement paysan en marche.  En ce temps-là, les garçons de ferme ou les apprentis éjectés du système scolaire sans le certif’ étaient contraints d’errer d’un boulot mal payé à un autre.

Plus qu’ailleurs aussi, le Berry est une terre de sorcellerie, propice aux fables et au silence complice. Dans cette province où les haines rances et les règlements de comptes fleurissent à l’ombre des roseaux, tout est dramatiquement hostile, taiseux, mal-cicatrisé et effroyable de banalité et de cruauté gratuite. Déjà en temps de paix et sous le soleil de l’été, les splendides étangs de la Brenne distillent une atmosphère équivoque, le genre de beauté inquiétante qui incite à l’introspection et à la méfiance. On recense 2 300 espèces animales dans le parc naturel régional de la Brenne. C’est donc sur ces terres giboyeuses que l’irréparable s’est produit dans une période encore troublée par les soubresauts de la guerre et sur fond de vengeance sociale. Le châtelain et sa clique face aux bouseux du coin tendance « cocos ».

Une enquête qui rouvre le dossier

Ce fait-divers est arrivé jusqu’à nous, avec un manichéisme béat et des réflexes pavloviens. Depuis lors, chaque camp rejoue le conflit par procuration et ressasse son amertume. Pour les Berrichons, dans leur inconscient collectif, l’affaire est largement entendue. Deux bougres malmenés par la gendarmerie se trouvaient au mauvais endroit et ont fait les frais d’une justice expéditive. On aurait extorqué leurs aveux. À jamais, ils seront les victimes d’une erreur judiciaire. Est-ce une vue de l’esprit ou le résultat d’un dysfonctionnement du système ? L’opinion aurait-elle été manipulée ? Gilles Antonowicz et Isabelle Marin ont horreur du tribunal populaire.

À lire aussi, Philippe Bilger: Garçon, une plaidoirie et un croquis, s’il vous plaît…

Alors, ils s’attaquent aux faits, les analysent froidement, ne se laissant berner par aucune escroquerie médiatique. Car, ne l’oublions jamais, ce mort dans la brume a laissé une épouse de 31 ans et deux petites filles de cinq et sept ans. Notre époque percluse de sentimentalisme honteux oublie trop souvent les victimes. Gilles Antonowicz, avocat honoraire et historien, grand spécialiste de Maurice Garçon (1889-1967), le défenseur de la famille du défunt, reprend minutieusement le déroulé de l’enquête. C’est précis, radical, brut et la justice a été exemplaire selon la thèse avancée par les auteurs.  Ils ne tombent ni dans le romantisme victimaire, ni dans la réécriture de l’Histoire. Les faits sont têtus. Ils les décortiquent dans ce livre publié aux éditions des Belles Lettres.

Mécanisme malsain

On replonge avec délectation dans cette affaire qui semble émerger d’une époque lointaine. On est happé par sa lecture comme devant une rediffusion à la télé de l’émission présentée par Christophe Hondelatte. Mais la contre-enquête serait vaine si les deux auteurs ne révélaient pas une formidable manipulation médiatique et son mécanisme malsain. Et leurs coups sont foudroyants pour notre profession qui s’entiche de coupables pour mieux pouvoir les innocenter : « Les médias, dont la presse et le manque de scrupules, ont relayé ces ragots et ces rumeurs, répétant, à longueur d’années, d’articles et d’émissions complaisantes, les mêmes fadaises. […] L’affaire Mis et Thiennot, c’est la rumeur érigée au rang de vérité, le retour au pilori sous couvert d’une apparente bonne cause ». Cette contre-enquête est un pavé dans la mare du conformisme qui devrait faire grand bruit entre Bourges et Châteauroux.     

La fabrique des innocents de Gilles Antonowicz et Isabelle Marin – Les Belles Lettres

«La décision» de Karine Tuil: un thriller philosophique

Dans son roman qui met en scène une magistrate de l’antiterrorisme, Karine Tuil cherche à comprendre le mal radical.


Le dernier roman de Karine Tuil est sans doute le plus abouti des douze livres qu’elle a publiés depuis une vingtaine d’années. On y retrouve certains de ses thèmes de prédilection, comme l’amour, la solitude, ou la difficulté de choisir et les conséquences de nos actes, thème central qui donne son titre au livre. Alma Revel, l’héroïne, est une juge anti-terroriste d’une cinquantaine d’années, qui se trouve à un tournant de sa vie personnelle. Son mariage avec Ezra, écrivain prometteur dont la carrière a été interrompue prématurément, bat de l’aile. Accaparée par son travail, elle se retrouve confrontée à une double décision cruciale, tant sur le plan professionnel que dans sa vie intime.

Criminel ou victime ?

La première décision est celle de libérer ou non Kacem, jeune terroriste en puissance parti rejoindre l’Etat islamique en Syrie et vite revenu de ses illusions, qui prétend avoir fait son mea culpa et réalisé son erreur. La seconde est de mettre ou non fin à son mariage, alors qu’elle vit une histoire d’amour passionnelle avec un avocat, qui se trouve justement défendre l’accusé dans le même dossier. A partir de ce scénario bien ficelé, Karine Tuil bâtit un roman aux allures de thriller philosophique, qui satisfait non seulement la soif d’émotions du lecteur, mais nourrit aussi sa réflexion.

A lire aussi, du même auteur: “Les Nétanyahou” de Joshua Cohen: satire politique et littérature

Kacem est-il un assassin potentiel, qu’il faut maintenir en détention pour protéger la société ? Ou bien s’agit-il d’un jeune homme égaré, qui a droit à l’erreur et que la prison risque de transformer en criminel pour le restant de ses jours ? Cette question taraude Alma, tiraillée entre des intérêts et des valeurs contradictoires. Obsédée par l’impératif de comprendre (« dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre »), la juge antiterroriste tente de résoudre ce dilemme très actuel, en posant les questions des finalités de la justice et de sa moralité.

Au fil des pages, la professionnelle du droit, aguerrie et pleine de certitudes, se révèle dans sa fragilité de femme et d’être humain confronté au mal radical et à l’ambiguïté des êtres humains. Avec finesse et talent, l’auteur nous fait partager ses doutes et ses interrogations. Le parallèle entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle est souligné par l’évolution du mari d’Alma, Ezra, qui effectue un retour à ses racines juives. Une lecture superficielle du roman pourrait faire croire que l’auteur renvoie dos-à-dos les personnages de Kacem et d’Ezra, chacun ayant cru trouver dans sa religion la réponse à ses questions. La conclusion du roman montre qu’il n’en est rien. Si Karine Tuil semble parfois donner des gages au politiquement correct et aux préjugés de notre époque, ce n’est que pour mieux ménager la surprise de la fin, qu’on ne dévoilera pas ici.

Choisir la vie

Il y a dans La décision, outre le talent de la romancière et le suspense qui tient le lecteur en haleine jusqu’au bout, une petite musique juive à laquelle j’ai été particulièrement sensible. Celle-ci ne tient pas tant à l’identité de l’auteur ou du personnage d’Ezra qu’au contenu profond de son livre. Ses références sont pourtant multiples : elle cite pêle-mêle Camus et Shakespeare, Spinoza ou Saint-Augustin. Mais la mélodie la plus intime du livre est celle de Rabbi Nahman de Braslav (« Le monde est un pont très étroit, et l’essentiel est de ne pas avoir peur ») et celle de la citation du Deutéronome, qui donne la clé du livre : « Tu choisiras la vie ». Un grand roman.

Karine Tuil, La décision, Gallimard 2022.

La décision

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André de Richaud, l’aveuglé lucide

Le poème du dimanche


L’écrivain maudit n’est pas un mythe. Prenez André de Richaud (1907-1968). D’abord, il est largement oublié. Ensuite, il n’a jamais vraiment connu le succès de son vivant, à l’exception de son premier roman. On dit que les subsides accordés par Michel Piccoli, qui était un grand admirateur de son œuvre, l’ont aidé à boucler bien des fins de mois.

Ce clochard mondain, cet écorché vif n’oublia jamais son enfance et ses blessures irréparables alors qu’il faisait partie de ces glorieux buveurs désespérés qui hantèrent les nuits de Saint-Germain des Prés à partir des années cinquante. Né à Perpignan, très tôt orphelin, un temps professeur, il écrit à vingt trois ans, La Douleur, un roman étouffant et bouleversant, qui fit scandale en racontant comment une jeune mère reporte tout l’amour qu’elle avait pour son mari tué en 14 sur son fils, au point de l’étouffer avant de le délaisser pour un prisonnier allemand.

Richaud fut aussi un poète à la fois sombre et limpide, toujours hanté par le désir d’arriver à dire qui il était au juste, de se prouver qu’il était vivant et dire dans le même temps son envie paradoxale de disparaître totalement, comme dans le poème ci-dessous.


Testament

Autrefois j’aurais voulu être le dernier oiseau du dernier platane
La première lueur du matin sur l’aile d’un olivier
L’orange du midi, bien pendue sur ses feuillages de parfum
Et ce nuage qui joue autour du phare
J’aurais voulu être une phrase coupée au raz d’un poème
Découvert par une jeune fille aux cils de pavot
Au bord d’un grenier de Provence
Mais maintenant
Mon dernier désir est que mon souvenir brûle
Les pierres où il est gravé
Ici et là au petit vol de mes voyages
Les sables de la mer n’ont pas besoin de dictionnaire
Toutes les feuilles meurent en automne
Rien n’est qu’un feu mort au fond d’un ruisseau sec
Que mon visage s’écrase en vous
Ombre de ma jeunesse
Et qu’il ne reste rien de ce fer rouge.

(Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1966)


La douleur

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George Bernard Shaw, l’homme qui offrit Wagner à l’Angleterre

Si l’on connaît les mots piquants et les costumes de tweed du grand dramaturge britannique, on sait moins son socialisme fervent, son observance végétarienne, de même que son attirance pour l’eugénisme et les régimes totalitaires. On ignore plus encore qu’il a convaincu ses compatriotes d’apprécier la musique de Wagner. Georges Liébert répare cette injustice.


Pourquoi s’intéresser aux élucubrations à propos de Wagner d’un Irlandais vivant en Angleterre à l’époque victorienne, époque où le royaume de Sa Majesté, selon une boutade allemande, est « le pays sans musique[1] » ? Les 470 pages de ce volume, accompagnées des notes et de la longue préface écrite avec autant d’érudition que de verve par Georges Liébert, justifient largement un tel intérêt. D’abord, la vie musicale anglaise, entre chanteurs de rue, music-halls, chœurs religieux et concerts sophistiqués était sans pareille. Selon Berlioz, on y consommait plus de musique que nulle part ailleurs. Certes, le complexe de supériorité des Allemands était justifié par l’absence de grands compositeurs autochtones entre la mort de Purcell au xviie siècle et l’arrivée d’Elgar à la fin du xixe. Pourtant, Londres était une Mecque pour interprètes, chefs d’orchestre et directeurs de théâtre venant de partout en Europe, et chaque nouveau compositeur cherchant sa place au soleil avait besoin d’un succès, à la fois d’estime et pécuniaire, outre-Manche. Wagner lui-même le savait, et un des mérites de Shaw est d’avoir contribué à la conquête wagnérienne de l’Angleterre.

Shaw, un écrivain aux idées politiques radicales

Cette redécouverte de la vie musicale du xixe siècle nous permet aussi d’assister à la rencontre entre l’œuvre d’un musicien de génie et le regard critique d’un écrivain hors pair. Shaw, né à Dublin en 1856, mais qui a passé toute sa vie d’adulte en Angleterre, a commencé une carrière de dramaturge à succès à partir de 1894, inspiré par Ibsen. Auteur de plus de cinquante pièces, il a reçu le prix Nobel en 1925 et, en 1939, un Oscar pour le scénario de Pygmalion, le film tiré de sa pièce du même nom datant de 1912. Son œuvre reste mal connue en France, en dépit du succès d’une production parisienne de Pygmalion en 1955 avec Jean Marais et Jeanne Moreau. En tant qu’écrivain, Shaw, malgré le personnage d’excentrique anticonformiste qu’il s’était composé, a atteint un statut de sage public. Connu souvent par ses initiales, G. B. S., il est photographié et filmé vêtu entièrement de tweed. Végétarien, il est toujours habillé d’une culotte de chasseur mais sa proie, on la découvre dans les paradoxes spirituels et des saillies déconcertantes qui émaillent sa conversation ainsi que dans les dialogues de ses pièces où les idées ont plus d’importance que les personnages. Culotté, il l’est, par exemple quand il déclare en 1916 : « Je n’ai jamais eu tort sur rien. ».

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Ses convictions sont celles de toute une avant-garde intellectuelle de l’époque. Il est socialiste, non pas à la manière de Marx, mais à celle de la Fabian Society, fondée à Londres en 1884, dont le nom est inspiré par Quintus Fabius Maximus Verrucosus, général romain surnommé le « Temporisateur ». De même que ce dernier a mené une guerre d’usure plutôt qu’une attaque frontale contre Hannibal, ces socialistes poursuivent l’égalité entre les hommes non pas par une révolution sanglante, mais par un programme durable de réformes sociales. Comme d’autres membres de l’intelligentsia, Shaw était attiré par l’eugénisme, défini par Francis Galton, un cousin de Darwin, comme un programme pour améliorer la santé du genre humain en contrôlant strictement les conditions de sa reproduction. Shaw se désespère de la démocratie dont le défaut est le démos, le peuple lui-même, incapable de prendre les bonnes décisions. Tout se passerait mieux si nous étions plus intelligents. Ennemi du racisme, son eugénisme ne sera pas celui des nazis. Pour Shaw, il s’agit surtout de séparer le mariage, qui est une question de sentiments, et l’acte de reproduction, qui nécessite d’assortir les bons partenaires procréatifs. Féministe, Shaw est contre l’amour romantique qui « empêche de penser et crée le désordre social ». La société a besoin de leaders incarnant la « Force vitale » – par laquelle Shaw a remplacé Dieu –, capables de nous conduire jusqu’au paradis socialiste. Son culte de l’homme fort, d’abord centré sur Jules César, se porte dans les années 1920 sur Mussolini et ensuite Hitler, dont il condamne pourtant l’antisémitisme. Mais son vrai héros est Staline, qu’il rencontre lors d’un voyage en Russie en 1931.

Richard Wagner, un compositeur socialiste selon Shaw

C’est entre 1876 et 1898 que Shaw se fait un nom comme critique musical, bien qu’il ait continué de publier sur la musique jusqu’à la fin de sa vie. Ses articles mettent en scène son propre rôle de critique. Reniant toute forme d’impartialité, prônant un subjectivisme tous azimuts, il déclare en 1894 : « Un critique qui ne parvient pas à intéresser le public à sa personne devrait changer de métier. » Il s’enthousiasme pour de nombreux compositeurs, de Mozart et Beethoven à Verdi, mais son grand amour est Wagner, en qui il voit, non pas l’apôtre de quelque mystique raciste, mais le prophète d’une utopie sociale.

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Dans Le Parfait Wagnérien de 1898, il nous propose une lecture socialiste de L’Anneau du Nibelung qu’il justifie en citant la participation de Wagner aux révolutions de 1848. Le méchant nain, Alberich, serait un capitaliste motivé par la soif de l’Or, celui des Filles du Rhin. Siegfried incarne un rebelle dans le style du russe Bakounine, qui brise la lance de Wotan pour balayer l’ordre ancien et en créer un nouveau. En revanche, Shaw est très déçu par le dernier opéra de la tétralogie, Le Crépuscule des dieux, qui voit l’échec du héros. Ce qui sauve la démonstration est la verve stylistique de Shaw, que la traduction française rend à merveille. On la trouve par exemple dans un célèbre passage où il compare le Tarnhelm, le casque d’invisibilité que fait fabriquer Alberich, à ce qui est pour lui symbole de la puissance invisible de tous les rentiers, actionnaires et autres sangsues capitalistes : le chapeau haut-de-forme.

Bernard Shaw, Le Parfait Wagnérien et autres écrits sur Wagner (éd. Georges Liébert, trad. Béatrice Vierne et Georges Liébert), Les Belles Lettres, 2022.

Le parfait wagnérien et autres écrits sur Wagner

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[1] Voir O. A. H. Schmitz, Das Land ohne Musik (1904).

Dans les tuyaux de la pompe à vide

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S’il est drôle, ce n’est pas seulement pour cette raison qu’il faut lire Le rapport chinois, premier roman de Pierre Darkanian. Explications.


Embauché à l’issue d’un ahurissant processus de recrutement, Tugdual Laugier fait désormais partie du Cabinet Michard et Associés, « une belle boutique, reconnue dans le milieu des affaires, notamment auprès d’une clientèle d’investisseurs asiatiques [appréciant] son modèle de conseil fondé sur le design thinking et l’impertinence constructive – en totale rupture avec les stratégies de conseil classique –, ainsi que sa capacité à apporter des réponses innovantes aux problématiques rencontrées par ses clients dans un contexte économique en perpétuelle mutation ».

Dire qu’il y travaille serait sans doute très exagéré. En effet, pendant ses trois premières années au sein de ce cabinet de conseil aux prestations obscures et obnubilé par la confidentialité, il ne fait strictement rien, sinon profiter « de la solitude de son bureau pour digérer dans un calme méphitique (…), comblant la vacuité de ses après-midi par de distrayantes flatulences ». Quand il ne massacre pas des stères de crayons… En réalité, il est plutôt payé à ne rien foutre. Et grassement qui plus est. 7000 euros par mois !

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Il s’accommode assez bien de cette oisiveté, grâce à laquelle il peut à loisir « péter comme un goret ulcéreux ». Même si, comme on pouvait s’y attendre, il éprouve parfois une certaine culpabilité à toucher un salaire aussi indécent pour ce qu’il ne fait pas. Et se retrouve contraint, pour briller dans les yeux de sa petite amie, à s’inventer une importance qu’il n’a jamais eue au sein de son environnement de travail.

Une satire féroce

Durant les 69 premières pages du Rapport chinois de Pierre Darkanian, avocat quadragénaire qui livre son premier toman, le lecteur croit d’abord à une satire féroce du monde actuel du travail. Surtout s’il s’est coltiné par le passé ces hordes d’imposteurs que les administrations publiques ou privées semblent naturellement sécréter. Une satire nourrie des travaux de Laurence J. Peter et Raymond Hull (Le principe de Peter, 1969) et du regretté David Graeber (Bullshit jobs, 2018), mais aussi de l’œuvre de Marcel Aymé, écrivain avec lequel on entrait « dans le fantastique comme dans un café » (Jean Cocteau).

Mais quand enfin, page 73, Tugdual se voit enfin confier la rédaction d’un rapport « sur la Chine », plus exactement une « synthèse sur les rapports en cours », ce même lecteur a comme un doute sur la nature de ce qu’il est en train de dévorer, entre deux éclats de rire. Certes, les développements quant à la « qualité » du rapport produit par Tugdual – 1084 pages de copié-collé d’articles issus de Wikipédia, sans aucune problématique digne de ce nom mais avec la recette du croissant au beurre français ! –, peuvent encore laisser à croire que la satire continue. Mais quand un peu plus tard les stups puis un substitut du procureur commencent à s’intéresser à l’ « activité » du Cabinet Michard et Associés, qu’il est question de pyramide de Ponzi et de délinquance financière internationale, cela devient moins évident.

Un roman sur le Mal

Le lecteur le sent, ce n’est plus seulement un roman hilarant sur l’ennui, l’imposture et la fumisterie au travail qu’il a entre les mains. S’il a lu par ailleurs l’immense Monsieur Ouine de Georges Bernanos, il se dira peut-être, même si le décor et l’intrigue du Rapport chinois en sont à des années-lumière,  qu’il s’agit, dans la mesure où il traite du vide, d’un nouveau roman sur le Mal. Car c’est essentiellement du vide dont il est question dans ce roman, celui qui « avait continué à se propager, à farandoler gaiement de la finance à l’intégrisme, des subprimes à YouTube, et abreuvait désormais une armée d’âmes errantes d’irréversibles croyances sur le pourquoi du monde ». Celui qui amène une commissaire de police à regretter le temps où les truands « avaient à leur crédit d’effectuer quelque chose » – acheminer de la marchandise d’un continent à un autre, vendre de la came au bas des immeubles – et de partager « la valeur travail ».

A lire aussi: Le cabinet de curiosités imaginaires de Jean-Jacques Schuhl

Un roman sur le Mal qui, à la différence de celui de Bernanos qui en prophétisait la venue à la fin de sa vie, de Monsieur Ouine (1943) à La France contre les robots (1944), nous confirme, si nous en doutions, que nous sommes actuellement aspirés par le vortex autour de son trou noir. Que le désert avance. Plus que jamais. Qu’en l’absence de réaction de notre part, il n’y aurait bientôt plus que du vide.

Un roman sur le Mal, mais aussi l’œuvre d’un écrivain prometteur qui balade avec talent son lecteur, entre rire rabelaisien et larmes bibliques. Et dont il faut assurément guetter les publications à venir.

Le Rapport chinois de Pierre Darkanian (Anne Carrière)

Le rapport chinois

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Jean-Pierre Pernaut, la France au cœur

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Jean-Pierre Pernaut dans l'émission " Animaux Stars " de Bernard Montiel, le 23 novembre 2021 Lionel GUERICOLAS /MPP/SIPA

Jean-Pierre Pernaut est mort à 71 ans. Recordman des journaux télévisés sur la première chaîne pendant plus de trente ans, il a été le premier – et longtemps le seul – à parler à la vraie France. Il laisse des millions de téléspectateurs en deuil.


La célébrité, c’est comme les ballons dirigeables. Plus on est connu, plus on est puissant et plus on prend de l’altitude. Au bout du compte et à force de lâcher du lest, on finit toujours par quitter la terre avec un melon de Montgolfière en perdant au passage le sens des réalités. Voire des valeurs. Le risque, c’est que les grands peuvent vous paraître alors de haut minuscules, et le rêve d’Icare enfin accessible.

Jean-Pierre Pernaut n’a jamais voulu être une star. Simplement parce qu’il n’a jamais rêvé de toucher les étoiles. Il avait bien trop de talent pour ça. D’humilité et de réalisme. Peut-être aussi parce qu’il avait un sincère respect de l’autre. Une empathie et une curiosité pour autrui. Et puis surtout, il était né parmi nous. Les pieds bien campés dans sa terre chérie du nord de la France. Sa Picardie de sang. Il n’a jamais voulu l’oublier. Jamais pu trahir cette authenticité qu’il portait chevillée au corps comme un trophée. Ce naturel indécrottable. Aussi vrai dans la vie qu’à l’écran.

Méprisé par l’intelligentsia parisienne

A ses débuts au JT, pendant que d’autres montaient à Paname pour s’abreuver à la soupe parisienne, il rentrait tous les soirs à Amiens humblement. Ruminant sans doute la phrase de Courteline « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ». C’est sans doute aussi pour cette raison qu’il n’a jamais souhaité appartenir à l’intelligentsia de la capitale. Qu’il n’a jamais non plus trop fréquenté la grande confrérie de la carte de presse. La noblesse de robe autoproclamée de la cocarde. Cette chevalerie de pacotille qui confond le timbre de son coupe-file avec le drapeau de la Liberté de Delacroix. Il a toujours aussi évité soigneusement les officines, fuyant les chapelles. Dédaigné les salons de thé du Trocadéro et négligé les plafonds lambrissés des ministères. Il fut méprisé pour cela. Pris pour un con. Pire, pour un ringard. Un journaliste parisien ne pratique pas l’altruisme franchouillard, pensaient les belles âmes. Les attentions sont soigneusement triées, autorisées même, par les juges de la bien-pensance, et réservées aux grandes causes.  Alors, vous imaginez, s’occuper des Français en révélant la richesse de leurs territoires… Ou en essayant de leur ouvrir les yeux sur l’importance des traditions, quelle ringardise ! Mais des quolibets, il s’en fichait bien le JPP. Comme dirait Audiard, personne au monde n’empêchera les gens de parler dans ton dos. Le principal, c’est qu’ils se taisent quand tu te retournes. Parce que, chaque jour qui passait, il arborait fièrement à neuf heures la plus belle des décorations : les résultats d’audience de la veille. Cinq millions de Français qui vous suivent chaque jour fidèlement. Cinq millions d’aficionados presque énamourés. Jusqu’à la moitié des téléspectateurs qui convergent – lâchant tous les autres canaux – pour vous regarder à 13 heures en vous prouvant qu’on peut aimer son pays sans être un bourrin. Ça fait fermer les gueules. Ça fait taire les cons.

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« Et puis pas que des vieux, des quinquas ou de la ménagère, nous confiait-il fièrement dans une récente interview, il y’a des jeunes aussi ! » Parce qu’après 8000 JT et 33 ans de TF1, le Pernaut avait fini par plaire aux gamins. Par faire dans « l’intergénérationnel » comme on dit de nos jours. Comme un témoin qu’on passe d’âge en âge en famille. Une mire intégrée à votre abonnement Freebox. De témoin à icône, il n’y a qu’un pas.

Plus fort que les sondeurs

« Et surtout en restant soi-même », répétait-il à l’envi, « quand tu joues un jeu, ça finit toujours par se voir, tu ne peux pas te mentir à toi-même sans te lasser. Tu ne tiens pas 30 ans ». La notoriété, c’est lorsqu’on remarque votre présence, la célébrité c’est lorsqu’on note votre absence. Le succès, il en faut plus à Pernaut pour le faire quitter son terroir. Pas de quoi l’arracher non plus à ses racines. Entre ses haltes en province, son marché qu’il faisait encore lui-même et les 150 correspondants de la chaîne, c’est lui le premier qui va sentir monter la révolte des gilets jaunes. Lui le premier qui verra venir la bronca contre la hausse de la CSG qui grèvera les retraites, lui le premier qui va détecter enfin le ras le bol contre les 80 km/h et la détestation des éoliennes. Mougeotte, son premier patron, était un visionnaire de l’époque, une vigie des tendances sociétales. Un marabout de l’augure. JPP lui, restera comme le meilleur sondeur des territoires. Cette France qu’il adule tant. Celle des régions. Celle qui se lève tôt. Celle qui fume aussi – encore bêtement – et qui pue le diesel. Un hexagone que conchient évidemment quelques ministres hors sol qui n’ont rien compris.

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Un monument de la télé

Mais curieusement pas les présidents. Parce que ceux-là, ils savent depuis longtemps où sont les votants. Il les a tous reçus sur son plateau les PR, à l’Elysée et même dans une école de sous-pref. Les Mitterrand plastronnant, les Chirac empesé, les Sarkozy concerné ou les Macron en plongée. Tous en quête de France profonde. A la recherche de la proximité. Au gardav qu’ils étaient sur le plateau de la plus grosse audience d’Europe. Pas étonnant donc qu’à l’occasion de ses derniers déplacements on ait entendu des « Pernaut président ! » scandés par la foule. Qu’on lui ait même tendu un enfant à bénir ! Aucun journaliste avant lui, à la télévision, n’avait été aussi populaire. Et surtout si accessible. Et Pernaut de se souvenir encore «et dire qu’à mes débuts au 13H, un titre de presse avait titré « Jean-Pierre qui ? lorsque j’ai remplacé Mourousi». C’est peut-être aussi pourquoi, jusqu’au bout, il s’est toujours présenté en donnant son nom lorsqu’il serrait la main d’un quidam. Au cas où son interlocuteur n’aurait pas reconnu un des hommes les plus connus de France. Peut-être aussi pour cette raison qu’il a toujours dédaigné les honneurs. Ne recevant le grade de Chevalier que l’année dernière à 70 ans. Alors que certains de ses confrères collectionnaient les médailles depuis leurs 40 ans. Nul doute qu’il aurait préféré le Mérite agricole. En France, on ne peut pas dire qu’on manque de journalistes. Ils fleurissent partout comme des symboles architecturaux. Il y en a des majestueux comme certaines tours qui montent au firmament. Des magistraux, comme certains arcs triomphants. Des indestructibles, des rocs, des montagnes et même des Mont Blanc. En France, on a toutes les tailles de porte-plumes. Tous les calibres de passeurs de micro. Des petits, des gros et même des militants. Des reporters, des suiveurs, parfois des combattants. On en a aussi heureusement des grands. Et même occasionnellement des géants. JPP lui, c’était un monument.

Nucléaire: un gâchis français

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Emmanuel Macron visite l'usine Framatone (ex-Areva ) au Creusot, Saône-et-Loire, 8 décembre 2020 © ELIOT BLONDET-POLL/SIPA

Ouverture du marché de l’électricité à la concurrence, affaiblissement d’EDF et de l’ensemble de l’écosystème nucléaire… nos gouvernants, soumis aux exigences des eurocrates, ont abîmé un fleuron de notre industrie, pilier de notre économie. À l’approche de la présidentielle, tous les candidats ou presque se posent en défenseurs de notre souveraineté énergétique. Si l’heureux élu réussit à la sauver, ce sera un quasi-miracle.


C’est l’invité surprise de la présidentielle. Entre immigration, sécurité, pouvoir d’achat et droits de succession, la question nucléaire pourrait être l’un des enjeux cruciaux du débat électoral. Et c’est une bonne nouvelle. Ce dossier devrait en effet être une priorité absolue de nos gouvernants et de ceux qui aspirent à les remplacer. En effet, comme le montre Gil Mihaely, l’atome est non seulement la clef de notre souveraineté énergétique, et l’une des plus grandes réussites industrielles et scientifiques françaises, excellence que nous sommes en train de dilapider, faute de volonté politique et de vision à long terme, mais il est aussi notre seule possibilité de lutter contre le réchauffement. L’électricité nucléaire représente aujourd’hui 70 % de notre mix énergétique. Si nous y renonçons, pour câliner les Verts et autres décroissants, pour cause d’apathie industrielle ou en raison des palinodies européennes, nous le paierons soit d’une crise économique et sociale majeure, soit d’une dépendance accrue et très probablement des deux.

Divine concurrence

Or, comme l’explique Léon Thau, ce renoncement est à l’œuvre depuis que des gouvernants sans courage, Jacques Chirac en tête, ont accepté une libéralisation du marché de l’électricité parfaitement contraire à nos intérêts. Curieusement, ce choix en faveur du marché s’est accompagné de la décision d’aligner le prix de toute l’électricité, quelle que soit son origine, sur celui du dernier kilowatt-heure produit en Europe, qui s’avère aujourd’hui être le plus coûteux: ainsi soumet-on de vénérables monopoles à la concurrence tandis que les différentes sources d’énergie sont artificiellement mises sur un plan d’égalité, ce qui oblige aujourd’hui EDF à brader une partie de sa production à ses concurrents, au risque de la tuer par l’endettement ; aurait-on voulu flinguer notre électricien et notre filière nucléaire qu’on n’aurait pas fait autrement. Et si l’un et l’autre conservent de très beaux restes – on ne détruit pas cinquante ans d’efforts en un tournemain – ce projet est en bonne voie de réussite. Dans un article fort éclairant, l’économiste Jean-Claude Werrebrouck écrit : « Les prix 2022 seront approximativement maintenus par réduction de la fiscalité à hauteur d’environ 8 milliards d’euros, et par un accès élargi à l’ARENH[1] pour un coût d’environ 8 milliards d’euros également, coût ici financé par EDF… Le total correspond à une somme représentant quelque 40 % du budget militaire de la France[2]. »

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La divine concurrence vous vaut d’être enquiquiné tous les deux jours par un de ces nouveaux « opérateurs » qui ne sont en réalité que des marchands, voire des spéculateurs traitant l’électricité comme n’importe quel bien susceptible d’être vendu. Mais, chacun peut le constater, elle ne s’est nullement traduite par la baisse des prix promise par la théorie économique et les chamanes de Bruxelles. C’est que, justement, l’électricité n’est pas un bien comme un autre, raison pour laquelle la génération des reconstructeurs soucieux d’intérêt général en avait confié la production et la distribution à un monopole d’État qui a longtemps été considéré comme un fleuron industriel et qui est en passe de devenir l’homme malade de notre économie.

Rétropédalage

Assistons-nous à un miracle ? À quelques mois des élections et sur fond d’envolée des prix, Emmanuel Macron semble découvrir l’importance de l’enjeu. Le 9 novembre, il a fait part de sa volonté de relancer la construction de réacteurs. Bien sûr, soucieux d’apparaître comme le bon élève de la transition énergétique et fidèle à sa pratique du en même temps (qui consiste à vouloir faire plaisir à tout le monde, sans opérer de choix, douloureux par définition), il a également promis de poursuivre nos investissements dans les renouvelables, mot-sésame supposé flatter la fibre écolo de l’électeur. Cependant, comme nous ne contrôlons ni le soleil ni le vent, le solaire et les éoliennes resteront, pour très longtemps encore, des sources d’appoint. Des esprits chagrins remarqueront que le même Macron a décidé, en 2019, de mettre fin au programme Astrid (« Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration »), qui devait préparer la nouvelle génération de réacteurs, plus performants en termes de capacités de production, mais aussi de sécurité et de recyclage des déchets, deux domaines qui constituent les plus grandes faiblesses de l’énergie nucléaire. De nouvelles avancées technologiques sont en effet indispensables pour que le nucléaire soit à l’avenir une énergie totalement sûre et décarbonée. On comprend que, face à un enjeu aussi dérisoire, le président ait décidé de privilégier son alliance avec les Verts, on ne va tout de même pas sacrifier une élection à l’avenir du pays.

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L’atome revient à la mode

Mais enfin, réjouissons-nous, le Macron nouveau semble soucieux de souveraineté – conformément à l’analyse développée il y a quinze ans par notre cher Philippe Cohen qui constatait que les élus les plus mondialisateurs veillaient, avant chaque échéance, à ressortir le bonnet phrygien de la naphtaline. Le nucléaire a ceci de rassurant qu’il réactive le vieux clivage droite/gauche. Si, à l’exception du PCF, la gauche, qui s’est jetée à corps perdu dans la religion du climat, est désormais nucléophobe par nature, la droite en campagne est très largement nucléophile. Marine Le Pen veut construire trois nouveaux réacteurs, Éric Zemmour en promet dix, tandis que Valérie Pécresse en annonce six. L’ennui, c’est qu’en 2018, elle souhaitait au contraire sortir du nucléaire. Il faut croire que l’atome est à la mode.

Dans ce contexte, on peut se réjouir que l’UE ait, aux dernières heures de 2021, annoncé l’inscription du nucléaire dans la liste des énergies vertes, c’est-à-dire éligibles aux investissements garantis par l’Union (la fameuse taxonomie). Seulement, l’encre du compromis n’était pas sèche qu’on apprenait qu’il pouvait être promptement vidé de sa substance, voire purement et simplement remis en cause par un comité d’experts encouragé par l’Allemagne. Les technos bruxellois ont-ils voulu faire une bonne manière à un président qui leur promet de beaux jours ? Possible. En attendant, on se dit que le nucléaire est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux politiciens et aux eurocrates.


[1]. « Accès réglementé à l’énergie nucléaire historique ». Dispositif donnant accès à 25 % de la production nucléaire à des prix inférieurs aux coûts unitaires.

[2]. « Délirante année 2022 : l’équivalent de 40 % du budget militaire de la France pour “sauver” le marché de l’électricité », Jean-Claude Werrebrouck, lacrisedesannees2010.com, 19 janvier 2022. Que Marcel Gauchet soit remercié pour me l’avoir signalé.

La Russie attaque? Vengeons-nous sur les handicapés!

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Le président du Comité international paralympique Andrew Parsons, Pékin, 3 mars 2022 © Tsuyoshi Matsumoto/AP/SIPA

Pendant le conflit se déroulent à Pékin les Jeux Olympiques des handicapés. Les instances internationales n’ont rien trouvé de mieux, pour punir Poutine, que d’interdire aux handicapés russes de participer. Une décision sinistrement stupide.


Ils sont handicapés, ils vivent en Russie — ce qui en soi n’est pas forcément drôle —, ils se sont entraînés comme des fous pour un événement qui ne leur offre une chance d’exister et de briller que tous les quatre ans, et le Comité olympique, sous influence américaine, vient de leur interdire de participer. On tue leurs rêves pour punir Poutine — qui s’en fiche un peu, figurez-vous.

Les responsables de cet ostracisme sont de sombres connards. Ceux qui l’approuvent (et il en est, qui affirment que les culs-de-jatte n’avaient qu’à ne pas voter Poutine) sont encore plus cons. S’il en est parmi les lecteurs de Causeur, j’espère que ça leur fait du bien de cracher sur des handicapés. Que ça leur dégage les bronches.

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Les sportifs sont globalement des cibles désignées pour les bonnes consciences occidentales. Les patineurs russes sont désormais interdits de compétition (ça donnera enfin aux autres une chance de monter sur les podiums), les athlètes russes sont partout refoulés, et la Fédération ukrainienne de tennis réclame l’interdiction des tennismen russes — y compris ceux qui comme Medvedev ont manifesté leur hostilité à la guerre et qui seraient bien plus efficaces en se maintenant justement sur le circuit. De puissants connards, ces Ukrainiens-là, et ceux qui les approuvent.

Quant à la Fédération internationale féline, elle décrète l’embargo sur les chats russes. Il y a aussi des connards de première chez les amis des bêtes.

Dans le monde de la culture, c’est encore pire. Des chefs d’orchestre ou des cantatrices sont interdits, et sous l’influence des woke anti-guerre, un cours sur Dostoïevski a été suspendu à Milan (puis rétabli devant les protestations des Italiens intelligents, il en reste). Allons-nous brûler tous les ouvrages écrits par Tolstoï, Gogol ou Gorki ? Belle occasion de tuer Pouchkine une seconde fois. Le monde universitaire est bourré de connards. « La détestation de Poutine tourne au maccarthysme anti-russe », écrit avec un grand à-propos Anne-Sophie Chazaud dans Causeur. La « cancel culture » a trouvé avec cette guerre un terrain d’élection.

Ça me rappelle la grande intelligence des Américains lorsqu’après le refus (raisonné) de Chirac de s’embarquer dans la croisade irakienne, ils avaient rebaptisé « liberty fries » ce qu’ils appelaient autrefois « french fries ». Que ne les ont-elles étouffés !

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Dans la musique classique, c’est encore pire. Un chef d’orchestre, Valery Gergiev, est rayé des cadres de la Scala, et une soprano — la magnifique Anna Netrebko — est suspendue (par les bretelles de son soutien-gorge ?) par l’Opéra de New York. Sans doute ont-ils résisté au désir de la pendre pour de bon. Les Américains ont un chic particulier pour les lynchages et les chasses aux sorcières.

Et aux censures décrétées par Poutine, qui n’est pas exactement un démocrate, ont répondu les censures françaises de Russia Today et de Sputnik France. Nous devons nous sentir très intelligents d’appliquer les mêmes normes qu’un dictateur post-soviétique.

Enfin, pour punir la Russie, on n’a rien trouvé de plus efficace que d’interdire à son représentant de disputer le concours de l’Eurovision, et LVMH et Chanel ont provisoirement fermé leurs boutiques dans la capitale russe. Les Moscovites tremblent, j’en suis sûr.

C’est entendu, les Ukrainiens sont en première ligne dans un conflit qui oppose en fait l’OTAN, faux-nez des États-Unis, et la Russie. Querelles d’empires, les Ukrainiens sont le doigt entre l’écorce et l’arbre. De là à s’en prendre aux handicapés ou aux félins… Je sens venir un embargo sur le caviar (déjà que celui d’origine iranienne est soumis au blocus imposé par ces mêmes Américains, shérifs de la planète entière) et sur la zibeline. Le pétrole et le gaz, eux, coulent toujours, parce que l’Europe serait exsangue en quelques jours si l’on en coupait la source, comme l’a très bien expliqué Charles Gave au micro de Sud-Radio vendredi dernier.

Mais que ne ferions-nous pas pour permettre une fois encore à Bernard-Henry Lévy d’exhiber ses chemises et son brushing sur les plateaux télé ? Le joli coup de la déstabilisation de la Libye ne lui a pas suffi, il lui faut un conflit mondial pour pérorer à l’aise !

Le lundi, c’est OVNI(s)

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© Canal +

Canal Plus diffuse tous les lundis la deuxième saison d’OVNI(s), meilleure série TV du PAF, selon Causeur !


Il ne reste plus que six épisodes et déjà, je redoute le manque. Si vous n’avez pas été encore frappé par la poétique de l’ufologie, vous ne connaissez pas les bonheurs de la téléportation du lundi. La deuxième saison d’OVNI(s) réalisée par Antony Cordier a démarré le 21 février (elle est également visible en streaming).

À mi-chemin entre l’univers de Jacques Tati et « Maguy »

À partir de ce soir, il restera seulement six épisodes d’une trentaine de minutes sur les douze de cet objet télévisuel non identifié à mi-chemin de Jacques Tati et de Maguy, brouillant les lignes entre l’enquête extra-terrestre et la comédie de mœurs seventies.

C’est Roswell chez Pierre Mondy dans Petit déjeuner compris, Sam et Sally en voyage galactique à Twin Peaks ou Les Mystères de l’Ouest dans la campagne wallonne, lieu du tournage. Nous retrouvons l’équipe du GEPAN chargée de démystifier les apparitions inconnues au sein du CNES et leurs errements amoureux sur fond de scandale nucléaire. Pourquoi les quadras déclassés de ma génération sont-ils aussi attirés par cette série aux accents giscardo-célestes ? OVNI(s) est le territoire retrouvé de l’enfance et de la foi gamine dans l’inexplicable.

Dans notre société du réalisme austère et des certitudes béates, cette série insuffle un peu de poésie à nos soirées télé et à un quotidien qui vire au cauchemar depuis une longue semaine.

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Une poésie dans le décor, dans l’atmosphère, dans la possibilité de rencontres improbables, dans le rapport au temps dilué et aussi dans cette quête naïve et obstinée, par conséquent, vitale à notre ouverture d’esprit. Avec eux plus rien ne vous étonnera, des téléphones sonnent sans être branchés ou des soucoupes volent dans une centrale, si porcinet se mettait à parler, vous ne cilleriez même pas !

Shoot de futur antérieur

Alors, prenons ce soir un shoot de futur antérieur, une rasade de Pif Gadget, de Télécran, de Peugeot 604 vert clair, de barbe à papa et, appelons en urgence vers 23 h 00, nos parents pour qu’ils aillent rechercher dans le grenier de notre maison de famille, l’anachronique jeu électronique SIMON, précurseur de la musique synthétisée et du bruit plombant les réveillons. Une certaine mélodie des jours heureux.

Cette fièvre du lundi soir disco-cosmos, serait vaine si elle n’était prétexte qu’à récréer le décor factice de l’année 1979. Les soins apportés à la mise en place de tous ces objets oubliés sont un leurre pour mieux concentrer l’attention des téléspectateurs sur l’essentiel : le jeu des acteurs et le frottement des peaux. La réalisation de plus en plus léchée, avec quelques audaces stylistiques rares sur le petit écran, s’attache à parler de nous, de nos histoires embrouillées et de nos amours chancelantes. Et je dois dire que le casting renforcé par la présence d’Alice Taglioni ou d’Élodie Bouchez est une merveille d’évasion. Cette série carbure à l’imaginaire débridé et à la crise de ménage. Cette double-carburation amuse et émeut, à la fois. La blague potache n’est jamais loin, le clin d’œil à la culture rétro-pop fait office de sésame d’entrée dans cet univers parallèle. On voit passer une DS surmontée d’un bateau que Victor Pivert n’aurait pas désavouée, un combi Volkswagen aménagé en Ovnibus ou Jonathan Lambert en sosie d’Éric Von Stroheim. On retrouve surtout Didier Mathure (Melvil Poupaud) en scientifique incompris, en délicatesse avec son ex-épouse (Géraldine Pailhas, patronne du CNES, sorte de Marie-France Garaud à l’érotisme chaste) et en défaut de paternité. Le pauvre Didier galère toujours autant à trouver des preuves intangibles à l’inimaginable. Il est toujours accompagné de la fidèle standardiste Véra Clouseau (Daphné Patakia, révélation de la première saison), médium clownesque à la sensibilité éruptive et de Rémy Bidaut (Quentin Dolmaire), formidable en informaticien pleurnichard qui s’est vu ou cru, un moment, en yuppie pré-Eighties avec téléphone « portable » collé à l’oreille. Et que serait OVNI(s) sans Marcel Bénes (Michel Vuillermoz) ? Il faut le talent magistral de l’acteur du Français et sa puissance comique pour élever un simple enquêteur du GEPAN au rang de héros shakespearien tendance Groucho Marx.

C’est un régal quand des acteurs de ce niveau-là, jouent avec les codes du genre. Une mention spéciale à Olivier Broche pour son impeccable air de chien blessé. Une seule question me taraude désormais : à quand une troisième saison ?

Sur Canal + (canal 4)

Genre: la fabrique des impostures wokistes

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Jean-Szlamowicz D.R.

Le nouveau livre du linguiste Jean Szlamowicz dissèque la manière dont les nouveaux idéologues tentent d’imposer leurs manipulations intellectuelles. Son bistouri aiguisé n’épargne aucun aspect de leur verbiage pseudo-scientifique. Extraits des Moutons de la pensée. Nouveaux conformismes idéologiques, qui vient de paraître aux Editions du Cerf, présentés par l’auteur.


Les idées préconçues prétendent souvent se fonder sur la science. Le recours à des formules comme « des études ont montré que… » servent alors à imposer comme fait établi ce qui ne relève pourtant que de l’opinion, de la croyance ou du parti pris. Grâce à ces formules creuses, l’idéologie partisane parait soudain aller de soi. Le courant de la déconstruction culturelle s’autorise ainsi volontiers de ses propres références pour se présenter comme légitimé par le biais de l’autorité universitaire. On transforme ainsi les théories fumeuses en principes scientifiques. Il faut pourtant se pencher sur de tels écrits pour comprendre que, tout « universitaires » qu’ils soient, ils sont eux-mêmes pétris de préjugés. Cet extrait prend pour exemple l’argument du « masculin » grammatical présenté comme nocif pour l’égalité…


Désacraliser le genre masculin?

Parmi des dizaines d’articles d’inspiration « néoféministes », on peut par exemple lire dans Libération que « des études ont démontré que l’utilisation du masculin comme genre neutre ne favorise pas un traitement équitable des femmes et des hommes. » [1] Ce renvoi à une autorité extérieure comme garant est pourtant problématique : à partir du moment où il existe aussi « des études » qui ne sont pas d’accord avec cette assertion, la moindre des choses serait de considérer qu’il n’y a justement pas consensus.

Or, la référence que présente la journaliste de Libération, dans un lien vers un article d’une revue de psychologie, est pour le moins sujette à caution puisqu’on y lit ce qui suit :

« Désacraliser le genre masculin en contrant l’androcentrisme.

« Une politique qui prônerait le féminin à égalité avec le masculin pourrait faire chuter symboliquement le masculin de son piédestal. Nous pensons que l’androcentrisme (i.e., le genre grammatical masculin) implique une représentation sacralisée de l’homme susceptible d’être menaçante aussi bien pour les filles que pour les garçons. En désacralisant le genre masculin, on devrait échapper au symbolisme et replacer les hommes et les femmes à un niveau de relations intergroupes. Une telle politique serait susceptible, par exemple, d’empêcher l’émergence de corrélations entre le genre grammatical des professions et leur connotation sexuée et évaluative (Lorenzi-Cioldi, 1997). Plus précisément, nous prédisons que la féminisation lexicale des professions pourrait fournir une alternative à la réussite des femmes sur des dimensions masculines fortement stéréotypées. Le genre grammatical féminin pourrait venir contrecarrer la surreprésentation des hommes pour certaines professions, en suggérant la possibilité de réussir professionnellement en dépit ou malgré son sexe.[2]« 

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De tels écrits, pourtant publiés dans des revues reconnues comme scientifiques, sont dénués du moindre savoir linguistique et confondent genre grammatical et sexe des personnes, c’est-à-dire la morphologie et la sémantique, les symboles et le réel. Qu’est-ce donc que le masculin ? Veut-on dire « les hommes » ? Le genre grammatical ? Ou s’agit-il d’une sorte de principe évanescent qui ne serait ni sexuel, ni linguistique, ni social mais uniquement « représentationnel » ? Le masculin… voilà un adjectif substantivé bien commode. Quant au piédestal évoqué, avouons qu’il n’a guère de substance, ni concrète, ni théorique et aucune définition sociale. L’androcentrisme n’est défini que par une parenthèse allusive : « i. e., le genre grammatical masculin. » À partir d’une conceptualisation aussi naïve, les auteurs se permettent de dire « nous pensons que », « nous prédisons ». C’est là un programme fondé sur la présomption et non sur une démarche neutre.

Leur étude consiste à demander à des jeunes de 14-15 ans d’associer leur sentiment de « confiance en soi » à des professions sélectionnées pour être représentatives « d’un genre » (présentées alternativement sous forme masculine ou avec mention de la forme féminine). Autrement dit, il est décidé au préalable que les professions « représentent » des genres… Si le questionnaire part du préjugé qu’il y a des professions masculines et féminines, comment s’étonner de retrouver ce préjugé dans les réponses ?

Il n’y a, dans une telle procédure, aucune méthodologie linguistique, « la langue » étant représentée par des listes de professions. Ce n’est pas une situation de parole réelle et la notion de « confiance en soi » est parfaitement subjective. Une case à cocher dans un questionnaire n’est pas une réalité sociale ni représentationnelle. C’est même dans la tâche suggérée par l’expérimentation que réside le forçage du résultat : en proposant un protocole, on déclenche un processus de jugement qui, autrement, n’aurait pas eu lieu. On le sait bien, si on vous donne comme tâche de classer une liste de n’importe quoi par ordre de préférence, on se retrouvera forcément avec des résultats… Et puis un tel protocole ne comporte aucune dimension permettant d’établir des faits linguistiques. Elle ne fait qu’établir un lien entre une profession et la représentation qu’on peut en avoir, forcée par le protocole à partir de données elles-mêmes tendancieuses.

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D’ailleurs, sans expliquer ce qu’est une « représentation » (une image mentale ? une opinion ? une croyance ? le sens d’un mot ?), l’article s’empresse de prouver ses préconceptions à la faveur d’interprétations parfaitement subjectives qui ne démontrent rien :

« Sans extrapolation excessive, sur la base des résultats empiriques présentés il appert que l’androcentrisme affleure la structure même de la langue (les expressions « homme d’affaires » et « femme de ménage » sont suffisamment éloquentes). »

Deux expressions seraient donc une démonstration ? À ce compte-là, « une maîtresse femme » et «un homme de peine» sont suffisamment éloquents… On se demande d’ailleurs ce que la phrase veut dire : ce n’est pas « la structure de la langue » qui a créé les femmes de ménage ni les hommes d’affaires ! Parler de représentation de la réalité sociale est sans rapport avec la langue française. Ce n’est pas la langue qui fait que plombier et éboueur seront considérés comme des professions « plutôt masculines » mais la perception sociale – et, accessoirement, la réalité. Cette confusion entre l’organisation sociale et les mots tend, par conséquent, à faire des mots la cause de l’organisation sociale… Cette aberration causale sert cependant à construire et à vérifier l’expérimentation.

Bref, ce genre d’article ne retient que des variables qui sont manipulables dans le sens de la démonstration. Avec la plus grande imprécision et sans aucune donnée sociologique sur les facteurs décidant de choix professionnels, les auteurs s’engouffrent dans l’effet de tunnel du « genre » et partent du principe que la forme des mots serait un facteur du choix de la profession. Mais pourquoi ne pas étudier le réel socio-professionnel plutôt que de prétendre analyser une intériorité supposée, qui n’est jamais abordée autrement que par des sacs de mots dont le sens a été décidé préalablement à l’étude ?

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[…]

Un savoir falsifié

Ce n’est là qu’un exemple parmi beaucoup d’autres des références des médias pour « prouver » leurs présupposés idéologiques : une littérature ignorante de la grammaire et des structures des langues, qui croit en un sens littéral des mots masculin et féminin et, par-là même, contribue à créer cette confusion symbolique entre la langue et la société. De telles expérimentations ne reposent que sur la reconduction de préjugés sociaux et un mentalisme primaire ânonné comme une prière (« la langue façonne nos représentations » !). C’est en fait le discours inclusiviste qui invite à confondre les mots et les choses au lieu de les disjoindre, qui néglige le social au bénéfice du symbolique, qui proclame des injustices sans éléments de comparaison et qui décrète des solutions hypothétiques pour des problèmes inexistants. Il n’en reste qu’un discours idéologique qui se substitue aux savoirs. Sur le plan disciplinaire, la note de bas de page et la référence allusive aux auteurs qui « prouvent » la même chose que soi est un scandale méthodologique.


[1] E. Moysan, « Écriture inclusive dans les administrations : savoir de quoi on parle », Libération, 23 février 2021.

[2] A. Chatard, S. Guimont, D. Martinot, « Impact de la féminisiation lexicale des professions sur l’auto-efficacité des élèves : une remise en cause de l’universalisme masculin ? » L’Année psychologique, 2005, vol 105, n° 2, pp. 249-272.

Berry story

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70 ans après, Gilles Antonowicz et Isabelle Marin mènent une contre-enquête sur le fait-divers berrichon le plus célèbre du XXème siècle et la fabrique de deux innocents


Tout s’effondre. Mes certitudes comme mon appartenance berrichonne. M’aurait-on menti depuis l’enfance ? Aurais-je été mystifié ? Quand vous êtes natifs du département du Cher ou de l’Indre, vous êtes biberonnés à l’Affaire Mis et Thiennot, du nom des deux braconniers « accusés à tort » du meurtre de Louis Boistard âgé de 34 ans, garde-chasse de Saint-Michel-en-Brenne, à la fin de l’année 1946. Dans les récits à la veillée ou dans les cours de récréation, leur innocence ne faisait aucun doute jusqu’à aujourd’hui.

Raboliot encarté au PCF

Malgré leur condamnation et les six requêtes en révision rejetées entre 1983 et 2015, l’opinion publique leur a toujours été acquise. De génération en génération, on se repassait cette terrible histoire et pestait contre la fatalité d’être mal-né. Ce sont nos Sacco et Vanzetti sauce grand veneur, nos « Raboliot » encartés au PCF, deux pauvres bougres broyés par la lessiveuse judiciaire et, en prime, violentés par la maréchaussée. Il y a tout dans ce drame rural pour déclencher une nouvelle guerre des classes. Tous les ingrédients glandilleux d’un crime odieux qui se transforma, au fil des années, en tribune médiatique et idéologique. Une partie de chasse qui opposa les ténors du barreau et la jalousie des hobereaux, le travail de la justice face aux élans communautaires, les médias feuilletonnant et la vérité aride des faits.

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Il faut remettre ce sordide crime dans le contexte de vendetta de l’immédiat après-guerre, rappelons-le et ayons à l’esprit qu’un homme est mort, il a été abattu de quatre coups de fusil et son corps a été retrouvé dans quelques centimètres d’eau, en plein hiver. Faites entrer nos deux accusés locaux : Raymond Mis et Gabriel Thiennot ont de belles têtes de coupables. Ils sont les purs produits d’un système à deux vitesses et du déclassement paysan en marche.  En ce temps-là, les garçons de ferme ou les apprentis éjectés du système scolaire sans le certif’ étaient contraints d’errer d’un boulot mal payé à un autre.

Plus qu’ailleurs aussi, le Berry est une terre de sorcellerie, propice aux fables et au silence complice. Dans cette province où les haines rances et les règlements de comptes fleurissent à l’ombre des roseaux, tout est dramatiquement hostile, taiseux, mal-cicatrisé et effroyable de banalité et de cruauté gratuite. Déjà en temps de paix et sous le soleil de l’été, les splendides étangs de la Brenne distillent une atmosphère équivoque, le genre de beauté inquiétante qui incite à l’introspection et à la méfiance. On recense 2 300 espèces animales dans le parc naturel régional de la Brenne. C’est donc sur ces terres giboyeuses que l’irréparable s’est produit dans une période encore troublée par les soubresauts de la guerre et sur fond de vengeance sociale. Le châtelain et sa clique face aux bouseux du coin tendance « cocos ».

Une enquête qui rouvre le dossier

Ce fait-divers est arrivé jusqu’à nous, avec un manichéisme béat et des réflexes pavloviens. Depuis lors, chaque camp rejoue le conflit par procuration et ressasse son amertume. Pour les Berrichons, dans leur inconscient collectif, l’affaire est largement entendue. Deux bougres malmenés par la gendarmerie se trouvaient au mauvais endroit et ont fait les frais d’une justice expéditive. On aurait extorqué leurs aveux. À jamais, ils seront les victimes d’une erreur judiciaire. Est-ce une vue de l’esprit ou le résultat d’un dysfonctionnement du système ? L’opinion aurait-elle été manipulée ? Gilles Antonowicz et Isabelle Marin ont horreur du tribunal populaire.

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Alors, ils s’attaquent aux faits, les analysent froidement, ne se laissant berner par aucune escroquerie médiatique. Car, ne l’oublions jamais, ce mort dans la brume a laissé une épouse de 31 ans et deux petites filles de cinq et sept ans. Notre époque percluse de sentimentalisme honteux oublie trop souvent les victimes. Gilles Antonowicz, avocat honoraire et historien, grand spécialiste de Maurice Garçon (1889-1967), le défenseur de la famille du défunt, reprend minutieusement le déroulé de l’enquête. C’est précis, radical, brut et la justice a été exemplaire selon la thèse avancée par les auteurs.  Ils ne tombent ni dans le romantisme victimaire, ni dans la réécriture de l’Histoire. Les faits sont têtus. Ils les décortiquent dans ce livre publié aux éditions des Belles Lettres.

Mécanisme malsain

On replonge avec délectation dans cette affaire qui semble émerger d’une époque lointaine. On est happé par sa lecture comme devant une rediffusion à la télé de l’émission présentée par Christophe Hondelatte. Mais la contre-enquête serait vaine si les deux auteurs ne révélaient pas une formidable manipulation médiatique et son mécanisme malsain. Et leurs coups sont foudroyants pour notre profession qui s’entiche de coupables pour mieux pouvoir les innocenter : « Les médias, dont la presse et le manque de scrupules, ont relayé ces ragots et ces rumeurs, répétant, à longueur d’années, d’articles et d’émissions complaisantes, les mêmes fadaises. […] L’affaire Mis et Thiennot, c’est la rumeur érigée au rang de vérité, le retour au pilori sous couvert d’une apparente bonne cause ». Cette contre-enquête est un pavé dans la mare du conformisme qui devrait faire grand bruit entre Bourges et Châteauroux.     

La fabrique des innocents de Gilles Antonowicz et Isabelle Marin – Les Belles Lettres

«La décision» de Karine Tuil: un thriller philosophique

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La romancière Karine Tuil photgraphiée en 2019 © Thierry Le Fouille/SIPA

Dans son roman qui met en scène une magistrate de l’antiterrorisme, Karine Tuil cherche à comprendre le mal radical.


Le dernier roman de Karine Tuil est sans doute le plus abouti des douze livres qu’elle a publiés depuis une vingtaine d’années. On y retrouve certains de ses thèmes de prédilection, comme l’amour, la solitude, ou la difficulté de choisir et les conséquences de nos actes, thème central qui donne son titre au livre. Alma Revel, l’héroïne, est une juge anti-terroriste d’une cinquantaine d’années, qui se trouve à un tournant de sa vie personnelle. Son mariage avec Ezra, écrivain prometteur dont la carrière a été interrompue prématurément, bat de l’aile. Accaparée par son travail, elle se retrouve confrontée à une double décision cruciale, tant sur le plan professionnel que dans sa vie intime.

Criminel ou victime ?

La première décision est celle de libérer ou non Kacem, jeune terroriste en puissance parti rejoindre l’Etat islamique en Syrie et vite revenu de ses illusions, qui prétend avoir fait son mea culpa et réalisé son erreur. La seconde est de mettre ou non fin à son mariage, alors qu’elle vit une histoire d’amour passionnelle avec un avocat, qui se trouve justement défendre l’accusé dans le même dossier. A partir de ce scénario bien ficelé, Karine Tuil bâtit un roman aux allures de thriller philosophique, qui satisfait non seulement la soif d’émotions du lecteur, mais nourrit aussi sa réflexion.

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Kacem est-il un assassin potentiel, qu’il faut maintenir en détention pour protéger la société ? Ou bien s’agit-il d’un jeune homme égaré, qui a droit à l’erreur et que la prison risque de transformer en criminel pour le restant de ses jours ? Cette question taraude Alma, tiraillée entre des intérêts et des valeurs contradictoires. Obsédée par l’impératif de comprendre (« dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre »), la juge antiterroriste tente de résoudre ce dilemme très actuel, en posant les questions des finalités de la justice et de sa moralité.

Au fil des pages, la professionnelle du droit, aguerrie et pleine de certitudes, se révèle dans sa fragilité de femme et d’être humain confronté au mal radical et à l’ambiguïté des êtres humains. Avec finesse et talent, l’auteur nous fait partager ses doutes et ses interrogations. Le parallèle entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle est souligné par l’évolution du mari d’Alma, Ezra, qui effectue un retour à ses racines juives. Une lecture superficielle du roman pourrait faire croire que l’auteur renvoie dos-à-dos les personnages de Kacem et d’Ezra, chacun ayant cru trouver dans sa religion la réponse à ses questions. La conclusion du roman montre qu’il n’en est rien. Si Karine Tuil semble parfois donner des gages au politiquement correct et aux préjugés de notre époque, ce n’est que pour mieux ménager la surprise de la fin, qu’on ne dévoilera pas ici.

Choisir la vie

Il y a dans La décision, outre le talent de la romancière et le suspense qui tient le lecteur en haleine jusqu’au bout, une petite musique juive à laquelle j’ai été particulièrement sensible. Celle-ci ne tient pas tant à l’identité de l’auteur ou du personnage d’Ezra qu’au contenu profond de son livre. Ses références sont pourtant multiples : elle cite pêle-mêle Camus et Shakespeare, Spinoza ou Saint-Augustin. Mais la mélodie la plus intime du livre est celle de Rabbi Nahman de Braslav (« Le monde est un pont très étroit, et l’essentiel est de ne pas avoir peur ») et celle de la citation du Deutéronome, qui donne la clé du livre : « Tu choisiras la vie ». Un grand roman.

Karine Tuil, La décision, Gallimard 2022.

La décision

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André de Richaud, l’aveuglé lucide

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Image d'illustration Unsplash

Le poème du dimanche


L’écrivain maudit n’est pas un mythe. Prenez André de Richaud (1907-1968). D’abord, il est largement oublié. Ensuite, il n’a jamais vraiment connu le succès de son vivant, à l’exception de son premier roman. On dit que les subsides accordés par Michel Piccoli, qui était un grand admirateur de son œuvre, l’ont aidé à boucler bien des fins de mois.

Ce clochard mondain, cet écorché vif n’oublia jamais son enfance et ses blessures irréparables alors qu’il faisait partie de ces glorieux buveurs désespérés qui hantèrent les nuits de Saint-Germain des Prés à partir des années cinquante. Né à Perpignan, très tôt orphelin, un temps professeur, il écrit à vingt trois ans, La Douleur, un roman étouffant et bouleversant, qui fit scandale en racontant comment une jeune mère reporte tout l’amour qu’elle avait pour son mari tué en 14 sur son fils, au point de l’étouffer avant de le délaisser pour un prisonnier allemand.

Richaud fut aussi un poète à la fois sombre et limpide, toujours hanté par le désir d’arriver à dire qui il était au juste, de se prouver qu’il était vivant et dire dans le même temps son envie paradoxale de disparaître totalement, comme dans le poème ci-dessous.


Testament

Autrefois j’aurais voulu être le dernier oiseau du dernier platane
La première lueur du matin sur l’aile d’un olivier
L’orange du midi, bien pendue sur ses feuillages de parfum
Et ce nuage qui joue autour du phare
J’aurais voulu être une phrase coupée au raz d’un poème
Découvert par une jeune fille aux cils de pavot
Au bord d’un grenier de Provence
Mais maintenant
Mon dernier désir est que mon souvenir brûle
Les pierres où il est gravé
Ici et là au petit vol de mes voyages
Les sables de la mer n’ont pas besoin de dictionnaire
Toutes les feuilles meurent en automne
Rien n’est qu’un feu mort au fond d’un ruisseau sec
Que mon visage s’écrase en vous
Ombre de ma jeunesse
Et qu’il ne reste rien de ce fer rouge.

(Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1966)


La douleur

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George Bernard Shaw, l’homme qui offrit Wagner à l’Angleterre

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George Bernard Shaw ( 1856 - 1950 )

Si l’on connaît les mots piquants et les costumes de tweed du grand dramaturge britannique, on sait moins son socialisme fervent, son observance végétarienne, de même que son attirance pour l’eugénisme et les régimes totalitaires. On ignore plus encore qu’il a convaincu ses compatriotes d’apprécier la musique de Wagner. Georges Liébert répare cette injustice.


Pourquoi s’intéresser aux élucubrations à propos de Wagner d’un Irlandais vivant en Angleterre à l’époque victorienne, époque où le royaume de Sa Majesté, selon une boutade allemande, est « le pays sans musique[1] » ? Les 470 pages de ce volume, accompagnées des notes et de la longue préface écrite avec autant d’érudition que de verve par Georges Liébert, justifient largement un tel intérêt. D’abord, la vie musicale anglaise, entre chanteurs de rue, music-halls, chœurs religieux et concerts sophistiqués était sans pareille. Selon Berlioz, on y consommait plus de musique que nulle part ailleurs. Certes, le complexe de supériorité des Allemands était justifié par l’absence de grands compositeurs autochtones entre la mort de Purcell au xviie siècle et l’arrivée d’Elgar à la fin du xixe. Pourtant, Londres était une Mecque pour interprètes, chefs d’orchestre et directeurs de théâtre venant de partout en Europe, et chaque nouveau compositeur cherchant sa place au soleil avait besoin d’un succès, à la fois d’estime et pécuniaire, outre-Manche. Wagner lui-même le savait, et un des mérites de Shaw est d’avoir contribué à la conquête wagnérienne de l’Angleterre.

Shaw, un écrivain aux idées politiques radicales

Cette redécouverte de la vie musicale du xixe siècle nous permet aussi d’assister à la rencontre entre l’œuvre d’un musicien de génie et le regard critique d’un écrivain hors pair. Shaw, né à Dublin en 1856, mais qui a passé toute sa vie d’adulte en Angleterre, a commencé une carrière de dramaturge à succès à partir de 1894, inspiré par Ibsen. Auteur de plus de cinquante pièces, il a reçu le prix Nobel en 1925 et, en 1939, un Oscar pour le scénario de Pygmalion, le film tiré de sa pièce du même nom datant de 1912. Son œuvre reste mal connue en France, en dépit du succès d’une production parisienne de Pygmalion en 1955 avec Jean Marais et Jeanne Moreau. En tant qu’écrivain, Shaw, malgré le personnage d’excentrique anticonformiste qu’il s’était composé, a atteint un statut de sage public. Connu souvent par ses initiales, G. B. S., il est photographié et filmé vêtu entièrement de tweed. Végétarien, il est toujours habillé d’une culotte de chasseur mais sa proie, on la découvre dans les paradoxes spirituels et des saillies déconcertantes qui émaillent sa conversation ainsi que dans les dialogues de ses pièces où les idées ont plus d’importance que les personnages. Culotté, il l’est, par exemple quand il déclare en 1916 : « Je n’ai jamais eu tort sur rien. ».

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Ses convictions sont celles de toute une avant-garde intellectuelle de l’époque. Il est socialiste, non pas à la manière de Marx, mais à celle de la Fabian Society, fondée à Londres en 1884, dont le nom est inspiré par Quintus Fabius Maximus Verrucosus, général romain surnommé le « Temporisateur ». De même que ce dernier a mené une guerre d’usure plutôt qu’une attaque frontale contre Hannibal, ces socialistes poursuivent l’égalité entre les hommes non pas par une révolution sanglante, mais par un programme durable de réformes sociales. Comme d’autres membres de l’intelligentsia, Shaw était attiré par l’eugénisme, défini par Francis Galton, un cousin de Darwin, comme un programme pour améliorer la santé du genre humain en contrôlant strictement les conditions de sa reproduction. Shaw se désespère de la démocratie dont le défaut est le démos, le peuple lui-même, incapable de prendre les bonnes décisions. Tout se passerait mieux si nous étions plus intelligents. Ennemi du racisme, son eugénisme ne sera pas celui des nazis. Pour Shaw, il s’agit surtout de séparer le mariage, qui est une question de sentiments, et l’acte de reproduction, qui nécessite d’assortir les bons partenaires procréatifs. Féministe, Shaw est contre l’amour romantique qui « empêche de penser et crée le désordre social ». La société a besoin de leaders incarnant la « Force vitale » – par laquelle Shaw a remplacé Dieu –, capables de nous conduire jusqu’au paradis socialiste. Son culte de l’homme fort, d’abord centré sur Jules César, se porte dans les années 1920 sur Mussolini et ensuite Hitler, dont il condamne pourtant l’antisémitisme. Mais son vrai héros est Staline, qu’il rencontre lors d’un voyage en Russie en 1931.

Richard Wagner, un compositeur socialiste selon Shaw

C’est entre 1876 et 1898 que Shaw se fait un nom comme critique musical, bien qu’il ait continué de publier sur la musique jusqu’à la fin de sa vie. Ses articles mettent en scène son propre rôle de critique. Reniant toute forme d’impartialité, prônant un subjectivisme tous azimuts, il déclare en 1894 : « Un critique qui ne parvient pas à intéresser le public à sa personne devrait changer de métier. » Il s’enthousiasme pour de nombreux compositeurs, de Mozart et Beethoven à Verdi, mais son grand amour est Wagner, en qui il voit, non pas l’apôtre de quelque mystique raciste, mais le prophète d’une utopie sociale.

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Dans Le Parfait Wagnérien de 1898, il nous propose une lecture socialiste de L’Anneau du Nibelung qu’il justifie en citant la participation de Wagner aux révolutions de 1848. Le méchant nain, Alberich, serait un capitaliste motivé par la soif de l’Or, celui des Filles du Rhin. Siegfried incarne un rebelle dans le style du russe Bakounine, qui brise la lance de Wotan pour balayer l’ordre ancien et en créer un nouveau. En revanche, Shaw est très déçu par le dernier opéra de la tétralogie, Le Crépuscule des dieux, qui voit l’échec du héros. Ce qui sauve la démonstration est la verve stylistique de Shaw, que la traduction française rend à merveille. On la trouve par exemple dans un célèbre passage où il compare le Tarnhelm, le casque d’invisibilité que fait fabriquer Alberich, à ce qui est pour lui symbole de la puissance invisible de tous les rentiers, actionnaires et autres sangsues capitalistes : le chapeau haut-de-forme.

Bernard Shaw, Le Parfait Wagnérien et autres écrits sur Wagner (éd. Georges Liébert, trad. Béatrice Vierne et Georges Liébert), Les Belles Lettres, 2022.

Le parfait wagnérien et autres écrits sur Wagner

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[1] Voir O. A. H. Schmitz, Das Land ohne Musik (1904).

Dans les tuyaux de la pompe à vide

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Pierre Darkanian © Céline Nieszawer

S’il est drôle, ce n’est pas seulement pour cette raison qu’il faut lire Le rapport chinois, premier roman de Pierre Darkanian. Explications.


Embauché à l’issue d’un ahurissant processus de recrutement, Tugdual Laugier fait désormais partie du Cabinet Michard et Associés, « une belle boutique, reconnue dans le milieu des affaires, notamment auprès d’une clientèle d’investisseurs asiatiques [appréciant] son modèle de conseil fondé sur le design thinking et l’impertinence constructive – en totale rupture avec les stratégies de conseil classique –, ainsi que sa capacité à apporter des réponses innovantes aux problématiques rencontrées par ses clients dans un contexte économique en perpétuelle mutation ».

Dire qu’il y travaille serait sans doute très exagéré. En effet, pendant ses trois premières années au sein de ce cabinet de conseil aux prestations obscures et obnubilé par la confidentialité, il ne fait strictement rien, sinon profiter « de la solitude de son bureau pour digérer dans un calme méphitique (…), comblant la vacuité de ses après-midi par de distrayantes flatulences ». Quand il ne massacre pas des stères de crayons… En réalité, il est plutôt payé à ne rien foutre. Et grassement qui plus est. 7000 euros par mois !

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Il s’accommode assez bien de cette oisiveté, grâce à laquelle il peut à loisir « péter comme un goret ulcéreux ». Même si, comme on pouvait s’y attendre, il éprouve parfois une certaine culpabilité à toucher un salaire aussi indécent pour ce qu’il ne fait pas. Et se retrouve contraint, pour briller dans les yeux de sa petite amie, à s’inventer une importance qu’il n’a jamais eue au sein de son environnement de travail.

Une satire féroce

Durant les 69 premières pages du Rapport chinois de Pierre Darkanian, avocat quadragénaire qui livre son premier toman, le lecteur croit d’abord à une satire féroce du monde actuel du travail. Surtout s’il s’est coltiné par le passé ces hordes d’imposteurs que les administrations publiques ou privées semblent naturellement sécréter. Une satire nourrie des travaux de Laurence J. Peter et Raymond Hull (Le principe de Peter, 1969) et du regretté David Graeber (Bullshit jobs, 2018), mais aussi de l’œuvre de Marcel Aymé, écrivain avec lequel on entrait « dans le fantastique comme dans un café » (Jean Cocteau).

Mais quand enfin, page 73, Tugdual se voit enfin confier la rédaction d’un rapport « sur la Chine », plus exactement une « synthèse sur les rapports en cours », ce même lecteur a comme un doute sur la nature de ce qu’il est en train de dévorer, entre deux éclats de rire. Certes, les développements quant à la « qualité » du rapport produit par Tugdual – 1084 pages de copié-collé d’articles issus de Wikipédia, sans aucune problématique digne de ce nom mais avec la recette du croissant au beurre français ! –, peuvent encore laisser à croire que la satire continue. Mais quand un peu plus tard les stups puis un substitut du procureur commencent à s’intéresser à l’ « activité » du Cabinet Michard et Associés, qu’il est question de pyramide de Ponzi et de délinquance financière internationale, cela devient moins évident.

Un roman sur le Mal

Le lecteur le sent, ce n’est plus seulement un roman hilarant sur l’ennui, l’imposture et la fumisterie au travail qu’il a entre les mains. S’il a lu par ailleurs l’immense Monsieur Ouine de Georges Bernanos, il se dira peut-être, même si le décor et l’intrigue du Rapport chinois en sont à des années-lumière,  qu’il s’agit, dans la mesure où il traite du vide, d’un nouveau roman sur le Mal. Car c’est essentiellement du vide dont il est question dans ce roman, celui qui « avait continué à se propager, à farandoler gaiement de la finance à l’intégrisme, des subprimes à YouTube, et abreuvait désormais une armée d’âmes errantes d’irréversibles croyances sur le pourquoi du monde ». Celui qui amène une commissaire de police à regretter le temps où les truands « avaient à leur crédit d’effectuer quelque chose » – acheminer de la marchandise d’un continent à un autre, vendre de la came au bas des immeubles – et de partager « la valeur travail ».

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Un roman sur le Mal qui, à la différence de celui de Bernanos qui en prophétisait la venue à la fin de sa vie, de Monsieur Ouine (1943) à La France contre les robots (1944), nous confirme, si nous en doutions, que nous sommes actuellement aspirés par le vortex autour de son trou noir. Que le désert avance. Plus que jamais. Qu’en l’absence de réaction de notre part, il n’y aurait bientôt plus que du vide.

Un roman sur le Mal, mais aussi l’œuvre d’un écrivain prometteur qui balade avec talent son lecteur, entre rire rabelaisien et larmes bibliques. Et dont il faut assurément guetter les publications à venir.

Le Rapport chinois de Pierre Darkanian (Anne Carrière)

Le rapport chinois

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