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Jean-Pierre Pernaut, la France au cœur

Les obsèques se tiendront mercredi à la Basilique Sainte-Clotilde, à Paris

Jean-Pierre Pernaut, la France au cœur
Jean-Pierre Pernaut dans l'émission " Animaux Stars " de Bernard Montiel, le 23 novembre 2021 Lionel GUERICOLAS /MPP/SIPA

Jean-Pierre Pernaut est mort à 71 ans. Recordman des journaux télévisés sur la première chaîne pendant plus de trente ans, il a été le premier – et longtemps le seul – à parler à la vraie France. Il laisse des millions de téléspectateurs en deuil.


La célébrité, c’est comme les ballons dirigeables. Plus on est connu, plus on est puissant et plus on prend de l’altitude. Au bout du compte et à force de lâcher du lest, on finit toujours par quitter la terre avec un melon de Montgolfière en perdant au passage le sens des réalités. Voire des valeurs. Le risque, c’est que les grands peuvent vous paraître alors de haut minuscules, et le rêve d’Icare enfin accessible.

Jean-Pierre Pernaut n’a jamais voulu être une star. Simplement parce qu’il n’a jamais rêvé de toucher les étoiles. Il avait bien trop de talent pour ça. D’humilité et de réalisme. Peut-être aussi parce qu’il avait un sincère respect de l’autre. Une empathie et une curiosité pour autrui. Et puis surtout, il était né parmi nous. Les pieds bien campés dans sa terre chérie du nord de la France. Sa Picardie de sang. Il n’a jamais voulu l’oublier. Jamais pu trahir cette authenticité qu’il portait chevillée au corps comme un trophée. Ce naturel indécrottable. Aussi vrai dans la vie qu’à l’écran.

Méprisé par l’intelligentsia parisienne

A ses débuts au JT, pendant que d’autres montaient à Paname pour s’abreuver à la soupe parisienne, il rentrait tous les soirs à Amiens humblement. Ruminant sans doute la phrase de Courteline « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ». C’est sans doute aussi pour cette raison qu’il n’a jamais souhaité appartenir à l’intelligentsia de la capitale. Qu’il n’a jamais non plus trop fréquenté la grande confrérie de la carte de presse. La noblesse de robe autoproclamée de la cocarde. Cette chevalerie de pacotille qui confond le timbre de son coupe-file avec le drapeau de la Liberté de Delacroix. Il a toujours aussi évité soigneusement les officines, fuyant les chapelles. Dédaigné les salons de thé du Trocadéro et négligé les plafonds lambrissés des ministères. Il fut méprisé pour cela. Pris pour un con. Pire, pour un ringard. Un journaliste parisien ne pratique pas l’altruisme franchouillard, pensaient les belles âmes. Les attentions sont soigneusement triées, autorisées même, par les juges de la bien-pensance, et réservées aux grandes causes.  Alors, vous imaginez, s’occuper des Français en révélant la richesse de leurs territoires… Ou en essayant de leur ouvrir les yeux sur l’importance des traditions, quelle ringardise ! Mais des quolibets, il s’en fichait bien le JPP. Comme dirait Audiard, personne au monde n’empêchera les gens de parler dans ton dos. Le principal, c’est qu’ils se taisent quand tu te retournes. Parce que, chaque jour qui passait, il arborait fièrement à neuf heures la plus belle des décorations : les résultats d’audience de la veille. Cinq millions de Français qui vous suivent chaque jour fidèlement. Cinq millions d’aficionados presque énamourés. Jusqu’à la moitié des téléspectateurs qui convergent – lâchant tous les autres canaux – pour vous regarder à 13 heures en vous prouvant qu’on peut aimer son pays sans être un bourrin. Ça fait fermer les gueules. Ça fait taire les cons.

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« Et puis pas que des vieux, des quinquas ou de la ménagère, nous confiait-il fièrement dans une récente interview, il y’a des jeunes aussi ! » Parce qu’après 8000 JT et 33 ans de TF1, le Pernaut avait fini par plaire aux gamins. Par faire dans « l’intergénérationnel » comme on dit de nos jours. Comme un témoin qu’on passe d’âge en âge en famille. Une mire intégrée à votre abonnement Freebox. De témoin à icône, il n’y a qu’un pas.

Plus fort que les sondeurs

« Et surtout en restant soi-même », répétait-il à l’envi, « quand tu joues un jeu, ça finit toujours par se voir, tu ne peux pas te mentir à toi-même sans te lasser. Tu ne tiens pas 30 ans ». La notoriété, c’est lorsqu’on remarque votre présence, la célébrité c’est lorsqu’on note votre absence. Le succès, il en faut plus à Pernaut pour le faire quitter son terroir. Pas de quoi l’arracher non plus à ses racines. Entre ses haltes en province, son marché qu’il faisait encore lui-même et les 150 correspondants de la chaîne, c’est lui le premier qui va sentir monter la révolte des gilets jaunes. Lui le premier qui verra venir la bronca contre la hausse de la CSG qui grèvera les retraites, lui le premier qui va détecter enfin le ras le bol contre les 80 km/h et la détestation des éoliennes. Mougeotte, son premier patron, était un visionnaire de l’époque, une vigie des tendances sociétales. Un marabout de l’augure. JPP lui, restera comme le meilleur sondeur des territoires. Cette France qu’il adule tant. Celle des régions. Celle qui se lève tôt. Celle qui fume aussi – encore bêtement – et qui pue le diesel. Un hexagone que conchient évidemment quelques ministres hors sol qui n’ont rien compris.

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Un monument de la télé

Mais curieusement pas les présidents. Parce que ceux-là, ils savent depuis longtemps où sont les votants. Il les a tous reçus sur son plateau les PR, à l’Elysée et même dans une école de sous-pref. Les Mitterrand plastronnant, les Chirac empesé, les Sarkozy concerné ou les Macron en plongée. Tous en quête de France profonde. A la recherche de la proximité. Au gardav qu’ils étaient sur le plateau de la plus grosse audience d’Europe. Pas étonnant donc qu’à l’occasion de ses derniers déplacements on ait entendu des « Pernaut président ! » scandés par la foule. Qu’on lui ait même tendu un enfant à bénir ! Aucun journaliste avant lui, à la télévision, n’avait été aussi populaire. Et surtout si accessible. Et Pernaut de se souvenir encore «et dire qu’à mes débuts au 13H, un titre de presse avait titré « Jean-Pierre qui ? lorsque j’ai remplacé Mourousi». C’est peut-être aussi pourquoi, jusqu’au bout, il s’est toujours présenté en donnant son nom lorsqu’il serrait la main d’un quidam. Au cas où son interlocuteur n’aurait pas reconnu un des hommes les plus connus de France. Peut-être aussi pour cette raison qu’il a toujours dédaigné les honneurs. Ne recevant le grade de Chevalier que l’année dernière à 70 ans. Alors que certains de ses confrères collectionnaient les médailles depuis leurs 40 ans. Nul doute qu’il aurait préféré le Mérite agricole. En France, on ne peut pas dire qu’on manque de journalistes. Ils fleurissent partout comme des symboles architecturaux. Il y en a des majestueux comme certaines tours qui montent au firmament. Des magistraux, comme certains arcs triomphants. Des indestructibles, des rocs, des montagnes et même des Mont Blanc. En France, on a toutes les tailles de porte-plumes. Tous les calibres de passeurs de micro. Des petits, des gros et même des militants. Des reporters, des suiveurs, parfois des combattants. On en a aussi heureusement des grands. Et même occasionnellement des géants. JPP lui, c’était un monument.


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Francois Tauriac est journaliste et éditeur

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