Les amateurs de musique peuvent se réjouir : cette année célèbre conjointement le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner et de Giuseppe Verdi, deux des plus grands compositeurs d’opéra de tous les temps[1. L’Opéra national de Paris organise également des conférences : « Wagner et Verdi » le 11 février, « Wagner et les Français » le 5 mars et « Wagner et Nietzsche » le 10 avril.]. Nés à quelques mois d’intervalle, ces deux génies, qui jamais ne se rencontrèrent, incarnent à leur manière deux conceptions dramatiques de l’art lyrique. Si Verdi, figure emblématique du patriotisme italien, fut rapidement adulé par le public, le succès se fit attendre pour le maître allemand. Celui-ci connut la gloire tardivement grâce au soutien financier et amical que lui apporta, dès 1864, le jeune Louis II de Bavière. Un soutien frôlant d’ailleurs l’idolâtrie pour ne pas dire l’homosexualité, clairement exprimée dans la correspondance échangée entre les deux hommes : « Bien aimé, jamais je ne t’abandonnerai » écrivit notamment le roi au compositeur le 10 mai 1865.

Aujourd’hui, la mémoire de Richard Wagner demeure controversée en raison de l’admiration que lui portait Adolf Hitler, contribuant ainsi à faire ressortir les rapports pour le moins compliqués que le compositeur entretenait à son époque avec les Juifs. Pour autant, l’antijudaïsme de Wagner n’empêcha pas Théodore Herzl, père du sionisme, d’adorer son œuvre et de le considérer comme le plus grand musicien de son époque. Parmi les amis proches du compositeur allemand, se trouvaient également des personnalités juives comme le chef d’orchestre Hermann Lévi, créateur de l’opéra Parsifal. Wagner admirait par ailleurs Mendelssohn et rêvait, à ses débuts, d’obtenir le succès d’Halévy ou de Meyerbeer, deux grands compositeurs juifs. Selon le maître allemand, La Juive constituait l’un des plus beaux opéras de son temps et le Grand Opéra, illustré par Meyerbeer, représentait le modèle absolu. Lors d’un séjour désastreux passé à Paris (1839-1842), Wagner sollicita à plusieurs reprises l’appui de Meyerbeer. En 1861, après un nouvel échec parisien, lors de la création de Tannhäuser, c’est Charles Baudelaire, grand admirateur du maître allemand, qui saisit alors l’occasion de défendre son oeuvre en rédigeant une critique musicale passionnée.

Dix ans auparavant, en 1850, Wagner avait publié sous le pseudonyme de K. Freigedank, Le Judaïsme dans la musique. Ce libelle, dans lequel Wagner critiquait le monopole des Juifs dans la musique, fit alors peu de bruit même s’il suscita une certaine surprise puisque les Juifs allemands étaient relativement bien assimilés. Vingt ans plus tard, ce pamphlet fut signé de son vrai nom, la conjoncture politique étant plus favorable à la diffusion de ses idées.

Si Wagner énonçait ses pensées anti-juives dans ses écrits, on ne trouve rien de tout cela dans ses livrets d’opéra. Bien sûr, il est possible de voir dans le personnage des Maîtres chanteurs, Beckmesser, la caricature du Juif mais il convient aussitôt d’ajouter que Beckmesser représente un maître chanteur, certes caricaturé en Juif, mais dont les compétences musicales sont néanmoins reconnues. Quant à l’argument selon lequel ce personnage serait la caricature d’Eduard Hanslick, influent critique musical d’origine juive, il mérite d’être relativisé car Beckmesser fut esquissé dès 1845 c’est-à-dire avant la rupture entre Hanslick et Wagner[2. Dictionnaire encyclopédique Wagner, sous la direction de Timothée Picard, Editions Actes Sud/Cités de la musique, 2010.].

Quelles sont alors les causes des pensées anti-juives de Wagner ? Pour Jacob Katz, auteur de Wagner et la question juive[1. Dictionnaire encyclopédique Wagner, sous la direction de Timothée Picard, Editions Actes Sud/Cités de la musique, 2010.], ce compositeur ne cessa jamais de manifester une grande versatilité affective, brûlant tout au long de sa vie ce qu’il avait adoré. Il éprouvait une jalousie haineuse contre ceux qui réussissaient lorsque lui échouait : ainsi se révéla l’amertume d’un artiste pour lequel le succès tarda tant à venir ! Mais ne pourrait-on pas également y voir la réaction épidermique d’un homme qui, convaincu d’être le fils adultérin d’un acteur juif[4. Il s’agit de l’acteur, Ludwig Geyer, second mari de la mère de Wagner, qui donna au compositeur son nom durant les premières années de sa vie.  Guy de Pourtales rapporte à ce propos un fait intéressant : Mein Leben, biographie écrite par Wagner et publiée vingt-huit ans après sa mort, débutait initialement par cette phrase : « Je suis le fils de Ludwig Geyer ».], voyait son oeuvre critiquée par les compositeurs juifs qu’il admirait ? N’aurait-il pas alors ressenti ces attaques comme une forme de trahison ?

Ce ne sont pourtant pas ses écrits mais plutôt le culte immodéré que lui voua Adolf Hitler, un siècle plus tard, qui nuit le plus à sa mémoire, concourant à faire de sa musique comme de sa personne les symboles de la barbarie nazie. L’amitié ou, selon certains, les relations plus intimes liant sa belle-fille, Winifred Wagner, et Hitler lui portèrent également un coup fatal. D’aucuns avancent en outre le fait que Winifred Wagner apporta à Hitler le papier qui lui servit à la rédaction de Mein Kampf lorsqu’il fut emprisonné à la forteresse de Landsberg.

Mort à Venise en 1883, Richard Wagner peut-il être tenu pour responsable des crimes d’une époque qui lui fut postérieure ? D’après Jacob Katz, on ne peut aucunement considérer Wagner comme un « précurseur du nazisme ». Mêler la musique de Wagner au nazisme est une erreur, ajoute pour sa part Daniel Barenboim, premier chef d’orchestre à avoir interprété des extraits de l’œuvre wagnérienne en Israël à l’aube des années 2000. De plus, lorsque le compositeur découvrit les théories raciales d’Arthur Gobineau, il n’y adhéra pas. Si, comme tant d’autres, Wagner a été sensible à un climat d’antisémitisme ambiant, nul ne peut toutefois l’accuser d’être l’initiateur d’une époque aussi imprévisible qu’atroce.

Rappelons enfin qu’à la fin des années 1920, un chef d’orchestre juif avait brisé en France le « tabou Wagner ». Au lendemain de la Première Guerre mondiale, certaines œuvres musicales allemandes, dont celles de Wagner, avaient été interdites en Alsace et en Lorraine en raison de leur connotation jugée trop pangermanique. Mais le 28 novembre 1929, le chef d’orchestre Henri Benfredj eut l’audace d’interpréter Lohengrin à l’Opéra de Metz malgré les vives manifestations de rue et la campagne de presse, destinées à empêcher la représentation. Celle-ci rencontra finalement un réel succès qui permit aux œuvres de Wagner d’être rejouées dans ces régions redevenues françaises.

Comme celui qui fut son ami, Friedrich Nietzsche, a vu sa mémoire pervertie par sa propre sœur, Wagner pâtit et continue de pâtir de l’adoration que lui voua Hitler. On ne se méfie décidément jamais assez de la postérité…

*Photo : amanojaku_uk2001.

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Esther Benfredj
est titulaire d'un master de sciences politiques (Université Jean est titulaire d'un master de sciences politiques (Université Jean Moulin, Lyon III) et d'un LL.M. en droit international (Université de Montréal).
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