Le film d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre trace le portrait désabusé d’une prolétaire des vols low-cost.
Il n’y a pas de petits métiers. Mais certains font pitié, tout de même. Cassandre – rien que le prénom : tout un programme ! – est hôtesse de l’air. Enfin, hôtesse, c’est un bien grand mot pour qualifier ce job servile que l’héroïne de « Rien à foutre » a en partage avec un régiment cosmopolite de filles pas futées.
Rêvant d’échapper à leur sédentarité sans horizon, toutes ont signé avec « Wing », une compagnie low cost… qui en rappelle certaines. Elles enchaînent les vols moyens courriers : Lanzarote/ Prague/ Lisbonne, par exemple, en un seul jour.
Robe cardigan bleu criard, foulard jaune canari: c’est l’uniforme hideux de ce prolétariat corvéable à merci, car en nombre inépuisable.
Hiérarchie intrusive et novlangue managériale
Dans le rôle de Cassandre, Adèle Exarchopoulos, la comédienne de « La vie d’Adèle », ce film d’Abdellatif Kechiche qui avait assuré sa célébrité comme martyre du Septième art. Elle s’en est si bien remise qu’on l’a revue cette année dans « Bac nord », de Cédric Jimenez, et dans « Mandibules », de Quentin Dupieux.
Assez courageusement, elle endosse ici le rôle pas très glamour d’une de ces exécutantes assignées à « faire du chiffre » à bord, précédées de leur charriot de produits duty free : « personnel junior » navigant, promis à se voir évalué sans trêve par une hiérarchie intrusive qui ne connaît, comme mode d’échange avec son personnel constamment sous pression que la novlangue anglo-saxonne et, en guise de promotion interne, le chantage au licenciement.
La désolation de ces destins, leur cruauté métaphysique, tient à l’assentiment qu’ils suscitent malgré tout, smiley formatés, banalité consentie du quotidien, vide des rencontres, copulations sans lendemain, addiction aux réseaux : même pas malheureuses ! Rien à foutre ! Leur rêve suprême : intégrer une compagnie haut de gamme de jets privés, accéder ainsi par procuration à l’opulence aseptisée de Dubaï. Tournées sous la tyrannie de la distanciation sociale dans une cité bâillonnée par la pandémie, les séquences finales nappent le monde tel qu’il va d’un regard judicieusement acide.
En se gardant de « victimiser » à outrance leur jeune Cassandre, le duo de scénaristes réalisateurs Emmanuel Marre et Julie Lecoustre échappent avec intelligence au « film dossier » chargé de documenter une forme parmi d’autres d’exploitation capitaliste et de réification du travail.
Rien à foutre. Film d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre. Avec Adèle Exarchopoulos. France, couleur, 2021. Durée : 1h50. En salles le 2 mars 2022.
Le commun des mortels l’ignore peut-être, mais le plus sûr moyen de manifester son soutien à l’Ukraine et sa désapprobation envers la Russie, est d’interdire la présence de chats russes dans les manifestations et concours félins qui occupent les oisifs de par le vaste monde, en l’espèce la très sérieuse Fédération Internationale féline : des chars, on pourrait comprendre, mais des chats ? Telle est en effet la toute dernière (mais on peut être certain qu’il y en aura d’autres) invention d’un Occident azimuté qui redécouvre, hagard, l’existence de l’Histoire, du tragique qui l’anime, des rapports de force qui la constituent, et des guerres qui, parfois, hélas, en accompagnent l’inévitable tectonique.
Sinistre joie épuratrice
L’on comprend bien sûr que des sanctions puissent être prises à l’encontre du pays qui déclenche une invasion, mais que l’on nous permette de ne pas cautionner l’authentique délire à la fois imbécile et stupéfiant d’unanimisme (ce qui souvent va de pair) qui semblait n’attendre que cette occasion servie par Poutine sur un plateau pour s’exhiber tout à loisir dans son obscène stupidité mais aussi dans sa sinistre joie épuratrice.
La haine de la Russie se porte bien. Et la haine des Russes tout pareillement. Il faut dire, l’Occident américanoïde en décomposition a pris l’habitude de « canceler » à défaut d’être désormais capable de construire quoi que ce soit, et il était sans doute un peu en manque ces derniers temps, le filon post-colonial venant à s’épuiser : qu’à cela ne tienne ! Le Russe est là pour venir servir de nouvelle incarnation du Mal que l’on inventerait s’il n’existait pas. Ici ce sont des restaurants russes qui sont visés : pourquoi ne pas, d’ailleurs, peindre les commerces slaves d’un signe distinctif les désignant comme impurs ? Là ce sont des cours sur Dostoïevski qui sont remis en cause. Et puis des chefs d’orchestre, des artistes, qui sont tout simplement déprogrammés, cancelés. Tchaïkovski représente de toute évidence un danger immédiat pour la survie de la planète. Le mot « russe » lui-même est déprogrammé de certaines manifestations culturelles, étant entendu que le ridicule ne tue pas, surtout dans ce secteur.
Guerre et paix
La personne dotée de raison cherchera en vain en quoi des chats, ou des musiciens, ou des restaurateurs, ou des sportifs (en particulier d’ailleurs des compétiteurs d’handisport réputés pour leur hauteur d’âme), ou des écrivains ou des compositeurs, en particulier morts depuis plus d’un siècle, sont responsables de la politique menée par Vladimir Poutine. On cherchera en vain dans Dostoïevski une cause le reliant directement au sort des Ukrainiens de 2022… Est-ce à cause du terme « crime » de son célèbre (et indépassable) roman ? Pourtant, malin, l’auteur avait anticipé le « châtiment ». Las, ce n’aura pas suffi à le faire échapper aux fourches caudines de la chasse aux sorcières ambiante, aussi ridicule qu’intellectuellement et moralement scandaleuse. Tolstoï quant à lui parlait bien déjà de Guerre, ce fourbe belliqueux, c’est qu’ils ont ça dans le sang et chacun sait qu’ils mangent aussi les petits enfants, toujours le couteau entre les dents, certes, mais il y était tout de même également question de Paix : cela ne suffira pas hélas à éteindre les ardeurs de nos censeurs et déboulonneurs à la recherche constante de nouvelles croisades.
La France, jusqu’à plus ample informé, n’est pas en guerre, bien que cet état de siège permanent décrété tout d’abord contre un virus puis entretenu de manière anxiogène dans le cadre d’un conflit extérieur permette principalement à un exécutif qui n’en espérait pas tant d’escamoter le débat démocratique à l’approche d’une élection majeure. Et pourtant, la présidente de la Commission européenne n’a eu qu’un mot à dire pour que tous les proconsuls de l’Union européenne s’alignent le doigt sur la couture du pantalon afin d’exécuter les ordres de la dame élue par personne, investie d’aucune souveraineté populaire et porteuse d’aucune autorité judiciaire, afin de faire interdire des médias jugés déviants car simplement liés à la Russie. De quel droit la chaîne RT a-t-elle ainsi été interdite de diffusion en France ? Selon quelle décision de justice d’un pays supposé souverain ? Sur la base de quels faits de désinformation reconnus et jugés comme tels si ce n’est leur simple lien contractuel avec la Russie ? Il s’agit là, simplement, de discrimination et, pourrions-nous dire, de racisme au sens strict du terme, désignant le simple fait d’être russe comme un fait suffisant pour être traité en dehors de toute forme d’Etat de droit, celui-là même que l’on invoque à tout propos à condition qu’il ne serve que nos propres convictions.
La chaîne RT est dans le collimateur de l’exécutif macronien depuis le début du quinquennat et l’on peut même affirmer sans trop se tromper que la loi dite anti-fake news a été en partie pensée et élaborée dans le but de pouvoir censurer les médias russes. Sauf que, malgré une vigilance particulièrement accrue que l’on aurait voulu voir déployée avec autant d’entrain à l’égard de nos propres médias nationaux qui ne brillent pas par leur pluralisme, rien ne put être reproché à ces médias au regard de la loi, tout au plus une microscopique mise en demeure du CSA (désormais ARCOM) en 2018 sur la Syrie : il est vrai que, sur ce sujet, les grands médias mainstream ont été particulièrement objectifs, tout comme lors de la guerre d’Irak ou lors des bombardements de l’OTAN visant la Serbie, cette liste n’étant pas exhaustive. Mieux vaut sans doute en rire. La fake news et la désinformation sont, c’est bien connu, toujours du côté de celui qui ne pense pas comme soi. Sauf que, justement, comme l’exprimait à merveille Rosa Luxemburg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la « justice », mais parce que tout ce qu’il y a d’instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la « liberté » devient un privilège ». On ne verra pas malice, bien sûr, à ce que cette indispensable citation soit extraite d’un ouvrage de 1918 intitulé La révolution russe et qui critiquait les dérives de la révolution bolchévique en termes de démocratie et de libertés publiques…
Un nouveau maccarthysme ?
Aucune procédure judiciaire, aucune vérification quant au bien-fondé de cette mesure inique, rien : le néant antidémocratique et discriminatoire le plus parfait. Et peu de monde dans les rangs médiatiques pour broncher. Il faut dire, l’on ne trouve pas non plus beaucoup de volontaires dans ces mêmes rangs pour défendre Julian Assange qui croupit actuellement dans les geôles anglo-saxonnes aux ordres des Etats-Unis pour avoir simplement permis au monde de comprendre les mécanisme de mensonges à l’origine des guerres menées par les Etats-Unis, notamment la guerre en Irak. Ce traitement constitue sans doute le plus grand scandale journalistique et politique contemporain, mais motus, silence dans les rangs. Si les journalistes commencent à se mettre à faire de la déontologie, on ne va plus s’en sortir…
La séquence que nous traversons, outre l’aspect tout à fait tragique de la guerre menée à l’étranger, comme le sont toutes les guerres, sert en réalité de révélateur des pires travers d’un Occident dont les soubresauts inquisitoriaux et ridicules n’en finissent plus d’expliquer, en eux-mêmes, les raisons de son propre effondrement. Le macronisme aura été l’incarnation en France de cette tendance générale, servi par des lois liberticides en chapelets visant précisément la liberté d’expression, appuyé également par une parfaite entente avec des Gafam intervenant désormais directement dans le champ du débat démocratique afin d’en limiter les possibilités réelles, selon leur bon vouloir et par porosité idéologique avec le néo-progressisme en vigueur. La censure sur les réseaux sociaux n’a jamais été aussi virulente. La période de Covid a servi de détonateur, même s’il était juste auparavant déjà difficile de dire la moindre chose critique envers l’islamisme sans se retrouver précipité dans les limbes numériques (c’était l’un des buts de guerre principaux visés par l’inepte loi Avia, par chance retoquée dans un sursaut de bon sens du Conseil constitutionnel). La guerre en Ukraine prend donc le relais de ce qui a été largement initié sous prétexte sanitaire et les blocages de comptes, suppressions de contenus, avertissements, messages de guidage et de propagande sont désormais monnaie courante. Des journalistes sont désignés, par ces réseaux, comme étant liés à la Russie, visés ad personam et marqués au fer rouge. Quelle est l’expertise de Mark Zuckerberg et de ses salariés sur les affaires slaves ? Nul ne sait, mais, tout comme dans Le Nom de la Rose, ce nom étant « sans pourquoi », il en va de même de la censure dont ce livre parle : elle est sans pourquoi, elle est ce lieu que l’on n’a pas même le droit d’interroger, elle n’a à répondre de rien, elle est cet au-delà de la dialectique, du questionnement, de l’ironie, de l’art. Quoi qu’en pensent les philosophes et va-t’en guerre de salons ou intellectuels germanopratins, elle est une forme de dictature qui, actuellement, propage sans honte une haine anti-russe digne des plus belles heures du maccarthysme.
Vladimir Poutine a fermé les médias « Dojd » et « Echo de Moscou ». De son côté, la France interdit RT et Sputnik. Est-il excessif de faire un parallèle ?
L’appel à la censure des médias financés par le pouvoir russe, RT France et Sputnik, est venu de la très démocrate Ursula von der Leyen.
Elle venait d’outrepasser ses prérogatives de présidente de la Commission européenne, en déclarant que l’UE ouvrait grande sa porte à l’Ukraine (« ils sont des nôtres »). Tout le monde s’est demandé, un instant, si cette proche d’Angela Merkel était devenue la présidente élue d’un État-nation européen qui n’existe pas encore ! De fil en aiguille, plusieurs États membres de l’Union ont entériné l’interdiction des deux médias, notamment la France.
L’Ukraine est attaquée, Macron dénonçait depuis longtemps des « contrevérités infamantes »
Sur Sud Radio, la directrice de Causeur Elisabeth Lévy a dans un premier temps constaté qu’en arrêtant son émission sur la chaîne d’information « par loyauté envers la France », la « star » Frédéric Taddeï avait choisi son pays – « Right or wrong, my country » – et révélé qu’il aurait fait la même chose s’il avait travaillé à la BBC, en cas de conflit avec l’Angleterre. Mais Elisabeth Lévy a surtout rappelé ensuite que ce n’était certainement pas à l’Union européenne de décider quels médias pouvaient exister en France.
Dès mai 2017, alors qu’il recevait Vladimir Poutine à Versailles, le président Macron avait prévenu qu’il avait ses médias à l’œil : « J’ai toujours eu une relation exemplaire avec les journalistes étrangers, encore faut-il qu’ils soient journalistes! Russia Today et Sputnik ont été des organes d’influence qui ont répandu des contrevérités infamantes sur ma personne [pendant la campagne présidentielle NDLR] et donc sur cela je ne cèderai rien. » Vladimir Poutine était resté impassible à ses côtés, malgré une tension palpable.
Comme l’a rappelé André Bercoff, si vous n’aimiez pas RT France, vous pouviez toujours zapper…
Les réseaux sociaux américains YouTube et Twitter, jadis chantres de la liberté d’expression, ont suspendu les premiers les comptes de RT France et Sputnik de leurs plateformes, avant que le signal de la chaîne d’information ne soit coupé. La raison invoquée est que les deux médias en question nourriraient la propagande russe sur l’invasion de l’Ukraine.
En France, dans son discours à la nation le 2 mars, Emmanuel Macron a précisé que « les organes de propagande russes ont été coupés ». Tout en ajoutant que la France n’était pas en guerre avec la Russie. De fait, elle ne l’est pas, pas plus que l’Allemagne… Alors, pourquoi cette interdiction, qui peut faire penser au sort funeste de certains médias de Hong-Kong trop critiques envers le Parti communiste chinois, ou à la lutte sans merci que Vladimir Poutine livre lui-même aux médias russes chez lui – les derniers en date étant la chaîne de télévision « Dojd » (« pluie ») et la radio « Écho de Moscou », qui viennent d’être interdits pour avoir critiqué l’invasion de l’Ukraine ?
RT France, une approche anti-anti-russe
En France, Russia Today employait quelque 150 collaborateurs et journalistes, pour bonne partie dûment encartés, qui faisaient un travail intéressant depuis des années, nous permettant d’avoir une approche non pas pro-russe mais anti-anti-russe.
Tout démocrate et tout intellectuel curieux pouvait profiter d’un média alternatif en temps de paix, moins macroniste que la plupart des autres canaux, et écouter un son de cloche différent en temps de guerre. Car nul n’ignore que dans le conflit Russie-Ukraine, la guerre des propagandes est aussi vive que les combats sur le terrain. Se développe ainsi, sur les médias mainstream, un narratif antirusse qui confine à une « fabrique du consentement » (Ingrid Riocreux). Comme d’habitude, le spectateur lambda prend en pleine poire une guerre dont il ignore les tenants et aboutissants. Qui rappelle par exemple les tensions et les morts dans le Donbass russophone depuis 2014 ?
Certes, on peut reprocher à RT France et au média Sputnik plusieurs choses. Sputnik, par exemple, ne faisait pas toujours dans la dentelle dans son approche un peu conspirationniste en matière de Covid-19. De son côté, pourquoi, par exemple, Russia Today s’est-elle débaptisée pour prendre un nom bien de chez nous, RT France, sans plus même de référence à la main qui la nourrissait : la Russie ? Cela fait penser à Al Jazzera qui s’appelle AJ+ sur Internet. Ensuite, la couverture extrêmement partiale de la crise des gilets jaunes en France, ou des camionneurs au Canada, servait-elle un agenda caché ? Il a été reproché au média de souligner en permanence la pagaille de la France dirigée par Emmanuel Macron ou du Canada dirigé par Justin Trudeau, qui ne sont ni l’un ni l’autre la tasse de thé de Vladimir Poutine.
N’y a-t-il pas eu de la part des journalistes, dans le choix des experts en géopolitique, un parti-pris permanent pour le dirigeant russe et sa politique étrangère ? Ce faisant, ont-ils délibérément sous-estimé le drame qui se préparait ? Car, quelque excuse qu’on puisse lui trouver, en envahissant l’Ukraine dans le but de plus en plus clair d’en faire une province russe comme du temps de l’Union soviétique, Vladimir Poutine a commis un crime inexcusable, une folie et une faute géostratégique dont on espère qu’il paiera un jour lourdement le prix…
Les Français n’étaient pas obligés de regarder la chaîne
Pour autant, il est ridicule de considérer les lecteurs et spectateurs francophones comme à ce point stupides qu’ils ne pourraient librement apprécier des médias russes, conscients d’une ligne rédactionnelle sans ambiguïté et sachant d’où vient l’argent (chose que YouTube, notamment, nous rappelait sans cesse dans ses avertissements). Le paradoxe est que RT France, quant à l’idéologie qu’elle portait, m’a toujours paru plus objective au fond que France Inter, financé par l’État français. Frédéric Taddéi y avait d’ailleurs obtenu, dans « Interdit d’Interdire », toute latitude pour mener les débats qu’il voulait. Il s’était même permis, lors du lancement de son émission, de rappeler à une Sonia Devillers médusée combien l’ORTF, dans une France considérée alors comme une grande démocratie, était également aux ordres du Général de Gaulle…
Bien sûr, je ne mets pas sur le même plan la France et la Russie. « Reporters sans frontières » a d’ailleurs classé la Russie à la 150e place sur 180 dans son dernier index sur la liberté de la presse (la France est 34e), et les « propagandistes » qui critiquent l’armée russe risqueront bientôt 15 ans de prison en vertu d’une loi examinée à la Douma. Il n’empêche que l’Europe et la France ne se grandissent pas en censurant des médias, quels qu’ils soient. Comme l’a rappelé André Bercoff sur Sud Radio, si vous n’aimiez pas RT France, vous pouviez toujours zapper…
Le nouveau roman de Michel Houellebecq, anéantir, a dérouté nombre de critiques qui s’obstinent à tenter de le démasquer derrière ses personnages et à lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Houellebecq est un immense écrivain et ses livres sont de purs objets littéraires. Et anéantir est avant tout un roman d’amour.
Il y a deux erreurs communément commises quand on lit Houellebecq. La première, et l’auteur n’y est pas pour rien, est que la construction de sa légende l’a transformé en objet plus médiatique que littéraire, à coups d’entretiens provocateurs et de déclarations sarcastiques. À gauche, on traque ainsi le dérapage raciste, misogyne ou islamophobe. À droite, Houellebecq est enrôlé dans le bataillon néoréac et devient le critique de la modernité et du déclin de l’Occident. Que ses livres en général et le dernier en particulier, anéantir, évoquent cette perspective de manière obsessionnelle est une évidence. Que Houellebecq déplore ce déclin est une autre histoire, plus ambiguë… La jouissance narrative avec laquelle il met en scène une série d’attentats aussi spectaculaires que mystérieux, où la magie noire se mêle au radicalisme écologique, peut en effet interroger sur le peu de tendresse que Houellebecq entretient avec la civilisation marchande.
La seconde erreur, qui découle de la première, est de confondre l’auteur et le narrateur ou encore l’auteur et ses personnages. C’est avec ce genre de vision de la littérature que l’on a renvoyé Flaubert et Baudelaire en correctionnelle pour obscénité alors que ce n’était pas eux qui étaient obscènes, mais la réalité elle-même.
Houellebecq, un écrivain souvent instrumentalisé mais rarement compris
C’est ainsi que sont nés des contresens spectaculaires sur son œuvre, notamment avec Soumission où il décrivait en 2015 la France de 2022 élisant un président islamiste modéré. Il n’était pas là le dénonciateur d’on ne sait quel grand remplacement. Il racontait plutôt comment son personnage, un universitaire, se satisfaisait de cette situation qui assurait un confort moral et sexuel au mâle blanc fatigué.
Il faut prendre ses romans pour ce qu’ils sont, de purs objets littéraires. On constatera ainsi que le personnage houellebecquien a d’abord fait le constat fondateur dans Extension du domaine de la lutte que la possibilité d’avoir une sexualité heureuse était devenue dépendante de notre place dans les rapports de production. Ensuite, ce personnage a cherché à fuir « l’inconvénient d’être né », comme aurait dit Cioran, et donc, logiquement, d’avoir à mourir un jour. Il l’a fui par le tourisme sexuel dans Plateforme ou par le transhumanisme dans Les Particules élémentaires ou La Possibilité d’une île.
Un roman d’amour où la politique et l’actualité sont toujours présents
Dans anéantir, c’est par l’amour que le personnage principal, Paul Raison, un énarque conseiller du ministre de l’Économie, trouve enfin la solution et transforme son nihilisme en une merveilleuse rédemption automnale, une ultime promenade en forêt de Compiègne d’un homme et d’une femme qui se sont aimés puis ont vécu côte à côte comme des étrangers avant de se retrouver, alors que la mort de l’un des deux est devenue inévitable.
C’est pour cela qu’anéantir a désorienté la critique. Ce livre est un roman d’amour et sur l’amour : sur son usure, sa résurrection, son caractère indispensable dans ce monde de 2027, où en pleine campagne présidentielle, des hackers préparent l’apocalypse. Houellebecq réussit le portrait parfait d’un homme d’État, Bruno Juge, aussi dévoué à la cause publique que dénué d’illusion sur le pouvoir réel du politique. Bruno Juge pratique avec un relatif succès une politique protectionniste mais a bien conscience qu’il ne s’agit que de manœuvres de retardement.
En réalité, anéantir est un roman balzacien. Tous les milieux sociaux y sont explorés. Le monde politique, celui de la police, des médias, du système de santé… Toutes les classes sociales y sont représentées, notamment au travers de la famille de Paul Raison : intellos parisiens, bourgeoisie de province ou classe moyenne en équilibre sur le mur étroit qui sépare les inclus des exclus.
Balzacien, Houellebecq l’est aussi dans sa manière de ne pas hésiter à entrecouper sa narration de digressions didactiques, techniques ou ironiques sur le nom d’une rue, l’aménagement urbain du nouveau quartier de Bercy, les nombres premiers ou l’évolution des statuts des personnes âgées, on en passe et des meilleures. C’est souvent brillant et drôle, parfois aimablement ennuyeux, comme chez Balzac d’ailleurs. Dans anéantir, un personnage affirme que l’auteur de La Comédie humaine a exploré toutes les passions humaines, « sauf l’amour maternel ». Et Le Lys dans la vallée, alors ?
Un écrivain apaisé
Mais ce léger reproche ne doit pas faire oublier que Houellebecq est un remarquable conteur, nourri au lait des mauvais genres – son premier livre était une monographie sur Lovecraft : fantastique, SF, roman policier. Il a un art certain pour explorer le futur proche qui rappelle celui de J. G. Ballard, l’auteur anglais mort en 2009 qui disait : « J’écris avec un quart d’heure d’avance. » Son quart d’heure d’avance, Houellebecq l’emploie à peindre, avec des dons de paysagiste qu’on ne lui connaissait pas, la lumière jaune du Beaujolais comme à pointer le retour du religieux dans la société, non pas tant par le biais de l’islam qui n’est plus un thème central, que par des cultes new age qui touchent l’élite de la société : la femme de Paul Raison est adepte du wicanisme, une religion néodruidique tandis que sa sœur affiche une foi catholique toute franciscaine. Houellebecq résume, à la moitié du roman, la philosophie de Paul Raison qui est typique de la vision du monde de l’écrivain : « Il avait toujours envisagé le monde comme un endroit où il n’aurait pas dû être, mais qu’il n’était pas pressé de quitter simplement parce qu’il n’en connaissait pas d’autres. » C’est que l’écrivain n’a de cesse, très subtilement, de démontrer le contraire tout au long du livre.
anéantir, dont le titre paraît décidément bien paradoxal, a ainsi transformé l’écrivain des néons froids en un contemplatif presque apaisé qui ne trouve rien de plus beau que le bruit du vent dans les arbres. Mais cette transformation ne surprendra que ceux qui n’ont pas su voir, dans tous les livres de Michel Houellebecq, cette recherche implicite et désespérée d’un endroit où aller, et d’une femme à aimer.
Alors que notre pays affiche le pire déficit commercial de son histoire en 2021, les vins et spiritueux ont représenté plus de 15 milliards d’euros dans cette balance commerciale. Un record historique !
Entrons un peu dans les chiffres : le déficit commercial catastrophique de la France – la différence entre les importations et les exportations – s’est établi pour l’année 2021 à 84,7 milliards d’euros selon les douanes, un niveau record qui tombe évidemment très mal. C’est ainsi que nous importons beaucoup trop de produits énergétiques par rapport à nos ventes : dans ce seul domaine nous avons en 2021 un déficit de 43 milliards d’euros, en progression de 20 milliards sur un an. Le secteur automobile est également très touché avec un solde de – 18 milliards. De plus, selon le magazine économique Capital : « Les marchandises essentielles pour lutter contre le Covid-19 (masques, gants, respirateurs, etc.) ont sérieusement grevé la balance commerciale française […] Les importations de ces produits essentiels ont bondi de 58,4 % en France par rapport à 2019, pour s’établir à 19,6 milliards d’euros. »
L’aérien a également basculé dans le déficit, tout comme les produits informatiques, électroniques et optiques avec 20,6 milliards d’euros de déficit en 2021. En face, côté positif, nous disposons heureusement de quelques bastions qui ont bien résisté comme le secteur aéronautique et spatial avec un excédent commercial de 19,7 milliards d’euros et tout ce qui est lié aux produits de beauté dans la catégorie « chimie, parfums et cosmétiques » avec + 15,2 milliards en 2021.
La grande inquiétude des vignerons indépendants
Nous avons enfin un secteur en pleine forme, celui des vins et spiritueux, qui a pesé dans nos exportations à la hauteur de 15,5 milliards d’euros en 2021 contre 12 milliards en 2020 et 14 en 2019. Il s’agit là d’un record historique selon la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS). Les meilleures progressions : le champagne avec + 42 % et le cognac avec + 32 %. Les États-Unis restent le premier débouché des vins et spiritueux français avec 26,4 % en valeur et une augmentation de 34 % des exportations sur l’année 2021, notamment grâce à la suppression par le président Biden de certaines surtaxes douanières imposées par Donald Trump.
Les vignerons indépendants, qui représentent 58 % de la production française et 60 % des surfaces viticoles, ont profité du Salon de l’Agriculture pour mettre en avant leurs 700 000 emplois non délocalisables, premier employeur de France au cœur des territoires, hors administration. Ils ont aussi déclenché une opération d’affichage national sur 6 500 panneaux pendant la période de la campagne présidentielle, sur le thème : « Qui mettra les vins d’artisans au programme ? » En réalité, ils s’inquiètent de la désagrégation lente de la culture du vin dans notre pays, culture qui imprègne pourtant notre histoire depuis plusieurs millénaires, s’inscrivant dans notre ADN même.
Soyons reconnaissants à tous ces vignerons de porter haut les couleurs de la France dans le monde économique et dans les statistiques du commerce extérieur.
Buvons leurs vins et leurs champagnes : ils apportent un vrai soutien à notre économie qui va en avoir de plus en plus besoin !
Les 7 et 8 janvier, un colloque organisé conjointement par l’Observatoire du décolonialisme, le Collège de philosophie et le Comité Laïcité République s’est déroulé à la Sorbonne. Son titre « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Anne-Marie Le Pourhiet [1] a pointé les dérives coupables de l’université et des académies. Nous publions son intervention.
Les outils juridiques d’une « reconstruction » scientifique existent déjà. Il convient seulement d’appliquer effectivement les règles qui régissent le service public de l’enseignement supérieur et encadrent la liberté académique, aujourd’hui bafouées dans plusieurs disciplines. Mais il faut aussi que les pouvoirs publics cessent leur double jeu en s’abstenant de prescrire, encourager, promouvoir et financer les dérives constatées dans le monde académique.
La liberté académique: une notion juridique définie et encadrée
Examinant, en 1984, la « loi Savary » relative à l’enseignement supérieur, le Conseil constitutionnel a déduit du préambule de la Constitution un principe d’indépendance des universitaires, garanti par un statut qui peut limiter la liberté d’expression « dans la seule mesure des exigences du service public ». Les dispositions de cette loi ont été reprises dans le Code de l’éducation : « Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. » (Article L141-6.) « Les enseignants-chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et dans leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires, les principes de tolérance et d’objectivité. » (Article L952-2.) C’est donc parfaitement clair : l’objectivité est le principe cardinal de l’activité scientifique.
Le Conseil de l’Europe a adopté en 2006 une recommandation relative à la liberté académique, qui reprend les principes de la Magna Carta Universitatum adoptée à Bologne en 1988 et affirme que la liberté académique doit garantir la liberté de rechercher et de diffuser sans restriction le savoir et la vérité.
Citons enfin la recommandation de l’Unesco concernant « la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur », adoptée en 1997. Se déclarant « préoccupée par la vulnérabilité de la communauté universitaire à l’égard des pressions politiques indésirables qui pourraient porter atteinte aux libertés académiques », l’Unesco affirme que les universités « sont des communautés d’érudits qui ont pour mission de préserver et de diffuser le savoir traditionnel et la culture, d’exprimer librement leur opinion à ce sujet et de poursuivre leur quête de la connaissance sans être entravés par des impératifs doctrinaires ». Elle ajoute qu’enseigner dans le supérieur est une « profession » dont les membres assurent un « service public » qui exige des enseignants « le respect de normes professionnelles rigoureuses dans l’étude et la recherche ». Les États membres ont le devoir de protéger l’autonomie des établissements « contre toute menace, d’où qu’elle vienne ». Il est précisé que l’exercice de ces droits « s’accompagne de devoirs et responsabilités spécifiques, y compris l’obligation de respecter les libertés académiques des autres membres de la communauté universitaire et d’accepter la confrontation loyale des différents points de vue ».
Les libertés académiques, conclut la recommandation, s’accompagnent de l’obligation faite à tout chercheur de « fonder son travail sur la quête sincère de la vérité » dans le respect des « normes éthiques et professionnelles, en particulierle principe de la preuve, de l’impartialité du raisonnement et de l’honnêteté du compte rendu ».
La liberté académique, une arme aux mains de militants politiques
Il résulte donc clairement de tout ce corpus normatif que la liberté académique est une liberté professionnelle, reconnue à une communauté de savants au service d’une fin. Cependant, la liberté des universitaires ne consiste pas à pouvoir écrire, publier et enseigner n’importe quoi, et leurs obligations sont au moins aussi importantes que leurs droits. Récuser la notion même d’objectivité, utiliser des postulats erronés, ériger des contre-vérités en dogmes, escamoter la vérification, trouver avant d’avoir commencé à chercher, se dispenser de cohérence logique et de rationalité, s’exonérer de procédures de validation, tordre les raisonnements, tricher dans le recensement des sources, soumettre la recherche à des impératifs doctrinaires, falsifier les résultats, affirmer sans démontrer, faire taire sous menaces la critique et la contradiction… tout cela ne peut tenir lieu de science et prétendre à la protection de la liberté académique.
Or, force est de reconnaître que les instances d’évaluation, de qualification, de recrutement ou de promotion ne sont pas à la hauteur de leur mission et font preuve d’un laxisme coupable devant des thèses, travaux, colloques et publications d’une nullité scientifique flagrante voire d’une malhonnêteté intellectuelle grossière allant jusqu’à remettre ouvertement en cause le principe d’objectivité pour revendiquer le primat de divagations subjectives.
Le propre des « études » identitaires est de récuser les notions mêmes d’objectivité et de rationalité, considérées comme relevant de l’appareil normatif occidentalo-centriste mâle et blanc, de telle sorte que les minorités racisées seraient dispensées du respect de ces principes dominants étrangers à leurs références culturelles. Cette revendication d’exception qui conduit directement à s’affranchir de règles universelles n’est évidemment pas acceptable.
Une absence totale de contrôle
Le contrôle et l’évaluation de la qualité de la recherche et de l’enseignement doivent être exercés en interne par les instances de sélection et qualification, mais aussi par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Mais l’enseignement supérieur ne saurait non plus se soustraire au contrôle prévu par la Constitution, qui confie au Parlement la mission d’évaluer les politiques publiques, sans aucune exception, avec l’aide de la Cour des comptes, qui aurait beaucoup à dire sur la gestion de l’Université française.
Le problème, évidemment, c’est que le contrôle de qualité interne ne fonctionne pas, notamment dans les unités de sciences sociales. Un doctorant qui prépare une thèse bidon sur, par exemple, « Le privilège blanc dans les cosmétiques » ou « La territorialisation des lesbiennes dans le bassin d’Arcachon », a un directeur de recherche qui va approuver son travail, réunira un jury composé de compères militants qui lui décerneront un doctorat avec lequel il obtiendra ensuite la qualification de la section compétente du CNU, elle-même composée de collègues complaisants. Et c’est ainsi que l’heureux élu ira ensuite grossir les rangs d’une équipe d’enseignants-chercheurs. Le clonage reproductif marche très bien dans ce type d’études où la médiocrité scientifique est indéfiniment renouvelable.
Mais les pouvoirs publics ne pêchent pas seulement par abstention, ils ont une responsabilité active directe dans la situation observée.
Le cerveau des étudiants est un vaste enjeu
Il ne s’agit pas de censurer ou sanctionner pénalement ou disciplinairement des universitaires « déviants », mais de défendre la qualité de la science française en arrêtant de promouvoir, relayer, encourager et financer généreusement de la fake science, des études et des « concepts » liberticides, fondamentalement « illibéraux », qui sont autant de germes de totalitarisme. Ce qui passe d’abord par un changement de « parole » politique dans les institutions européennes, nationales et locales, mais aussi par une désolidarisation des autorités publiques avec un discours, des procédés et des méthodes démocratiquement et scientifiquement inacceptables.
Le législateur contemporain et les ministères concernés multiplient, en effet, le double langage et les injonctions contradictoires. L’État lui-même a une fâcheuse tendance à porter atteinte au principe de neutralité idéologique et d’objectivité scientifique en laissant des revendications communautaires et militantes issues de la « société civile » se répandre tout à la fois dans les programmes, les manuels et les interventions en milieu scolaire, ainsi que dans la recherche universitaire. Le cerveau des étudiants et des élèves est devenu un enjeu militant, encouragé, voire institué par l’État qui met ainsi la puissance publique au service d’intérêts catégoriels.
Aux côtés des affirmations de principe du Code de l’éducation sur les libertés académiques et la nécessaire objectivité, des lois « bavardes », comme les dénonçait Pierre Mazeaud en son temps et que le Conseil constitutionnel a censurées en 2005 dans sa décision sur la loi Fillon, ont rajouté des dispositions filandreuses répondant à des revendications de clientèles militantes.
Ainsi est-il désormais écrit dans le Code que l’enseignement supérieur contribue à la « construction d’une société inclusive » et à la « sensibilisation et à la formation aux enjeux de la transition écologique et du développement durable », ou encore qu’il « mène une action contre les stéréotypes sexués, tant dans les enseignements que dans les différents aspects de la vie de la communauté éducative ». Littéralement, chaque universitaire est donc invité par le législateur à « mener des actions » militantes dans ses cours. Ce type de phraséologie est-il vraiment compatible avec les principes précédemment rappelés ?
De la même façon, c’est le législateur lui-même qui a prescrit, dans l’article 2 de la loi dite « Taubira » du 21 mai 2001, que « les programmes scolaireset les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent » ou qui avait encore écrit dans l’article 4 de la loi du 23 février 2005, plus tard abrogé, que « les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite ». Lesdits programmes devaient reconnaître en particulier « le rôle positif » de la colonisation. L’accumulation de ces lois liberticides a fini par déclencher des pétitions d’historiens et de juristes universitaires et même quelques censures du Conseil constitutionnel.
Mais au nom des politiques de diversité et d’égalité des sexes, les instances européennes et nationales ont depuis fait déferler sur l’Université un cheval de Troie militant intersectionnel parfaitement orwellien. Les boîtes mail des universitaires français sont en permanence inondées d’annonces, d’informations, de recommandations, prescriptions et injonctions issues des services centraux de leur université relayant eux-mêmes des directives européennes et des documents ministériels.
Les directeurs d’équipes de recherche ont, par exemple, récemment été sommés de désigner un « référent égalité » pour « promouvoir l’égalité des chances entre les femmes et les hommes, communiquer sur les actions mises en place et les campagnes de sensibilisation et de prévention contre les stéréotypes et les discriminations, faire partie d’un réseau régional, bénéficier de formations dédiées, identifier des actions à proposer ». Chaque laboratoire est donc invité à désigner une enseignante-chercheuse faisant office de « commissaire à la genritude », sorte de kapo dont on devine qu’elle aura notamment à dénoncer à la présidence de leur université tout geste « inapproprié » d’un professeur à l’égard d’une doctorante. Mais la réglementation universitaire nous propose également, et même impose à ceux qui exercent des responsabilités particulières, de suivre des stages d’éducation à l’égalité de genre, notamment dispensés par l’incontournable société EGAE, officine prospère de Mme Caroline De Haas, qui semble rafler tous les marchés publics de rééducation.
Le monde universitaire est ainsi mis en coupe réglée, exactement sur le modèle de la révolution culturelle chinoise. Et voilà comment La Tache de Philippe Roth et Soumission de Houellebecq ne sont plus des romans, mais des réalités françaises.
Bien entendu, tous ces courriers, annonces et autres communications sont rédigés en écriture dite « inclusive » sous le nez d’une tutelle qui non seulement ne réagit pas, mais en réalité recommande, encourage et finance tout cela dans un « en même temps » qui n’échappe à personne. Face à cette duplicité des pouvoirs publics, j’avoue n’être guère optimiste sur la possible amélioration de la qualité de la science française.
Sans doute ce colloque est-il l’expression d’une résistance réjouissante et bienvenue, mais c’est un travail de titan qu’il nous faudrait mener pour effectuer la critique raisonnée de chaque thèse, chaque article et publication de l’absurdistan, et c’est évidemment épuisant.
[1] Professeur de droit public à l’université Rennes-I et vice-présidente de l’Association française de droit constitutionnel.
Une touchante unanimité caractérise les Français à l’égard des Ukrainiens confrontés à l’invasion russe: il faut les accueillir en Europe. Familles fuyant la guerre, réfugiés politiques ou migrants économiques : la crise ukrainienne ouvre la voie à une réflexion salutaire sur les mouvements migratoires et la solidarité qui en découle, selon Yves Mamou. Analyses.
Depuis le début de l’offensive russe, un million d’Ukrainiens ont déjà fui leur pays. Selon les scenarii, leur nombre pourrait atteindre entre cinq et sept millions. La Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie, pays membres de l’Union Européenne, accueillent les réfugiés en provenance d’Ukraine sans aucune hésitation. Ces Etats que la Commission européenne a tenté de faire passer pour racistes et xénophobes parce qu’ils refusent de s’ouvrir à des populations en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient, font preuve envers leurs voisins ukrainiens d’une attitude authentiquement solidaire.
Cette différence d’attitude oblige à une réflexion sur l’accueil des réfugiés. La crise migratoire ukrainienne est-elle similaire à la crise migratoire de 2015 qui a vu plus d’un million de personnes originaires d’Asie, d’Afrique et du Moyen Orient affluer vers l’Europe ?
Un flot de réfugiés composé essentiellement de femmes et d’enfants
A l’évidence, la situation ukrainienne présente des particularités. Les Ukrainiens qui tentent de fuir la guerre et son cortège de morts et de destructions ne peuvent fuir en direction de la Russie ou de la Biélorussie qui leur font la guerre. Ils n’ont pas d’autre option que de franchir les frontières de l’UE (ou de la Moldavie). Rappelons que l’Afghanistan, l’Irak ou la Syrie qui continuent de fournir de gros contingents de réfugiés, n’ont aucune frontière avec l’UE.
Sur les réseaux sociaux, nombreux ont été ceux qui ont noté que le flot des réfugiés ukrainiens est essentiellement composé de femmes et d’enfants, les hommes ayant une interdiction de quitter leur pays pour cause de mobilisation. De nombreux médias ont aussi fait état d’Ukrainiens résidant dans l’UE (principalement en Pologne, où ils sont 500 000[1]) qui rejoignent leur pays pour le défendre.
Si l’on compare avec la grande vague migratoire de 2015, les différences sont édifiantes : en 2015, les Syriens demandeurs d’asile dans l’UE (255 000) ont été presque trois fois plus nombreux que les femmes (104 000) ; pour les Afghans, l’écart a été encore plus flagrant : 141 000 hommes pour 34 000 femmes ; les hommes Irakiens (90 000) ont été eux aussi trois fois plus nombreux que les femmes (30.000). Et en 2014, (année consécutive à l’intervention militaire française au Mali contre les djihadistes) les demandeurs d’asile maliens ont représenté 12 000 hommes pour… 600 femmes (!)
Migrants économiques
Les mouvements migratoires originaires d’Afrique et du Moyen-Orient sont donc constitués d’hommes jeunes qui exploitent souvent – il faut le reconnaître – un droit d’asile totalement dévoyé. Il s’agit bien souvent de migrants économiques, qui n’ont jamais eu l’intention de rester chez eux pour contribuer au développement de leurs pays, et qui, à la moindre occasion, fuient ce dernier pour se mettre en mouvement vers des terres économiquement plus prospères. Quand Kaboul est tombée aux mains des Talibans, les jeunes Afghans déjà réfugiés en Europe et amoureux de la démocratie ne se sont pas rués en direction de Kaboul pour reprendre leur capitale, les armes à la main…
Ces populations profitent de deux choses : – notre absence de fermeté politique d’une part, qui leur permet de franchir aisément les frontières (ou du moins ce qu’il en reste), – et d’autre part du discours de ceux qui font profession de présenter le premier migrant économique venu en réfugié politique persécuté, à qui il faut absolument accorder l’asile.
Les faux demandeurs d’asile
Une législation internationale finement pensée devrait permettre d’affirmer qu’à partir du moment où les Afghans – pour ne citer qu’eux – ont quitté le Pakistan, la Turquie, ou l’Iran pour se mettre en marche vers l’Europe, ils ont cessé d’être des « réfugiés » pour devenir des migrants économiques. Des bonnes âmes tenteront d’imposer l’idée qu’ils aspiraient au cadre apaisant d’un régime démocratique, mais les réalistes savent qu’ils sont d’abord à la recherche d’opportunités économiques (démarche compréhensible, mais qui ne relève pas de l’asile), et les cyniques feront valoir que le panel de prestations sociales offert dans les pays d’Europe constitue un appel d’air puissant, en particulier pour ceux qui ne sont pas employables.
L’attitude des responsables politiques français à l’égard des réfugiés ukrainiens a été – à l’exception notable d’Éric Zemmour – d’une touchante unanimité. Pas un leader politique qui n’ait réclamé, voire exigé leur accueil dans l’hexagone, la France devant « prendre sa part » de ce fardeau de solidarité. Exigence assez inutile en fait, car la plupart des Ukrainiens aspirent vraisemblablement à retourner dans leur pays et voudront probablement, tant que durera la guerre, rester proches de ceux qui y combattent. En attendant, la Pologne est prête à leur ouvrir les bras et aucune réticence ne pénalise ces réfugiés avec lesquels les Polonais partagent une histoire commune. En effet, n’oublions pas que la partie ouest de l’Ukraine et la Pologne ont été unies au XVIIème siècle au sein d’une même entité politique.
La Pologne serait-elle en mesure d’accueillir les cinq à sept millions de réfugiés ukrainiens évoqués plus haut ? Probablement pas. La question de la répartition de cette nouvelle vague de réfugiés dans les Etats membres de l’UE se posera rapidement si la guerre est longue. L’Allemagne, qui a toujours un important besoin de main d’œuvre, se portera très probablement volontaire. En France, les Ukrainiens auraient certes un effort d’adaptation à produire, mais ils sont chrétiens et le choc culturel qu’ils créeraient serait moindre qu’avec les Africains ou les Maghrébins, presque tous musulmans. Par ailleurs, on peut considérer qu’Eric Zemmour a fait preuve d’un certain courage politique (non dénué de maladresse en termes de communication) en ne cédant pas à la démagogie ambiante de la solidarité à tout prix. Le leader de « Reconquête ! » a déclaré « préférer » que les Ukrainiens qui ont trouvé refuge dans l’UE restent « en Pologne », « la France [étant] déjà submergée par l’immigration ». Mieux vaut aider la Pologne à gérer les réfugiés plutôt que de transférer ces réfugiés en France a-t-il ensuite précisé.
Repenser l’asile
La crise ukrainienne devrait en tout cas servir de tremplin au prochain président pour repenser la politique d’asile au niveau français, mais aussi au niveau européen et si possible au niveau mondial, en lançant une renégociation de la convention de Genève sur les réfugiés. La Convention de Genève [2], adoptée en 1951 et ratifiée par 145 pays, définit ce que sont les « réfugiés », leurs droits et énonce les obligations juridiques des États signataires envers tous ceux qui sont persécutés en raison de leur race, de leur religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un groupe social ou de leurs opinions politiques. Mais en favorisant la confusion entre migration économique et migration politique, ce texte est aujourd’hui obsolète.
Les principes qui devraient guider cette réforme sont simples : un pays comme la France ne devrait accorder l’asile politique qu’aux combattants de la liberté auxquels le préambule de la Constitution de 1946 fait référence, c’est à dire à une poignée d’individus seulement chaque année. Les personnes déplacées qui fuient un conflit devraient être accueillies dans les pays limitrophes, afin de pouvoir rentrer chez elles dès que les conditions le permettent. La solidarité internationale avec ces pays d’accueil en but à un choc migratoire devrait se manifester de manière obligatoire : ce soutien pourrait prendre la forme d’un soutien financier, ou d’une aide à la relocalisation d’une partie des réfugiés (soit un mélange des deux), au choix du pays qui manifeste sa solidarité. Enfin, les personnes menacées pour ce qu’elles sont (un Chrétien en Irak ou un homosexuel en Iran par exemple) devraient pouvoir se réfugier dans le premier pays où leur vie ne serait plus menacée, pas dans le pays de leur choix pour des raisons de convenances économiques principalement.
Conséquence logique, tout migrant arrivant en France et ayant transité préalablement par un pays démocratique que ce soit l’Italie, l’Espagne ou la Grèce (ou n’étant pas en mesure de prouver qu’il est arrivé directement en France, afin d’éviter les abus) ne devrait selon moi pas être autorisé à y déposer une demande d’asile. La procédure de Dublin actuellement en vigueur, devrait théoriquement empêcher la multiplication des dossiers dans les différents pays signataires du « Règlement Dublin », mais les lacunes de l’enregistrement des migrants dans la base de données Eurodac fait qu’il n’est pas rare de voir un demandeur d’asile multiplier les dossiers dans différents pays.
Il ne s’agit que de pistes. Mais une réflexion est à mener qui apurerait au moins un peu de ce malaise qui s’est instauré en Europe – et surtout en France – depuis trente ans sur les questions migratoires.
En Afrique du Sud, l’opération Dudula réclame le départ du pays des travailleurs étrangers
« L’Afrique du Sud aux Sud Africains », « Sauver notre pays de l’immigration illégale ». Tels sont les mots d’ordre du mouvement « opération Dudula » (« refouler » en zoulou).
Dans un pays où le chômage avoisinerait 46%, la présence de quatre millions d’étrangers du Zimbabwe ou du Mozambique n’encourage guère à l’altruisme.
South Africa first
Le 12 février, une grande marche a réuni près de 2000 Sud Africains noirs à Johannesburg. Vêtue de t-shirts blancs, la foule a battu le pavé en chantant et en dansant. « Les étrangers volent les emplois des Sud-Africains », ont-ils clamé entre deux mouvements de bassin. Des festivités qui ne sont pas du goût de tous. Cyril Ramaphosa, le président affilié à l’indétrônable ANC (Congrès National Africain), a dénoncé des « rassemblements essayant de fomenter des sentiments et attitudes négatives » envers les travailleurs illégaux. Une mise en garde qui n’a pas du tout calmé les ardeurs des « compagnons patriotes sud-africains », comme ils se désignent. En Afrique du Sud, ces marches enfiévrées font couler beaucoup d’encre, mais pas seulement : lors d’une manifestation dans le township de Soweto, la police a ouvert le feu. Qu’à cela ne tienne. Sous les auspices du slogan « Put South Africa first », l’opération Dudula est allée à la campagne y prôner la remigration. Une croisade qui n’est pas sans rappeler les petites virées d’Eric Zemmour dans nos terroirs. En proie à de fortes pressions migratoires de la part de ses voisins africains, l’Afrique du Sud fait régulièrement face à des bains de sang. En mai 2021, lors d’un discours à l’ambassade de France à Pretoria, à 60 km de Johannesburg, Emmanuel Macron s’était adressé aux jeunes de France issus de l’immigration en ces termes : « Vous êtes une chance pour la France ».
Espérons qu’il retourne vite à Pretoria y rétablir la concorde. Car entre la nation « arc-en-ciel » et la théorie du Grand Remplacement, il n’y a désormais qu’un pas.
Quand les Sarcellois étaient chauvins… Bonnes feuilles de l’essai de Noémie Halioua publié aujourd’hui.
« Sarcelles, dans les années 1990, c’était la capitale des banlieusards, le refuge des lascars et des rois de la débrouille. La capitale du hip-hop et de l’orthodoxie juive, des loyers pas chers et des synagogues de toutes les obédiences, des sacs Chanel à 50 francs et des épiceries rares. Nous étions cette « France d’en bas » qui n’avait d’autre conscience de classe que son opposition à celle qui la regardait de haut ou du moins, celle dont elle pensait qui la regardait de haut. Nous étions fastueux de bien d’autres façons et bien sûr, nous n’avions pas l’intention de nous laisser mépriser : de cette assignation nous avons forgé une identité forte, un chauvinisme local qui se poilait de sa mauvaise réputation et faisait de ses faiblesses une force. Nous forcions les traits auprès de ceux qui avaient peur d’y venir en voiture et cultivions un goût immodéré de la provocation. (…)
Ce chauvinisme s’enracinait d’autant plus que nous voyagions peu : la plupart des gens vantaient avec humour les activités de « Sarcelles-plage » qui consistaient à se tourner les pouces pendant l’été. Quant à ceux qui partaient, ils rejoignaient leur famille au bled, en Israël, en Afrique, en Turquie, aux Antilles, etc. et n’avaient ainsi pas à payer l’hôtel. Chacun pouvait se targuer de racines physiques et symboliques partout ailleurs sur la planète, des origines auxquelles se rattacher, faute de mieux. « Ma mère est née là-bas, mon père est né là-bas / Moi je suis né ici, dans la misère et les cris », comme chantait alors Doc Gynéco avec sa voix suave pour décrire cette jeunesse banlieusarde à l’identité désorientée. La France était pour nous une idée abstraite, théorique, associée le plus souvent à des maux qu’elle avait infligés à nos ancêtres. Enfants d’immigrés pour la plupart, nous avions toutes les raisons d’en vouloir à ce pays qui nous hébergeait. Pour nous les Juifs, c’était parce qu’elle nous avait « vendus » pendant l’épisode de la collaboration, point culminant de la lâcheté dans l’histoire. Nous ressassions les épisodes de policiers français venus suspendre les cours dans les écoles pour en faire sortir les enfants juifs. Les nazis n’avaient pas demandé les enfants, mais Vichy se voulait plus royaliste que le roi, nous disait-on à l’école. Nous connaissions mieux l’histoire de nos peuples respectifs que les promenades de l’après-périphérique : il n’y avait pas encore de smartphones, et les connexions internet étaient encore limitées. Il n’y avait pas encore les vidéos en direct postées par des influenceuses depuis des hôtels cossus du Triangle d’or, ni celles des étudiants depuis les chambres de bonne sur le toit des bâtiments haussmanniens pour défaire nos préjugés. »
(…)
« Oui, il y avait une solidarité sarcelloise. Dans la quatrième ville la plus pauvre de France, où des cultures traditionnelles se côtoyaient, l’entraide venait pallier les difficultés en tous genres. Les mères célibataires gardaient leurs enfants entre elles, se dépannaient d’une portion de sucre pour le café, de câbles pour rallumer le moteur de la voiture. Les familles étaient voisines, avaient leurs enfants dans les mêmes classes, fréquentaient les mêmes parcs, et les murs des immeubles, fins comme du papier à musique, rendaient l’intimité difficile. Sur notre palier vivait une famille musulmane, et au-dessus une autre loubavitch. Les familles faisaient aussi circuler les potins : des exploits de la catin du lycée, à la promotion du pot de mayonnaise chez Leclerc. Les naissances, les décès, les mariages étaient des événements du quartier que l’on se racontait sur le pas de la porte. Comme un petit village où personne n’est jamais tout à fait anonyme. Mais cette diversité relevait davantage d’une juxtaposition d’univers divers, que d’une aventure commune sincère. Il n’y avait pas de conflit ouvert entre les communautés, mais il régnait un entre-soi communément
partagé. Il n’y avait pas de guerre raciale mais du racisme, des préjugés sur les autres communautés. Sarah, ma meilleure amie d’enfance, se souvient d’une discussion entre un chauffeur et une habitante, alors que le bus était stationné en haut de l’avenue Paul Valéry, au niveau d’un feu rouge. Un croisement qui mène soit au « quartier feuj », soit vers des cités où règnent les caïds. « À droite les riches, à gauche les pauvres », avait lancé la dame au chauffeur. « À droite ceux qui travaillent, à gauche ceux qui foutent rien », avait-il corrigé. Les quartiers étaient déjà sectorisés, séparés par une frontière invisible qui était décidée et intégrée par la population locale, accompagnée par les pouvoirs publics. Les juifs avaient déjà leur quartier, ce qui est quand même un retranchement problématique quand on y pense. L’unique socle commun aux Sarcellois n’était pas la France, c’était Sarcelles. »
(…)
« Nous pouvions avoir des voisins africains, arabes, chaldéens ou pakistanais et bien nous entendre avec eux, mais s’en rapprocher trop était mal perçu : c’était à la fois trahir l’instinct tribal et prendre le risque d’être rejeté. Menacer l’identité du groupe et permettre à un antisémitisme enfoui de refaire surface. Chaque famille juive pouvait tisser des liens avec ses voisins qui venaient de partout, des relations parfois cordiales, chaleureuses, des amitiés sincères pouvaient naître, mais un accord tacite et réciproque impliquait que cette proximité ait une limite. Cette règle valait chez les Juifs comme ailleurs : chaque membre appartenait d’abord et avant tout à sa communauté ethnique ou religieuse, qui offrait une protection et une aide d’urgence alors que les pouvoirs publics étaient débordés. J’appris bien plus tard le récit idyllique qui était rapporté ailleurs, qui décrivait cette ville comme l’emblème du vivre-ensemble et de la mixité, le symbole de la cohabitation heureuse entre les communautés. Cela me parut immédiatement fantasmé, dans la mesure où il n’y avait pas de cohabitation, mais une habitation côte à côte. Il n’y avait pas de « vivre-ensemble » comme on l’entend aujourd’hui, plutôt des communautés qui vivaient de façon mitoyenne, chacune selon son propre mode de vie calqué sur celui de là où elle avait été déracinée et qui empêchait par principe l’établissement d’un socle commun. Entre les communautés, il y avait une scission géographique, psychologique, presque biologique, un séparatisme communément admis et réclamé par tous et accompagné par les autorités. »
« Sur le chemin du tramway, les tours n’ont pas bougé. En quinze ans, Nicolas Sarkozy a été élu président de la République, les Britanniques ont quitté l’Union européenne, des terroristes ont ensanglanté le Bataclan, le monde a changé, mais les tours du grand ensemble des Lochères sont restées debout, imperturbables. Les grands changements sont dus à des coups de bombes et de pochoirs. C’est le cas de cet immeuble dont la façade a été recouverte d’un graffiti signé Combo. On y voit peint en noir le mot « Coexist », qui assemble les symboles des trois religions monothéistes : le croissant de l’islam pour le C, l’étoile de David pour le X et la croix chrétienne pour le T. Ce dessin n’existait pas « à mon époque », il a été inauguré en grande pompe en 2015 en partenariat avec la municipalité pour célébrer le vivre-ensemble de la ville. Nul doute que certains appellent ça une œuvre : le graff remplit tous les critères de l’art postmoderne dit contemporain qui tient à deux critères : un niveau de difficulté de réalisation adapté à un enfant de trois ans, et idéologique à souhait, de quoi permettre à l’artiste de se faire le chantre de la morale et de la sainte vertu sans trop se fouler. À la manière des sculptures de l’ère communiste, l’œuvre vise avant tout à éduquer. Un autre dessin signé du même nom a été inauguré un peu plus loin Boulevard Maurice Ravel. On y voit des petits garçons jouer au football, accompagnés par cette citation : « Quand j’étais petit il y avait des musulmans, des juifs, des chrétiens, des noirs et des blancs… C’était juste des copains ». Une version en fait édulcorée de l’originale qui disait : « Quand j’étais petit, il n’y avait pas de juifs, ni de musulmans, ni de chrétiens… mais juste des copains ». L’artiste a accepté de se plier à la demande du maire de l’époque, François Pupponi, qui se faisait le relais des chefs de communautés qui se plaignaient que celles-ci soient niées. Sur le fond : je ne sais pas où « l’artiste » a grandi, mais moi quand j’étais petite, chacun savait très bien à quelle communauté l’autre appartenait. C’était même un emblème qu’on portait en bandoulière, qu’on revendiquait haut et fort, et c’est en fonction d’elle que l’on se situait par rapport aux autres. La communauté religieuse ou ethnique était la référence : elle construisait notre rapport au monde. Si des amitiés sincères pouvaient émerger avec des membres d’autres communautés, elles devaient d’abord dépasser une méfiance innée, franchir certaines frontières mentales, certains obstacles qui n’étaient pas bénins. Dans la majorité des cas, au quotidien, les communautés vivaient entre elles : les juifs de leur côté, les musulmans de l’autre, et les chrétiens ailleurs encore. Ce séparatisme était aussi géographique : les juifs dans « le quartier juif », les chrétiens « au village », les Africains dans « la tour des Africains », etc. Plutôt que l’ère du vivre-ensemble, c’était l’ère de l’entre-soi : chacun vivait dans sa bulle et y faisait perdurer la culture de ses ancêtres. Le vivre-ensemble qui est placardé sur les façades d’immeubles ne figure dans aucun de mes souvenirs et s’il a effectivement existé, il date d’avant ma venue au monde en 1990, lorsque l’idée de nation constituée par un socle commun n’était pas perçue comme « faisant le jeu du Front national »…
Noémie Halioua publie Les uns contre les autres – Sarcelles, du vivre-ensemble au vivre-séparé (Editions du Cerf, 2022)
« Ça intéresse quelqu’un ce qui nous arrive ? » Cette question, posée par une habitante de Sarcelles (95), traduit exactement le sentiment d’abandon et la détresse de populations dont le quotidien est rythmé par « l’impression de vivre dans un monde qui s’effondre un peu plus chaque jour ».
C’est pour écrire en 2018 un reportage consacré à l’agression antisémite d’un garçon de huit ans que Noémie Halioua a enquêté à Sarcelles. Elle en a tiré ce livre personnel et vivant, où, à travers ses souvenirs et ses échanges avec les habitants, elle raconte une ville charnelle, bouillonnante mais enferrée dans une impasse communautariste qui nourrit autant sa pauvreté que sa violence. Noémie Halioua a grandi dans cette ville emblématique de l’essor des villes nouvelles dans les années 60, comme de l’échec de l’utopie qu’elles portaient. Dès son enfance dans les années 90, « les quartiers étaient déjà sectorisés, séparés par une frontière invisible qui était décidée et intégrée par la population locale, accompagnée par les pouvoirs publics ». Pourtant, elle évoque des liens d’appartenance forts. Mais si les habitants se sentaient Sarcellois, ils ne s’identifiaient pas pour autant comme Français et leur communauté d’origine dictait leur façon de voir le monde.
Communautarisme étouffant et délétère, départ des « petits Blancs »
Elevée dans le vase clos de la petite Jérusalem, ce quartier où la communauté juive de Sarcelles était regroupée, ayant reçu une éducation traditionnelle dont elle parle avec une tendresse mâtinée de lucidité décapante, elle se compare à la petite sirène de Walt Disney, son film préféré. Elle rêve de voir l’autre côté du périphérique. Elle le fera. « Quitter Sarcelles ne se limite pas à un changement d’adresse postale : la bulle était sociale, économique et religieuse (…). Franchir les portes de Paris-Descartes fut un choc culturel digne d’un changement de continent. » En étudiant à Paris, Noémie Halioua raconte comment elle prend conscience de l’enfermement qu’une appartenance communautaire très forte peut susciter, mais aussi comment elle découvre l’émancipation républicaine. Elle raconte alors « une imbrication réalisable entre particularisme et universalisme », une façon de trouver sa place sans sacrifier l’héritage familial, en intégrant l’imaginaire historique et intellectuel des Lumières et de la République. « Je plantais mes racines dans une longue histoire qui me précédait, j’avais des ancêtres, une famille de pensée imparfaite mais idéaliste qui me correspondait. »
Pendant que la jeune femme se découvre Française, Sarcelles sombre dans un communautarisme étouffant et délétère. Les villes nouvelles sont devenues des ghettos, des zones de relégation sociale et ethnique. Sarcelles est aujourd’hui une référence qui est tout sauf un modèle : elle est la plus connue de ces villes où il ne fait pas bon vivre et où l’on ne s’installe et ne reste souvent que parce que l’on n’a pas les moyens de vivre ailleurs. Bâtie au départ pour accueillir une population d’ouvriers et d’employés, la ville est devenue une de ces banlieues où se concentrent les victimes des soubresauts de l’histoire : juifs et assyro-chaldéens chassés des pays musulmans, immigrés économiques suite à la décolonisation, migrants chassés par les guerres et les violences ethniques… Sarcelles a souvent été présenté comme un laboratoire du « vivre ensemble », « vitrine du brassage entre les populations et du métissage ethnique ». Dans les faits, elle n’aura fait qu’accumuler les difficultés liées à la concentration sur le même territoire de populations aux cultures et mœurs très différentes, sans que celles-ci n’aient de modèle d’intégration à disposition : la concentration de l’immigration ayant abouti à un départ des « petits Blancs ». En guise de « vivre ensemble », c’est le « vivre séparé » qui s’est imposé : le culte des origines, l’exacerbation des différences culturelle n’a pas permis l’assimilation ni l’intégration. Les différentes communautés sont devenues des espaces identitaires fermés et en concurrence. Pourtant, si les habitants font le constat « d’une longue désagrégation du tissu social qui a amené à plus de séparatisme, plus de peur, plus de violence », c’est en décalage avec le discours des élites communautaires. Celles-ci « se serrent la pince devant les caméras et affirment que l’avenir est assuré. Nier les problèmes leur permet de conserver leur siège. » Elles alimentent aussi le déni sur la réelle situation de ces zones où les logiques ethniques et religieuses sont en train de supplanter la République.
Chacun part à la découverte de ses origines sans se rencontrer
Pourtant, des habitants se souviennent du temps où « les dieux restaient à la maison », où les choses auraient pu être différentes. Noémie Halioua évoque l’investissement dans la culture et l’éducation populaire que portaient notamment les édiles communistes des années 60. La Maison des Jeunes et de la Culture, la bibliothèque, le forum des Cholettes (dite l’Olympia de Sarcelles), tous ces lieux de rencontre et de transmission ont été détruits ou ne jouent plus leur rôle. Même le discours autour de la place de la culture a évolué : aujourd’hui dans des espaces du repli sur soi, il « promeut un séparatisme culturel pour se défaire de son complexe colonial ». « Chacun part à la découverte de ses origines sans se rencontrer » et même quand il y a rencontre, le regard porté est négatif : la rencontre est de plus en plus vue comme un vol, une appropriation malvenue. Difficile alors de créer du commun. La culture devient incapable de créer du lien, de faire naitre un imaginaire partagé, d’aller au-delà des rapports de force et de domination, elle n’est plus une quête, ni un dépassement, encore moins une source de créativité, elle n’est plus qu’un rapport aux origines qui a tout du rappel à l’ordre.
On est passé de la culture comme vecteur d’unité, au multiculturalisme comme facteur de désagrégation de la société.
Le témoignage d’un policier raconte ainsi une ville où il faut composer avec chaque communauté en fonction des règles des pays d’origine. Cette situation nourrit aussi un véritable clientélisme politique. L’auteur explique comment à l’occasion d’un Conseil municipal, un élu fit l’inventaire des subventions accordées aux organismes communautaires pour montrer à quel point ceux-ci sont privilégiés par rapport aux autres types d’associations et à quel point la logique communautariste guide la politique de la mairie.
Force est de constater, à la lecture du livre de Noémie Halioua, que Sarcelles témoigne du destin d’un territoire où la majorité des habitants est enfermée dans une identité ethnico-religieuse qui détruit l’idée même de commun. Ce destin n’est pas enviable et pourtant les logiques multiculturalistes et identitaires, qui créent ces zones de non-droit, se répandent.
Or on n’a rien trouvé de mieux que la République et la laïcité pour lutter contre la tribalisation du monde ! L’état de Sarcelles rappelle à la France qu’elle ne doit pas l’oublier si elle veut un avenir meilleur.
Le film d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre trace le portrait désabusé d’une prolétaire des vols low-cost.
Il n’y a pas de petits métiers. Mais certains font pitié, tout de même. Cassandre – rien que le prénom : tout un programme ! – est hôtesse de l’air. Enfin, hôtesse, c’est un bien grand mot pour qualifier ce job servile que l’héroïne de « Rien à foutre » a en partage avec un régiment cosmopolite de filles pas futées.
Rêvant d’échapper à leur sédentarité sans horizon, toutes ont signé avec « Wing », une compagnie low cost… qui en rappelle certaines. Elles enchaînent les vols moyens courriers : Lanzarote/ Prague/ Lisbonne, par exemple, en un seul jour.
Robe cardigan bleu criard, foulard jaune canari: c’est l’uniforme hideux de ce prolétariat corvéable à merci, car en nombre inépuisable.
Hiérarchie intrusive et novlangue managériale
Dans le rôle de Cassandre, Adèle Exarchopoulos, la comédienne de « La vie d’Adèle », ce film d’Abdellatif Kechiche qui avait assuré sa célébrité comme martyre du Septième art. Elle s’en est si bien remise qu’on l’a revue cette année dans « Bac nord », de Cédric Jimenez, et dans « Mandibules », de Quentin Dupieux.
Assez courageusement, elle endosse ici le rôle pas très glamour d’une de ces exécutantes assignées à « faire du chiffre » à bord, précédées de leur charriot de produits duty free : « personnel junior » navigant, promis à se voir évalué sans trêve par une hiérarchie intrusive qui ne connaît, comme mode d’échange avec son personnel constamment sous pression que la novlangue anglo-saxonne et, en guise de promotion interne, le chantage au licenciement.
La désolation de ces destins, leur cruauté métaphysique, tient à l’assentiment qu’ils suscitent malgré tout, smiley formatés, banalité consentie du quotidien, vide des rencontres, copulations sans lendemain, addiction aux réseaux : même pas malheureuses ! Rien à foutre ! Leur rêve suprême : intégrer une compagnie haut de gamme de jets privés, accéder ainsi par procuration à l’opulence aseptisée de Dubaï. Tournées sous la tyrannie de la distanciation sociale dans une cité bâillonnée par la pandémie, les séquences finales nappent le monde tel qu’il va d’un regard judicieusement acide.
En se gardant de « victimiser » à outrance leur jeune Cassandre, le duo de scénaristes réalisateurs Emmanuel Marre et Julie Lecoustre échappent avec intelligence au « film dossier » chargé de documenter une forme parmi d’autres d’exploitation capitaliste et de réification du travail.
Rien à foutre. Film d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre. Avec Adèle Exarchopoulos. France, couleur, 2021. Durée : 1h50. En salles le 2 mars 2022.
Le commun des mortels l’ignore peut-être, mais le plus sûr moyen de manifester son soutien à l’Ukraine et sa désapprobation envers la Russie, est d’interdire la présence de chats russes dans les manifestations et concours félins qui occupent les oisifs de par le vaste monde, en l’espèce la très sérieuse Fédération Internationale féline : des chars, on pourrait comprendre, mais des chats ? Telle est en effet la toute dernière (mais on peut être certain qu’il y en aura d’autres) invention d’un Occident azimuté qui redécouvre, hagard, l’existence de l’Histoire, du tragique qui l’anime, des rapports de force qui la constituent, et des guerres qui, parfois, hélas, en accompagnent l’inévitable tectonique.
Sinistre joie épuratrice
L’on comprend bien sûr que des sanctions puissent être prises à l’encontre du pays qui déclenche une invasion, mais que l’on nous permette de ne pas cautionner l’authentique délire à la fois imbécile et stupéfiant d’unanimisme (ce qui souvent va de pair) qui semblait n’attendre que cette occasion servie par Poutine sur un plateau pour s’exhiber tout à loisir dans son obscène stupidité mais aussi dans sa sinistre joie épuratrice.
La haine de la Russie se porte bien. Et la haine des Russes tout pareillement. Il faut dire, l’Occident américanoïde en décomposition a pris l’habitude de « canceler » à défaut d’être désormais capable de construire quoi que ce soit, et il était sans doute un peu en manque ces derniers temps, le filon post-colonial venant à s’épuiser : qu’à cela ne tienne ! Le Russe est là pour venir servir de nouvelle incarnation du Mal que l’on inventerait s’il n’existait pas. Ici ce sont des restaurants russes qui sont visés : pourquoi ne pas, d’ailleurs, peindre les commerces slaves d’un signe distinctif les désignant comme impurs ? Là ce sont des cours sur Dostoïevski qui sont remis en cause. Et puis des chefs d’orchestre, des artistes, qui sont tout simplement déprogrammés, cancelés. Tchaïkovski représente de toute évidence un danger immédiat pour la survie de la planète. Le mot « russe » lui-même est déprogrammé de certaines manifestations culturelles, étant entendu que le ridicule ne tue pas, surtout dans ce secteur.
Guerre et paix
La personne dotée de raison cherchera en vain en quoi des chats, ou des musiciens, ou des restaurateurs, ou des sportifs (en particulier d’ailleurs des compétiteurs d’handisport réputés pour leur hauteur d’âme), ou des écrivains ou des compositeurs, en particulier morts depuis plus d’un siècle, sont responsables de la politique menée par Vladimir Poutine. On cherchera en vain dans Dostoïevski une cause le reliant directement au sort des Ukrainiens de 2022… Est-ce à cause du terme « crime » de son célèbre (et indépassable) roman ? Pourtant, malin, l’auteur avait anticipé le « châtiment ». Las, ce n’aura pas suffi à le faire échapper aux fourches caudines de la chasse aux sorcières ambiante, aussi ridicule qu’intellectuellement et moralement scandaleuse. Tolstoï quant à lui parlait bien déjà de Guerre, ce fourbe belliqueux, c’est qu’ils ont ça dans le sang et chacun sait qu’ils mangent aussi les petits enfants, toujours le couteau entre les dents, certes, mais il y était tout de même également question de Paix : cela ne suffira pas hélas à éteindre les ardeurs de nos censeurs et déboulonneurs à la recherche constante de nouvelles croisades.
La France, jusqu’à plus ample informé, n’est pas en guerre, bien que cet état de siège permanent décrété tout d’abord contre un virus puis entretenu de manière anxiogène dans le cadre d’un conflit extérieur permette principalement à un exécutif qui n’en espérait pas tant d’escamoter le débat démocratique à l’approche d’une élection majeure. Et pourtant, la présidente de la Commission européenne n’a eu qu’un mot à dire pour que tous les proconsuls de l’Union européenne s’alignent le doigt sur la couture du pantalon afin d’exécuter les ordres de la dame élue par personne, investie d’aucune souveraineté populaire et porteuse d’aucune autorité judiciaire, afin de faire interdire des médias jugés déviants car simplement liés à la Russie. De quel droit la chaîne RT a-t-elle ainsi été interdite de diffusion en France ? Selon quelle décision de justice d’un pays supposé souverain ? Sur la base de quels faits de désinformation reconnus et jugés comme tels si ce n’est leur simple lien contractuel avec la Russie ? Il s’agit là, simplement, de discrimination et, pourrions-nous dire, de racisme au sens strict du terme, désignant le simple fait d’être russe comme un fait suffisant pour être traité en dehors de toute forme d’Etat de droit, celui-là même que l’on invoque à tout propos à condition qu’il ne serve que nos propres convictions.
La chaîne RT est dans le collimateur de l’exécutif macronien depuis le début du quinquennat et l’on peut même affirmer sans trop se tromper que la loi dite anti-fake news a été en partie pensée et élaborée dans le but de pouvoir censurer les médias russes. Sauf que, malgré une vigilance particulièrement accrue que l’on aurait voulu voir déployée avec autant d’entrain à l’égard de nos propres médias nationaux qui ne brillent pas par leur pluralisme, rien ne put être reproché à ces médias au regard de la loi, tout au plus une microscopique mise en demeure du CSA (désormais ARCOM) en 2018 sur la Syrie : il est vrai que, sur ce sujet, les grands médias mainstream ont été particulièrement objectifs, tout comme lors de la guerre d’Irak ou lors des bombardements de l’OTAN visant la Serbie, cette liste n’étant pas exhaustive. Mieux vaut sans doute en rire. La fake news et la désinformation sont, c’est bien connu, toujours du côté de celui qui ne pense pas comme soi. Sauf que, justement, comme l’exprimait à merveille Rosa Luxemburg : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la « justice », mais parce que tout ce qu’il y a d’instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la « liberté » devient un privilège ». On ne verra pas malice, bien sûr, à ce que cette indispensable citation soit extraite d’un ouvrage de 1918 intitulé La révolution russe et qui critiquait les dérives de la révolution bolchévique en termes de démocratie et de libertés publiques…
Un nouveau maccarthysme ?
Aucune procédure judiciaire, aucune vérification quant au bien-fondé de cette mesure inique, rien : le néant antidémocratique et discriminatoire le plus parfait. Et peu de monde dans les rangs médiatiques pour broncher. Il faut dire, l’on ne trouve pas non plus beaucoup de volontaires dans ces mêmes rangs pour défendre Julian Assange qui croupit actuellement dans les geôles anglo-saxonnes aux ordres des Etats-Unis pour avoir simplement permis au monde de comprendre les mécanisme de mensonges à l’origine des guerres menées par les Etats-Unis, notamment la guerre en Irak. Ce traitement constitue sans doute le plus grand scandale journalistique et politique contemporain, mais motus, silence dans les rangs. Si les journalistes commencent à se mettre à faire de la déontologie, on ne va plus s’en sortir…
La séquence que nous traversons, outre l’aspect tout à fait tragique de la guerre menée à l’étranger, comme le sont toutes les guerres, sert en réalité de révélateur des pires travers d’un Occident dont les soubresauts inquisitoriaux et ridicules n’en finissent plus d’expliquer, en eux-mêmes, les raisons de son propre effondrement. Le macronisme aura été l’incarnation en France de cette tendance générale, servi par des lois liberticides en chapelets visant précisément la liberté d’expression, appuyé également par une parfaite entente avec des Gafam intervenant désormais directement dans le champ du débat démocratique afin d’en limiter les possibilités réelles, selon leur bon vouloir et par porosité idéologique avec le néo-progressisme en vigueur. La censure sur les réseaux sociaux n’a jamais été aussi virulente. La période de Covid a servi de détonateur, même s’il était juste auparavant déjà difficile de dire la moindre chose critique envers l’islamisme sans se retrouver précipité dans les limbes numériques (c’était l’un des buts de guerre principaux visés par l’inepte loi Avia, par chance retoquée dans un sursaut de bon sens du Conseil constitutionnel). La guerre en Ukraine prend donc le relais de ce qui a été largement initié sous prétexte sanitaire et les blocages de comptes, suppressions de contenus, avertissements, messages de guidage et de propagande sont désormais monnaie courante. Des journalistes sont désignés, par ces réseaux, comme étant liés à la Russie, visés ad personam et marqués au fer rouge. Quelle est l’expertise de Mark Zuckerberg et de ses salariés sur les affaires slaves ? Nul ne sait, mais, tout comme dans Le Nom de la Rose, ce nom étant « sans pourquoi », il en va de même de la censure dont ce livre parle : elle est sans pourquoi, elle est ce lieu que l’on n’a pas même le droit d’interroger, elle n’a à répondre de rien, elle est cet au-delà de la dialectique, du questionnement, de l’ironie, de l’art. Quoi qu’en pensent les philosophes et va-t’en guerre de salons ou intellectuels germanopratins, elle est une forme de dictature qui, actuellement, propage sans honte une haine anti-russe digne des plus belles heures du maccarthysme.
Vladimir Poutine a fermé les médias « Dojd » et « Echo de Moscou ». De son côté, la France interdit RT et Sputnik. Est-il excessif de faire un parallèle ?
L’appel à la censure des médias financés par le pouvoir russe, RT France et Sputnik, est venu de la très démocrate Ursula von der Leyen.
Elle venait d’outrepasser ses prérogatives de présidente de la Commission européenne, en déclarant que l’UE ouvrait grande sa porte à l’Ukraine (« ils sont des nôtres »). Tout le monde s’est demandé, un instant, si cette proche d’Angela Merkel était devenue la présidente élue d’un État-nation européen qui n’existe pas encore ! De fil en aiguille, plusieurs États membres de l’Union ont entériné l’interdiction des deux médias, notamment la France.
L’Ukraine est attaquée, Macron dénonçait depuis longtemps des « contrevérités infamantes »
Sur Sud Radio, la directrice de Causeur Elisabeth Lévy a dans un premier temps constaté qu’en arrêtant son émission sur la chaîne d’information « par loyauté envers la France », la « star » Frédéric Taddeï avait choisi son pays – « Right or wrong, my country » – et révélé qu’il aurait fait la même chose s’il avait travaillé à la BBC, en cas de conflit avec l’Angleterre. Mais Elisabeth Lévy a surtout rappelé ensuite que ce n’était certainement pas à l’Union européenne de décider quels médias pouvaient exister en France.
Dès mai 2017, alors qu’il recevait Vladimir Poutine à Versailles, le président Macron avait prévenu qu’il avait ses médias à l’œil : « J’ai toujours eu une relation exemplaire avec les journalistes étrangers, encore faut-il qu’ils soient journalistes! Russia Today et Sputnik ont été des organes d’influence qui ont répandu des contrevérités infamantes sur ma personne [pendant la campagne présidentielle NDLR] et donc sur cela je ne cèderai rien. » Vladimir Poutine était resté impassible à ses côtés, malgré une tension palpable.
Comme l’a rappelé André Bercoff, si vous n’aimiez pas RT France, vous pouviez toujours zapper…
Les réseaux sociaux américains YouTube et Twitter, jadis chantres de la liberté d’expression, ont suspendu les premiers les comptes de RT France et Sputnik de leurs plateformes, avant que le signal de la chaîne d’information ne soit coupé. La raison invoquée est que les deux médias en question nourriraient la propagande russe sur l’invasion de l’Ukraine.
En France, dans son discours à la nation le 2 mars, Emmanuel Macron a précisé que « les organes de propagande russes ont été coupés ». Tout en ajoutant que la France n’était pas en guerre avec la Russie. De fait, elle ne l’est pas, pas plus que l’Allemagne… Alors, pourquoi cette interdiction, qui peut faire penser au sort funeste de certains médias de Hong-Kong trop critiques envers le Parti communiste chinois, ou à la lutte sans merci que Vladimir Poutine livre lui-même aux médias russes chez lui – les derniers en date étant la chaîne de télévision « Dojd » (« pluie ») et la radio « Écho de Moscou », qui viennent d’être interdits pour avoir critiqué l’invasion de l’Ukraine ?
RT France, une approche anti-anti-russe
En France, Russia Today employait quelque 150 collaborateurs et journalistes, pour bonne partie dûment encartés, qui faisaient un travail intéressant depuis des années, nous permettant d’avoir une approche non pas pro-russe mais anti-anti-russe.
Tout démocrate et tout intellectuel curieux pouvait profiter d’un média alternatif en temps de paix, moins macroniste que la plupart des autres canaux, et écouter un son de cloche différent en temps de guerre. Car nul n’ignore que dans le conflit Russie-Ukraine, la guerre des propagandes est aussi vive que les combats sur le terrain. Se développe ainsi, sur les médias mainstream, un narratif antirusse qui confine à une « fabrique du consentement » (Ingrid Riocreux). Comme d’habitude, le spectateur lambda prend en pleine poire une guerre dont il ignore les tenants et aboutissants. Qui rappelle par exemple les tensions et les morts dans le Donbass russophone depuis 2014 ?
Certes, on peut reprocher à RT France et au média Sputnik plusieurs choses. Sputnik, par exemple, ne faisait pas toujours dans la dentelle dans son approche un peu conspirationniste en matière de Covid-19. De son côté, pourquoi, par exemple, Russia Today s’est-elle débaptisée pour prendre un nom bien de chez nous, RT France, sans plus même de référence à la main qui la nourrissait : la Russie ? Cela fait penser à Al Jazzera qui s’appelle AJ+ sur Internet. Ensuite, la couverture extrêmement partiale de la crise des gilets jaunes en France, ou des camionneurs au Canada, servait-elle un agenda caché ? Il a été reproché au média de souligner en permanence la pagaille de la France dirigée par Emmanuel Macron ou du Canada dirigé par Justin Trudeau, qui ne sont ni l’un ni l’autre la tasse de thé de Vladimir Poutine.
N’y a-t-il pas eu de la part des journalistes, dans le choix des experts en géopolitique, un parti-pris permanent pour le dirigeant russe et sa politique étrangère ? Ce faisant, ont-ils délibérément sous-estimé le drame qui se préparait ? Car, quelque excuse qu’on puisse lui trouver, en envahissant l’Ukraine dans le but de plus en plus clair d’en faire une province russe comme du temps de l’Union soviétique, Vladimir Poutine a commis un crime inexcusable, une folie et une faute géostratégique dont on espère qu’il paiera un jour lourdement le prix…
Les Français n’étaient pas obligés de regarder la chaîne
Pour autant, il est ridicule de considérer les lecteurs et spectateurs francophones comme à ce point stupides qu’ils ne pourraient librement apprécier des médias russes, conscients d’une ligne rédactionnelle sans ambiguïté et sachant d’où vient l’argent (chose que YouTube, notamment, nous rappelait sans cesse dans ses avertissements). Le paradoxe est que RT France, quant à l’idéologie qu’elle portait, m’a toujours paru plus objective au fond que France Inter, financé par l’État français. Frédéric Taddéi y avait d’ailleurs obtenu, dans « Interdit d’Interdire », toute latitude pour mener les débats qu’il voulait. Il s’était même permis, lors du lancement de son émission, de rappeler à une Sonia Devillers médusée combien l’ORTF, dans une France considérée alors comme une grande démocratie, était également aux ordres du Général de Gaulle…
Bien sûr, je ne mets pas sur le même plan la France et la Russie. « Reporters sans frontières » a d’ailleurs classé la Russie à la 150e place sur 180 dans son dernier index sur la liberté de la presse (la France est 34e), et les « propagandistes » qui critiquent l’armée russe risqueront bientôt 15 ans de prison en vertu d’une loi examinée à la Douma. Il n’empêche que l’Europe et la France ne se grandissent pas en censurant des médias, quels qu’ils soient. Comme l’a rappelé André Bercoff sur Sud Radio, si vous n’aimiez pas RT France, vous pouviez toujours zapper…
Le nouveau roman de Michel Houellebecq, anéantir, a dérouté nombre de critiques qui s’obstinent à tenter de le démasquer derrière ses personnages et à lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Houellebecq est un immense écrivain et ses livres sont de purs objets littéraires. Et anéantir est avant tout un roman d’amour.
Il y a deux erreurs communément commises quand on lit Houellebecq. La première, et l’auteur n’y est pas pour rien, est que la construction de sa légende l’a transformé en objet plus médiatique que littéraire, à coups d’entretiens provocateurs et de déclarations sarcastiques. À gauche, on traque ainsi le dérapage raciste, misogyne ou islamophobe. À droite, Houellebecq est enrôlé dans le bataillon néoréac et devient le critique de la modernité et du déclin de l’Occident. Que ses livres en général et le dernier en particulier, anéantir, évoquent cette perspective de manière obsessionnelle est une évidence. Que Houellebecq déplore ce déclin est une autre histoire, plus ambiguë… La jouissance narrative avec laquelle il met en scène une série d’attentats aussi spectaculaires que mystérieux, où la magie noire se mêle au radicalisme écologique, peut en effet interroger sur le peu de tendresse que Houellebecq entretient avec la civilisation marchande.
La seconde erreur, qui découle de la première, est de confondre l’auteur et le narrateur ou encore l’auteur et ses personnages. C’est avec ce genre de vision de la littérature que l’on a renvoyé Flaubert et Baudelaire en correctionnelle pour obscénité alors que ce n’était pas eux qui étaient obscènes, mais la réalité elle-même.
Houellebecq, un écrivain souvent instrumentalisé mais rarement compris
C’est ainsi que sont nés des contresens spectaculaires sur son œuvre, notamment avec Soumission où il décrivait en 2015 la France de 2022 élisant un président islamiste modéré. Il n’était pas là le dénonciateur d’on ne sait quel grand remplacement. Il racontait plutôt comment son personnage, un universitaire, se satisfaisait de cette situation qui assurait un confort moral et sexuel au mâle blanc fatigué.
Il faut prendre ses romans pour ce qu’ils sont, de purs objets littéraires. On constatera ainsi que le personnage houellebecquien a d’abord fait le constat fondateur dans Extension du domaine de la lutte que la possibilité d’avoir une sexualité heureuse était devenue dépendante de notre place dans les rapports de production. Ensuite, ce personnage a cherché à fuir « l’inconvénient d’être né », comme aurait dit Cioran, et donc, logiquement, d’avoir à mourir un jour. Il l’a fui par le tourisme sexuel dans Plateforme ou par le transhumanisme dans Les Particules élémentaires ou La Possibilité d’une île.
Un roman d’amour où la politique et l’actualité sont toujours présents
Dans anéantir, c’est par l’amour que le personnage principal, Paul Raison, un énarque conseiller du ministre de l’Économie, trouve enfin la solution et transforme son nihilisme en une merveilleuse rédemption automnale, une ultime promenade en forêt de Compiègne d’un homme et d’une femme qui se sont aimés puis ont vécu côte à côte comme des étrangers avant de se retrouver, alors que la mort de l’un des deux est devenue inévitable.
C’est pour cela qu’anéantir a désorienté la critique. Ce livre est un roman d’amour et sur l’amour : sur son usure, sa résurrection, son caractère indispensable dans ce monde de 2027, où en pleine campagne présidentielle, des hackers préparent l’apocalypse. Houellebecq réussit le portrait parfait d’un homme d’État, Bruno Juge, aussi dévoué à la cause publique que dénué d’illusion sur le pouvoir réel du politique. Bruno Juge pratique avec un relatif succès une politique protectionniste mais a bien conscience qu’il ne s’agit que de manœuvres de retardement.
En réalité, anéantir est un roman balzacien. Tous les milieux sociaux y sont explorés. Le monde politique, celui de la police, des médias, du système de santé… Toutes les classes sociales y sont représentées, notamment au travers de la famille de Paul Raison : intellos parisiens, bourgeoisie de province ou classe moyenne en équilibre sur le mur étroit qui sépare les inclus des exclus.
Balzacien, Houellebecq l’est aussi dans sa manière de ne pas hésiter à entrecouper sa narration de digressions didactiques, techniques ou ironiques sur le nom d’une rue, l’aménagement urbain du nouveau quartier de Bercy, les nombres premiers ou l’évolution des statuts des personnes âgées, on en passe et des meilleures. C’est souvent brillant et drôle, parfois aimablement ennuyeux, comme chez Balzac d’ailleurs. Dans anéantir, un personnage affirme que l’auteur de La Comédie humaine a exploré toutes les passions humaines, « sauf l’amour maternel ». Et Le Lys dans la vallée, alors ?
Un écrivain apaisé
Mais ce léger reproche ne doit pas faire oublier que Houellebecq est un remarquable conteur, nourri au lait des mauvais genres – son premier livre était une monographie sur Lovecraft : fantastique, SF, roman policier. Il a un art certain pour explorer le futur proche qui rappelle celui de J. G. Ballard, l’auteur anglais mort en 2009 qui disait : « J’écris avec un quart d’heure d’avance. » Son quart d’heure d’avance, Houellebecq l’emploie à peindre, avec des dons de paysagiste qu’on ne lui connaissait pas, la lumière jaune du Beaujolais comme à pointer le retour du religieux dans la société, non pas tant par le biais de l’islam qui n’est plus un thème central, que par des cultes new age qui touchent l’élite de la société : la femme de Paul Raison est adepte du wicanisme, une religion néodruidique tandis que sa sœur affiche une foi catholique toute franciscaine. Houellebecq résume, à la moitié du roman, la philosophie de Paul Raison qui est typique de la vision du monde de l’écrivain : « Il avait toujours envisagé le monde comme un endroit où il n’aurait pas dû être, mais qu’il n’était pas pressé de quitter simplement parce qu’il n’en connaissait pas d’autres. » C’est que l’écrivain n’a de cesse, très subtilement, de démontrer le contraire tout au long du livre.
anéantir, dont le titre paraît décidément bien paradoxal, a ainsi transformé l’écrivain des néons froids en un contemplatif presque apaisé qui ne trouve rien de plus beau que le bruit du vent dans les arbres. Mais cette transformation ne surprendra que ceux qui n’ont pas su voir, dans tous les livres de Michel Houellebecq, cette recherche implicite et désespérée d’un endroit où aller, et d’une femme à aimer.
Alors que notre pays affiche le pire déficit commercial de son histoire en 2021, les vins et spiritueux ont représenté plus de 15 milliards d’euros dans cette balance commerciale. Un record historique !
Entrons un peu dans les chiffres : le déficit commercial catastrophique de la France – la différence entre les importations et les exportations – s’est établi pour l’année 2021 à 84,7 milliards d’euros selon les douanes, un niveau record qui tombe évidemment très mal. C’est ainsi que nous importons beaucoup trop de produits énergétiques par rapport à nos ventes : dans ce seul domaine nous avons en 2021 un déficit de 43 milliards d’euros, en progression de 20 milliards sur un an. Le secteur automobile est également très touché avec un solde de – 18 milliards. De plus, selon le magazine économique Capital : « Les marchandises essentielles pour lutter contre le Covid-19 (masques, gants, respirateurs, etc.) ont sérieusement grevé la balance commerciale française […] Les importations de ces produits essentiels ont bondi de 58,4 % en France par rapport à 2019, pour s’établir à 19,6 milliards d’euros. »
L’aérien a également basculé dans le déficit, tout comme les produits informatiques, électroniques et optiques avec 20,6 milliards d’euros de déficit en 2021. En face, côté positif, nous disposons heureusement de quelques bastions qui ont bien résisté comme le secteur aéronautique et spatial avec un excédent commercial de 19,7 milliards d’euros et tout ce qui est lié aux produits de beauté dans la catégorie « chimie, parfums et cosmétiques » avec + 15,2 milliards en 2021.
La grande inquiétude des vignerons indépendants
Nous avons enfin un secteur en pleine forme, celui des vins et spiritueux, qui a pesé dans nos exportations à la hauteur de 15,5 milliards d’euros en 2021 contre 12 milliards en 2020 et 14 en 2019. Il s’agit là d’un record historique selon la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS). Les meilleures progressions : le champagne avec + 42 % et le cognac avec + 32 %. Les États-Unis restent le premier débouché des vins et spiritueux français avec 26,4 % en valeur et une augmentation de 34 % des exportations sur l’année 2021, notamment grâce à la suppression par le président Biden de certaines surtaxes douanières imposées par Donald Trump.
Les vignerons indépendants, qui représentent 58 % de la production française et 60 % des surfaces viticoles, ont profité du Salon de l’Agriculture pour mettre en avant leurs 700 000 emplois non délocalisables, premier employeur de France au cœur des territoires, hors administration. Ils ont aussi déclenché une opération d’affichage national sur 6 500 panneaux pendant la période de la campagne présidentielle, sur le thème : « Qui mettra les vins d’artisans au programme ? » En réalité, ils s’inquiètent de la désagrégation lente de la culture du vin dans notre pays, culture qui imprègne pourtant notre histoire depuis plusieurs millénaires, s’inscrivant dans notre ADN même.
Soyons reconnaissants à tous ces vignerons de porter haut les couleurs de la France dans le monde économique et dans les statistiques du commerce extérieur.
Buvons leurs vins et leurs champagnes : ils apportent un vrai soutien à notre économie qui va en avoir de plus en plus besoin !
Les 7 et 8 janvier, un colloque organisé conjointement par l’Observatoire du décolonialisme, le Collège de philosophie et le Comité Laïcité République s’est déroulé à la Sorbonne. Son titre « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ». Anne-Marie Le Pourhiet [1] a pointé les dérives coupables de l’université et des académies. Nous publions son intervention.
Les outils juridiques d’une « reconstruction » scientifique existent déjà. Il convient seulement d’appliquer effectivement les règles qui régissent le service public de l’enseignement supérieur et encadrent la liberté académique, aujourd’hui bafouées dans plusieurs disciplines. Mais il faut aussi que les pouvoirs publics cessent leur double jeu en s’abstenant de prescrire, encourager, promouvoir et financer les dérives constatées dans le monde académique.
La liberté académique: une notion juridique définie et encadrée
Examinant, en 1984, la « loi Savary » relative à l’enseignement supérieur, le Conseil constitutionnel a déduit du préambule de la Constitution un principe d’indépendance des universitaires, garanti par un statut qui peut limiter la liberté d’expression « dans la seule mesure des exigences du service public ». Les dispositions de cette loi ont été reprises dans le Code de l’éducation : « Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. » (Article L141-6.) « Les enseignants-chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et dans leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires, les principes de tolérance et d’objectivité. » (Article L952-2.) C’est donc parfaitement clair : l’objectivité est le principe cardinal de l’activité scientifique.
Le Conseil de l’Europe a adopté en 2006 une recommandation relative à la liberté académique, qui reprend les principes de la Magna Carta Universitatum adoptée à Bologne en 1988 et affirme que la liberté académique doit garantir la liberté de rechercher et de diffuser sans restriction le savoir et la vérité.
Citons enfin la recommandation de l’Unesco concernant « la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur », adoptée en 1997. Se déclarant « préoccupée par la vulnérabilité de la communauté universitaire à l’égard des pressions politiques indésirables qui pourraient porter atteinte aux libertés académiques », l’Unesco affirme que les universités « sont des communautés d’érudits qui ont pour mission de préserver et de diffuser le savoir traditionnel et la culture, d’exprimer librement leur opinion à ce sujet et de poursuivre leur quête de la connaissance sans être entravés par des impératifs doctrinaires ». Elle ajoute qu’enseigner dans le supérieur est une « profession » dont les membres assurent un « service public » qui exige des enseignants « le respect de normes professionnelles rigoureuses dans l’étude et la recherche ». Les États membres ont le devoir de protéger l’autonomie des établissements « contre toute menace, d’où qu’elle vienne ». Il est précisé que l’exercice de ces droits « s’accompagne de devoirs et responsabilités spécifiques, y compris l’obligation de respecter les libertés académiques des autres membres de la communauté universitaire et d’accepter la confrontation loyale des différents points de vue ».
Les libertés académiques, conclut la recommandation, s’accompagnent de l’obligation faite à tout chercheur de « fonder son travail sur la quête sincère de la vérité » dans le respect des « normes éthiques et professionnelles, en particulierle principe de la preuve, de l’impartialité du raisonnement et de l’honnêteté du compte rendu ».
La liberté académique, une arme aux mains de militants politiques
Il résulte donc clairement de tout ce corpus normatif que la liberté académique est une liberté professionnelle, reconnue à une communauté de savants au service d’une fin. Cependant, la liberté des universitaires ne consiste pas à pouvoir écrire, publier et enseigner n’importe quoi, et leurs obligations sont au moins aussi importantes que leurs droits. Récuser la notion même d’objectivité, utiliser des postulats erronés, ériger des contre-vérités en dogmes, escamoter la vérification, trouver avant d’avoir commencé à chercher, se dispenser de cohérence logique et de rationalité, s’exonérer de procédures de validation, tordre les raisonnements, tricher dans le recensement des sources, soumettre la recherche à des impératifs doctrinaires, falsifier les résultats, affirmer sans démontrer, faire taire sous menaces la critique et la contradiction… tout cela ne peut tenir lieu de science et prétendre à la protection de la liberté académique.
Or, force est de reconnaître que les instances d’évaluation, de qualification, de recrutement ou de promotion ne sont pas à la hauteur de leur mission et font preuve d’un laxisme coupable devant des thèses, travaux, colloques et publications d’une nullité scientifique flagrante voire d’une malhonnêteté intellectuelle grossière allant jusqu’à remettre ouvertement en cause le principe d’objectivité pour revendiquer le primat de divagations subjectives.
Le propre des « études » identitaires est de récuser les notions mêmes d’objectivité et de rationalité, considérées comme relevant de l’appareil normatif occidentalo-centriste mâle et blanc, de telle sorte que les minorités racisées seraient dispensées du respect de ces principes dominants étrangers à leurs références culturelles. Cette revendication d’exception qui conduit directement à s’affranchir de règles universelles n’est évidemment pas acceptable.
Une absence totale de contrôle
Le contrôle et l’évaluation de la qualité de la recherche et de l’enseignement doivent être exercés en interne par les instances de sélection et qualification, mais aussi par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Mais l’enseignement supérieur ne saurait non plus se soustraire au contrôle prévu par la Constitution, qui confie au Parlement la mission d’évaluer les politiques publiques, sans aucune exception, avec l’aide de la Cour des comptes, qui aurait beaucoup à dire sur la gestion de l’Université française.
Le problème, évidemment, c’est que le contrôle de qualité interne ne fonctionne pas, notamment dans les unités de sciences sociales. Un doctorant qui prépare une thèse bidon sur, par exemple, « Le privilège blanc dans les cosmétiques » ou « La territorialisation des lesbiennes dans le bassin d’Arcachon », a un directeur de recherche qui va approuver son travail, réunira un jury composé de compères militants qui lui décerneront un doctorat avec lequel il obtiendra ensuite la qualification de la section compétente du CNU, elle-même composée de collègues complaisants. Et c’est ainsi que l’heureux élu ira ensuite grossir les rangs d’une équipe d’enseignants-chercheurs. Le clonage reproductif marche très bien dans ce type d’études où la médiocrité scientifique est indéfiniment renouvelable.
Mais les pouvoirs publics ne pêchent pas seulement par abstention, ils ont une responsabilité active directe dans la situation observée.
Le cerveau des étudiants est un vaste enjeu
Il ne s’agit pas de censurer ou sanctionner pénalement ou disciplinairement des universitaires « déviants », mais de défendre la qualité de la science française en arrêtant de promouvoir, relayer, encourager et financer généreusement de la fake science, des études et des « concepts » liberticides, fondamentalement « illibéraux », qui sont autant de germes de totalitarisme. Ce qui passe d’abord par un changement de « parole » politique dans les institutions européennes, nationales et locales, mais aussi par une désolidarisation des autorités publiques avec un discours, des procédés et des méthodes démocratiquement et scientifiquement inacceptables.
Le législateur contemporain et les ministères concernés multiplient, en effet, le double langage et les injonctions contradictoires. L’État lui-même a une fâcheuse tendance à porter atteinte au principe de neutralité idéologique et d’objectivité scientifique en laissant des revendications communautaires et militantes issues de la « société civile » se répandre tout à la fois dans les programmes, les manuels et les interventions en milieu scolaire, ainsi que dans la recherche universitaire. Le cerveau des étudiants et des élèves est devenu un enjeu militant, encouragé, voire institué par l’État qui met ainsi la puissance publique au service d’intérêts catégoriels.
Aux côtés des affirmations de principe du Code de l’éducation sur les libertés académiques et la nécessaire objectivité, des lois « bavardes », comme les dénonçait Pierre Mazeaud en son temps et que le Conseil constitutionnel a censurées en 2005 dans sa décision sur la loi Fillon, ont rajouté des dispositions filandreuses répondant à des revendications de clientèles militantes.
Ainsi est-il désormais écrit dans le Code que l’enseignement supérieur contribue à la « construction d’une société inclusive » et à la « sensibilisation et à la formation aux enjeux de la transition écologique et du développement durable », ou encore qu’il « mène une action contre les stéréotypes sexués, tant dans les enseignements que dans les différents aspects de la vie de la communauté éducative ». Littéralement, chaque universitaire est donc invité par le législateur à « mener des actions » militantes dans ses cours. Ce type de phraséologie est-il vraiment compatible avec les principes précédemment rappelés ?
De la même façon, c’est le législateur lui-même qui a prescrit, dans l’article 2 de la loi dite « Taubira » du 21 mai 2001, que « les programmes scolaireset les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent » ou qui avait encore écrit dans l’article 4 de la loi du 23 février 2005, plus tard abrogé, que « les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite ». Lesdits programmes devaient reconnaître en particulier « le rôle positif » de la colonisation. L’accumulation de ces lois liberticides a fini par déclencher des pétitions d’historiens et de juristes universitaires et même quelques censures du Conseil constitutionnel.
Mais au nom des politiques de diversité et d’égalité des sexes, les instances européennes et nationales ont depuis fait déferler sur l’Université un cheval de Troie militant intersectionnel parfaitement orwellien. Les boîtes mail des universitaires français sont en permanence inondées d’annonces, d’informations, de recommandations, prescriptions et injonctions issues des services centraux de leur université relayant eux-mêmes des directives européennes et des documents ministériels.
Les directeurs d’équipes de recherche ont, par exemple, récemment été sommés de désigner un « référent égalité » pour « promouvoir l’égalité des chances entre les femmes et les hommes, communiquer sur les actions mises en place et les campagnes de sensibilisation et de prévention contre les stéréotypes et les discriminations, faire partie d’un réseau régional, bénéficier de formations dédiées, identifier des actions à proposer ». Chaque laboratoire est donc invité à désigner une enseignante-chercheuse faisant office de « commissaire à la genritude », sorte de kapo dont on devine qu’elle aura notamment à dénoncer à la présidence de leur université tout geste « inapproprié » d’un professeur à l’égard d’une doctorante. Mais la réglementation universitaire nous propose également, et même impose à ceux qui exercent des responsabilités particulières, de suivre des stages d’éducation à l’égalité de genre, notamment dispensés par l’incontournable société EGAE, officine prospère de Mme Caroline De Haas, qui semble rafler tous les marchés publics de rééducation.
Le monde universitaire est ainsi mis en coupe réglée, exactement sur le modèle de la révolution culturelle chinoise. Et voilà comment La Tache de Philippe Roth et Soumission de Houellebecq ne sont plus des romans, mais des réalités françaises.
Bien entendu, tous ces courriers, annonces et autres communications sont rédigés en écriture dite « inclusive » sous le nez d’une tutelle qui non seulement ne réagit pas, mais en réalité recommande, encourage et finance tout cela dans un « en même temps » qui n’échappe à personne. Face à cette duplicité des pouvoirs publics, j’avoue n’être guère optimiste sur la possible amélioration de la qualité de la science française.
Sans doute ce colloque est-il l’expression d’une résistance réjouissante et bienvenue, mais c’est un travail de titan qu’il nous faudrait mener pour effectuer la critique raisonnée de chaque thèse, chaque article et publication de l’absurdistan, et c’est évidemment épuisant.
[1] Professeur de droit public à l’université Rennes-I et vice-présidente de l’Association française de droit constitutionnel.
Une touchante unanimité caractérise les Français à l’égard des Ukrainiens confrontés à l’invasion russe: il faut les accueillir en Europe. Familles fuyant la guerre, réfugiés politiques ou migrants économiques : la crise ukrainienne ouvre la voie à une réflexion salutaire sur les mouvements migratoires et la solidarité qui en découle, selon Yves Mamou. Analyses.
Depuis le début de l’offensive russe, un million d’Ukrainiens ont déjà fui leur pays. Selon les scenarii, leur nombre pourrait atteindre entre cinq et sept millions. La Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie, pays membres de l’Union Européenne, accueillent les réfugiés en provenance d’Ukraine sans aucune hésitation. Ces Etats que la Commission européenne a tenté de faire passer pour racistes et xénophobes parce qu’ils refusent de s’ouvrir à des populations en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient, font preuve envers leurs voisins ukrainiens d’une attitude authentiquement solidaire.
Cette différence d’attitude oblige à une réflexion sur l’accueil des réfugiés. La crise migratoire ukrainienne est-elle similaire à la crise migratoire de 2015 qui a vu plus d’un million de personnes originaires d’Asie, d’Afrique et du Moyen Orient affluer vers l’Europe ?
Un flot de réfugiés composé essentiellement de femmes et d’enfants
A l’évidence, la situation ukrainienne présente des particularités. Les Ukrainiens qui tentent de fuir la guerre et son cortège de morts et de destructions ne peuvent fuir en direction de la Russie ou de la Biélorussie qui leur font la guerre. Ils n’ont pas d’autre option que de franchir les frontières de l’UE (ou de la Moldavie). Rappelons que l’Afghanistan, l’Irak ou la Syrie qui continuent de fournir de gros contingents de réfugiés, n’ont aucune frontière avec l’UE.
Sur les réseaux sociaux, nombreux ont été ceux qui ont noté que le flot des réfugiés ukrainiens est essentiellement composé de femmes et d’enfants, les hommes ayant une interdiction de quitter leur pays pour cause de mobilisation. De nombreux médias ont aussi fait état d’Ukrainiens résidant dans l’UE (principalement en Pologne, où ils sont 500 000[1]) qui rejoignent leur pays pour le défendre.
Si l’on compare avec la grande vague migratoire de 2015, les différences sont édifiantes : en 2015, les Syriens demandeurs d’asile dans l’UE (255 000) ont été presque trois fois plus nombreux que les femmes (104 000) ; pour les Afghans, l’écart a été encore plus flagrant : 141 000 hommes pour 34 000 femmes ; les hommes Irakiens (90 000) ont été eux aussi trois fois plus nombreux que les femmes (30.000). Et en 2014, (année consécutive à l’intervention militaire française au Mali contre les djihadistes) les demandeurs d’asile maliens ont représenté 12 000 hommes pour… 600 femmes (!)
Migrants économiques
Les mouvements migratoires originaires d’Afrique et du Moyen-Orient sont donc constitués d’hommes jeunes qui exploitent souvent – il faut le reconnaître – un droit d’asile totalement dévoyé. Il s’agit bien souvent de migrants économiques, qui n’ont jamais eu l’intention de rester chez eux pour contribuer au développement de leurs pays, et qui, à la moindre occasion, fuient ce dernier pour se mettre en mouvement vers des terres économiquement plus prospères. Quand Kaboul est tombée aux mains des Talibans, les jeunes Afghans déjà réfugiés en Europe et amoureux de la démocratie ne se sont pas rués en direction de Kaboul pour reprendre leur capitale, les armes à la main…
Ces populations profitent de deux choses : – notre absence de fermeté politique d’une part, qui leur permet de franchir aisément les frontières (ou du moins ce qu’il en reste), – et d’autre part du discours de ceux qui font profession de présenter le premier migrant économique venu en réfugié politique persécuté, à qui il faut absolument accorder l’asile.
Les faux demandeurs d’asile
Une législation internationale finement pensée devrait permettre d’affirmer qu’à partir du moment où les Afghans – pour ne citer qu’eux – ont quitté le Pakistan, la Turquie, ou l’Iran pour se mettre en marche vers l’Europe, ils ont cessé d’être des « réfugiés » pour devenir des migrants économiques. Des bonnes âmes tenteront d’imposer l’idée qu’ils aspiraient au cadre apaisant d’un régime démocratique, mais les réalistes savent qu’ils sont d’abord à la recherche d’opportunités économiques (démarche compréhensible, mais qui ne relève pas de l’asile), et les cyniques feront valoir que le panel de prestations sociales offert dans les pays d’Europe constitue un appel d’air puissant, en particulier pour ceux qui ne sont pas employables.
L’attitude des responsables politiques français à l’égard des réfugiés ukrainiens a été – à l’exception notable d’Éric Zemmour – d’une touchante unanimité. Pas un leader politique qui n’ait réclamé, voire exigé leur accueil dans l’hexagone, la France devant « prendre sa part » de ce fardeau de solidarité. Exigence assez inutile en fait, car la plupart des Ukrainiens aspirent vraisemblablement à retourner dans leur pays et voudront probablement, tant que durera la guerre, rester proches de ceux qui y combattent. En attendant, la Pologne est prête à leur ouvrir les bras et aucune réticence ne pénalise ces réfugiés avec lesquels les Polonais partagent une histoire commune. En effet, n’oublions pas que la partie ouest de l’Ukraine et la Pologne ont été unies au XVIIème siècle au sein d’une même entité politique.
La Pologne serait-elle en mesure d’accueillir les cinq à sept millions de réfugiés ukrainiens évoqués plus haut ? Probablement pas. La question de la répartition de cette nouvelle vague de réfugiés dans les Etats membres de l’UE se posera rapidement si la guerre est longue. L’Allemagne, qui a toujours un important besoin de main d’œuvre, se portera très probablement volontaire. En France, les Ukrainiens auraient certes un effort d’adaptation à produire, mais ils sont chrétiens et le choc culturel qu’ils créeraient serait moindre qu’avec les Africains ou les Maghrébins, presque tous musulmans. Par ailleurs, on peut considérer qu’Eric Zemmour a fait preuve d’un certain courage politique (non dénué de maladresse en termes de communication) en ne cédant pas à la démagogie ambiante de la solidarité à tout prix. Le leader de « Reconquête ! » a déclaré « préférer » que les Ukrainiens qui ont trouvé refuge dans l’UE restent « en Pologne », « la France [étant] déjà submergée par l’immigration ». Mieux vaut aider la Pologne à gérer les réfugiés plutôt que de transférer ces réfugiés en France a-t-il ensuite précisé.
Repenser l’asile
La crise ukrainienne devrait en tout cas servir de tremplin au prochain président pour repenser la politique d’asile au niveau français, mais aussi au niveau européen et si possible au niveau mondial, en lançant une renégociation de la convention de Genève sur les réfugiés. La Convention de Genève [2], adoptée en 1951 et ratifiée par 145 pays, définit ce que sont les « réfugiés », leurs droits et énonce les obligations juridiques des États signataires envers tous ceux qui sont persécutés en raison de leur race, de leur religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un groupe social ou de leurs opinions politiques. Mais en favorisant la confusion entre migration économique et migration politique, ce texte est aujourd’hui obsolète.
Les principes qui devraient guider cette réforme sont simples : un pays comme la France ne devrait accorder l’asile politique qu’aux combattants de la liberté auxquels le préambule de la Constitution de 1946 fait référence, c’est à dire à une poignée d’individus seulement chaque année. Les personnes déplacées qui fuient un conflit devraient être accueillies dans les pays limitrophes, afin de pouvoir rentrer chez elles dès que les conditions le permettent. La solidarité internationale avec ces pays d’accueil en but à un choc migratoire devrait se manifester de manière obligatoire : ce soutien pourrait prendre la forme d’un soutien financier, ou d’une aide à la relocalisation d’une partie des réfugiés (soit un mélange des deux), au choix du pays qui manifeste sa solidarité. Enfin, les personnes menacées pour ce qu’elles sont (un Chrétien en Irak ou un homosexuel en Iran par exemple) devraient pouvoir se réfugier dans le premier pays où leur vie ne serait plus menacée, pas dans le pays de leur choix pour des raisons de convenances économiques principalement.
Conséquence logique, tout migrant arrivant en France et ayant transité préalablement par un pays démocratique que ce soit l’Italie, l’Espagne ou la Grèce (ou n’étant pas en mesure de prouver qu’il est arrivé directement en France, afin d’éviter les abus) ne devrait selon moi pas être autorisé à y déposer une demande d’asile. La procédure de Dublin actuellement en vigueur, devrait théoriquement empêcher la multiplication des dossiers dans les différents pays signataires du « Règlement Dublin », mais les lacunes de l’enregistrement des migrants dans la base de données Eurodac fait qu’il n’est pas rare de voir un demandeur d’asile multiplier les dossiers dans différents pays.
Il ne s’agit que de pistes. Mais une réflexion est à mener qui apurerait au moins un peu de ce malaise qui s’est instauré en Europe – et surtout en France – depuis trente ans sur les questions migratoires.
En Afrique du Sud, l’opération Dudula réclame le départ du pays des travailleurs étrangers
« L’Afrique du Sud aux Sud Africains », « Sauver notre pays de l’immigration illégale ». Tels sont les mots d’ordre du mouvement « opération Dudula » (« refouler » en zoulou).
Dans un pays où le chômage avoisinerait 46%, la présence de quatre millions d’étrangers du Zimbabwe ou du Mozambique n’encourage guère à l’altruisme.
South Africa first
Le 12 février, une grande marche a réuni près de 2000 Sud Africains noirs à Johannesburg. Vêtue de t-shirts blancs, la foule a battu le pavé en chantant et en dansant. « Les étrangers volent les emplois des Sud-Africains », ont-ils clamé entre deux mouvements de bassin. Des festivités qui ne sont pas du goût de tous. Cyril Ramaphosa, le président affilié à l’indétrônable ANC (Congrès National Africain), a dénoncé des « rassemblements essayant de fomenter des sentiments et attitudes négatives » envers les travailleurs illégaux. Une mise en garde qui n’a pas du tout calmé les ardeurs des « compagnons patriotes sud-africains », comme ils se désignent. En Afrique du Sud, ces marches enfiévrées font couler beaucoup d’encre, mais pas seulement : lors d’une manifestation dans le township de Soweto, la police a ouvert le feu. Qu’à cela ne tienne. Sous les auspices du slogan « Put South Africa first », l’opération Dudula est allée à la campagne y prôner la remigration. Une croisade qui n’est pas sans rappeler les petites virées d’Eric Zemmour dans nos terroirs. En proie à de fortes pressions migratoires de la part de ses voisins africains, l’Afrique du Sud fait régulièrement face à des bains de sang. En mai 2021, lors d’un discours à l’ambassade de France à Pretoria, à 60 km de Johannesburg, Emmanuel Macron s’était adressé aux jeunes de France issus de l’immigration en ces termes : « Vous êtes une chance pour la France ».
Espérons qu’il retourne vite à Pretoria y rétablir la concorde. Car entre la nation « arc-en-ciel » et la théorie du Grand Remplacement, il n’y a désormais qu’un pas.
Quand les Sarcellois étaient chauvins… Bonnes feuilles de l’essai de Noémie Halioua publié aujourd’hui.
« Sarcelles, dans les années 1990, c’était la capitale des banlieusards, le refuge des lascars et des rois de la débrouille. La capitale du hip-hop et de l’orthodoxie juive, des loyers pas chers et des synagogues de toutes les obédiences, des sacs Chanel à 50 francs et des épiceries rares. Nous étions cette « France d’en bas » qui n’avait d’autre conscience de classe que son opposition à celle qui la regardait de haut ou du moins, celle dont elle pensait qui la regardait de haut. Nous étions fastueux de bien d’autres façons et bien sûr, nous n’avions pas l’intention de nous laisser mépriser : de cette assignation nous avons forgé une identité forte, un chauvinisme local qui se poilait de sa mauvaise réputation et faisait de ses faiblesses une force. Nous forcions les traits auprès de ceux qui avaient peur d’y venir en voiture et cultivions un goût immodéré de la provocation. (…)
Ce chauvinisme s’enracinait d’autant plus que nous voyagions peu : la plupart des gens vantaient avec humour les activités de « Sarcelles-plage » qui consistaient à se tourner les pouces pendant l’été. Quant à ceux qui partaient, ils rejoignaient leur famille au bled, en Israël, en Afrique, en Turquie, aux Antilles, etc. et n’avaient ainsi pas à payer l’hôtel. Chacun pouvait se targuer de racines physiques et symboliques partout ailleurs sur la planète, des origines auxquelles se rattacher, faute de mieux. « Ma mère est née là-bas, mon père est né là-bas / Moi je suis né ici, dans la misère et les cris », comme chantait alors Doc Gynéco avec sa voix suave pour décrire cette jeunesse banlieusarde à l’identité désorientée. La France était pour nous une idée abstraite, théorique, associée le plus souvent à des maux qu’elle avait infligés à nos ancêtres. Enfants d’immigrés pour la plupart, nous avions toutes les raisons d’en vouloir à ce pays qui nous hébergeait. Pour nous les Juifs, c’était parce qu’elle nous avait « vendus » pendant l’épisode de la collaboration, point culminant de la lâcheté dans l’histoire. Nous ressassions les épisodes de policiers français venus suspendre les cours dans les écoles pour en faire sortir les enfants juifs. Les nazis n’avaient pas demandé les enfants, mais Vichy se voulait plus royaliste que le roi, nous disait-on à l’école. Nous connaissions mieux l’histoire de nos peuples respectifs que les promenades de l’après-périphérique : il n’y avait pas encore de smartphones, et les connexions internet étaient encore limitées. Il n’y avait pas encore les vidéos en direct postées par des influenceuses depuis des hôtels cossus du Triangle d’or, ni celles des étudiants depuis les chambres de bonne sur le toit des bâtiments haussmanniens pour défaire nos préjugés. »
(…)
« Oui, il y avait une solidarité sarcelloise. Dans la quatrième ville la plus pauvre de France, où des cultures traditionnelles se côtoyaient, l’entraide venait pallier les difficultés en tous genres. Les mères célibataires gardaient leurs enfants entre elles, se dépannaient d’une portion de sucre pour le café, de câbles pour rallumer le moteur de la voiture. Les familles étaient voisines, avaient leurs enfants dans les mêmes classes, fréquentaient les mêmes parcs, et les murs des immeubles, fins comme du papier à musique, rendaient l’intimité difficile. Sur notre palier vivait une famille musulmane, et au-dessus une autre loubavitch. Les familles faisaient aussi circuler les potins : des exploits de la catin du lycée, à la promotion du pot de mayonnaise chez Leclerc. Les naissances, les décès, les mariages étaient des événements du quartier que l’on se racontait sur le pas de la porte. Comme un petit village où personne n’est jamais tout à fait anonyme. Mais cette diversité relevait davantage d’une juxtaposition d’univers divers, que d’une aventure commune sincère. Il n’y avait pas de conflit ouvert entre les communautés, mais il régnait un entre-soi communément
partagé. Il n’y avait pas de guerre raciale mais du racisme, des préjugés sur les autres communautés. Sarah, ma meilleure amie d’enfance, se souvient d’une discussion entre un chauffeur et une habitante, alors que le bus était stationné en haut de l’avenue Paul Valéry, au niveau d’un feu rouge. Un croisement qui mène soit au « quartier feuj », soit vers des cités où règnent les caïds. « À droite les riches, à gauche les pauvres », avait lancé la dame au chauffeur. « À droite ceux qui travaillent, à gauche ceux qui foutent rien », avait-il corrigé. Les quartiers étaient déjà sectorisés, séparés par une frontière invisible qui était décidée et intégrée par la population locale, accompagnée par les pouvoirs publics. Les juifs avaient déjà leur quartier, ce qui est quand même un retranchement problématique quand on y pense. L’unique socle commun aux Sarcellois n’était pas la France, c’était Sarcelles. »
(…)
« Nous pouvions avoir des voisins africains, arabes, chaldéens ou pakistanais et bien nous entendre avec eux, mais s’en rapprocher trop était mal perçu : c’était à la fois trahir l’instinct tribal et prendre le risque d’être rejeté. Menacer l’identité du groupe et permettre à un antisémitisme enfoui de refaire surface. Chaque famille juive pouvait tisser des liens avec ses voisins qui venaient de partout, des relations parfois cordiales, chaleureuses, des amitiés sincères pouvaient naître, mais un accord tacite et réciproque impliquait que cette proximité ait une limite. Cette règle valait chez les Juifs comme ailleurs : chaque membre appartenait d’abord et avant tout à sa communauté ethnique ou religieuse, qui offrait une protection et une aide d’urgence alors que les pouvoirs publics étaient débordés. J’appris bien plus tard le récit idyllique qui était rapporté ailleurs, qui décrivait cette ville comme l’emblème du vivre-ensemble et de la mixité, le symbole de la cohabitation heureuse entre les communautés. Cela me parut immédiatement fantasmé, dans la mesure où il n’y avait pas de cohabitation, mais une habitation côte à côte. Il n’y avait pas de « vivre-ensemble » comme on l’entend aujourd’hui, plutôt des communautés qui vivaient de façon mitoyenne, chacune selon son propre mode de vie calqué sur celui de là où elle avait été déracinée et qui empêchait par principe l’établissement d’un socle commun. Entre les communautés, il y avait une scission géographique, psychologique, presque biologique, un séparatisme communément admis et réclamé par tous et accompagné par les autorités. »
« Sur le chemin du tramway, les tours n’ont pas bougé. En quinze ans, Nicolas Sarkozy a été élu président de la République, les Britanniques ont quitté l’Union européenne, des terroristes ont ensanglanté le Bataclan, le monde a changé, mais les tours du grand ensemble des Lochères sont restées debout, imperturbables. Les grands changements sont dus à des coups de bombes et de pochoirs. C’est le cas de cet immeuble dont la façade a été recouverte d’un graffiti signé Combo. On y voit peint en noir le mot « Coexist », qui assemble les symboles des trois religions monothéistes : le croissant de l’islam pour le C, l’étoile de David pour le X et la croix chrétienne pour le T. Ce dessin n’existait pas « à mon époque », il a été inauguré en grande pompe en 2015 en partenariat avec la municipalité pour célébrer le vivre-ensemble de la ville. Nul doute que certains appellent ça une œuvre : le graff remplit tous les critères de l’art postmoderne dit contemporain qui tient à deux critères : un niveau de difficulté de réalisation adapté à un enfant de trois ans, et idéologique à souhait, de quoi permettre à l’artiste de se faire le chantre de la morale et de la sainte vertu sans trop se fouler. À la manière des sculptures de l’ère communiste, l’œuvre vise avant tout à éduquer. Un autre dessin signé du même nom a été inauguré un peu plus loin Boulevard Maurice Ravel. On y voit des petits garçons jouer au football, accompagnés par cette citation : « Quand j’étais petit il y avait des musulmans, des juifs, des chrétiens, des noirs et des blancs… C’était juste des copains ». Une version en fait édulcorée de l’originale qui disait : « Quand j’étais petit, il n’y avait pas de juifs, ni de musulmans, ni de chrétiens… mais juste des copains ». L’artiste a accepté de se plier à la demande du maire de l’époque, François Pupponi, qui se faisait le relais des chefs de communautés qui se plaignaient que celles-ci soient niées. Sur le fond : je ne sais pas où « l’artiste » a grandi, mais moi quand j’étais petite, chacun savait très bien à quelle communauté l’autre appartenait. C’était même un emblème qu’on portait en bandoulière, qu’on revendiquait haut et fort, et c’est en fonction d’elle que l’on se situait par rapport aux autres. La communauté religieuse ou ethnique était la référence : elle construisait notre rapport au monde. Si des amitiés sincères pouvaient émerger avec des membres d’autres communautés, elles devaient d’abord dépasser une méfiance innée, franchir certaines frontières mentales, certains obstacles qui n’étaient pas bénins. Dans la majorité des cas, au quotidien, les communautés vivaient entre elles : les juifs de leur côté, les musulmans de l’autre, et les chrétiens ailleurs encore. Ce séparatisme était aussi géographique : les juifs dans « le quartier juif », les chrétiens « au village », les Africains dans « la tour des Africains », etc. Plutôt que l’ère du vivre-ensemble, c’était l’ère de l’entre-soi : chacun vivait dans sa bulle et y faisait perdurer la culture de ses ancêtres. Le vivre-ensemble qui est placardé sur les façades d’immeubles ne figure dans aucun de mes souvenirs et s’il a effectivement existé, il date d’avant ma venue au monde en 1990, lorsque l’idée de nation constituée par un socle commun n’était pas perçue comme « faisant le jeu du Front national »…
Noémie Halioua publie Les uns contre les autres – Sarcelles, du vivre-ensemble au vivre-séparé (Editions du Cerf, 2022)
« Ça intéresse quelqu’un ce qui nous arrive ? » Cette question, posée par une habitante de Sarcelles (95), traduit exactement le sentiment d’abandon et la détresse de populations dont le quotidien est rythmé par « l’impression de vivre dans un monde qui s’effondre un peu plus chaque jour ».
C’est pour écrire en 2018 un reportage consacré à l’agression antisémite d’un garçon de huit ans que Noémie Halioua a enquêté à Sarcelles. Elle en a tiré ce livre personnel et vivant, où, à travers ses souvenirs et ses échanges avec les habitants, elle raconte une ville charnelle, bouillonnante mais enferrée dans une impasse communautariste qui nourrit autant sa pauvreté que sa violence. Noémie Halioua a grandi dans cette ville emblématique de l’essor des villes nouvelles dans les années 60, comme de l’échec de l’utopie qu’elles portaient. Dès son enfance dans les années 90, « les quartiers étaient déjà sectorisés, séparés par une frontière invisible qui était décidée et intégrée par la population locale, accompagnée par les pouvoirs publics ». Pourtant, elle évoque des liens d’appartenance forts. Mais si les habitants se sentaient Sarcellois, ils ne s’identifiaient pas pour autant comme Français et leur communauté d’origine dictait leur façon de voir le monde.
Communautarisme étouffant et délétère, départ des « petits Blancs »
Elevée dans le vase clos de la petite Jérusalem, ce quartier où la communauté juive de Sarcelles était regroupée, ayant reçu une éducation traditionnelle dont elle parle avec une tendresse mâtinée de lucidité décapante, elle se compare à la petite sirène de Walt Disney, son film préféré. Elle rêve de voir l’autre côté du périphérique. Elle le fera. « Quitter Sarcelles ne se limite pas à un changement d’adresse postale : la bulle était sociale, économique et religieuse (…). Franchir les portes de Paris-Descartes fut un choc culturel digne d’un changement de continent. » En étudiant à Paris, Noémie Halioua raconte comment elle prend conscience de l’enfermement qu’une appartenance communautaire très forte peut susciter, mais aussi comment elle découvre l’émancipation républicaine. Elle raconte alors « une imbrication réalisable entre particularisme et universalisme », une façon de trouver sa place sans sacrifier l’héritage familial, en intégrant l’imaginaire historique et intellectuel des Lumières et de la République. « Je plantais mes racines dans une longue histoire qui me précédait, j’avais des ancêtres, une famille de pensée imparfaite mais idéaliste qui me correspondait. »
Pendant que la jeune femme se découvre Française, Sarcelles sombre dans un communautarisme étouffant et délétère. Les villes nouvelles sont devenues des ghettos, des zones de relégation sociale et ethnique. Sarcelles est aujourd’hui une référence qui est tout sauf un modèle : elle est la plus connue de ces villes où il ne fait pas bon vivre et où l’on ne s’installe et ne reste souvent que parce que l’on n’a pas les moyens de vivre ailleurs. Bâtie au départ pour accueillir une population d’ouvriers et d’employés, la ville est devenue une de ces banlieues où se concentrent les victimes des soubresauts de l’histoire : juifs et assyro-chaldéens chassés des pays musulmans, immigrés économiques suite à la décolonisation, migrants chassés par les guerres et les violences ethniques… Sarcelles a souvent été présenté comme un laboratoire du « vivre ensemble », « vitrine du brassage entre les populations et du métissage ethnique ». Dans les faits, elle n’aura fait qu’accumuler les difficultés liées à la concentration sur le même territoire de populations aux cultures et mœurs très différentes, sans que celles-ci n’aient de modèle d’intégration à disposition : la concentration de l’immigration ayant abouti à un départ des « petits Blancs ». En guise de « vivre ensemble », c’est le « vivre séparé » qui s’est imposé : le culte des origines, l’exacerbation des différences culturelle n’a pas permis l’assimilation ni l’intégration. Les différentes communautés sont devenues des espaces identitaires fermés et en concurrence. Pourtant, si les habitants font le constat « d’une longue désagrégation du tissu social qui a amené à plus de séparatisme, plus de peur, plus de violence », c’est en décalage avec le discours des élites communautaires. Celles-ci « se serrent la pince devant les caméras et affirment que l’avenir est assuré. Nier les problèmes leur permet de conserver leur siège. » Elles alimentent aussi le déni sur la réelle situation de ces zones où les logiques ethniques et religieuses sont en train de supplanter la République.
Chacun part à la découverte de ses origines sans se rencontrer
Pourtant, des habitants se souviennent du temps où « les dieux restaient à la maison », où les choses auraient pu être différentes. Noémie Halioua évoque l’investissement dans la culture et l’éducation populaire que portaient notamment les édiles communistes des années 60. La Maison des Jeunes et de la Culture, la bibliothèque, le forum des Cholettes (dite l’Olympia de Sarcelles), tous ces lieux de rencontre et de transmission ont été détruits ou ne jouent plus leur rôle. Même le discours autour de la place de la culture a évolué : aujourd’hui dans des espaces du repli sur soi, il « promeut un séparatisme culturel pour se défaire de son complexe colonial ». « Chacun part à la découverte de ses origines sans se rencontrer » et même quand il y a rencontre, le regard porté est négatif : la rencontre est de plus en plus vue comme un vol, une appropriation malvenue. Difficile alors de créer du commun. La culture devient incapable de créer du lien, de faire naitre un imaginaire partagé, d’aller au-delà des rapports de force et de domination, elle n’est plus une quête, ni un dépassement, encore moins une source de créativité, elle n’est plus qu’un rapport aux origines qui a tout du rappel à l’ordre.
On est passé de la culture comme vecteur d’unité, au multiculturalisme comme facteur de désagrégation de la société.
Le témoignage d’un policier raconte ainsi une ville où il faut composer avec chaque communauté en fonction des règles des pays d’origine. Cette situation nourrit aussi un véritable clientélisme politique. L’auteur explique comment à l’occasion d’un Conseil municipal, un élu fit l’inventaire des subventions accordées aux organismes communautaires pour montrer à quel point ceux-ci sont privilégiés par rapport aux autres types d’associations et à quel point la logique communautariste guide la politique de la mairie.
Force est de constater, à la lecture du livre de Noémie Halioua, que Sarcelles témoigne du destin d’un territoire où la majorité des habitants est enfermée dans une identité ethnico-religieuse qui détruit l’idée même de commun. Ce destin n’est pas enviable et pourtant les logiques multiculturalistes et identitaires, qui créent ces zones de non-droit, se répandent.
Or on n’a rien trouvé de mieux que la République et la laïcité pour lutter contre la tribalisation du monde ! L’état de Sarcelles rappelle à la France qu’elle ne doit pas l’oublier si elle veut un avenir meilleur.