À l’occasion de notre numéro 100, Jean-Paul Brighelli nous adresse quelques lignes…
« Vraiment, vous écrivez dans Causeur, ce média fasciste ? Ça ne m’étonne pas de vous… » Cette réflexion, je l’ai subie dix fois, cent fois, assénée par des « gens de gauche » ou prétendus tels.
Qu’est-ce que ce doit être bien, dans leur tête ! Ici le Bien, et là le Mal. Ceci est woke, et ça, c’est caca-boudin. Je suis très heureux d’être hébergé depuis des années par Causeur. Lorsque j’ai déménagé mon blog personnel, « Bonnet d’âne », créé sur le site du Midi-Libre et qui se cherchait un hôte plus ouvert, Elisabeth Lévy, que je ne connaissais alors ni d’Eve ni du bout des dents ne m’a pas demandé si j’étais ceci ou cela, pro-Hollande (horresco referens, comme on dit vulgairement) ou pastafarien. Elle m’a ouvert sa porte — « toi l’hôtesse qui sans façon m’a donné quatre bouts de pain quand dans ma vie il faisait faim », disait Brassens.
Et puis j’ai intégré en parallèle les chroniques du site, parlant de littérature, d’école, de cinéma, de politique générale. C’était un peu avant que Le Point.fr, où l’on ne rit que du bout des dents, me ferme sa porte pour des prises de position qu’il ne considérait pas mainstream, comme on dit désormais en français.
Causeur au contraire ne répugne pas aux chemins de traverse où le Chaperon rouge s’égare et fréquente de bien méchants loups.
À une époque où les gens ont à cœur de se définir par les portes qu’ils ferment, Causeur se reconnaît à ses portes ouvertes. Je n’ai jamais, au fil de ces années, été censuré sur ce que j’avais écrit — pas une ligne, et pourtant j’en sors parfois des sévères. L’anticonformisme règne ici en roi débonnaire — et comment serait-il autoritaire ? Après un petit coup de déprime, l’année dernière, j’ai fermé « Bonnet d’âne », puis je l’ai rouvert en le spécialisant dans l’érotisme — un domaine où j’en connais un bout. Personne à Causeur n’a joué les Pères ou Mères-la-pudeur — ils le feraient qu’ils en poufferaient.
Et pour avoir fréquenté quelques autres médias, je sais que cette attitude est aujourd’hui exceptionnelle. Là on cherche à amadouer les enseignants, et là les forces de l’ordre ou les islamistes — les médias ont été sommés, ces dernières années, de se ranger dans l’une ou l’autre des cases correspondant à la France fragmentée et communautariste dont Jean-Luc Mélenchon s’est fait désormais le chantre, sans aucune arrière-pensée électoraliste, bien sûr. Mais que je n’apprécie pas plus Eric Zemmour, qui fut un ami jadis, que le lider maximo de LFI ne dérange pas le bureau de Causeur, où les opinions n’ont de sens que si elles s’agrémentent d’un humour corrosif. Or, les gens qui se prennent aujourd’hui au sérieux en manquent considérablement. La fréquentation de Causeur m’a sans doute fermé pas mal de portes, entre autres dans l’édition. Je m’y fais : je préfère une vraie liberté ici qu’une litanie de contraintes là-bas. Et chaque fois que je lis des commentaires agressifs, je reprends Philippe Muray, l’apôtre-maison, et ça passe.
La revue amie « Conflits » publie son nouveau numéro: « Ukraine, guerre au cœur de l’Europe »
Retrouvez également une enquête sur les narcos colombiens, les émeutes au Kazakhstan, les manifestations des camionneurs au Canada et toutes les rubriques habituelles de la revue de géopolitique. Causeur vous propose de lire l’éditorial de Jean-Baptiste Noé.
L’épée à la main
Confidence d’un échange qui remonte à quelques années avec une personne qui compte dans le domaine des relations internationales à qui je présentais Conflits : « Vous vous appelez Conflits parce que vous aimez la guerre ? », question posée sur un ton mêlé de dégoût et de dédain. Non, notre revue s’appelle Conflits parce que la conflictualité est une réalité et qu’elle s’exprime de façon multiple. Étudier les conflits et tenter de les comprendre est une façon de s’y préparer et donc de s’en prémunir ; non de les faire advenir. Avec l’invasion de l’Ukraine, la chose est nette : la guerre est une réalité, y compris en Europe. Nous avons trop souvent entendu, dans d’autres médias, que c’était le premier conflit en Europe depuis 1945, occultant les guerres de Yougoslavie comme celle d’Irlande du Nord. D’autres de découvrir à cette occasion le cas du Donbass, en guerre depuis 2014, quasiment occulté par les actualités. Enfin, combien de commentateurs ont repris sans distance les communiqués officiels du gouvernement ukrainien ou bien se sont livrés à des analyses définitives sur un conflit que l’on ne peut prendre qu’avec grande prudence tant que dure le brouillard de la guerre. Dans le traitement médiatique d’un tel conflit, il est nécessaire de faire preuve d’humilité : reconnaître que l’on s’est trompé lorsque c’est le cas, ne pas se soumettre à la tyrannie du commentaire de l’immédiat alors que tant d’analyses, pour être justes, ont besoin de décantation pour dissiper le brouillard, être méfiant à l’égard des informations données et des discours officiels tant la manipulation est réelle, dans un camp comme dans l’autre. Ce que l’on peut dire d’un conflit lorsque celui-ci se déroule ressemble à une grande tapisserie trouée dont on essaie de déchiffrer le sens.
Conflits n°39, mai-juin 2022, 9€90 chez votre marchand de journaux
L’esprit de défense
Quand la guerre survient, il est trop tard pour y faire face. La paix et la liberté ont un coût, qui s’appelle la dissuasion. Investir dans une armée nécessite un véritable investissement financier et culturel qu’il faut réaliser en amont des guerres, pas pendant. C’est aussi un véritable « esprit de défense » qu’il faut créer, qui repose sur un humus culturel qui seul donne envie à des jeunes de s’engager dans l’armée et d’y faire carrière. Cet esprit de défense passe par la connaissance de l’histoire de France, de ses batailles victorieuses comme de ses défaites. Il suppose de disposer de lieux de formation, écoles et lycées, de professeurs, de lieux de mémoire où est marquée l’histoire militaire de la France, qui est l’histoire de sa survie et de sa construction. Pour réconcilier la France de l’Ancien Régime et celle de la Révolution, Louis-Philippe fit édifier à Versailles un musée de l’histoire de France et une galerie des batailles où, de Tolbiac à Napoléon, s’écrit la formation du pays. Certains se sont demandé si en cas de guerre l’armée de terre disposerait d’assez de munitions. C’est une question importante certes, mais vaine. La clef de l’esprit de défense n’est…
>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue de géopolitique Conflits <<
Le dernier ouvrage de Christophe Bourseiller est salutaire. En analysant un grand nombre de théories du complot depuis le XVIIIe siècle, son livre démontre que le « complotisme », accusation très en vogue actuellement pour décrédibiliser autrui, est loin d’être un phénomène nouveau propre à l’extrême droite…
Complotiste ! Voilà un des mots les plus utilisés lors de la crise sanitaire liée au Covid-19. Par cette accusation, les médias dominants ou l’exécutif ont pu contraindre au silence toute critique de la politique sanitaire, même légitime.
Y’a pas de hasard…
Dans Le Complotisme, anatomie d’une religion, Christophe Bourseiller prend un peu de recul et se livre à une véritable généalogie des théories du complot qui ont émaillé l’histoire, du XVIIIe siècle à nos jours, de la Révolution française au coronavirus. L’essayiste présente le complotisme comme une religion ayant pour credo principal « la remise en cause de la réalité ». Plus que d’autres, les complotistes utilisent le pronom personnel « on », pour dire « qu’on nous ment », « qu’on nous dissimule la vérité ». Mais qui se cache derrière ce « on » ? « Ils », « eux », une « main démoniaque » qui serait à l’origine de chaque événement. « Les adeptes de cette religion savent que les aléas n’existent pas et que les grandes catastrophes, aussi bien que les petits maux, ont été produits par une volonté consciente et extérieure ». L’apparence n’est pas la réalité, rien ne se produit par hasard.
Christophe Bourseiller considère ainsi que « complotisme » et « conspirationnisme » sont peu ou prou des synonymes. Une conspiration est « une entente dirigée contre quelqu’un ou quelque chose, un accord secret entre des personnes, visant à ébranler, déstabiliser, renverser une autorité », tandis qu’un complot est « la mise en œuvre de cette conspiration ». On pourrait dire que les complotistes se concentrent sur la dénonciation d’une vérité cachée précise (aucun avion ne s’est abimé sur le Pentagone, le vaccin injecte des puces 5G dans l’organisme, un OVNI s’est posé à Roswell…) alors que les conspirationnistes sont tourmentés par les groupes opérant dans l’ombre (les juifs, les reptiliens, les illuminati…)
L’auteur rappelle que les vrais complots ont toujours existé dans l’histoire : l’assassinat de César par Brutus en 44 avant J-C, l’arrestation et le massacre des Templiers en 1307, l’assassinat d’Henri III en 1589 ou d’Henri IV en 1610. Seulement, il existe une différence fondamentale entre ces vrais complots et les théories du complot : « les premiers ont été prouvés par des preuves directes et positives alors que les autres ne reposent que sur des données erratiques ». Le complotiste verrait ainsi souvent des complots là où il n’y en a pas. Quant à la théorie du complot, c’est plus qu’une simple rumeur, analyse Bourseiller. Si la rumeur est un bruit qui court, anonyme, la théorie du complot représente une « rationalisation de la rumeur. Partant d’une assertion non fondée qui n’est étayée par aucune preuve, elle se construit comme un échafaudage apparemment rationnel, qui est un système clos bâti sur le seul et unique doute ».
Sociologie des adeptes du complotisme
Christophe Bourseiller distingue aussi les complotistes des idéologues. Les premiers sont donc des croyants, les adeptes d’une religion du doute perpétuel. Ils « ne militent pas pour l’instauration d’une nouvelle civilisation, ils se contentent de dénoncer les mensonges, qui, à leurs yeux, les entourent ».
L’auteur classe les acteurs de la complosphère actuelle en quatre grands groupes : les théoriciens, les politiques et scientifiques à la retraite, les personnages publics et enfin les internautes devant leurs écrans s’abreuvant de tout cela.
Penseurs de droite…
Si les adeptes des « réalités alternatives » sont actuellement de plus en plus nombreux – ce que confirment de nombreuses enquêtes d’opinion – on constate des invariants dans l’histoire des théories du complot. Les maitres du monde, les tireurs de ficelles, sont souvent les mêmes : juifs, francs-maçons et même… illuminatis. Les mêmes théories sont recyclées, les mêmes histoires éternellement ressassées, car les complotistes « ne font que plaquer sur la réalité des schémas interprétatifs codifiés et souvent très anciens : antisémitisme, racisme, dénonciation de sociétés secrètes ». Au XVIIIe siècle déjà, se répandait l’idée que la République est l’œuvre de Satan, des juifs, des francs-maçons et des Illuminati. Mais qui sont ces derniers, exactement ? Selon le premier théoricien du complot dans la sphère anglo-saxonne, John Robinson (1739-1804), « c’est une secte bavaroise qui combat Dieu et les Rois ». La République française est donc un complot ourdi par ces derniers. Précisons tout de même que les Illuminati est une organisation qui a bien existé, mais elle n’existe plus depuis le XVIIIe siècle.
Au XXe siècle, aux Etats-Unis, Myron Fargan était un scénariste reconnu, un auteur à succès qui voyait en Roosevelt un communiste dissimulé, ce qui aurait poussé le président américain à offrir l’Europe orientale aux Russes, à Yalta. Fargan décide d’en faire un film, mais à Hollywood personne ne l’accepte. Il en conclut que les bolcheviks ont également infiltré le monde du cinéma, que les rouges contrôlent l’Occident et que l’ONU est un gouvernement mondial communiste ! Moscou tire les ficelles à Washington, selon lui. Mais qui tire les ficelles à Moscou ? Les Illuminati, bien sûr ! Ils ont créé le communisme, le nazisme, les guerres et veulent à présent détruire la civilisation occidentale.
Les auteurs de théories du complot ont cette capacité à relier entre eux des récits épars pour leur conférer une cohérence globale. Chaque génération de complotistes singe la précédente, et dénonce les mêmes communautés, les mêmes sociétés secrètes.
… et de gauche
Les théories du complot circulant au sujet du coronavirus sont très nombreuses, et des liens peuvent être faits avec des anciens récits sur le Sida. Tout aura été entendu : que ce virus n’existe pas, que les chiffres sont truqués, qu’une tyrannie se met en place sous couvert de contrôler la pandémie, qu’il s’agit d’une arme bactériologique créée en laboratoire pour mettre un frein à la croissance de la population mondiale, ce qu’a très sérieusement avancé la sociologue de gauche Monique Pinçon-Charlot dans le documentaire Hold-up où elle parlait « d’un holocauste qui va éliminer, certainement, la partie la plus pauvre de l’humanité, c’est-à-dire trois milliards cinq cents millions d’êtres humains » [1]. On le voit, le complotisme contemporain ne prend pas uniquement racine dans les idées des penseurs de droite. Le complotisme peut aussi émaner d’une sociologue de la gauche radicale qui a été directrice de recherche au CNRS !
De nos jours internet est la référence majeure de tous les conspirationnistes et le principal canal de diffusion de leurs théories. Faut-il user de la censure pour faire taire ces vérités alternatives ? C’est ce que d’aucuns aimeraient faire, notamment sur les réseaux sociaux, mais bâillonner les complotistes ne fait que renforcer ces derniers dans leur certitude de dire la vérité, puisqu’on cherche à les faire taire !
Enfin, bien sûr, ce n’est pas parce que le complotisme existe qu’il n’y a jamais de complots…
Christophe Bourseiller tient ainsi à alerter au sujet d’un « anticomplotisme incantatoire qui diabolise tout ce qui n’est pas conformiste ». En effet, comme Causeur a pu en faire les frais lors de sa une « Souriez-vous êtes grand-remplacés », le recours à la notion de complotisme est monnaie courante pour clore tout débat, pour ostraciser, pour faire taire un adversaire politique sans avoir besoin de recourir à une argumentation sur le fond. Or, l’existence du complotisme n’invalide pas toujours l’existence de véritables complots.
[1] Monique Pinçon-Charlot a depuis dit regretter ce propos et l’a fait retirer du film NDLR.
Le ministère de l’Intérieur accusait les collectifs Palestine Vaincra et Comité Action Palestine d' »appel à la haine, à la discrimination, à la violence » et de « provocation à des actes terroristes ». Ils pourront continuer leurs activités sur le sol français.
Dans l’actualité des lendemains d’élection présidentielle, la nouvelle est passée quasiment inaperçue : le Conseil d’État, statuant en référé, a invalidé vendredi 29 avril la décision du Ministère de l’Intérieur de dissoudre deux associations propalestiniennes radicales, le “Collectif Palestine Vaincra” et le “Comité Action Palestine”. Au-delà de son aspect purement judiciaire, cette décision illustre le double discours de la France au sujet du conflit israélo-arabe et de ses retombées en France.
Des suspicions d’« appel à la haine, à la discrimination, à la violence » et « provocation à des actes terroristes » selon l’Intérieur
C’était le 25 février dernier : à quelques heures du traditionnel dîner du CRIF, le ministre de l’Intérieur annonçait sa décision de dissoudre deux associations propalestiniennes radicales, en raison de leurs appels “à la haine, à la discrimination et à la violence” et de leur soutien affiché à des actes terroristes. Un rapide coup d’œil sur le site Internet du Collectif Palestine Vaincra permet de comprendre que la décision du ministre Darmanin était pleinement justifiée sur le plan des faits.
Celui-ci affirme en effet soutenir “la lutte du peuple palestinien contre le sionisme, l’impérialisme et les régimes réactionnaires arabes pour la libération de toute la Palestine de la mer au Jourdain (ce qui est confirmé par le logo sur lequel l’État d’Israël est entièrement effacé) et soutenir “la Résistance qui est le seul moyen pour le peuple palestinien de reconquérir ses droits historiques et légitimes. Nous la soutenons sous toutes les formes qu’elle juge nécessaire et légitime, y compris armée”.
Logo du “Comité Palestine Vaincra”,
La France et ses « maîtres sionistes »
On ne saurait être plus explicite. Ce soutien sans faille et sans tabou s’accompagne de campagnes menées sur le territoire français en faveur du boycott d’Israël, de la libération de terroristes condamnés et emprisonnés en Israël et de la cause palestinienne en général. La rhétorique du Comité Action Palestine est largement similaire, avec des communiqués mettant en cause la politique de la France “aux ordres de ses maîtres sionistes » et autres déclarations du même acabit. Parmi les “partenaires” du Collectif figure en bonne place le mouvement terroriste FPLP, branche de l’OLP d’obédience marxiste dont la phraséologie du Collectif s’inspire manifestement.
Dans ces circonstances, la décision du Conseil d’État s’apparente à un blanc-seing offert aux associations propalestiniennes les plus radicales, pour poursuivre leurs activités sur le sol français, au nom de la “liberté d’expression”. La lecture des deux décisions en référé est instructive. On y apprend notamment que le Collectif a prétendu devant le Conseil d’État que sa charte “faisait état de son soutien à la cause palestinienne sans prôner la violence ou la lutte armée”, alors même que cette charte affirme soutenir la “résistance” palestinienne “sous toutes les formes qu’elle juge nécessaire et légitime, y compris armée”.
Mensonge flagrant
On reste sidéré qu’un mensonge aussi flagrant ait pu convaincre les membres éminents de la plus haute juridiction administrative française. Les juges du Conseil d’État savent-ils lire? La position du Conseil d’État est exactement à l’opposé de celle que défend le ministre de l’Intérieur, mais également le président de la République Emmanuel Macron, qui a régulièrement affirmé que l’antisionisme était une forme d’antisémitisme. Comment comprendre dès lors ce double discours des autorités politiques et judiciaires françaises sur ce sujet ?
Comme le rappelle Yves Mamou dans un livre récent (Le grand abandon, Les élites françaises et l’islamisme), ce sont les élites – et notamment les grands corps de l’État – qui sont parfois le plus en pointe pour soutenir l’islamisme et pour laisser émerger sur le territoire français une “nation musulmane”, dont les valeurs sont contraires à celles de la République. La décision du Conseil d’État corrobore cette analyse. Comme dans l’affaire Sarah Halimi, la justice française, jusque dans ses plus hautes instances, s’avère être le “maillon faible” dans la lutte contre l’antisionisme et l’antisémitisme, et pour le respect des principes républicains et de l’État de droit menacé par l’islam radical et ses soutiens. Les belles proclamations dans le sens contraire du président Macron ne modifient en rien cette triste réalité.
Une semaine s’est écoulée, depuis la réélection d’Emmanuel Macron. Selon RTL, la cérémonie de ré-investiture aura lieu samedi 7 mai en fin de matinée. Mais, déjà, de nombreuses nouvelles folies « progressistes » émaillent le quotidien des Français.
Les électeurs ont donc décidé de reconduire Emmanuel Macron à la tête de l’Etat. Gageons qu’ils ne seront pas déçus, si l’on en juge à la première semaine de son nouveau quinquennat.
Une militante d’extrême-gauche agresse des pompiers qui tentent d’éteindre un incendie. Cette extrémiste agresse physiquement un pompier en lui disant « tu vas faire quoi », « tu vas taper une femme » tout en lui donnant des coups. #1erMai#pompierspic.twitter.com/vyagPjN0Pe
J+0 : la satisfaction manifeste des journalistes présents sur les plateaux informe les téléspectateurs du résultat bien avant sa proclamation officielle. Suivi d’une procession d’enfants tel le joueur de flûte de Hamelin, c’est au son de l’Hymne à la joie – hymne de l’UE, je me demande ce que Beethoven aurait pensé de son acharnement contre les peuples qui veulent affirmer leur souveraineté, lui qui admirait Bonaparte mais n’aimait pas Napoléon – que le président réélu entre sur le champ de Mars. Simultanément, on assiste en direct aux premiers ronds de jambe des courtisans (Damien Abad, par exemple), et Fabien Roussel évoque le score de « l’extrême-droite » qu’il dit « sans précédent depuis la Libération ». C’est toujours amusant qu’un communiste se réfère à l’histoire, ça permet de parler de Soljenitsyne et du financement du PCF par l’URSS des goulags. À propos d’histoire et de la Libération, on apprend qu’à Berlin s’est déroulée une manifestation anti-Israélienne lors de laquelle des journalistes ont été traités de « juifs de merde » et de « sales juifs », et où étaient brandis des drapeaux sans croix gammées mais très populaires au sein d’une certaine « diversité qui est une chance ». Eric Zemmour, que certaines voix du « front républicain » ont qualifié de « juif de négation » et de « juif de service », tend la main à l’union des droites pour les législatives.
J+1 : les prix des carburants repartent à la hausse, mais il serait complotiste d’imaginer que cette hausse était jusque-là « gardée sous le coude » pour cause d’élections. Bruno Le Maire évoque la possibilité du recours au 49.3 pour imposer la réforme des retraites, mais il serait complotiste d’imaginer que cette hypothèse était jusque-là « gardée sous le coude » pour cause d’élections. On apprend que les étrangers vivant illégalement en France sont rassurés par la victoire d’Emmanuel Macron, mais ils sont sans doute, eux aussi, complotistes, puisqu’ils croient manifestement que les sommets d’inefficacité atteints depuis cinq ans en matière d’exécution des OQTF sont volontaires. Cédric O commente l’achat de Twitter par Elon Musk en expliquant que la liberté d’expression c’est bien, mais à doses raisonnables, et que le Digital Services Act de l’UE conforte « l’obligation de lutter contre la désinformation, la haine en ligne, etc ». On pense évidemment à Agnès Buzyn, Olivier Veran, et Sibeth Ndiaye alors porte-parole du gouvernement déclarant « j’assume parfaitement de mentir pour protéger le président ». On pense aussi au discours de François Sureau lors de sa réception à l’Académie française le 3 mars dernier, lorsqu’il évoque : « l’état où nous sommes, chacun faisant appel au gouvernement, aux procureurs, aux sociétés de l’information pour interdire les opinions qui le blessent ; où chaque groupe se croit justifié de faire passer, chacun pour son compte, la nation au tourniquet des droits de créance ; où gouvernement et Parlement ensemble prétendent, comme si la France n’avait pas dépassé la minorité légale, en bannir toute haine, oubliant qu’il est des haines justes et que la République s’est fondée sur la haine des tyrans. La liberté, c’est être révolté, blessé, au moins surpris, par les opinions contraires. Personne n’aimerait vivre dans un pays où des institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action, se revancheraient en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire. » À voir les réactions mondiales à la volonté d’Elon Musk de défendre la liberté d’expression, si hélas certains voudraient vivre dans un tel pays : on les appelle « les progressistes ».
J+2 : le « front républicain » s’indigne de la candidature à la députation de Taha Bouhafs sous l’étiquette de LFI, comme s’ils imaginaient que l’islamisation migratoire et culturelle qu’ils encouragent depuis un demi-siècle pouvait être sans conséquences (rappelons ici le bilan migratoire du premier quinquennat d’Emmanuel Macron). À ce propos, la mosquée Milli Gorüs de Saint-Chamond se distingue par la célébration d’un iftar (repas de rupture du jeûne) où une palissade sépare les hommes des femmes. Sans doute une palissade aussi féministe qu’un certain hijab salué par Emmanuel Macron à Strasbourg, sans doute un iftar aussi républicain que celui célébré le 19 avril en présence de Christophe Castaner (et de l’émanation française des Frères Musulmans) « en soutien à la réélection de monsieur le président de la République Emmanuel Macron » par une mosquée dont les responsables font réciter aux enfants qu’il est bon d’imposer l’islam par la force, et « licite » de « faire couler le sang » des apostats. L’État Islamique en Afrique de l’Ouest diffuse les photos de l’exécution de sept chrétiens, et dans ses magasins français Auchan décrit le Ramadan comme « le mois du don et du partage ». Le Conseil d’État retoque la fermeture de la mosquée de Pessac qui, d’après la Préfecture, faisait pourtant l’apologie de la « mort en martyr » (entre autres). À Cergy-Pontoise, Emmanuel Macron est accueilli par un jet de tomates – les lecteurs du Schtroumpfissime apprécieront toute l’ironie de la situation. Au micro de France Inter, François-Xavier Bellamy prouve une fois encore qu’il est un homme d’intelligence, de convictions et de droiture, et nous manquons terriblement de tels hommes.
J+3 : La République En Marche vers le parti unique ! Jean-Pierre Chevènement lance un nouveau mouvement en soutien à Emmanuel Macron (on ne les compte plus), Jean-François Copé appelle à « un pacte » avec le président réélu. La stratégie de « centrisme autoritaire » du « front républicain » est décidément transparente : quiconque n’est pas avec nous est forcément l’allié de quelqu’un qui a un jour été complaisant avec quelqu’un qui a un jour liké le tweet de quelqu’un qui a un jour croisé dans la rue un infréquentable et – scandale absolu – n’a pas changé de trottoir, nous seuls sommes donc républicains, légitimes, et avons droit de cité. On apprend la mise en examen du jeune policier qui, dimanche, avait été contraint de faire usage de son arme, et plusieurs syndicats appellent à une manifestation devant l’école de la magistrature pour « dénoncer une justice à deux vitesses, clémente pour les voyous, intraitable pour les policiers ». L’occasion de rappeler qu’au second tour, Emmanuel Macron a été de très loin le candidat préféré des détenus (au premier, c’était Mélenchon). Dans Les échos, on évoque tranquillement la privatisation« de l’éducation nationale à la SNCF en passant par les hôpitaux », le rêve de Denis Kessler qui écrivait en 2007 dans Challenges : « il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ». Notons que c’est ce à quoi s’emploie Emmanuel Macron depuis cinq ans, transformant l’État en fermier général qui laisse les services publics tomber en ruines mais écrase le peuple d’impôts pour financer les avantages fiscaux et les subventions dont bénéficient ses clientèles. Comment ? Le candidat du front républicain serait celui qui veut « défaire méthodiquement le programme du CNR » ? Ne le dites pas à la gôche, c’est trop compliqué pour eux. En revanche, prenez le temps d’entendre ce que dit la Chine et de lire Zhao Tingyang si vous voulez comprendre le monde qui vient, dont l’Empire du Milieu est l’un des acteurs majeurs.
J+4 : il y a semble-t-il de l’eau dans le gaz entre Emmanuel Macron et Édouard Philippe, le tout exprimé en termes peu amènes. Mais sans doute est-ce en réalité aussi affectueux qu’ « emmerder les Français » ? Au Maroc, la police fait une descente dans un café de Casablanca pour arrêter ceux qui ne se plient pas au jeûne du Ramadan, et en France le « front républicain » continue à « défendre la laïcité » en accueillant massivement en France ceux qui voudront y imposer les lois de l’islam.
J+5 : on apprend qu’une soixantaine d’hôpitaux ont déclenché le « plan blanc » en raison du manque d’effectifs, situation catastrophique et inédite en France, mais il serait complotiste de se demander pourquoi une semaine plus tôt seulement, la quasi-totalité des médias se gardait soigneusement d’évoquer le bilan du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. L’INSEE publie les chiffres de la situation économique de la France, aussi catastrophique que sa situation hospitalière, mais il serait complotiste d’imaginer que ces chiffres étaient connus une semaine plus tôt… On découvre les notes de frais délirantes de la députée LREM Coralie Dubost, dont l’amour de la lingerie nous confirme que le roi est nu. La constitution du parti unique de l’extrême-centre se porte bien : Manuel Valls appelle les « républicains de gauche » à rejoindre Emmanuel Macron, des élus LR le rejoignent parce qu’ils trouvent anti-républicain que leur parti ne condamne pas le soutien d’Eric Zemmour à Eric Ciotti, et affirment ouvertement qu’en dehors du « bloc républicain » macroniste il ne reste que l’extrême-gauche et l’extrême-droite, toutes deux également intolérables.
J+6 : à Bordeaux, un policier en civil, hors service, a été tabassé sous les yeux de sa famille, et un témoin qui tentait de s’interposer a été blessé. Un « sentiment d’insécurité » dirait sans doute le Garde des Sceaux hué par les policiers et applaudi par les détenus, l’homme qui considérait comme un « honneur » de défendre l’un des inspirateurs des crimes de Mohamed Merah, et qui tenta de faire passer pour une victime la mère qui endoctrina ses enfants dans la haine – « Elle a quand même perdu un fils, l’autre est en taule » osa-t-il commenter dans un sommet d’indécence, mais il faut croire que c’est ça, les « valeurs républicaines » du « front républicain » qui a maintenu Emmanuel Macron au pouvoir.
J+7 : 1er mai bon enfant pour Reconquête! à Aix-en-Provence (bien que les tablées soient mixtes, on notera ce manque « d’enrichissement culturel » à la mode Milli Gorus !). Autre ambiance dans les rues de Paris (et d’ailleurs), où l’on constate sans surprise que la violence ne vient pas de « l’extrême-droite » et que la macronie est toujours aussi inefficace contre les casseurs….
Il y eu un soir, il y eut un matin, ce furent les premiers jours du second quinquennat d’Emmanuel Macron, et ça ne fait que commencer.
Et si loin des carquois, des torches et des flèches, On se sauvait un peu vers des choses plus fraîches?» suggère Cyrano à l’acte III de la pièce de Rostand. Pour équilibré qu’ait été le dernier article de notre chroniqueur, il s’est fait écharper par les américanolâtres et autres partisans de l’entrée en guerre de l’Europe. Des critiques qui ont fort marri Brighelli, qui a une sensibilité de violette… Alors, tant pis ou tant mieux, il revient au cinéma !
Il y a trois mois, j’avais déjà signalé aux foules désœuvrées qu’elle pouvait, en toute confiance, aller voir jouer « Pig », qui marquait la résurrection de Nicolas Cage. Rebelote : précipitez-vous pour voir « Un talent en or massif », avant qu’il disparaisse des salles obscures auxquelles les imbéciles préfèrent le confort relatif de leur canapé où ils peuvent tripoter impunément leur télécommande en regardant Netflix. Seconde résurrection de Nicolas Cage — et une heure et demie d’intense rigolade.
Autodérision
L’acteur y joue son propre rôle, celui d’une star sur le déclin, blackboulé de tous les castings, à peine supporté par sa fille adolescente et son ex-femme, criblé de dettes et accroché aux glaçons de son bourbon comme un ours à sa banquise. Il se voit proposer un million de dollars pour assister à l’anniversaire d’un magnat aux revenus douteux, à Majorque (en fait, la côte croate). Quelques sous-intrigues plus tard, le voici forcé d’assumer son statut de dur à cuire dans une succession de scènes pleines de bruit et de fureur — sauf que ça ne marche pas aussi bien que dans un film écrit par Hollywood, mais nous sommes bien à Hollywood et ça finira bien.
Seul Nicolas Cage pouvait jouer dans un film qui s’offre le luxe, dans une scène censée confronter deux super-méchants, de faire une longue pub pour les froot loops de Kellogg’s — si ! Le film de Tom Gormican est une habile synthèse entre « Last action Hero », où Schwarzenegger se moquait amplement de lui-même, et « The Player », le film de Robert Altman sur Hollywood. Seul Cage pouvait tourner un film d’action qui fait l’apologie du « Cabinet du docteur Caligari », ce sommet du cinéma expressionniste allemand muet ou de « Paddington 2 », cette petite merveille sortie en 2017 — pour petits et grands enfants.
Un acteur génial
Je sais que Cage a joué dans nombre de productions passées directement en vidéo sans transiter par la case cinéma. Mais vous ne pouvez gommer un acteur qui a si intensément brillé dans « Eclair de lune », « Sailor et Lula » (il est d’ailleurs confronté dans « Un talent en or massif » à celui qu’il était à l’époque du tournage du film de David Lynch, dans un dédoublement jouissif), « Volte-face », « Snake eyes », « À tombeau ouvert » ou « Lord of war ». Bien sûr il est le neveu de Coppola, et cela lui a ouvert quelques portes. Mais le reste, il le doit à son génie personnel.
Génie, vous êtes sûr ? Mais oui ! Il y a quelque chose d’excessif, dans le jeu de Cage, qui le range dans la catégorie de ces acteurs de tempérament que furent, en France, Raimu ou Belmondo (ou Depardieu), et que sont aux Etats-Unis Nicholson ou Al Pacino. Pas moins.
Dans les périodes moroses, le cinéma se fait divertissant. Pendant la Grande Dépression on a tourné une masse de comédies musicales et les premiers films de super-héros. Depuis vingt ans, la machine hollywoodienne, qui en sait davantage sur l’effondrement de notre civilisation que bien des politiques, est revenue aux héros fantastiques et aux comédies déjantées — pour notre plus grand plaisir. Que nous ne sachions pas en faire autant (avant la séance, j’ai eu droit aux bandes-annonces de quelques sous-produits français à venir) témoigne juste de la pauvreté intellectuelle dans laquelle nous baignons, dans l’Hexagone — but that’s another story, comme dirait Cage in english in the text.
De Nice au Havre en passant par l’Allier, le nouveau roman de Patrice Jean nous invite à suivre le parcours de Romain Bisset, un jeune homme français idéaliste ayant rompu avec son milieu familial bourgeois, et à la recherche d’une haute et mystérieuse figure de la gauche intellectuelle…
S’il existe encore quelques lecteurs mal-pensants qui aiment à lire autre chose que les émouvantes tribulations de ces migrants au grand cœur, qui, dès leur arrivée sur notre sol, s’impliquent avec courage et abnégation pour contribuer au développement et à la prospérité d’un pays peuplé de brutes inhospitalières. Si on trouve encore d’odieux réactionnaires las de se voir proposer sur les étals des libraires des injonctions à la protection de la Terre-Mère. Pour tous les dégoûtés des diatribes sur les mâles blancs de plus de cinquante ans, pour ceux qui résistent farouchement à l’injonction à la fraternité universelle, pour les réfractaires à l’écriture inclusive, pour ceux qui refusent de célébrer les woke de tout poil, bref pour tous les affreux, voici un excellent roman à se mettre sous la dent. Il enchante par la justesse et l’ironie du regard qu’il porte sur l’endoctrinement ambiant. Lisez, toutes affaires cessantes, Le parti-pris d’Edgar Winger de Patrice Jean.
Romain, jeune idéaliste des années 2020
Nous sommes, au début du roman, juste avant le grand renfermement que causa l’épidémie de Covid. Romain, rejeton d’un infâme capitaliste, a renié ses origines nécessairement « nauséabondes » pour s’engager dans un parti fumeux qui réunit tous les courants absurdes et au goût du jour existant au sein des différents mouvements politiques français, tant de gauche que progressistes.
On n’est pas sans savoir, en effet, fait écrire Patrice Jean à Romain, que : « L’histoire de France est une longue sédimentation de substances obscurantistes (christianisme, patriotisme, monarchisme, capitalisme, impérialisme, machisme, colonialisme) qu’il est nécessaire de dissoudre dans l’acide révolutionnaire. » Notre jeune héros souhaite ardemment éradiquer la brutale et obtuse ringardise réactionnaire pour promouvoir le wokisme, l’intersectionnalité, et le féminisme. Idéaliste, il s’engage donc pour un monde sans frontières et apaisé, qui évoluera sur une planète dépolluée : « Le révolutionnaire doit, aujourd’hui, promouvoir tout ce qui dissout les anciennes sédimentations, il doit favoriser les anticorps, les fluidités, les alternatives à l’hétéronormativité, et célébrer le lesbianisme, l’antiphalocentrisme. »
Notre révolutionnaire en gestation est envoyé à Nice sur les traces d’un théoricien âgé et dont on est sans nouvelles depuis des lustres. Celui-ci, nommé Edgar Winger (Alain Badiou ?), serait susceptible de galvaniser le parti et de renforcer sa crédibilité. Notre jeune homme attend la venue du grand homme à la terrasse d’un café niçois où il aurait été aperçu.
Un journal puis un récit
La première partie du roman de Patrice Jean est constituée par le journal que tient le freluquet (un sommet d’ironie) dans l’attente vaine de son Godot. Notre jeune transfuge, passé de la bourgeoisie à la révolution prend bien soin, dans son activité de diariste, à ce qu’aucun imparfait du subjonctif n’échappe à son rejet appliqué : « (…) j’ai décidé de ne plus employer l’imparfait du subjonctif, ce mode d’une distinction surannée et puérile. » Dans les mots du jeune con, Patrice Jean peint la moutonnière jeunesse contestataire de notre époque. Le petit suffisant rend compte, au jour le jour, de l’amour qu’il ne rencontre pas. Il relate sa fâcheuse confrontation avec deux « jeunes » victimes de leur injuste destinée qui n’hésitent pas à le détrousser après l’avoir approché, en affirmant pouvoir le conduire dans le repère de Winger. On suit les échanges du petit diariste avec son vieux voisin réactionnaire et la fille de celui-ci, ses sorties au « Bis-Itinéraire », lieu enchanteur s’il en est : « le bistrot est géré par une asso, tous les produits sont issus de l’agriculture locale, (…) bière artisanale, vin naturel. », « (…) on y organise, les vendredis et les samedis soirs des concerts, des spectacles hip-hop, du slam » et cerise sur le gâteau, « tous les murs sont décorés par des potes affichistes, des peintres, des tagueurs. ». On sent dans ce début, de la part de Patrice Jean, une ironie mordante vis-à-vis de son personnage mais aussi une tendresse identique à celle qu’avait Flaubert pour les siens.
S’ouvre alors la deuxième partie du roman. Du journal, on passe à un récit à la troisième personne. Le révolutionnaire en devenir est exclu de son parti en raison d’une main baladeuse égarée sur le postérieur de Lamia, l’un des membres dudit parti. Elle a, comme il se doit, porté plainte contre le pervers. C’est alors que notre héros débusque Winger au fin fond de l’Allier. C’est encore là une ironie toute flaubertienne qui prévaut dans la description romantique de l’état d’esprit du jeune naïf lors de la rencontre : « C’était comme si Winger, par sa seule présence, sublimait les murs et les jardins du village, les nimbant d’un étrange prestige. » Las ! Le Che Guevara cacochyme y vit dans une vieille bâtisse aux allures de château. Reclus et avec pour seule compagnie sa vieille bigote de sœur qui lui sert d’intendante, il s’adonne à la poésie et à la contemplation de la nature. Notre jeune homme est déçu, le Maître est passé à l’ennemi : déception et fuite du gamin.
Retour à la réaction et confinement
La troisième partie consiste en une épître magistrale écrite par le philosophe et adressée à Romain. Touché par la vaine ferveur du minot, le vieil homme lui explique la raison de son retour à la réaction : à savoir son histoire d’amour avec une toute jeune fille. Cette romance lui a valu un séjour en prison pour « atteinte sexuelle sur mineur. » Il n’était pourtant « jamais allé la retrouver après ses cours, comme il y a apparence qu’un Matzneff le fit avec ostentation ». Le Penseur achève le jeune ravi, dépité par un tel parcours, en lui précisant : « aujourd’hui, la noblesse de gauche méprise le petit Blanc comme on se moque des attardés et des ploucs».
Le roman se poursuit au Havre. Deux ans sont passés, le Covid, lui aussi, est passé par là : « on a chloroformé la France sous des masques et des couvre-feux, comme si tout ce qui comptait devait, pour chacun, être mis entre parenthèses, comme si on révélait aux foules que la vie n’était rien d’autre que cette attente, sans grâce, du néant d’être avant le pas du tout. » Notre jeune homme : « ne participe pas directement à l’action politique. Certes il ne rate aucune manifestation, il continue de signer des pétitions, de lire les journaux, de voter pour les partis d’extrême gauche aux élections locales et nationales. »
Toujours hanté pourtant par sa rencontre avec Winger, il se rend dans la ville portuaire normande pour y rencontrer Ludivine, l’adolescente qui avait dévoyé le vieux penseur de sa trajectoire. Elle est maintenant mûre et enseigne la philosophie. La version qu’elle lui donne de la chute du théoricien laisse le jeune manichéen, épris d’une vérité sans ombre, sur sa faim : « Il (…) en connaît les deux acteurs, le coupable et la victime. Ni l’un ni l’autre ne se décrivent ainsi. Ils ont tort. Ils doivent avoir tort. »
C’est sur un regain d’énergie de notre jeune battant que le livre s’achève. Il est maintenant pourvu d’une compagne et d’un fils : « Les salauds ne lui voleront pas la félicité d’exister. Il apprendra à Jules à désobéir aux servitudes d’une société pourrie, à deviner sous la politesse et les sourires, les doucereux déguisements de l’exploitation. » Alors, il souhaite rencontrer Winger une ultime fois, afin d’exprimer tout son mépris sa vis-à-vis de la palinodie lamentable et déstabilisante à laquelle s’était livré le philosophe : « L’exclusion du parti révolutionnaire et surtout sa rencontre avec Winger avaient introduit en lui le parfum du scepticisme. Il lui arrivait même de défendre la notion de frontières (…) il ne cachera pas à son fils, quand il sera en âge de comprendre, les dérives idéologiques auxquelles on s’expose sitôt qu’on laisse entrer en soi, par faiblesse, les idées du camp adverse. » Les arguments du petit rhéteur sont fourbis : « Il se voit devant Winger (…) déchirer la cuirasse avec quoi le philosophe se protège contre les remises en causes, derrière laquelle il jouit de la vie comme un bourgeois. » Las ! Winger n’habite plus à l’adresse indiquée, peut-être, même, est-il mort. La maison est close et la nature reprend ses droits dans un jardin déserté. Romain s’allonge dans l’herbe haute. La vacuité de la vie et la vanité de l’idéologie se disent alors poétiquement sur la dernière page du roman. Posés comme des cailloux dans un jardin japonais, les locutions et mots : « sous un fourré », « nuages », « d’un pas », « Jules », « après-midi mélancolique », « théorie », « Rien d’autre que », « église », « le », « néant » y dessinent comme un calligramme d’Apollinaire.
Mais, Romain ne renonce jamais : je me suis laissée dire par Patrice Jean qu’il venait de s’engager aux côtés de Jean-Luc Mélenchon pour les législatives et l’union de la gauche.
Dans le nouveau roman du reporter et écrivain François-Xavier Freland, sur l’île grecque d’Anafi, Antoine et Diane s’aiment, avant de voir le tourisme de masse, la pandémie et des divergences ternir leur relation…
On y plonge comme on tombe amoureux, on le lit d’une traite et on en reste abasourdi et rêveur. Un été à Anafi est une fiction troublante qui, sans être autobiographique, n’en manifeste pas moins des blessures que l’on suppose personnelles. L’Histoire et la politique en constituent cependant la trame, mais tout naturellement, sans dégagements théoriques ni analyses péremptoires. Simplement, la vie, l’amour même, ne peuvent pas, en fin de compte, s’abstraire complètement du contexte.
Subtilité et talent d’écriture
Dans L’Absent, paru en 2018 (EnvolEmoi Éditions), François-Xavier Freland nous avait déjà fait sentir à quel point la dimension historique, la « grande histoire » est partie prenante des histoires individuelles, amoureuses, sentimentales, familiales. La mémoire de l’absence vous revient en plein cœur tant d’années plus tard et ses échos se font entendre depuis un port de transit à Madagascar ou depuis l’Indochine perdue.
François-Xavier Freland est journaliste et écrivain. Reporter monde audacieux, spécialiste de l’Afrique et de l’Amérique latine. Son ouvrage Mali: Au-delà du Jihad (Editions Anamosa) publié en 2017, est une référence qui aurait peut-être permis d’éviter certaines erreurs dans la région si elle avait été davantage connue des responsables politiques français. Dans Qui veut la peau d’Hugo Chavez ? paru en 2012, il décrivait avec une grande lucidité le système chaviste, alors que le titre pouvait laisser croire, à tort, à une complaisance à l’égard de l’autocrate. Mêlant connaissance du terrain, témoignages et anecdotes vécues à la fois touchantes et extrêmement pertinentes, il rend compte avec subtilité de la complexité de chaque situation.
Car François-Xavier Freland est également un véritable écrivain et cela transparaît jusque dans ses ouvrages géopolitiques. Dans son dernier roman récemment publié aux éditions Intervalles, on retrouve une nouvelle fois son style tout à fait remarquable. Des phrases courtes, incisives, des dialogues naturels, des chapitres brefs qui scandent le tourment amoureux sur un rythme un peu haletant mais avec ce regard distancié qui ne parvient jamais à rompre complètement avec un passé qui joue en sourdine.
François-Xavier Freland nous conduit ici en Méditerranée. Cette île grecque singulière, qui est évoquée avec précision et poésie à la fois, rappelle par sa position au basculement de deux mondes, d’autres îles et d’autres côtes, croates, italiennes ou corses. La pression du tourisme de masse qui abîme le littoral sauvage et néglige un arrière-pays au charme farouche. L’inconsistance des « bobos » écolos qui prétendent défendre « la nature » tandis qu’ils participent pleinement de la mondialisation qu’ils dénoncent. Des jeunes gens en perte de repères et des moins jeunes aussi, tout aussi désespérants. Mais si les saisons et les vents sont manifestement perturbés par le changement climatique, les rochers immuables contemplent la mer. Et le temps passe, inexorablement, tandis que le Santorin au loin fait son dos rond.
Les histoires d’amour finissent mal, en général
Et puis bien sûr l’amour. Le véritable personnage d’un roman n’est-il pas toujours l’amour ? Insistant et évanescent, impérieux et insaisissable. « Ils ne s’étaient pas croisés depuis trois jours. (…) « Tu m’as manqué » chuchota-t-elle. (…) Il sentit ses pieds froids, la douceur de sa peau contre ses jambes, ses deux seins plantés contre son torse. (…) Ce n’est qu’en début d’après-midi qu’ils se réveillèrent. (…) Ils marchèrent longtemps dans la garrigue (…). Un moment Antoine attrapa sa main après qu’elle eut effleuré la sienne. (…) Qui cherchait vraiment l’autre ? N’avaient-ils en commun qu’une puissante envie d’aimer ou d’être aimé ? ».
La jalousie n’est peut-être que la rage de l’impuissance à connaître l’autre, à se fondre en lui, à devenir lui. Et l’inconstance une ligne de fuite. Quant au retour, il n’est sans doute qu’une autre façon de se perdre. La Diane du roman n’a rien d’une chasseresse solidement charpentée. Son pied léger et sa démarche dansante ont le charme fragile des oiseaux de passage, emportés comme malgré eux dans leur vol migratoire. Ils vont et reviennent mais jamais ne se fixent. Et ils sont à la merci de tous les prédateurs. Antoine n’en est pas un. Mais son passé insiste et son âme nostalgique voile son regard. La fusion des corps ne préfigure rien d’autre qu’elle-même. Ne doit-elle pas être appréciée simplement comme telle ? Pleinement, dans la fulgurance de l’instant, dans la lumière d’un été à Anafi.
Évènement. Resté dans l’ombre pendant près d’un siècle, redécouvert en 2021, un texte inédit de Louis-Ferdinand Céline, Guerre, sera publié le 5 mai chez Gallimard.
Cela fait du bien, déjà, de sortir des faiblesses de la politique, des miasmes et des compromis de la vie politicienne, des infidélités justifiées par le pragmatisme, des reniements au nom d’un plat de lentilles électoral. Oui, cela nous change d’air heureusement de migrer, le temps d’un billet, vers la littérature dont des génies et des maîtres nous ont donné la passion. Cela tombe bien puisqu’on célèbre le centenaire de la mort de Marcel Proust et qu’on a découvert un manuscrit inédit de Louis-Ferdinand Céline, Guerre. Son état brut est émouvant car il nous offre la fulgurance chaotique, non travaillée comme elle l’aurait été à de multiples reprises par son auteur, d’une imagination débridée s’appuyant sur le réel d’expériences porteuses de sens et de vérité crue.
Les plus grands connaisseurs de l’écrivain analysent minutieusement le manuscrit
Analystes, critiques, experts, savants, professeurs, érudits, spécialistes de Proust comme de Céline nous font don depuis plusieurs mois de leur science, de leur incroyable savoir que pour rien au monde je ne tournerai en dérision.
D’abord parce que je suis admiratif de ces splendides obsessions qui se sont construites sur et autour d’appétences dont parfois je me dis que j’aurais aimé les voir structurer, pour moi, une autre destinée. J’éprouve un respect naturel à l’égard de tous ceux qui n’ont pas eu à choisir entre leur métier ou leur passion. Le sort leur a permis de ne pas les dissocier.
Lire Proust et Céline pour apprendre à vivre
Surtout, ces approches sophistiquées et pluralistes, parfois contradictoires, ne nous enlèvent rigoureusement rien, elles ajoutent au contraire à notre amateurisme de bon aloi, à notre fascination pour Proust et Céline qui, avant d’être des objets d’études, sont arrivés dans nos univers personnels tels des tremblements d’esprit et de coeur, de bienfaisants bouleversements qui n’ont rien laissé intact.
On s’est enrichi de leur magie sombre, décisive, cynique, incroyablement lucide, nous révélant, avant même de vivre, ce qu’était la vraie vie, avant même l’incarnation des idées et des sentiments, leur authentique substance. La littérature des maîtres ne remplace pas la spontanéité et la liberté de nos propres existences. Elle nous fait gagner du temps en révélant, avant ou après, parfois trop tard, ce que l’opacité des jours a été susceptible de nous masquer.
Une lecture qui symbolise une seconde naissance
Marcel Proust et Louis-Ferdinand Céline – dans un registre totalement différent, le second se moquait d’ailleurs du premier (« l’Homère des invertis ») qu’il critiquait pour son maniérisme – sont apparus dans certaines existences tels des phares, des lumières. Voyage au bout de la nuit, de même que À la recherche du temps perdu, sont devenus ce à partir de quoi on a pu dater le début d’un destin personnel, non plus aveuglé mais clairvoyant, d’une métamorphose nous créditant d’une supériorité sur les ignorants ou les indifférents : grâce à nos admirations, « le dur métier de vivre » a eu moins de secrets pour nous que pour eux.
Le Proust et le Céline des spécialistes, de ceux qui rentrent dans les entrailles de la « machine » pour mieux comprendre sa naissance et son développement, n’altère en rien notre plaisir: l’appréhension éblouie de pages nous faisant du bien, nous faisant du mal, tant leur justesse équivoque nous démontre ce que nous sommes : des humains, des lecteurs, imparfaits mais emplis de bonne volonté. Notre Proust, notre Céline sont bien à nous et on ne s’en priverait pour rien au monde.
L’augmentation phénoménale des diagnostics accrédite la thèse selon laquelle la « dysphorie de genre » serait « socialement transmissible » par contagion entre pairs, un peu comme l’anorexie. Gil Mihaely, directeur de la publication, fait le point sur les connaissances, alors que Causeur publie un grand dossier « génération trans, sauvez les enfants » mercredi 4 mai prochain.
Aux États-Unis, mais aussi en France, les demandes de changement de sexe chez les adolescents augmentent depuis plus d’une décennie. Ces demandes sont l’expression d’une véritable pandémie qui sévit au collège et au lycée : un nombre croissant de jeunes, dans la très grande majorité des adolescentes, se disent nés dans le « mauvais corps ». Et la communauté éducationnelle et thérapeutique, les professionnels de l’Éducation nationale et de la santé cautionnent de plus en plus souvent ces expressions par un diagnostic de « dysphorie de genre ». Ainsi, des changements de comportement et de discours parfois aussi rapides que certaines radicalisations et passages à l’acte, se voient légitimés, voire encouragés, poussant d’autres à se lancer dans cette voie. Après l’ouvrage de Claude Habib, deux livres sur le sujet [1] viennent de paraître en France à quelques jours d’intervalle, une « salve éditoriale » qui témoigne de la gravité du phénomène.
Une solution magique aux problèmes des adolescents
Ces ouvrages rédigés par des professionnels (Melman et Lebrun sont psychiatres et psychanalystes, Eliacheff est pédopsychiatre et psychanalyste et Céline Masson est psychologue) sont différents et complémentaires. Eliacheff et Masson dénoncent, au nom de la protection de l’enfant, un « droit à l’autodétermination identitaire » de mineurs et avancent que souvent ces manifestations occultent des problèmes authentiques chez les adolescents en leur proposant des solutions magiques.
Quant à Melman et Lebrun, ils dialoguent à propos de Petite fille (2020), un film de Sébastien Lifshitz diffusé par Arte en décembre 2020 qui relate la vie de Sasha, élève de CE1 qui, selon sa mère, « se sent » fille dans un corps de garçon.
Ces travaux ont été précédés par l’enquête de la journaliste américaine Abigail Shrier parue en juin 2020 sous le titre Irreversible Damage:The Transgender Craze Seducing Our Daughters (« Dommage irréversible : comment la folie transgenre séduit nos filles »), qui n’a pas encore été traduit en français. Shrier, qui n’est ni psychologue ni éducatrice, dresse le tableau d’un phénomène très large dont les véritables ressorts sont plutôt culturels, idéologiques et politiques que psychiques.
La dysphorie de genre, connue auparavant sous le nom de « trouble de l’identité sexuelle », a une longue histoire. Selon le « Manuel diagnostique et statistique » (DSM) de l’Association américaine de psychiatrie (APA), son incidence se situe entre 0,005 et 0,014% chez les hommes nés aux États-Unis. Elle est nettement moins fréquente chez les femmes (0,002 % – 0,003). Jusqu’à 2013, ce phénomène a été nommé par la communauté professionnelle « Gender Identity Disorder » (GID) ou trouble de l’identité de genre (TIG). C’est seulement dans l’édition 2013 du DSM, que le GID, qu’on appelait aussi « transsexualisme » puis « incongruence de genre », est devenu « gender dysphoria » – « dysphorie de genre », un terme considéré par la communauté professionnelle comme non stigmatisant. L’APA énumère huit symptômes, dont au moins six doivent être présents, pour pouvoir diagnostiquer la dysphorie de genre. Dans leur majorité ils sont facilement observables dès la prime enfance : une préférence pour le travestissement et les jeux de rôle entre les sexes, et une forte aversion pour son anatomie sexuelle. Aujourd’hui pour les psychologues américains il s’agit de la détresse d’une personne face à un sentiment d’inadéquation entre son sexe assigné et son identité de genre. Pour l’APA, « la non-conformité de genre n’est pas en elle-même un trouble mental. C’est la souffrance associée qui est l’objet clinique ».
Un diagnostic en augmentation de plus de 1000% sur une quinzaine d’années!
Le phénomène existe donc bel et bien mais, avant les années 2010, il est rarissime, très majoritairement masculin et ne suscite pas beaucoup d’intérêt. Et puis, au tournant de la décennie, les diagnostics se multiplient et la grande majorité des cas concerne des adolescentes. Dans un entretien publié par FigaroVox le 13 février, Caroline Eliacheff parle d’une « croissance exponentielle des demandes de changement de sexe d’enfants et d’adolescents » et d’un corps médical qui suit le mouvement. Selon elle, dans différents pays « sur une période de dix à quinze ans, le diagnostic de “dysphorie de genre”, qui traduit un sentiment d’inadéquation entre le sexe de naissance et le “ressenti”, a augmenté de 1 000 à 4 000 % ».
Cependant, peu de chercheurs et d’intellectuels sont prêts à s’exprimer par peur d’être qualifiés de transphobes. Pour un universitaire américain, une telle accusation équivaut aujourd’hui à un arrêt de mort professionnel assorti du risque de voir ses publications retirées des revues scientifiques. C’est le cas de Lisa Littman. Abondamment citée dans le livre d’Abigail Shrier, cette chercheuse en santé publique à l’université Brown, dans le Rhode Island, a analysé 256 cas de dysphorie de genre. Les résultats sont surprenants. Les transitions femme-homme représentent 80% des cas et l’âge moyen des jeunes concernés est de 15 ans. Significativement, très peu de ces jeunes avaient montré des signes précoces, pré-pubertaires, de malaise par rapport à leur corps. Autrement dit, le phénomène actuel est clairement en rupture par rapport au syndrome décrit par l’APA. Pour Littman, il s’agit d’une dysphorie de genre « socialement transmissible » par contagion entre pairs.
Shrier consolide cette intuition par une approche sociologique et plus de 200 entretiens avec des parents, des adolescentes, des professionnels et des « influenceurs ». Elle parle aussi avec des transgenres « à l’ancienne », c’est-à-dire des adultes qui ont souffert d’une dysphorie de genre dont les symptômes ont été discernables clairement et précocement pendant l’enfance, bien avant les tourments habituels de l’adolescence.
Elle pointe également les similitudes entre la mode transgenre et la multiplication des cas d’anorexie chez les adolescentes il y a quelques décennies. Ce phénomène a suscité un très grand intérêt médiatique à partir de la fin des années 1970. Bien que les faits médicaux de l’anorexie mentale soient documentés depuis les années 1870, la sensibilisation du public à cette affection était très limitée avant la publication, en 1978, de The Golden Cage: The Enigma of Anorexia Nervosa, livre dela psychologue américaine Hilde Bruch, devenu un best-seller. Quelques années plus tard, la mort à 32 ans de la célèbre chanteuse américaine Karen Carpenter, attribuée à l’anorexie mentale (anorexia nervosa), fait sensation. Dans la foulée, des célébrités comme Jane Fonda font part de leur expérience de troubles de l’alimentation et le sujet est repris par les médias (notamment « people », « féminin » et « santé »). Et comme, dans les mêmes décennies (années 1970-1980), la mode des régimes alimentaires – et le discours qui va avec – a conquis un très grand nombre d’adolescentes, l’anorexie (qui commence toujours par la phase simple « régime »), jadis un phénomène rare et méconnu, devient presque une banalité. On peut donc avancer que, même si l’anorexie existait au moins depuis le Moyen Âge (voir Holy Anorexia, de Rudolph M. Bell), la révolution culturelle des années 1960 portée et subie par la génération baby-boom lui a donné une nouvelle dimension à la fois sociale et psychologique. Un petit demi-siècle plus tard, démontre Shrier, l’essor des médias sociaux, l’omniprésence des téléphones portables et les parents protecteurs sont autant de facteurs d’une nouvelle contagion sociopsychique, toujours liée à des angoisses autour de l’image du corps chez les adolescentes ; et c’est encore le refus des jeunes femmes et des filles de devenir « grande » (adulte) et femme, mais cette fois-ci il ne s’agit pas de rester petite, asexuée et d’éviter la menstruation, mais carrément de changer de genre.
Les dangers de l’autodiagnostic et du conformisme
Mieux encore : selon Shrier, contrairement à l’anorexie, le transgenre est la seule catégorie de victime à laquelle les adolescentes blanches issues de milieux favorisés peuvent facilement accéder sur la foi de leur propre parole. Dans un contexte général allant de la cour de récréation à la pub pour McDonald’s en passant par le cinéma et les séries, les adolescents des deux sexes sont encouragés à « briser le moule », « être différent » et en « accord avec soi-même », envers et contre tous. Et comme souvent, cette nouvelle forme de non-conformisme est terriblement conformiste : selon l’étude de Littman, 70% des adolescentes diagnostiquées comme dysphoriques avaient au moins un cas de coming out transgenre dans leur cercle d’amis et de camarades d’école.
Cependant, pour que cette pandémie se déclenche, il a fallu des complices. Les professionnels – essentiellement les psychologues – étaient nombreux à légitimer plutôt qu’à remettre en question l’autodiagnostic des adolescentes. Les professionnels ont abdiqué leur responsabilité en matière de diagnostic. Phénomène étrange quand on sait que les très fréquentes formes d’anxiété chez les adolescents ont rarement une explication unique et une solution aussi simple. En plus, des adolescents se questionnent fréquemment sur leur identité et orientation sexuelle et pourraient donc se montrer « fluided »… Or, il arrive qu’on conseille à des parents d’accepter l’autodiagnostic de leur fille ou d’employer un nouveau prénom masculin qu’elle a choisi pour éviter de la pousser au suicide…
Certes, il y a toujours eu des transgenres, extrêmement minoritaires, mais faut-il pour autant croire et faire croire à des enfants que leurs doutes sont des choix légitimes et que l’anatomie ne serait qu’un détail, presque aussi anodin qu’une « imperfection » esthétique qu’on « corrige » par chirurgie esthétique ?
Selon Masson et Eliacheff, plus de la moitié de ceux qui souhaitent changer de sexe présentent des difficultés psychologiques antérieures ou vivent au sein de familles dysfonctionnelles. Pourtant « l’enfant-moi » se voit octroyer par des adultes désemparés, apeurés et complètement dépassés le pouvoir de choisir son sexe en fonction de ses ressentis. Il devient maître chez lui, empêchant ainsi la possibilité de traiter ses véritables problèmes.
Comment expliquer le comportement collectif d’un corps professionnel qui se plie si rapidement à une mode aux conséquences aussi graves ? En effet, certains vont désormais jusqu’à prescrire des bloqueurs de puberté à des enfants dont le besoin est loin d’être établi et certain.
Le principal responsable en est probablement le climat intellectuel régnant dans les milieux faisant office de cadres et références moraux, scientifiques et sociaux pour les psychologues : les universités (chez les enseignants et les étudiants), la presse et les mouvements politiques progressistes radicaux. Ces derniers jouent un rôle particulièrement néfaste. Comme l’explique Eliacheff à FigaroVox, « les activistes LGBT ont inventé une novlangue qui fragmente la société en établissant des typologies : cis, trans, non binaire, etc. Au nom de la lutte nécessaire contre les discriminations, ils veulent aussi nous imposer l’idée que le sexe est “assigné”, qu’on peut en changer dès le plus jeune âge en fonction de son ressenti. » Par un lobbying efficace, ces idées et notions se répandent comme les particules de plastiques dans les océans – on les rencontre dans les cours d’éducation sexuelle délivrés par des associations agréées par l’Éducation nationale ainsi que dans des publications éditées par le Planning familial.
Dans tous ces lieux et milieux, le transgenre est devenu une arme politique entre les mains d’une gauche radicale aveuglée par son obsession d’inverser les rôles de l’oppresseur et de l’opprimé. Les féministes des années 1960-1970 et les héritières de leurs combats se retrouvent aujourd’hui dépourvues de leur autorité morale et de leur légitimité intellectuelle. Dans ce cadre, la pandémie de dysphorie de genre, est une vaste usine à fabriquer des opprimés imaginaires qui deviennent de véritables militants dans un combat politique bien réel.
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[1] Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun, La Dysphorie de genre : À quoi se tenir pour ne pas glisser ?, ERES, 2022 ; Caroline Eliacheff et Céline Masson, La Fabrique de l’enfant transgenre, L’Observatoire, 2022.
À l’occasion de notre numéro 100, Jean-Paul Brighelli nous adresse quelques lignes…
« Vraiment, vous écrivez dans Causeur, ce média fasciste ? Ça ne m’étonne pas de vous… » Cette réflexion, je l’ai subie dix fois, cent fois, assénée par des « gens de gauche » ou prétendus tels.
Qu’est-ce que ce doit être bien, dans leur tête ! Ici le Bien, et là le Mal. Ceci est woke, et ça, c’est caca-boudin. Je suis très heureux d’être hébergé depuis des années par Causeur. Lorsque j’ai déménagé mon blog personnel, « Bonnet d’âne », créé sur le site du Midi-Libre et qui se cherchait un hôte plus ouvert, Elisabeth Lévy, que je ne connaissais alors ni d’Eve ni du bout des dents ne m’a pas demandé si j’étais ceci ou cela, pro-Hollande (horresco referens, comme on dit vulgairement) ou pastafarien. Elle m’a ouvert sa porte — « toi l’hôtesse qui sans façon m’a donné quatre bouts de pain quand dans ma vie il faisait faim », disait Brassens.
Et puis j’ai intégré en parallèle les chroniques du site, parlant de littérature, d’école, de cinéma, de politique générale. C’était un peu avant que Le Point.fr, où l’on ne rit que du bout des dents, me ferme sa porte pour des prises de position qu’il ne considérait pas mainstream, comme on dit désormais en français.
Causeur au contraire ne répugne pas aux chemins de traverse où le Chaperon rouge s’égare et fréquente de bien méchants loups.
À une époque où les gens ont à cœur de se définir par les portes qu’ils ferment, Causeur se reconnaît à ses portes ouvertes. Je n’ai jamais, au fil de ces années, été censuré sur ce que j’avais écrit — pas une ligne, et pourtant j’en sors parfois des sévères. L’anticonformisme règne ici en roi débonnaire — et comment serait-il autoritaire ? Après un petit coup de déprime, l’année dernière, j’ai fermé « Bonnet d’âne », puis je l’ai rouvert en le spécialisant dans l’érotisme — un domaine où j’en connais un bout. Personne à Causeur n’a joué les Pères ou Mères-la-pudeur — ils le feraient qu’ils en poufferaient.
Et pour avoir fréquenté quelques autres médias, je sais que cette attitude est aujourd’hui exceptionnelle. Là on cherche à amadouer les enseignants, et là les forces de l’ordre ou les islamistes — les médias ont été sommés, ces dernières années, de se ranger dans l’une ou l’autre des cases correspondant à la France fragmentée et communautariste dont Jean-Luc Mélenchon s’est fait désormais le chantre, sans aucune arrière-pensée électoraliste, bien sûr. Mais que je n’apprécie pas plus Eric Zemmour, qui fut un ami jadis, que le lider maximo de LFI ne dérange pas le bureau de Causeur, où les opinions n’ont de sens que si elles s’agrémentent d’un humour corrosif. Or, les gens qui se prennent aujourd’hui au sérieux en manquent considérablement. La fréquentation de Causeur m’a sans doute fermé pas mal de portes, entre autres dans l’édition. Je m’y fais : je préfère une vraie liberté ici qu’une litanie de contraintes là-bas. Et chaque fois que je lis des commentaires agressifs, je reprends Philippe Muray, l’apôtre-maison, et ça passe.
La revue amie « Conflits » publie son nouveau numéro: « Ukraine, guerre au cœur de l’Europe »
Retrouvez également une enquête sur les narcos colombiens, les émeutes au Kazakhstan, les manifestations des camionneurs au Canada et toutes les rubriques habituelles de la revue de géopolitique. Causeur vous propose de lire l’éditorial de Jean-Baptiste Noé.
L’épée à la main
Confidence d’un échange qui remonte à quelques années avec une personne qui compte dans le domaine des relations internationales à qui je présentais Conflits : « Vous vous appelez Conflits parce que vous aimez la guerre ? », question posée sur un ton mêlé de dégoût et de dédain. Non, notre revue s’appelle Conflits parce que la conflictualité est une réalité et qu’elle s’exprime de façon multiple. Étudier les conflits et tenter de les comprendre est une façon de s’y préparer et donc de s’en prémunir ; non de les faire advenir. Avec l’invasion de l’Ukraine, la chose est nette : la guerre est une réalité, y compris en Europe. Nous avons trop souvent entendu, dans d’autres médias, que c’était le premier conflit en Europe depuis 1945, occultant les guerres de Yougoslavie comme celle d’Irlande du Nord. D’autres de découvrir à cette occasion le cas du Donbass, en guerre depuis 2014, quasiment occulté par les actualités. Enfin, combien de commentateurs ont repris sans distance les communiqués officiels du gouvernement ukrainien ou bien se sont livrés à des analyses définitives sur un conflit que l’on ne peut prendre qu’avec grande prudence tant que dure le brouillard de la guerre. Dans le traitement médiatique d’un tel conflit, il est nécessaire de faire preuve d’humilité : reconnaître que l’on s’est trompé lorsque c’est le cas, ne pas se soumettre à la tyrannie du commentaire de l’immédiat alors que tant d’analyses, pour être justes, ont besoin de décantation pour dissiper le brouillard, être méfiant à l’égard des informations données et des discours officiels tant la manipulation est réelle, dans un camp comme dans l’autre. Ce que l’on peut dire d’un conflit lorsque celui-ci se déroule ressemble à une grande tapisserie trouée dont on essaie de déchiffrer le sens.
Conflits n°39, mai-juin 2022, 9€90 chez votre marchand de journaux
L’esprit de défense
Quand la guerre survient, il est trop tard pour y faire face. La paix et la liberté ont un coût, qui s’appelle la dissuasion. Investir dans une armée nécessite un véritable investissement financier et culturel qu’il faut réaliser en amont des guerres, pas pendant. C’est aussi un véritable « esprit de défense » qu’il faut créer, qui repose sur un humus culturel qui seul donne envie à des jeunes de s’engager dans l’armée et d’y faire carrière. Cet esprit de défense passe par la connaissance de l’histoire de France, de ses batailles victorieuses comme de ses défaites. Il suppose de disposer de lieux de formation, écoles et lycées, de professeurs, de lieux de mémoire où est marquée l’histoire militaire de la France, qui est l’histoire de sa survie et de sa construction. Pour réconcilier la France de l’Ancien Régime et celle de la Révolution, Louis-Philippe fit édifier à Versailles un musée de l’histoire de France et une galerie des batailles où, de Tolbiac à Napoléon, s’écrit la formation du pays. Certains se sont demandé si en cas de guerre l’armée de terre disposerait d’assez de munitions. C’est une question importante certes, mais vaine. La clef de l’esprit de défense n’est…
>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue de géopolitique Conflits <<
Le dernier ouvrage de Christophe Bourseiller est salutaire. En analysant un grand nombre de théories du complot depuis le XVIIIe siècle, son livre démontre que le « complotisme », accusation très en vogue actuellement pour décrédibiliser autrui, est loin d’être un phénomène nouveau propre à l’extrême droite…
Complotiste ! Voilà un des mots les plus utilisés lors de la crise sanitaire liée au Covid-19. Par cette accusation, les médias dominants ou l’exécutif ont pu contraindre au silence toute critique de la politique sanitaire, même légitime.
Y’a pas de hasard…
Dans Le Complotisme, anatomie d’une religion, Christophe Bourseiller prend un peu de recul et se livre à une véritable généalogie des théories du complot qui ont émaillé l’histoire, du XVIIIe siècle à nos jours, de la Révolution française au coronavirus. L’essayiste présente le complotisme comme une religion ayant pour credo principal « la remise en cause de la réalité ». Plus que d’autres, les complotistes utilisent le pronom personnel « on », pour dire « qu’on nous ment », « qu’on nous dissimule la vérité ». Mais qui se cache derrière ce « on » ? « Ils », « eux », une « main démoniaque » qui serait à l’origine de chaque événement. « Les adeptes de cette religion savent que les aléas n’existent pas et que les grandes catastrophes, aussi bien que les petits maux, ont été produits par une volonté consciente et extérieure ». L’apparence n’est pas la réalité, rien ne se produit par hasard.
Christophe Bourseiller considère ainsi que « complotisme » et « conspirationnisme » sont peu ou prou des synonymes. Une conspiration est « une entente dirigée contre quelqu’un ou quelque chose, un accord secret entre des personnes, visant à ébranler, déstabiliser, renverser une autorité », tandis qu’un complot est « la mise en œuvre de cette conspiration ». On pourrait dire que les complotistes se concentrent sur la dénonciation d’une vérité cachée précise (aucun avion ne s’est abimé sur le Pentagone, le vaccin injecte des puces 5G dans l’organisme, un OVNI s’est posé à Roswell…) alors que les conspirationnistes sont tourmentés par les groupes opérant dans l’ombre (les juifs, les reptiliens, les illuminati…)
L’auteur rappelle que les vrais complots ont toujours existé dans l’histoire : l’assassinat de César par Brutus en 44 avant J-C, l’arrestation et le massacre des Templiers en 1307, l’assassinat d’Henri III en 1589 ou d’Henri IV en 1610. Seulement, il existe une différence fondamentale entre ces vrais complots et les théories du complot : « les premiers ont été prouvés par des preuves directes et positives alors que les autres ne reposent que sur des données erratiques ». Le complotiste verrait ainsi souvent des complots là où il n’y en a pas. Quant à la théorie du complot, c’est plus qu’une simple rumeur, analyse Bourseiller. Si la rumeur est un bruit qui court, anonyme, la théorie du complot représente une « rationalisation de la rumeur. Partant d’une assertion non fondée qui n’est étayée par aucune preuve, elle se construit comme un échafaudage apparemment rationnel, qui est un système clos bâti sur le seul et unique doute ».
Sociologie des adeptes du complotisme
Christophe Bourseiller distingue aussi les complotistes des idéologues. Les premiers sont donc des croyants, les adeptes d’une religion du doute perpétuel. Ils « ne militent pas pour l’instauration d’une nouvelle civilisation, ils se contentent de dénoncer les mensonges, qui, à leurs yeux, les entourent ».
L’auteur classe les acteurs de la complosphère actuelle en quatre grands groupes : les théoriciens, les politiques et scientifiques à la retraite, les personnages publics et enfin les internautes devant leurs écrans s’abreuvant de tout cela.
Penseurs de droite…
Si les adeptes des « réalités alternatives » sont actuellement de plus en plus nombreux – ce que confirment de nombreuses enquêtes d’opinion – on constate des invariants dans l’histoire des théories du complot. Les maitres du monde, les tireurs de ficelles, sont souvent les mêmes : juifs, francs-maçons et même… illuminatis. Les mêmes théories sont recyclées, les mêmes histoires éternellement ressassées, car les complotistes « ne font que plaquer sur la réalité des schémas interprétatifs codifiés et souvent très anciens : antisémitisme, racisme, dénonciation de sociétés secrètes ». Au XVIIIe siècle déjà, se répandait l’idée que la République est l’œuvre de Satan, des juifs, des francs-maçons et des Illuminati. Mais qui sont ces derniers, exactement ? Selon le premier théoricien du complot dans la sphère anglo-saxonne, John Robinson (1739-1804), « c’est une secte bavaroise qui combat Dieu et les Rois ». La République française est donc un complot ourdi par ces derniers. Précisons tout de même que les Illuminati est une organisation qui a bien existé, mais elle n’existe plus depuis le XVIIIe siècle.
Au XXe siècle, aux Etats-Unis, Myron Fargan était un scénariste reconnu, un auteur à succès qui voyait en Roosevelt un communiste dissimulé, ce qui aurait poussé le président américain à offrir l’Europe orientale aux Russes, à Yalta. Fargan décide d’en faire un film, mais à Hollywood personne ne l’accepte. Il en conclut que les bolcheviks ont également infiltré le monde du cinéma, que les rouges contrôlent l’Occident et que l’ONU est un gouvernement mondial communiste ! Moscou tire les ficelles à Washington, selon lui. Mais qui tire les ficelles à Moscou ? Les Illuminati, bien sûr ! Ils ont créé le communisme, le nazisme, les guerres et veulent à présent détruire la civilisation occidentale.
Les auteurs de théories du complot ont cette capacité à relier entre eux des récits épars pour leur conférer une cohérence globale. Chaque génération de complotistes singe la précédente, et dénonce les mêmes communautés, les mêmes sociétés secrètes.
… et de gauche
Les théories du complot circulant au sujet du coronavirus sont très nombreuses, et des liens peuvent être faits avec des anciens récits sur le Sida. Tout aura été entendu : que ce virus n’existe pas, que les chiffres sont truqués, qu’une tyrannie se met en place sous couvert de contrôler la pandémie, qu’il s’agit d’une arme bactériologique créée en laboratoire pour mettre un frein à la croissance de la population mondiale, ce qu’a très sérieusement avancé la sociologue de gauche Monique Pinçon-Charlot dans le documentaire Hold-up où elle parlait « d’un holocauste qui va éliminer, certainement, la partie la plus pauvre de l’humanité, c’est-à-dire trois milliards cinq cents millions d’êtres humains » [1]. On le voit, le complotisme contemporain ne prend pas uniquement racine dans les idées des penseurs de droite. Le complotisme peut aussi émaner d’une sociologue de la gauche radicale qui a été directrice de recherche au CNRS !
De nos jours internet est la référence majeure de tous les conspirationnistes et le principal canal de diffusion de leurs théories. Faut-il user de la censure pour faire taire ces vérités alternatives ? C’est ce que d’aucuns aimeraient faire, notamment sur les réseaux sociaux, mais bâillonner les complotistes ne fait que renforcer ces derniers dans leur certitude de dire la vérité, puisqu’on cherche à les faire taire !
Enfin, bien sûr, ce n’est pas parce que le complotisme existe qu’il n’y a jamais de complots…
Christophe Bourseiller tient ainsi à alerter au sujet d’un « anticomplotisme incantatoire qui diabolise tout ce qui n’est pas conformiste ». En effet, comme Causeur a pu en faire les frais lors de sa une « Souriez-vous êtes grand-remplacés », le recours à la notion de complotisme est monnaie courante pour clore tout débat, pour ostraciser, pour faire taire un adversaire politique sans avoir besoin de recourir à une argumentation sur le fond. Or, l’existence du complotisme n’invalide pas toujours l’existence de véritables complots.
[1] Monique Pinçon-Charlot a depuis dit regretter ce propos et l’a fait retirer du film NDLR.
Le ministère de l’Intérieur accusait les collectifs Palestine Vaincra et Comité Action Palestine d' »appel à la haine, à la discrimination, à la violence » et de « provocation à des actes terroristes ». Ils pourront continuer leurs activités sur le sol français.
Dans l’actualité des lendemains d’élection présidentielle, la nouvelle est passée quasiment inaperçue : le Conseil d’État, statuant en référé, a invalidé vendredi 29 avril la décision du Ministère de l’Intérieur de dissoudre deux associations propalestiniennes radicales, le “Collectif Palestine Vaincra” et le “Comité Action Palestine”. Au-delà de son aspect purement judiciaire, cette décision illustre le double discours de la France au sujet du conflit israélo-arabe et de ses retombées en France.
Des suspicions d’« appel à la haine, à la discrimination, à la violence » et « provocation à des actes terroristes » selon l’Intérieur
C’était le 25 février dernier : à quelques heures du traditionnel dîner du CRIF, le ministre de l’Intérieur annonçait sa décision de dissoudre deux associations propalestiniennes radicales, en raison de leurs appels “à la haine, à la discrimination et à la violence” et de leur soutien affiché à des actes terroristes. Un rapide coup d’œil sur le site Internet du Collectif Palestine Vaincra permet de comprendre que la décision du ministre Darmanin était pleinement justifiée sur le plan des faits.
Celui-ci affirme en effet soutenir “la lutte du peuple palestinien contre le sionisme, l’impérialisme et les régimes réactionnaires arabes pour la libération de toute la Palestine de la mer au Jourdain (ce qui est confirmé par le logo sur lequel l’État d’Israël est entièrement effacé) et soutenir “la Résistance qui est le seul moyen pour le peuple palestinien de reconquérir ses droits historiques et légitimes. Nous la soutenons sous toutes les formes qu’elle juge nécessaire et légitime, y compris armée”.
Logo du “Comité Palestine Vaincra”,
La France et ses « maîtres sionistes »
On ne saurait être plus explicite. Ce soutien sans faille et sans tabou s’accompagne de campagnes menées sur le territoire français en faveur du boycott d’Israël, de la libération de terroristes condamnés et emprisonnés en Israël et de la cause palestinienne en général. La rhétorique du Comité Action Palestine est largement similaire, avec des communiqués mettant en cause la politique de la France “aux ordres de ses maîtres sionistes » et autres déclarations du même acabit. Parmi les “partenaires” du Collectif figure en bonne place le mouvement terroriste FPLP, branche de l’OLP d’obédience marxiste dont la phraséologie du Collectif s’inspire manifestement.
Dans ces circonstances, la décision du Conseil d’État s’apparente à un blanc-seing offert aux associations propalestiniennes les plus radicales, pour poursuivre leurs activités sur le sol français, au nom de la “liberté d’expression”. La lecture des deux décisions en référé est instructive. On y apprend notamment que le Collectif a prétendu devant le Conseil d’État que sa charte “faisait état de son soutien à la cause palestinienne sans prôner la violence ou la lutte armée”, alors même que cette charte affirme soutenir la “résistance” palestinienne “sous toutes les formes qu’elle juge nécessaire et légitime, y compris armée”.
Mensonge flagrant
On reste sidéré qu’un mensonge aussi flagrant ait pu convaincre les membres éminents de la plus haute juridiction administrative française. Les juges du Conseil d’État savent-ils lire? La position du Conseil d’État est exactement à l’opposé de celle que défend le ministre de l’Intérieur, mais également le président de la République Emmanuel Macron, qui a régulièrement affirmé que l’antisionisme était une forme d’antisémitisme. Comment comprendre dès lors ce double discours des autorités politiques et judiciaires françaises sur ce sujet ?
Comme le rappelle Yves Mamou dans un livre récent (Le grand abandon, Les élites françaises et l’islamisme), ce sont les élites – et notamment les grands corps de l’État – qui sont parfois le plus en pointe pour soutenir l’islamisme et pour laisser émerger sur le territoire français une “nation musulmane”, dont les valeurs sont contraires à celles de la République. La décision du Conseil d’État corrobore cette analyse. Comme dans l’affaire Sarah Halimi, la justice française, jusque dans ses plus hautes instances, s’avère être le “maillon faible” dans la lutte contre l’antisionisme et l’antisémitisme, et pour le respect des principes républicains et de l’État de droit menacé par l’islam radical et ses soutiens. Les belles proclamations dans le sens contraire du président Macron ne modifient en rien cette triste réalité.
Une semaine s’est écoulée, depuis la réélection d’Emmanuel Macron. Selon RTL, la cérémonie de ré-investiture aura lieu samedi 7 mai en fin de matinée. Mais, déjà, de nombreuses nouvelles folies « progressistes » émaillent le quotidien des Français.
Les électeurs ont donc décidé de reconduire Emmanuel Macron à la tête de l’Etat. Gageons qu’ils ne seront pas déçus, si l’on en juge à la première semaine de son nouveau quinquennat.
Une militante d’extrême-gauche agresse des pompiers qui tentent d’éteindre un incendie. Cette extrémiste agresse physiquement un pompier en lui disant « tu vas faire quoi », « tu vas taper une femme » tout en lui donnant des coups. #1erMai#pompierspic.twitter.com/vyagPjN0Pe
J+0 : la satisfaction manifeste des journalistes présents sur les plateaux informe les téléspectateurs du résultat bien avant sa proclamation officielle. Suivi d’une procession d’enfants tel le joueur de flûte de Hamelin, c’est au son de l’Hymne à la joie – hymne de l’UE, je me demande ce que Beethoven aurait pensé de son acharnement contre les peuples qui veulent affirmer leur souveraineté, lui qui admirait Bonaparte mais n’aimait pas Napoléon – que le président réélu entre sur le champ de Mars. Simultanément, on assiste en direct aux premiers ronds de jambe des courtisans (Damien Abad, par exemple), et Fabien Roussel évoque le score de « l’extrême-droite » qu’il dit « sans précédent depuis la Libération ». C’est toujours amusant qu’un communiste se réfère à l’histoire, ça permet de parler de Soljenitsyne et du financement du PCF par l’URSS des goulags. À propos d’histoire et de la Libération, on apprend qu’à Berlin s’est déroulée une manifestation anti-Israélienne lors de laquelle des journalistes ont été traités de « juifs de merde » et de « sales juifs », et où étaient brandis des drapeaux sans croix gammées mais très populaires au sein d’une certaine « diversité qui est une chance ». Eric Zemmour, que certaines voix du « front républicain » ont qualifié de « juif de négation » et de « juif de service », tend la main à l’union des droites pour les législatives.
J+1 : les prix des carburants repartent à la hausse, mais il serait complotiste d’imaginer que cette hausse était jusque-là « gardée sous le coude » pour cause d’élections. Bruno Le Maire évoque la possibilité du recours au 49.3 pour imposer la réforme des retraites, mais il serait complotiste d’imaginer que cette hypothèse était jusque-là « gardée sous le coude » pour cause d’élections. On apprend que les étrangers vivant illégalement en France sont rassurés par la victoire d’Emmanuel Macron, mais ils sont sans doute, eux aussi, complotistes, puisqu’ils croient manifestement que les sommets d’inefficacité atteints depuis cinq ans en matière d’exécution des OQTF sont volontaires. Cédric O commente l’achat de Twitter par Elon Musk en expliquant que la liberté d’expression c’est bien, mais à doses raisonnables, et que le Digital Services Act de l’UE conforte « l’obligation de lutter contre la désinformation, la haine en ligne, etc ». On pense évidemment à Agnès Buzyn, Olivier Veran, et Sibeth Ndiaye alors porte-parole du gouvernement déclarant « j’assume parfaitement de mentir pour protéger le président ». On pense aussi au discours de François Sureau lors de sa réception à l’Académie française le 3 mars dernier, lorsqu’il évoque : « l’état où nous sommes, chacun faisant appel au gouvernement, aux procureurs, aux sociétés de l’information pour interdire les opinions qui le blessent ; où chaque groupe se croit justifié de faire passer, chacun pour son compte, la nation au tourniquet des droits de créance ; où gouvernement et Parlement ensemble prétendent, comme si la France n’avait pas dépassé la minorité légale, en bannir toute haine, oubliant qu’il est des haines justes et que la République s’est fondée sur la haine des tyrans. La liberté, c’est être révolté, blessé, au moins surpris, par les opinions contraires. Personne n’aimerait vivre dans un pays où des institutions généralement défaillantes dans leurs fonctions essentielles, celle de la représentation comme celles de l’action, se revancheraient en nous disant quoi penser, comment parler, quand se taire. » À voir les réactions mondiales à la volonté d’Elon Musk de défendre la liberté d’expression, si hélas certains voudraient vivre dans un tel pays : on les appelle « les progressistes ».
J+2 : le « front républicain » s’indigne de la candidature à la députation de Taha Bouhafs sous l’étiquette de LFI, comme s’ils imaginaient que l’islamisation migratoire et culturelle qu’ils encouragent depuis un demi-siècle pouvait être sans conséquences (rappelons ici le bilan migratoire du premier quinquennat d’Emmanuel Macron). À ce propos, la mosquée Milli Gorüs de Saint-Chamond se distingue par la célébration d’un iftar (repas de rupture du jeûne) où une palissade sépare les hommes des femmes. Sans doute une palissade aussi féministe qu’un certain hijab salué par Emmanuel Macron à Strasbourg, sans doute un iftar aussi républicain que celui célébré le 19 avril en présence de Christophe Castaner (et de l’émanation française des Frères Musulmans) « en soutien à la réélection de monsieur le président de la République Emmanuel Macron » par une mosquée dont les responsables font réciter aux enfants qu’il est bon d’imposer l’islam par la force, et « licite » de « faire couler le sang » des apostats. L’État Islamique en Afrique de l’Ouest diffuse les photos de l’exécution de sept chrétiens, et dans ses magasins français Auchan décrit le Ramadan comme « le mois du don et du partage ». Le Conseil d’État retoque la fermeture de la mosquée de Pessac qui, d’après la Préfecture, faisait pourtant l’apologie de la « mort en martyr » (entre autres). À Cergy-Pontoise, Emmanuel Macron est accueilli par un jet de tomates – les lecteurs du Schtroumpfissime apprécieront toute l’ironie de la situation. Au micro de France Inter, François-Xavier Bellamy prouve une fois encore qu’il est un homme d’intelligence, de convictions et de droiture, et nous manquons terriblement de tels hommes.
J+3 : La République En Marche vers le parti unique ! Jean-Pierre Chevènement lance un nouveau mouvement en soutien à Emmanuel Macron (on ne les compte plus), Jean-François Copé appelle à « un pacte » avec le président réélu. La stratégie de « centrisme autoritaire » du « front républicain » est décidément transparente : quiconque n’est pas avec nous est forcément l’allié de quelqu’un qui a un jour été complaisant avec quelqu’un qui a un jour liké le tweet de quelqu’un qui a un jour croisé dans la rue un infréquentable et – scandale absolu – n’a pas changé de trottoir, nous seuls sommes donc républicains, légitimes, et avons droit de cité. On apprend la mise en examen du jeune policier qui, dimanche, avait été contraint de faire usage de son arme, et plusieurs syndicats appellent à une manifestation devant l’école de la magistrature pour « dénoncer une justice à deux vitesses, clémente pour les voyous, intraitable pour les policiers ». L’occasion de rappeler qu’au second tour, Emmanuel Macron a été de très loin le candidat préféré des détenus (au premier, c’était Mélenchon). Dans Les échos, on évoque tranquillement la privatisation« de l’éducation nationale à la SNCF en passant par les hôpitaux », le rêve de Denis Kessler qui écrivait en 2007 dans Challenges : « il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ». Notons que c’est ce à quoi s’emploie Emmanuel Macron depuis cinq ans, transformant l’État en fermier général qui laisse les services publics tomber en ruines mais écrase le peuple d’impôts pour financer les avantages fiscaux et les subventions dont bénéficient ses clientèles. Comment ? Le candidat du front républicain serait celui qui veut « défaire méthodiquement le programme du CNR » ? Ne le dites pas à la gôche, c’est trop compliqué pour eux. En revanche, prenez le temps d’entendre ce que dit la Chine et de lire Zhao Tingyang si vous voulez comprendre le monde qui vient, dont l’Empire du Milieu est l’un des acteurs majeurs.
J+4 : il y a semble-t-il de l’eau dans le gaz entre Emmanuel Macron et Édouard Philippe, le tout exprimé en termes peu amènes. Mais sans doute est-ce en réalité aussi affectueux qu’ « emmerder les Français » ? Au Maroc, la police fait une descente dans un café de Casablanca pour arrêter ceux qui ne se plient pas au jeûne du Ramadan, et en France le « front républicain » continue à « défendre la laïcité » en accueillant massivement en France ceux qui voudront y imposer les lois de l’islam.
J+5 : on apprend qu’une soixantaine d’hôpitaux ont déclenché le « plan blanc » en raison du manque d’effectifs, situation catastrophique et inédite en France, mais il serait complotiste de se demander pourquoi une semaine plus tôt seulement, la quasi-totalité des médias se gardait soigneusement d’évoquer le bilan du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. L’INSEE publie les chiffres de la situation économique de la France, aussi catastrophique que sa situation hospitalière, mais il serait complotiste d’imaginer que ces chiffres étaient connus une semaine plus tôt… On découvre les notes de frais délirantes de la députée LREM Coralie Dubost, dont l’amour de la lingerie nous confirme que le roi est nu. La constitution du parti unique de l’extrême-centre se porte bien : Manuel Valls appelle les « républicains de gauche » à rejoindre Emmanuel Macron, des élus LR le rejoignent parce qu’ils trouvent anti-républicain que leur parti ne condamne pas le soutien d’Eric Zemmour à Eric Ciotti, et affirment ouvertement qu’en dehors du « bloc républicain » macroniste il ne reste que l’extrême-gauche et l’extrême-droite, toutes deux également intolérables.
J+6 : à Bordeaux, un policier en civil, hors service, a été tabassé sous les yeux de sa famille, et un témoin qui tentait de s’interposer a été blessé. Un « sentiment d’insécurité » dirait sans doute le Garde des Sceaux hué par les policiers et applaudi par les détenus, l’homme qui considérait comme un « honneur » de défendre l’un des inspirateurs des crimes de Mohamed Merah, et qui tenta de faire passer pour une victime la mère qui endoctrina ses enfants dans la haine – « Elle a quand même perdu un fils, l’autre est en taule » osa-t-il commenter dans un sommet d’indécence, mais il faut croire que c’est ça, les « valeurs républicaines » du « front républicain » qui a maintenu Emmanuel Macron au pouvoir.
J+7 : 1er mai bon enfant pour Reconquête! à Aix-en-Provence (bien que les tablées soient mixtes, on notera ce manque « d’enrichissement culturel » à la mode Milli Gorus !). Autre ambiance dans les rues de Paris (et d’ailleurs), où l’on constate sans surprise que la violence ne vient pas de « l’extrême-droite » et que la macronie est toujours aussi inefficace contre les casseurs….
Il y eu un soir, il y eut un matin, ce furent les premiers jours du second quinquennat d’Emmanuel Macron, et ça ne fait que commencer.
Et si loin des carquois, des torches et des flèches, On se sauvait un peu vers des choses plus fraîches?» suggère Cyrano à l’acte III de la pièce de Rostand. Pour équilibré qu’ait été le dernier article de notre chroniqueur, il s’est fait écharper par les américanolâtres et autres partisans de l’entrée en guerre de l’Europe. Des critiques qui ont fort marri Brighelli, qui a une sensibilité de violette… Alors, tant pis ou tant mieux, il revient au cinéma !
Il y a trois mois, j’avais déjà signalé aux foules désœuvrées qu’elle pouvait, en toute confiance, aller voir jouer « Pig », qui marquait la résurrection de Nicolas Cage. Rebelote : précipitez-vous pour voir « Un talent en or massif », avant qu’il disparaisse des salles obscures auxquelles les imbéciles préfèrent le confort relatif de leur canapé où ils peuvent tripoter impunément leur télécommande en regardant Netflix. Seconde résurrection de Nicolas Cage — et une heure et demie d’intense rigolade.
Autodérision
L’acteur y joue son propre rôle, celui d’une star sur le déclin, blackboulé de tous les castings, à peine supporté par sa fille adolescente et son ex-femme, criblé de dettes et accroché aux glaçons de son bourbon comme un ours à sa banquise. Il se voit proposer un million de dollars pour assister à l’anniversaire d’un magnat aux revenus douteux, à Majorque (en fait, la côte croate). Quelques sous-intrigues plus tard, le voici forcé d’assumer son statut de dur à cuire dans une succession de scènes pleines de bruit et de fureur — sauf que ça ne marche pas aussi bien que dans un film écrit par Hollywood, mais nous sommes bien à Hollywood et ça finira bien.
Seul Nicolas Cage pouvait jouer dans un film qui s’offre le luxe, dans une scène censée confronter deux super-méchants, de faire une longue pub pour les froot loops de Kellogg’s — si ! Le film de Tom Gormican est une habile synthèse entre « Last action Hero », où Schwarzenegger se moquait amplement de lui-même, et « The Player », le film de Robert Altman sur Hollywood. Seul Cage pouvait tourner un film d’action qui fait l’apologie du « Cabinet du docteur Caligari », ce sommet du cinéma expressionniste allemand muet ou de « Paddington 2 », cette petite merveille sortie en 2017 — pour petits et grands enfants.
Un acteur génial
Je sais que Cage a joué dans nombre de productions passées directement en vidéo sans transiter par la case cinéma. Mais vous ne pouvez gommer un acteur qui a si intensément brillé dans « Eclair de lune », « Sailor et Lula » (il est d’ailleurs confronté dans « Un talent en or massif » à celui qu’il était à l’époque du tournage du film de David Lynch, dans un dédoublement jouissif), « Volte-face », « Snake eyes », « À tombeau ouvert » ou « Lord of war ». Bien sûr il est le neveu de Coppola, et cela lui a ouvert quelques portes. Mais le reste, il le doit à son génie personnel.
Génie, vous êtes sûr ? Mais oui ! Il y a quelque chose d’excessif, dans le jeu de Cage, qui le range dans la catégorie de ces acteurs de tempérament que furent, en France, Raimu ou Belmondo (ou Depardieu), et que sont aux Etats-Unis Nicholson ou Al Pacino. Pas moins.
Dans les périodes moroses, le cinéma se fait divertissant. Pendant la Grande Dépression on a tourné une masse de comédies musicales et les premiers films de super-héros. Depuis vingt ans, la machine hollywoodienne, qui en sait davantage sur l’effondrement de notre civilisation que bien des politiques, est revenue aux héros fantastiques et aux comédies déjantées — pour notre plus grand plaisir. Que nous ne sachions pas en faire autant (avant la séance, j’ai eu droit aux bandes-annonces de quelques sous-produits français à venir) témoigne juste de la pauvreté intellectuelle dans laquelle nous baignons, dans l’Hexagone — but that’s another story, comme dirait Cage in english in the text.
De Nice au Havre en passant par l’Allier, le nouveau roman de Patrice Jean nous invite à suivre le parcours de Romain Bisset, un jeune homme français idéaliste ayant rompu avec son milieu familial bourgeois, et à la recherche d’une haute et mystérieuse figure de la gauche intellectuelle…
S’il existe encore quelques lecteurs mal-pensants qui aiment à lire autre chose que les émouvantes tribulations de ces migrants au grand cœur, qui, dès leur arrivée sur notre sol, s’impliquent avec courage et abnégation pour contribuer au développement et à la prospérité d’un pays peuplé de brutes inhospitalières. Si on trouve encore d’odieux réactionnaires las de se voir proposer sur les étals des libraires des injonctions à la protection de la Terre-Mère. Pour tous les dégoûtés des diatribes sur les mâles blancs de plus de cinquante ans, pour ceux qui résistent farouchement à l’injonction à la fraternité universelle, pour les réfractaires à l’écriture inclusive, pour ceux qui refusent de célébrer les woke de tout poil, bref pour tous les affreux, voici un excellent roman à se mettre sous la dent. Il enchante par la justesse et l’ironie du regard qu’il porte sur l’endoctrinement ambiant. Lisez, toutes affaires cessantes, Le parti-pris d’Edgar Winger de Patrice Jean.
Romain, jeune idéaliste des années 2020
Nous sommes, au début du roman, juste avant le grand renfermement que causa l’épidémie de Covid. Romain, rejeton d’un infâme capitaliste, a renié ses origines nécessairement « nauséabondes » pour s’engager dans un parti fumeux qui réunit tous les courants absurdes et au goût du jour existant au sein des différents mouvements politiques français, tant de gauche que progressistes.
On n’est pas sans savoir, en effet, fait écrire Patrice Jean à Romain, que : « L’histoire de France est une longue sédimentation de substances obscurantistes (christianisme, patriotisme, monarchisme, capitalisme, impérialisme, machisme, colonialisme) qu’il est nécessaire de dissoudre dans l’acide révolutionnaire. » Notre jeune héros souhaite ardemment éradiquer la brutale et obtuse ringardise réactionnaire pour promouvoir le wokisme, l’intersectionnalité, et le féminisme. Idéaliste, il s’engage donc pour un monde sans frontières et apaisé, qui évoluera sur une planète dépolluée : « Le révolutionnaire doit, aujourd’hui, promouvoir tout ce qui dissout les anciennes sédimentations, il doit favoriser les anticorps, les fluidités, les alternatives à l’hétéronormativité, et célébrer le lesbianisme, l’antiphalocentrisme. »
Notre révolutionnaire en gestation est envoyé à Nice sur les traces d’un théoricien âgé et dont on est sans nouvelles depuis des lustres. Celui-ci, nommé Edgar Winger (Alain Badiou ?), serait susceptible de galvaniser le parti et de renforcer sa crédibilité. Notre jeune homme attend la venue du grand homme à la terrasse d’un café niçois où il aurait été aperçu.
Un journal puis un récit
La première partie du roman de Patrice Jean est constituée par le journal que tient le freluquet (un sommet d’ironie) dans l’attente vaine de son Godot. Notre jeune transfuge, passé de la bourgeoisie à la révolution prend bien soin, dans son activité de diariste, à ce qu’aucun imparfait du subjonctif n’échappe à son rejet appliqué : « (…) j’ai décidé de ne plus employer l’imparfait du subjonctif, ce mode d’une distinction surannée et puérile. » Dans les mots du jeune con, Patrice Jean peint la moutonnière jeunesse contestataire de notre époque. Le petit suffisant rend compte, au jour le jour, de l’amour qu’il ne rencontre pas. Il relate sa fâcheuse confrontation avec deux « jeunes » victimes de leur injuste destinée qui n’hésitent pas à le détrousser après l’avoir approché, en affirmant pouvoir le conduire dans le repère de Winger. On suit les échanges du petit diariste avec son vieux voisin réactionnaire et la fille de celui-ci, ses sorties au « Bis-Itinéraire », lieu enchanteur s’il en est : « le bistrot est géré par une asso, tous les produits sont issus de l’agriculture locale, (…) bière artisanale, vin naturel. », « (…) on y organise, les vendredis et les samedis soirs des concerts, des spectacles hip-hop, du slam » et cerise sur le gâteau, « tous les murs sont décorés par des potes affichistes, des peintres, des tagueurs. ». On sent dans ce début, de la part de Patrice Jean, une ironie mordante vis-à-vis de son personnage mais aussi une tendresse identique à celle qu’avait Flaubert pour les siens.
S’ouvre alors la deuxième partie du roman. Du journal, on passe à un récit à la troisième personne. Le révolutionnaire en devenir est exclu de son parti en raison d’une main baladeuse égarée sur le postérieur de Lamia, l’un des membres dudit parti. Elle a, comme il se doit, porté plainte contre le pervers. C’est alors que notre héros débusque Winger au fin fond de l’Allier. C’est encore là une ironie toute flaubertienne qui prévaut dans la description romantique de l’état d’esprit du jeune naïf lors de la rencontre : « C’était comme si Winger, par sa seule présence, sublimait les murs et les jardins du village, les nimbant d’un étrange prestige. » Las ! Le Che Guevara cacochyme y vit dans une vieille bâtisse aux allures de château. Reclus et avec pour seule compagnie sa vieille bigote de sœur qui lui sert d’intendante, il s’adonne à la poésie et à la contemplation de la nature. Notre jeune homme est déçu, le Maître est passé à l’ennemi : déception et fuite du gamin.
Retour à la réaction et confinement
La troisième partie consiste en une épître magistrale écrite par le philosophe et adressée à Romain. Touché par la vaine ferveur du minot, le vieil homme lui explique la raison de son retour à la réaction : à savoir son histoire d’amour avec une toute jeune fille. Cette romance lui a valu un séjour en prison pour « atteinte sexuelle sur mineur. » Il n’était pourtant « jamais allé la retrouver après ses cours, comme il y a apparence qu’un Matzneff le fit avec ostentation ». Le Penseur achève le jeune ravi, dépité par un tel parcours, en lui précisant : « aujourd’hui, la noblesse de gauche méprise le petit Blanc comme on se moque des attardés et des ploucs».
Le roman se poursuit au Havre. Deux ans sont passés, le Covid, lui aussi, est passé par là : « on a chloroformé la France sous des masques et des couvre-feux, comme si tout ce qui comptait devait, pour chacun, être mis entre parenthèses, comme si on révélait aux foules que la vie n’était rien d’autre que cette attente, sans grâce, du néant d’être avant le pas du tout. » Notre jeune homme : « ne participe pas directement à l’action politique. Certes il ne rate aucune manifestation, il continue de signer des pétitions, de lire les journaux, de voter pour les partis d’extrême gauche aux élections locales et nationales. »
Toujours hanté pourtant par sa rencontre avec Winger, il se rend dans la ville portuaire normande pour y rencontrer Ludivine, l’adolescente qui avait dévoyé le vieux penseur de sa trajectoire. Elle est maintenant mûre et enseigne la philosophie. La version qu’elle lui donne de la chute du théoricien laisse le jeune manichéen, épris d’une vérité sans ombre, sur sa faim : « Il (…) en connaît les deux acteurs, le coupable et la victime. Ni l’un ni l’autre ne se décrivent ainsi. Ils ont tort. Ils doivent avoir tort. »
C’est sur un regain d’énergie de notre jeune battant que le livre s’achève. Il est maintenant pourvu d’une compagne et d’un fils : « Les salauds ne lui voleront pas la félicité d’exister. Il apprendra à Jules à désobéir aux servitudes d’une société pourrie, à deviner sous la politesse et les sourires, les doucereux déguisements de l’exploitation. » Alors, il souhaite rencontrer Winger une ultime fois, afin d’exprimer tout son mépris sa vis-à-vis de la palinodie lamentable et déstabilisante à laquelle s’était livré le philosophe : « L’exclusion du parti révolutionnaire et surtout sa rencontre avec Winger avaient introduit en lui le parfum du scepticisme. Il lui arrivait même de défendre la notion de frontières (…) il ne cachera pas à son fils, quand il sera en âge de comprendre, les dérives idéologiques auxquelles on s’expose sitôt qu’on laisse entrer en soi, par faiblesse, les idées du camp adverse. » Les arguments du petit rhéteur sont fourbis : « Il se voit devant Winger (…) déchirer la cuirasse avec quoi le philosophe se protège contre les remises en causes, derrière laquelle il jouit de la vie comme un bourgeois. » Las ! Winger n’habite plus à l’adresse indiquée, peut-être, même, est-il mort. La maison est close et la nature reprend ses droits dans un jardin déserté. Romain s’allonge dans l’herbe haute. La vacuité de la vie et la vanité de l’idéologie se disent alors poétiquement sur la dernière page du roman. Posés comme des cailloux dans un jardin japonais, les locutions et mots : « sous un fourré », « nuages », « d’un pas », « Jules », « après-midi mélancolique », « théorie », « Rien d’autre que », « église », « le », « néant » y dessinent comme un calligramme d’Apollinaire.
Mais, Romain ne renonce jamais : je me suis laissée dire par Patrice Jean qu’il venait de s’engager aux côtés de Jean-Luc Mélenchon pour les législatives et l’union de la gauche.
Dans le nouveau roman du reporter et écrivain François-Xavier Freland, sur l’île grecque d’Anafi, Antoine et Diane s’aiment, avant de voir le tourisme de masse, la pandémie et des divergences ternir leur relation…
On y plonge comme on tombe amoureux, on le lit d’une traite et on en reste abasourdi et rêveur. Un été à Anafi est une fiction troublante qui, sans être autobiographique, n’en manifeste pas moins des blessures que l’on suppose personnelles. L’Histoire et la politique en constituent cependant la trame, mais tout naturellement, sans dégagements théoriques ni analyses péremptoires. Simplement, la vie, l’amour même, ne peuvent pas, en fin de compte, s’abstraire complètement du contexte.
Subtilité et talent d’écriture
Dans L’Absent, paru en 2018 (EnvolEmoi Éditions), François-Xavier Freland nous avait déjà fait sentir à quel point la dimension historique, la « grande histoire » est partie prenante des histoires individuelles, amoureuses, sentimentales, familiales. La mémoire de l’absence vous revient en plein cœur tant d’années plus tard et ses échos se font entendre depuis un port de transit à Madagascar ou depuis l’Indochine perdue.
François-Xavier Freland est journaliste et écrivain. Reporter monde audacieux, spécialiste de l’Afrique et de l’Amérique latine. Son ouvrage Mali: Au-delà du Jihad (Editions Anamosa) publié en 2017, est une référence qui aurait peut-être permis d’éviter certaines erreurs dans la région si elle avait été davantage connue des responsables politiques français. Dans Qui veut la peau d’Hugo Chavez ? paru en 2012, il décrivait avec une grande lucidité le système chaviste, alors que le titre pouvait laisser croire, à tort, à une complaisance à l’égard de l’autocrate. Mêlant connaissance du terrain, témoignages et anecdotes vécues à la fois touchantes et extrêmement pertinentes, il rend compte avec subtilité de la complexité de chaque situation.
Car François-Xavier Freland est également un véritable écrivain et cela transparaît jusque dans ses ouvrages géopolitiques. Dans son dernier roman récemment publié aux éditions Intervalles, on retrouve une nouvelle fois son style tout à fait remarquable. Des phrases courtes, incisives, des dialogues naturels, des chapitres brefs qui scandent le tourment amoureux sur un rythme un peu haletant mais avec ce regard distancié qui ne parvient jamais à rompre complètement avec un passé qui joue en sourdine.
François-Xavier Freland nous conduit ici en Méditerranée. Cette île grecque singulière, qui est évoquée avec précision et poésie à la fois, rappelle par sa position au basculement de deux mondes, d’autres îles et d’autres côtes, croates, italiennes ou corses. La pression du tourisme de masse qui abîme le littoral sauvage et néglige un arrière-pays au charme farouche. L’inconsistance des « bobos » écolos qui prétendent défendre « la nature » tandis qu’ils participent pleinement de la mondialisation qu’ils dénoncent. Des jeunes gens en perte de repères et des moins jeunes aussi, tout aussi désespérants. Mais si les saisons et les vents sont manifestement perturbés par le changement climatique, les rochers immuables contemplent la mer. Et le temps passe, inexorablement, tandis que le Santorin au loin fait son dos rond.
Les histoires d’amour finissent mal, en général
Et puis bien sûr l’amour. Le véritable personnage d’un roman n’est-il pas toujours l’amour ? Insistant et évanescent, impérieux et insaisissable. « Ils ne s’étaient pas croisés depuis trois jours. (…) « Tu m’as manqué » chuchota-t-elle. (…) Il sentit ses pieds froids, la douceur de sa peau contre ses jambes, ses deux seins plantés contre son torse. (…) Ce n’est qu’en début d’après-midi qu’ils se réveillèrent. (…) Ils marchèrent longtemps dans la garrigue (…). Un moment Antoine attrapa sa main après qu’elle eut effleuré la sienne. (…) Qui cherchait vraiment l’autre ? N’avaient-ils en commun qu’une puissante envie d’aimer ou d’être aimé ? ».
La jalousie n’est peut-être que la rage de l’impuissance à connaître l’autre, à se fondre en lui, à devenir lui. Et l’inconstance une ligne de fuite. Quant au retour, il n’est sans doute qu’une autre façon de se perdre. La Diane du roman n’a rien d’une chasseresse solidement charpentée. Son pied léger et sa démarche dansante ont le charme fragile des oiseaux de passage, emportés comme malgré eux dans leur vol migratoire. Ils vont et reviennent mais jamais ne se fixent. Et ils sont à la merci de tous les prédateurs. Antoine n’en est pas un. Mais son passé insiste et son âme nostalgique voile son regard. La fusion des corps ne préfigure rien d’autre qu’elle-même. Ne doit-elle pas être appréciée simplement comme telle ? Pleinement, dans la fulgurance de l’instant, dans la lumière d’un été à Anafi.
Évènement. Resté dans l’ombre pendant près d’un siècle, redécouvert en 2021, un texte inédit de Louis-Ferdinand Céline, Guerre, sera publié le 5 mai chez Gallimard.
Cela fait du bien, déjà, de sortir des faiblesses de la politique, des miasmes et des compromis de la vie politicienne, des infidélités justifiées par le pragmatisme, des reniements au nom d’un plat de lentilles électoral. Oui, cela nous change d’air heureusement de migrer, le temps d’un billet, vers la littérature dont des génies et des maîtres nous ont donné la passion. Cela tombe bien puisqu’on célèbre le centenaire de la mort de Marcel Proust et qu’on a découvert un manuscrit inédit de Louis-Ferdinand Céline, Guerre. Son état brut est émouvant car il nous offre la fulgurance chaotique, non travaillée comme elle l’aurait été à de multiples reprises par son auteur, d’une imagination débridée s’appuyant sur le réel d’expériences porteuses de sens et de vérité crue.
Les plus grands connaisseurs de l’écrivain analysent minutieusement le manuscrit
Analystes, critiques, experts, savants, professeurs, érudits, spécialistes de Proust comme de Céline nous font don depuis plusieurs mois de leur science, de leur incroyable savoir que pour rien au monde je ne tournerai en dérision.
D’abord parce que je suis admiratif de ces splendides obsessions qui se sont construites sur et autour d’appétences dont parfois je me dis que j’aurais aimé les voir structurer, pour moi, une autre destinée. J’éprouve un respect naturel à l’égard de tous ceux qui n’ont pas eu à choisir entre leur métier ou leur passion. Le sort leur a permis de ne pas les dissocier.
Lire Proust et Céline pour apprendre à vivre
Surtout, ces approches sophistiquées et pluralistes, parfois contradictoires, ne nous enlèvent rigoureusement rien, elles ajoutent au contraire à notre amateurisme de bon aloi, à notre fascination pour Proust et Céline qui, avant d’être des objets d’études, sont arrivés dans nos univers personnels tels des tremblements d’esprit et de coeur, de bienfaisants bouleversements qui n’ont rien laissé intact.
On s’est enrichi de leur magie sombre, décisive, cynique, incroyablement lucide, nous révélant, avant même de vivre, ce qu’était la vraie vie, avant même l’incarnation des idées et des sentiments, leur authentique substance. La littérature des maîtres ne remplace pas la spontanéité et la liberté de nos propres existences. Elle nous fait gagner du temps en révélant, avant ou après, parfois trop tard, ce que l’opacité des jours a été susceptible de nous masquer.
Une lecture qui symbolise une seconde naissance
Marcel Proust et Louis-Ferdinand Céline – dans un registre totalement différent, le second se moquait d’ailleurs du premier (« l’Homère des invertis ») qu’il critiquait pour son maniérisme – sont apparus dans certaines existences tels des phares, des lumières. Voyage au bout de la nuit, de même que À la recherche du temps perdu, sont devenus ce à partir de quoi on a pu dater le début d’un destin personnel, non plus aveuglé mais clairvoyant, d’une métamorphose nous créditant d’une supériorité sur les ignorants ou les indifférents : grâce à nos admirations, « le dur métier de vivre » a eu moins de secrets pour nous que pour eux.
Le Proust et le Céline des spécialistes, de ceux qui rentrent dans les entrailles de la « machine » pour mieux comprendre sa naissance et son développement, n’altère en rien notre plaisir: l’appréhension éblouie de pages nous faisant du bien, nous faisant du mal, tant leur justesse équivoque nous démontre ce que nous sommes : des humains, des lecteurs, imparfaits mais emplis de bonne volonté. Notre Proust, notre Céline sont bien à nous et on ne s’en priverait pour rien au monde.
Les psychanalystes Caroline Eliacheff et Céline Masson ont publié un essai remarqué, 'La Fabrique de l’enfant transgenre" (L’Observatoire, 2022). Photo: Hannah Assouline.
L’augmentation phénoménale des diagnostics accrédite la thèse selon laquelle la « dysphorie de genre » serait « socialement transmissible » par contagion entre pairs, un peu comme l’anorexie. Gil Mihaely, directeur de la publication, fait le point sur les connaissances, alors que Causeur publie un grand dossier « génération trans, sauvez les enfants » mercredi 4 mai prochain.
Aux États-Unis, mais aussi en France, les demandes de changement de sexe chez les adolescents augmentent depuis plus d’une décennie. Ces demandes sont l’expression d’une véritable pandémie qui sévit au collège et au lycée : un nombre croissant de jeunes, dans la très grande majorité des adolescentes, se disent nés dans le « mauvais corps ». Et la communauté éducationnelle et thérapeutique, les professionnels de l’Éducation nationale et de la santé cautionnent de plus en plus souvent ces expressions par un diagnostic de « dysphorie de genre ». Ainsi, des changements de comportement et de discours parfois aussi rapides que certaines radicalisations et passages à l’acte, se voient légitimés, voire encouragés, poussant d’autres à se lancer dans cette voie. Après l’ouvrage de Claude Habib, deux livres sur le sujet [1] viennent de paraître en France à quelques jours d’intervalle, une « salve éditoriale » qui témoigne de la gravité du phénomène.
Une solution magique aux problèmes des adolescents
Ces ouvrages rédigés par des professionnels (Melman et Lebrun sont psychiatres et psychanalystes, Eliacheff est pédopsychiatre et psychanalyste et Céline Masson est psychologue) sont différents et complémentaires. Eliacheff et Masson dénoncent, au nom de la protection de l’enfant, un « droit à l’autodétermination identitaire » de mineurs et avancent que souvent ces manifestations occultent des problèmes authentiques chez les adolescents en leur proposant des solutions magiques.
Quant à Melman et Lebrun, ils dialoguent à propos de Petite fille (2020), un film de Sébastien Lifshitz diffusé par Arte en décembre 2020 qui relate la vie de Sasha, élève de CE1 qui, selon sa mère, « se sent » fille dans un corps de garçon.
Ces travaux ont été précédés par l’enquête de la journaliste américaine Abigail Shrier parue en juin 2020 sous le titre Irreversible Damage:The Transgender Craze Seducing Our Daughters (« Dommage irréversible : comment la folie transgenre séduit nos filles »), qui n’a pas encore été traduit en français. Shrier, qui n’est ni psychologue ni éducatrice, dresse le tableau d’un phénomène très large dont les véritables ressorts sont plutôt culturels, idéologiques et politiques que psychiques.
La dysphorie de genre, connue auparavant sous le nom de « trouble de l’identité sexuelle », a une longue histoire. Selon le « Manuel diagnostique et statistique » (DSM) de l’Association américaine de psychiatrie (APA), son incidence se situe entre 0,005 et 0,014% chez les hommes nés aux États-Unis. Elle est nettement moins fréquente chez les femmes (0,002 % – 0,003). Jusqu’à 2013, ce phénomène a été nommé par la communauté professionnelle « Gender Identity Disorder » (GID) ou trouble de l’identité de genre (TIG). C’est seulement dans l’édition 2013 du DSM, que le GID, qu’on appelait aussi « transsexualisme » puis « incongruence de genre », est devenu « gender dysphoria » – « dysphorie de genre », un terme considéré par la communauté professionnelle comme non stigmatisant. L’APA énumère huit symptômes, dont au moins six doivent être présents, pour pouvoir diagnostiquer la dysphorie de genre. Dans leur majorité ils sont facilement observables dès la prime enfance : une préférence pour le travestissement et les jeux de rôle entre les sexes, et une forte aversion pour son anatomie sexuelle. Aujourd’hui pour les psychologues américains il s’agit de la détresse d’une personne face à un sentiment d’inadéquation entre son sexe assigné et son identité de genre. Pour l’APA, « la non-conformité de genre n’est pas en elle-même un trouble mental. C’est la souffrance associée qui est l’objet clinique ».
Un diagnostic en augmentation de plus de 1000% sur une quinzaine d’années!
Le phénomène existe donc bel et bien mais, avant les années 2010, il est rarissime, très majoritairement masculin et ne suscite pas beaucoup d’intérêt. Et puis, au tournant de la décennie, les diagnostics se multiplient et la grande majorité des cas concerne des adolescentes. Dans un entretien publié par FigaroVox le 13 février, Caroline Eliacheff parle d’une « croissance exponentielle des demandes de changement de sexe d’enfants et d’adolescents » et d’un corps médical qui suit le mouvement. Selon elle, dans différents pays « sur une période de dix à quinze ans, le diagnostic de “dysphorie de genre”, qui traduit un sentiment d’inadéquation entre le sexe de naissance et le “ressenti”, a augmenté de 1 000 à 4 000 % ».
Cependant, peu de chercheurs et d’intellectuels sont prêts à s’exprimer par peur d’être qualifiés de transphobes. Pour un universitaire américain, une telle accusation équivaut aujourd’hui à un arrêt de mort professionnel assorti du risque de voir ses publications retirées des revues scientifiques. C’est le cas de Lisa Littman. Abondamment citée dans le livre d’Abigail Shrier, cette chercheuse en santé publique à l’université Brown, dans le Rhode Island, a analysé 256 cas de dysphorie de genre. Les résultats sont surprenants. Les transitions femme-homme représentent 80% des cas et l’âge moyen des jeunes concernés est de 15 ans. Significativement, très peu de ces jeunes avaient montré des signes précoces, pré-pubertaires, de malaise par rapport à leur corps. Autrement dit, le phénomène actuel est clairement en rupture par rapport au syndrome décrit par l’APA. Pour Littman, il s’agit d’une dysphorie de genre « socialement transmissible » par contagion entre pairs.
Shrier consolide cette intuition par une approche sociologique et plus de 200 entretiens avec des parents, des adolescentes, des professionnels et des « influenceurs ». Elle parle aussi avec des transgenres « à l’ancienne », c’est-à-dire des adultes qui ont souffert d’une dysphorie de genre dont les symptômes ont été discernables clairement et précocement pendant l’enfance, bien avant les tourments habituels de l’adolescence.
Elle pointe également les similitudes entre la mode transgenre et la multiplication des cas d’anorexie chez les adolescentes il y a quelques décennies. Ce phénomène a suscité un très grand intérêt médiatique à partir de la fin des années 1970. Bien que les faits médicaux de l’anorexie mentale soient documentés depuis les années 1870, la sensibilisation du public à cette affection était très limitée avant la publication, en 1978, de The Golden Cage: The Enigma of Anorexia Nervosa, livre dela psychologue américaine Hilde Bruch, devenu un best-seller. Quelques années plus tard, la mort à 32 ans de la célèbre chanteuse américaine Karen Carpenter, attribuée à l’anorexie mentale (anorexia nervosa), fait sensation. Dans la foulée, des célébrités comme Jane Fonda font part de leur expérience de troubles de l’alimentation et le sujet est repris par les médias (notamment « people », « féminin » et « santé »). Et comme, dans les mêmes décennies (années 1970-1980), la mode des régimes alimentaires – et le discours qui va avec – a conquis un très grand nombre d’adolescentes, l’anorexie (qui commence toujours par la phase simple « régime »), jadis un phénomène rare et méconnu, devient presque une banalité. On peut donc avancer que, même si l’anorexie existait au moins depuis le Moyen Âge (voir Holy Anorexia, de Rudolph M. Bell), la révolution culturelle des années 1960 portée et subie par la génération baby-boom lui a donné une nouvelle dimension à la fois sociale et psychologique. Un petit demi-siècle plus tard, démontre Shrier, l’essor des médias sociaux, l’omniprésence des téléphones portables et les parents protecteurs sont autant de facteurs d’une nouvelle contagion sociopsychique, toujours liée à des angoisses autour de l’image du corps chez les adolescentes ; et c’est encore le refus des jeunes femmes et des filles de devenir « grande » (adulte) et femme, mais cette fois-ci il ne s’agit pas de rester petite, asexuée et d’éviter la menstruation, mais carrément de changer de genre.
Les dangers de l’autodiagnostic et du conformisme
Mieux encore : selon Shrier, contrairement à l’anorexie, le transgenre est la seule catégorie de victime à laquelle les adolescentes blanches issues de milieux favorisés peuvent facilement accéder sur la foi de leur propre parole. Dans un contexte général allant de la cour de récréation à la pub pour McDonald’s en passant par le cinéma et les séries, les adolescents des deux sexes sont encouragés à « briser le moule », « être différent » et en « accord avec soi-même », envers et contre tous. Et comme souvent, cette nouvelle forme de non-conformisme est terriblement conformiste : selon l’étude de Littman, 70% des adolescentes diagnostiquées comme dysphoriques avaient au moins un cas de coming out transgenre dans leur cercle d’amis et de camarades d’école.
Cependant, pour que cette pandémie se déclenche, il a fallu des complices. Les professionnels – essentiellement les psychologues – étaient nombreux à légitimer plutôt qu’à remettre en question l’autodiagnostic des adolescentes. Les professionnels ont abdiqué leur responsabilité en matière de diagnostic. Phénomène étrange quand on sait que les très fréquentes formes d’anxiété chez les adolescents ont rarement une explication unique et une solution aussi simple. En plus, des adolescents se questionnent fréquemment sur leur identité et orientation sexuelle et pourraient donc se montrer « fluided »… Or, il arrive qu’on conseille à des parents d’accepter l’autodiagnostic de leur fille ou d’employer un nouveau prénom masculin qu’elle a choisi pour éviter de la pousser au suicide…
Certes, il y a toujours eu des transgenres, extrêmement minoritaires, mais faut-il pour autant croire et faire croire à des enfants que leurs doutes sont des choix légitimes et que l’anatomie ne serait qu’un détail, presque aussi anodin qu’une « imperfection » esthétique qu’on « corrige » par chirurgie esthétique ?
Selon Masson et Eliacheff, plus de la moitié de ceux qui souhaitent changer de sexe présentent des difficultés psychologiques antérieures ou vivent au sein de familles dysfonctionnelles. Pourtant « l’enfant-moi » se voit octroyer par des adultes désemparés, apeurés et complètement dépassés le pouvoir de choisir son sexe en fonction de ses ressentis. Il devient maître chez lui, empêchant ainsi la possibilité de traiter ses véritables problèmes.
Comment expliquer le comportement collectif d’un corps professionnel qui se plie si rapidement à une mode aux conséquences aussi graves ? En effet, certains vont désormais jusqu’à prescrire des bloqueurs de puberté à des enfants dont le besoin est loin d’être établi et certain.
Le principal responsable en est probablement le climat intellectuel régnant dans les milieux faisant office de cadres et références moraux, scientifiques et sociaux pour les psychologues : les universités (chez les enseignants et les étudiants), la presse et les mouvements politiques progressistes radicaux. Ces derniers jouent un rôle particulièrement néfaste. Comme l’explique Eliacheff à FigaroVox, « les activistes LGBT ont inventé une novlangue qui fragmente la société en établissant des typologies : cis, trans, non binaire, etc. Au nom de la lutte nécessaire contre les discriminations, ils veulent aussi nous imposer l’idée que le sexe est “assigné”, qu’on peut en changer dès le plus jeune âge en fonction de son ressenti. » Par un lobbying efficace, ces idées et notions se répandent comme les particules de plastiques dans les océans – on les rencontre dans les cours d’éducation sexuelle délivrés par des associations agréées par l’Éducation nationale ainsi que dans des publications éditées par le Planning familial.
Dans tous ces lieux et milieux, le transgenre est devenu une arme politique entre les mains d’une gauche radicale aveuglée par son obsession d’inverser les rôles de l’oppresseur et de l’opprimé. Les féministes des années 1960-1970 et les héritières de leurs combats se retrouvent aujourd’hui dépourvues de leur autorité morale et de leur légitimité intellectuelle. Dans ce cadre, la pandémie de dysphorie de genre, est une vaste usine à fabriquer des opprimés imaginaires qui deviennent de véritables militants dans un combat politique bien réel.
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[1] Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun, La Dysphorie de genre : À quoi se tenir pour ne pas glisser ?, ERES, 2022 ; Caroline Eliacheff et Céline Masson, La Fabrique de l’enfant transgenre, L’Observatoire, 2022.