C’est elle qui avait fermé les yeux de l’écrivain en 1961. Lucette Destouches est partie à l’âge de 107 ans.


« Ma femme, la meilleure âme du monde, Ophélie dans la vie, Jeanne d’Arc dans l’épreuve, tout en gentillesse, dons, bienveillance, amour… »

On voit qu’il pouvait arriver à Céline de tremper sa plume dans du miel, surtout lorsqu’il oubliait le « pépiage » de ses ennemis et autres obsessions pour se consacrer à l’ultime femme aimée, celle qui lui a fermé les yeux le premier jour de juillet 1961. « Lili », la danseuse virtuose qui mettait l’Amérique à ses pieds, rencontra Louis-Ferdinand Destouches en 1936, peu après la sortie de Mort à crédit. Le génie du Voyage avait 41 ans, elle seulement 23.

Épouse et héroïne littéraire de ses derniers romans, Lucette Almanzor a accompagné Céline dans tous ses périples, du flirt poussé avec Brinon à l’exode vers Sigmaringen puis le Danemark, lorsqu’elle se fit la Pénélope de son Ulysse emprisonné.

Lucette Destouches souffla ses 100 bougies le 20 juillet 2012, dans le pavillon de Meudon qui fit les très riches heures de ses dernières années passées avec Louis-Ferdinand. À cette occasion, les éditions Pierre-Guillaume de Roux avaient publié, sous la direction de David Alliot, un ouvrage collégial célébrant la femme d’exception qui s’est longtemps cachée derrière l’illustre écrivain. Madame Céline. Route des gardes, reprend l’adresse de la dernière demeure de Céline. Lucette vivait alors toujours à Meudon, dans cette « maison bourgeoise, dans un quartier bourgeois, mais où la révolution est permanente parce que rien ne s’y passe comme ailleurs », comme la dépeint François Gibault, l’éternel ami et avocat de Lucette, devenu biographe de référence de Céline.

« Je ne pensais pas que c’était si long de mourir »

Depuis une vingtaine d’années, l’ancienne danseuse ne sortait pratiquement plus de chez elle, sinon pour assister à des ballets, ses os érodés ne lui laissant plus que le loisir d’ « assiste(r) au spectacle de sa vie », selon la formule de son ancienne élève, Véronique Robert-Chovin. Dans Céline secret, paru en 2001, cette dernière a consigné les dits et pensées de la femme de l’ombre qui avouait n’avoir jamais aimé que sa mère volage, Céline et les animaux.

Absent, Céline hantait le pavillon de Meudon, empli des souvenirs impérissables des deux époux et peuplé par la cohorte de ceux qui s’y pressaient : Sartre venant piteusement quémander sa médiation pour faire jouer Les Mouches, en 1940, Gen Paul et Le Vigan faisant de vaines avances à l’épouse modèle qu’était Lucette, celle-ci acceptant par ailleurs les incartades conjugales de son mari pour le garder auprès d’elle, sachant que nulle maîtresse ne pouvait menacer leur osmose sentimentale. Jusque dans les plus petits détails (l’entretien d’une ménagerie domestique, l’achat du perroquet « Toto II », exact sosie du Toto de Céline), Lucette aura aménagé la peine de perpétuité sans son écrivain que le destin lui infligea, il y a déjà plus d’un demi-siècle, et dont seuls quelques voyages rompirent la monotonie. « Je suis comme une voiture qui n’a plus de moteur, confiait-elle, il y a plus de quinze ans, à Véronique Robert-Chovin. Il ne reste que la carcasse ; je ne pensais pas que c’était si long de mourir. » Elle qui disait en 2012 ne plus être « qu’une pauvre chose dont la vie s’égoutte peu à peu », était à la fois la flamme fragile qu’un petit cercle de fidèles du soir entretient en la protégeant des vents contraires et une apparition sortie des décombres fumants du ténébreux XXe siècle.

Comme la Jeanne Moreau de Jules et Jim, Lucette Almanzor était une jeune fille sombre et mélancolique avant de croiser son homme et son destin : « Quand j’ai rencontré Louis, je voulais mourir, je trouvais la vie si triste. Je n’avais pas d’amis, je ne parlais pas, j’étais entièrement tournée sur moi-même et la danse. » Malgré leur vingt ans d’écart, Lucette et Louis-Ferdinand, enfants terribles du XXe siècle, ont arpenté les mêmes lieux de jeunesse, avant de fuir les hommes et leur médiocrité pour se perdre dans l’abîme.

Chez Céline, le dépit né de cette vaine quête d’absolu engendra l’ignominie des pamphlets. En refusant de laisser publier les pages teintées du plus âcre antisémitisme de L’École des cadavres, des Beaux draps et de Bagatelles pour un massacre, Lucette entendait éviter que leur « pouvoir maléfique » ne tombe « entre de mauvaises mains » (1). La postérité célinienne lui saura gré d’avoir enterré ce cortège de dépouilles putrides et, à l’inverse, d’avoir exhumé Rigodon, ultime et posthume volet de la trilogie de l’Exode.

Plutôt que de censure, il s’agit du sauvetage d’une œuvre de Céline, irréductible à ces brûlots pacifistes des années 1930, lorsque l’admirateur de Zola voulait à tout prix éviter la guerre dont il accusait les Juifs d’être responsables. Ce n’est pas tant la charge vénéneuse des pamphlets que l’on pouvait craindre que la menace qu’ils font peser sur une œuvre qui ne se résume pas plus aux points de suspension qu’à la haine rabique du peuple d’Israël. Si Lucette a choisi de condamner le pamphlétaire Céline au silence, c’est sans doute pour faire reluire l’éclat du romancier, à l’abri de toute récupération politique. L’Histoire y perd ce que l’Art y gagne.

Lire la suite