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Là-haut, un oiseau passe

Romy ensorcelle la Cinémathèque jusqu’au 31 juillet


Longtemps, je suis resté réfractaire au charme écorché de Romy. Je refusais de m’y soumettre. L’opération de séduction me paraissait trop grossière, trop évidente, trop charnelle, trop fabriquée, trop photogénique. Son désespoir apparent et toutes ses lignes de fracture m’empêchaient d’y croire, me mettaient à distance. Sa tristesse infinie polluait ma vision nocturne.

L’intransigeance est la marque des sots

Son débord émotionnel était un frein à mon imaginaire. Même son grain de peau lisse, cette sensualité huileuse et tous ses appels en détresse me gênaient à l’écran. J’enrageais de cette impudeur-là, à peine retenue, largement orchestrée. La colère montait en moi. Je n’y voyais qu’un numéro de dénudement psychologique. La fiction n’autorise pas tous les dévoilements, croyais-je. J’étais heurté par son flot de larmes en captivité et sa douleur à vivre le quotidien. J’exigeais un contrôle total des sentiments de sa part. Cette recherche de moralité m’éloignait de sa vérité intime, la jeunesse s’accorde mal avec la nuance.

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J’étais trop con. L’intransigeance est la marque des sots et des esprits querelleurs. Je n’acceptais pas le chaos intérieur comme moteur de la création. Alors, les hésitations de Romy, ses emportements, sa fragilité, son exigence à bien faire, son professionnalisme qui pouvait confiner à la terreur, me la rendaient totalement étrangère. Je n’avais que faire de sa beauté plastique et de ses failles en cataplasme. Elles étaient trop encombrantes à mon goût pour que ne filtre une émotion non trafiquée. Et puis, le temps a passé, mon intransigeance a disparu.

L’actrice intranquille

Ce n’est que bien plus tard, à la quarantaine venue, que j’ai pu enfin regarder ses films avec une dévotion sincère. Je comprenais son destin. Sa grâce fatiguée me touchait enfin et je pus accepter les images de son éclat, sans la juger. Parce que Romy gagne toujours à la fin. Vous pouvez ériger toutes les barrières ou toutes les frontières contre son attraction, elle réussit à passer, à casser toutes les digues, à pointer son dard dans votre cœur. Dans un rôle au cinéma, dans une interview télé, dans une attitude, un geste anodin ou un mot prononcé avec la puissance gutturale du désespoir, elle vous cueille, vous extrait de votre tranquillité bourgeoise. C’est l’actrice intranquille, par nature. Inconfortable, par essence.

Vous êtes là, hébété, un peu sonné dans un fauteuil rouge, ne comprenant pas ce qui vous arrive, son corps devient accessoire, la nudité chez elle prend la forme d’un don sans conséquence. Ce qui vous saisit vraiment, c’est la teneur de son fracas, son résiduel mal-être ne vous quittera plus. Il vous accompagnera comme le signe d’un déchirement douloureux et beau à la fois, une impossible rédemption, un drame en marche qui, bizarrement, nous vous accablerait pas. On puise beaucoup de force, à son corps défendant, dans l’œuvre de Romy. Pour capter cette délicieuse gêne, ce sentiment équivoque qui s’appelle le trouble, la Cinémathèque lui consacre une exposition jusqu’au 31 juillet. De Sissi à Visconti, de Chanel à Clouzot, des Alpes autrichiennes à Ramatuelle, d’une petite fiancée étendard identitaire à la femme fatale, de Philippe Sarde à Claude Sautet, Romy est une Française qui fut adoptée par tout un peuple reconnaissant. Une Marianne aux yeux clairs et aux seins hauts, le regard embué et cet accent chevrotant qui vaut tous les passeports du monde. L’entendez-vous, déclamer la chanson d’Hélène « Ce soir, nous sommes septembre ; Et j’ai fermé ma chambre ; Le soleil n’y entrera plus ; Tu ne m’aimes plus » ? Comment ne pas percevoir dans ces quelques paroles, toute la fraîcheur et la tragédie des « Choses de la vie » ?

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La légende demeure

Dans cette exposition, ce sont les détails qui émeuvent, des photos accrochées au mur qui nous rappellent une célébrité éclatante et si souvent outrageante. Plus qu’une star, Romy demeure une légende. Revoyez-les, tous les deux, dans leur lumière tapageuse, timides et déjà conquérants, Alain enlaçant Romy sur les bords de Seine dans un cliché en date du 29 mars 1961 signé Maurice Jarnoux pour Match. Plus tard, sur le bord d’une piscine, l’eau chlorée se reflète dans ses yeux, elle semble heureuse comme un enfant qui plonge à pieds joints et éclabousse toute la maisonnée. Là, en discussion, cigarettes aux lèvres avec Paul Guimard assis dans une chaise en rotin. Et, peut-être, le document le plus précieux de cette rétrospective, dans une vitrine, un mot griffonné au feutre sur du papier à en-tête du Sofitel Thalassa de Quiberon. Cette missive adressée à Claude Sautet, pleine de ferveur et d’admiration, envoyée à son adresse « 15, avenue des Goblins (sans e) » vous laisse groggy mais heureux.

Exposition Romy Schneider – Cinémathèque

[Vos années Causeur] Famille je vous hais. Un peu

Tout comme Jean-Philippe Rameau, notre chroniqueuse a un neveu.


–  Alors, comme ça tu écris dans Closer. Tu fais dans le people maintenant ?
– Pas CloserCauseur !
– Ah, le magazine féministe hype, chic et de bon goût. Tu ne te refuses rien.
– Non, celui-là, c’est CausetteCauseur, je te dis.
– Rassure-moi, pas dans ce canard d’extrême-droite patronné par la furie de chez Praud.
– Si, exactement. Et, la furie en question non seulement parle mais écrit aussi. Et, fort intelligemment.
– Peut-être, je n’ai jamais rien lu d’elle. Mais toi là-dedans, tu parles de quoi ?
– De tout, de rien, de toi, de tes cousines, de nos tantes, de nos vies, de la vie, de la mort aussi. 

Déjeuner pascal, échange amical avec l’un de mes neveux préférés. Ouvert, inclusif, tolérant, charmant, ce dernier n’est ni arrogant, ni tête à claques. Mais, personne n’est parfait, il professe, sur pas mal de sujets, des idées très, très proches de celles de la bolchosphère. 

Surtout en ce qui concerne les 3B : le beau, le bien, le bon.

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Comme à chaque rencontre, nous remettons amicalement le couvert et la jouons Huttington vs Fukuyama. Avec, forcément, des outils de plus en plus affûtés et à l’aune de nos intérêts respectifs, bien entendu. 

Après le coquet incipit sur mes activités littéraires, il attaque fort. Aujourd’hui, c’est tous voiles dehors. Le grand remplacement par le vêtement, c’est dans ma tête. Pas étonnant que j’écrive dans Causeur. D’après lui, il n’y a aucun « choc de civilisation ». Le string finira bien par l’emporter tranquillement sur le voile, le féminisme sur le machisme, la liberté sur la contrainte et ce sera « la fin de l’histoire». Dans une démocratie apaisée et bienveillante, quand on se sera débarrassé des fachos, tout le monde vivra heureux et n’aura pas trop d’enfants. Ceux-ci seront joliment créolisés et vivront dans le respect les uns des autres. 

Le pire, c’est qu’il a l’air de penser vraiment ce qu’il dit. Ce n’est pas juste pour m’embêter.

Je tente la rigolade. Sans doute, dans son futur, les femmes en string seront-elles autorisées à porter leurs culottes favorites sous leur niqab ! Mais, il n’a pas l’air d’être au courant du succès fulgurant de la mode modeste et pudique. Ou n’a pas envie de savoir.

Bref, dur, dur d’essayer d’éveiller un éveillé. 

– Tu dramatises !
– Enlève tes lunettes roses !

Et pour finir en beauté, affectueusement condescendant :

– Allez, c’est promis, je ferai un effort, je vais essayer de lire tes articles. 
– Et ceux des autres contributeurs ?
– Ne m’en demande pas trop quand même.

Ite missa est.

Le hussard bleu

C’est toujours un plaisir de retrouver un roman d’Eric Neuhoff. Rentrée littéraire n’échappe pas à la règle.


Le ciel était d’un bleu céruléen. Je pourrais commencer cet article par cette phrase. Pierre, l’éditeur, personnage du roman d’Eric Neuhoff, Rentrée littéraire, me refuserait un contrat. Mon manuscrit finirait à la poubelle. Ça n’aurait pris que dix secondes. Exécuté dès la première ligne. Gain de temps.

Jeu de piste 

La première fois que j’ai entendu le nom de Neuhoff, c’était prononcé par Michel Déon. Il m’avait dit que c’était un peu son fils spirituel, un néo hussard. On avait dîné au Perron, un excellent restaurant italien, dans le VIIe arrondissement de Paris. Déon, Jacques Laurent, Antoine Blondin et Roger Nimier étaient les hussards de l’après-guerre. Bernard Frank avait trouvé drôle de les réunir sous ce qualificatif. Neuhoff n’a pas oublié qu’il est un hussard puisque la maison d’éditions de Pierre se nomme Les Épées, titre d’un court roman de Roger Nimier paru en 1948. Le personnage de ce livre est François Sanders qu’on retrouve dans Le hussard bleu, le meilleur roman de Nimier.

Le nom de Sanders apparaît aussi dans le livre de Neuhoff. C’est un vrai jeu de piste. Un rallye germanopratin, en quelque sorte. Il faut dire que Pierre et sa femme, Claire, qu’il aime comme au premier jour, sont des bobos aux avis tranchés. Extrait : « Avec elle (Claire), Resnais était nul. Yourcenar était nulle. Quels nuls, ces Beatles ! »

Ironie douce

Le couple habite cité Vaneau, bulle ouatée pour ne pas voir la dégradation généralisée de la France. « Pierre était passé au marché de la rue Clerc, écrit Neuhoff. Il avait rapporté des fromages et du lait cru, Le Journal du dimanche qu’il avait déjà lu en terrasse, du pâté en croûte, du pain frais, des gâteaux à la rose. Il n’y avait plus de fontainebleau. » On est loin de la trajectoire de François Sanders qui fuit la Résistance pour la Milice, en 1944. Pierre a d’autres problèmes existentiels. Ses chaussettes se trouent trop vite. Neuhoff côtoie le milieu littéraire depuis le début des années 80. Il collectionne les prix littéraires car il a du style. Un style nappé d’humour avec une pincée d’ironie douce. Dans son nouveau roman, il croque les écrivains en mal de reconnaissance, souvent fauchés. Il révèle les petites manigances pour obtenir une récompense. Il évoque les salons littéraires, notamment celui de Brive où il faut être allé au moins une fois pour constater les mesquineries du microcosme littéraire aux égos boursouflés et aux foies dilatés par le mauvais vin.

Neuhoff croque : « Il n’y avait que des vieilles filles, des postières hystériques, des sous-normaliennes. » Macho, le hussard bleu ? « Les hommes, ça n’était guère mieux, ajoute Neuhoff. Des barbichus avec des pellicules sur les épaules, les doigts jaunis de nicotine, toujours à l’affût d’une invitation par une attachée de presse. » Et de donner l’estocade : « C’était un milieu rythmé par une succession de bons pour repas chaud. Cela manquait de fêtards en tweed, d’aristocrates avec des cravates en tricot. »

On liquide et on s’en va

Dans Rentrée littéraire, on déjeune chez Lipp, on prend un verre à La Closerie et on dîne le dimanche au Select. On croise François Mitterrand (sans le nommer) à la librairie Gallimard, avant rénovation et éclairage rayons surgelés d’une grande surface, on évoque des écrivains qu’on aime lire, en particulier Michel Mohrt (sans le nommer non plus) dont j’appréciais les anecdotes sur Venise, liées parfois à Paul Morand, « père » des hussards.

Tout se tient chez Neuhoff, à commencer par lui. Notre époque me fait penser au titre de l’un des livres de Mohrt, On liquide et on s’en va. On pourrait croire que le roman de Neuhoff est un tantinet frivole. Il est touchant surtout car il évoque des romanciers (et romancières, Geneviève Dormann est citée) qui savaient donner de la noblesse à la vie. Ça n’a pas de prix.

Éric Neuhoff, Rentrée littéraire, Albin Michel.

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Ouganda: la place de la morte

Dans la troisième plus grande ville de l’Ouganda, les femmes sont désormais invitées à s’assoir à l’arrière du véhicule.


En Ouganda, les autorités de la ville de Lira ont pris un arrêté officiel interdisant aux vendeuses de marché de s’asseoir dans la cabine des conducteurs de camion.

Votée à la suite d’un accrochage qui a coûté la vie à neuf personnes et blessé 19 autres en janvier, cette décision vise à atténuer les nombreux accidents qui se sont multipliés dans la région nilotique de Lango. Une enquête a été dépêchée et a rapidement rendu ses conclusions pour le moins surprenantes. Selon la police locale, cet accident serait dû à une conduite imprudente et une surcharge de poids. Mais également à la présence de vendeuses de marché dont les tenues, des robes courtes qui dévoilent leurs cuisses, auraient distrait le chauffeur, lui faisant perdre le contrôle de son véhicule selon le quotidien The Monitor.

Interrogé, Patrick Opio Obote, président de la Lira City Mobile Market Vendors Association, a confirmé que certaines commerçantes « s’habillaient de manière indécente et exigeaient de s’asseoir à la place du copilote afin d’échapper à la poussière présente sur la route ».

« Aucune femme n’est désormais plus autorisée à s’asseoir devant avec le chauffeur, même si elle est l’épouse du propriétaire du véhicule, nous ne vous le permettrons pas » a déclaré de son côté le porte-parole de l’Association des transporteurs urbains de Lira, Bernard Anyeko Matsanga. La mairie a d’ailleurs ordonné aux agents de police de commencer à utiliser les caméras de vidéosurveillance pour arrêter tous les conducteurs qui enfreignent la loi et les inculper en conséquence. 

Sur les réseaux sociaux, les Ougandais ont eu des réactions incrédules face à cette directive et n’ont pas hésité à faire part de leurs avis. Si certains ont applaudi cette décision, réclamant qu’elle soit étendue aux bus ou aux taxis « Uber », d’autres ont exigé que la municipalité prouve la responsabilité des femmes dans ces accidents, pointant une autre réalité : celle des entreprises qui emploient des chauffeurs sans qualifications afin de réduire les coûts salariaux sous l’œil tacite des autorités municipales. 

Ce qu’Obaldia doit à Molière

Le 27 janvier, René de Obaldia mourrait à 104 ans. Poète, romancier et dramaturge, il n’a jamais caché son admiration pour le grand Poquelin. Une complicité qui s’est jouée des siècles.


Il y avait du garnement chez lui, du manipulateur de verbe, un raffiné de la cocasserie, ainsi qu’un voyageur égaré qui se pressait « de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer » (Le Barbier de Séville). René de Obaldia (1918-2022) ne confondait pas l’ironie du moraliste et la vindicte du moralisateur. Poète assurément, mais dénué de mièvrerie, « contrepéteur » sournois, pourvoyeur en néologismes, caricaturiste, expert en métamorphoses littéraires, il était formidablement armé pour soutenir un siège contre la bêtise ambiante. Il a démontré brillamment sa filiation moliéresque dans une pièce, l’un de ses plus grands succès : Les Bons Bourgeois.

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Molière conseille Obaldia

Dans le discours qu’elle a prononcé en l’église Saint-Germain-des-Prés le 2 février 2022 (Obaldia est mort le 27 janvier), Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, a rappelé le plaisant subterfuge dont il avait usé lors de son intronisation sous la Coupole. Par un mouvement d’humeur inexpliqué, son prédécesseur au 22e fauteuil, Julien Green, avait en effet interdit qu’on prononce son nom dans l’hommage qui devait lui être rendu. « Il décida de tourner la difficulté en recourant à la sagesse d’un arbitre incontestable […] Molière. Quel cadeau il fit ce jour-là à l’Académie ! Il lui offrit leur conversation en alexandrins de sa façon ; ce fut un régal de l’esprit. Mais plus encore, cette solution improvisée par notre cher René entra dans l’histoire de l’Académie et en ferma l’une des pages les plus tristes. L’Académie n’avait pu ouvrir ses portes à Molière, le génie reconnu du Grand Siècle, l’ami si cher de l’académicien La Fontaine, parce que, comédien, il ne pouvait reposer en terre chrétienne, ni par là même être admis dans une compagnie protégée par le Roi Très-Chrétien. Molière a toujours manqué à l’Académie. Lorsque nous entrons en séance nous passons devant sa statue qui se dresse dans la grande salle précédant la nôtre, et nous déplorons son absence parmi nous. »

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En effet, si tout le discours du récipiendaire, le 15 juin 2000, est un chef-d’œuvre, la conversation qu’il imagine entre Molière et lui est un bijou d’inspiration. René de Obaldia est en proie au doute : doit-il respecter le commandement de Julien Green ou bien « outrepasser les volontés du trépassé » ? Il prend conseil auprès d’un « ami de longue date […] le sieur Poquelin, fortement médiatisé sous le nom de Molière ». Au fil de son exposé il croit « discerner dans son regard une lueur d’amusement, comme s’il méditait […] un nouvel impromptu, L’Immortel malgré lui. » Après le récit des faits, le prétendu Molière se lance dans une tirade inoubliable ! La voici in extenso :

« Obaldia, votre affaire est pour le moins complexe

Et, vous en fais l’aveu, me rend chose… et perplexe !

Quel singulier bonhomme est-ce que celui-là

Qui reçoit les honneurs en ne les voulant pas !

Qui se veut avant tout de souche américaine

Lors que du beau français son œuvre entière est pleine.

Qui siégea vingt-sept ans au fauteuil de Mauriac

Et, le dernier moment, fait entendre ce couac !

Étrange, en vérité, que ce remue-ménage

Et qu’on ne saurait seul imputer au grand âge.

De quelle mouche verte a-t-il été piqué

Pour, de son propre chef, s’envoyer au piquet ?

Qui donc l’aurait poussé, comme on pousse une bête

À briguer ce fauteuil, qui n’est point à roulettes ?…

Quoi ! Cet homme sensé qui se voulait urbain

Sans vergogne et sans peur vous a mis dans ce bain !

Ce catho, ce chrétien… »

Obaldia : « J’entends bien, répondis-je,

Mais votre beau discours fait foin de mon litige. »

Molière : « Nenni, nenni, j’y viens Oyez, cher Obaldia :

Si l’on vous tire à hue, ne tirez pas à dia,

Mais, par un jeu subtil, et avec élégance

Comme il sied aujourd’hui, pratiquez l’alternance.

Vous en dites du bien : certains sont satisfaits

Vous n’en dites plus rien : bene ! fort bien ! Si fait !

Une heure de discours vous permet d’abondance

De donner au public cette sorte de danse…

Brisons là cher ami… mais, à peine levé

Non, ce que j’ai dit là ne vaut point un Ave.

Ne prêtez point le flanc à ces tristes querelles

Si l’homme est trop humain le génie a des ailes !

Lorsqu’il s’agit, tudieu ! d’un aussi grand auteur

Peu nous chaut la raison, laissons parler le cœur !

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Boulevard Molière

Molière était dans la coulisse du Théâtre Hébertot, le 5 septembre 1980, où l’on donnait pour la première fois Les Bons Bourgeois. L’action se situe dans le magnifique appartement de la famille Basson-d’Argueil. Les partis-pris de mise en scène, de décor, de costume situent ses membres sur la marche économique et culturelle la plus élevée de leur classe sociale. Le père de famille est un libéral, la mère se revendique « de gauche » : tous deux sont dépassés par un soulèvement populaire qui évoque Mai 1968.

Les deux filles de la maison sont dissemblables au possible : l’une est sereine, douce, caressante, l’autre est hérissée, cérébrale, féministe. À la première, qui ne se soucie que de son amoureux, la seconde demande :

« Savez-vous ce que c’est d’être femme ?

Ma foi !

Ne cherchez pas, vous ne sauriez savoir

Car nous n’existons pas, nous sommes le miroir

Du néant projeté par le mâle en goguette

Usant de son pouvoir salace et centripète. »

Hélas ! La femme « divinité quasi » se soumet à son tyran alors qu’elle devrait « lui flinguer le zizi ».

Les rebondissements révéleront la vraie nature des êtres et conduiront à un dénouement heureux, commenté par Firmin, valet et maître de ballet inspiré : 

« De nos jours vont de pair le cuistre et l’impuissant,

Ils tirent tout à eux hors la chair et le sang,

Et tenant des discours fumeux et didactiques,

Voudraient changer le rire en ordre dramatique.

[…]

Que cette comédie ait l’heur de vous complaire,

Je le clame tout net, c’est la faute à Molière ! »

« Quoi de neuf ? Molière ! » La formule, fameuse, est de Sacha Guitry. C’est ne faire offense ni à l’un ni à l’autre que d’y ajouter Obaldia.


Perles de vie

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Les bons bourgeois

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Norge: la poésie dopée par «le pot belge»

Le poème du dimanche


On ne se lassera jamais de dire qu’une bonne partie de ce qui se fait de mieux en littérature française nous vient de la Belgique. C’est vrai pour le fantastique ou le théâtre avec Michel de Ghelderode ou Jean Ray, c’est vrai pour le roman de genre qui soudain invente une nouvelle esthétique en même temps qu’une nouvelle manière de penser la condition humaine avec Simenon. C’est vrai, aussi, avec la poésie. Un des grands poètes du vingtième siècle, Henri Michaux, était, on l’oublie trop souvent, né à Namur.

Quant à Norge, qui nous intéresse aujourd’hui et qui n’a pas tout à fait la place qu’il mériterait, il était, lui, né à Bruxelles en 1898 avant de mourir en 1990 dans le Sud de la France. Sa poésie est à l’image de ses origines, elle aime la bonne chère, elle s’ancre dans cette jouissance heureuse qui se dégage d’un Brueghel mais elle sait aussi jouer de l’étrange, de l’inquiétant, de l’ironie. Et pour cela, il a multiplié les formes : poèmes en prose, en vers libres, poèmes rimés, poèmes se déployant comme des fleuves ou ramassés jusqu’à flirter avec l’aphorisme comme dans « Les oignons » 

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Dans le poème que nous vous proposons, l’humour noir et le sens de l’absurde se conjuguent avec le poignant. On pourrait aussi y trouver comme un écho lointain de « La chanson de Gaspard Hauser » de Verlaine sur l’impossibilité pour certains cœurs égarés à vivre dans ce monde-là.


Mort d’un sourd.
Excusez-moi Messieurs, j’étais venu pour vivre,
Mais c’est trop demander, je tire mon chapeau
Et je n’insiste pas. J’ai mal compris les livres
Où l’on enseigne l’art d’être bien dans sa peau.
Évidemment, mon cœur n’entendait qu’à demi
Les broussailleux conseils de la philosophie
J’avais trop d’amitié pour avoir des amis
Et j’avais trop d’amour pour fasciner les filles.
Chut! je pars poliment sans déranger personne.
On trouvera l’argent du gaz et des impôts
Sur ma table de nuit; et surtout qu’on ne donne
A l’affaire aucun bruit. Je suis sourd comme un pot.

Norge

[Nos années Causeur] Babeth cause

De lectrice à contributrice, Raphaëlle Philli vous parle de ses années Causeur


J’avais 12 ans, 13 ans, 14 ans, j’attendais tous les mois la parution de mon mensuel adoré Mademoiselle Âge tendre. Il me parlait de premiers baisers, de masques au concombre contre les boutons, de Françoise Hardy, du dernier disque yéyé, de pantalons pattes d’eph, et mon horoscope me chuchotait que le premier amour était pour bientôt. Chaque article m’enchantait, et celles qui les écrivaient étaient mes amies, mes complices, mes confidentes. À chaque âge ses idoles, ses modèles et sa muse.

Retrouvez actuellement en kiosques le numéro 100 de Causeur

Fast forward : mes années Libé, mes années Le Monde, mes années Télérama. Assez vite, je commence à connaître leur chanson par cœur… Cause toujours, je m’ennuie ! J’essaie de pimenter et j’entame mes années The New York Times. Je me fâche parfois mais je m’accroche puis finalement je décroche. On me conseille Mother Jones, mon abonnement dure un an, je ne renouvelle pas. Je deviens orpheline pour de bon et pour des années.

Jusqu’au jour où une amie enthousiaste me parle de Causeur : « Une bouteille d’oxygène pour les apnéistes, le rendez-vous mensuel pour les orphelins, les désenchantés. » Je feuillette, je découvre, je jubile, je renoue, je dévore. Et, cerise sur le gâteau, je rencontre en personne les yeux bleus et le visage poupin de Babeth ; elle est drôle, espiègle, brillante et elle cause. À chaque âge ses idoles, ses modèles, sa muse.

Comment Macron peut éviter un second mandat chaotique

Les macronistes nous l’assurent. Promis, le président ne sera plus arrogant et l’insécurité sera désormais combattue. On attend de voir…


Talleyrand (1754-1838), un connaisseur, considérait qu’en politique, le succès était plus difficile à gérer que l’échec. De prime abord cette pensée peut apparaître paradoxale tant quelques avantages semblent résulter de la victoire.
À commencer par celle-ci, une réélection qui est une première hors cohabitation. Ensuite, on sait ce qu’il ne faut plus faire et on est contraint, alors qu’on renâclait sous le premier mandat à tirer des conclusions décisives, de se débarrasser des ministres médiocres ou très peu accordés au casting politique. Enfin, pour qui n’a pas d’ambitions démesurées, une réélection autorise une sorte de continuation en roue libre, l’essentiel ayant été accompli, et il est gratifiant, pour certains, de substituer à l’action une attitude de « père de la patrie » caractérisée par une noble passivité.

Notre démocratie est schizo !

Au regard de ces éléments, pourtant, que de risques qui surviennent, à peine la joie d’un vote rassurant dissipée ! Les Français sont schizophrènes ou aiment trop l’équilibre, obsédés qu’ils sont par un désir de cohabitation révélant moins un souci d’unité nationale qu’une volonté de compenser le pouvoir présidentiel qu’ils viennent de légitimer à nouveau. Avec pour effet d’opposer un contre-pouvoir parlementaire au programme d’Emmanuel Macron, aussi vague qu’il soit aujourd’hui.

À supposer qu’Emmanuel Macron obtienne une majorité parlementaire au mois de juin, elle sera sans commune mesure avec celle dominante et largement inconditionnelle dont il a bénéficié lors de son premier quinquennat.
Si on peut une fois trahir des engagements, il n’est pas possible de renouveler la violation des promesses comme si rien n’avait changé d’un quinquennat à l’autre. Par exemple, si le régalien a été une faiblesse, il convient qu’il devienne une force et si l’arrogance et le narcissisme ont prévalu, il faut que la modestie et l’écoute les remplacent pour donner aux citoyens la certitude que l’air démocratique s’est modifié, qu’il est devenu plus respirable. Cette obligation de métamorphose – et de se métamorphoser soi autant que possible – est probablement l’exigence la plus difficile à respecter tant la réalité peut peser sur les intentions sincères que l’on a et les contraindre à reprendre le fil politique ancien. Par ailleurs, aussi affirmé que soit le volontarisme, on ne fait pas ce qu’on veut de soi et de sa nature. Des obstacles sont susceptibles d’interdire la concrétisation d’une authentique aspiration au changement et les Français ne devraient pas en tenir rigueur au président réélu pour peu que sa bonne foi, lors de sa campagne, ait été admise.

Gérer le succès

Mais le moindre soupçon de comédie, de simulacre, serait dévastateur et ferait du vainqueur du 24 avril une personnalité à nouveau honnie par une certaine partie des citoyens, et avec d’autant plus de dureté que cette seconde déception aggraverait les conséquences de la première – qui avait pu sembler oubliée grâce au succès électoral éclatant. Ce qui est redoutable, surtout pour un second mandat, est ce que je pourrais appeler la libération des ambitions. Un premier mandat les bloque, surtout quand on a la conviction de l’aspiration du président à un second mandat. Ce qui explique l’attitude d’Edouard Philippe se ménageant pour 2027. Il est clair, en revanche, que la réélection d’Emmanuel Macron risque de faire disparaître l’essentiel de sa politique derrière l’émergence durant cinq ans, avec bonne conscience cette fois, d’appétences présidentielles diverses et variées. Emmanuel Macron les étouffait forcément hier, elles vont s’en donner à cœur joie dorénavant.
Talleyrand, comme souvent, voyait juste avec son cynisme intelligent. Point de paradoxe donc mais une vérité. Je suis sûr qu’Emmanuel Macron en est parfaitement conscient. Le tout n’est pas d’être réélu mais de réussir sa seconde prestation.

Nosferatu, 100 ans et toutes ses dents

Friedrich Wilhelm Murnau, le plus grand cinéaste de l’ère du muet selon Chaplin, a donné naissance, le 5 mars 1922, à Nosferatu. Un film révolutionnaire grâce auquel les vampires se sont imposés dans le septième art.


« Je me sens très proche de Murnau. C’est mon metteur en scène préféré. Je le place bien au-dessus de Fritz Lang. Nosferatu est le plus visionnaire de tous les films allemands. Un film prémonitoire qui a prophétisé l’arrivée du nazisme en montrant l’invasion de l’Allemagne par Dracula et ses rats porteurs de peste. Il a donné une légitimité à notre cinéma qui fut perdue à l’époque d’Hitler. C’est en cela que ce film revêt pour moi une telle importance. » Ainsi s’exprime en 1979 un autre mythe du 7e art allemand, Werner Herzog, à l’occasion de la sortie en salles de son fidèle remake baptisé Nosferatu, fantôme de la nuit, qui met en scène le duo vedette Klaus Kinski-Isabelle Adjani.

Né en Westphalie en 1888, Murnau se passionne toute sa vie pour les réprouvés, les déclassés, les marginaux et tente de les sublimer dans ses longs-métrages, sans doute pour mieux exorciser une homosexualité honteuse et coupable dans une société germanique survalorisant les vertus viriles, machistes et autoritaires. Du bossu de son film éponyme aujourd’hui perdu (Le Bossu et la Danseuse) à la jeune Tahitienne Reri, déclarée prêtresse sacrée par sa communauté de Bora-Bora, donc vierge pour l’éternité (sublime Tabou, le plus beau film du monde selon Rohmer) en passant par le portier humilié, le Dernier des hommes, et bien entendu le comte Orlok, Nosferatu, prisonnier malgré lui des forces des ténèbres, la magnifique constellation de ces damnés de l’Histoire marque à tout jamais les imaginaires.

Film nimbé de mystères

On doit la paternité du film à Albin Grau, producteur, décorateur, costumier et architecte allemand, par ailleurs féru d’occultisme. Durant la Première Guerre mondiale, un paysan serbe lui aurait raconté une terrible histoire de vampire en lui confiant que son propre père était un authentique mort-vivant ! De retour du front, il fonde Prana Film avec un autre passionné de magie et de surnaturel, Enrico Dieckmann et tous deux envisagent de se lancer dans la réalisation de films fantastiques. Adapter Dracula, le best-seller de l’irlandais Bram Stocker, publié en 1897, semble alors une évidence mais devant le peu de moyens dont dispose leur société naissante, il leur faut trouver une parade afin de contourner les coûteux droits d’auteur. Albin Grau demande à Henrik Galeen, scénariste du très réussi Golem (réalisé par Paul Wegener en 1920) de rédiger un script en modifiant les noms et en changeant la trame narrative, et sollicite Murnau pour la réalisation. Les deux hommes s’étaient connus lorsque Grau avait créé l’affiche du film La Marche dans la nuit, en 1921. Ainsi débute la folle aventure de Nosferatu.

Le comte Orlock (Max Schreck) dans Nosferatu le vampire, de F.W. Murnau (1922) © Films sans Frontières

L’action est délocalisée de Londres vers une ville portuaire imaginaire, Wisborg, appartenant à l’aire hanséatique (région de Lübeck vraisemblablement). Dracula devient le comte Orlok ; Renfield, Knock (étrange parenté avec la future pièce de théâtre de Jules Romains !) ; Jonathan Harker, Thomas Hutter ; et sa fiancée Mina, Ellen. Ce que la grande histoire retiendra, c’est évidemment l’interprétation hallucinante du comte lugubre joué par un acteur venant du théâtre (écurie de Max Reinhardt), littéralement habité par le rôle, un certain Max Schreck, dont le patronyme signifie de surcroît « terreur », « peur » et « effroi ». C’est précisément ce que le spectateur ressent dès sa première apparition en sinistre cocher qui conduit le jeune clerc de notaire Hutter dans le fameux château maléfique, niché sur un piton rocheux, dans une sublime Transylvanie reconstituée en Slovaquie, dans la région de Zilina (il s’agit du château d’Orava). Schreck possède ce physique longiligne, osseux et angulaire, aux ongles acérés et à la mobilité raide, robotisée et spectrale. Dès la sortie du film, une étrange légende circule, sans doute pour des raisons marketing, visant à confondre l’acteur et sa créature. Selon la rumeur, Schreck serait un véritable serviteur des ténèbres, incapable de dormir dans un lit et se tenant systématiquement à l’écart de l’équipe de tournage ! Cela inspirera un autre cinéaste en l’an 2000, l’américain Elias Merhige, auteur d’un film étonnant et hélas peu connu, L’Ombre du vampire, qui met en scène un méconnaissable Willem Dafoe en interprète du vrai-faux Schreck-Orlok, lequel emporte finalement son mystère dans la tombe en 1936.

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Au-delà de sa texture plastique unique, le film de Murnau est resté célèbre pour sa poésie métaphysique, sa puissance symbolique montrant des forces de l’au-delà qui contaminent progressivement toute pulsion de vie. L’insertion du fameux carton aujourd’hui légendaire énonçant « Et quand il [Thomas Hutter] eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » est immédiatement revendiquée et célébrée par les surréalistes français de l’entre-deux-guerres qui veulent y voir le passage d’un monde à un autre, de la normalité à la féerie macabre… le déchaînement de l’imaginaire.

Ode à la nature

Il nous faut cependant nuancer certaines idées reçues. À rebours des canons et des formes expressionnistes parfaitement illustrés par des auteurs emblématiques de la République de Weimar : Robert Wiene (Le Cabinet du docteur Caligari), Paul Leni (Le Cabinet des figures de cire) ou encore Fritz Lang (Les Trois Lumières), le film de Murnau est davantage un long poème élégiaque visant à célébrer la grandeur et la complexité des éléments naturels et leur délicate appréhension et compréhension par une communauté humaine trop souvent soumise aux dogmes du conformisme ambiant. Outrepassant les aspects purement fantastiques rattachés à la veine romanesque draculéenne, la faune et la flore tiennent ici une place centrale et sont le vecteur d’un réel effroi chez le spectateur. Les premières images mettent ainsi en scène Ellen jouant avec un chat sur le rebord de sa fenêtre, ouverte sur un parc à la végétation luxuriante, inondé d’un soleil que l’on devine printanier. Baignant dans cette atmosphère radieuse et insouciante, son fiancé revient d’une promenade bucolique avec un bouquet de fleurs qui lui est destiné. Intervient alors brutalement et de manière inattendue la cassure, la césure qui siffle la fin de la récréation édénique. « Pourquoi les as-tu tuées ces belles fleurs ? », lui reproche sa dulcinée. Comme s’il ne fallait rien arracher ni voler à une nature qui doit être sanctuarisée. Le ton est donné. Un peu plus loin, on a plaisir à suivre avec force détails un cours de sciences naturelles professé par le savant Bulwer (Van Helsing dans la version de Stocker) visant à montrer à des élèves médusés les pouvoirs secrets et terrifiants d’une plante carnivore qui, « tel un vampire », va piéger et dévorer un bel insecte pris au piège, avant que le professeur centre sa démonstration sur un polype tentaculaire, « transparent, presque incorporel, à peu de choses près un fantôme ! ». D’autres scènes sont restées iconiques et font désormais partie du bestiaire fantastique mondial, tels cette hyène repoussante (l’incarnation du vampire en loup-garou) qui dévale une colline et terrorise un troupeau de chevaux s’enfuyant au galop, les rats qui envahissent Wisborg et répandent la peste comme une traînée de poudre ou encore ce combat d’araignées dans leur toile suspendue au plafond de la cellule crasseuse d’un Knock-Renfield rendu fou par l’arrivée imminente de son maître.

Murnau, l’amoureux de nature et de grands espaces prend d’autre part un plaisir communicatif à filmer les étendues d’eau, mer, rivière, torrents ainsi que les cimes et les crêtes des montagnes censées représenter les Carpates ou encore les dunes de sable qui longent la mer Baltique et sur lesquelles sont plantées des croix de bois qui pourraient rappeler le souvenir des morts des guerres passées.

Inquiétante étrangeté

Il n’est pas assuré que le cœur du réalisateur penche du côté de Thomas Hutter, dont l’attitude désinvolte, méprisante et condescendante à l’égard de tout ce qui lui est étranger semble sévèrement condamnée dans le film. Il est indéniable que le jeune héros représente le bourgeois parvenu, arriviste, ambitieux, s’empressant d’accepter le défi de son patron : aller négocier avec le comte Orlok, résidant « au pays des voleurs et des fantômes »,afin de réaliser une plus-value immobilière et amasser beaucoup d’argent, « même si cela coûte un peu d’efforts, de sueur… et peut-être un peu de sang ». Mais ce Rastignac de substitution est arrêté dans son élan dès les premières images par un vieux sage en redingote qui tente de le mettre en garde : « Pas si vite mon jeune ami ! Personne n’échappe à son destin ! » Il faut ensuite le voir se comporter en goujat avec les paysans et villageois autochtones dans une auberge campagnarde de Transylvanie…

Le personnage n’est pas plus ouvert aux sciences occultes, contrairement à Murnau qui, à l’instar des artistes de sa génération, se passionne pour les univers inexplorés de l’inconscient et de l’irrationnel. C’est précisément ce que l’historienne du cinéma Lotte Eisner met en lumière dans son fameux livre de référence sur l’âge d’or du cinéma allemand, L’Écran démoniaque, publié en 1952. Par démoniaque, il convient de revenir à l’étymologie grecque (δαίμων, daimōn) afin de bien signifier, dans le sillage de Goethe utilisant ce même concept, « tout ce qui a trait à la nature des pouvoirs surnaturels ». « Démoniaque » se rapprocherait alors de la notion de « spirituel ». C’est le sens de la citation du philosophe Leopold Ziegler tirée de son Saint Empire des Allemands (1925) : « L’homme allemand, c’est l’homme démoniaque (dämonisch) par excellence. Démoniaque semble véritablement l’abîme qui ne peut être comblé, la nostalgie qui ne peut être apaisée, la soif qui ne peut être étanchée… »

Tout l’inverse de notre Thomas Hutter qui apparaît prosaïque, matérialiste, laborieux… bien trop vulgaire et terre-à-terre. S’il emporte avec lui un livre relatif aux « vampires, esprits malfaisants à l’âme damnée », il ne peut s’empêcher de tomber dans un ennui profond ou de ricaner bêtement dès la lecture des premières lignes, pourtant fondamentales car prémonitoires : « Nosferatu se nourrit de sang humain, vivant terré dans les caveaux et les cercueils, dans la terre maudite des cimetières de pestiférés. »

Exégèse politique

Toutes les théories ont été développées pour tenter de décoder cette œuvre protéiforme. La déferlante des rats dans la ville symbolise-t-elle la prochaine marche sur Berlin des militants et escouades nationaux-socialistes ? On peut également y voir a posteriori la métaphore d’une Allemagne léthargique, exsangue, vampirisée par les puissances occidentales qui l’ont humiliée lors du traité de Versailles et qui ont indirectement construit le lit d’un monstre bien plus redoutable.

Bien que naturellement attaqué pour plagiat par la veuve de Stocker à sa sortie, Nosferatu n’en constitue pas moins un puissant détonateur pour quantité de réalisateurs à travers le monde qui s’inscrivent clairement dans les pas de Murnau : Tod Browning, Terence Fisher, Tobe Hooper, Tim Burton, Francis Ford Coppola… et tant d’autres. Au-delà du cinéma fantastique, il s’agit bien d’une œuvre maîtresse qui doit être aujourd’hui reconsidérée à sa juste valeur : un matériau unique, iconique et fantasmagorique, un objet de pop culture à placer au firmament du panthéon artistique et cinéphilique mondial… pour l’éternité.

Follement kitsch?

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L’histoire n’est pas banale. Stéphane Boudin-Lestienne, chercheur et enseignant passionné par les avant-gardes du XXème siècle, devient locataire en 1983 d’une dépendance d’un domaine provençal dont une vieille dame, Gisèle Paul-Tissier, est l’heureuse propriétaire. Ils se lient d’amitié. Explorant la villa, le jeune homme découvre, dans les anciens communs, de grosses malles remplies d’immenses tissus peints. Il comprend vite la valeur patrimoniale de ce trésor : il a entre les mains les vestiges des fêtes grandioses dont l’architecte Paul Tissier, le mari défunt de Gisèle, fut le concepteur inspiré, sur la Riviera opulente et mondaine des Années folles, puis dans l’Europe entière.

Paul Tissier costumé pour le bal des Quat’z’Art, Paris, 1912 © Association Fêtes d’Art

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La fête est finie

Stéphane Boudin-Lestienne s’investit totalement dans sa quête des sources, au point d’en faire son sujet de thèse.  Il fonde l’Association des Amis de Gisèle Tissier. En 1985, il obtient le classement de la villa Beau-Site, ainsi que des décors du salon de musique. La veuve de Paul Tissier s’éteint en 1988. Depuis, l’enquête autour de cette figure méconnue ne cesse de s’amplifier. S’y agrègent désormais universitaires, édiles, institutionnels… Fondée par Patrick le Nezet, une association, Fête d’Art, valorise le fond d’archives et organise des expositions, de Nice à Menton.  

Etoile filante des Années folles azuréennes, Paul Tissier (1886-1926) est mort subitement, à moins de 40 ans, victime d’un œdème pulmonaire. Apparemment sans laisser de traces. Publié par Norma et signé Stéphane Boudin-Lestienne, un « beau livre » exhume les reliques de cette époque révolue – comme pour nous dire, une fois encore, que décidément en France, la fête est bel et bien finie…

Splendeurs de la Belle Epoque

Paul Tissier n’est pas un architecte de premier plan. Il est vrai que, tôt disparu, il n’a sans doute pas eu le temps de donner toute sa mesure. On lui doit un très grand nombre de projets sur papier –  le bougre dessinait rudement bien ! – et quelques réalisations de style régionaliste, dans l’esprit Beaux-Arts, plutôt pittoresques, dont quelques villas ou lotissements encore existants sur la Côte d’Azur portent témoignage.

Paul Tissier, villa pour Jacques Richepin et Cora Lapacerie, cap d’Antibes, 17 avril 1926 © Association Fêtes d’Art

Ses titres de gloire sont ailleurs. Elève des Beaux-Arts de Paris à la Belle Epoque, bientôt rattrapé par la Grande guerre dont il peindra les ruines à l’aquarelle, il est précocement un amateur de la fête : fervent adepte de l’esprit « rapin », dans la tradition grivoise de l’école, jusqu’à devenir, dès 1911, président du célèbre bal des Quat’z’Arts. Mais c’est après-guerre qu’explose son talent de décorateur. En 1923, Alfred Donadei, le propriétaire du Ruhl, à Nice, le charge d’organiser, pour la Société des grands hôtels, d’énormes fêtes exotiques pour une clientèle de privilégiés : « Banquet chez le proconsul », « Fête russe », « Fêtes des Lanternes »… Programmes immersifs avant la lettre, avec défilés de fauves, numéros musicaux, ballets, sur fonds de velums, de tentures, de bannières, de dais, de constructions éphémères sophistiquées – scénographies spectaculaires dans lesquelles on a souvent recours à des artistes locaux. La réputation de Paul s’étend au point qu’on lui passe bientôt commande de « fééries » déclinées dans des salles ou dans des casinos,  de Chamonix à Boulogne-sur-Mer, de Saint-Sébastien au Touquet, d’Evian à Biarritz, et jusqu’à l’Embassy Club de Londres, pour une reprise de « La Fête de la mer » créée à Ostende, ou d’une rêverie éveillée sur le thème de « Séville »…  L’aventure s’arrête en 1926, avant que Tissier n’ait pu donner sa centième fête. Illusions perdues, pour jamais !  

Paul Tissier, l’architecte des fêtes des Années folles Par Stéphane Boudin-Lestienne. Editions Norma, 256 pages.

Là-haut, un oiseau passe

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Romy ensorcelle la Cinémathèque jusqu’au 31 juillet


Longtemps, je suis resté réfractaire au charme écorché de Romy. Je refusais de m’y soumettre. L’opération de séduction me paraissait trop grossière, trop évidente, trop charnelle, trop fabriquée, trop photogénique. Son désespoir apparent et toutes ses lignes de fracture m’empêchaient d’y croire, me mettaient à distance. Sa tristesse infinie polluait ma vision nocturne.

L’intransigeance est la marque des sots

Son débord émotionnel était un frein à mon imaginaire. Même son grain de peau lisse, cette sensualité huileuse et tous ses appels en détresse me gênaient à l’écran. J’enrageais de cette impudeur-là, à peine retenue, largement orchestrée. La colère montait en moi. Je n’y voyais qu’un numéro de dénudement psychologique. La fiction n’autorise pas tous les dévoilements, croyais-je. J’étais heurté par son flot de larmes en captivité et sa douleur à vivre le quotidien. J’exigeais un contrôle total des sentiments de sa part. Cette recherche de moralité m’éloignait de sa vérité intime, la jeunesse s’accorde mal avec la nuance.

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J’étais trop con. L’intransigeance est la marque des sots et des esprits querelleurs. Je n’acceptais pas le chaos intérieur comme moteur de la création. Alors, les hésitations de Romy, ses emportements, sa fragilité, son exigence à bien faire, son professionnalisme qui pouvait confiner à la terreur, me la rendaient totalement étrangère. Je n’avais que faire de sa beauté plastique et de ses failles en cataplasme. Elles étaient trop encombrantes à mon goût pour que ne filtre une émotion non trafiquée. Et puis, le temps a passé, mon intransigeance a disparu.

L’actrice intranquille

Ce n’est que bien plus tard, à la quarantaine venue, que j’ai pu enfin regarder ses films avec une dévotion sincère. Je comprenais son destin. Sa grâce fatiguée me touchait enfin et je pus accepter les images de son éclat, sans la juger. Parce que Romy gagne toujours à la fin. Vous pouvez ériger toutes les barrières ou toutes les frontières contre son attraction, elle réussit à passer, à casser toutes les digues, à pointer son dard dans votre cœur. Dans un rôle au cinéma, dans une interview télé, dans une attitude, un geste anodin ou un mot prononcé avec la puissance gutturale du désespoir, elle vous cueille, vous extrait de votre tranquillité bourgeoise. C’est l’actrice intranquille, par nature. Inconfortable, par essence.

Vous êtes là, hébété, un peu sonné dans un fauteuil rouge, ne comprenant pas ce qui vous arrive, son corps devient accessoire, la nudité chez elle prend la forme d’un don sans conséquence. Ce qui vous saisit vraiment, c’est la teneur de son fracas, son résiduel mal-être ne vous quittera plus. Il vous accompagnera comme le signe d’un déchirement douloureux et beau à la fois, une impossible rédemption, un drame en marche qui, bizarrement, nous vous accablerait pas. On puise beaucoup de force, à son corps défendant, dans l’œuvre de Romy. Pour capter cette délicieuse gêne, ce sentiment équivoque qui s’appelle le trouble, la Cinémathèque lui consacre une exposition jusqu’au 31 juillet. De Sissi à Visconti, de Chanel à Clouzot, des Alpes autrichiennes à Ramatuelle, d’une petite fiancée étendard identitaire à la femme fatale, de Philippe Sarde à Claude Sautet, Romy est une Française qui fut adoptée par tout un peuple reconnaissant. Une Marianne aux yeux clairs et aux seins hauts, le regard embué et cet accent chevrotant qui vaut tous les passeports du monde. L’entendez-vous, déclamer la chanson d’Hélène « Ce soir, nous sommes septembre ; Et j’ai fermé ma chambre ; Le soleil n’y entrera plus ; Tu ne m’aimes plus » ? Comment ne pas percevoir dans ces quelques paroles, toute la fraîcheur et la tragédie des « Choses de la vie » ?

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La légende demeure

Dans cette exposition, ce sont les détails qui émeuvent, des photos accrochées au mur qui nous rappellent une célébrité éclatante et si souvent outrageante. Plus qu’une star, Romy demeure une légende. Revoyez-les, tous les deux, dans leur lumière tapageuse, timides et déjà conquérants, Alain enlaçant Romy sur les bords de Seine dans un cliché en date du 29 mars 1961 signé Maurice Jarnoux pour Match. Plus tard, sur le bord d’une piscine, l’eau chlorée se reflète dans ses yeux, elle semble heureuse comme un enfant qui plonge à pieds joints et éclabousse toute la maisonnée. Là, en discussion, cigarettes aux lèvres avec Paul Guimard assis dans une chaise en rotin. Et, peut-être, le document le plus précieux de cette rétrospective, dans une vitrine, un mot griffonné au feutre sur du papier à en-tête du Sofitel Thalassa de Quiberon. Cette missive adressée à Claude Sautet, pleine de ferveur et d’admiration, envoyée à son adresse « 15, avenue des Goblins (sans e) » vous laisse groggy mais heureux.

Exposition Romy Schneider – Cinémathèque

[Vos années Causeur] Famille je vous hais. Un peu

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Tout comme Jean-Philippe Rameau, notre chroniqueuse a un neveu.


–  Alors, comme ça tu écris dans Closer. Tu fais dans le people maintenant ?
– Pas CloserCauseur !
– Ah, le magazine féministe hype, chic et de bon goût. Tu ne te refuses rien.
– Non, celui-là, c’est CausetteCauseur, je te dis.
– Rassure-moi, pas dans ce canard d’extrême-droite patronné par la furie de chez Praud.
– Si, exactement. Et, la furie en question non seulement parle mais écrit aussi. Et, fort intelligemment.
– Peut-être, je n’ai jamais rien lu d’elle. Mais toi là-dedans, tu parles de quoi ?
– De tout, de rien, de toi, de tes cousines, de nos tantes, de nos vies, de la vie, de la mort aussi. 

Déjeuner pascal, échange amical avec l’un de mes neveux préférés. Ouvert, inclusif, tolérant, charmant, ce dernier n’est ni arrogant, ni tête à claques. Mais, personne n’est parfait, il professe, sur pas mal de sujets, des idées très, très proches de celles de la bolchosphère. 

Surtout en ce qui concerne les 3B : le beau, le bien, le bon.

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Comme à chaque rencontre, nous remettons amicalement le couvert et la jouons Huttington vs Fukuyama. Avec, forcément, des outils de plus en plus affûtés et à l’aune de nos intérêts respectifs, bien entendu. 

Après le coquet incipit sur mes activités littéraires, il attaque fort. Aujourd’hui, c’est tous voiles dehors. Le grand remplacement par le vêtement, c’est dans ma tête. Pas étonnant que j’écrive dans Causeur. D’après lui, il n’y a aucun « choc de civilisation ». Le string finira bien par l’emporter tranquillement sur le voile, le féminisme sur le machisme, la liberté sur la contrainte et ce sera « la fin de l’histoire». Dans une démocratie apaisée et bienveillante, quand on se sera débarrassé des fachos, tout le monde vivra heureux et n’aura pas trop d’enfants. Ceux-ci seront joliment créolisés et vivront dans le respect les uns des autres. 

Le pire, c’est qu’il a l’air de penser vraiment ce qu’il dit. Ce n’est pas juste pour m’embêter.

Je tente la rigolade. Sans doute, dans son futur, les femmes en string seront-elles autorisées à porter leurs culottes favorites sous leur niqab ! Mais, il n’a pas l’air d’être au courant du succès fulgurant de la mode modeste et pudique. Ou n’a pas envie de savoir.

Bref, dur, dur d’essayer d’éveiller un éveillé. 

– Tu dramatises !
– Enlève tes lunettes roses !

Et pour finir en beauté, affectueusement condescendant :

– Allez, c’est promis, je ferai un effort, je vais essayer de lire tes articles. 
– Et ceux des autres contributeurs ?
– Ne m’en demande pas trop quand même.

Ite missa est.

Le hussard bleu

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C’est toujours un plaisir de retrouver un roman d’Eric Neuhoff. Rentrée littéraire n’échappe pas à la règle.


Le ciel était d’un bleu céruléen. Je pourrais commencer cet article par cette phrase. Pierre, l’éditeur, personnage du roman d’Eric Neuhoff, Rentrée littéraire, me refuserait un contrat. Mon manuscrit finirait à la poubelle. Ça n’aurait pris que dix secondes. Exécuté dès la première ligne. Gain de temps.

Jeu de piste 

La première fois que j’ai entendu le nom de Neuhoff, c’était prononcé par Michel Déon. Il m’avait dit que c’était un peu son fils spirituel, un néo hussard. On avait dîné au Perron, un excellent restaurant italien, dans le VIIe arrondissement de Paris. Déon, Jacques Laurent, Antoine Blondin et Roger Nimier étaient les hussards de l’après-guerre. Bernard Frank avait trouvé drôle de les réunir sous ce qualificatif. Neuhoff n’a pas oublié qu’il est un hussard puisque la maison d’éditions de Pierre se nomme Les Épées, titre d’un court roman de Roger Nimier paru en 1948. Le personnage de ce livre est François Sanders qu’on retrouve dans Le hussard bleu, le meilleur roman de Nimier.

Le nom de Sanders apparaît aussi dans le livre de Neuhoff. C’est un vrai jeu de piste. Un rallye germanopratin, en quelque sorte. Il faut dire que Pierre et sa femme, Claire, qu’il aime comme au premier jour, sont des bobos aux avis tranchés. Extrait : « Avec elle (Claire), Resnais était nul. Yourcenar était nulle. Quels nuls, ces Beatles ! »

Ironie douce

Le couple habite cité Vaneau, bulle ouatée pour ne pas voir la dégradation généralisée de la France. « Pierre était passé au marché de la rue Clerc, écrit Neuhoff. Il avait rapporté des fromages et du lait cru, Le Journal du dimanche qu’il avait déjà lu en terrasse, du pâté en croûte, du pain frais, des gâteaux à la rose. Il n’y avait plus de fontainebleau. » On est loin de la trajectoire de François Sanders qui fuit la Résistance pour la Milice, en 1944. Pierre a d’autres problèmes existentiels. Ses chaussettes se trouent trop vite. Neuhoff côtoie le milieu littéraire depuis le début des années 80. Il collectionne les prix littéraires car il a du style. Un style nappé d’humour avec une pincée d’ironie douce. Dans son nouveau roman, il croque les écrivains en mal de reconnaissance, souvent fauchés. Il révèle les petites manigances pour obtenir une récompense. Il évoque les salons littéraires, notamment celui de Brive où il faut être allé au moins une fois pour constater les mesquineries du microcosme littéraire aux égos boursouflés et aux foies dilatés par le mauvais vin.

Neuhoff croque : « Il n’y avait que des vieilles filles, des postières hystériques, des sous-normaliennes. » Macho, le hussard bleu ? « Les hommes, ça n’était guère mieux, ajoute Neuhoff. Des barbichus avec des pellicules sur les épaules, les doigts jaunis de nicotine, toujours à l’affût d’une invitation par une attachée de presse. » Et de donner l’estocade : « C’était un milieu rythmé par une succession de bons pour repas chaud. Cela manquait de fêtards en tweed, d’aristocrates avec des cravates en tricot. »

On liquide et on s’en va

Dans Rentrée littéraire, on déjeune chez Lipp, on prend un verre à La Closerie et on dîne le dimanche au Select. On croise François Mitterrand (sans le nommer) à la librairie Gallimard, avant rénovation et éclairage rayons surgelés d’une grande surface, on évoque des écrivains qu’on aime lire, en particulier Michel Mohrt (sans le nommer non plus) dont j’appréciais les anecdotes sur Venise, liées parfois à Paul Morand, « père » des hussards.

Tout se tient chez Neuhoff, à commencer par lui. Notre époque me fait penser au titre de l’un des livres de Mohrt, On liquide et on s’en va. On pourrait croire que le roman de Neuhoff est un tantinet frivole. Il est touchant surtout car il évoque des romanciers (et romancières, Geneviève Dormann est citée) qui savaient donner de la noblesse à la vie. Ça n’a pas de prix.

Éric Neuhoff, Rentrée littéraire, Albin Michel.

Rentrée littéraire

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Ouganda: la place de la morte

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Wikimedia Commons

Dans la troisième plus grande ville de l’Ouganda, les femmes sont désormais invitées à s’assoir à l’arrière du véhicule.


En Ouganda, les autorités de la ville de Lira ont pris un arrêté officiel interdisant aux vendeuses de marché de s’asseoir dans la cabine des conducteurs de camion.

Votée à la suite d’un accrochage qui a coûté la vie à neuf personnes et blessé 19 autres en janvier, cette décision vise à atténuer les nombreux accidents qui se sont multipliés dans la région nilotique de Lango. Une enquête a été dépêchée et a rapidement rendu ses conclusions pour le moins surprenantes. Selon la police locale, cet accident serait dû à une conduite imprudente et une surcharge de poids. Mais également à la présence de vendeuses de marché dont les tenues, des robes courtes qui dévoilent leurs cuisses, auraient distrait le chauffeur, lui faisant perdre le contrôle de son véhicule selon le quotidien The Monitor.

Interrogé, Patrick Opio Obote, président de la Lira City Mobile Market Vendors Association, a confirmé que certaines commerçantes « s’habillaient de manière indécente et exigeaient de s’asseoir à la place du copilote afin d’échapper à la poussière présente sur la route ».

« Aucune femme n’est désormais plus autorisée à s’asseoir devant avec le chauffeur, même si elle est l’épouse du propriétaire du véhicule, nous ne vous le permettrons pas » a déclaré de son côté le porte-parole de l’Association des transporteurs urbains de Lira, Bernard Anyeko Matsanga. La mairie a d’ailleurs ordonné aux agents de police de commencer à utiliser les caméras de vidéosurveillance pour arrêter tous les conducteurs qui enfreignent la loi et les inculper en conséquence. 

Sur les réseaux sociaux, les Ougandais ont eu des réactions incrédules face à cette directive et n’ont pas hésité à faire part de leurs avis. Si certains ont applaudi cette décision, réclamant qu’elle soit étendue aux bus ou aux taxis « Uber », d’autres ont exigé que la municipalité prouve la responsabilité des femmes dans ces accidents, pointant une autre réalité : celle des entreprises qui emploient des chauffeurs sans qualifications afin de réduire les coûts salariaux sous l’œil tacite des autorités municipales. 

Ce qu’Obaldia doit à Molière

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René de Obaldia (1918-2022) © Hannah Assouline

Le 27 janvier, René de Obaldia mourrait à 104 ans. Poète, romancier et dramaturge, il n’a jamais caché son admiration pour le grand Poquelin. Une complicité qui s’est jouée des siècles.


Il y avait du garnement chez lui, du manipulateur de verbe, un raffiné de la cocasserie, ainsi qu’un voyageur égaré qui se pressait « de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer » (Le Barbier de Séville). René de Obaldia (1918-2022) ne confondait pas l’ironie du moraliste et la vindicte du moralisateur. Poète assurément, mais dénué de mièvrerie, « contrepéteur » sournois, pourvoyeur en néologismes, caricaturiste, expert en métamorphoses littéraires, il était formidablement armé pour soutenir un siège contre la bêtise ambiante. Il a démontré brillamment sa filiation moliéresque dans une pièce, l’un de ses plus grands succès : Les Bons Bourgeois.

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Molière conseille Obaldia

Dans le discours qu’elle a prononcé en l’église Saint-Germain-des-Prés le 2 février 2022 (Obaldia est mort le 27 janvier), Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, a rappelé le plaisant subterfuge dont il avait usé lors de son intronisation sous la Coupole. Par un mouvement d’humeur inexpliqué, son prédécesseur au 22e fauteuil, Julien Green, avait en effet interdit qu’on prononce son nom dans l’hommage qui devait lui être rendu. « Il décida de tourner la difficulté en recourant à la sagesse d’un arbitre incontestable […] Molière. Quel cadeau il fit ce jour-là à l’Académie ! Il lui offrit leur conversation en alexandrins de sa façon ; ce fut un régal de l’esprit. Mais plus encore, cette solution improvisée par notre cher René entra dans l’histoire de l’Académie et en ferma l’une des pages les plus tristes. L’Académie n’avait pu ouvrir ses portes à Molière, le génie reconnu du Grand Siècle, l’ami si cher de l’académicien La Fontaine, parce que, comédien, il ne pouvait reposer en terre chrétienne, ni par là même être admis dans une compagnie protégée par le Roi Très-Chrétien. Molière a toujours manqué à l’Académie. Lorsque nous entrons en séance nous passons devant sa statue qui se dresse dans la grande salle précédant la nôtre, et nous déplorons son absence parmi nous. »

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En effet, si tout le discours du récipiendaire, le 15 juin 2000, est un chef-d’œuvre, la conversation qu’il imagine entre Molière et lui est un bijou d’inspiration. René de Obaldia est en proie au doute : doit-il respecter le commandement de Julien Green ou bien « outrepasser les volontés du trépassé » ? Il prend conseil auprès d’un « ami de longue date […] le sieur Poquelin, fortement médiatisé sous le nom de Molière ». Au fil de son exposé il croit « discerner dans son regard une lueur d’amusement, comme s’il méditait […] un nouvel impromptu, L’Immortel malgré lui. » Après le récit des faits, le prétendu Molière se lance dans une tirade inoubliable ! La voici in extenso :

« Obaldia, votre affaire est pour le moins complexe

Et, vous en fais l’aveu, me rend chose… et perplexe !

Quel singulier bonhomme est-ce que celui-là

Qui reçoit les honneurs en ne les voulant pas !

Qui se veut avant tout de souche américaine

Lors que du beau français son œuvre entière est pleine.

Qui siégea vingt-sept ans au fauteuil de Mauriac

Et, le dernier moment, fait entendre ce couac !

Étrange, en vérité, que ce remue-ménage

Et qu’on ne saurait seul imputer au grand âge.

De quelle mouche verte a-t-il été piqué

Pour, de son propre chef, s’envoyer au piquet ?

Qui donc l’aurait poussé, comme on pousse une bête

À briguer ce fauteuil, qui n’est point à roulettes ?…

Quoi ! Cet homme sensé qui se voulait urbain

Sans vergogne et sans peur vous a mis dans ce bain !

Ce catho, ce chrétien… »

Obaldia : « J’entends bien, répondis-je,

Mais votre beau discours fait foin de mon litige. »

Molière : « Nenni, nenni, j’y viens Oyez, cher Obaldia :

Si l’on vous tire à hue, ne tirez pas à dia,

Mais, par un jeu subtil, et avec élégance

Comme il sied aujourd’hui, pratiquez l’alternance.

Vous en dites du bien : certains sont satisfaits

Vous n’en dites plus rien : bene ! fort bien ! Si fait !

Une heure de discours vous permet d’abondance

De donner au public cette sorte de danse…

Brisons là cher ami… mais, à peine levé

Non, ce que j’ai dit là ne vaut point un Ave.

Ne prêtez point le flanc à ces tristes querelles

Si l’homme est trop humain le génie a des ailes !

Lorsqu’il s’agit, tudieu ! d’un aussi grand auteur

Peu nous chaut la raison, laissons parler le cœur !

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Boulevard Molière

Molière était dans la coulisse du Théâtre Hébertot, le 5 septembre 1980, où l’on donnait pour la première fois Les Bons Bourgeois. L’action se situe dans le magnifique appartement de la famille Basson-d’Argueil. Les partis-pris de mise en scène, de décor, de costume situent ses membres sur la marche économique et culturelle la plus élevée de leur classe sociale. Le père de famille est un libéral, la mère se revendique « de gauche » : tous deux sont dépassés par un soulèvement populaire qui évoque Mai 1968.

Les deux filles de la maison sont dissemblables au possible : l’une est sereine, douce, caressante, l’autre est hérissée, cérébrale, féministe. À la première, qui ne se soucie que de son amoureux, la seconde demande :

« Savez-vous ce que c’est d’être femme ?

Ma foi !

Ne cherchez pas, vous ne sauriez savoir

Car nous n’existons pas, nous sommes le miroir

Du néant projeté par le mâle en goguette

Usant de son pouvoir salace et centripète. »

Hélas ! La femme « divinité quasi » se soumet à son tyran alors qu’elle devrait « lui flinguer le zizi ».

Les rebondissements révéleront la vraie nature des êtres et conduiront à un dénouement heureux, commenté par Firmin, valet et maître de ballet inspiré : 

« De nos jours vont de pair le cuistre et l’impuissant,

Ils tirent tout à eux hors la chair et le sang,

Et tenant des discours fumeux et didactiques,

Voudraient changer le rire en ordre dramatique.

[…]

Que cette comédie ait l’heur de vous complaire,

Je le clame tout net, c’est la faute à Molière ! »

« Quoi de neuf ? Molière ! » La formule, fameuse, est de Sacha Guitry. C’est ne faire offense ni à l’un ni à l’autre que d’y ajouter Obaldia.


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Norge: la poésie dopée par «le pot belge»

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La ville de Dinant dans la province de Namur en région wallonne, avec la citadelle de Dinant et la Collégiale Notre-Dame ©imageBROKER /SIPA

Le poème du dimanche


On ne se lassera jamais de dire qu’une bonne partie de ce qui se fait de mieux en littérature française nous vient de la Belgique. C’est vrai pour le fantastique ou le théâtre avec Michel de Ghelderode ou Jean Ray, c’est vrai pour le roman de genre qui soudain invente une nouvelle esthétique en même temps qu’une nouvelle manière de penser la condition humaine avec Simenon. C’est vrai, aussi, avec la poésie. Un des grands poètes du vingtième siècle, Henri Michaux, était, on l’oublie trop souvent, né à Namur.

Quant à Norge, qui nous intéresse aujourd’hui et qui n’a pas tout à fait la place qu’il mériterait, il était, lui, né à Bruxelles en 1898 avant de mourir en 1990 dans le Sud de la France. Sa poésie est à l’image de ses origines, elle aime la bonne chère, elle s’ancre dans cette jouissance heureuse qui se dégage d’un Brueghel mais elle sait aussi jouer de l’étrange, de l’inquiétant, de l’ironie. Et pour cela, il a multiplié les formes : poèmes en prose, en vers libres, poèmes rimés, poèmes se déployant comme des fleuves ou ramassés jusqu’à flirter avec l’aphorisme comme dans « Les oignons » 

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Dans le poème que nous vous proposons, l’humour noir et le sens de l’absurde se conjuguent avec le poignant. On pourrait aussi y trouver comme un écho lointain de « La chanson de Gaspard Hauser » de Verlaine sur l’impossibilité pour certains cœurs égarés à vivre dans ce monde-là.


Mort d’un sourd.
Excusez-moi Messieurs, j’étais venu pour vivre,
Mais c’est trop demander, je tire mon chapeau
Et je n’insiste pas. J’ai mal compris les livres
Où l’on enseigne l’art d’être bien dans sa peau.
Évidemment, mon cœur n’entendait qu’à demi
Les broussailleux conseils de la philosophie
J’avais trop d’amitié pour avoir des amis
Et j’avais trop d’amour pour fasciner les filles.
Chut! je pars poliment sans déranger personne.
On trouvera l’argent du gaz et des impôts
Sur ma table de nuit; et surtout qu’on ne donne
A l’affaire aucun bruit. Je suis sourd comme un pot.

Norge

[Nos années Causeur] Babeth cause

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Photo: Hannah Assouline

De lectrice à contributrice, Raphaëlle Philli vous parle de ses années Causeur


J’avais 12 ans, 13 ans, 14 ans, j’attendais tous les mois la parution de mon mensuel adoré Mademoiselle Âge tendre. Il me parlait de premiers baisers, de masques au concombre contre les boutons, de Françoise Hardy, du dernier disque yéyé, de pantalons pattes d’eph, et mon horoscope me chuchotait que le premier amour était pour bientôt. Chaque article m’enchantait, et celles qui les écrivaient étaient mes amies, mes complices, mes confidentes. À chaque âge ses idoles, ses modèles et sa muse.

Retrouvez actuellement en kiosques le numéro 100 de Causeur

Fast forward : mes années Libé, mes années Le Monde, mes années Télérama. Assez vite, je commence à connaître leur chanson par cœur… Cause toujours, je m’ennuie ! J’essaie de pimenter et j’entame mes années The New York Times. Je me fâche parfois mais je m’accroche puis finalement je décroche. On me conseille Mother Jones, mon abonnement dure un an, je ne renouvelle pas. Je deviens orpheline pour de bon et pour des années.

Jusqu’au jour où une amie enthousiaste me parle de Causeur : « Une bouteille d’oxygène pour les apnéistes, le rendez-vous mensuel pour les orphelins, les désenchantés. » Je feuillette, je découvre, je jubile, je renoue, je dévore. Et, cerise sur le gâteau, je rencontre en personne les yeux bleus et le visage poupin de Babeth ; elle est drôle, espiègle, brillante et elle cause. À chaque âge ses idoles, ses modèles, sa muse.

Comment Macron peut éviter un second mandat chaotique

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Barbazan-Debat (65), le 29 avril 2022 © HARSIN ISABELLE/SIPA

Les macronistes nous l’assurent. Promis, le président ne sera plus arrogant et l’insécurité sera désormais combattue. On attend de voir…


Talleyrand (1754-1838), un connaisseur, considérait qu’en politique, le succès était plus difficile à gérer que l’échec. De prime abord cette pensée peut apparaître paradoxale tant quelques avantages semblent résulter de la victoire.
À commencer par celle-ci, une réélection qui est une première hors cohabitation. Ensuite, on sait ce qu’il ne faut plus faire et on est contraint, alors qu’on renâclait sous le premier mandat à tirer des conclusions décisives, de se débarrasser des ministres médiocres ou très peu accordés au casting politique. Enfin, pour qui n’a pas d’ambitions démesurées, une réélection autorise une sorte de continuation en roue libre, l’essentiel ayant été accompli, et il est gratifiant, pour certains, de substituer à l’action une attitude de « père de la patrie » caractérisée par une noble passivité.

Notre démocratie est schizo !

Au regard de ces éléments, pourtant, que de risques qui surviennent, à peine la joie d’un vote rassurant dissipée ! Les Français sont schizophrènes ou aiment trop l’équilibre, obsédés qu’ils sont par un désir de cohabitation révélant moins un souci d’unité nationale qu’une volonté de compenser le pouvoir présidentiel qu’ils viennent de légitimer à nouveau. Avec pour effet d’opposer un contre-pouvoir parlementaire au programme d’Emmanuel Macron, aussi vague qu’il soit aujourd’hui.

À supposer qu’Emmanuel Macron obtienne une majorité parlementaire au mois de juin, elle sera sans commune mesure avec celle dominante et largement inconditionnelle dont il a bénéficié lors de son premier quinquennat.
Si on peut une fois trahir des engagements, il n’est pas possible de renouveler la violation des promesses comme si rien n’avait changé d’un quinquennat à l’autre. Par exemple, si le régalien a été une faiblesse, il convient qu’il devienne une force et si l’arrogance et le narcissisme ont prévalu, il faut que la modestie et l’écoute les remplacent pour donner aux citoyens la certitude que l’air démocratique s’est modifié, qu’il est devenu plus respirable. Cette obligation de métamorphose – et de se métamorphoser soi autant que possible – est probablement l’exigence la plus difficile à respecter tant la réalité peut peser sur les intentions sincères que l’on a et les contraindre à reprendre le fil politique ancien. Par ailleurs, aussi affirmé que soit le volontarisme, on ne fait pas ce qu’on veut de soi et de sa nature. Des obstacles sont susceptibles d’interdire la concrétisation d’une authentique aspiration au changement et les Français ne devraient pas en tenir rigueur au président réélu pour peu que sa bonne foi, lors de sa campagne, ait été admise.

Gérer le succès

Mais le moindre soupçon de comédie, de simulacre, serait dévastateur et ferait du vainqueur du 24 avril une personnalité à nouveau honnie par une certaine partie des citoyens, et avec d’autant plus de dureté que cette seconde déception aggraverait les conséquences de la première – qui avait pu sembler oubliée grâce au succès électoral éclatant. Ce qui est redoutable, surtout pour un second mandat, est ce que je pourrais appeler la libération des ambitions. Un premier mandat les bloque, surtout quand on a la conviction de l’aspiration du président à un second mandat. Ce qui explique l’attitude d’Edouard Philippe se ménageant pour 2027. Il est clair, en revanche, que la réélection d’Emmanuel Macron risque de faire disparaître l’essentiel de sa politique derrière l’émergence durant cinq ans, avec bonne conscience cette fois, d’appétences présidentielles diverses et variées. Emmanuel Macron les étouffait forcément hier, elles vont s’en donner à cœur joie dorénavant.
Talleyrand, comme souvent, voyait juste avec son cynisme intelligent. Point de paradoxe donc mais une vérité. Je suis sûr qu’Emmanuel Macron en est parfaitement conscient. Le tout n’est pas d’être réélu mais de réussir sa seconde prestation.

Nosferatu, 100 ans et toutes ses dents

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Friedrich Wilhelm Murnau à la caméra, 1920 © Wikimedia Commons

Friedrich Wilhelm Murnau, le plus grand cinéaste de l’ère du muet selon Chaplin, a donné naissance, le 5 mars 1922, à Nosferatu. Un film révolutionnaire grâce auquel les vampires se sont imposés dans le septième art.


« Je me sens très proche de Murnau. C’est mon metteur en scène préféré. Je le place bien au-dessus de Fritz Lang. Nosferatu est le plus visionnaire de tous les films allemands. Un film prémonitoire qui a prophétisé l’arrivée du nazisme en montrant l’invasion de l’Allemagne par Dracula et ses rats porteurs de peste. Il a donné une légitimité à notre cinéma qui fut perdue à l’époque d’Hitler. C’est en cela que ce film revêt pour moi une telle importance. » Ainsi s’exprime en 1979 un autre mythe du 7e art allemand, Werner Herzog, à l’occasion de la sortie en salles de son fidèle remake baptisé Nosferatu, fantôme de la nuit, qui met en scène le duo vedette Klaus Kinski-Isabelle Adjani.

Né en Westphalie en 1888, Murnau se passionne toute sa vie pour les réprouvés, les déclassés, les marginaux et tente de les sublimer dans ses longs-métrages, sans doute pour mieux exorciser une homosexualité honteuse et coupable dans une société germanique survalorisant les vertus viriles, machistes et autoritaires. Du bossu de son film éponyme aujourd’hui perdu (Le Bossu et la Danseuse) à la jeune Tahitienne Reri, déclarée prêtresse sacrée par sa communauté de Bora-Bora, donc vierge pour l’éternité (sublime Tabou, le plus beau film du monde selon Rohmer) en passant par le portier humilié, le Dernier des hommes, et bien entendu le comte Orlok, Nosferatu, prisonnier malgré lui des forces des ténèbres, la magnifique constellation de ces damnés de l’Histoire marque à tout jamais les imaginaires.

Film nimbé de mystères

On doit la paternité du film à Albin Grau, producteur, décorateur, costumier et architecte allemand, par ailleurs féru d’occultisme. Durant la Première Guerre mondiale, un paysan serbe lui aurait raconté une terrible histoire de vampire en lui confiant que son propre père était un authentique mort-vivant ! De retour du front, il fonde Prana Film avec un autre passionné de magie et de surnaturel, Enrico Dieckmann et tous deux envisagent de se lancer dans la réalisation de films fantastiques. Adapter Dracula, le best-seller de l’irlandais Bram Stocker, publié en 1897, semble alors une évidence mais devant le peu de moyens dont dispose leur société naissante, il leur faut trouver une parade afin de contourner les coûteux droits d’auteur. Albin Grau demande à Henrik Galeen, scénariste du très réussi Golem (réalisé par Paul Wegener en 1920) de rédiger un script en modifiant les noms et en changeant la trame narrative, et sollicite Murnau pour la réalisation. Les deux hommes s’étaient connus lorsque Grau avait créé l’affiche du film La Marche dans la nuit, en 1921. Ainsi débute la folle aventure de Nosferatu.

Le comte Orlock (Max Schreck) dans Nosferatu le vampire, de F.W. Murnau (1922) © Films sans Frontières

L’action est délocalisée de Londres vers une ville portuaire imaginaire, Wisborg, appartenant à l’aire hanséatique (région de Lübeck vraisemblablement). Dracula devient le comte Orlok ; Renfield, Knock (étrange parenté avec la future pièce de théâtre de Jules Romains !) ; Jonathan Harker, Thomas Hutter ; et sa fiancée Mina, Ellen. Ce que la grande histoire retiendra, c’est évidemment l’interprétation hallucinante du comte lugubre joué par un acteur venant du théâtre (écurie de Max Reinhardt), littéralement habité par le rôle, un certain Max Schreck, dont le patronyme signifie de surcroît « terreur », « peur » et « effroi ». C’est précisément ce que le spectateur ressent dès sa première apparition en sinistre cocher qui conduit le jeune clerc de notaire Hutter dans le fameux château maléfique, niché sur un piton rocheux, dans une sublime Transylvanie reconstituée en Slovaquie, dans la région de Zilina (il s’agit du château d’Orava). Schreck possède ce physique longiligne, osseux et angulaire, aux ongles acérés et à la mobilité raide, robotisée et spectrale. Dès la sortie du film, une étrange légende circule, sans doute pour des raisons marketing, visant à confondre l’acteur et sa créature. Selon la rumeur, Schreck serait un véritable serviteur des ténèbres, incapable de dormir dans un lit et se tenant systématiquement à l’écart de l’équipe de tournage ! Cela inspirera un autre cinéaste en l’an 2000, l’américain Elias Merhige, auteur d’un film étonnant et hélas peu connu, L’Ombre du vampire, qui met en scène un méconnaissable Willem Dafoe en interprète du vrai-faux Schreck-Orlok, lequel emporte finalement son mystère dans la tombe en 1936.

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Au-delà de sa texture plastique unique, le film de Murnau est resté célèbre pour sa poésie métaphysique, sa puissance symbolique montrant des forces de l’au-delà qui contaminent progressivement toute pulsion de vie. L’insertion du fameux carton aujourd’hui légendaire énonçant « Et quand il [Thomas Hutter] eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » est immédiatement revendiquée et célébrée par les surréalistes français de l’entre-deux-guerres qui veulent y voir le passage d’un monde à un autre, de la normalité à la féerie macabre… le déchaînement de l’imaginaire.

Ode à la nature

Il nous faut cependant nuancer certaines idées reçues. À rebours des canons et des formes expressionnistes parfaitement illustrés par des auteurs emblématiques de la République de Weimar : Robert Wiene (Le Cabinet du docteur Caligari), Paul Leni (Le Cabinet des figures de cire) ou encore Fritz Lang (Les Trois Lumières), le film de Murnau est davantage un long poème élégiaque visant à célébrer la grandeur et la complexité des éléments naturels et leur délicate appréhension et compréhension par une communauté humaine trop souvent soumise aux dogmes du conformisme ambiant. Outrepassant les aspects purement fantastiques rattachés à la veine romanesque draculéenne, la faune et la flore tiennent ici une place centrale et sont le vecteur d’un réel effroi chez le spectateur. Les premières images mettent ainsi en scène Ellen jouant avec un chat sur le rebord de sa fenêtre, ouverte sur un parc à la végétation luxuriante, inondé d’un soleil que l’on devine printanier. Baignant dans cette atmosphère radieuse et insouciante, son fiancé revient d’une promenade bucolique avec un bouquet de fleurs qui lui est destiné. Intervient alors brutalement et de manière inattendue la cassure, la césure qui siffle la fin de la récréation édénique. « Pourquoi les as-tu tuées ces belles fleurs ? », lui reproche sa dulcinée. Comme s’il ne fallait rien arracher ni voler à une nature qui doit être sanctuarisée. Le ton est donné. Un peu plus loin, on a plaisir à suivre avec force détails un cours de sciences naturelles professé par le savant Bulwer (Van Helsing dans la version de Stocker) visant à montrer à des élèves médusés les pouvoirs secrets et terrifiants d’une plante carnivore qui, « tel un vampire », va piéger et dévorer un bel insecte pris au piège, avant que le professeur centre sa démonstration sur un polype tentaculaire, « transparent, presque incorporel, à peu de choses près un fantôme ! ». D’autres scènes sont restées iconiques et font désormais partie du bestiaire fantastique mondial, tels cette hyène repoussante (l’incarnation du vampire en loup-garou) qui dévale une colline et terrorise un troupeau de chevaux s’enfuyant au galop, les rats qui envahissent Wisborg et répandent la peste comme une traînée de poudre ou encore ce combat d’araignées dans leur toile suspendue au plafond de la cellule crasseuse d’un Knock-Renfield rendu fou par l’arrivée imminente de son maître.

Murnau, l’amoureux de nature et de grands espaces prend d’autre part un plaisir communicatif à filmer les étendues d’eau, mer, rivière, torrents ainsi que les cimes et les crêtes des montagnes censées représenter les Carpates ou encore les dunes de sable qui longent la mer Baltique et sur lesquelles sont plantées des croix de bois qui pourraient rappeler le souvenir des morts des guerres passées.

Inquiétante étrangeté

Il n’est pas assuré que le cœur du réalisateur penche du côté de Thomas Hutter, dont l’attitude désinvolte, méprisante et condescendante à l’égard de tout ce qui lui est étranger semble sévèrement condamnée dans le film. Il est indéniable que le jeune héros représente le bourgeois parvenu, arriviste, ambitieux, s’empressant d’accepter le défi de son patron : aller négocier avec le comte Orlok, résidant « au pays des voleurs et des fantômes »,afin de réaliser une plus-value immobilière et amasser beaucoup d’argent, « même si cela coûte un peu d’efforts, de sueur… et peut-être un peu de sang ». Mais ce Rastignac de substitution est arrêté dans son élan dès les premières images par un vieux sage en redingote qui tente de le mettre en garde : « Pas si vite mon jeune ami ! Personne n’échappe à son destin ! » Il faut ensuite le voir se comporter en goujat avec les paysans et villageois autochtones dans une auberge campagnarde de Transylvanie…

Le personnage n’est pas plus ouvert aux sciences occultes, contrairement à Murnau qui, à l’instar des artistes de sa génération, se passionne pour les univers inexplorés de l’inconscient et de l’irrationnel. C’est précisément ce que l’historienne du cinéma Lotte Eisner met en lumière dans son fameux livre de référence sur l’âge d’or du cinéma allemand, L’Écran démoniaque, publié en 1952. Par démoniaque, il convient de revenir à l’étymologie grecque (δαίμων, daimōn) afin de bien signifier, dans le sillage de Goethe utilisant ce même concept, « tout ce qui a trait à la nature des pouvoirs surnaturels ». « Démoniaque » se rapprocherait alors de la notion de « spirituel ». C’est le sens de la citation du philosophe Leopold Ziegler tirée de son Saint Empire des Allemands (1925) : « L’homme allemand, c’est l’homme démoniaque (dämonisch) par excellence. Démoniaque semble véritablement l’abîme qui ne peut être comblé, la nostalgie qui ne peut être apaisée, la soif qui ne peut être étanchée… »

Tout l’inverse de notre Thomas Hutter qui apparaît prosaïque, matérialiste, laborieux… bien trop vulgaire et terre-à-terre. S’il emporte avec lui un livre relatif aux « vampires, esprits malfaisants à l’âme damnée », il ne peut s’empêcher de tomber dans un ennui profond ou de ricaner bêtement dès la lecture des premières lignes, pourtant fondamentales car prémonitoires : « Nosferatu se nourrit de sang humain, vivant terré dans les caveaux et les cercueils, dans la terre maudite des cimetières de pestiférés. »

Exégèse politique

Toutes les théories ont été développées pour tenter de décoder cette œuvre protéiforme. La déferlante des rats dans la ville symbolise-t-elle la prochaine marche sur Berlin des militants et escouades nationaux-socialistes ? On peut également y voir a posteriori la métaphore d’une Allemagne léthargique, exsangue, vampirisée par les puissances occidentales qui l’ont humiliée lors du traité de Versailles et qui ont indirectement construit le lit d’un monstre bien plus redoutable.

Bien que naturellement attaqué pour plagiat par la veuve de Stocker à sa sortie, Nosferatu n’en constitue pas moins un puissant détonateur pour quantité de réalisateurs à travers le monde qui s’inscrivent clairement dans les pas de Murnau : Tod Browning, Terence Fisher, Tobe Hooper, Tim Burton, Francis Ford Coppola… et tant d’autres. Au-delà du cinéma fantastique, il s’agit bien d’une œuvre maîtresse qui doit être aujourd’hui reconsidérée à sa juste valeur : un matériau unique, iconique et fantasmagorique, un objet de pop culture à placer au firmament du panthéon artistique et cinéphilique mondial… pour l’éternité.

Follement kitsch?

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Le combat de gladiateurs lors de la fête « Le Banquet chez le proconsul », Hotel Ruhl, Nice 30 janvier 1924, photo Studio Mosesco. © Association Fêtes d’Art

L’histoire n’est pas banale. Stéphane Boudin-Lestienne, chercheur et enseignant passionné par les avant-gardes du XXème siècle, devient locataire en 1983 d’une dépendance d’un domaine provençal dont une vieille dame, Gisèle Paul-Tissier, est l’heureuse propriétaire. Ils se lient d’amitié. Explorant la villa, le jeune homme découvre, dans les anciens communs, de grosses malles remplies d’immenses tissus peints. Il comprend vite la valeur patrimoniale de ce trésor : il a entre les mains les vestiges des fêtes grandioses dont l’architecte Paul Tissier, le mari défunt de Gisèle, fut le concepteur inspiré, sur la Riviera opulente et mondaine des Années folles, puis dans l’Europe entière.

Paul Tissier costumé pour le bal des Quat’z’Art, Paris, 1912 © Association Fêtes d’Art

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La fête est finie

Stéphane Boudin-Lestienne s’investit totalement dans sa quête des sources, au point d’en faire son sujet de thèse.  Il fonde l’Association des Amis de Gisèle Tissier. En 1985, il obtient le classement de la villa Beau-Site, ainsi que des décors du salon de musique. La veuve de Paul Tissier s’éteint en 1988. Depuis, l’enquête autour de cette figure méconnue ne cesse de s’amplifier. S’y agrègent désormais universitaires, édiles, institutionnels… Fondée par Patrick le Nezet, une association, Fête d’Art, valorise le fond d’archives et organise des expositions, de Nice à Menton.  

Etoile filante des Années folles azuréennes, Paul Tissier (1886-1926) est mort subitement, à moins de 40 ans, victime d’un œdème pulmonaire. Apparemment sans laisser de traces. Publié par Norma et signé Stéphane Boudin-Lestienne, un « beau livre » exhume les reliques de cette époque révolue – comme pour nous dire, une fois encore, que décidément en France, la fête est bel et bien finie…

Splendeurs de la Belle Epoque

Paul Tissier n’est pas un architecte de premier plan. Il est vrai que, tôt disparu, il n’a sans doute pas eu le temps de donner toute sa mesure. On lui doit un très grand nombre de projets sur papier –  le bougre dessinait rudement bien ! – et quelques réalisations de style régionaliste, dans l’esprit Beaux-Arts, plutôt pittoresques, dont quelques villas ou lotissements encore existants sur la Côte d’Azur portent témoignage.

Paul Tissier, villa pour Jacques Richepin et Cora Lapacerie, cap d’Antibes, 17 avril 1926 © Association Fêtes d’Art

Ses titres de gloire sont ailleurs. Elève des Beaux-Arts de Paris à la Belle Epoque, bientôt rattrapé par la Grande guerre dont il peindra les ruines à l’aquarelle, il est précocement un amateur de la fête : fervent adepte de l’esprit « rapin », dans la tradition grivoise de l’école, jusqu’à devenir, dès 1911, président du célèbre bal des Quat’z’Arts. Mais c’est après-guerre qu’explose son talent de décorateur. En 1923, Alfred Donadei, le propriétaire du Ruhl, à Nice, le charge d’organiser, pour la Société des grands hôtels, d’énormes fêtes exotiques pour une clientèle de privilégiés : « Banquet chez le proconsul », « Fête russe », « Fêtes des Lanternes »… Programmes immersifs avant la lettre, avec défilés de fauves, numéros musicaux, ballets, sur fonds de velums, de tentures, de bannières, de dais, de constructions éphémères sophistiquées – scénographies spectaculaires dans lesquelles on a souvent recours à des artistes locaux. La réputation de Paul s’étend au point qu’on lui passe bientôt commande de « fééries » déclinées dans des salles ou dans des casinos,  de Chamonix à Boulogne-sur-Mer, de Saint-Sébastien au Touquet, d’Evian à Biarritz, et jusqu’à l’Embassy Club de Londres, pour une reprise de « La Fête de la mer » créée à Ostende, ou d’une rêverie éveillée sur le thème de « Séville »…  L’aventure s’arrête en 1926, avant que Tissier n’ait pu donner sa centième fête. Illusions perdues, pour jamais !  

Paul Tissier, l’architecte des fêtes des Années folles Par Stéphane Boudin-Lestienne. Editions Norma, 256 pages.