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Céline et la confusion des valeurs

"Céline à hue et à dia", de Marc Laudelout (La Nouvelle Librairie)

Céline et la confusion des valeurs
Louis-Ferdinand Céline en 1958 Photo: DALMAS/SIPA Numéro de reportage: 00008544_000001

Le cas de Louis-Ferdinand Céline n’est certes pas unique. Il reste toutefois emblématique de la confusion intellectuelle et morale qui gagne, de façon plus ou moins subreptice, tous les domaines de notre civilisation. 


Toutes les époques ont, certes, connu et célébré des créateurs dont l’éthique personnelle  était loin de correspondre à leur vision esthétique. Ainsi le compositeur italien Carlo Gesualdo de Venosa, prince et meurtrier, reste le célèbre auteur de  madrigaux toujours interprétés. À la même époque, mais en peinture, un autre Italien, le Caravage, exerça une grande influence en dépit de ses mœurs sulfureuses. Quant au réalisateur de cinéma Roman Polanski, il défraya récemment la chronique par ses frasques amoureuses, au point de porter ombrage à sa réputation pourtant bien établie. Ce ne sont que quelques exemples, puisés à travers les siècles, de ce divorce, somme toute plus fréquent qu’on ne croit, entre l’homme et l’œuvre.

Le cas Céline

Pour s’en tenir à la seule littérature, Villon n’était pas un enfant de chœur – mais quel poète admirable ! Rousseau, auteur d’Emile ou De l’éducation, plaçait ses enfants à l’Assistance publique. Le marquis de Sade avait des comportements pour le moins répugnants. Plus près de nous, Verlaine et Rimbaud, Jean Genet, voire Aragon, qui « conchiait l’armée française dans sa totalité», n’auraient pu prétendre à un prix de vertu. Autant dire que le talent ne saurait être subordonné à un certificat de bonnes vie et mœurs. Le Contre Sainte-Beuve de Proust aurait,  du reste, pu clore la question : l’auteur de la Recherche y soutient que la vie et l’œuvre d’un auteur sont indépendantes l’une de l’autre. Elles ne sauraient donc être jugées à la même aune. Voilà qui semble relever du simple bon sens. User des mêmes critères pour évaluer les deux, condamner l’œuvre au nom de l’inconduite de son créateur, c’est faire preuve de confusion mentale – ou, pour parler vulgairement, jeter le bébé avec l’eau du bain. Comme écrivait à juste titre le critique Pol Vandromme, « ce serait le plus vain du plus accablant des travaux d’Hercule que de vouloir faire coïncider le génie littéraire et la noblesse humaine ».

Le cas Céline est pourtant venu brouiller les cartes de  manière significative. Plus question de pondération. De nuance. En un mot, de discernement. Céline, c’est le Diable. Le mal absolu. Son seul nom suscite l’horreur – y compris chez ceux qui n’ont jamais lu une ligne de lui. Il est normal de le vouer aux gémonies : une telle sentence coule de source et n’a nul besoin d’être motivée. À l’inverse, soutenir que son génie a renouvelé le roman, qu’il figure parmi les plus grands écrivains français, voilà qui est inadmissible et même inconcevable.

Le parti-pris de Marc Laudelout

Entendons-nous bien : si l’auteur du Voyage peut, à bon droit, être qualifié de génial, pas question, pour autant, d’occulter qu’il fut aussi l’auteur d’ignobles pamphlets pronazis et antisémites. Que sa conduite durant l’Occupation ainsi que certaines facettes de sa personnalité étaient rien moins que sympathiques et suscitent à bon droit dégoût et réprobation. Pourtant, la simple honnêteté oblige à se rendre à l’évidence : pas trace, dans ses romans, d’idéologie  politique nauséabonde. D’apologie de génocide. En revanche, quels que soient les écrits et jusque dans la correspondance, une maîtrise de la langue dans tous ses registres qui force l’admiration. 

Le cas, on le voit bien, n’est pas facile à démêler, surtout lorsqu’il suscite des passions exacerbées et tout à fait irrationnelles. Or, s’il est un homme qui, depuis des décennies, s’efforce  de conserver la tête froide, d’observer, avec un parti-pris de rigueur et d’impartialité, les remous  qui entourent l’écrivain et son œuvre, c’est bien Marc Laudelout. Ce journaliste, éditeur et critique littéraire belge est, à juste titre, considéré comme le meilleur spécialiste de Céline et de ses entours. Il a créé en 1981, un mensuel qu’il dirige et édite toujours, Le Bulletin célinien, consacré à tout ce qui fait, encore aujourd’hui, l’actualité de l’écrivain. La diversité des participants à la revue et la variété des éclairages constituent le gage d’objectivité le meilleur qui soit.

La preuve en est fournie par Céline à hue et à dia. Un florilège de quelque quarante ans de Bulletin célinien, qui retient tant  par la richesse du contenu que par l’équilibre respecté entre le pour et le contre, la droite et la gauche, le hue et le dia. Aucune exclusive, aucune réfutation qui ne soit justifiée et étayée. À travers portraits et témoignages, analyses  d’essais et d’articles, comptes rendus de la réception de l’œuvre au fil des ans, c’est tout un univers qui est évoqué. Le monde des inconditionnels « historiques » de l’écrivain y côtoie celui de  ses adversaires les plus farouches. Ces derniers ne sont certes pas épargnés, mais la rigueur intellectuelle est ici de mise. C’est ce qui rend irremplaçable cette anthologie, fruit d’un travail titanesque. Elle passionnera quiconque ne saurait se satisfaire du manichéisme malsain en vigueur dès lors que le nom de Céline est brandi, telle la muleta du matador sous les naseaux du taureau.

Céline à hue et à dia, de Marc Laudelout, La Nouvelle Librairie.

Céline à hue et à dia

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