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Remis en liberté: Les carnets d’Ivan Rioufol

Il faut profondément mépriser le peuple pour ne pas l’entendre souffrir. Au prétexte de préserver un réformisme de façade, Emmanuel Macron a promulgué sa réforme des retraites dès le feu vert du Conseil constitutionnel. Tout pour plaire à l’Union européenne déracinée, à la davocratie sans affect et à la banque centrale faiseuse de rois.


La Macronie : un château de sable disloqué par la grande marée du monde réel. Le locataire de l’Élysée, subjugué par son nombrilisme, commence à s’extraire de son métavers. « C’est une colère qui s’est exprimée », a admis Emmanuel Macron le 17 avril, répétant ce mot qu’il ne voulait admettre. Le 25 février, au Salon de l’agriculture, il assurait encore : « Je ne sens pas la colère, je sens une inquiétude. » Déjà, en mars 2018, à l’issue d’un tour de France, Narcisse avait déclaré, à Loches (Indre-et-Loire) : « Je n’ai pas senti la colère. » On connaît la suite : huit mois plus tard, le chef de l’État était pris à partie par l’insurrection furieuse des premiers gilets jaunes, bêtes noires des syndicats dépassés ; venus spontanément des provinces et de leurs ronds-points, ils déboulaient sur les Champs-Élysées pour faire voir à tous, à travers le gilet de la sécurité routière, leurs exaspérations face à un pouvoir jacobin brutal, aveugle, sourd. Le 22 mars dernier, après le saccage des portiques du pont de Saint-Nazaire par des opposants à la réforme des retraites, une main avait tracé sur un support : « Et maintenant, tu me vois ? » Oui, Macron commence à ouvrir les yeux. Il admet, l’ego blessé, que les Français ne l’aiment pas. Il ne fait là que recevoir sa monnaie.

Crédits euphorisants

Il faut profondément mépriser le peuple pour ne pas l’entendre souffrir. « Ne rien lâcher, c’est ma devise », a lancé Fanfaron après avoir promulgué sa réforme des retraites dès le feu vert du Conseil constitutionnel, le 14 avril. Macron aura voulu plaire à l’Union européenne déracinée, à la davocratie sans affect, à la banque centrale faiseuse de rois. Ceux-ci continueront à fournir à leur protégé ses lignes de crédits euphorisants, comme les dealers fournissent en lignes de coke. Mais qui a renoncé à réformer l’État dispendieux ? Qui a gaspillé l’argent fictif au nom du démagogique « quoi qu’il en coûte » ? Qui a pétrifié la nation durant deux ans au prétexte d’une épidémie qui aurait pu faire l’économie des confinements, des passes vaccinaux, des ségrégations sanitaires ? Macron a lâché sur tout. Il a multiplié les reculades face aux minorités. Il n’y a que contre les Français ordinaires qu’il s’acharne dans la maltraitance, au prétexte de préserver un réformisme de façade. En réalité, l’auteur de Révolution perpétue un système déconnecté des gens. Il accompagne avec zèle « la dégradante obligation d’être de son temps » (Hannah Arendt). Le 17 avril, dans une brève allocution verbeuse digne d’un claque-dents de tribune ou d’un marchand d’orviétan, il s’est donné « cent jours d’apaisement, d’unité et d’action au service de la France ». Cent jours de disgrâce, avant la chute ?

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Les subjugués croyaient avoir vu en 2017, dans le profil d’aiglon du jeune président, celui du Premier Consul. Ne pinçait-il pas, comme Bonaparte avant Napoléon, l’oreille de ses grognards pour les féliciter de leur fidélité ? Depuis, l’illusionniste a été démasqué par beaucoup de ses inconditionnels. C’est le macroniste Gilles Le Gendre, thuriféraire des premières heures, qui a déclaré le 22 mars à l’adresse du Néron du faubourg Saint-Honoré : « La foule doit être entendue. » Macron n’en a rien fait. Les bienveillants veulent y voir une force de caractère. Soit. Mais alors, qu’attend le chef de l’État pour enrayer, avec la même implacable idée fixe, le déclin de la nation surendettée, submergée, déboussolée, abandonnée, dépossédée ? Après l’enregistrement de sa déclaration télévisée, bras d’honneur aux citoyens les plus modestes, le reclus a déambulé rue de Rennes comme un défi. Il s’est même joint à un groupe de chanteurs basques qui passaient là. La provocation habite ce pervers narcissique. D’ailleurs, à peine venait-il d’appeler à l’« apaisement » qu’il déclarait devant les siens, selon Le Monde : « Il faut être dur avec ceux qui veulent nous crever la paillasse. » Aujourd’hui, nombreux sont les Français humiliés qui ont fortement envie, à leur tour et dans ses mêmes termes, d’emmerder celui qui les regarde de haut. Ces trahis portent la révolte du monde réel.

L’empire du vide

La question est simple : faut-il se résoudre à supporter Macron encore quatre ans ? Si oui, dans quel état seront la nation et son peuple en 2027 ? Le président ne suit aucun cap. Il feint le mouvement dans la conformité de l’instant. « Aller vite, mais aller où ? » questionnait Bernanos. C’est un pays mis en danger par son chef halluciné qui est en situation de légitime défense. Les effondrements de la cohésion nationale, des services publics et de la démocratie elle-même sont des réalités devant lesquelles le pouvoir a rendu les armes. Le progressisme macroniste, construit sur le « en même temps » et l’apolitisme des experts, s’est vidé de sa maigre substance. Il ne produit que des pleurs et des grincements de dents. Son ancrage dans la société civile s’est révélé une imposture au bénéfice d’une oligarchie fascinée par le mondialisme et ses consommateurs interchangeables. Une caste arrogante s’est accaparé le pouvoir dans le but de préserver un système conçu pour écarter le peuple et le faire taire. La France macronienne glisse vers la démocratie illibérale, protégée par un « État de droit » protecteur des seuls intérêts des puissants en place. Les juges du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel sont devenus les instruments d’une politique qui accélère la marginalisation des citoyens indésirables.

À ce stade, un devoir de révolte s’impose. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 avait même élevé l’insurrection au rang du « plus sacré des droits, en riposte à un gouvernement qui viole le droit des peuples ». On y est. La seule incertitude est de savoir si les Français, qui pour beaucoup ont accompagné la « décadanse » (Patrick Buisson), peuvent retrouver l’énergie vitale de se rebeller. Je veux croire que oui. Plus que jamais, il est urgent d’être réactionnaire, au sens qu’en donne mon vieux Larousse 1923 : « Celui qui prête son concours à une réaction politique. »

Quand Dominique Voynet, les Français voient rouge

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Invitée de l’émission « C ce soir », Dominique Voynet a partagé ses solutions pour résoudre la situation à Mayotte


Le 24 avril, l’émission « C ce soir », diffusée sur France 5, se penche sur la situation de Mayotte et pose la question suivante à ses invités: « Mayotte : une île en “sous-France” ? ». 

Parmi les hautes figures intellectuelles conviées pour en débattre, on a été ravi d’entendre l’excellent Paul Melun, la très pertinente journaliste de Marianne Rachel Binhas et le lucide Didier Leschi, directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Malheureusement, au milieu des invités, dans ce ciel décidément trop bleu pour le rester, un nuage noir s’était glissé. Le nuage noir s’appelle Dominique Voynet. 

La présence de l’ancienne maire de Montreuil était légitimée par le fait qu’elle a dirigé l’Agence Régionale de Santé de Mayotte pendant près d’un an et demi, entre 2019 et 2021, période au cours de laquelle elle a dû s’occuper de la pandémie de Covid sur l’île.

Mayotte, 25 avril 2023 © LOUIS WITTER/SIPA

Dominique Voynet a martelé son opposition à l’opération  « Wuambushu », ayant pour but de détruire les bidonvilles et expulser les étrangers en situation irrégulière présents sur l’île. Rappelons que cette opération exceptionnelle a été décidée en raison d’une situation locale qui ne l’est pas moins: 50 % de la population de Mayotte est étrangère, 75 % des naissances sont étrangères, et nos écoles pleines de petits Comoriens ! Le lien entre insécurité, délinquance, criminalité et immigration massive comorienne est avérée depuis longtemps. D’ailleurs, les deux députés mahorais, Mansour Kamardine (LR) et Estelle Youssouffa (LIOT) ne s’y trompent pas et ont appelé cette opération de leurs vœux. Mansour Kamardine, conscient depuis bien longtemps de cette réalité, avait même déposé une proposition de loi à l’Assemblée nationale, en 2005, visant à renforcer la lutte contre l’immigration clandestine à Mayotte et il s’inquiétait déjà du risque que les Mahorais deviennent minoritaires chez eux.

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Malheureusement pour ces derniers, l’opération « Wuambushu » était à peine lancée que le Tribunal judiciaire de Mamoudzou ordonnait au préfet de Mayotte de faire cesser l’évacuation d’un bidonville en raison de conditions d’expulsion jugées « irrégulières ». Cette décision a été rendue car la justice a été saisie par des habitants des bidonvilles mais également par des associations militantes immigrationnistes qui se soucient davantage des clandestins comoriens que des citoyens français qui souffrent de cette présence massive de gens qui n’ont rien à faire sur leur territoire. Alors que les Mahorais attendaient cette opération depuis des mois, voire des années, une nouvelle fois la justice empêche l’État d’agir, une nouvelle fois le pouvoir législatif garrotte le pouvoir exécutif.

En plus de cette décision de justice, qui suscite la colère de beaucoup, vient donc s’ajouter une déclaration de Dominique Voynet, qui nous rappelle qu’un malheur ne vient jamais seul. En effet, l’ancienne ministre de l’Environnement a proposé, dans le but d’améliorer la situation à Mayotte, de délivrer aux Comoriens « des visas normaux qui leur permettent de circuler, d’aller en métropole » car « s’il y avait 100 000 Comoriens en métropole sur 70 millions d’habitants, on les voit pas; alors qu’à Mayotte, on ne voit que ça ». En voilà une idée qu’elle est bonne ! On n’y avait pas pensé ; on n’est pas assez tordu pour ça. En plus d’une certaine sottise politique, que l’on connaissait déjà un peu, on vient donc d’apprendre que Madame Voynet souffre également de problèmes de vue. Peut-être que l’immigration n’est pas visible pour cette dame, laquelle a peut-être la chance d’habiter dans un quartier où l’immigration extra-européenne n’est pas prédominante dans le paysage, mais est-elle capable de penser que sa réalité n’est pas la réalité de tous ? De plus, il y a un angle mort dans le raisonnement de Dominique Voynet. Faire venir des Comoriens en métropole ne changera pas grand-chose pour Mayotte, qui sera toujours vue comme un eldorado par de nombreux Comoriens en raison de l’immense différence de niveau de vie entre l’archipel des Comores et la France. En effet, le PIB par habitant à Mayotte a beau être inférieur à 10 000 euros par an, cela reste sept fois plus important qu’aux Comores où il n’est que de 1 500 euros. Cette situation représente un appel d’air qui n’est pas près de cesser. Si Marine Le Pen est arrivée en tête à Mayotte lors du second tour des élections présidentielles de 2022, avec plus de 59 % des voix, ce n’est pas pour rien. 

À l’instar de la majorité des Français de métropole, face à une immigration massive incontrôlée, les Mahorais sont exaspérés. Avec son idée saugrenue, Dominique Voynet parvient à mécontenter la majorité des Français, qu’ils soient métropolitains ou Mahorais.

Sollers couchant


Faut-il être au Paradis pour apprendre la mort de Philippe Sollers ? Non, il faut être en parade vis-à-vis du mensonge social ; ce même mensonge qui dit que Sollers n’est plus. Pourtant, il est là ! Où ? Dans ma bibliothèque, dans mon cœur de jeune homme de 20 ans, par sa voix, les fleurs, la lumière, l’écho des lumières. Vous le pensez à Paris ou à Venise ? Il erre dans les jardins de Bordeaux et les marais de Ré, éternellement. Qui a connu, réellement, Philippe Sollers ? Les bourgeois de Bordeaux, où il est né ? Les jésuites, chez qui il a étudié ? La bande de la revue Tel Quel, qu’il a fondée ? Les médias, dont il a usé ? Ces gens sont une bagatelle. Sollers a vécu avec Voltaire, Hölderlin, Sade, Mozart, Casanova, Hegel, Rimbaud et Lautréamont. Sur ces figures, il a composé des fugues en claveciniste du langage qu’il était.

Décrié comme un retourneur de veste compulsif

Sollers n’est pas né Sollers. Mais alors, pourquoi un nom de plume ? Pour cacher un nom disgracieux comme Donnadieu (Duras), Quoirez (Sagan) ou Arouet (Voltaire) ? Non, il voulait dissimuler un trésor, un talisman, son nom de naissance : Joyaux. D’où a surgi Sollers ? De l’Odyssée bien sûr, dont il a tiré ce nom dans la nuit d’un internat jésuite d’après les qualités morales d’Ulysse transposées en latin. Sollers signifie « adroit », « habile », « ingénieux » : il est le maître des sorts. On peut entendre aussi, au loin, dans le chant des sirènes ceci : Sollus ars, tout entier art. Il l’a été, il le restera.

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Vous répétez à loisir que Sollers s’est compromis, sali dans des combats déshonorants. Vous aimez dire qu’il a été un opportuniste, un retourneur de vestes compulsif. Chers amis, vous ne voyez pas la continuité littéraire, la ténacité avec laquelle Sollers s’est exprimé dans ses livres multiples, ses batailles. Le classicisme, le nouveau roman, le marxisme, le maoïsme, mai 68, le situationnisme, Balladur, les Libertins, la France démoisie, le papisme, Houellebecq contre l’Islamisme… Suite de clichés, donc d’images photographiques captées à un instant séparant l’action du mouvement. Oui, il a été entre les lignes de ces choses-là, ces combats tous azimuts qui partageaient le même socle, la défense de la liberté sous toutes ses formes. Vous le traitez de soixante-huitard ? Il est au XVIIIème. Pourquoi a-t-il défendu 68 jusqu’à la fin me demandez-vous, je vous entends, vous vous énervez. Il fallait que quelqu’un se dévoue pour dire que 68 fût avant tout une histoire d’amour. Que sauvera la droite de Sollers ? Femmes, évidemment. Là où certains disent qu’il fût prophète je dis qu’il a été un aventurier.

Pourquoi il faut le relire

Amis de chez Causeur, je vous le dis, Sollers donne l’antidote pour se soigner de l’époque. Il remet les pendules du genre à l’heure, dénonce la censure, aime les femmes, la peinture que certains prennent plaisir à taguer ou ensouper, la musique lorsqu’elle n’est pas interrompue par des bien-pensants, les livres lorsqu’ils ne sont pas réécrits par les wokes.

De son vivant, on disait que Sollers n’était pas un vrai écrivain mais surtout un personnage médiatique caché sous ses masques. Désormais, mort, il n’est plus qu’un vieil écrivain, comme pour masquer son travail d’éditeur au Seuil, puis chez Gallimard à L’Infini. Sa collection est là, Muray y fût, Schuhl y a été goncourisé, Mathieu Terence y lutta contre le nihilisme, Haenel y publia tous ses romans, Meyronnis s’y ligne de risqua, et Nabe y offrit ses éclairs.

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J’ai espéré, longtemps, voir mon nom dans cette liste. Cet espoir s’est perdu dans ce matin de mai ensoleillé. Sollers se plaisait à dire que dans sa famille on meurt l’été : il ne le verra plus que d’en-haut. Il répétait cette phrase, aussi : « la mort ce n’est rien, mais le mourir c’est tout une affaire ». Tant pis, je retournerai souvent à la Closerie, seul, ou face à Josyane Savigneau, mon amie, celle qui me l’a présenté l’année dernière sous la verrière enfumée. J’y boirai encore des whisky et des bloody mary, je porterai des bagues et tiendrai un fume-cigarette imaginaire en hommage à Philippe. Je reproduirai ces nuits d’amour au cours desquelles la voix de Sollers scandait « Paradis », ça le faisait rire, il aimait et était aimé par procuration. Je relirai ses mots aux terrasses de Bordeaux face aux femmes d’Aquitaine, je voguerai vers tous les Sud. Je sais qu’une nuit de mai 2024 je m’égarerai dans les caves de Bordeaux, cherchant deux bouteilles : une de 1936 et l’autre de 2023. La mort ne lui ressemble pas, mais elle rassemblera ceux qui l’ont aimé. Philippe Sollers, aimé des fées. 1936-2023. Je ne voulais pas écrire ces chiffres-là. 

Un camarade de combat, un de ses nombreux fils enfanté par ses lignes.

François Guérif: au temps béni de la VHS

Dans le recueil Des moments de cinéma, François Guérif a réuni ses entretiens avec des monstres consacrés de la pellicule, de Clint Eastwood à Russ Meyer, de Kim Basinger à Lino Ventura, d’Audiard à Brigitte Lahaie…


On ne dira jamais assez combien la vidéo a éduqué toute une nouvelle génération de cinéphiles. Le magnétoscope, mangeur de cassettes sonore et glouton, a fait son irruption dans les salons français avant la nomination d’André Henry au ministère du Temps libre dans le premier gouvernement Mauroy. Cet appareil dont nous avons perdu, un jour, la trace dans un grenier, avait deux vocations premières : le visionnage de films pour adultes et la redécouverte des grands classiques du noir et blanc. Comme quoi, l’interdit et la nostalgie sont de bien meilleurs professeurs que la réglementation permanente et le progrès béat.

Liberté de ton

François Guérif, chantre des interstices et du cinéma de genre, chasseur d’étrangetés et passeur enthousiaste, créateur de la collection Rivages/Noir en 1986 et historien sans frontières, faisant le pont entre Brooklyn et Bagnolet, entre l’envers des Skylines et les fortifs fut engagé en 1978 comme Secrétaire de rédaction du magazine Télé Ciné Vidéo. Depuis cette époque, il a tendu son carnet moleskine aux plus grands noms de la profession. Des moments de cinéma, aux éditions La Grange Batelière réunit une partie de ses interviews exclusives de la décennie 1980.

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Guérif les interroge sur la place de la vidéo dans l’industrie cinématographique, mais aussi sur leur actualité du moment ou des épisodes-clés de leur carrière. Et, l’on est surpris, charmé, dépaysé par cette liberté de ton qui semble appartenir à un autre siècle. Surtout quand on la compare aux insipides interventions actuelles, où réalisateurs et comédiens sont tétanisés par l’enjeu économique et les nouveaux diktats moraux en vigueur. Les mots sont dorénavant pesés à l’aune de leur réception sur les réseaux sociaux, le robinet de niaiseries confondantes coule à flot, le cinéma est devenu un divertissement cadenassé par l’ordalie marchande et les acteurs, des agents citoyens vantant une alimentation équilibrée et s’inquiétant de la consommation d’eau de nos toilettes. La chaleur et la sincérité qui se dégagent de ces échanges datant d’une quarantaine d’années nous aèrent l’esprit. Une autre réalité éclate.

José Giovanni remet les pendules à l’heure

Des artistes non assermentés, libres et éclairés, s’expriment, laissant filtrer parfois leur colère ou leur part de vérité, sans la trouille de heurter une quelconque minorité mal pensante. Michel Blanc dézingue le poste d’alors : « Un téléfilm n’est ni du cinéma, ni de la télévision. C’est un petit film étriqué, à petit budget, fait pour être vu sur un petit écran. Tout est petit. […] Si on veut que l’image soit belle et bien éclairée, si on ne veut pas que ça ressemble au Commissaire Moulin, il faut prendre son temps ». Présentant « Charlotte for Ever », Serge Gainsbourg s’insurge contre les prises à rallonges : « J’ai horreur des lascars qui font je ne sais combien de prises. Chez moi, il n’y en a que deux. Une pour moi, et une pour l’assurance qui l’exige au cas où il y aurait une merde sur la pelloche ». François Truffaut défend l’œuvre de Claude Zidi : « Les journalistes n’osent pas appeler un film de Zidi un film d’auteur. Et pourtant, c’est lui qui a l’idée de base de Banzaï, c’est lui qui improvise au tournage – il est très fort pour ses trouvailles visuelles, c’est comme ça qu’il est passé de caméraman à réalisateur – ce sont ses idées qui servent du début à la fin. Pour moi, Zidi est un auteur type, mais vous ne le verrez jamais classé comme tel dans les revues spécialisées ». José Giovanni remet les pendules à l’heure sur la sacro-sainte « mise en scène » qui, selon lui, « ne commence pas sur le plateau, elle commence bien avant avec le choix du sujet, le choix du dialogue, les décors et les acteurs […] Ce n’est pas Melville qui va apprendre à jouer la comédie à Frankeur ou à Ventura ».

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Primauté du livre sur le film

Taiseux, après une courte hésitation, Lino ne s’exprimant jamais à tort à travers, avoue à la question « Y-a-t-il un film que vous regrettez de ne pas avoir tourné ? » : « Ah si le dernier, c’était Les Choses de la vie ». Michel Audiard, tout de go, concède la primauté au livre sur le film. Il s’explique ainsi : « Je pars du principe que si un livre m’emballe, il n’y a pas de raison qu’il ne fasse pas un bon film. C’est archi-faux, de même qu’on peut faire un très bon film avec un livre épouvantable. Mais je reste encore convaincu que c’est le livre qui doit entraîner le film, même si on le trahit ». La raideur des positions a changé d’angle en moins d’un demi-siècle. Nous ne sommes pas sûrs que les films de Russ Meyer, thuriféraires des fortes poitrines, reçoivent encore un accueil chaleureux. Et pourtant le réalisateur américain, ancien photographe de Playboy se voyait comme un féministe et non pas comme un affreux misogyne. « Ces femmes sont belles, et je me vante d’avoir influencé l’idéal esthétique féminin chez l’Américain. D’autre part, mes femmes sont libres. Erica Gavin dans Vixen, par exemple, était aussi agressive que voluptueuse ; c’est elle le personnage dominateur du film, et cela a plu aux femmes ». Prenez donc votre ticket car, dans la file d’attente, il y a du beau monde au balcon : Samuel Fuller, Hugh Hudson, Anthony Perkins, Ennio Morricone, Coppola et même Chabrol déclarant « Les bouquins de Simenon sont des mines pour scénarios »

Des moments de cinéma de François Guérif, aux éditions La Grange Batelière

Des moments de cinéma: Entretiens

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Christine Rancé: Oh les beaux jours… en Italie!

Bella Italia: Un itinéraire amoureux de Christine Rancé est une ode érudite et sensuelle à la beauté et au plaisir. 


Le printemps est revenu, le soleil commence sa longue saison où le simple fait de respirer procure une certaine alacrité. L’envie de voyager nous reprend. Le livre de Christiane Rancé, romancière, essayiste et biographe, tombe à point nommé. Elle nous invite à sillonner les routes bordées de cyprès de l’Italie, à nous perdre dans les ruelles de Naples, à traquer le fantôme de Casanova sur les canaux de Venise ; elle nous propose un ressourcement unique au bord du lac de Côme, ou de Garde, « le si bleu » ; elle veut que notre âme frémisse en admirant la cathédrale Santa Maria Assunta, à Sienne ; elle aimerait que l’espérance nous soulève et chasse notre spleen, entretenu par la nouvelle censure, sur le mont Palatin ; elle voudrait que dans la plus petite église d’un village de Toscane la foi nous donne des ailes.


Une douceur un peu désabusée

Son livre, si personnel, intitulé Bella Italia un itinéraire amoureux, est un bijou qu’il faut glisser impérativement dans son sac. Ce n’est pas, vous l’aurez compris, un guide touristique. C’est un témoignage exquis sur l’Italie, ses poètes, écrivains, musiciens, peintres, comédiens, paysages, villes, villages, sa beauté excentrique, baroque, flamboyante. C’est un livre unique car Christiane Rancé a saisi de l’intérieur ce pays dont la langue immédiatement nous enchante. Elle nous convie à une véritable dolce vita, « une douceur un peu désabusée au sens noble du terme », spontanée, simple, faite de sérénades, de mots d’amour et d’amitié. On met quelques tables sur le trottoir, deux ou trois bancs, et la nuit devient « follement sympathique ». Et surtout pas « sympa, cette épithète dont nous affublons tout ce que nous avons aseptisé », comme le rappelle Christiane Rancé. À propos de cette dolce vita, qu’incarne si bien la blonde Anita Ekberg, l’amoureuse de l’Italie précise : « C’est qu’il y a toujours, derrière cette image de dolce vita à quoi nous sommes tant attachés, ce dissidium qu’avouait déjà Pétrarque, dont on perçoit le tourment dans la poésie de Michel-Ange et de Leopardi – le tiraillement entre les contraires, l’ascèse et la jouissance, la gloire et l’amour, l’action et le farniente –, jusqu’à l’instant où l’on comprend qu’il s’agit de cueillir le jour. » Pour écrire ainsi sur un pays, il faut le connaître depuis l’enfance.

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Agenda parfait

Mention spéciale pour le chapitre consacré à Venise. J’ai commencé la lecture du livre par ces pages consacrées à la Sérénissime, je l’avoue. Trop de souvenirs m’y ramènent, notamment dans le quartier de la Salute, le soir, quand les touristes ont quitté les lieux. Sur les marches, le long du canal, j’entends le clapotis de l’eau et le miracle s’accomplit. Comme le dit Philippe Sollers, paraphrasant Rimbaud, l’essentiel est de trouver « le lieu, et la formule ». Christiane Rancé écrit : « Mes pas ont fini par composer mon agenda – le matin au campo Santa Margherita pour y lire, y bavarder avec les Vénitiens, y déjeuner en terrasse, ou bien sûr les zattere face à la Guidecca ; l’après-midi dans le quartier de Cannaregio et alors, je m’isole dans le monde de la chiesa della Madonna dell’Orto. »

C’est parfait comme agenda. J’y ajouterai un Martini gin, 50/50, au Harry’s Bar, vers 18 heures, en souvenir d’Hemingway, pour finaliser la formule.

Bella Italia: Un itinéraire amoureux

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Camerone: comme nous sommes petits aujourd’hui !


Le nom de Camerone ne m’était pas totalement étranger. Il évoquait une bataille, de l’héroïsme, la Légion étrangère mais rien de plus. J’en ai su bien davantage à la suite d’une émission sur CNews, grâce à Geoffroy Lejeune. Puis, après la célébration du 30 avril à Aubagne, avec l’intervention remarquable du général Alain Lardet, commandant de la Légion, lors des Vraies Voix sur Sud Radio. Il n’est pas nécessaire d’exposer toutes les péripéties qui ont précédé le 30 avril 1863 au Mexique, dans une hacienda du village de Camarón de Tejeda. Il s’agissait d’escorter un convoi parti du port de Vera Cruz avec des vivres, des médicaments, des munitions, des pièces d’artillerie, 4 millions de francs en pièces d’or d’arriver à sa destination finale, vitale pour la bataille de Puebla. Le 30 avril, dans cette hacienda, 65 fantassins de la Légion, encore valides, ont résisté héroïquement à l’assaut de 2 000 soldats et cavaliers mexicains. De 7 heures à 18 heures. À court de munitions, le trio de combattants qui demeurait, commandé par le caporal Philippe Maine, s’apprêtait à charger à la baïonnette avec leur mort certaine à l’issue, quand ils acceptèrent de se rendre à l’ennemi à condition de pouvoir garder leurs armes et soigner leurs blessés, notamment leur lieutenant touché peu de temps avant. Ce qui fut dignement accordé. Présentés au colonel Milan, leur adversaire mexicain, celui-ci s’écria : « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons ! ». C’est cette journée épique et glorieuse de 1863 qui chaque année est célébrée par la Légion étrangère.

A relire, Mélanie Courtemanche-Dancause: Camerone, le beau geste

Rien ne pouvait mieux survenir, dans cette période lugubre, de défaitisme et de déclin, où la France s’interroge, se dispute, où l’esprit national est battu en brèche, voire moqué ou, pire, piétiné, que la mémoire de cette magnifique geste où quelques vaillances de toutes nationalités mais seulement unies par la passion de la France ont donné leur vie pour sauver ce qui devait l’être, acquérant ainsi une gloire ineffaçable. Je sais qu’il est facile d’aller chercher dans un passé admirable des compensations à l’égard d’un présent médiocre ou des remèdes pour guérir l’insatisfaction profonde qui accable beaucoup de nos concitoyens mais il n’empêche qu’il y a des événements illustres par le courage et par l’exemple qui sont fondés rétrospectivement à donner des leçons aux Français d’aujourd’hui. J’ose le dire, je me sens petit, je suis petit face à un tel Himalaya où toutes les vertus auxquelles je tiens d’autant plus intensément qu’elles me sont inaccessibles ou trop rarement prodiguées, sont réunies: audace, résistance, honneur, fidélité, dépassement de soi et sacrifice. Il y a comme cela dans l’Histoire mondiale des actes singuliers ou collectifs qui détruisent par leur éclat sombre ou magique la grisaille de notre habituelle condition, de notre quotidienneté sans véritable horizon.

J’entends bien qu’être un héros n’est pas à la portée de tout le monde mais au moins on devrait espérer être enrichi, sublimé par la nostalgie de certaines pages hors du commun, on devrait se garder de pensées et d’attitudes trop indignes de ce passé, de cette journée du 30 avril 1863 sauf à être inéluctablement rapetissés. Entendre que la police tue, voir des malheureux, des faibles et des fragiles être frappés, constater que la force est dévoyée, que la violence est vantée et légitimée, s’étonner que la médiocrité, la lâcheté, l’aigreur et les courageux en chambre soient portés aux nues, déplorer que le beau, le bon, le sacré soient profanés au profit de multiples dérisions, déjections, remarquer que des personnalités, conscientes de ne jamais pouvoir être des héros, s’acharnent alors à les ridiculiser, regretter que le prosaïsme étriqué et sans élan ait remplacé, dans les existences, le fil poétique, épique, intranquille : tant d’occasions, d’opportunités qui viennent à nous.

Elles nous rappellent cet enseignement fondamental de Camerone qui, je le maintiens, se résume à cet aveu qui devrait nous terrifier, en tout cas nous faire descendre du piédestal où un soi-disant progrès nous aurait placés: comme nous sommes petits !

Sollers, plus vivant que jamais

Pascal Louvrier, ami et biographe de Philippe Sollers, nous parle de l’écrivain qui marqua profondément la littérature française depuis les années 60 et qui vient de mourir, à l’âge de 86 ans.


Sollers est mort. Je n’arrive même pas à croire ce que j’écris. Je le savais pourtant très malade depuis plusieurs mois. La Closerie des Lilas, sans lui, était d’une grande tristesse. Son rire, si communicatif, très nicotiné, ne résonnait plus à l’heure où les bourgeois vont se coucher. Il était pourtant né bourgeois, dans la banlieue de Bordeaux ; il connaissait tous les codes, il en jouait, sans jamais se prendre au sérieux. C’était un joueur d’échecs, très vif et patient à la fois, avec des fulgurances étonnantes. Aragon et Mauriac l’avaient soutenu dès la parution de son premier roman, Une curieuse solitude. Le grand écart entre le communisme et le catholicisme. Avec une colonne vertébrale solide : la fidélité à de Gaulle – comme le fut sa famille. 

Sans cesse en mouvement

Né le 28 novembre 1936, et parti dans les couloirs du temps le 5 mai 2023, il faudra reprendre l’itinéraire de cet homme sans cesse en mouvement, provocateur, charmeur, cultivé, brillant (son vrai nom est Joyaux) aimant les femmes (vraiment) émancipées, et diablement intelligent. Mais ce n’est pas le moment. Enfin du moins, pour moi. 

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Je veux plutôt me souvenir des promenades d’un pas rapide dans les ruelles de Venise quand il me parlait des jésuites, de la Contre-Réforme, d’Ezra Pound, d’Hemingway, en négligeant les romantiques du malheur; car avec Sollers, à l’image de ses livres, il n’y avait pas de gras, pas de larmes, aucun pathos: il y avait la lumière, le vent du large, les mouettes, l’acacia au fond du jardin, la vie pleine et entière, le bonheur de respirer l’aube de juin… 

« Faire le Mao »

Je veux me souvenir des bains de mer, à la tombée des ombres dans l’Atlantique jamais tranquille, ce besoin soudain de faire la planche, de « faire le Mao » comme il disait, c’est-à-dire de guetter les erreurs de l’adversaire et de lancer une contre-offensive fulgurante. Je veux encore me souvenir de son bureau « dé à coudre », à la « banque centrale » – comprenez Gallimard. Il y préparait minutieusement ses bombes portatives. La plus réussie fut Femmes (1983). Lisez, et vous comprendrez… 

Je me souviens encore d’une promenade au pas de course dans le cloitre de Port-Royal, à Paris. Il avait quand même pris le temps de s’asseoir sur un banc. Il m’avait dit en substance qu’il fallait toujours rester libre, en agitant sa main gauche baguée. Il fallait pour cela esquiver, et prendre toujours des chemins de traverse, être clandestin tout en apparaissant le plus possible dans les médias qui se nourrissaient d’une fausse image de vous, vous laissant travailler en toute quiétude, dans le silence tout mozartien. 

Le bleu du ciel

Car Sollers a beaucoup travaillé. Son œuvre est colossale. Elle résistera au temps, c’est une certitude. Il ne voulait pas être élu à l’Académie française. Trop poussiéreuse. L’immortalité ne passait pas par le quai Conti. Il fallait, au contraire, « postuler posthume », comme il le rappelait, c’est-à-dire écrire, écrire et encore écrire, à l’encre bleue achetée à Venise. Il fallait, pour cela, avoir des amis, et ses amis, il les choisissait parmi les écrivains qui rendaient l’existence moins pesante. Il les nommait les voyageurs du temps. 

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Désormais Sollers navigue donc dans les couloirs du temps. Il est déjà à Venise en compagnie de Casanova. Il a repéré une jeune femme mince, yeux verts, petits seins, la démarche souple. Puis il va retrouver Céline en train de gueuler contre Gallimard qui se goinfre sur son dos. Il y aura aussi Roth qu’il réconfortera de n’avoir jamais eu le Nobel. La belle affaire, le Nobel ! Bataille l’invitera à manger des œufs mayo à Vézelay, sous la protection de Marie-Madeleine. Quant à moi, je continuerai de prendre de ses nouvelles en passant le pont de l’île de Ré. J’irai dans le petit cimetière d’Ars, près du carré des aviateurs anglais, australiens et néo-zélandais tombés ici durant la Seconde Guerre mondiale – ne pas se tromper de camp, jamais – me recueillir devant son cénotaphe. 
J’écouterai, portés par le vent de la marée, ses nouveaux messages. Je lui dirai : « La lune est pleine d’éléphants verts. » Et, dans le bleu du ciel, une mouette rira. Non, Sollers n’est pas mort. Il est plus vivant que jamais.

Philippe Sollers: Mode d'emploi

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Femmes

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Une curieuse solitude

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Après l’échec du public, l’École privée sous contrat menacée à son tour

L’égalitarisme forcené sous-jacent à la volonté de « mixité sociale » de Pap Ndiaye risque fort de tirer nos fleurons scolaires vers le bas.


Le 13 avril, dans une interview, le ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, a précisé sa vision de l’enseignement, et en particulier sa volonté d’imposer « la mixité scolaire » aux établissements privés

Aux fondements de l’intervention du ministre, le présupposé selon lequel « la France est scolairement ségréguée » avec, en ligne de mire, l’enseignement privé sous contrat. Cette assertion se fonde sur le fameux « indice de position sociale », un indice contestable pour beaucoup, mais qui fait office d’argument irréfutable pour les ultimes promoteurs de la lutte des classes, qui préfèrent cibler le privé plutôt que de remettre en question leurs méthodes au sein de l’école de la République. 

L’enseignement catholique n’a pas de leçons à recevoir

Passons sur le fait que, bien souvent, dans certaines régions ou certains quartiers, ce sont les établissements privés sous contrat « qui accueillent majoritairement les élèves dits « défavorisés » » comme le rappelle Lisa Kamen-Hirsig, enseignante et chroniqueuse au Figaro. De fait, ces établissements, et en particulier les établissements catholiques, n’ont aucune leçon de mixité à recevoir et effectuent déjà un travail remarquable d’accueil d’élèves en échec scolaire, d’enfants d’autres confessions et de personnes en situation de handicap. Pourtant, elles ne bénéficient pas des mêmes moyens que les écoles publiques, en particulier en ce qui concerne la cantine « qui coûte de six à huit euros par jour, quels que soient les revenus des parents » [1]. D’une manière générale, les parents payent entre 500 et 1 200 euros par an, de l’école au lycée, pour scolariser leurs enfants dans ces écoles. Mais qu’importe leurs efforts et leur coût, l’État souhaiterait imposer « des pourcentages » et des « objectifs chiffrés progressifs » pour forcer ces établissements à accueillir encore davantage de mixité sociale et scolaire !

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Quoi qu’il en soit, il est naïf de penser qu’en forçant cette mixité, les problèmes liés à la chute du niveau scolaire seront résolus. Cette chute, selon les propres dires de notre ministre Pap Ndiaye, concerne à la fois l’orthographe, la conjugaison, la grammaire, le français et les mathématiques [2]. Pourtant, le ministre semble moins préoccupé par cet effondrement global que par la persistance d’inégalités sociales entre les établissements. Or, l’un et l’autre sont liés : c’est souvent pour échapper à l’effondrement scolaire du public que les parents cherchent à placer leurs enfants dans le privé… avec la fameuse « concentration de populations favorisées dans l’enseignement privé sous contrat » que les politiques, militants de gauche et syndicats d’enseignement public dénoncent. Le fait de forcer encore davantage la mixité scolaire dans le privé n’aura pour d’autres conséquences que d’importer des problématiques propres au public dans ces établissements. C’est d’ailleurs ces tares que pointait du doigt Anne Coffinier, présidente de l’association Créer son école, lorsqu’elle écrivait que notre école publique « n’a plus rien d’égalitaire ni de national. C’est un creuset à ignorance qui condamne les plus pauvres à un avenir médiocre ». C’est également un vivier de plus en plus inquiétant pour des revendications islamistes de tout type (voile, halal, révisionnisme historique…). Souhaitons-nous vraiment importer ces problématiques dans nos écoles privées ? 

La sélection a du bon

Par ailleurs, il est étonnant de voir pointer du doigt les établissements privés ou publics qui conservent des critères de sélection, alors que l’excellence n’empêche en rien la mixité sociale. Ainsi, le lycée Louis-Le-Grand qui bénéficiait, contrairement à la grande majorité des autres établissements publics, d’une présélection exigeante, n’en avait pas moins presque 40% d’élèves originaires de banlieue, et entre 10 et 15% de boursiers [3]. En bref, l’excellence n’empêche pas l’égalité des chances. Mais l’égalitarisme forcené sous-jacent à la volonté de « mixité sociale » de Pap Ndiaye risque fort de tirer nos fleurons scolaires vers le bas : désormais, Louis-Le-Grand devra se résigner à voir son niveau baisser puisqu’une décision du rectorat de Paris impose au lycée le même système d’affectation que les autres écoles publiques et donc la fin de la sélection… encore une fois au nom de la « mixité sociale » ! Plutôt que de promouvoir la liberté des parents, contrainte par la sectorisation, Pap Ndiaye préfère la restreindre au sein des établissements qui ont de moins en moins de marge de manœuvre, de moins en moins d’autonomie, de plus en plus de contraintes. 

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Si ce biais idéologique qui promeut l’égalitarisme au détriment de la liberté dans nos écoles n’est pas nouveau, il est préoccupant de voir notre ministre, sous les ordres d’Emmanuel Macron, s’attaquer désormais au privé sous contrat. Que ce gouvernement s’attaque d’abord aux raisons qui font que les élèves ont un indice de position sociale faible (conditions matérielles, capital culturel, niveau d’étude des parents…), avant d’imposer aux derniers bastions d’excellence des quotas injustifiés. En fin de compte, ce ciblage en règle des établissements privés sous contrat masque l’échec de la politique sociale du gouvernement et l’effondrement de l’école de la République qui en découle. Cet échec du public est d’autant plus criant que les enfants de Pap Ndiaye sont eux-mêmes scolarisés à l’École alsacienne, un choix d’établissement « privé, élitiste » qu’il justifie de manière assez éloquente : « C’est le choix de parents d’enfants pour lesquels à un moment les conditions d’une scolarité sereine et heureuse n’étaient plus réunies » [4]


[1] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/mixite-sociale-a-l-ecole-les-declarations-de-pap-ndiaye-sur-le-prive-font-reagir-20230414

[2] https://www.20minutes.fr/societe/4015954-20221222-pap-ndiaye-niveau-eleves-revele-lacunes-preoccupantes-inquiete-ministre-tribune

[3] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/a-henri-iv-et-louis-le-grand-cest-lexcellence-quon-assassine

[4] https://www.leparisien.fr/societe/pap-ndiaye-il-ny-a-pas-de-compromis-a-avoir-avec-le-rassemblement-national-cest-ma-boussole-politique-25-06-2022-OXO22IJ5ZBEKXAST4YVNB4CUFM.php?ts=1683196873052

Oui, ça coûte cher un couronnement!

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Et ce n’est pas un problème.


A l’heure actuelle, certains parlent haut et fort pour réclamer des réponses aux questions et objections suivantes : Pourquoi un couronnement ? N’est-ce pas trop archaïque ? Tout cela ne coûte-t-il pas trop cher ? N’est-ce pas obscène, même, d’étaler toutes ces richesses – robes, bijoux, joyaux, carrosses… – à un moment où l’inflation touche durement le budget des familles britanniques ?

Tâchons d’y répondre !

Archaïque? Certes, la couronne d’Angleterre est une institution qui a 12 siècles d’âge. Mais c’est une des institutions les plus anciennes du monde occidental. Plutôt qu’un anachronisme, elle représente la continuité. Et la continuité est devenue une qualité trop rare dans notre monde. Entre les dictateurs et les idéologues, il y a trop de gens qui veulent détruire tout ce qui est ancien pour ne laisser que leurs propres créations, afin de circonscrire notre horizon temporel et moral à leur monde carcéral – afin de nous couper de nos racines historiques et nous transformer en pâte à modeler cérébrale. Autant remplacer Notre-Dame par un supermarché où les pyramides par un complexe sportif !

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Ça coûte cher, un couronnement ? Sans doute et c’est l’État qui paie. Mais ces fastes royaux sont les fastes de l’État. Charles est le chef d’État du Royaume Uni, et la monarchie est le pilier de la Constitution britannique, laquelle est le fruit d’une longue évolution vers la démocratie. L’histoire, la continuité et l’importance suprême de la Constitution doivent s’exprimer avec grand style, voire avec majesté. Pourquoi le cérémonial de l’Union européenne est-il si pauvre ? Pourquoi inspire-t-il si peu ses citoyens ? Le coût pour l’État britannique du couronnement est largement compensé par la stimulation apportée à l’économie par l’évènement ; elle pourrait se chiffrer à plus de 1,1 milliard d’euros. Seul bémol, le jour férié spécial du lundi 8 mai (qui n’est pas normalement férié outre-Manche) va porter un coup à cette même économie, mais au moins on est quitte.

L’obscène richesse de la monarchie ? Il est vrai que toutes les activités accomplies au nom de l’Etat par le roi Charles, ainsi que par les autres membres de la famille royale qui travaillent pour l’Etat, sont financées par l’Etat. Mais d’où vient cet argent? Depuis le XVIIIè siècle, les domaines appartenant à la couronne sont gérés et exploités par le gouvernement. Normalement, seuls 15% des bénéfices sont attribués à la maison royale. En ce moment et jusqu’en 2027, c’est 25% afin de couvrir les réparations au Palais de Buckingham. Certains médias ont dénoncé la fortune personnelle du roi, estimée à entre 700 millions et 2 milliards d’euros.  Le roi et son dauphin, William, ont leurs propres domaines, notamment les duchés de Cornouailles et de Lancaster. Ce n’est guère étonnant si cette famille a accumulé des richesses au cours de 12 siècles. Et c’est quand même moins que les Bernard Arnault et les Jeff Bezos n’ont fait en quelques décennies. Pourquoi attaquer une fortune relativement modeste, acquise et maintenue lentement et pas les autres ? Il faut plutôt demander le secret d’une gestion aussi sûre, aussi résistante aux aléas du temps.

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Aujourd’hui, tout le monde veut être jeune, moderne, branché, tendance et faire le buzz.
Il vaut beaucoup mieux durer, vieillir dans la sagesse et devenir ancien.
Après tout, avec un peu de chance, devenir ancien, c’est notre destin à nous tous et – avec beaucoup de chance – celui du genre humain. 

Alain Cavalier croit à «L’Amitié»

Le dernier film du cinéaste rebelle est sur les écrans. Un documentaire atypique et joyeux.


« J’ai intensément partagé le travail cinématographique avec certains, jusqu’à une amitié toujours vive. Filmer aujourd’hui ce lien sentimental est un plaisir sans nostalgie. Nos vies croisées nous permettent cette simplicité rapide de ceux qui ne se racontent pas d’histoires, qui savent être devant ou derrière la caméra, dans un ensemble de dons et d’abandon au film. » Alain Cavalier.

C’est toujours un immense plaisir de voir et revoir les films de cet extraordinaire cinéaste. Et le dernier en date, L’Amitié, est une perle cinématographique, l’œuvre d’un homme libre, un résistant qui dans une époque où le cinéma français se perd dans la complaisance et un progressisme de mauvais aloi, aggravés par la sur-budgétisation amorale des films, continue de faire front et de nous montrer des films libres et beaux.


Alain Cavalier filme depuis le début des années 60, il a réalisé au début de sa carrière de cinéaste des superbes films produits de manière classique, Le Combat dans l’ile (1962), avec Jean-Louis Trintignant, L’Insoumis (1964) avec Alain Delon, La Chamade (1968) avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli… puis Thérèse (1986), chef-d’œuvre montrant avec une grande simplicité la force d’âme de la petite Sainte de Lisieux, qui obtint un grand succès critique et populaire. Mal à son aise dans le milieu cinématographique français, il décide de tourner avec une caméra légère et des moyens financiers modestes des films indépendants et libres: Libera me (1993), La Rencontre (1996), Le Filmeur (2004), Irène (2009), Pater (2011), Le Caravage (2015), Être vivant et le savoir (2019)…

Un film joyeux et méticuleux

Dans L’Amitié, Alain Cavalier filme ses amis, Boris Bergman, parolier (de France Gall, Juliette Gréco et Alain Bashung), Maurice Bernart, producteur de cinéma qui a produit son long-métrage Thérèse et le coursier Thierry Labelle qui fut acteur dans Libera me. Il s’invite et nous invite chez ses amis, trois personnes de milieu et de caractère très différents, il nous fait rencontrer leurs femmes, filme leurs échanges, partage des repas simples et appétissants avec eux, filme leurs cadres de vie et les objets qui les entourent. Il sait capter avec la belle énergie et la méticulosité joyeuse et enfantine qui l’animent, la grâce et la fragilité des visages, l’importance et la beauté des choses, des mots, du verbe, de la musicalité de la langue aux tonalités diverses de ces êtres qui sont tous dans un rapport de grande confiance, de tendresse, d’attention et d’échanges avec lui.

Douceur

Dans ce film les gens chantent, fument, mangent, boivent du bon vin, parlent de musique, de cinéma, de littérature, de la vie facile ou difficile, cabossée parfois mais toujours digne, la vie des gens debout. Alain Cavalier filme le temps qui passe, un monde qui disparait, il nous offre une trace ferme et solide de ce monde, de ces êtres humains pleins de chaleur et d’humanité. Il montre avec une grande douceur et un sens rigoureux de l’écoute cet émerveillement de la vie qui nous donne la force de vivre et d’aimer. L’amitié est grande et l’amour est proche. Avec discrétion et tact, le cinéaste demande à chacun de ces trois couples comment ils se sont rencontrés. Chaque rencontre est forte et originale ; et célèbre la grandeur de l’amour qui dure et persiste…

L’Amitié est ainsi un très grand film humain et politique qui nous touche au plus profond de notre âme.

L’Amitié un film d’Alain Cavalier France – 2h04, sortie sur les écrans de cinéma mercredi 26 avril 2023

Remis en liberté: Les carnets d’Ivan Rioufol

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©Chang Martin/Sipa

Il faut profondément mépriser le peuple pour ne pas l’entendre souffrir. Au prétexte de préserver un réformisme de façade, Emmanuel Macron a promulgué sa réforme des retraites dès le feu vert du Conseil constitutionnel. Tout pour plaire à l’Union européenne déracinée, à la davocratie sans affect et à la banque centrale faiseuse de rois.


La Macronie : un château de sable disloqué par la grande marée du monde réel. Le locataire de l’Élysée, subjugué par son nombrilisme, commence à s’extraire de son métavers. « C’est une colère qui s’est exprimée », a admis Emmanuel Macron le 17 avril, répétant ce mot qu’il ne voulait admettre. Le 25 février, au Salon de l’agriculture, il assurait encore : « Je ne sens pas la colère, je sens une inquiétude. » Déjà, en mars 2018, à l’issue d’un tour de France, Narcisse avait déclaré, à Loches (Indre-et-Loire) : « Je n’ai pas senti la colère. » On connaît la suite : huit mois plus tard, le chef de l’État était pris à partie par l’insurrection furieuse des premiers gilets jaunes, bêtes noires des syndicats dépassés ; venus spontanément des provinces et de leurs ronds-points, ils déboulaient sur les Champs-Élysées pour faire voir à tous, à travers le gilet de la sécurité routière, leurs exaspérations face à un pouvoir jacobin brutal, aveugle, sourd. Le 22 mars dernier, après le saccage des portiques du pont de Saint-Nazaire par des opposants à la réforme des retraites, une main avait tracé sur un support : « Et maintenant, tu me vois ? » Oui, Macron commence à ouvrir les yeux. Il admet, l’ego blessé, que les Français ne l’aiment pas. Il ne fait là que recevoir sa monnaie.

Crédits euphorisants

Il faut profondément mépriser le peuple pour ne pas l’entendre souffrir. « Ne rien lâcher, c’est ma devise », a lancé Fanfaron après avoir promulgué sa réforme des retraites dès le feu vert du Conseil constitutionnel, le 14 avril. Macron aura voulu plaire à l’Union européenne déracinée, à la davocratie sans affect, à la banque centrale faiseuse de rois. Ceux-ci continueront à fournir à leur protégé ses lignes de crédits euphorisants, comme les dealers fournissent en lignes de coke. Mais qui a renoncé à réformer l’État dispendieux ? Qui a gaspillé l’argent fictif au nom du démagogique « quoi qu’il en coûte » ? Qui a pétrifié la nation durant deux ans au prétexte d’une épidémie qui aurait pu faire l’économie des confinements, des passes vaccinaux, des ségrégations sanitaires ? Macron a lâché sur tout. Il a multiplié les reculades face aux minorités. Il n’y a que contre les Français ordinaires qu’il s’acharne dans la maltraitance, au prétexte de préserver un réformisme de façade. En réalité, l’auteur de Révolution perpétue un système déconnecté des gens. Il accompagne avec zèle « la dégradante obligation d’être de son temps » (Hannah Arendt). Le 17 avril, dans une brève allocution verbeuse digne d’un claque-dents de tribune ou d’un marchand d’orviétan, il s’est donné « cent jours d’apaisement, d’unité et d’action au service de la France ». Cent jours de disgrâce, avant la chute ?

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Les subjugués croyaient avoir vu en 2017, dans le profil d’aiglon du jeune président, celui du Premier Consul. Ne pinçait-il pas, comme Bonaparte avant Napoléon, l’oreille de ses grognards pour les féliciter de leur fidélité ? Depuis, l’illusionniste a été démasqué par beaucoup de ses inconditionnels. C’est le macroniste Gilles Le Gendre, thuriféraire des premières heures, qui a déclaré le 22 mars à l’adresse du Néron du faubourg Saint-Honoré : « La foule doit être entendue. » Macron n’en a rien fait. Les bienveillants veulent y voir une force de caractère. Soit. Mais alors, qu’attend le chef de l’État pour enrayer, avec la même implacable idée fixe, le déclin de la nation surendettée, submergée, déboussolée, abandonnée, dépossédée ? Après l’enregistrement de sa déclaration télévisée, bras d’honneur aux citoyens les plus modestes, le reclus a déambulé rue de Rennes comme un défi. Il s’est même joint à un groupe de chanteurs basques qui passaient là. La provocation habite ce pervers narcissique. D’ailleurs, à peine venait-il d’appeler à l’« apaisement » qu’il déclarait devant les siens, selon Le Monde : « Il faut être dur avec ceux qui veulent nous crever la paillasse. » Aujourd’hui, nombreux sont les Français humiliés qui ont fortement envie, à leur tour et dans ses mêmes termes, d’emmerder celui qui les regarde de haut. Ces trahis portent la révolte du monde réel.

L’empire du vide

La question est simple : faut-il se résoudre à supporter Macron encore quatre ans ? Si oui, dans quel état seront la nation et son peuple en 2027 ? Le président ne suit aucun cap. Il feint le mouvement dans la conformité de l’instant. « Aller vite, mais aller où ? » questionnait Bernanos. C’est un pays mis en danger par son chef halluciné qui est en situation de légitime défense. Les effondrements de la cohésion nationale, des services publics et de la démocratie elle-même sont des réalités devant lesquelles le pouvoir a rendu les armes. Le progressisme macroniste, construit sur le « en même temps » et l’apolitisme des experts, s’est vidé de sa maigre substance. Il ne produit que des pleurs et des grincements de dents. Son ancrage dans la société civile s’est révélé une imposture au bénéfice d’une oligarchie fascinée par le mondialisme et ses consommateurs interchangeables. Une caste arrogante s’est accaparé le pouvoir dans le but de préserver un système conçu pour écarter le peuple et le faire taire. La France macronienne glisse vers la démocratie illibérale, protégée par un « État de droit » protecteur des seuls intérêts des puissants en place. Les juges du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel sont devenus les instruments d’une politique qui accélère la marginalisation des citoyens indésirables.

À ce stade, un devoir de révolte s’impose. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 avait même élevé l’insurrection au rang du « plus sacré des droits, en riposte à un gouvernement qui viole le droit des peuples ». On y est. La seule incertitude est de savoir si les Français, qui pour beaucoup ont accompagné la « décadanse » (Patrick Buisson), peuvent retrouver l’énergie vitale de se rebeller. Je veux croire que oui. Plus que jamais, il est urgent d’être réactionnaire, au sens qu’en donne mon vieux Larousse 1923 : « Celui qui prête son concours à une réaction politique. »

Quand Dominique Voynet, les Français voient rouge

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Dominique Voynet (EELV), ancienne ministre et ancienne maire de Montreuil, sur France 5. DR.

Invitée de l’émission « C ce soir », Dominique Voynet a partagé ses solutions pour résoudre la situation à Mayotte


Le 24 avril, l’émission « C ce soir », diffusée sur France 5, se penche sur la situation de Mayotte et pose la question suivante à ses invités: « Mayotte : une île en “sous-France” ? ». 

Parmi les hautes figures intellectuelles conviées pour en débattre, on a été ravi d’entendre l’excellent Paul Melun, la très pertinente journaliste de Marianne Rachel Binhas et le lucide Didier Leschi, directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Malheureusement, au milieu des invités, dans ce ciel décidément trop bleu pour le rester, un nuage noir s’était glissé. Le nuage noir s’appelle Dominique Voynet. 

La présence de l’ancienne maire de Montreuil était légitimée par le fait qu’elle a dirigé l’Agence Régionale de Santé de Mayotte pendant près d’un an et demi, entre 2019 et 2021, période au cours de laquelle elle a dû s’occuper de la pandémie de Covid sur l’île.

Mayotte, 25 avril 2023 © LOUIS WITTER/SIPA

Dominique Voynet a martelé son opposition à l’opération  « Wuambushu », ayant pour but de détruire les bidonvilles et expulser les étrangers en situation irrégulière présents sur l’île. Rappelons que cette opération exceptionnelle a été décidée en raison d’une situation locale qui ne l’est pas moins: 50 % de la population de Mayotte est étrangère, 75 % des naissances sont étrangères, et nos écoles pleines de petits Comoriens ! Le lien entre insécurité, délinquance, criminalité et immigration massive comorienne est avérée depuis longtemps. D’ailleurs, les deux députés mahorais, Mansour Kamardine (LR) et Estelle Youssouffa (LIOT) ne s’y trompent pas et ont appelé cette opération de leurs vœux. Mansour Kamardine, conscient depuis bien longtemps de cette réalité, avait même déposé une proposition de loi à l’Assemblée nationale, en 2005, visant à renforcer la lutte contre l’immigration clandestine à Mayotte et il s’inquiétait déjà du risque que les Mahorais deviennent minoritaires chez eux.

À relire: Causeur: Souriez, vous êtes grand-remplacés!

Malheureusement pour ces derniers, l’opération « Wuambushu » était à peine lancée que le Tribunal judiciaire de Mamoudzou ordonnait au préfet de Mayotte de faire cesser l’évacuation d’un bidonville en raison de conditions d’expulsion jugées « irrégulières ». Cette décision a été rendue car la justice a été saisie par des habitants des bidonvilles mais également par des associations militantes immigrationnistes qui se soucient davantage des clandestins comoriens que des citoyens français qui souffrent de cette présence massive de gens qui n’ont rien à faire sur leur territoire. Alors que les Mahorais attendaient cette opération depuis des mois, voire des années, une nouvelle fois la justice empêche l’État d’agir, une nouvelle fois le pouvoir législatif garrotte le pouvoir exécutif.

En plus de cette décision de justice, qui suscite la colère de beaucoup, vient donc s’ajouter une déclaration de Dominique Voynet, qui nous rappelle qu’un malheur ne vient jamais seul. En effet, l’ancienne ministre de l’Environnement a proposé, dans le but d’améliorer la situation à Mayotte, de délivrer aux Comoriens « des visas normaux qui leur permettent de circuler, d’aller en métropole » car « s’il y avait 100 000 Comoriens en métropole sur 70 millions d’habitants, on les voit pas; alors qu’à Mayotte, on ne voit que ça ». En voilà une idée qu’elle est bonne ! On n’y avait pas pensé ; on n’est pas assez tordu pour ça. En plus d’une certaine sottise politique, que l’on connaissait déjà un peu, on vient donc d’apprendre que Madame Voynet souffre également de problèmes de vue. Peut-être que l’immigration n’est pas visible pour cette dame, laquelle a peut-être la chance d’habiter dans un quartier où l’immigration extra-européenne n’est pas prédominante dans le paysage, mais est-elle capable de penser que sa réalité n’est pas la réalité de tous ? De plus, il y a un angle mort dans le raisonnement de Dominique Voynet. Faire venir des Comoriens en métropole ne changera pas grand-chose pour Mayotte, qui sera toujours vue comme un eldorado par de nombreux Comoriens en raison de l’immense différence de niveau de vie entre l’archipel des Comores et la France. En effet, le PIB par habitant à Mayotte a beau être inférieur à 10 000 euros par an, cela reste sept fois plus important qu’aux Comores où il n’est que de 1 500 euros. Cette situation représente un appel d’air qui n’est pas près de cesser. Si Marine Le Pen est arrivée en tête à Mayotte lors du second tour des élections présidentielles de 2022, avec plus de 59 % des voix, ce n’est pas pour rien. 

À l’instar de la majorité des Français de métropole, face à une immigration massive incontrôlée, les Mahorais sont exaspérés. Avec son idée saugrenue, Dominique Voynet parvient à mécontenter la majorité des Français, qu’ils soient métropolitains ou Mahorais.

Sollers couchant

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Philippe Sollers © Photo: Hannah Assouline

Faut-il être au Paradis pour apprendre la mort de Philippe Sollers ? Non, il faut être en parade vis-à-vis du mensonge social ; ce même mensonge qui dit que Sollers n’est plus. Pourtant, il est là ! Où ? Dans ma bibliothèque, dans mon cœur de jeune homme de 20 ans, par sa voix, les fleurs, la lumière, l’écho des lumières. Vous le pensez à Paris ou à Venise ? Il erre dans les jardins de Bordeaux et les marais de Ré, éternellement. Qui a connu, réellement, Philippe Sollers ? Les bourgeois de Bordeaux, où il est né ? Les jésuites, chez qui il a étudié ? La bande de la revue Tel Quel, qu’il a fondée ? Les médias, dont il a usé ? Ces gens sont une bagatelle. Sollers a vécu avec Voltaire, Hölderlin, Sade, Mozart, Casanova, Hegel, Rimbaud et Lautréamont. Sur ces figures, il a composé des fugues en claveciniste du langage qu’il était.

Décrié comme un retourneur de veste compulsif

Sollers n’est pas né Sollers. Mais alors, pourquoi un nom de plume ? Pour cacher un nom disgracieux comme Donnadieu (Duras), Quoirez (Sagan) ou Arouet (Voltaire) ? Non, il voulait dissimuler un trésor, un talisman, son nom de naissance : Joyaux. D’où a surgi Sollers ? De l’Odyssée bien sûr, dont il a tiré ce nom dans la nuit d’un internat jésuite d’après les qualités morales d’Ulysse transposées en latin. Sollers signifie « adroit », « habile », « ingénieux » : il est le maître des sorts. On peut entendre aussi, au loin, dans le chant des sirènes ceci : Sollus ars, tout entier art. Il l’a été, il le restera.

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Vous répétez à loisir que Sollers s’est compromis, sali dans des combats déshonorants. Vous aimez dire qu’il a été un opportuniste, un retourneur de vestes compulsif. Chers amis, vous ne voyez pas la continuité littéraire, la ténacité avec laquelle Sollers s’est exprimé dans ses livres multiples, ses batailles. Le classicisme, le nouveau roman, le marxisme, le maoïsme, mai 68, le situationnisme, Balladur, les Libertins, la France démoisie, le papisme, Houellebecq contre l’Islamisme… Suite de clichés, donc d’images photographiques captées à un instant séparant l’action du mouvement. Oui, il a été entre les lignes de ces choses-là, ces combats tous azimuts qui partageaient le même socle, la défense de la liberté sous toutes ses formes. Vous le traitez de soixante-huitard ? Il est au XVIIIème. Pourquoi a-t-il défendu 68 jusqu’à la fin me demandez-vous, je vous entends, vous vous énervez. Il fallait que quelqu’un se dévoue pour dire que 68 fût avant tout une histoire d’amour. Que sauvera la droite de Sollers ? Femmes, évidemment. Là où certains disent qu’il fût prophète je dis qu’il a été un aventurier.

Pourquoi il faut le relire

Amis de chez Causeur, je vous le dis, Sollers donne l’antidote pour se soigner de l’époque. Il remet les pendules du genre à l’heure, dénonce la censure, aime les femmes, la peinture que certains prennent plaisir à taguer ou ensouper, la musique lorsqu’elle n’est pas interrompue par des bien-pensants, les livres lorsqu’ils ne sont pas réécrits par les wokes.

De son vivant, on disait que Sollers n’était pas un vrai écrivain mais surtout un personnage médiatique caché sous ses masques. Désormais, mort, il n’est plus qu’un vieil écrivain, comme pour masquer son travail d’éditeur au Seuil, puis chez Gallimard à L’Infini. Sa collection est là, Muray y fût, Schuhl y a été goncourisé, Mathieu Terence y lutta contre le nihilisme, Haenel y publia tous ses romans, Meyronnis s’y ligne de risqua, et Nabe y offrit ses éclairs.

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J’ai espéré, longtemps, voir mon nom dans cette liste. Cet espoir s’est perdu dans ce matin de mai ensoleillé. Sollers se plaisait à dire que dans sa famille on meurt l’été : il ne le verra plus que d’en-haut. Il répétait cette phrase, aussi : « la mort ce n’est rien, mais le mourir c’est tout une affaire ». Tant pis, je retournerai souvent à la Closerie, seul, ou face à Josyane Savigneau, mon amie, celle qui me l’a présenté l’année dernière sous la verrière enfumée. J’y boirai encore des whisky et des bloody mary, je porterai des bagues et tiendrai un fume-cigarette imaginaire en hommage à Philippe. Je reproduirai ces nuits d’amour au cours desquelles la voix de Sollers scandait « Paradis », ça le faisait rire, il aimait et était aimé par procuration. Je relirai ses mots aux terrasses de Bordeaux face aux femmes d’Aquitaine, je voguerai vers tous les Sud. Je sais qu’une nuit de mai 2024 je m’égarerai dans les caves de Bordeaux, cherchant deux bouteilles : une de 1936 et l’autre de 2023. La mort ne lui ressemble pas, mais elle rassemblera ceux qui l’ont aimé. Philippe Sollers, aimé des fées. 1936-2023. Je ne voulais pas écrire ces chiffres-là. 

Un camarade de combat, un de ses nombreux fils enfanté par ses lignes.

François Guérif: au temps béni de la VHS

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L'diteur et critique de cinéma François Guérif, photographié en 2009 © ANDERSEN ULF/SIPA

Dans le recueil Des moments de cinéma, François Guérif a réuni ses entretiens avec des monstres consacrés de la pellicule, de Clint Eastwood à Russ Meyer, de Kim Basinger à Lino Ventura, d’Audiard à Brigitte Lahaie…


On ne dira jamais assez combien la vidéo a éduqué toute une nouvelle génération de cinéphiles. Le magnétoscope, mangeur de cassettes sonore et glouton, a fait son irruption dans les salons français avant la nomination d’André Henry au ministère du Temps libre dans le premier gouvernement Mauroy. Cet appareil dont nous avons perdu, un jour, la trace dans un grenier, avait deux vocations premières : le visionnage de films pour adultes et la redécouverte des grands classiques du noir et blanc. Comme quoi, l’interdit et la nostalgie sont de bien meilleurs professeurs que la réglementation permanente et le progrès béat.

Liberté de ton

François Guérif, chantre des interstices et du cinéma de genre, chasseur d’étrangetés et passeur enthousiaste, créateur de la collection Rivages/Noir en 1986 et historien sans frontières, faisant le pont entre Brooklyn et Bagnolet, entre l’envers des Skylines et les fortifs fut engagé en 1978 comme Secrétaire de rédaction du magazine Télé Ciné Vidéo. Depuis cette époque, il a tendu son carnet moleskine aux plus grands noms de la profession. Des moments de cinéma, aux éditions La Grange Batelière réunit une partie de ses interviews exclusives de la décennie 1980.

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Guérif les interroge sur la place de la vidéo dans l’industrie cinématographique, mais aussi sur leur actualité du moment ou des épisodes-clés de leur carrière. Et, l’on est surpris, charmé, dépaysé par cette liberté de ton qui semble appartenir à un autre siècle. Surtout quand on la compare aux insipides interventions actuelles, où réalisateurs et comédiens sont tétanisés par l’enjeu économique et les nouveaux diktats moraux en vigueur. Les mots sont dorénavant pesés à l’aune de leur réception sur les réseaux sociaux, le robinet de niaiseries confondantes coule à flot, le cinéma est devenu un divertissement cadenassé par l’ordalie marchande et les acteurs, des agents citoyens vantant une alimentation équilibrée et s’inquiétant de la consommation d’eau de nos toilettes. La chaleur et la sincérité qui se dégagent de ces échanges datant d’une quarantaine d’années nous aèrent l’esprit. Une autre réalité éclate.

José Giovanni remet les pendules à l’heure

Des artistes non assermentés, libres et éclairés, s’expriment, laissant filtrer parfois leur colère ou leur part de vérité, sans la trouille de heurter une quelconque minorité mal pensante. Michel Blanc dézingue le poste d’alors : « Un téléfilm n’est ni du cinéma, ni de la télévision. C’est un petit film étriqué, à petit budget, fait pour être vu sur un petit écran. Tout est petit. […] Si on veut que l’image soit belle et bien éclairée, si on ne veut pas que ça ressemble au Commissaire Moulin, il faut prendre son temps ». Présentant « Charlotte for Ever », Serge Gainsbourg s’insurge contre les prises à rallonges : « J’ai horreur des lascars qui font je ne sais combien de prises. Chez moi, il n’y en a que deux. Une pour moi, et une pour l’assurance qui l’exige au cas où il y aurait une merde sur la pelloche ». François Truffaut défend l’œuvre de Claude Zidi : « Les journalistes n’osent pas appeler un film de Zidi un film d’auteur. Et pourtant, c’est lui qui a l’idée de base de Banzaï, c’est lui qui improvise au tournage – il est très fort pour ses trouvailles visuelles, c’est comme ça qu’il est passé de caméraman à réalisateur – ce sont ses idées qui servent du début à la fin. Pour moi, Zidi est un auteur type, mais vous ne le verrez jamais classé comme tel dans les revues spécialisées ». José Giovanni remet les pendules à l’heure sur la sacro-sainte « mise en scène » qui, selon lui, « ne commence pas sur le plateau, elle commence bien avant avec le choix du sujet, le choix du dialogue, les décors et les acteurs […] Ce n’est pas Melville qui va apprendre à jouer la comédie à Frankeur ou à Ventura ».

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Primauté du livre sur le film

Taiseux, après une courte hésitation, Lino ne s’exprimant jamais à tort à travers, avoue à la question « Y-a-t-il un film que vous regrettez de ne pas avoir tourné ? » : « Ah si le dernier, c’était Les Choses de la vie ». Michel Audiard, tout de go, concède la primauté au livre sur le film. Il s’explique ainsi : « Je pars du principe que si un livre m’emballe, il n’y a pas de raison qu’il ne fasse pas un bon film. C’est archi-faux, de même qu’on peut faire un très bon film avec un livre épouvantable. Mais je reste encore convaincu que c’est le livre qui doit entraîner le film, même si on le trahit ». La raideur des positions a changé d’angle en moins d’un demi-siècle. Nous ne sommes pas sûrs que les films de Russ Meyer, thuriféraires des fortes poitrines, reçoivent encore un accueil chaleureux. Et pourtant le réalisateur américain, ancien photographe de Playboy se voyait comme un féministe et non pas comme un affreux misogyne. « Ces femmes sont belles, et je me vante d’avoir influencé l’idéal esthétique féminin chez l’Américain. D’autre part, mes femmes sont libres. Erica Gavin dans Vixen, par exemple, était aussi agressive que voluptueuse ; c’est elle le personnage dominateur du film, et cela a plu aux femmes ». Prenez donc votre ticket car, dans la file d’attente, il y a du beau monde au balcon : Samuel Fuller, Hugh Hudson, Anthony Perkins, Ennio Morricone, Coppola et même Chabrol déclarant « Les bouquins de Simenon sont des mines pour scénarios »

Des moments de cinéma de François Guérif, aux éditions La Grange Batelière

Des moments de cinéma: Entretiens

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Christine Rancé: Oh les beaux jours… en Italie!

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© D.R.

Bella Italia: Un itinéraire amoureux de Christine Rancé est une ode érudite et sensuelle à la beauté et au plaisir. 


Le printemps est revenu, le soleil commence sa longue saison où le simple fait de respirer procure une certaine alacrité. L’envie de voyager nous reprend. Le livre de Christiane Rancé, romancière, essayiste et biographe, tombe à point nommé. Elle nous invite à sillonner les routes bordées de cyprès de l’Italie, à nous perdre dans les ruelles de Naples, à traquer le fantôme de Casanova sur les canaux de Venise ; elle nous propose un ressourcement unique au bord du lac de Côme, ou de Garde, « le si bleu » ; elle veut que notre âme frémisse en admirant la cathédrale Santa Maria Assunta, à Sienne ; elle aimerait que l’espérance nous soulève et chasse notre spleen, entretenu par la nouvelle censure, sur le mont Palatin ; elle voudrait que dans la plus petite église d’un village de Toscane la foi nous donne des ailes.


Une douceur un peu désabusée

Son livre, si personnel, intitulé Bella Italia un itinéraire amoureux, est un bijou qu’il faut glisser impérativement dans son sac. Ce n’est pas, vous l’aurez compris, un guide touristique. C’est un témoignage exquis sur l’Italie, ses poètes, écrivains, musiciens, peintres, comédiens, paysages, villes, villages, sa beauté excentrique, baroque, flamboyante. C’est un livre unique car Christiane Rancé a saisi de l’intérieur ce pays dont la langue immédiatement nous enchante. Elle nous convie à une véritable dolce vita, « une douceur un peu désabusée au sens noble du terme », spontanée, simple, faite de sérénades, de mots d’amour et d’amitié. On met quelques tables sur le trottoir, deux ou trois bancs, et la nuit devient « follement sympathique ». Et surtout pas « sympa, cette épithète dont nous affublons tout ce que nous avons aseptisé », comme le rappelle Christiane Rancé. À propos de cette dolce vita, qu’incarne si bien la blonde Anita Ekberg, l’amoureuse de l’Italie précise : « C’est qu’il y a toujours, derrière cette image de dolce vita à quoi nous sommes tant attachés, ce dissidium qu’avouait déjà Pétrarque, dont on perçoit le tourment dans la poésie de Michel-Ange et de Leopardi – le tiraillement entre les contraires, l’ascèse et la jouissance, la gloire et l’amour, l’action et le farniente –, jusqu’à l’instant où l’on comprend qu’il s’agit de cueillir le jour. » Pour écrire ainsi sur un pays, il faut le connaître depuis l’enfance.

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Agenda parfait

Mention spéciale pour le chapitre consacré à Venise. J’ai commencé la lecture du livre par ces pages consacrées à la Sérénissime, je l’avoue. Trop de souvenirs m’y ramènent, notamment dans le quartier de la Salute, le soir, quand les touristes ont quitté les lieux. Sur les marches, le long du canal, j’entends le clapotis de l’eau et le miracle s’accomplit. Comme le dit Philippe Sollers, paraphrasant Rimbaud, l’essentiel est de trouver « le lieu, et la formule ». Christiane Rancé écrit : « Mes pas ont fini par composer mon agenda – le matin au campo Santa Margherita pour y lire, y bavarder avec les Vénitiens, y déjeuner en terrasse, ou bien sûr les zattere face à la Guidecca ; l’après-midi dans le quartier de Cannaregio et alors, je m’isole dans le monde de la chiesa della Madonna dell’Orto. »

C’est parfait comme agenda. J’y ajouterai un Martini gin, 50/50, au Harry’s Bar, vers 18 heures, en souvenir d’Hemingway, pour finaliser la formule.

Bella Italia: Un itinéraire amoureux

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Camerone: comme nous sommes petits aujourd’hui !

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Le magistrat et essayiste français Philippe Bilger © Pierre Olivier

Le nom de Camerone ne m’était pas totalement étranger. Il évoquait une bataille, de l’héroïsme, la Légion étrangère mais rien de plus. J’en ai su bien davantage à la suite d’une émission sur CNews, grâce à Geoffroy Lejeune. Puis, après la célébration du 30 avril à Aubagne, avec l’intervention remarquable du général Alain Lardet, commandant de la Légion, lors des Vraies Voix sur Sud Radio. Il n’est pas nécessaire d’exposer toutes les péripéties qui ont précédé le 30 avril 1863 au Mexique, dans une hacienda du village de Camarón de Tejeda. Il s’agissait d’escorter un convoi parti du port de Vera Cruz avec des vivres, des médicaments, des munitions, des pièces d’artillerie, 4 millions de francs en pièces d’or d’arriver à sa destination finale, vitale pour la bataille de Puebla. Le 30 avril, dans cette hacienda, 65 fantassins de la Légion, encore valides, ont résisté héroïquement à l’assaut de 2 000 soldats et cavaliers mexicains. De 7 heures à 18 heures. À court de munitions, le trio de combattants qui demeurait, commandé par le caporal Philippe Maine, s’apprêtait à charger à la baïonnette avec leur mort certaine à l’issue, quand ils acceptèrent de se rendre à l’ennemi à condition de pouvoir garder leurs armes et soigner leurs blessés, notamment leur lieutenant touché peu de temps avant. Ce qui fut dignement accordé. Présentés au colonel Milan, leur adversaire mexicain, celui-ci s’écria : « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons ! ». C’est cette journée épique et glorieuse de 1863 qui chaque année est célébrée par la Légion étrangère.

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Rien ne pouvait mieux survenir, dans cette période lugubre, de défaitisme et de déclin, où la France s’interroge, se dispute, où l’esprit national est battu en brèche, voire moqué ou, pire, piétiné, que la mémoire de cette magnifique geste où quelques vaillances de toutes nationalités mais seulement unies par la passion de la France ont donné leur vie pour sauver ce qui devait l’être, acquérant ainsi une gloire ineffaçable. Je sais qu’il est facile d’aller chercher dans un passé admirable des compensations à l’égard d’un présent médiocre ou des remèdes pour guérir l’insatisfaction profonde qui accable beaucoup de nos concitoyens mais il n’empêche qu’il y a des événements illustres par le courage et par l’exemple qui sont fondés rétrospectivement à donner des leçons aux Français d’aujourd’hui. J’ose le dire, je me sens petit, je suis petit face à un tel Himalaya où toutes les vertus auxquelles je tiens d’autant plus intensément qu’elles me sont inaccessibles ou trop rarement prodiguées, sont réunies: audace, résistance, honneur, fidélité, dépassement de soi et sacrifice. Il y a comme cela dans l’Histoire mondiale des actes singuliers ou collectifs qui détruisent par leur éclat sombre ou magique la grisaille de notre habituelle condition, de notre quotidienneté sans véritable horizon.

J’entends bien qu’être un héros n’est pas à la portée de tout le monde mais au moins on devrait espérer être enrichi, sublimé par la nostalgie de certaines pages hors du commun, on devrait se garder de pensées et d’attitudes trop indignes de ce passé, de cette journée du 30 avril 1863 sauf à être inéluctablement rapetissés. Entendre que la police tue, voir des malheureux, des faibles et des fragiles être frappés, constater que la force est dévoyée, que la violence est vantée et légitimée, s’étonner que la médiocrité, la lâcheté, l’aigreur et les courageux en chambre soient portés aux nues, déplorer que le beau, le bon, le sacré soient profanés au profit de multiples dérisions, déjections, remarquer que des personnalités, conscientes de ne jamais pouvoir être des héros, s’acharnent alors à les ridiculiser, regretter que le prosaïsme étriqué et sans élan ait remplacé, dans les existences, le fil poétique, épique, intranquille : tant d’occasions, d’opportunités qui viennent à nous.

Elles nous rappellent cet enseignement fondamental de Camerone qui, je le maintiens, se résume à cet aveu qui devrait nous terrifier, en tout cas nous faire descendre du piédestal où un soi-disant progrès nous aurait placés: comme nous sommes petits !

Sollers, plus vivant que jamais

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© Hannah Assouline

Pascal Louvrier, ami et biographe de Philippe Sollers, nous parle de l’écrivain qui marqua profondément la littérature française depuis les années 60 et qui vient de mourir, à l’âge de 86 ans.


Sollers est mort. Je n’arrive même pas à croire ce que j’écris. Je le savais pourtant très malade depuis plusieurs mois. La Closerie des Lilas, sans lui, était d’une grande tristesse. Son rire, si communicatif, très nicotiné, ne résonnait plus à l’heure où les bourgeois vont se coucher. Il était pourtant né bourgeois, dans la banlieue de Bordeaux ; il connaissait tous les codes, il en jouait, sans jamais se prendre au sérieux. C’était un joueur d’échecs, très vif et patient à la fois, avec des fulgurances étonnantes. Aragon et Mauriac l’avaient soutenu dès la parution de son premier roman, Une curieuse solitude. Le grand écart entre le communisme et le catholicisme. Avec une colonne vertébrale solide : la fidélité à de Gaulle – comme le fut sa famille. 

Sans cesse en mouvement

Né le 28 novembre 1936, et parti dans les couloirs du temps le 5 mai 2023, il faudra reprendre l’itinéraire de cet homme sans cesse en mouvement, provocateur, charmeur, cultivé, brillant (son vrai nom est Joyaux) aimant les femmes (vraiment) émancipées, et diablement intelligent. Mais ce n’est pas le moment. Enfin du moins, pour moi. 

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Je veux plutôt me souvenir des promenades d’un pas rapide dans les ruelles de Venise quand il me parlait des jésuites, de la Contre-Réforme, d’Ezra Pound, d’Hemingway, en négligeant les romantiques du malheur; car avec Sollers, à l’image de ses livres, il n’y avait pas de gras, pas de larmes, aucun pathos: il y avait la lumière, le vent du large, les mouettes, l’acacia au fond du jardin, la vie pleine et entière, le bonheur de respirer l’aube de juin… 

« Faire le Mao »

Je veux me souvenir des bains de mer, à la tombée des ombres dans l’Atlantique jamais tranquille, ce besoin soudain de faire la planche, de « faire le Mao » comme il disait, c’est-à-dire de guetter les erreurs de l’adversaire et de lancer une contre-offensive fulgurante. Je veux encore me souvenir de son bureau « dé à coudre », à la « banque centrale » – comprenez Gallimard. Il y préparait minutieusement ses bombes portatives. La plus réussie fut Femmes (1983). Lisez, et vous comprendrez… 

Je me souviens encore d’une promenade au pas de course dans le cloitre de Port-Royal, à Paris. Il avait quand même pris le temps de s’asseoir sur un banc. Il m’avait dit en substance qu’il fallait toujours rester libre, en agitant sa main gauche baguée. Il fallait pour cela esquiver, et prendre toujours des chemins de traverse, être clandestin tout en apparaissant le plus possible dans les médias qui se nourrissaient d’une fausse image de vous, vous laissant travailler en toute quiétude, dans le silence tout mozartien. 

Le bleu du ciel

Car Sollers a beaucoup travaillé. Son œuvre est colossale. Elle résistera au temps, c’est une certitude. Il ne voulait pas être élu à l’Académie française. Trop poussiéreuse. L’immortalité ne passait pas par le quai Conti. Il fallait, au contraire, « postuler posthume », comme il le rappelait, c’est-à-dire écrire, écrire et encore écrire, à l’encre bleue achetée à Venise. Il fallait, pour cela, avoir des amis, et ses amis, il les choisissait parmi les écrivains qui rendaient l’existence moins pesante. Il les nommait les voyageurs du temps. 

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Désormais Sollers navigue donc dans les couloirs du temps. Il est déjà à Venise en compagnie de Casanova. Il a repéré une jeune femme mince, yeux verts, petits seins, la démarche souple. Puis il va retrouver Céline en train de gueuler contre Gallimard qui se goinfre sur son dos. Il y aura aussi Roth qu’il réconfortera de n’avoir jamais eu le Nobel. La belle affaire, le Nobel ! Bataille l’invitera à manger des œufs mayo à Vézelay, sous la protection de Marie-Madeleine. Quant à moi, je continuerai de prendre de ses nouvelles en passant le pont de l’île de Ré. J’irai dans le petit cimetière d’Ars, près du carré des aviateurs anglais, australiens et néo-zélandais tombés ici durant la Seconde Guerre mondiale – ne pas se tromper de camp, jamais – me recueillir devant son cénotaphe. 
J’écouterai, portés par le vent de la marée, ses nouveaux messages. Je lui dirai : « La lune est pleine d’éléphants verts. » Et, dans le bleu du ciel, une mouette rira. Non, Sollers n’est pas mort. Il est plus vivant que jamais.

Philippe Sollers: Mode d'emploi

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Femmes

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Une curieuse solitude

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Après l’échec du public, l’École privée sous contrat menacée à son tour

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Le ministre de l'Education nationale Pap Ndiaye, Paris, 12 avril 2023 © Clement Tissot/SIPA

L’égalitarisme forcené sous-jacent à la volonté de « mixité sociale » de Pap Ndiaye risque fort de tirer nos fleurons scolaires vers le bas.


Le 13 avril, dans une interview, le ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, a précisé sa vision de l’enseignement, et en particulier sa volonté d’imposer « la mixité scolaire » aux établissements privés

Aux fondements de l’intervention du ministre, le présupposé selon lequel « la France est scolairement ségréguée » avec, en ligne de mire, l’enseignement privé sous contrat. Cette assertion se fonde sur le fameux « indice de position sociale », un indice contestable pour beaucoup, mais qui fait office d’argument irréfutable pour les ultimes promoteurs de la lutte des classes, qui préfèrent cibler le privé plutôt que de remettre en question leurs méthodes au sein de l’école de la République. 

L’enseignement catholique n’a pas de leçons à recevoir

Passons sur le fait que, bien souvent, dans certaines régions ou certains quartiers, ce sont les établissements privés sous contrat « qui accueillent majoritairement les élèves dits « défavorisés » » comme le rappelle Lisa Kamen-Hirsig, enseignante et chroniqueuse au Figaro. De fait, ces établissements, et en particulier les établissements catholiques, n’ont aucune leçon de mixité à recevoir et effectuent déjà un travail remarquable d’accueil d’élèves en échec scolaire, d’enfants d’autres confessions et de personnes en situation de handicap. Pourtant, elles ne bénéficient pas des mêmes moyens que les écoles publiques, en particulier en ce qui concerne la cantine « qui coûte de six à huit euros par jour, quels que soient les revenus des parents » [1]. D’une manière générale, les parents payent entre 500 et 1 200 euros par an, de l’école au lycée, pour scolariser leurs enfants dans ces écoles. Mais qu’importe leurs efforts et leur coût, l’État souhaiterait imposer « des pourcentages » et des « objectifs chiffrés progressifs » pour forcer ces établissements à accueillir encore davantage de mixité sociale et scolaire !

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Quoi qu’il en soit, il est naïf de penser qu’en forçant cette mixité, les problèmes liés à la chute du niveau scolaire seront résolus. Cette chute, selon les propres dires de notre ministre Pap Ndiaye, concerne à la fois l’orthographe, la conjugaison, la grammaire, le français et les mathématiques [2]. Pourtant, le ministre semble moins préoccupé par cet effondrement global que par la persistance d’inégalités sociales entre les établissements. Or, l’un et l’autre sont liés : c’est souvent pour échapper à l’effondrement scolaire du public que les parents cherchent à placer leurs enfants dans le privé… avec la fameuse « concentration de populations favorisées dans l’enseignement privé sous contrat » que les politiques, militants de gauche et syndicats d’enseignement public dénoncent. Le fait de forcer encore davantage la mixité scolaire dans le privé n’aura pour d’autres conséquences que d’importer des problématiques propres au public dans ces établissements. C’est d’ailleurs ces tares que pointait du doigt Anne Coffinier, présidente de l’association Créer son école, lorsqu’elle écrivait que notre école publique « n’a plus rien d’égalitaire ni de national. C’est un creuset à ignorance qui condamne les plus pauvres à un avenir médiocre ». C’est également un vivier de plus en plus inquiétant pour des revendications islamistes de tout type (voile, halal, révisionnisme historique…). Souhaitons-nous vraiment importer ces problématiques dans nos écoles privées ? 

La sélection a du bon

Par ailleurs, il est étonnant de voir pointer du doigt les établissements privés ou publics qui conservent des critères de sélection, alors que l’excellence n’empêche en rien la mixité sociale. Ainsi, le lycée Louis-Le-Grand qui bénéficiait, contrairement à la grande majorité des autres établissements publics, d’une présélection exigeante, n’en avait pas moins presque 40% d’élèves originaires de banlieue, et entre 10 et 15% de boursiers [3]. En bref, l’excellence n’empêche pas l’égalité des chances. Mais l’égalitarisme forcené sous-jacent à la volonté de « mixité sociale » de Pap Ndiaye risque fort de tirer nos fleurons scolaires vers le bas : désormais, Louis-Le-Grand devra se résigner à voir son niveau baisser puisqu’une décision du rectorat de Paris impose au lycée le même système d’affectation que les autres écoles publiques et donc la fin de la sélection… encore une fois au nom de la « mixité sociale » ! Plutôt que de promouvoir la liberté des parents, contrainte par la sectorisation, Pap Ndiaye préfère la restreindre au sein des établissements qui ont de moins en moins de marge de manœuvre, de moins en moins d’autonomie, de plus en plus de contraintes. 

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Si ce biais idéologique qui promeut l’égalitarisme au détriment de la liberté dans nos écoles n’est pas nouveau, il est préoccupant de voir notre ministre, sous les ordres d’Emmanuel Macron, s’attaquer désormais au privé sous contrat. Que ce gouvernement s’attaque d’abord aux raisons qui font que les élèves ont un indice de position sociale faible (conditions matérielles, capital culturel, niveau d’étude des parents…), avant d’imposer aux derniers bastions d’excellence des quotas injustifiés. En fin de compte, ce ciblage en règle des établissements privés sous contrat masque l’échec de la politique sociale du gouvernement et l’effondrement de l’école de la République qui en découle. Cet échec du public est d’autant plus criant que les enfants de Pap Ndiaye sont eux-mêmes scolarisés à l’École alsacienne, un choix d’établissement « privé, élitiste » qu’il justifie de manière assez éloquente : « C’est le choix de parents d’enfants pour lesquels à un moment les conditions d’une scolarité sereine et heureuse n’étaient plus réunies » [4]


[1] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/mixite-sociale-a-l-ecole-les-declarations-de-pap-ndiaye-sur-le-prive-font-reagir-20230414

[2] https://www.20minutes.fr/societe/4015954-20221222-pap-ndiaye-niveau-eleves-revele-lacunes-preoccupantes-inquiete-ministre-tribune

[3] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/a-henri-iv-et-louis-le-grand-cest-lexcellence-quon-assassine

[4] https://www.leparisien.fr/societe/pap-ndiaye-il-ny-a-pas-de-compromis-a-avoir-avec-le-rassemblement-national-cest-ma-boussole-politique-25-06-2022-OXO22IJ5ZBEKXAST4YVNB4CUFM.php?ts=1683196873052

Oui, ça coûte cher un couronnement!

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Le roi salue la foule à Londres, hier © Toby Melville/AP/SIPA

Et ce n’est pas un problème.


A l’heure actuelle, certains parlent haut et fort pour réclamer des réponses aux questions et objections suivantes : Pourquoi un couronnement ? N’est-ce pas trop archaïque ? Tout cela ne coûte-t-il pas trop cher ? N’est-ce pas obscène, même, d’étaler toutes ces richesses – robes, bijoux, joyaux, carrosses… – à un moment où l’inflation touche durement le budget des familles britanniques ?

Tâchons d’y répondre !

Archaïque? Certes, la couronne d’Angleterre est une institution qui a 12 siècles d’âge. Mais c’est une des institutions les plus anciennes du monde occidental. Plutôt qu’un anachronisme, elle représente la continuité. Et la continuité est devenue une qualité trop rare dans notre monde. Entre les dictateurs et les idéologues, il y a trop de gens qui veulent détruire tout ce qui est ancien pour ne laisser que leurs propres créations, afin de circonscrire notre horizon temporel et moral à leur monde carcéral – afin de nous couper de nos racines historiques et nous transformer en pâte à modeler cérébrale. Autant remplacer Notre-Dame par un supermarché où les pyramides par un complexe sportif !

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Ça coûte cher, un couronnement ? Sans doute et c’est l’État qui paie. Mais ces fastes royaux sont les fastes de l’État. Charles est le chef d’État du Royaume Uni, et la monarchie est le pilier de la Constitution britannique, laquelle est le fruit d’une longue évolution vers la démocratie. L’histoire, la continuité et l’importance suprême de la Constitution doivent s’exprimer avec grand style, voire avec majesté. Pourquoi le cérémonial de l’Union européenne est-il si pauvre ? Pourquoi inspire-t-il si peu ses citoyens ? Le coût pour l’État britannique du couronnement est largement compensé par la stimulation apportée à l’économie par l’évènement ; elle pourrait se chiffrer à plus de 1,1 milliard d’euros. Seul bémol, le jour férié spécial du lundi 8 mai (qui n’est pas normalement férié outre-Manche) va porter un coup à cette même économie, mais au moins on est quitte.

L’obscène richesse de la monarchie ? Il est vrai que toutes les activités accomplies au nom de l’Etat par le roi Charles, ainsi que par les autres membres de la famille royale qui travaillent pour l’Etat, sont financées par l’Etat. Mais d’où vient cet argent? Depuis le XVIIIè siècle, les domaines appartenant à la couronne sont gérés et exploités par le gouvernement. Normalement, seuls 15% des bénéfices sont attribués à la maison royale. En ce moment et jusqu’en 2027, c’est 25% afin de couvrir les réparations au Palais de Buckingham. Certains médias ont dénoncé la fortune personnelle du roi, estimée à entre 700 millions et 2 milliards d’euros.  Le roi et son dauphin, William, ont leurs propres domaines, notamment les duchés de Cornouailles et de Lancaster. Ce n’est guère étonnant si cette famille a accumulé des richesses au cours de 12 siècles. Et c’est quand même moins que les Bernard Arnault et les Jeff Bezos n’ont fait en quelques décennies. Pourquoi attaquer une fortune relativement modeste, acquise et maintenue lentement et pas les autres ? Il faut plutôt demander le secret d’une gestion aussi sûre, aussi résistante aux aléas du temps.

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Aujourd’hui, tout le monde veut être jeune, moderne, branché, tendance et faire le buzz.
Il vaut beaucoup mieux durer, vieillir dans la sagesse et devenir ancien.
Après tout, avec un peu de chance, devenir ancien, c’est notre destin à nous tous et – avec beaucoup de chance – celui du genre humain. 

Alain Cavalier croit à «L’Amitié»

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© Tamasa

Le dernier film du cinéaste rebelle est sur les écrans. Un documentaire atypique et joyeux.


« J’ai intensément partagé le travail cinématographique avec certains, jusqu’à une amitié toujours vive. Filmer aujourd’hui ce lien sentimental est un plaisir sans nostalgie. Nos vies croisées nous permettent cette simplicité rapide de ceux qui ne se racontent pas d’histoires, qui savent être devant ou derrière la caméra, dans un ensemble de dons et d’abandon au film. » Alain Cavalier.

C’est toujours un immense plaisir de voir et revoir les films de cet extraordinaire cinéaste. Et le dernier en date, L’Amitié, est une perle cinématographique, l’œuvre d’un homme libre, un résistant qui dans une époque où le cinéma français se perd dans la complaisance et un progressisme de mauvais aloi, aggravés par la sur-budgétisation amorale des films, continue de faire front et de nous montrer des films libres et beaux.


Alain Cavalier filme depuis le début des années 60, il a réalisé au début de sa carrière de cinéaste des superbes films produits de manière classique, Le Combat dans l’ile (1962), avec Jean-Louis Trintignant, L’Insoumis (1964) avec Alain Delon, La Chamade (1968) avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli… puis Thérèse (1986), chef-d’œuvre montrant avec une grande simplicité la force d’âme de la petite Sainte de Lisieux, qui obtint un grand succès critique et populaire. Mal à son aise dans le milieu cinématographique français, il décide de tourner avec une caméra légère et des moyens financiers modestes des films indépendants et libres: Libera me (1993), La Rencontre (1996), Le Filmeur (2004), Irène (2009), Pater (2011), Le Caravage (2015), Être vivant et le savoir (2019)…

Un film joyeux et méticuleux

Dans L’Amitié, Alain Cavalier filme ses amis, Boris Bergman, parolier (de France Gall, Juliette Gréco et Alain Bashung), Maurice Bernart, producteur de cinéma qui a produit son long-métrage Thérèse et le coursier Thierry Labelle qui fut acteur dans Libera me. Il s’invite et nous invite chez ses amis, trois personnes de milieu et de caractère très différents, il nous fait rencontrer leurs femmes, filme leurs échanges, partage des repas simples et appétissants avec eux, filme leurs cadres de vie et les objets qui les entourent. Il sait capter avec la belle énergie et la méticulosité joyeuse et enfantine qui l’animent, la grâce et la fragilité des visages, l’importance et la beauté des choses, des mots, du verbe, de la musicalité de la langue aux tonalités diverses de ces êtres qui sont tous dans un rapport de grande confiance, de tendresse, d’attention et d’échanges avec lui.

Douceur

Dans ce film les gens chantent, fument, mangent, boivent du bon vin, parlent de musique, de cinéma, de littérature, de la vie facile ou difficile, cabossée parfois mais toujours digne, la vie des gens debout. Alain Cavalier filme le temps qui passe, un monde qui disparait, il nous offre une trace ferme et solide de ce monde, de ces êtres humains pleins de chaleur et d’humanité. Il montre avec une grande douceur et un sens rigoureux de l’écoute cet émerveillement de la vie qui nous donne la force de vivre et d’aimer. L’amitié est grande et l’amour est proche. Avec discrétion et tact, le cinéaste demande à chacun de ces trois couples comment ils se sont rencontrés. Chaque rencontre est forte et originale ; et célèbre la grandeur de l’amour qui dure et persiste…

L’Amitié est ainsi un très grand film humain et politique qui nous touche au plus profond de notre âme.

L’Amitié un film d’Alain Cavalier France – 2h04, sortie sur les écrans de cinéma mercredi 26 avril 2023