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Le divertissement d’un gentilhomme exilé

Le comte Roger de Rabutin est une figure du Grande Siècle. Fougueux, batailleur et vaniteux, ce cousin de la marquise de Sévigné réussit avec superbe à irriter Louis XIV. Exilé sur ses terres bourguignonnes, il a fait de son château une œuvre d’art totale. Reportage à Bussy-Rabutin.


L’excès gouverna ses jours. Débauché, insolent, il alternait les corps-à-corps, abandonnant à la hâte une orgie pour se jeter dans une bataille. Aristocrate du Grand Siècle, écrivain talentueux, il tenta vainement de courtiser Louis XIII puis son successeur, mais il les importuna l’un et l’autre, et le cardinal de Richelieu tout autant. Il passa les bornes et connut la chute. C’est ainsi qu’il se replia, par contrainte, dans son château, où l’attendait la postérité. À Bussy, le comte Roger de Rabutin, dit Bussy-Rabutin (1618-1693), a entrepris l’œuvre de sa vie. Et c’est éblouissant !

La surprise de Bussy

Roger de Rabutin

On arrive au château par un sentier pédestre qui n’annonce rien d’exceptionnel. À main droite, en contrebas, on voit des tours rondes et des douves en eau, un pigeonnier imposant ; la végétation est abondante, les arbres couvrent des coteaux assez abrupts qui interdisent une vue dégagée vers cette partie du site. C’est charmant, champêtre, d’aspect médiéval.

Puis on parvient devant la cour d’honneur, et tout, soudain, bascule : le Moyen Âge cède la place à la Renaissance française.

La façade est percée de nombreuses fenêtres : c’est une demeure de prestige, bien faite pour le divertissement et le repos d’un gentilhomme et de ses amis, où la lumière pénètre abondamment. C’est l’héritage de Bussy-Rabutin, qu’il augmentera d’une contribution sans équivalent.

Nous franchissons le seuil de sa demeure, son fantôme goguenard nous entraîne dans sa féerie rationnelle, dans le mouvement de sa vie privée. Et nous réglons notre pas de visiteur sur celui de son humeur et de sa fantaisie.

Le siècle à domicile

Voici donc ce vaillant soldat, fort bel homme de surcroît, ardent au déduit, toujours entre deux duels, deux amours, deux batailles, vaniteux[1], maniant un verbe d’ironie blessante, précédé ou suivi d’une réputation soufrée : tôt engagé dans les armées du roi de France, il descend d’une vieille famille de la noblesse bourguignonne (Roger est le cousin de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Leur correspondance est un bijou).

Il provoqua la colère de Louis XIV et sut, après Fouquet, mais dans une bien moindre mesure tout de même, ce qu’il en coûtait d’« offusquer le soleil[2] ». Il dut quitter la Cour. « Percé jusques au fond du cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle[3] », il ne voulut ni se morfondre, ni s’aigrir. Puisqu’on l’enfermait dans ces (ses) murs, il ferait son ultime legs à la postérité par les moyens du verbe et de la peinture (des centaines de portraits commandés à des artistes locaux essentiellement). Il produirait une œuvre totale dans un théâtre sans tréteaux. Et il serait l’auteur, le metteur en scène, le premier rôle, le grand organisateur d’un spectacle où paraîtrait la plus illustre des figurations. Il convoquerait son siècle, les grands hommes de son temps et du passé, et les femmes, et les batailles, les élites enfin, d’un royaume ingrat. Il leur exprimerait sa pensée en latin, en français, par des formules spirituelles, tantôt aimables, tantôt sévères, énigmatiques aussi.

Salle des devises : chaque tableau figure une idée, « rassemblée » dans une brève formule en français, latin, italien, espagnol relative à une personne, un évènement. Autant d’énigmes à résoudre formulées par le seigneur du lieu.

Ce procédé de narration serait également sa biographie corrigée par son caprice. Son portrait souriant reproduit un peu partout, veillerait et régnerait sur cette foule prodigieuse et cruellement épinglée.

Quelques dates, quelques faits

1618 : le 13 avril, au château d’Épiry, Diane de Cugnac, épouse de Léonor de Rabutin, donne naissance à Roger de Rabutin. Il est élève au collège des Jésuites, à Autain, puis au collège dit de Clermont (futur Louis-le-Grand), lorsque sa famille vient s’installer à Paris en 1629 : « […] J’entrai en seconde que je n’avais pas douze ans, et j’étais si bon humaniste qu’à treize on me jugea assez bon […] pour entrer de là en philosophie sans passer par la rhétorique[4]. »

1634 : son père lui confie le commandement de la 1re compagnie de son régiment, qui se dirige immédiatement vers La Mothe (Haute-Marne, guerre de Trente Ans). Il a 16 ans et nulle expérience, ni du combat, ni de l’armée ! Toujours honnête, le jeune Roger apporte cette précision : « […] Le sieur de Chovance, vieil officier d’infanterie, avait en effet le commandement […] que je n’avais qu’en apparence[5]. »

Le métier des armes s’imposant à lui comme une vocation, il se livre à un apprentissage sérieux de la chose militaire. Il progresse rapidement, devient un excellent manœuvrier, un tacticien plein de bravoure. Il conduit ses troupes au combat, il s’expose et ne redoute que l’inaction. Au reste, les batailles relatées dans ses Mémoires, ses propres observations relatives à l’« art de la guerre » en font un passionnant ouvrage sur le sujet. Il courtise aussi les jolies femmes, quand il ne les enlève pas…

1648 : il commet en effet un rapt sur la personne d’une veuve « jeune, belle et riche. [Il] l’enleva et la conduisit dans un château. Tout en y arrivant, elle prononça devant ce qu’il s’y trouva de gens un vœu de chasteté, puis dit à Bussy que c’était à lui à voir ce qu’il voulait faire. Il se trouva étrangement déconcerté de cette action si forte et si publique, et ne songea plus qu’à mettre sa proie en liberté et à tâcher d’accommoder son affaire[6]. »

Bussy-Rabutin affirme qu’il fut la dupe d’un complot, auquel avait pris part le confesseur de la dame. Le scandale fut retentissant. Il en avait provoqué d’autres : ce jour, par exemple, où il abandonna son régiment pour retrouver une jeune comtesse de Bourbon-Busset…

Ou cette autre fois (1659), en plein carême, quand il procède au baptême d’un cochon de lait, avec sa compagnie de débauchés. Le cardinal Mazarin lui désigne alors la direction de la Bourgogne d’un doigt impérieux.

Il commence la rédaction d’un livre d’inspiration satyrique où sont recensées les amours des courtisans versaillais, L’Histoire amoureuse des Gaules. Il ne le destine pas à la publication, en réservant la lecture au cercle de ses intimes, dont sa maîtresse, la marquise de Montglas. Celle-ci le quitte dès qu’il connaît de gros ennuis. Il se vengera d’elle par six devises illustrées, dont sa représentation en sirène (Fugithyemes, « Elle fuit le mauvais temps ») et en hirondelle au-dessus de flots déchaînés (Allicit ut perdat, « Elle attire pour égarer »).

Tenté de rejoindre la Fronde des princes, il se corrige vite et se met au service du jeune Louis XIV.

1665 : Bussy-Rabutin est élu à l’Académie française (fauteuil n° 20, occupé par Thierry Maulnier, José Cabanis et, aujourd’hui, Angelo Rinaldi). La marquise de la Baume dérobe le manuscrit de L’Histoire amoureuse et le fait éditer. Le livre circule. Le roi, furieux, envoie l’auteur à la Bastille, puis l’expédie dans ses terres bourguignonnes avec interdiction de se présenter à Versailles : dix-sept ans d’exil ! Pour vaincre l’ennui, il conçoit et fait réaliser la superbe décoration de son château qui est parvenue jusqu’à nous. Il meurt en 1693.

Remerciements

Causeur remercie vivement François-Xavier Verger, conservateur du château de Bussy-Rabutin, propriété de l’État depuis 1929. En poste depuis dix ans, il conduit, avec une équipe très compétente, une opération de longue haleine et couronnée de succès. M. Verger administre également le château de Ferney-Voltaire (Ain), qui avait consacré en 2022 une exposition à Jean-Pierre Claris de Florian, dont Causeur a rendu compte. Jean-Louis Janin-Daviet, qui nous enchante à Lunéville, a contribué à la restauration de l’aile Sarcus de Bussy-Rabutin, comme il avait apporté son aide à Florian. Et merci à James Gourier pour ses lumières.


[1] « […] M. de Bussy-Rabutin n’avait en somme rien de remarquable que l’admiration sans borne que professait M. de Rabutin pour M. de Bussy » Voltaire, cité par Émile Faguet.

[2] Paul Morand, Fouquet ou le Soleil offusqué, Folio histoire, Gallimard.

[3]. Pierre Corneille, Le Cid, monologue, Acte I, scène 6.

[4]. Comte de Bussy-Rabutin, Mémoires, « Le temps retrouvé », Mercure de France.

[5]. Ibid.

[6]. Saint-Simon, Mémoires, t. 1.

Tenue de flic!

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Dans sa dernière chronique de l’été, Thomas Morales nous livre ses impressions sur la révolution vestimentaire qui se manifeste dans le film « La Guerre des polices », sorti en 1979, avec l’avènement du tee-shirt-roi et l’abandon du costume-cravate…


Pour ce dernier dossier de l’été, nous ne parlerons pas du fond, lutte entre directions, rivalités à la Tour pointue, méthodes barbouzardes, égo des commissaires et bastos en guise de solde de tout compte. Tout ce qui fait d’habitude le folklore policier sur grand écran. Ni du flic justicier, ni du flic lampiste, et surtout pas du déterminisme social des voyous. Nous resterons en dehors des deux pôles qui sédimentent aujourd’hui notre société médiatique: la culture de l’ordre et celle de l’excuse.

Affiche du film D.R.

Marlène Jobert au volant d’une Renault 12 break, puissamment érotique

Nous nous éloignerons donc du propos politico-sociologico-romantique de Robin Davis, le réalisateur de « La Guerre des polices », polar musclé et légèrement surjoué, un peu périmé et crépusculaire, caricatural et néanmoins très agréable à revoir sur cette période de notre histoire gouvernementale qui précéda l’alternance à gauche. Nous nous intéresserons à la forme, au style des acteurs, à la lumière et aux automobiles disparues, par exemple à la Fiat Ritmo et au fourgon Ford Transit. D’abord, je crois sincèrement n’avoir jamais rien vu d’aussi puissamment érotique, à l’incandescence charnelle, c’est-à-dire émouvant et délicatement ébréché que Marlène Jobert conduisant un break Renault 12 de la préfecture. Au cours de ce film, la peau tachetée et perlante de l’actrice dans sa quarantaine, au pinacle de sa domination sexuelle, sera dévoilée à plusieurs reprises. Facilité scénaristique ou machisme inhérent des productions d’alors, je ne me prononcerai pas. D’autres que moi en déconstructivisme et patriarcat sont plus calés. Je tiens juste à signaler que le spectateur adolescent que je fus ne se plaignit pas de cette image d’une Marlène à poil pointant son arme de service sur des collègues lourdingues. La fiction se nourrit aussi de raccourcis.

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La déferlante western ou l’assaut du blouson et du jean

Quarante ans plus tard, ce qui me fascine vraiment, ce n’est pas la nudité triomphante de Marlène mais bel et bien, les changements vestimentaires opérés dans les rangs de la police. Le costume-cravate, sous l’influence du cinéma américain et d’une démocratisation de l’institution, laisse brutalement la place à une forme de décontraction nerveuse et militante. En clair, le tee-shirt vient de remporter la bataille idéologique du vestiaire. Il ne reste guère que François Périer, impeccable haut-fonctionnaire de l’intérieur, inégalable dans la distinction et la vacherie complice, pour s’afficher en croisé et montrer ostensiblement la rosette au revers de son veston. Pour le reste de la distribution, la chemise amidonnée et le pantalon à pinces ont cédé aux assauts du blouson et du jean. Le trench vit ses dernières heures, on lui préfère désormais le cuir en format court ou trois quart ceinturé à la taille. La mode western fait des ravages même chez les gradés. L’inspecteur Marie Garcin (Marlène Jobert) a une panoplie de tee-shirts qui coûterait une fortune actuellement sur le marché de la fripe, Mickey Mouse pour la nuit et Fruit of the Loom en journée, « oversize » of course. Elle alterne entre une veste en vachette sauvage et une « Field Jacket » de type M65 qui met ses cheveux frisés à la Julia Migenes en valeur. Elle a comme un air de Jennifer Beals, près de quatre ans avant la sortie de « Flashdance ». Les autres flics, à l’exception des préretraités attachés au tergal et au paletot en acrylique, enfilent tous des tee-shirts, notamment à l’enseigne de la « New York University », idéal pour une planque dans le quartier latin. Mention spéciale au regretté Jean-François Stévenin qui ne se sépare pas de sa fine moustache et d’une belle veste Belstaff de motard. L’esprit cowboy règne en maître dans ce long-métrage. À la fin du générique, tout naturellement, la boutique « Western House » située jadis au 13, avenue de la Grande-Armée est vivement remerciée. « Le premier véritable bazar western à Paris », selon la célèbre formule publicitaire, dirigé par Maurice Chorenslup, décédé en début d’année 2023 fut le rendez-vous des stars des années 1960/1980.

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C’est grâce à l’activisme de ce visionnaire de la santiag et du jean que la mode US a déferlé dans notre pays. Claude Brasseur en patron de l’antigang (Fuch) n’est pas encore le père de Vic. Dentiste à l’imper mastic, il profite de sa post-adolescence en sweat Wrangler et en baskets Adidas Rom. Il met seulement le nœud papillon quand il doit convaincre une juge dans les allées d’un supermarché. Son alter-ego, le commissaire Ballestrat (Claude Rich), plus académique dans sa mise, résiste au confort du sportswear, il conserve ainsi le foulard de soie au volant de sa Peugeot 305. Sa seule concession au relâchement ambiant réside dans le port d’une barbe quelque peu brouillonne. Malgré cette évolution des penderies, Ballestrat n’oublie pas les fondamentaux : « Vous avez de la chance Marie, vous n’avez qu’à obéir, moi je dois décider ».

Monsieur Nostalgie

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Et maintenant, voici venir un long hiver...

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Brassens ou Goldman: qui a raison?

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Georges Brassens et Jean-Jacques Goldman ont chacun un passé, et leurs opinions sur la société et le monde, qui parfois divergent, comme le démontre Ivan Jablonka dans son récent ouvrage. Dans sa chronique, Philippe Bilger, admirateur des deux chanteurs, nous livre ses vues.


Qu’on se rassure ; je ne suis pas obsédé par Jean-Jacques Goldman au point de lui consacrer billet sur billet. Malgré l’excellent livre d’Ivan Jablonka sur lui auquel je ne ferai qu’un reproche : avoir oublié que Jean-Jacques Goldman déniait être « un gourou » et qu’il se voulait « chanteur ». Cela n’infirme pas les analyses pertinentes de l’auteur sur le plan politique et social, mais incite à les relativiser : il y a de la joie, du rythme, un entraînement vif et allègre dans les chansons de Goldman et si on peut chercher dans beaucoup de leurs paroles une conception civique et morale de la société, du monde et des rapports avec autrui, il est loisible à chacun de les interpréter avec une écoute fondée sur le pur plaisir. Et « avec les pieds pour danser ».


Goldman et Brassens: le génie en commun

Ivan Jablonka a été questionné par l’Obs et les journalistes ont évoqué « le coup de gueule de Jean-Jacques Goldman contre Brassens, dont il jugeait « obscène » la chanson « Mourir pour des idées » ». Ivan Jablonka a répondu qu’en effet Jean-Jacques Goldman avait été « choqué par cette chanson un peu défaitiste et munichoise, qui dit en substance: laissons les autres mourir pour notre liberté, pendant que nous nous planquons dans la France de l’Occupation« . On apprend que Jean-Jacques Goldman demeure plus que jamais fidèle à lui-même : il désapprouve la médiatisation autour de ce livre dont l’auteur n’a pu échanger ni avec lui ni avec aucun de ses amis et donc craint que les lecteurs soient dupes (Source: Le Canard enchaîné). Je suis écartelé, pour ma part, entre deux admirations essentielles : celle de Georges Brassens, le poète impeccable et salubre dont pas une chanson n’est à refaire et n’a vieilli et celle de Jean-Jacques Goldman. Elles m’ont habité dès l’origine et, pour la seconde, elle s’est nourrie, en particulier et à rebours, du mépris scandaleux dont de prétendues élites l’accablaient. Je perçois d’ailleurs deux similitudes capitales entre eux qui me les rendent encore plus proches et chers. La première est que ces deux personnalités, au cours des multiples entretiens qu’ils ont accordés – l’un et l’autre n’en étant pas friands – n’ont jamais proféré à mon sens la moindre bêtise, la plus petite absurdité. La seconde est qu’au-delà de leur génie musical et d’auteurs, dans un registre évidemment différent, un attachement profond était voué à leur personne, à leur être, grâce à une même qualité d’humanité et de générosité.

A lire aussi : Jean-Jacques Goldman : heureusement, il n’est pas comme nous…

Je comprends bien ce qui immédiatement a pu paraître « obscène » à Jean-Jacques Goldman dans le texte de « Mourir pour des idées » de Georges Brassens. Celui-ci est imprégné d’une conception individualiste, anarchiste de la vie et éprouve la plus grande méfiance à l’égard des idéologies et même – ce qui déçoit Jean-Jacques Goldman – à l’égard des idées les plus nobles, des combats les plus nécessaires, des solidarités les plus éclatantes. Là où Jean-Jacques Goldman, grâce à l’exemple de son père qui a refusé stalinisme et nazisme, ne discute pas une seconde l’obligation de certaines luttes, le devoir de certaines résistances en paraissant accepter toutes leurs conséquences, la rançon à payer, la mort à affronter, Georges Brassens, au contraire, a pour ennemie principale la mort des hommes. Il y a même, à bien l’écouter, une tragique ironie à se laisser embarquer dans des conflits et des disputes fatals, mortifères, qui demain seront dépassés, devenus caducs. De la mort pour rien donc ! Georges Brassens, par ailleurs, éprouve la plus vive détestation pour les boutefeux poussant à la mort au nom des idées mais demeurant eux à l’abri, durant plus longtemps que « Mathusalem ».

Réconcilier Brassens et Goldman

Je suis persuadé que Georges Brassens, même s’il est parti au STO sans chercher à y échapper, dans la suite de son existence, à titre individuel, n’aurait pas hésité à faire preuve de courage et de solidarité pour aider autrui. Ce qui le distingue de Jean-Jacques Goldman est son anarchisme, sa haine de la guerre, sa volonté de fraternité universelle qui le conduisent sans doute à « mourir pour des idées mais de mort lente« . Il y a une gravité chez Jean-Jacques Goldman tenant au passé familial, des deux côtés, l’adhésion à un engagement non négociable dès lors que des valeurs fondamentales sont offensées, niées : racisme, antisémitisme, humiliation des modestes et des humbles. Sans prétendre aboutir à une impossible concordance, l’accord aurait pu se faire, j’en suis sûr, entre ces deux artistes si pleinement humains, sur les quelques idées justifiant les sacrifices pour Jean-Jacques Goldman et moins d’apparent retrait et détachement chez Georges Brassens.

Il n’est pas concevable qu’on les laisse à distance l’un de l’autre.

Libres propos d'un inclassable

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George Sanders, canaille aristocratique

Portrait de l’acteur hollywoodien dont les mémoires, sorties en langue anglaise en 1960, viennent d’être rééditées en français sous le titre, Profession fripouille. Une allusion à ses rôles typiques de gentleman aussi charmant qu’immoral.


« S’il est vrai que le caractère d’un homme penche dans le sens du bien en fonction du plaisir, du degré de bonheur et de la quantité de tendre amour dont il a joui durant l’enfance, alors je devrais avoir le caractère le plus noble et le plus magnifique du monde. Personnellement, je pense être la preuve vivante de cette affirmation. Toutefois, un nombre surprenant de personnes sont d’un avis contraire ». Tout est dit en quelques lignes de et par cet acteur d’allure anglo-saxonne, George Sanders (1906-1972), qui, plus de trente ans durant, a joué sous la direction des plus grands réalisateurs, d’Alfred Hitchcock à Fritz Lang, de Joseph Mankiewicz à Julien Divivier, d’Otto Preminger à Roberto Rossellini.

Salaud élégant

Le titre original de ses amusants mémoires, Memoirs of a Professionnal Cad, donne le ton : cad, en anglais, désigne la crapule ou le goujat en version distinguée. Très vite, il se spécialise en effet dans le rôle du salaud élégant, espion nazi ou escroc cosmopolite : « J’étais décidément un très bon méchant. Ma méchanceté toutefois était d’un genre nouveau. J’étais infect, mais jamais grossier. J’étais une sorte de canaille aristocratique. […] J’étais le type de traître qui déteste avoir une tache de sang sur ses vêtements ; pas tant parce que je redoutais d’être découvert que parce que j’aimais avoir l’air propre sur moi ».

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L’homme naît à Saint-Pétersbourg, « dans un monde appelé à disparaître », au sein d’une famille de la haute société, d’origine anglo-écossaise ou, selon certains, dont son traducteur Romain Slocombe, fils naturel d’un prince proche de la famille impériale – ce qui est autrement plus romanesque. Maison à Saint-Pétersbourg, résidences d’été en Estonie et en Courlande, fêtes somptueuses – le jeune George fait alors partie des privilégiés, ses parents fréquentant la Cour. En 1917, dès les premiers troubles, George est envoyé en Angleterre au même moment où Lénine, une autre canaille, prolétarienne celle-là, débarque en Russie, avec l’aide des services allemands. Restés là-bas, ses parents échapperont non sans peine à la terreur bolchevique et se réfugieront, ruinés, en Grande-Bretagne. Après des études dans un collège privé, il connaît les boulots sans gloire mais lointains : l’Argentine et la Patagonie des années 1920…


Venu un peu par hasard au cinéma par le biais du chant (il est baryton), Sanders va tourner, en Angleterre puis à Holywood, une bonne centaine de films en trente-cinq ans, interprétant tour à tour Vidocq et Landru, Bel-Ami et Gauguin. Dans ces films, il promène une silhouette de dandy cynique très Vieille Europe : d’après lui, il ne joue jamais que son propre rôle ! Ses mémoires fourmillent d’anecdotes drôles sur des tournages, par exemple pour Viaggio in Italia, de Rossellini, avec Ingrid Bergman, où il nous apprend que le réalisateur italien travaillait sans réel scénario et à son rythme, en donnant la priorité à la plongée sous-marine ou aux courses en Ferrari avec les trains italiens !

Marié à Zsa Zsa Gabor

Marié un temps à la très riche actrice hongroise Zsa Zsa Gabor, il mène une vie de luxe : Cannes au Carlton, etc. Sa vision du monde tranche par sa totale lucidité, par exemple quand il décrit les États-Unis des années 1950 : « Le principe d’obsolescence, le principe de recherche de motivation et le principe de perception subliminale semblent avoir été inventés seulement pour améliorer des méthodes par lesquelles les gens sont cyniquement induits à s’enchaîner pour payer des choses dont ils n’ont pas besoin avec de l’argent qu’ils n’ont pas ».

Puis vient le déclin, les navets remplacent les grands films, l’argent manque et les affaires plus ou moins douteuses n’arrangent rien. Tout se termine mal, mais avec style, par un suicide dans un palace espagnol. Dans ses poches, un mot en anglais : « Cher monde, je m’en vais parce que je m’ennuie. Je sens que j’ai vécu suffisamment longtemps. Je vous laisse avec vos soucis dans cette charmante fosse d’aisance. Bonne chance ».

Profession fripouille - Mémoires

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Le prince d'Aquitaine

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Maugis

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L’interview de «Moi, je» président: beaucoup de pages pour rien

« La grande explication », voilà le titre du nouvel opus de « Moi, je », président qui déploie, sur 16 pages d’interview dans le magazine Le Point, la vision de son action ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Emmanuel Macron n’est pas guetté par l’excès d’humilité. Céline Pina revient sur les annonces peu convaincantes de l’Élysée. Concernant les difficultés de l’école, elles semblent insurmontables tant les niveaux de l’immigration non assimilée et des menaces islamistes sont élevés.


Après la « grande confession », livrée déjà au Point en avril 2022, et avant la « grande consternation » qui pourrait conduire au « grand déménagement » de 2027, notre président prend le temps d’expliquer aux peines-à-comprendre que nous sommes, à quel point il enchaîne les succès, prend à bras-le-corps les problèmes et domine la situation. De ce fait, à la sortie de ce très long et peu passionnant exercice d’autosatisfaction, on se demande si on vit bien dans le même pays et à la même époque. Une fois de plus, le président parait confondre exercice du pouvoir et démonstration d’aisance dans un grand oral médiatique.

Amphigouri du verbe, pauvreté des annonces

Le plus amusant est peut-être cet amphigouri du langage où, plus les mots visent haut, plus leur traduction en actes rate sa cible. Ainsi, le cœur de l’interview est de donner un contenu à « l’initiative politique d’ampleur » annoncée par le président le 2 août dans le Figaro magazine. Eh bien, la réponse consiste en un énième comité Théodule. Il s’agit donc de proposer, je cite, « aux forces politiques représentées dans nos assemblées d’essayer d’agir ensemble, c’est pourquoi je veux les réunir sur la situation internationale et ses conséquences sur la France et sur les nuits d’émeutes que nous avons vécues ». 

On ne va pas reprocher au président de discuter avec l’ensemble des groupes politiques de l’Assemblée nationale, mais le moins que l’on puisse dire est que cette posture donne l’impression qu’il est dépourvu de toute ligne et de toute capacité d’action sur ces questions et qu’il cherche à diluer ses responsabilités en mettant en scène l’incapacité de faire naitre un processus d’union nationale. 

Celui-ci étant voué à l’échec, la mise en scène lui permettra de dénoncer l’égoïsme et la courte vue de ses adversaires, et de faire passer son incapacité à se doter d’une ligne claire pour la rançon du manque d’engagement des partis concurrents. Une ficelle usée mais toujours utile en politique. Le problème c’est que l’on ne crée pas de dynamique politique en l’absence de projet. Et force est de constater qu’au terme des 16 pages, on ne sait toujours pas où le président veut conduire la France et encore moins comment.

Des paroles fortes sur l’immigration ?

De cette longue interview, tout n’est pas à jeter. Le problème, c’est qu’Emmanuel Macron peut dire des choses très fortes en interview pour poser un acte juste après qui dément tous ses mots. Le deuxième problème est qu’il n’est pas d’une grande honnêteté intellectuelle et que certains exemples qu’il donne sont tout simplement faux.

Mais revenons au positif. Le président durcit le ton sur l’immigration, expliquant « qu’il faut réduire significativement l’immigration », mais il dit tout aussi clairement que « les gens qui sont de plus en plus sécession, par rapport à nos valeurs sont souvent nés chez nous. » Tout cela peut paraitre incohérent puisque notre principal problème est le refus d’assimilation d’une partie de la jeunesse d’origine immigrée, pour qui les papiers français ne traduisent pas l’adhésion à un contrat social et à une civilisation. Donc derrière ce qui pourrait être vu comme une parole forte, Emmanuel Macron ne va pas au bout du raisonnement. En effet, si dans ce même paragraphe, il explique bien les défaillances de l’école en matière de transmission pour expliquer en partie l’ensauvagement, il ne regarde pas en face le fait que nos valeurs universalistes sont également contestées par une force organisée, un islam en pleine renaissance, aux mains de fondamentalistes et de politiques, qui exercent une pression identitaire sur la jeunesse des banlieues. La violence et le pillage sont justifiés par une représentation de la France comme colonialiste, dont il est juste de se venger en piétinant ses lois et ses principes et en se livrant au pillage. Or ces représentations ne viennent pas de nulle part, elles sont le fruit d’un travail politique et sont aujourd’hui relayées par l’extrême-gauche. Toutes les immigrations ne posent pas les mêmes problèmes, car toutes ne font pas l’objet d’un projet communautariste comme le porte l’islamisme. 

Refuser de le regarder en face, c’est laisser une partie de la population musulmane à la merci des semeurs de radicalité, alors qu’elle est parfois venue en France pour les fuir. L’affaire Médine illustre la réalité de cette tension.

L’évocation de la nécessité d’une recivilisation 

Autre point positif, le fait d’aborder la question de la décivilisation. Après les razzias et violences du début de l’été, il eut été impossible de passer ce phénomène sous silence. Le président le lie bien à un problème d’intégration mais évite de s’étendre sur le sujet, alors que pour résoudre cette question il faudrait déjà oser l’aborder de front. 

Emmanuel Macron met le doigt sur quelque chose de juste quand il parle de relation « qui n’est pas réglée entre une partie de la jeunesse et l’autorité ». Le problème reste que ce diagnostic n’est suivi d’aucune proposition forte. Quant au satisfecit que s’accorde le locataire de l’Élysée sur la gestion des émeutes, il est audible, de même que la partie sur les embauches réalisées ou les augmentations de budget. Là où le bât blesse et où la communication est très manipulatrice, c’est lorsque le président cite des chiffres mirobolants sur les interpellations et les déferrements, en oubliant soigneusement de donner le chiffre du nombre de condamnations. 

De la même façon, on peut se réjouir de la prise de conscience du fait que l’histoire se comprend mieux quand elle est enseignée chronologiquement. Un peu de bon sens en la matière fait toujours du bien. On peut également se féliciter de ce que la formation des enseignants soit renforcée. Mais une telle phrase fleure quand même bon le bla bla. On dit aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre mais on agit a minima. Alors que s’il avait évoqué par exemple une re-création de l’Ecole normale, cela voudrait dire que le problème était vraiment pris à bras-le-corps.

Dans le même temps, l’interview achoppe sur de dommageables mensonges. Par exemple, concernant la santé, quand Emmanuel Macron se gargarise d’avoir supprimé le numérus clausus. C’est faux. Il a juste été relevé de 15%, ce qui veut dire que nous atteignons le même nombre de médecins en formation que dans les années 70, où les Français étaient 15 millions de moins. 

Des paroles sur l’école peu convaincantes

Tout n’est pas à jeter dans l’extrait de l’interview sur l’école, mais il y a un moment qui exprime un tel déni du réel que cela rejaillit sur la consistance même de l’ensemble et abime la crédibilité de la parole présidentielle. Les journalistes du Point demandent à Emmanuel Macron s’il comprend que sa logique puisse être difficile à suivre quand il passe de Jean-Michel Blanquer à Pap N’Diaye à l’Education nationale.

Bien entendu, le président nie. Il faut dire que dans sa réponse, on comprend que les deux n’étaient que des exécutants interchangeables, simplement là pour faire appliquer sa politique. Le problème c’est que ce n’est pas le cas et que la dimension symbolique que portait ce changement n’a pas échappé aux islamistes, pour qui l’école est une place à conquérir…

Les islamistes testent la résistance de l’école

Le Figaro raconte, dans un article paru jeudi, qu’une note des services de l’État montre l’explosion des atteintes à la laïcité à l’école à travers notamment l’augmentation du port de signes et vêtements religieux. Des chiffres ? De septembre à novembre 2021, 91 signalements étaient remontés au ministère ; d’avril à juillet 2023 ce sont 923 signalements qui ont été relevés. Au-delà de ce phénomène, ce sont les atteintes à la laïcité qui augmentent de manière inquiétante; 4710 atteintes ont été relevées pour l’année 2022/2023, contre 2167 l’année précédente. Or, on sait parfaitement que ces provocations ne sont pas des mouvements spontanés. Les réseaux islamistes, les personnalités influencées par eux ont relayé mots d’ordre et vidéos. 

Ils ont choisi de mener cette offensive car ils savaient que Pap Ndiaye ne saurait pas se positionner. Le ministre déchu épousait en partie le discours de persécution et le discours identitaire de ces personnes et vient des rangs des militants dits décoloniaux. Le ministre avait d’ailleurs réagi comme les islamistes s’y attendaient : il a été ambigu et a laissé les responsables d’établissement en première ligne, comme lors de l’affaire du foulard en 89. Les mêmes lâchetés provoquant les mêmes évolutions, les provocations ont augmenté, les responsables d’établissement se sont sentis abandonnés, l’autorité de l’État a reculé.

Un président mal à l’aise sur la laïcité

D’ailleurs, lorsque Etienne Gernelle, Mathilde Siraud et Valérie Toranian lui font remarquer qu’il évoque peu la laïcité, Emmanuel Macron la noie au milieu de référentiels divers sans voir à quel point celle-ci est au cœur de la contestation de l’école. Pour les islamistes, l’idée de liberté de penser, de liberté de conscience, l’idée que ce sont les hommes qui en faisant usage de la raison créent et mettent en œuvre la loi est insupportable. Ils attaquent la laïcité en tant que pilier de la liberté de conscience, auxquels ils veulent substituer la soumission au dogme et l’interdiction du blasphème. On est au cœur du combat de décivilisation, mais jamais notre président ne lèvera les yeux sur cette réalité. À sa décharge, la faiblesse de son pouvoir et son absence de majorité lui font craindre qu’en abordant ces sujets sans moyen d’action réel, il ne fragilise la situation de l’ensemble des musulmans sans réussir à réduire pour autant l’influence des islamistes.

L’école, une véritable priorité pour le président ?

On peut douter de son engagement pour une école favorisant le redémarrage de l’ascenseur social. On a certes eu droit à quelques annonces rationnelles, sur le fait que certaines épreuves du bac ont lieu tellement tôt que cela ne fait plus sens, sur le fait que le mois de juin devienne un mois de garderie, sur le fait d’étendre la politique de soutien scolaire… Le problème, c’est que dans le même temps, le manque d’attractivité du métier d’enseignant n’est pas abordé. Le locataire de l’Elysée fait comme s’il suffisait de le vouloir pour que chaque élève ait la garantie d’avoir ses heures d’enseignement effectuées ! Or c’est loin d’être le cas et on ne voit pas comment avec des concours attirant moins de candidats que de postes offerts, on va résoudre le problème… Mais dans le monde merveilleux du président, le « yaka faukon » semble être devenu une annonce politique sérieuse.

Rien de bien consistant n’est dit non plus sur la question de l’autorité à l’école, sur les classes de niveaux, sur la possibilité d’expulser les éléments perturbateurs, sur la volonté de remettre l’exigence au cœur de l’enseignement pour tirer tout le monde vers le haut… À la place, on a droit à une phrase hallucinante où le président nous explique que dans l’école revisitée, les élèves pourront être debout, assis ou à genoux pendant la classe et cela nous est présenté comme « un autre rapport aux savoirs ». C’est aussi drôle qu’indigent mais ce n’est pas très rassurant pour l’avenir.

Emmanuel Macron évite aussi les sujets qui fâchent en faisant semblant de les aborder. Il dit bien que l’accès à l’université sans limite n’est pas une chose positive, mais détourne aussitôt le tir en se penchant sur la question des filières professionnelles. L’évitement de la question de la sélection à l’université ou de la création d’un bac plus sélectif est une erreur. Mais là aussi, la matière est inflammable, surtout quand on a un électorat de retraités et que la jeunesse la plus active sur ces questions est aux mains d’une extrême-gauche en quête de chaos social.

Une interview qui ne devrait pas relever l’image d’Emmanuel Macron

Il y a tellement de moments d’autosatisfaction pure qu’il est difficile de partager, voire de comprendre où va vraiment le président Macron. Pire, nous avons le sentiment d’une perte de sens des réalités de celui qui nous gouverne. C’est un peu Tartarin de Tarascon en mode 2.0 et avec cravate ! Ce personnage hâbleur, qui se vantait de succès qu’il n’avait pas remportés, faisait néanmoins de l’effet sur son entourage. 

Espérons que ce soit le cas pour Emmanuel Macron car la longueur de l’interview a quand même du mal à masquer l’absence de vision, de colonne vertébrale et de perspective d’avenir. Encore un coup pour rien.

Quand les progressistes creusent leur propre tombe

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La stratégie Terra Nova a poussé la gauche à se faire hara-kiri


Le moins que l’on puisse dire, c’est que le rappeur Médine est un personnage « controversé ». Ses critiques l’accusent tour à tour d’être hostile à la laïcité, proche des Frères musulmans, homophobe, misogyne, ou encore antisémite. Et pourtant, malgré son profil sulfureux, le rappeur a ouvert les journées d’été des écologistes. Il enchainera par une rencontre avec les Insoumis, avant de se joindre à la fête de l’Humanité.

Marine Tondelier (EELV) débattait avec le rappeur Médine, le 24 août au Havre, malgré le tweet à connotation antisémite adressé à Rachel Kahn quelques jours plus tôt © ISA HARSIN/SIPA

Des valeurs culturelles communes, vraiment ?

En réalité, cette tournée aurait très bien pu s’appeler le « Terra Nova Tour » de Médine, du nom de cette note, rédigée en 2011 par Bruno Jeanbart et Olivier Ferrand, le président fondateur de ce groupe de réflexion orientée à gauche. Au travers de cette note, ces derniers souhaitaient dessiner une nouvelle majorité électorale qui permettrait aux socialistes de renouer avec le pouvoir qui lui échappait depuis le retrait de Lionel Jospin en 2002. Et pour ce faire, les experts de Terra Nova conseillaient à la gauche de se tourner vers un nouvel électorat urbain réunissant « les diplômés », « les jeunes », « les femmes » mais également « les minorités des quartiers populaires » : tous unis par « des valeurs culturelles progressistes ».

Lionel Jospin: « Et qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? »

Les récents succès électoraux de la Nupes, et plus particulièrement de la France Insoumise (LFI), dans les quartiers populaires, sont venus démontrer que la vision politique de Terra Nova est en train de se réaliser. Pour les progressistes, le prolétariat blanc n’est plus la classe qui s’oppose à la classe bourgeoise capitaliste. Ce rôle est maintenant tenu par les « minorités ». Les opprimés et les ennemis de l’oppression sont appelés à travailler main dans la main pour faire avancer la cause du progressisme.

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Sauf que cette « alliance » repose sur des fondations fragiles, car les valeurs des minorités n’ont que peu en commun avec celles des progressistes habitant les centres-villes gentrifiés des grandes métropoles.

Un électorat de gauche avec des valeurs d’extrême-droite

En effet, si par progrès, l’on entend par là les valeurs historiques de gauche telles que l’anti-cléricalisme, la reconnaissance des communautés LGBT, l’égalité homme-femme, l’anti-consumérisme, ou encore l’écologie… Alors force est de constater que les minorités des quartiers populaires adhèrent à des valeurs aux antipodes de celles prônées par ceux qui se réclament du progressisme.

En réalité, la France « racisée » est profondément conservatrice. Plusieurs études démontrent que les quartiers populaires adhèrent à des normes culturelles qui n’ont rien à envier à celles traditionnellement défendues par la droite la plus dure. Si une large majorité de Français soutient le mariage pour tous et la parentalité pour les couples de même sexe, il n’en va pas de même pour les habitants des quartiers populaires islamisés. Selon un sondage IFOP de juin 2019, 63% des musulmans estiment que l’homosexualité est « une maladie » ou « une perversion sexuelle ». Ils ne sont que 14% chez les catholiques et 10% chez les sans religion. Aujourd’hui, la situation est telle que les homosexuels vivant en banlieues fuient les quartiers islamisés.

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Autre grande victime de la montée en puissance du prolétariat « racisé » : la laïcité. Une autre étude de l’Ifop, publiée en décembre 2022 et menée auprès de 1009 enseignants, révèle une forte augmentation des atteintes à la laïcité à l’école. De 2018 à 2022, le nombre de professeurs s’étant déjà autocensurés pour éviter des incidents sur les questions de religion est passé de 36% (Étude Ifop-CNAL), à 56% (Étude Ifop), soit une hausse de 20 points en quatre ans. Or, selon ces deux enquêtes, cette « spirale du silence » affecte toujours plus les zones d’éducation prioritaire (65%), CQFD.

L’illusion de la convergence des luttes

Les progressistes se bercent d’illusions, eux qui semblent croire que la montée en puissance d’un prolétariat non-européen compensera la fuite des classes ouvrières blanches vers le Rassemblement national. Le prolétariat « racisé » est culturellement déconnecté  de la nation française et des combats menés par son peuple. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la composition ethnique des cortèges des grandes manifestations populaires telles que les gilets jaunes ou ceux de la contestation de la réforme des retraites : la banlieue est la grande absente de la contestation sociale en France. Et quand cette dernière se mobilise, c’est pour défendre l’islam ou pour piller les Nike Stores. Qu’on se le dise, la convergence des luttes est une chimère.

Nuits de heurts à Bordeaux, 29 juin 2023 © Stéphane Dupra/Sipa

Qui plus est, les progressistes sous-estiment les valeurs consuméristes véhiculées par la culture du « quartier ». Les habitants des cités HLM de France se contrefichent de la décroissance ou de la transition écologique. Dans leurs chansons, les rappeurs originaires des quartiers populaires chantent la gloire de l’argent-roi et du matérialisme. Dans les faits, les habitants des quartiers rêvent bien davantage de coupés BMW et de montres Rolex que de pistes cyclables et de marchés fermiers.

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Victimes d’une profonde dissonance cognitive, les grandes figures progressistes refusent de reconnaitre l’existence d’un profond conflit de valeurs entre les deux rives de la Méditerranée. D’un côté, un Occident libéral s’interrogeant sur les dérives de la société de consommation, et de l’autre, les civilisations islamiques et africaines, conservatrices, et qui rêvent de rejoindre ses rangs.

La Fracture

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Vivek Ramaswamy: quand le chat n’est pas là…

Surprise! Pour les six autres candidats à l’investiture républicaine en lice (Doug Burgum, Chris Christie, Nikki Haley, Asa Hutchinson, Mike Pence et Tim Scott), ce n’est plus le gouverneur de la Floride Ron de Santis qui est l’homme à abattre. Mais Vivek Ramaswamy, un entrepreneur new-yorkais évoluant dans les biotechnologies. Portrait du candidat républicain inattendu.


« Laissez-moi répondre à la question que tout le monde se pose: qui est ce maigrichon avec un drôle de nom ? » lance Vivek Ramaswamy, 38 ans, sur le plateau de Fox News. L’homme d’affaires a fait forte impression, ce 23 août, et s’impose désormais comme une figure nouvelle de la droite républicaine américaine. 

La politique du clash

Donald Trump avait de son côté choisi de snober Fox News à l’occasion de ce premier débat pour les primaires républicaines, au grand dam des téléspectateurs fans de joutes sanglantes. Il faut bien dire que l’ancien président est fort occupé avec ses affaires judiciaires, et que sa position en tête dans les sondages fait qu’un débat ne lui est pas franchement utile…


Mais à la grande surprise des téléspectateurs leur fut donc servi sur un plateau, Vivek Ramaswamy. Offensif, boute-en-train, énergique et extraverti, l’entrepreneur d’origine indienne a dynamité le plateau de telle manière qu’il est sorti vainqueur du débat avec 33% d’avis favorables, selon la chaîne de télévision NewsNation. Qui est ce « self-made-man » à la Slumdog Millionaire issu d’une famille migrante, devenu PDG d’entreprises pesant des millions, et aujourd’hui clasheur en série sur les plateaux ? 

A relire: Procès en pagaille: que risque vraiment Donald Trump?

Originaire de Cincinnati (Ohio), où il passe sa jeunesse dans un lycée jésuite jusqu’en 2003, Vivek Ramaswamy est l’archétype du « rêve américain », comme il l’a scandé lors de l’un des monologues survoltés du débat. Un rêve atteint notamment grâce à son brillant parcours universitaire. Il est diplômé d’une licence à Harvard avec la mention summa cum laude (littéralement « avec le plus grand des honneurs ») – soit l’appréciation la plus élevée possible – et d’un Juris Doctor à la faculté de droit de Yale. Quoi de mieux qu’Harvard pour se lancer dans le rap ? Voici « Da Vek », rappeur, largement inspiré du célèbre Eminem. « Da Vek était mon alter-ego rappeur libertarien », annonce-t-il à la radio avant une courte démonstration de freestyle, en juillet. Nul doute que ce genre musical a inspiré Vivek Ramaswamy. 

En 2014, alors qu’il évolue déjà dans le secteur des biotechnologies du haut de ses 29 ans en gérant un portefeuille pour la société financière QVT Financial, il crée sa propre société pharmaceutique, Roivant Sciences. Deux ans plus tard, le magazine Forbes estime la fortune de Ramaswamy à 600 millions de dollars.

Un essayiste anti-woke reconnu

Sur le plan intellectuel, le parcours de ce père de deux garçons est marqué par des points de vue tranchés : en 2021 sort Woke, Inc., un livre dans lequel il s’attaque à l’industrie woke moderne, tout en voulant donner un sens à ce qu’est être Américain. Et en septembre 2022, il publie Nation of Victims, qui déjà s’apparente au croquis d’un programme : l’idée d’être élu commence à le titiller. Dans la foulée, il envisage un temps de se lancer dans les sénatoriales 2022… Enfin, en février dernier, chez Tucker Carlson (à qui on a également un temps prêté des ambitions présidentielles), il annonce se présenter aux élections présidentielles américaines de 2024, sous des airs de nouveau Trump, brandissant la bannière contre le wokisme et l’idéologie de genre, et s’assumant climato-sceptique. Il a dernièrement mis un pied dans ce que l’on pourrait appeler communément le complotisme, en s’interrogeant, dans les colonnes de The Atlantic, sur le nombre d’agents fédéraux qui se trouvaient à bord des avions du 11 septembre. 

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Vivek Ramaswamy voit en Donald Trump « le meilleur président du XXIe siècle », et continue régulièrement à prendre la défense de l’ancien président, y compris pendant sa propre campagne. Mais il s’empresse ensuite de demander à qui veut bien l’écouter : « Voulez-vous une marionnette, où un patriote qui dit la vérité ? » Des déclarations qui n’ont pas laissé Donald Trump de marbre: « Thank you Vivek », a-t-il publié laconiquement sur son réseau social Truthsocial. Oui, comme le public américain, on a hâte de voir les étincelles que la rencontre de ces deux intellectuels ne manquerait pas de provoquer sur un plateau de télévision…

Gérald Darmanin a raison: c’est 2027 qui compte!

Fort habile politiquement et de surcroit adoubé par Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur se présente comme une solution de secours face à la possible élection de Marine Le Pen.


Plus Gérald Darmanin a raison, plus il est attaqué. Il énonce une évidence au moins partielle en affirmant dans la Voix du nord que seul le futur l’intéresse parce qu’il juge « assez probable » la victoire de Marine Le Pen. Pour l’empêcher, il s’estime le plus légitime pour 2027 avec la fibre sociale et populaire qu’il incarne.

Pas vraiment de vacances pour Darmanin

Qui, sur tout l’échiquier politique, est mobilisé par autre chose que cet avenir, qui verra le président Macron disparaître et la relève être assurée ? Il est comique alors d’entendre Elisabeth Borne et Stéphane Séjourné faire semblant de ne pas comprendre. Ils simulent un intérêt pour aujourd’hui, en gourmandant Gérald Darmanin – qui a répliqué vertement. Nicolas Sarkozy, dans son dernier livre, a dit le bien qu’il pensait de l’actuel ministre de l’Intérieur pour la prochaine élection présidentielle : un cadeau si c’est le formidable candidat de 2007 qui le loue ; mais empoisonné, si c’est le Sarkozy d’après, entre magouilles, coups fourrés et traîtrises!

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Le ministre de l’Intérieur, qui n’a vraiment pas eu à s’ennuyer durant les vacances, est lucide également quand il souligne une convergence entre lui et François Ruffin (LFI), pour l’importance qu’ils donnent au facteur social, en pourfendant Jean-Luc Mélenchon qui déteste « l’ordre, les flics et la patrie ». François Ruffin n’est pas en reste qui, devinant le piège, rappelle l’engagement pris par Emmanuel Macron en 2017 de faire baisser les extrêmes avec le résultat absolument inverse d’aujourd’hui, ce qui, pour le moins, représente un échec indiscutable puisque chiffrable.

Tant de signes par ailleurs démontrent que le président de la République s’est mué en une sorte de roi symbolique dont la seule action est de parler (on a pu le vérifier dans les entretiens du Point, lire ici notre analyse de Céline Pina), ce qui a suscité un réquisitoire percutant et argumenté de Bruno Retailleau dans le même journal qui se résume par cette formule décisive que « là où il faudrait opposer la force de l’action, il ne propose que la politique du verbe ». Sur le plan régalien par exemple, le président n’a fait qu’aligner des chiffres auxquels ils manquaient l’essentiel : la preuve de sa propre volonté de rigueur sans accommodements avec les tolérances sociologiques et médiatiques dont la rançon est à payer par le citoyen. Peut-on espérer que lors des prochains débats parlementaires, LR saura privilégier la cohérence de son opposition par rapport à sa peur (sans doute exagérée) de la dissolution ? Si le Conseil stratégique et le rassemblement organisés par ce parti dimanche 27 août pouvaient ouvrir la voie, quelle bienheureuse surprise ce serait !

Le macronisme, une plage abandonnée

Par ailleurs, je suis frappé par le caractère dérisoire du grand événement politique que le président nous avait promis pour la rentrée. Il se réduira à une rencontre forcément stérile où la présence de LFI (qui n’a pas encore accepté) et du RN lui aura été imposée par sa Première ministre qui, si elle avale des couleuvres, sait aussi lui rendre la pareille. La majorité relative n’en sera pas rendue moins nuisible! Il est symptomatique aussi de relever que l’abus de ces conventions, états généraux, grands débats, colloques, aréopages citoyens, loin de se substituer à la démocratie classique, en signe au contraire l’éclatant retour : le « dépassement », à supposer qu’il ait vraiment existé, est définitivement dépassé. La politique ancienne, avec des antagonismes clairement définis, a retrouvé tous ses droits au détriment d’un salmigondis dont la conséquence perverse a abouti « en même temps », par la juxtaposition des ombres et des lumières, à l’hypertrophie de ces ombres et à l’annulation de ces lumières.

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Comment négliger sur un autre registre la leçon offerte par l’évolution des parcours politiques, notamment ministériels ? Ceux-ci, en effet, paraissent vouloir regagner, subtilement ou non, – alors qu’Emmanuel Macron, malgré un je s’acharnant à être omniprésent, est déjà démocratiquement hors jeu, – leur bercail originel. Qu’on songe à Edouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin lui-même… et au refus majoritaire de LR de s’aligner sous un pavillon démonétisé !

Le macronisme qui a favorisé des ambitions pâtit dorénavant d’une désaffection tant par les désillusions qu’il a causées que par l’implacable enseignement d’un réel faisant exploser les ambiguïtés présidentielles. Certes, on a toujours l’inconditionnalité apparente, la révérence obligatoire et la concentration surjouée sur le présent mais c’est demain qui attire tous les regards, stimule tous les appétits, suscite tous les calculs, détermine toutes les stratégies. Bien sûr que Gérald Darmanin a raison : pour lui comme pour tous les affamés de pouvoir, c’est 2027 qui compte !

Libres propos d'un inclassable

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Michel Fau: «Un grand artiste n’est ni de droite ni de gauche»

Il peut tout jouer : Molière, Guitry, Pinter. Il peut aussi bien travailler pour Py, Deschamps, Ribes ou diriger Michel Bouquet, Catherine Frot, Roschdy Zem. Depuis quinze ans, il enchaîne les triomphes. Il n’a pourtant jamais reçu un Molière… car il y a un rôle que Michel Fau ne sait pas jouer : celui d’artiste de cour, forcément de gauche et jamais en manque d’indignation.


Causeur. Après les Molières, vous avez donné un entretien retentissant au Figaro, reprochant à cette institution de mépriser le théâtre populaire et dénonçant sa soumission idéologique à l’air du temps. Ce qui est nouveau, ce n’est pas que le monde de la culture soit soumis à la doxa d’extrême gauche, mais que certains osent le dénoncer.

Michel Fau. Ce que j’ai dit, c’est que j’étais aux Molières pour parler d’art. Or, pendant cette accablante cérémonie, il n’a été question que de retraites, d’écologie, de cégétisme. Pas une seule seconde, on n’a parlé de théâtre. C’est très grave. Et en même temps, il y a un mépris total du vrai théâtre populaire incarné par Jugnot, Plaza, Ladesou, Laspalès, qui remplissent les salles. Ces gens soi-disant de gauche, qui soutiennent les gilets jaunes, méprisent le vrai peuple !

Pour ma part, je me définis plutôt comme un dadaïste, donc je ne me réclame d’aucun mouvement, d’aucun camp ; ma devise Dada, c’est d’être « contre le goût du jour » ! Les dadaïstes étaient furieux d’être enrôlés dans le surréalisme, car ils ne voulaient surtout pas être un mouvement. Je me sens très marginal. Je suis frappé par la médiocrité artistique de l’époque.

Le gauchisme culturel s’est déployé en même temps que la culture remplaçait l’art…

On a demandé aux artistes d’être des animateurs culturels, voire des assistantes sociales, de faire du théâtre dans les banlieues, dans les prisons, de sensibiliser les jeunes au théâtre, et pour finir, de ne plus faire que ça. Autrement dit, on demande aux artistes de pallier l’incompétence du politique. On a un problème en banlieue, donc on fait un atelier théâtre. D’ailleurs, ils ont fait la même chose avec le sport : un problème, un terrain de foot… Moi, la seule chose qui m’importe, c’est de faire du théâtre et de servir un répertoire ouvert à tous.

On peut faire du théâtre et de l’art en prison comme dans la cour d’honneur du Palais des papes.

Sauf qu’il ne s’agit pas de donner des représentations en prison, mais de monter des pièces avec les détenus. Ce ne sont pas des artistes. Les metteurs en scène qui y vont expliquent toujours qu’ils ont trouvé des comédiens épatants, alors que c’étaient des gens qui avaient tabassé des vieilles ou violé des gamins.

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Comme les artistes n’ont plus de convictions et de motivations artistiques, ils en trouvent ailleurs, dans le sentiment d’être dans le bon camp. C’est ce qui est arrivé à Adèle Haenel, Andréa Bescond, et d’autres. Après tout, peut-être que si je n’avais pas réussi à faire le théâtre que j’avais envie de faire, je serais devenu un voyou, j’aurais foutu le feu aux sculptures de Jeff Koons, à la Comédie-Française ou à l’Opéra Bastille. Je serais allé en prison.

Vous avez une dent contre la Comédie-Française !

Adolescent, j’avais une passion pour la Comédie-Française, il y avait de très grandes personnalités, les plus grandes tragédiennes et des acteurs extravagants ! Antoine Vitez disait que la Comédie-Française devait être un musée. Aujourd’hui, ce théâtre national n’assume plus son rôle, il ne monte ni Corneille ni des auteurs français vivants, ce qui était le cas avant. Ils jouent comme à la télé, avec des micros et ils renient tellement la salle Richelieu, qu’ils se font construire un nouveau théâtre porte de Clichy, en temps de crise et avec nos impôts : les gilets jaunes devraient gueuler !

Revenons à l’hégémonie culturelle de la gauche.

C’est un phénomène très récent ! Avant, on ne s’occupait pas de la vie privée des artistes, maintenant ils doivent dire pour qui ils votent, s’ils sont homosexuels, c’est terrible ! Avant on ne se posait pas ces questions ! On ne se demandait pas si Ionesco ou Claudel étaient de droite. Quand un journaliste me demande pour qui je vote et avec qui je couche, ma réponse est que ça ne le regarde pas. Aujourd’hui, un artiste qui passe à la télévision parle de ses convictions, de la fracture sociale, d’écologie et jamais d’art. L’actuelle directrice du Conservatoire voulait faire interdire Claudel parce qu’il était pétainiste. Je lui ai dit qu’à ce compte-là, elle devrait aussi bannir Schiller, qui était plutôt antisémite. Si on veut qu’un auteur soit irréprochable socialement, alors il n’y a plus de poète, il n’y a plus d’artiste. Si on demande aux artistes d’être des gens bien, des petits-bourgeois, il n’y aura plus Roman Polanski, il n’y aura plus Gérard Depardieu, ni Picasso ou Wagner.

Beaucoup d’artistes se sont soumis, ils ont accepté de penser ou de faire semblant de penser ce qu’on attendait d’eux…

Non, ils pensent comme ça spontanément ! Les artistes sont devenus des petits-bourgeois, donc automatiquement, ils ont des idées politiquement correctes, ils pensent à leurs crédits, à leur retraite et à l’endroit où ils vont partir en vacances avec leurs enfants. Michel Bouquet ne pensait pas à ça !

Venons-en à votre cas. Certes, on ne sait pas pour qui vous votez. Mais en même temps, vous n’avez jamais fait génuflexion devant le milieu. Pourtant, on ne semble pas vous en vouloir de votre liberté, peut-être parce que vous remplissez les salles. Les médias de gauche parlent-ils de vous ?

Oui, j’ai même eu la dernière page de Libération. Pour autant, je n’ai pas la carte, je m’en suis rendu compte quand j’ai cherché des coproducteurs dans le subventionné. Ils m’ont fait payer d’avoir travaillé dans le privé et peut-être aussi d’avoir touché aux vaches sacrées. J’ai osé attaquer Ariane Mnouchkine en demandant pourquoi elle n’était pas à la retraite. Tout le monde y passe, par exemple Jérôme Deschamps, sauf elle qui a 82 ans et touche une des plus grosses subventions de l’État, pour faire un spectacle tous les six ans, bref son statut est totalement illégal. Personne ne dit rien. Tant mieux pour elle. Et elle manifeste contre la réforme des retraites. Elle se l’est toujours joué gauchiste, alors qu’elle est fille de milliardaire. Elle ne voulait pas monter Macbeth parce que Sarkozy était au pouvoir.

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Peut-on être un grand artiste de gauche ?

Un grand artiste n’est ni de droite ni de gauche, il devrait être marginal, et surtout en ce moment. Ça ne nous regarde pas, en fait. Cela dit, le discours de gauche est assez naïf.

Naïf ou opportuniste ?

Charles Berling se disait de gauche alors qu’il a eu son théâtre grâce à Sarkozy, tout comme Vincent Lindon qui donne des leçons et qui était avec Caroline de Monaco, à Monaco !

Adèle Haenel a eu raison de quitter le cinéma.

Bien sûr, et puis, ce n’est pas grave ! Ce n’est pas Maria Casarès.

Le résultat, c’est que beaucoup de gens parfaitement adultes n’osent pas dire en public un quart de ce qu’ils disent en privé

C’est la majorité ! La majorité des artistes pensent un petit peu comme nous, mais n’osent pas le dire. D’ailleurs, je n’ai reçu que des messages de soutien après mon entretien dans Le Figaro de la part de très grands artistes, des gens formidables qui n’étaient pas obligés de le faire. Une seule personne, la productrice du spectacle qui a tout raflé, a écrit un truc dégueulasse : « Place aux jeunes ! » Je lui ai répondu : « Vous avez raison, je suis un vieux ringard. Je vous embrasse », ou quelque chose comme ça. Et savez-vous ce qu’elle m’a à son tour répondu ? « Oh, pardon monsieur Fau, je ne savais pas que vous étiez sur Instagram et que vous alliez lire. Pardon, pardon, j’ai écrit ça parce que j’étais énervée. » C’est la seule réaction négative que j’ai eue. Le président des Molières m’a appelé pour me dire qu’il était désolé que je n’aie pas reçu de prix. Des gens ont déclaré que j’étais aigri, jaloux etc., mais jamais à moi directement.

N’empêche, vos opinions, du moins votre refus de les porter en bandoulière, ne vous ont pas empêché de travailler…

Parce que j’ai travaillé dans le privé et que je remplis des salles ! Mais cela aurait pu être un frein, car à partir du moment où j’ai rué dans les brancards, je n’ai plus eu la carte du subventionné. À l’opéra, ça va mieux parce que j’ai fait des succès aussi, mais je suis interdit dans certaines salles, en particulier à l’Opéra de Paris.

Pourtant, le monde des amateurs d’opéra n’est pas spécialement gauchiste.

Le public, non. Mais les directeurs d’opéra oui.

Croyez-vous qu’on ait raté de grands artistes parce que leurs auteurs n’avaient pas la carte ?

Évidemment. Je suis sûr qu’il y a de grands auteurs et de grandes tragédiennes inconnus. Il y a trente ans, quand la Comédie-Française montait Médée, c’était la grande tragédienne Christine Fersen qui jouait le rôle. À la Comédie-Française, ils ont engagé une jeune actrice inconnue pour jouer Médée, pour quelles raisons ? Marina Hands ou Martine Chevallier auraient été plus à leur place dans ce rôle ! Aucun critique n’ose le dire, à peine admettent-ils que ce n’est pas très réussi.

Beaucoup de ces gens vivent de subventions. On dit que l’exception culturelle a sauvé le cinéma et la culture français, mais ne les a-t-elle pas aussi tués ?

C’est un débat… Pour moi, le début de la fin, c’est la maison de la culture de Malraux, c’est évident. Malraux, qui était de droite, cocaïnomane, etc., a commencé à niveler l’art par le bas, à faire de la démagogie et à virer Barrault. Bref, comme Jack Lang, avec les meilleures intentions il a produit un désastre.

Mais l’idée que tout le monde a le droit à ce qui il y a de plus beau et de plus grand méritait d’être défendue, non ?

D’abord, ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé. Ensuite, c’était déjà le cas avant Malraux. Avant, même la gauche caviar était cultivée. Maintenant, les gens de la Nupes sont contre l’opéra et l’art théâtral, parce qu’ils estiment que c’est un truc de bourgeois. Et ils n’y connaissent rien, Marine Le Pen non plus. Aucun n’a parlé d’art dans son discours politique. Macron est plus cultivé que Hollande et Sarkozy. Si jeune, connaître Léon Bloy, Samuel Beckett et Édouard Bourdet, c’est exceptionnel. C’est un surdoué. Au moins, avec lui, on peut parler d’art. Mais il est mal entouré. Éric Ruf qui a programmé à la Comédie-Française un Shakespeare où l’on parlait de l’affaire Benalla aurait dû être viré ; ce n’est pas le lieu !

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Y a-t-il une jeunesse susceptible de sauver ce qui semble perdu ?

En tout cas, pas au Conservatoire.

Vous en avez été viré ?

Non, je suis parti avant qu’ils me virent ! Bien sûr, ils n’apprennent plus à dire les alexandrins, la directrice veut faire interdire Claudel, il n’y a plus de travail technique, et elle fait des conférences anti-Macron. C’est son droit d’être mélenchoniste mais dans ce cas, on ne travaille pas au Conservatoire et on n’accepte pas l’argent de l’État.

Les subventions ne sont pas le prix de la docilité.

Tout à fait, mais ce n’est pas le rôle de la directrice du Conservatoire de cracher sur le gouvernement. Elle a été nommée pour enseigner l’art dramatique à de futurs artistes, pas pour former des intermittents gauchistes !

Vous adorez jouer avec les identités sexuelles, normalement cela devrait être porté à votre crédit mais pas du tout, même ça, c’est réac.

En effet, il paraît que quand je joue un rôle de femme, ça enlève du travail à une femme. Par contre quand c’est une comédienne qui joue le rôle de Jason à la Comédie-Française, personne ne dit rien.

Monter La Cage aux folles semble très compliqué. Faut-il en conclure que l’homosexualité a été prise en otage par les LGBT ?

J’aimerais jouer La Cage aux folles parce que c’est une pièce audacieuse. Poiret a fait entrer les folles dans le salon bourgeois en 1973. À l’époque, la moitié de la distribution était homosexuelle. Je voudrais vraiment monter cette pièce, elle est bien construite et délirante. Ce qui est compliqué, c’est de trouver avec qui le faire, mais je ne trouve pas que ce soit une pièce homophobe. Quand on dit que c’est une caricature des homosexuels, je dis que ce n’est pas plus caricatural que Madame Arthur, la Gay Pride ou le mouvement drag-queen.

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Très récemment, vous avez signé la mise en scène de Zémire et Azor à l’Opéra-Comique.

C’est un opéra du xviiie siècle d’André Grétry, compositeur français que tout le monde a oublié. J’aime bien ressortir des œuvres oubliées, c’est passionnant. Après, je monte à La Michodière, pendant le mois de juillet, un vaudeville anglais des années 1970. C’est une pièce écrite par Ray Cooney et John Chapaman qui s’appelle Le Vison voyageur. Quand on me dit que le boulevard est nécessairement une histoire de mari trompé, je réponds qu’Othello aussi. Ça parle de l’humain. En septembre, je monte un thriller psychologique parce que j’adore ça, c’est une pièce française des années 1960 de Robert Thomas qui s’appelle Piège pour un homme seul. Alfred Hitchcock avait acheté les droits pour en faire un film, puis finalement ne l’a pas fait. Il y a aussi de l’humour, mais avec du suspens. Ce sera encore à la Michodière, j’adore cet endroit. Le directeur Richard Caillat est formidable. Et j’ai un rôle de psychopathe.

Finalement, en dépit de votre liberté, vous n’avez pas été rattrapé par la patrouille…

Pour l’instant.


NB. À voir, au théâtre de la Michodière : Le Vison voyageur, de Ray Cooney et John Chapman, du 12 au 30 juillet. Piège pour un homme seul, de Robert Thomas, du 24 septembre au 30 décembre 2023.

Le ciel vu d’Amérique

Dans son nouvel ouvrage, Alain Cueff trace une histoire de l’art américain inédite à travers les représentations du ciel. Deux siècles d’aventures artistiques et intellectuelles.


D’emblée, Alain Cueff rappelle une distinction sémantique que la langue française ne permet pas. En anglais, « ciel » se dit sky ou heaven, selon que l’on évoque sa réalité physique ou sa dimension spirituelle. Ceci posé, on comprend comment l’historien de l’art va guider notre regard au fil de ses pages richement illustrées, entre quels rivages nous allons cheminer à travers deux siècles de création, de représentation figurative, puis abstraite (peintures, photos, installations, performances), de Thomas Cole (1801-1848) à Jack Goldstein (1945-2003).

Si dans ce Nouveau Monde baigné de tradition protestante, l’imagerie religieuse était honnie, les ciels et paysages peints n’étaient pas pour autant profanes ou « muets ». Bien au contraire, estime Alain Cueff, car ils étaient libres de tout impératif symbolique : « Cette absence de prédétermination les rend plus susceptibles de devenir le lieu de métaphores et de contenus parfois déconcertants. » Aussi, la peinture américaine est-elle en phase avec la politique, l’épopée de la conquête, de la colonisation, de la domestication de la nature; elle accompagne la mission quasi divine des pionniers venus d’Europe qui voyaient dans les vastes étendues de ce continent à défricher leur pays de Canaan. « Notre idée de la Destinée Manifeste, écrit John O’Sullivan en 1845, consiste à nous étendre sur tout le continent que nous a alloué la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année. » Le lien qui unit la religion à la politique enserre également l’expression artistique. La peinture paysagère à la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe célèbre ainsi cette pieuse entreprise. Selon Alain Cueff, son romantisme diffus « incite à concevoir la nature comme la manifestation la plus éminente des ultimes valeurs spirituelles ». Et l’historien de souligner que la question « prendra une autre tournure quand, avec l’abstraction, le paradigme du paysage sera remis en cause, en même temps que le ciel sera envisagé dans sa profondeur cosmique ».

Entretemps, nombre d’artistes ont représenté les beautés sauvages et les mystères de cette nature couronnée d’immensité. Et certains, à l’instar du Britannique John Ruskin, y ont aussi vu un miroir : « Parfois aimable, parfois capricieux, parfois terrible, jamais identique à lui-même d’un moment à l’autre, presque humain dans ses passions, presque spirituel dans sa tendresse, presque divin dans son infinité, [le ciel] en appelle à ce qui est immortel en nous… »


Ciels d’Amérique démontre ainsi comment l’art américain a célébré des paysages interminables et prometteurs, une terre d’abondance, jusqu’à inventer à la fin des années 1960 le land art, l’« art de la terre ». Ce livre nous pousse surtout à lever les yeux comme aucune autre histoire de l’art ne l’avait fait auparavant. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de pouvoir lire de telles pages ? Alain Cueff a sa réponse : « Il en va des ciels comme de la lettre volée dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe : leur évidence ostentatoire est ce qui les fait passer inaperçus. »

À lire
Alain Cueff, Ciels d’Amérique : 1801-2001, Les Belles Lettres, 2023.

Le divertissement d’un gentilhomme exilé

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La cour d'honneur du Château de Bussy-Rabutin (21)

Le comte Roger de Rabutin est une figure du Grande Siècle. Fougueux, batailleur et vaniteux, ce cousin de la marquise de Sévigné réussit avec superbe à irriter Louis XIV. Exilé sur ses terres bourguignonnes, il a fait de son château une œuvre d’art totale. Reportage à Bussy-Rabutin.


L’excès gouverna ses jours. Débauché, insolent, il alternait les corps-à-corps, abandonnant à la hâte une orgie pour se jeter dans une bataille. Aristocrate du Grand Siècle, écrivain talentueux, il tenta vainement de courtiser Louis XIII puis son successeur, mais il les importuna l’un et l’autre, et le cardinal de Richelieu tout autant. Il passa les bornes et connut la chute. C’est ainsi qu’il se replia, par contrainte, dans son château, où l’attendait la postérité. À Bussy, le comte Roger de Rabutin, dit Bussy-Rabutin (1618-1693), a entrepris l’œuvre de sa vie. Et c’est éblouissant !

La surprise de Bussy

Roger de Rabutin

On arrive au château par un sentier pédestre qui n’annonce rien d’exceptionnel. À main droite, en contrebas, on voit des tours rondes et des douves en eau, un pigeonnier imposant ; la végétation est abondante, les arbres couvrent des coteaux assez abrupts qui interdisent une vue dégagée vers cette partie du site. C’est charmant, champêtre, d’aspect médiéval.

Puis on parvient devant la cour d’honneur, et tout, soudain, bascule : le Moyen Âge cède la place à la Renaissance française.

La façade est percée de nombreuses fenêtres : c’est une demeure de prestige, bien faite pour le divertissement et le repos d’un gentilhomme et de ses amis, où la lumière pénètre abondamment. C’est l’héritage de Bussy-Rabutin, qu’il augmentera d’une contribution sans équivalent.

Nous franchissons le seuil de sa demeure, son fantôme goguenard nous entraîne dans sa féerie rationnelle, dans le mouvement de sa vie privée. Et nous réglons notre pas de visiteur sur celui de son humeur et de sa fantaisie.

Le siècle à domicile

Voici donc ce vaillant soldat, fort bel homme de surcroît, ardent au déduit, toujours entre deux duels, deux amours, deux batailles, vaniteux[1], maniant un verbe d’ironie blessante, précédé ou suivi d’une réputation soufrée : tôt engagé dans les armées du roi de France, il descend d’une vieille famille de la noblesse bourguignonne (Roger est le cousin de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Leur correspondance est un bijou).

Il provoqua la colère de Louis XIV et sut, après Fouquet, mais dans une bien moindre mesure tout de même, ce qu’il en coûtait d’« offusquer le soleil[2] ». Il dut quitter la Cour. « Percé jusques au fond du cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle[3] », il ne voulut ni se morfondre, ni s’aigrir. Puisqu’on l’enfermait dans ces (ses) murs, il ferait son ultime legs à la postérité par les moyens du verbe et de la peinture (des centaines de portraits commandés à des artistes locaux essentiellement). Il produirait une œuvre totale dans un théâtre sans tréteaux. Et il serait l’auteur, le metteur en scène, le premier rôle, le grand organisateur d’un spectacle où paraîtrait la plus illustre des figurations. Il convoquerait son siècle, les grands hommes de son temps et du passé, et les femmes, et les batailles, les élites enfin, d’un royaume ingrat. Il leur exprimerait sa pensée en latin, en français, par des formules spirituelles, tantôt aimables, tantôt sévères, énigmatiques aussi.

Salle des devises : chaque tableau figure une idée, « rassemblée » dans une brève formule en français, latin, italien, espagnol relative à une personne, un évènement. Autant d’énigmes à résoudre formulées par le seigneur du lieu.

Ce procédé de narration serait également sa biographie corrigée par son caprice. Son portrait souriant reproduit un peu partout, veillerait et régnerait sur cette foule prodigieuse et cruellement épinglée.

Quelques dates, quelques faits

1618 : le 13 avril, au château d’Épiry, Diane de Cugnac, épouse de Léonor de Rabutin, donne naissance à Roger de Rabutin. Il est élève au collège des Jésuites, à Autain, puis au collège dit de Clermont (futur Louis-le-Grand), lorsque sa famille vient s’installer à Paris en 1629 : « […] J’entrai en seconde que je n’avais pas douze ans, et j’étais si bon humaniste qu’à treize on me jugea assez bon […] pour entrer de là en philosophie sans passer par la rhétorique[4]. »

1634 : son père lui confie le commandement de la 1re compagnie de son régiment, qui se dirige immédiatement vers La Mothe (Haute-Marne, guerre de Trente Ans). Il a 16 ans et nulle expérience, ni du combat, ni de l’armée ! Toujours honnête, le jeune Roger apporte cette précision : « […] Le sieur de Chovance, vieil officier d’infanterie, avait en effet le commandement […] que je n’avais qu’en apparence[5]. »

Le métier des armes s’imposant à lui comme une vocation, il se livre à un apprentissage sérieux de la chose militaire. Il progresse rapidement, devient un excellent manœuvrier, un tacticien plein de bravoure. Il conduit ses troupes au combat, il s’expose et ne redoute que l’inaction. Au reste, les batailles relatées dans ses Mémoires, ses propres observations relatives à l’« art de la guerre » en font un passionnant ouvrage sur le sujet. Il courtise aussi les jolies femmes, quand il ne les enlève pas…

1648 : il commet en effet un rapt sur la personne d’une veuve « jeune, belle et riche. [Il] l’enleva et la conduisit dans un château. Tout en y arrivant, elle prononça devant ce qu’il s’y trouva de gens un vœu de chasteté, puis dit à Bussy que c’était à lui à voir ce qu’il voulait faire. Il se trouva étrangement déconcerté de cette action si forte et si publique, et ne songea plus qu’à mettre sa proie en liberté et à tâcher d’accommoder son affaire[6]. »

Bussy-Rabutin affirme qu’il fut la dupe d’un complot, auquel avait pris part le confesseur de la dame. Le scandale fut retentissant. Il en avait provoqué d’autres : ce jour, par exemple, où il abandonna son régiment pour retrouver une jeune comtesse de Bourbon-Busset…

Ou cette autre fois (1659), en plein carême, quand il procède au baptême d’un cochon de lait, avec sa compagnie de débauchés. Le cardinal Mazarin lui désigne alors la direction de la Bourgogne d’un doigt impérieux.

Il commence la rédaction d’un livre d’inspiration satyrique où sont recensées les amours des courtisans versaillais, L’Histoire amoureuse des Gaules. Il ne le destine pas à la publication, en réservant la lecture au cercle de ses intimes, dont sa maîtresse, la marquise de Montglas. Celle-ci le quitte dès qu’il connaît de gros ennuis. Il se vengera d’elle par six devises illustrées, dont sa représentation en sirène (Fugithyemes, « Elle fuit le mauvais temps ») et en hirondelle au-dessus de flots déchaînés (Allicit ut perdat, « Elle attire pour égarer »).

Tenté de rejoindre la Fronde des princes, il se corrige vite et se met au service du jeune Louis XIV.

1665 : Bussy-Rabutin est élu à l’Académie française (fauteuil n° 20, occupé par Thierry Maulnier, José Cabanis et, aujourd’hui, Angelo Rinaldi). La marquise de la Baume dérobe le manuscrit de L’Histoire amoureuse et le fait éditer. Le livre circule. Le roi, furieux, envoie l’auteur à la Bastille, puis l’expédie dans ses terres bourguignonnes avec interdiction de se présenter à Versailles : dix-sept ans d’exil ! Pour vaincre l’ennui, il conçoit et fait réaliser la superbe décoration de son château qui est parvenue jusqu’à nous. Il meurt en 1693.

Remerciements

Causeur remercie vivement François-Xavier Verger, conservateur du château de Bussy-Rabutin, propriété de l’État depuis 1929. En poste depuis dix ans, il conduit, avec une équipe très compétente, une opération de longue haleine et couronnée de succès. M. Verger administre également le château de Ferney-Voltaire (Ain), qui avait consacré en 2022 une exposition à Jean-Pierre Claris de Florian, dont Causeur a rendu compte. Jean-Louis Janin-Daviet, qui nous enchante à Lunéville, a contribué à la restauration de l’aile Sarcus de Bussy-Rabutin, comme il avait apporté son aide à Florian. Et merci à James Gourier pour ses lumières.


[1] « […] M. de Bussy-Rabutin n’avait en somme rien de remarquable que l’admiration sans borne que professait M. de Rabutin pour M. de Bussy » Voltaire, cité par Émile Faguet.

[2] Paul Morand, Fouquet ou le Soleil offusqué, Folio histoire, Gallimard.

[3]. Pierre Corneille, Le Cid, monologue, Acte I, scène 6.

[4]. Comte de Bussy-Rabutin, Mémoires, « Le temps retrouvé », Mercure de France.

[5]. Ibid.

[6]. Saint-Simon, Mémoires, t. 1.

Tenue de flic!

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D.R.

Dans sa dernière chronique de l’été, Thomas Morales nous livre ses impressions sur la révolution vestimentaire qui se manifeste dans le film « La Guerre des polices », sorti en 1979, avec l’avènement du tee-shirt-roi et l’abandon du costume-cravate…


Pour ce dernier dossier de l’été, nous ne parlerons pas du fond, lutte entre directions, rivalités à la Tour pointue, méthodes barbouzardes, égo des commissaires et bastos en guise de solde de tout compte. Tout ce qui fait d’habitude le folklore policier sur grand écran. Ni du flic justicier, ni du flic lampiste, et surtout pas du déterminisme social des voyous. Nous resterons en dehors des deux pôles qui sédimentent aujourd’hui notre société médiatique: la culture de l’ordre et celle de l’excuse.

Affiche du film D.R.

Marlène Jobert au volant d’une Renault 12 break, puissamment érotique

Nous nous éloignerons donc du propos politico-sociologico-romantique de Robin Davis, le réalisateur de « La Guerre des polices », polar musclé et légèrement surjoué, un peu périmé et crépusculaire, caricatural et néanmoins très agréable à revoir sur cette période de notre histoire gouvernementale qui précéda l’alternance à gauche. Nous nous intéresserons à la forme, au style des acteurs, à la lumière et aux automobiles disparues, par exemple à la Fiat Ritmo et au fourgon Ford Transit. D’abord, je crois sincèrement n’avoir jamais rien vu d’aussi puissamment érotique, à l’incandescence charnelle, c’est-à-dire émouvant et délicatement ébréché que Marlène Jobert conduisant un break Renault 12 de la préfecture. Au cours de ce film, la peau tachetée et perlante de l’actrice dans sa quarantaine, au pinacle de sa domination sexuelle, sera dévoilée à plusieurs reprises. Facilité scénaristique ou machisme inhérent des productions d’alors, je ne me prononcerai pas. D’autres que moi en déconstructivisme et patriarcat sont plus calés. Je tiens juste à signaler que le spectateur adolescent que je fus ne se plaignit pas de cette image d’une Marlène à poil pointant son arme de service sur des collègues lourdingues. La fiction se nourrit aussi de raccourcis.

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La déferlante western ou l’assaut du blouson et du jean

Quarante ans plus tard, ce qui me fascine vraiment, ce n’est pas la nudité triomphante de Marlène mais bel et bien, les changements vestimentaires opérés dans les rangs de la police. Le costume-cravate, sous l’influence du cinéma américain et d’une démocratisation de l’institution, laisse brutalement la place à une forme de décontraction nerveuse et militante. En clair, le tee-shirt vient de remporter la bataille idéologique du vestiaire. Il ne reste guère que François Périer, impeccable haut-fonctionnaire de l’intérieur, inégalable dans la distinction et la vacherie complice, pour s’afficher en croisé et montrer ostensiblement la rosette au revers de son veston. Pour le reste de la distribution, la chemise amidonnée et le pantalon à pinces ont cédé aux assauts du blouson et du jean. Le trench vit ses dernières heures, on lui préfère désormais le cuir en format court ou trois quart ceinturé à la taille. La mode western fait des ravages même chez les gradés. L’inspecteur Marie Garcin (Marlène Jobert) a une panoplie de tee-shirts qui coûterait une fortune actuellement sur le marché de la fripe, Mickey Mouse pour la nuit et Fruit of the Loom en journée, « oversize » of course. Elle alterne entre une veste en vachette sauvage et une « Field Jacket » de type M65 qui met ses cheveux frisés à la Julia Migenes en valeur. Elle a comme un air de Jennifer Beals, près de quatre ans avant la sortie de « Flashdance ». Les autres flics, à l’exception des préretraités attachés au tergal et au paletot en acrylique, enfilent tous des tee-shirts, notamment à l’enseigne de la « New York University », idéal pour une planque dans le quartier latin. Mention spéciale au regretté Jean-François Stévenin qui ne se sépare pas de sa fine moustache et d’une belle veste Belstaff de motard. L’esprit cowboy règne en maître dans ce long-métrage. À la fin du générique, tout naturellement, la boutique « Western House » située jadis au 13, avenue de la Grande-Armée est vivement remerciée. « Le premier véritable bazar western à Paris », selon la célèbre formule publicitaire, dirigé par Maurice Chorenslup, décédé en début d’année 2023 fut le rendez-vous des stars des années 1960/1980.

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C’est grâce à l’activisme de ce visionnaire de la santiag et du jean que la mode US a déferlé dans notre pays. Claude Brasseur en patron de l’antigang (Fuch) n’est pas encore le père de Vic. Dentiste à l’imper mastic, il profite de sa post-adolescence en sweat Wrangler et en baskets Adidas Rom. Il met seulement le nœud papillon quand il doit convaincre une juge dans les allées d’un supermarché. Son alter-ego, le commissaire Ballestrat (Claude Rich), plus académique dans sa mise, résiste au confort du sportswear, il conserve ainsi le foulard de soie au volant de sa Peugeot 305. Sa seule concession au relâchement ambiant réside dans le port d’une barbe quelque peu brouillonne. Malgré cette évolution des penderies, Ballestrat n’oublie pas les fondamentaux : « Vous avez de la chance Marie, vous n’avez qu’à obéir, moi je dois décider ».

Monsieur Nostalgie

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Et maintenant, voici venir un long hiver...

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Brassens ou Goldman: qui a raison?

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George Brassens (FRANCE : Emission "Escale en Languedoc" sur TF1, 01/05/1981, © GALMICHE/TF1/SIPA) et Jean-Jacques Goldman (FRANCE, Paris: Jean-Jacques Goldman, 06/12/1986, © GINIES/SIPA)

Georges Brassens et Jean-Jacques Goldman ont chacun un passé, et leurs opinions sur la société et le monde, qui parfois divergent, comme le démontre Ivan Jablonka dans son récent ouvrage. Dans sa chronique, Philippe Bilger, admirateur des deux chanteurs, nous livre ses vues.


Qu’on se rassure ; je ne suis pas obsédé par Jean-Jacques Goldman au point de lui consacrer billet sur billet. Malgré l’excellent livre d’Ivan Jablonka sur lui auquel je ne ferai qu’un reproche : avoir oublié que Jean-Jacques Goldman déniait être « un gourou » et qu’il se voulait « chanteur ». Cela n’infirme pas les analyses pertinentes de l’auteur sur le plan politique et social, mais incite à les relativiser : il y a de la joie, du rythme, un entraînement vif et allègre dans les chansons de Goldman et si on peut chercher dans beaucoup de leurs paroles une conception civique et morale de la société, du monde et des rapports avec autrui, il est loisible à chacun de les interpréter avec une écoute fondée sur le pur plaisir. Et « avec les pieds pour danser ».


Goldman et Brassens: le génie en commun

Ivan Jablonka a été questionné par l’Obs et les journalistes ont évoqué « le coup de gueule de Jean-Jacques Goldman contre Brassens, dont il jugeait « obscène » la chanson « Mourir pour des idées » ». Ivan Jablonka a répondu qu’en effet Jean-Jacques Goldman avait été « choqué par cette chanson un peu défaitiste et munichoise, qui dit en substance: laissons les autres mourir pour notre liberté, pendant que nous nous planquons dans la France de l’Occupation« . On apprend que Jean-Jacques Goldman demeure plus que jamais fidèle à lui-même : il désapprouve la médiatisation autour de ce livre dont l’auteur n’a pu échanger ni avec lui ni avec aucun de ses amis et donc craint que les lecteurs soient dupes (Source: Le Canard enchaîné). Je suis écartelé, pour ma part, entre deux admirations essentielles : celle de Georges Brassens, le poète impeccable et salubre dont pas une chanson n’est à refaire et n’a vieilli et celle de Jean-Jacques Goldman. Elles m’ont habité dès l’origine et, pour la seconde, elle s’est nourrie, en particulier et à rebours, du mépris scandaleux dont de prétendues élites l’accablaient. Je perçois d’ailleurs deux similitudes capitales entre eux qui me les rendent encore plus proches et chers. La première est que ces deux personnalités, au cours des multiples entretiens qu’ils ont accordés – l’un et l’autre n’en étant pas friands – n’ont jamais proféré à mon sens la moindre bêtise, la plus petite absurdité. La seconde est qu’au-delà de leur génie musical et d’auteurs, dans un registre évidemment différent, un attachement profond était voué à leur personne, à leur être, grâce à une même qualité d’humanité et de générosité.

A lire aussi : Jean-Jacques Goldman : heureusement, il n’est pas comme nous…

Je comprends bien ce qui immédiatement a pu paraître « obscène » à Jean-Jacques Goldman dans le texte de « Mourir pour des idées » de Georges Brassens. Celui-ci est imprégné d’une conception individualiste, anarchiste de la vie et éprouve la plus grande méfiance à l’égard des idéologies et même – ce qui déçoit Jean-Jacques Goldman – à l’égard des idées les plus nobles, des combats les plus nécessaires, des solidarités les plus éclatantes. Là où Jean-Jacques Goldman, grâce à l’exemple de son père qui a refusé stalinisme et nazisme, ne discute pas une seconde l’obligation de certaines luttes, le devoir de certaines résistances en paraissant accepter toutes leurs conséquences, la rançon à payer, la mort à affronter, Georges Brassens, au contraire, a pour ennemie principale la mort des hommes. Il y a même, à bien l’écouter, une tragique ironie à se laisser embarquer dans des conflits et des disputes fatals, mortifères, qui demain seront dépassés, devenus caducs. De la mort pour rien donc ! Georges Brassens, par ailleurs, éprouve la plus vive détestation pour les boutefeux poussant à la mort au nom des idées mais demeurant eux à l’abri, durant plus longtemps que « Mathusalem ».

Réconcilier Brassens et Goldman

Je suis persuadé que Georges Brassens, même s’il est parti au STO sans chercher à y échapper, dans la suite de son existence, à titre individuel, n’aurait pas hésité à faire preuve de courage et de solidarité pour aider autrui. Ce qui le distingue de Jean-Jacques Goldman est son anarchisme, sa haine de la guerre, sa volonté de fraternité universelle qui le conduisent sans doute à « mourir pour des idées mais de mort lente« . Il y a une gravité chez Jean-Jacques Goldman tenant au passé familial, des deux côtés, l’adhésion à un engagement non négociable dès lors que des valeurs fondamentales sont offensées, niées : racisme, antisémitisme, humiliation des modestes et des humbles. Sans prétendre aboutir à une impossible concordance, l’accord aurait pu se faire, j’en suis sûr, entre ces deux artistes si pleinement humains, sur les quelques idées justifiant les sacrifices pour Jean-Jacques Goldman et moins d’apparent retrait et détachement chez Georges Brassens.

Il n’est pas concevable qu’on les laisse à distance l’un de l’autre.

Libres propos d'un inclassable

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George Sanders, canaille aristocratique

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L'acteur britannique George Sanders, dans le film "Le village des damnés" (1960) © REX FEATURES/SIPA

Portrait de l’acteur hollywoodien dont les mémoires, sorties en langue anglaise en 1960, viennent d’être rééditées en français sous le titre, Profession fripouille. Une allusion à ses rôles typiques de gentleman aussi charmant qu’immoral.


« S’il est vrai que le caractère d’un homme penche dans le sens du bien en fonction du plaisir, du degré de bonheur et de la quantité de tendre amour dont il a joui durant l’enfance, alors je devrais avoir le caractère le plus noble et le plus magnifique du monde. Personnellement, je pense être la preuve vivante de cette affirmation. Toutefois, un nombre surprenant de personnes sont d’un avis contraire ». Tout est dit en quelques lignes de et par cet acteur d’allure anglo-saxonne, George Sanders (1906-1972), qui, plus de trente ans durant, a joué sous la direction des plus grands réalisateurs, d’Alfred Hitchcock à Fritz Lang, de Joseph Mankiewicz à Julien Divivier, d’Otto Preminger à Roberto Rossellini.

Salaud élégant

Le titre original de ses amusants mémoires, Memoirs of a Professionnal Cad, donne le ton : cad, en anglais, désigne la crapule ou le goujat en version distinguée. Très vite, il se spécialise en effet dans le rôle du salaud élégant, espion nazi ou escroc cosmopolite : « J’étais décidément un très bon méchant. Ma méchanceté toutefois était d’un genre nouveau. J’étais infect, mais jamais grossier. J’étais une sorte de canaille aristocratique. […] J’étais le type de traître qui déteste avoir une tache de sang sur ses vêtements ; pas tant parce que je redoutais d’être découvert que parce que j’aimais avoir l’air propre sur moi ».

A lire aussi: « Un paon parmi les pigeons »: au coeur de l’élégance londonienne

L’homme naît à Saint-Pétersbourg, « dans un monde appelé à disparaître », au sein d’une famille de la haute société, d’origine anglo-écossaise ou, selon certains, dont son traducteur Romain Slocombe, fils naturel d’un prince proche de la famille impériale – ce qui est autrement plus romanesque. Maison à Saint-Pétersbourg, résidences d’été en Estonie et en Courlande, fêtes somptueuses – le jeune George fait alors partie des privilégiés, ses parents fréquentant la Cour. En 1917, dès les premiers troubles, George est envoyé en Angleterre au même moment où Lénine, une autre canaille, prolétarienne celle-là, débarque en Russie, avec l’aide des services allemands. Restés là-bas, ses parents échapperont non sans peine à la terreur bolchevique et se réfugieront, ruinés, en Grande-Bretagne. Après des études dans un collège privé, il connaît les boulots sans gloire mais lointains : l’Argentine et la Patagonie des années 1920…


Venu un peu par hasard au cinéma par le biais du chant (il est baryton), Sanders va tourner, en Angleterre puis à Holywood, une bonne centaine de films en trente-cinq ans, interprétant tour à tour Vidocq et Landru, Bel-Ami et Gauguin. Dans ces films, il promène une silhouette de dandy cynique très Vieille Europe : d’après lui, il ne joue jamais que son propre rôle ! Ses mémoires fourmillent d’anecdotes drôles sur des tournages, par exemple pour Viaggio in Italia, de Rossellini, avec Ingrid Bergman, où il nous apprend que le réalisateur italien travaillait sans réel scénario et à son rythme, en donnant la priorité à la plongée sous-marine ou aux courses en Ferrari avec les trains italiens !

Marié à Zsa Zsa Gabor

Marié un temps à la très riche actrice hongroise Zsa Zsa Gabor, il mène une vie de luxe : Cannes au Carlton, etc. Sa vision du monde tranche par sa totale lucidité, par exemple quand il décrit les États-Unis des années 1950 : « Le principe d’obsolescence, le principe de recherche de motivation et le principe de perception subliminale semblent avoir été inventés seulement pour améliorer des méthodes par lesquelles les gens sont cyniquement induits à s’enchaîner pour payer des choses dont ils n’ont pas besoin avec de l’argent qu’ils n’ont pas ».

Puis vient le déclin, les navets remplacent les grands films, l’argent manque et les affaires plus ou moins douteuses n’arrangent rien. Tout se termine mal, mais avec style, par un suicide dans un palace espagnol. Dans ses poches, un mot en anglais : « Cher monde, je m’en vais parce que je m’ennuie. Je sens que j’ai vécu suffisamment longtemps. Je vous laisse avec vos soucis dans cette charmante fosse d’aisance. Bonne chance ».

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L’interview de «Moi, je» président: beaucoup de pages pour rien

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Bormes les mimosas, 17 août 2023 © PHILIPPE MAGONI/SIPA

« La grande explication », voilà le titre du nouvel opus de « Moi, je », président qui déploie, sur 16 pages d’interview dans le magazine Le Point, la vision de son action ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Emmanuel Macron n’est pas guetté par l’excès d’humilité. Céline Pina revient sur les annonces peu convaincantes de l’Élysée. Concernant les difficultés de l’école, elles semblent insurmontables tant les niveaux de l’immigration non assimilée et des menaces islamistes sont élevés.


Après la « grande confession », livrée déjà au Point en avril 2022, et avant la « grande consternation » qui pourrait conduire au « grand déménagement » de 2027, notre président prend le temps d’expliquer aux peines-à-comprendre que nous sommes, à quel point il enchaîne les succès, prend à bras-le-corps les problèmes et domine la situation. De ce fait, à la sortie de ce très long et peu passionnant exercice d’autosatisfaction, on se demande si on vit bien dans le même pays et à la même époque. Une fois de plus, le président parait confondre exercice du pouvoir et démonstration d’aisance dans un grand oral médiatique.

Amphigouri du verbe, pauvreté des annonces

Le plus amusant est peut-être cet amphigouri du langage où, plus les mots visent haut, plus leur traduction en actes rate sa cible. Ainsi, le cœur de l’interview est de donner un contenu à « l’initiative politique d’ampleur » annoncée par le président le 2 août dans le Figaro magazine. Eh bien, la réponse consiste en un énième comité Théodule. Il s’agit donc de proposer, je cite, « aux forces politiques représentées dans nos assemblées d’essayer d’agir ensemble, c’est pourquoi je veux les réunir sur la situation internationale et ses conséquences sur la France et sur les nuits d’émeutes que nous avons vécues ». 

On ne va pas reprocher au président de discuter avec l’ensemble des groupes politiques de l’Assemblée nationale, mais le moins que l’on puisse dire est que cette posture donne l’impression qu’il est dépourvu de toute ligne et de toute capacité d’action sur ces questions et qu’il cherche à diluer ses responsabilités en mettant en scène l’incapacité de faire naitre un processus d’union nationale. 

Celui-ci étant voué à l’échec, la mise en scène lui permettra de dénoncer l’égoïsme et la courte vue de ses adversaires, et de faire passer son incapacité à se doter d’une ligne claire pour la rançon du manque d’engagement des partis concurrents. Une ficelle usée mais toujours utile en politique. Le problème c’est que l’on ne crée pas de dynamique politique en l’absence de projet. Et force est de constater qu’au terme des 16 pages, on ne sait toujours pas où le président veut conduire la France et encore moins comment.

Des paroles fortes sur l’immigration ?

De cette longue interview, tout n’est pas à jeter. Le problème, c’est qu’Emmanuel Macron peut dire des choses très fortes en interview pour poser un acte juste après qui dément tous ses mots. Le deuxième problème est qu’il n’est pas d’une grande honnêteté intellectuelle et que certains exemples qu’il donne sont tout simplement faux.

Mais revenons au positif. Le président durcit le ton sur l’immigration, expliquant « qu’il faut réduire significativement l’immigration », mais il dit tout aussi clairement que « les gens qui sont de plus en plus sécession, par rapport à nos valeurs sont souvent nés chez nous. » Tout cela peut paraitre incohérent puisque notre principal problème est le refus d’assimilation d’une partie de la jeunesse d’origine immigrée, pour qui les papiers français ne traduisent pas l’adhésion à un contrat social et à une civilisation. Donc derrière ce qui pourrait être vu comme une parole forte, Emmanuel Macron ne va pas au bout du raisonnement. En effet, si dans ce même paragraphe, il explique bien les défaillances de l’école en matière de transmission pour expliquer en partie l’ensauvagement, il ne regarde pas en face le fait que nos valeurs universalistes sont également contestées par une force organisée, un islam en pleine renaissance, aux mains de fondamentalistes et de politiques, qui exercent une pression identitaire sur la jeunesse des banlieues. La violence et le pillage sont justifiés par une représentation de la France comme colonialiste, dont il est juste de se venger en piétinant ses lois et ses principes et en se livrant au pillage. Or ces représentations ne viennent pas de nulle part, elles sont le fruit d’un travail politique et sont aujourd’hui relayées par l’extrême-gauche. Toutes les immigrations ne posent pas les mêmes problèmes, car toutes ne font pas l’objet d’un projet communautariste comme le porte l’islamisme. 

Refuser de le regarder en face, c’est laisser une partie de la population musulmane à la merci des semeurs de radicalité, alors qu’elle est parfois venue en France pour les fuir. L’affaire Médine illustre la réalité de cette tension.

L’évocation de la nécessité d’une recivilisation 

Autre point positif, le fait d’aborder la question de la décivilisation. Après les razzias et violences du début de l’été, il eut été impossible de passer ce phénomène sous silence. Le président le lie bien à un problème d’intégration mais évite de s’étendre sur le sujet, alors que pour résoudre cette question il faudrait déjà oser l’aborder de front. 

Emmanuel Macron met le doigt sur quelque chose de juste quand il parle de relation « qui n’est pas réglée entre une partie de la jeunesse et l’autorité ». Le problème reste que ce diagnostic n’est suivi d’aucune proposition forte. Quant au satisfecit que s’accorde le locataire de l’Élysée sur la gestion des émeutes, il est audible, de même que la partie sur les embauches réalisées ou les augmentations de budget. Là où le bât blesse et où la communication est très manipulatrice, c’est lorsque le président cite des chiffres mirobolants sur les interpellations et les déferrements, en oubliant soigneusement de donner le chiffre du nombre de condamnations. 

De la même façon, on peut se réjouir de la prise de conscience du fait que l’histoire se comprend mieux quand elle est enseignée chronologiquement. Un peu de bon sens en la matière fait toujours du bien. On peut également se féliciter de ce que la formation des enseignants soit renforcée. Mais une telle phrase fleure quand même bon le bla bla. On dit aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre mais on agit a minima. Alors que s’il avait évoqué par exemple une re-création de l’Ecole normale, cela voudrait dire que le problème était vraiment pris à bras-le-corps.

Dans le même temps, l’interview achoppe sur de dommageables mensonges. Par exemple, concernant la santé, quand Emmanuel Macron se gargarise d’avoir supprimé le numérus clausus. C’est faux. Il a juste été relevé de 15%, ce qui veut dire que nous atteignons le même nombre de médecins en formation que dans les années 70, où les Français étaient 15 millions de moins. 

Des paroles sur l’école peu convaincantes

Tout n’est pas à jeter dans l’extrait de l’interview sur l’école, mais il y a un moment qui exprime un tel déni du réel que cela rejaillit sur la consistance même de l’ensemble et abime la crédibilité de la parole présidentielle. Les journalistes du Point demandent à Emmanuel Macron s’il comprend que sa logique puisse être difficile à suivre quand il passe de Jean-Michel Blanquer à Pap N’Diaye à l’Education nationale.

Bien entendu, le président nie. Il faut dire que dans sa réponse, on comprend que les deux n’étaient que des exécutants interchangeables, simplement là pour faire appliquer sa politique. Le problème c’est que ce n’est pas le cas et que la dimension symbolique que portait ce changement n’a pas échappé aux islamistes, pour qui l’école est une place à conquérir…

Les islamistes testent la résistance de l’école

Le Figaro raconte, dans un article paru jeudi, qu’une note des services de l’État montre l’explosion des atteintes à la laïcité à l’école à travers notamment l’augmentation du port de signes et vêtements religieux. Des chiffres ? De septembre à novembre 2021, 91 signalements étaient remontés au ministère ; d’avril à juillet 2023 ce sont 923 signalements qui ont été relevés. Au-delà de ce phénomène, ce sont les atteintes à la laïcité qui augmentent de manière inquiétante; 4710 atteintes ont été relevées pour l’année 2022/2023, contre 2167 l’année précédente. Or, on sait parfaitement que ces provocations ne sont pas des mouvements spontanés. Les réseaux islamistes, les personnalités influencées par eux ont relayé mots d’ordre et vidéos. 

Ils ont choisi de mener cette offensive car ils savaient que Pap Ndiaye ne saurait pas se positionner. Le ministre déchu épousait en partie le discours de persécution et le discours identitaire de ces personnes et vient des rangs des militants dits décoloniaux. Le ministre avait d’ailleurs réagi comme les islamistes s’y attendaient : il a été ambigu et a laissé les responsables d’établissement en première ligne, comme lors de l’affaire du foulard en 89. Les mêmes lâchetés provoquant les mêmes évolutions, les provocations ont augmenté, les responsables d’établissement se sont sentis abandonnés, l’autorité de l’État a reculé.

Un président mal à l’aise sur la laïcité

D’ailleurs, lorsque Etienne Gernelle, Mathilde Siraud et Valérie Toranian lui font remarquer qu’il évoque peu la laïcité, Emmanuel Macron la noie au milieu de référentiels divers sans voir à quel point celle-ci est au cœur de la contestation de l’école. Pour les islamistes, l’idée de liberté de penser, de liberté de conscience, l’idée que ce sont les hommes qui en faisant usage de la raison créent et mettent en œuvre la loi est insupportable. Ils attaquent la laïcité en tant que pilier de la liberté de conscience, auxquels ils veulent substituer la soumission au dogme et l’interdiction du blasphème. On est au cœur du combat de décivilisation, mais jamais notre président ne lèvera les yeux sur cette réalité. À sa décharge, la faiblesse de son pouvoir et son absence de majorité lui font craindre qu’en abordant ces sujets sans moyen d’action réel, il ne fragilise la situation de l’ensemble des musulmans sans réussir à réduire pour autant l’influence des islamistes.

L’école, une véritable priorité pour le président ?

On peut douter de son engagement pour une école favorisant le redémarrage de l’ascenseur social. On a certes eu droit à quelques annonces rationnelles, sur le fait que certaines épreuves du bac ont lieu tellement tôt que cela ne fait plus sens, sur le fait que le mois de juin devienne un mois de garderie, sur le fait d’étendre la politique de soutien scolaire… Le problème, c’est que dans le même temps, le manque d’attractivité du métier d’enseignant n’est pas abordé. Le locataire de l’Elysée fait comme s’il suffisait de le vouloir pour que chaque élève ait la garantie d’avoir ses heures d’enseignement effectuées ! Or c’est loin d’être le cas et on ne voit pas comment avec des concours attirant moins de candidats que de postes offerts, on va résoudre le problème… Mais dans le monde merveilleux du président, le « yaka faukon » semble être devenu une annonce politique sérieuse.

Rien de bien consistant n’est dit non plus sur la question de l’autorité à l’école, sur les classes de niveaux, sur la possibilité d’expulser les éléments perturbateurs, sur la volonté de remettre l’exigence au cœur de l’enseignement pour tirer tout le monde vers le haut… À la place, on a droit à une phrase hallucinante où le président nous explique que dans l’école revisitée, les élèves pourront être debout, assis ou à genoux pendant la classe et cela nous est présenté comme « un autre rapport aux savoirs ». C’est aussi drôle qu’indigent mais ce n’est pas très rassurant pour l’avenir.

Emmanuel Macron évite aussi les sujets qui fâchent en faisant semblant de les aborder. Il dit bien que l’accès à l’université sans limite n’est pas une chose positive, mais détourne aussitôt le tir en se penchant sur la question des filières professionnelles. L’évitement de la question de la sélection à l’université ou de la création d’un bac plus sélectif est une erreur. Mais là aussi, la matière est inflammable, surtout quand on a un électorat de retraités et que la jeunesse la plus active sur ces questions est aux mains d’une extrême-gauche en quête de chaos social.

Une interview qui ne devrait pas relever l’image d’Emmanuel Macron

Il y a tellement de moments d’autosatisfaction pure qu’il est difficile de partager, voire de comprendre où va vraiment le président Macron. Pire, nous avons le sentiment d’une perte de sens des réalités de celui qui nous gouverne. C’est un peu Tartarin de Tarascon en mode 2.0 et avec cravate ! Ce personnage hâbleur, qui se vantait de succès qu’il n’avait pas remportés, faisait néanmoins de l’effet sur son entourage. 

Espérons que ce soit le cas pour Emmanuel Macron car la longueur de l’interview a quand même du mal à masquer l’absence de vision, de colonne vertébrale et de perspective d’avenir. Encore un coup pour rien.

Quand les progressistes creusent leur propre tombe

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Pillage d'une bijouterie, Marseille, 30 juin 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

La stratégie Terra Nova a poussé la gauche à se faire hara-kiri


Le moins que l’on puisse dire, c’est que le rappeur Médine est un personnage « controversé ». Ses critiques l’accusent tour à tour d’être hostile à la laïcité, proche des Frères musulmans, homophobe, misogyne, ou encore antisémite. Et pourtant, malgré son profil sulfureux, le rappeur a ouvert les journées d’été des écologistes. Il enchainera par une rencontre avec les Insoumis, avant de se joindre à la fête de l’Humanité.

Marine Tondelier (EELV) débattait avec le rappeur Médine, le 24 août au Havre, malgré le tweet à connotation antisémite adressé à Rachel Kahn quelques jours plus tôt © ISA HARSIN/SIPA

Des valeurs culturelles communes, vraiment ?

En réalité, cette tournée aurait très bien pu s’appeler le « Terra Nova Tour » de Médine, du nom de cette note, rédigée en 2011 par Bruno Jeanbart et Olivier Ferrand, le président fondateur de ce groupe de réflexion orientée à gauche. Au travers de cette note, ces derniers souhaitaient dessiner une nouvelle majorité électorale qui permettrait aux socialistes de renouer avec le pouvoir qui lui échappait depuis le retrait de Lionel Jospin en 2002. Et pour ce faire, les experts de Terra Nova conseillaient à la gauche de se tourner vers un nouvel électorat urbain réunissant « les diplômés », « les jeunes », « les femmes » mais également « les minorités des quartiers populaires » : tous unis par « des valeurs culturelles progressistes ».

Lionel Jospin: « Et qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? »

Les récents succès électoraux de la Nupes, et plus particulièrement de la France Insoumise (LFI), dans les quartiers populaires, sont venus démontrer que la vision politique de Terra Nova est en train de se réaliser. Pour les progressistes, le prolétariat blanc n’est plus la classe qui s’oppose à la classe bourgeoise capitaliste. Ce rôle est maintenant tenu par les « minorités ». Les opprimés et les ennemis de l’oppression sont appelés à travailler main dans la main pour faire avancer la cause du progressisme.

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Sauf que cette « alliance » repose sur des fondations fragiles, car les valeurs des minorités n’ont que peu en commun avec celles des progressistes habitant les centres-villes gentrifiés des grandes métropoles.

Un électorat de gauche avec des valeurs d’extrême-droite

En effet, si par progrès, l’on entend par là les valeurs historiques de gauche telles que l’anti-cléricalisme, la reconnaissance des communautés LGBT, l’égalité homme-femme, l’anti-consumérisme, ou encore l’écologie… Alors force est de constater que les minorités des quartiers populaires adhèrent à des valeurs aux antipodes de celles prônées par ceux qui se réclament du progressisme.

En réalité, la France « racisée » est profondément conservatrice. Plusieurs études démontrent que les quartiers populaires adhèrent à des normes culturelles qui n’ont rien à envier à celles traditionnellement défendues par la droite la plus dure. Si une large majorité de Français soutient le mariage pour tous et la parentalité pour les couples de même sexe, il n’en va pas de même pour les habitants des quartiers populaires islamisés. Selon un sondage IFOP de juin 2019, 63% des musulmans estiment que l’homosexualité est « une maladie » ou « une perversion sexuelle ». Ils ne sont que 14% chez les catholiques et 10% chez les sans religion. Aujourd’hui, la situation est telle que les homosexuels vivant en banlieues fuient les quartiers islamisés.

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Autre grande victime de la montée en puissance du prolétariat « racisé » : la laïcité. Une autre étude de l’Ifop, publiée en décembre 2022 et menée auprès de 1009 enseignants, révèle une forte augmentation des atteintes à la laïcité à l’école. De 2018 à 2022, le nombre de professeurs s’étant déjà autocensurés pour éviter des incidents sur les questions de religion est passé de 36% (Étude Ifop-CNAL), à 56% (Étude Ifop), soit une hausse de 20 points en quatre ans. Or, selon ces deux enquêtes, cette « spirale du silence » affecte toujours plus les zones d’éducation prioritaire (65%), CQFD.

L’illusion de la convergence des luttes

Les progressistes se bercent d’illusions, eux qui semblent croire que la montée en puissance d’un prolétariat non-européen compensera la fuite des classes ouvrières blanches vers le Rassemblement national. Le prolétariat « racisé » est culturellement déconnecté  de la nation française et des combats menés par son peuple. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la composition ethnique des cortèges des grandes manifestations populaires telles que les gilets jaunes ou ceux de la contestation de la réforme des retraites : la banlieue est la grande absente de la contestation sociale en France. Et quand cette dernière se mobilise, c’est pour défendre l’islam ou pour piller les Nike Stores. Qu’on se le dise, la convergence des luttes est une chimère.

Nuits de heurts à Bordeaux, 29 juin 2023 © Stéphane Dupra/Sipa

Qui plus est, les progressistes sous-estiment les valeurs consuméristes véhiculées par la culture du « quartier ». Les habitants des cités HLM de France se contrefichent de la décroissance ou de la transition écologique. Dans leurs chansons, les rappeurs originaires des quartiers populaires chantent la gloire de l’argent-roi et du matérialisme. Dans les faits, les habitants des quartiers rêvent bien davantage de coupés BMW et de montres Rolex que de pistes cyclables et de marchés fermiers.

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Victimes d’une profonde dissonance cognitive, les grandes figures progressistes refusent de reconnaitre l’existence d’un profond conflit de valeurs entre les deux rives de la Méditerranée. D’un côté, un Occident libéral s’interrogeant sur les dérives de la société de consommation, et de l’autre, les civilisations islamiques et africaines, conservatrices, et qui rêvent de rejoindre ses rangs.

La Fracture

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Vivek Ramaswamy: quand le chat n’est pas là…

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L'entrepreneur Vivek Ramaswamy et l'ancienne ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies Nikki Haley, Milwaukee, 23 août 2023 © Morry Gash/AP/SIPA

Surprise! Pour les six autres candidats à l’investiture républicaine en lice (Doug Burgum, Chris Christie, Nikki Haley, Asa Hutchinson, Mike Pence et Tim Scott), ce n’est plus le gouverneur de la Floride Ron de Santis qui est l’homme à abattre. Mais Vivek Ramaswamy, un entrepreneur new-yorkais évoluant dans les biotechnologies. Portrait du candidat républicain inattendu.


« Laissez-moi répondre à la question que tout le monde se pose: qui est ce maigrichon avec un drôle de nom ? » lance Vivek Ramaswamy, 38 ans, sur le plateau de Fox News. L’homme d’affaires a fait forte impression, ce 23 août, et s’impose désormais comme une figure nouvelle de la droite républicaine américaine. 

La politique du clash

Donald Trump avait de son côté choisi de snober Fox News à l’occasion de ce premier débat pour les primaires républicaines, au grand dam des téléspectateurs fans de joutes sanglantes. Il faut bien dire que l’ancien président est fort occupé avec ses affaires judiciaires, et que sa position en tête dans les sondages fait qu’un débat ne lui est pas franchement utile…


Mais à la grande surprise des téléspectateurs leur fut donc servi sur un plateau, Vivek Ramaswamy. Offensif, boute-en-train, énergique et extraverti, l’entrepreneur d’origine indienne a dynamité le plateau de telle manière qu’il est sorti vainqueur du débat avec 33% d’avis favorables, selon la chaîne de télévision NewsNation. Qui est ce « self-made-man » à la Slumdog Millionaire issu d’une famille migrante, devenu PDG d’entreprises pesant des millions, et aujourd’hui clasheur en série sur les plateaux ? 

A relire: Procès en pagaille: que risque vraiment Donald Trump?

Originaire de Cincinnati (Ohio), où il passe sa jeunesse dans un lycée jésuite jusqu’en 2003, Vivek Ramaswamy est l’archétype du « rêve américain », comme il l’a scandé lors de l’un des monologues survoltés du débat. Un rêve atteint notamment grâce à son brillant parcours universitaire. Il est diplômé d’une licence à Harvard avec la mention summa cum laude (littéralement « avec le plus grand des honneurs ») – soit l’appréciation la plus élevée possible – et d’un Juris Doctor à la faculté de droit de Yale. Quoi de mieux qu’Harvard pour se lancer dans le rap ? Voici « Da Vek », rappeur, largement inspiré du célèbre Eminem. « Da Vek était mon alter-ego rappeur libertarien », annonce-t-il à la radio avant une courte démonstration de freestyle, en juillet. Nul doute que ce genre musical a inspiré Vivek Ramaswamy. 

En 2014, alors qu’il évolue déjà dans le secteur des biotechnologies du haut de ses 29 ans en gérant un portefeuille pour la société financière QVT Financial, il crée sa propre société pharmaceutique, Roivant Sciences. Deux ans plus tard, le magazine Forbes estime la fortune de Ramaswamy à 600 millions de dollars.

Un essayiste anti-woke reconnu

Sur le plan intellectuel, le parcours de ce père de deux garçons est marqué par des points de vue tranchés : en 2021 sort Woke, Inc., un livre dans lequel il s’attaque à l’industrie woke moderne, tout en voulant donner un sens à ce qu’est être Américain. Et en septembre 2022, il publie Nation of Victims, qui déjà s’apparente au croquis d’un programme : l’idée d’être élu commence à le titiller. Dans la foulée, il envisage un temps de se lancer dans les sénatoriales 2022… Enfin, en février dernier, chez Tucker Carlson (à qui on a également un temps prêté des ambitions présidentielles), il annonce se présenter aux élections présidentielles américaines de 2024, sous des airs de nouveau Trump, brandissant la bannière contre le wokisme et l’idéologie de genre, et s’assumant climato-sceptique. Il a dernièrement mis un pied dans ce que l’on pourrait appeler communément le complotisme, en s’interrogeant, dans les colonnes de The Atlantic, sur le nombre d’agents fédéraux qui se trouvaient à bord des avions du 11 septembre. 

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Vivek Ramaswamy voit en Donald Trump « le meilleur président du XXIe siècle », et continue régulièrement à prendre la défense de l’ancien président, y compris pendant sa propre campagne. Mais il s’empresse ensuite de demander à qui veut bien l’écouter : « Voulez-vous une marionnette, où un patriote qui dit la vérité ? » Des déclarations qui n’ont pas laissé Donald Trump de marbre: « Thank you Vivek », a-t-il publié laconiquement sur son réseau social Truthsocial. Oui, comme le public américain, on a hâte de voir les étincelles que la rencontre de ces deux intellectuels ne manquerait pas de provoquer sur un plateau de télévision…

Gérald Darmanin a raison: c’est 2027 qui compte!

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Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et le président Macron à Chambord, juillet 2020 © Lemouton / Pool/SIPA

Fort habile politiquement et de surcroit adoubé par Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur se présente comme une solution de secours face à la possible élection de Marine Le Pen.


Plus Gérald Darmanin a raison, plus il est attaqué. Il énonce une évidence au moins partielle en affirmant dans la Voix du nord que seul le futur l’intéresse parce qu’il juge « assez probable » la victoire de Marine Le Pen. Pour l’empêcher, il s’estime le plus légitime pour 2027 avec la fibre sociale et populaire qu’il incarne.

Pas vraiment de vacances pour Darmanin

Qui, sur tout l’échiquier politique, est mobilisé par autre chose que cet avenir, qui verra le président Macron disparaître et la relève être assurée ? Il est comique alors d’entendre Elisabeth Borne et Stéphane Séjourné faire semblant de ne pas comprendre. Ils simulent un intérêt pour aujourd’hui, en gourmandant Gérald Darmanin – qui a répliqué vertement. Nicolas Sarkozy, dans son dernier livre, a dit le bien qu’il pensait de l’actuel ministre de l’Intérieur pour la prochaine élection présidentielle : un cadeau si c’est le formidable candidat de 2007 qui le loue ; mais empoisonné, si c’est le Sarkozy d’après, entre magouilles, coups fourrés et traîtrises!

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Le ministre de l’Intérieur, qui n’a vraiment pas eu à s’ennuyer durant les vacances, est lucide également quand il souligne une convergence entre lui et François Ruffin (LFI), pour l’importance qu’ils donnent au facteur social, en pourfendant Jean-Luc Mélenchon qui déteste « l’ordre, les flics et la patrie ». François Ruffin n’est pas en reste qui, devinant le piège, rappelle l’engagement pris par Emmanuel Macron en 2017 de faire baisser les extrêmes avec le résultat absolument inverse d’aujourd’hui, ce qui, pour le moins, représente un échec indiscutable puisque chiffrable.

Tant de signes par ailleurs démontrent que le président de la République s’est mué en une sorte de roi symbolique dont la seule action est de parler (on a pu le vérifier dans les entretiens du Point, lire ici notre analyse de Céline Pina), ce qui a suscité un réquisitoire percutant et argumenté de Bruno Retailleau dans le même journal qui se résume par cette formule décisive que « là où il faudrait opposer la force de l’action, il ne propose que la politique du verbe ». Sur le plan régalien par exemple, le président n’a fait qu’aligner des chiffres auxquels ils manquaient l’essentiel : la preuve de sa propre volonté de rigueur sans accommodements avec les tolérances sociologiques et médiatiques dont la rançon est à payer par le citoyen. Peut-on espérer que lors des prochains débats parlementaires, LR saura privilégier la cohérence de son opposition par rapport à sa peur (sans doute exagérée) de la dissolution ? Si le Conseil stratégique et le rassemblement organisés par ce parti dimanche 27 août pouvaient ouvrir la voie, quelle bienheureuse surprise ce serait !

Le macronisme, une plage abandonnée

Par ailleurs, je suis frappé par le caractère dérisoire du grand événement politique que le président nous avait promis pour la rentrée. Il se réduira à une rencontre forcément stérile où la présence de LFI (qui n’a pas encore accepté) et du RN lui aura été imposée par sa Première ministre qui, si elle avale des couleuvres, sait aussi lui rendre la pareille. La majorité relative n’en sera pas rendue moins nuisible! Il est symptomatique aussi de relever que l’abus de ces conventions, états généraux, grands débats, colloques, aréopages citoyens, loin de se substituer à la démocratie classique, en signe au contraire l’éclatant retour : le « dépassement », à supposer qu’il ait vraiment existé, est définitivement dépassé. La politique ancienne, avec des antagonismes clairement définis, a retrouvé tous ses droits au détriment d’un salmigondis dont la conséquence perverse a abouti « en même temps », par la juxtaposition des ombres et des lumières, à l’hypertrophie de ces ombres et à l’annulation de ces lumières.

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Comment négliger sur un autre registre la leçon offerte par l’évolution des parcours politiques, notamment ministériels ? Ceux-ci, en effet, paraissent vouloir regagner, subtilement ou non, – alors qu’Emmanuel Macron, malgré un je s’acharnant à être omniprésent, est déjà démocratiquement hors jeu, – leur bercail originel. Qu’on songe à Edouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin lui-même… et au refus majoritaire de LR de s’aligner sous un pavillon démonétisé !

Le macronisme qui a favorisé des ambitions pâtit dorénavant d’une désaffection tant par les désillusions qu’il a causées que par l’implacable enseignement d’un réel faisant exploser les ambiguïtés présidentielles. Certes, on a toujours l’inconditionnalité apparente, la révérence obligatoire et la concentration surjouée sur le présent mais c’est demain qui attire tous les regards, stimule tous les appétits, suscite tous les calculs, détermine toutes les stratégies. Bien sûr que Gérald Darmanin a raison : pour lui comme pour tous les affamés de pouvoir, c’est 2027 qui compte !

Libres propos d'un inclassable

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Michel Fau: «Un grand artiste n’est ni de droite ni de gauche»

Michel Fau © Hannah Assouline

Il peut tout jouer : Molière, Guitry, Pinter. Il peut aussi bien travailler pour Py, Deschamps, Ribes ou diriger Michel Bouquet, Catherine Frot, Roschdy Zem. Depuis quinze ans, il enchaîne les triomphes. Il n’a pourtant jamais reçu un Molière… car il y a un rôle que Michel Fau ne sait pas jouer : celui d’artiste de cour, forcément de gauche et jamais en manque d’indignation.


Causeur. Après les Molières, vous avez donné un entretien retentissant au Figaro, reprochant à cette institution de mépriser le théâtre populaire et dénonçant sa soumission idéologique à l’air du temps. Ce qui est nouveau, ce n’est pas que le monde de la culture soit soumis à la doxa d’extrême gauche, mais que certains osent le dénoncer.

Michel Fau. Ce que j’ai dit, c’est que j’étais aux Molières pour parler d’art. Or, pendant cette accablante cérémonie, il n’a été question que de retraites, d’écologie, de cégétisme. Pas une seule seconde, on n’a parlé de théâtre. C’est très grave. Et en même temps, il y a un mépris total du vrai théâtre populaire incarné par Jugnot, Plaza, Ladesou, Laspalès, qui remplissent les salles. Ces gens soi-disant de gauche, qui soutiennent les gilets jaunes, méprisent le vrai peuple !

Pour ma part, je me définis plutôt comme un dadaïste, donc je ne me réclame d’aucun mouvement, d’aucun camp ; ma devise Dada, c’est d’être « contre le goût du jour » ! Les dadaïstes étaient furieux d’être enrôlés dans le surréalisme, car ils ne voulaient surtout pas être un mouvement. Je me sens très marginal. Je suis frappé par la médiocrité artistique de l’époque.

Le gauchisme culturel s’est déployé en même temps que la culture remplaçait l’art…

On a demandé aux artistes d’être des animateurs culturels, voire des assistantes sociales, de faire du théâtre dans les banlieues, dans les prisons, de sensibiliser les jeunes au théâtre, et pour finir, de ne plus faire que ça. Autrement dit, on demande aux artistes de pallier l’incompétence du politique. On a un problème en banlieue, donc on fait un atelier théâtre. D’ailleurs, ils ont fait la même chose avec le sport : un problème, un terrain de foot… Moi, la seule chose qui m’importe, c’est de faire du théâtre et de servir un répertoire ouvert à tous.

On peut faire du théâtre et de l’art en prison comme dans la cour d’honneur du Palais des papes.

Sauf qu’il ne s’agit pas de donner des représentations en prison, mais de monter des pièces avec les détenus. Ce ne sont pas des artistes. Les metteurs en scène qui y vont expliquent toujours qu’ils ont trouvé des comédiens épatants, alors que c’étaient des gens qui avaient tabassé des vieilles ou violé des gamins.

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Comme les artistes n’ont plus de convictions et de motivations artistiques, ils en trouvent ailleurs, dans le sentiment d’être dans le bon camp. C’est ce qui est arrivé à Adèle Haenel, Andréa Bescond, et d’autres. Après tout, peut-être que si je n’avais pas réussi à faire le théâtre que j’avais envie de faire, je serais devenu un voyou, j’aurais foutu le feu aux sculptures de Jeff Koons, à la Comédie-Française ou à l’Opéra Bastille. Je serais allé en prison.

Vous avez une dent contre la Comédie-Française !

Adolescent, j’avais une passion pour la Comédie-Française, il y avait de très grandes personnalités, les plus grandes tragédiennes et des acteurs extravagants ! Antoine Vitez disait que la Comédie-Française devait être un musée. Aujourd’hui, ce théâtre national n’assume plus son rôle, il ne monte ni Corneille ni des auteurs français vivants, ce qui était le cas avant. Ils jouent comme à la télé, avec des micros et ils renient tellement la salle Richelieu, qu’ils se font construire un nouveau théâtre porte de Clichy, en temps de crise et avec nos impôts : les gilets jaunes devraient gueuler !

Revenons à l’hégémonie culturelle de la gauche.

C’est un phénomène très récent ! Avant, on ne s’occupait pas de la vie privée des artistes, maintenant ils doivent dire pour qui ils votent, s’ils sont homosexuels, c’est terrible ! Avant on ne se posait pas ces questions ! On ne se demandait pas si Ionesco ou Claudel étaient de droite. Quand un journaliste me demande pour qui je vote et avec qui je couche, ma réponse est que ça ne le regarde pas. Aujourd’hui, un artiste qui passe à la télévision parle de ses convictions, de la fracture sociale, d’écologie et jamais d’art. L’actuelle directrice du Conservatoire voulait faire interdire Claudel parce qu’il était pétainiste. Je lui ai dit qu’à ce compte-là, elle devrait aussi bannir Schiller, qui était plutôt antisémite. Si on veut qu’un auteur soit irréprochable socialement, alors il n’y a plus de poète, il n’y a plus d’artiste. Si on demande aux artistes d’être des gens bien, des petits-bourgeois, il n’y aura plus Roman Polanski, il n’y aura plus Gérard Depardieu, ni Picasso ou Wagner.

Beaucoup d’artistes se sont soumis, ils ont accepté de penser ou de faire semblant de penser ce qu’on attendait d’eux…

Non, ils pensent comme ça spontanément ! Les artistes sont devenus des petits-bourgeois, donc automatiquement, ils ont des idées politiquement correctes, ils pensent à leurs crédits, à leur retraite et à l’endroit où ils vont partir en vacances avec leurs enfants. Michel Bouquet ne pensait pas à ça !

Venons-en à votre cas. Certes, on ne sait pas pour qui vous votez. Mais en même temps, vous n’avez jamais fait génuflexion devant le milieu. Pourtant, on ne semble pas vous en vouloir de votre liberté, peut-être parce que vous remplissez les salles. Les médias de gauche parlent-ils de vous ?

Oui, j’ai même eu la dernière page de Libération. Pour autant, je n’ai pas la carte, je m’en suis rendu compte quand j’ai cherché des coproducteurs dans le subventionné. Ils m’ont fait payer d’avoir travaillé dans le privé et peut-être aussi d’avoir touché aux vaches sacrées. J’ai osé attaquer Ariane Mnouchkine en demandant pourquoi elle n’était pas à la retraite. Tout le monde y passe, par exemple Jérôme Deschamps, sauf elle qui a 82 ans et touche une des plus grosses subventions de l’État, pour faire un spectacle tous les six ans, bref son statut est totalement illégal. Personne ne dit rien. Tant mieux pour elle. Et elle manifeste contre la réforme des retraites. Elle se l’est toujours joué gauchiste, alors qu’elle est fille de milliardaire. Elle ne voulait pas monter Macbeth parce que Sarkozy était au pouvoir.

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Peut-on être un grand artiste de gauche ?

Un grand artiste n’est ni de droite ni de gauche, il devrait être marginal, et surtout en ce moment. Ça ne nous regarde pas, en fait. Cela dit, le discours de gauche est assez naïf.

Naïf ou opportuniste ?

Charles Berling se disait de gauche alors qu’il a eu son théâtre grâce à Sarkozy, tout comme Vincent Lindon qui donne des leçons et qui était avec Caroline de Monaco, à Monaco !

Adèle Haenel a eu raison de quitter le cinéma.

Bien sûr, et puis, ce n’est pas grave ! Ce n’est pas Maria Casarès.

Le résultat, c’est que beaucoup de gens parfaitement adultes n’osent pas dire en public un quart de ce qu’ils disent en privé

C’est la majorité ! La majorité des artistes pensent un petit peu comme nous, mais n’osent pas le dire. D’ailleurs, je n’ai reçu que des messages de soutien après mon entretien dans Le Figaro de la part de très grands artistes, des gens formidables qui n’étaient pas obligés de le faire. Une seule personne, la productrice du spectacle qui a tout raflé, a écrit un truc dégueulasse : « Place aux jeunes ! » Je lui ai répondu : « Vous avez raison, je suis un vieux ringard. Je vous embrasse », ou quelque chose comme ça. Et savez-vous ce qu’elle m’a à son tour répondu ? « Oh, pardon monsieur Fau, je ne savais pas que vous étiez sur Instagram et que vous alliez lire. Pardon, pardon, j’ai écrit ça parce que j’étais énervée. » C’est la seule réaction négative que j’ai eue. Le président des Molières m’a appelé pour me dire qu’il était désolé que je n’aie pas reçu de prix. Des gens ont déclaré que j’étais aigri, jaloux etc., mais jamais à moi directement.

N’empêche, vos opinions, du moins votre refus de les porter en bandoulière, ne vous ont pas empêché de travailler…

Parce que j’ai travaillé dans le privé et que je remplis des salles ! Mais cela aurait pu être un frein, car à partir du moment où j’ai rué dans les brancards, je n’ai plus eu la carte du subventionné. À l’opéra, ça va mieux parce que j’ai fait des succès aussi, mais je suis interdit dans certaines salles, en particulier à l’Opéra de Paris.

Pourtant, le monde des amateurs d’opéra n’est pas spécialement gauchiste.

Le public, non. Mais les directeurs d’opéra oui.

Croyez-vous qu’on ait raté de grands artistes parce que leurs auteurs n’avaient pas la carte ?

Évidemment. Je suis sûr qu’il y a de grands auteurs et de grandes tragédiennes inconnus. Il y a trente ans, quand la Comédie-Française montait Médée, c’était la grande tragédienne Christine Fersen qui jouait le rôle. À la Comédie-Française, ils ont engagé une jeune actrice inconnue pour jouer Médée, pour quelles raisons ? Marina Hands ou Martine Chevallier auraient été plus à leur place dans ce rôle ! Aucun critique n’ose le dire, à peine admettent-ils que ce n’est pas très réussi.

Beaucoup de ces gens vivent de subventions. On dit que l’exception culturelle a sauvé le cinéma et la culture français, mais ne les a-t-elle pas aussi tués ?

C’est un débat… Pour moi, le début de la fin, c’est la maison de la culture de Malraux, c’est évident. Malraux, qui était de droite, cocaïnomane, etc., a commencé à niveler l’art par le bas, à faire de la démagogie et à virer Barrault. Bref, comme Jack Lang, avec les meilleures intentions il a produit un désastre.

Mais l’idée que tout le monde a le droit à ce qui il y a de plus beau et de plus grand méritait d’être défendue, non ?

D’abord, ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé. Ensuite, c’était déjà le cas avant Malraux. Avant, même la gauche caviar était cultivée. Maintenant, les gens de la Nupes sont contre l’opéra et l’art théâtral, parce qu’ils estiment que c’est un truc de bourgeois. Et ils n’y connaissent rien, Marine Le Pen non plus. Aucun n’a parlé d’art dans son discours politique. Macron est plus cultivé que Hollande et Sarkozy. Si jeune, connaître Léon Bloy, Samuel Beckett et Édouard Bourdet, c’est exceptionnel. C’est un surdoué. Au moins, avec lui, on peut parler d’art. Mais il est mal entouré. Éric Ruf qui a programmé à la Comédie-Française un Shakespeare où l’on parlait de l’affaire Benalla aurait dû être viré ; ce n’est pas le lieu !

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Y a-t-il une jeunesse susceptible de sauver ce qui semble perdu ?

En tout cas, pas au Conservatoire.

Vous en avez été viré ?

Non, je suis parti avant qu’ils me virent ! Bien sûr, ils n’apprennent plus à dire les alexandrins, la directrice veut faire interdire Claudel, il n’y a plus de travail technique, et elle fait des conférences anti-Macron. C’est son droit d’être mélenchoniste mais dans ce cas, on ne travaille pas au Conservatoire et on n’accepte pas l’argent de l’État.

Les subventions ne sont pas le prix de la docilité.

Tout à fait, mais ce n’est pas le rôle de la directrice du Conservatoire de cracher sur le gouvernement. Elle a été nommée pour enseigner l’art dramatique à de futurs artistes, pas pour former des intermittents gauchistes !

Vous adorez jouer avec les identités sexuelles, normalement cela devrait être porté à votre crédit mais pas du tout, même ça, c’est réac.

En effet, il paraît que quand je joue un rôle de femme, ça enlève du travail à une femme. Par contre quand c’est une comédienne qui joue le rôle de Jason à la Comédie-Française, personne ne dit rien.

Monter La Cage aux folles semble très compliqué. Faut-il en conclure que l’homosexualité a été prise en otage par les LGBT ?

J’aimerais jouer La Cage aux folles parce que c’est une pièce audacieuse. Poiret a fait entrer les folles dans le salon bourgeois en 1973. À l’époque, la moitié de la distribution était homosexuelle. Je voudrais vraiment monter cette pièce, elle est bien construite et délirante. Ce qui est compliqué, c’est de trouver avec qui le faire, mais je ne trouve pas que ce soit une pièce homophobe. Quand on dit que c’est une caricature des homosexuels, je dis que ce n’est pas plus caricatural que Madame Arthur, la Gay Pride ou le mouvement drag-queen.

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Très récemment, vous avez signé la mise en scène de Zémire et Azor à l’Opéra-Comique.

C’est un opéra du xviiie siècle d’André Grétry, compositeur français que tout le monde a oublié. J’aime bien ressortir des œuvres oubliées, c’est passionnant. Après, je monte à La Michodière, pendant le mois de juillet, un vaudeville anglais des années 1970. C’est une pièce écrite par Ray Cooney et John Chapaman qui s’appelle Le Vison voyageur. Quand on me dit que le boulevard est nécessairement une histoire de mari trompé, je réponds qu’Othello aussi. Ça parle de l’humain. En septembre, je monte un thriller psychologique parce que j’adore ça, c’est une pièce française des années 1960 de Robert Thomas qui s’appelle Piège pour un homme seul. Alfred Hitchcock avait acheté les droits pour en faire un film, puis finalement ne l’a pas fait. Il y a aussi de l’humour, mais avec du suspens. Ce sera encore à la Michodière, j’adore cet endroit. Le directeur Richard Caillat est formidable. Et j’ai un rôle de psychopathe.

Finalement, en dépit de votre liberté, vous n’avez pas été rattrapé par la patrouille…

Pour l’instant.


NB. À voir, au théâtre de la Michodière : Le Vison voyageur, de Ray Cooney et John Chapman, du 12 au 30 juillet. Piège pour un homme seul, de Robert Thomas, du 24 septembre au 30 décembre 2023.

Le ciel vu d’Amérique

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Mt. Katahdin, Maine, n°.2, Marsden Hartley, 1939-1940. © Metmuseum. Edith and Milton Lowenthal Collection.

Dans son nouvel ouvrage, Alain Cueff trace une histoire de l’art américain inédite à travers les représentations du ciel. Deux siècles d’aventures artistiques et intellectuelles.


D’emblée, Alain Cueff rappelle une distinction sémantique que la langue française ne permet pas. En anglais, « ciel » se dit sky ou heaven, selon que l’on évoque sa réalité physique ou sa dimension spirituelle. Ceci posé, on comprend comment l’historien de l’art va guider notre regard au fil de ses pages richement illustrées, entre quels rivages nous allons cheminer à travers deux siècles de création, de représentation figurative, puis abstraite (peintures, photos, installations, performances), de Thomas Cole (1801-1848) à Jack Goldstein (1945-2003).

Si dans ce Nouveau Monde baigné de tradition protestante, l’imagerie religieuse était honnie, les ciels et paysages peints n’étaient pas pour autant profanes ou « muets ». Bien au contraire, estime Alain Cueff, car ils étaient libres de tout impératif symbolique : « Cette absence de prédétermination les rend plus susceptibles de devenir le lieu de métaphores et de contenus parfois déconcertants. » Aussi, la peinture américaine est-elle en phase avec la politique, l’épopée de la conquête, de la colonisation, de la domestication de la nature; elle accompagne la mission quasi divine des pionniers venus d’Europe qui voyaient dans les vastes étendues de ce continent à défricher leur pays de Canaan. « Notre idée de la Destinée Manifeste, écrit John O’Sullivan en 1845, consiste à nous étendre sur tout le continent que nous a alloué la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année. » Le lien qui unit la religion à la politique enserre également l’expression artistique. La peinture paysagère à la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe célèbre ainsi cette pieuse entreprise. Selon Alain Cueff, son romantisme diffus « incite à concevoir la nature comme la manifestation la plus éminente des ultimes valeurs spirituelles ». Et l’historien de souligner que la question « prendra une autre tournure quand, avec l’abstraction, le paradigme du paysage sera remis en cause, en même temps que le ciel sera envisagé dans sa profondeur cosmique ».

Entretemps, nombre d’artistes ont représenté les beautés sauvages et les mystères de cette nature couronnée d’immensité. Et certains, à l’instar du Britannique John Ruskin, y ont aussi vu un miroir : « Parfois aimable, parfois capricieux, parfois terrible, jamais identique à lui-même d’un moment à l’autre, presque humain dans ses passions, presque spirituel dans sa tendresse, presque divin dans son infinité, [le ciel] en appelle à ce qui est immortel en nous… »


Ciels d’Amérique démontre ainsi comment l’art américain a célébré des paysages interminables et prometteurs, une terre d’abondance, jusqu’à inventer à la fin des années 1960 le land art, l’« art de la terre ». Ce livre nous pousse surtout à lever les yeux comme aucune autre histoire de l’art ne l’avait fait auparavant. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de pouvoir lire de telles pages ? Alain Cueff a sa réponse : « Il en va des ciels comme de la lettre volée dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe : leur évidence ostentatoire est ce qui les fait passer inaperçus. »

À lire
Alain Cueff, Ciels d’Amérique : 1801-2001, Les Belles Lettres, 2023.