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Les juges et les urnes

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Au premier jour du procès en appel de l’affaire des assistants au Parlement européen, Mme Le Pen a donné l’impression de mettre un peu d’eau dans son vin, et a affirmé qu’elle n’avait pas « le sentiment d’avoir commis le moindre délit. » Trois juges vont pouvoir décider, à eux seuls, si les Français auront ou non le droit de glisser un bulletin Marine Le Pen dans l’urne en 2027. Depuis quand une élection présidentielle se joue-t-elle dans un prétoire plutôt que dans les urnes?


Marine Le Pen sera-t-elle interdite d’élection présidentielle ? C’est la Cour d’Appel qui en décidera. Et c’est grave. Trois magistrats auront une influence décisive sur l’élection présidentielle – donc sur l’avenir du pays.

Ils peuvent – et devraient – ramener l’inéligibilité de cinq à deux ans, ce qui leur permettrait de sauver la face de l’institution sans être accusés de se substituer aux électeurs. Mais il n’est pas sûr qu’ils auront cette sagesse.

Marine Le Pen risque d’être écartée d’une élection dont elle est la favorite pour un délit que la plupart des partis ont commis, en employant leurs assistants à d’autres tâches que celles du Parlement européen stricto sensu – ce qui devrait d’ailleurs être autorisé, cela s’appelle faire de la politique.

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D’accord, c’est un délit. Mais François Bayrou, poursuivi pour les mêmes pratiques a été relaxé car selon les juges il n’avait pas l’intention de commettre un délit. Justement, Marine Le Pen reconnaît désormais avoir fait une faute mais affirme qu’elle n’en avait pas conscience. Comme Bayrou. Elle pourrait donc être relaxée comme lui, à moins que les juges estiment qu’en tant que Le Pen elle doit avoir un traitement spécial.

Les juges ne font qu’appliquer la loi, observent beaucoup d’éditorialistes. Mais appliquer, c’est interpréter. Cependant, ce sont bien les politiques qui ont renoncé à leur pouvoir en faisant voter une peine d’inéligibilité quasi-automatique pour les délits d’atteinte à la probité. Par pure démagogie ! C’est tellement gratifiant de flatter l’opinion sur le thème: ce sont des voleurs, mais nous nous sommes honnêtes, nous sommes blanc comme neige… D’ailleurs, en 2017, Marine Le Pen n’a pas voté contre la mal-nommée loi de confiance dans la vie politique, elle s’est abstenue, creusant inconsciemment sa tombe politique.

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Les juges (ou certains juges, mais souvent ceux qui incarnent l’institution) n’avaient pas attendu cette loi pour jouer les justiciers. On dirait depuis longtemps qu’ils n’ont plus comme mission de sanctionner les fauteurs de troubles ou trancher les conflits mais de purifier la démocratie. En pleine campagne électorale, ils n’avaient pas hésité à poursuivre François Fillon pour un délit à l’époque très courant à l’Assemblée nationale. Résultat, on ne saura jamais qui les Français auraient choisi sans ce coup de pression en 2017.

L’inéligibilité est contraire au principe cardinal de la démocratie. C’est aux Français de choisir leurs dirigeants et de décider les entorses qu’ils tolèrent ou non. Ils ont souvent réélu des maires ex-condamnés ayant purgé leur peine. Cela signifie qu’ils ne veulent pas de gens qui s’enrichissent à leurs dépens, certes, mais qu’ils savent que les Monsieur Propre, dans la vie, ça n’existe pas. Et surtout, qu’ils ne veulent pas être gouvernés par des juges qu’ils n’ont pas élus.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Humour: attention à la piste noire!

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Après le drame de Crans-Montana, Charlie Hebdo publie un dessin « Les Brûlés font du ski. » Et beaucoup ne comprennent visiblement toujours pas que le journal satirique ne fait jamais dans le bon goût…


Et là, ils sont allés trop loin. Parents de victimes, grands brûlés, champions de l’indignation, tous avaient une bonne raison de détester la dernière vanne de Charlie Hebdo. En cause : un dessin de Salch intitulé « Les Brûlés font du ski », en référence au drame de Crans-Montana qui a coûté la vie à quarante personnes en Suisse. La prochaine fois, c’est sûr, l’attaque contre Charlie Hebdo se fera à coups de plantés de bâton, par une horde de moniteurs de ski énervés… Pour le moment, les avocats des familles de victimes annoncent qu’ils portent plainte.

Bête et méchant

C’est pourtant un grand classique de l’humour Charlie Hebdo, et peut-être plus encore, de la tradition Hara-Kiri. En 1982, 46 enfants meurent dans un accident d’autocar, à Beaune (21). Hara-Kiri sort le grand jeu : « Deux cars tous neufs envoyés à la ferraille et douze foyers privés d’allocations familiales ». Un phylactère est apposé à côté de la photo d’une mère endeuillée au milieu des cercueils : « Y’en a tellement, une vache n’y retrouverait pas son veau ». C’est bas, c’est bête, c’est méchant, et c’est pour ça qu’on aimait (ou pas) le professeur Choron.

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Le journal ciblé par les frères Kouachi en janvier 2015 n’a par ailleurs jamais manqué une occasion de se moquer de ses propres malheurs, comme avec cette fameuse Une montrant Charb à l’assaut des balles, protégé seulement par un exemplaire et se plaignant que « Charlie Hebdo, c’est de la merde : ça ne protège pas des balles ». On est en 2013, et l’attentat n’a pas encore eu lieu.

Rire dans les cours d’école au lendemain du 11-Septembre, ou rire des patients dans les salles d’anesthésiste, c’est un plaisir d’écolier et de carabin. Le plaisir coupable de celui qui, pour cette fois-ci, a échappé au tragique. Et puis, l’humour noir, c’est comme l’andouillette et la sodomie : que ceux qui n’aiment pas ça n’en dégoûtent pas les autres.

C’est peut-être aussi, enfin, un effet pervers de l’attentat, le revers de la médaille: après la vague de soutien mondial reçu en 2015, le journal n’est plus seulement sous les projecteurs franco-français. De temps en temps, ses blagues franchissent les frontières et suscitent la colère parmi les esprits hermétiques à ce petit pan de l’esprit français. Tantôt barbus, tantôt avocats suisses.


La semaine précédente, c’était notre brave Jean-Luc Mélenchon qui se sentait terriblement offensé. Les pauvres petits lfistes ont en effet été choqués par un autre dessin de Salch, publié deux jours après l’arrestation de Maduro, et présentant leur leader caricaturé en dictateur vénézuélien menotté, avec la blague : « Trump, ne t’arrête pas en si bon chemin ».
Après avoir déjà estimé que dessiner Rokhaya Diallo grimée en Joséphine Baker était « raciste », l’impayable candidate à la mairie de Paris Sophia Chikirou a dénoncé un dessin « fasciste ». Le député Arnaud Le Gall a accusé de son côté le journal d’être devenu un relais de « l’extrême droite trumpiste ». Pas moins ! « C’est moche. Pas drôle. Complètement con. Répugnant même. Une trahison morale » a surenchéri enfin le député Arnaud Saint-Martin. Nos insoumis sont vraiment de grands sensibles •

E-commerce européen: la crise en taille XXL?

Et si les raisons des difficultés ne se trouvaient pas uniquement dans la concurrence de Shein ?


Le début de l’année 2026 a été marqué par une annonce brutale. Zalando a décidé de fermer son centre logistique d’Erfurt, en Allemagne, entraînant la suppression d’environ 2 700 emplois, soit près d’un sixième de ses effectifs dans le pays. La direction du groupe e-commerce allemand a justifié cette décision par la nécessité d’adapter et d’automatiser son réseau logistique paneuropéen face à un environnement concurrentiel plus exigeant, évoquant notamment la pression exercée par de grandes plateformes internationales à bas coûts.

Ce récit, largement relayé dans l’espace médiatique, tend à présenter cette concurrence comme la cause principale des difficultés rencontrées par Zalando. S’il contient une part de vérité, il passe toutefois à côté de l’essentiel, à savoir la trajectoire historique de l’entreprise, les tensions structurelles du modèle européen de la mode en ligne et les conséquences de choix stratégiques opérés bien avant que certains acteurs extra européens ne s’imposent comme des références du secteur.

Douloureux arbitrages

L’idée selon laquelle les difficultés actuelles de Zalando seraient nées avec l’arrivée de nouveaux concurrents asiatiques sur le marché européen ne résiste pas à l’examen des données financières récentes. L’entreprise a bien continué à enregistrer une croissance de son chiffre d’affaires et un redressement de ses résultats, mais ces indicateurs traduisent surtout un modèle arrivé à maturité, confronté à des arbitrages coûteux et à une industrie du e-commerce entrée dans une phase de normalisation après une décennie d’expansion rapide.

Fondée en 2008 à Berlin par Robert Gentz et David Schneider, Zalando est née de la rencontre entre le conseil stratégique et l’essor du commerce en ligne. Tous deux diplômés de la WHU Otto Beisheim School of Management, souvent considérée comme l’équivalent allemand de HEC, Robert Gentz a débuté sa carrière chez McKinsey, où il s’est spécialisé dans les stratégies de croissance et le commerce de détail, tandis que David Schneider a suivi un parcours comparable au sein du Boston Consulting Group, avec un accent mis sur l’expansion internationale. Leur formation et leur expérience ont fortement influencé la conception de Zalando, pensée dès l’origine comme une plateforme européenne capable de changer d’échelle rapidement plutôt que comme un simple site de vente en ligne.

Le nom Zalando, choisi pour sa sonorité internationale et mémorisable, ne renvoie ni à un pays ni à un produit précis. Inspiré librement du mot italien zalare, évoquant une forme de légèreté ou de jeu, il traduisait déjà l’ambition d’un déploiement paneuropéen sans ancrage culturel trop marqué.

L’entreprise s’est rapidement imposée comme l’un des principaux acteurs européens du e-commerce de la mode, combinant vente directe de marques et services logistiques pour des partenaires tiers. Cotée à la Bourse de Francfort sous le ticker ZAL et intégrée aux grands indices allemands, Zalando opère aujourd’hui dans la majorité des pays européens et emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes réparties entre ses sièges administratifs, ses équipes technologiques et ses infrastructures logistiques. Son modèle repose sur une forte maîtrise de la chaîne de distribution, des investissements massifs dans le numérique et la donnée, ainsi que sur l’ambition de devenir un écosystème paneuropéen de référence pour la mode en ligne.

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Sur l’exercice fiscal 2024, Zalando a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 10,5 milliards d’euros, en progression modérée par rapport à l’année précédente, et un bénéfice net d’environ 251 millions d’euros, en nette amélioration après une année 2023 plus difficile. En 2025, la croissance s’est poursuivie à un rythme plus soutenu, avec un chiffre d’affaires de 2,4 milliards d’euros au premier trimestre, puis environ 3 milliards d’euros au troisième trimestre. Pour l’ensemble de l’année, le groupe anticipe désormais un chiffre d’affaires compris entre 12,1 et 12,4 milliards d’euros et un résultat d’exploitation ajusté compris entre 550 et 600 millions d’euros, intégrant l’impact de l’acquisition d’About You. Dans ses prises de parole publiques, le PDG de Zalando a ainsi explicitement cité Shein comme symbole de la fast fashion mondiale pour justifier le plan social et la fermeture du site d’Erfurt, alors même que les causes profondes de la restructuration résident surtout dans les choix stratégiques internes, la maturité du modèle économique et l’intégration risquée d’About You.

Ces chiffres décrivent une entreprise encore en croissance, mais dont la dynamique repose sur des marges sous pression, un free cash-flow fragilisé et des attentes accrues des marchés financiers. Dans cette transition d’un modèle de forte expansion vers un modèle plus mature, la tentation est grande de désigner un facteur externe unique pour expliquer les tensions internes.

Infrastructures lourdes

Zalando a longtemps revendiqué un positionnement distinct, fondé sur un large catalogue de marques, une logistique sophistiquée, une expérience client soignée et des engagements affichés en matière de qualité et de durabilité. À l’inverse, certains acteurs mondiaux étaient présentés comme évoluant selon une logique différente, davantage centrée sur la vitesse et le prix. Or cette distinction souligne précisément le cœur du problème. Zalando ne s’est jamais voulu un acteur de la fast fashion ultra rapide capable de renouveler des milliers de références à très bas coûts. La question n’est donc pas celle d’une imitation impossible, mais celle de la soutenabilité économique d’un modèle européen exigeant dans un marché mondialisé.

La comparaison des modèles éclaire le débat sans en faire un face à face obsessionnel. Zalando repose sur une place de marché intégrée, des infrastructures lourdes, une gestion généreuse des retours et une adaptation constante aux normes sociales et environnementales européennes. À l’inverse, d’autres plateformes fonctionnent sur une logique de fast fashion numérisée, pilotée par la donnée, fondée sur une compression extrême des coûts et une externalisation massive de la production. Ces approches ne relèvent pas du même terrain économique, même si elles se croisent partiellement dans l’esprit des consommateurs.

Dans la communication récente, la référence à ces plateformes est devenue un écran commode pour expliquer non seulement les difficultés de Zalando, mais plus largement celles de l’industrie européenne de la mode en ligne. Cette narration permet d’externaliser les responsabilités, de déplacer le débat public et d’atténuer la portée sociale des décisions de restructuration.

Pourtant, réduire les ajustements de Zalando à une simple pression concurrentielle occulte les tensions structurelles du secteur et les conséquences de choix stratégiques internes, comme l’intégration d’About You ou la réorganisation logistique, dont les effets restent incertains.

Fondée en 2014 à Hambourg, About You s’est développée sur un modèle très orienté vers la personnalisation, le marketing d’influence et une expérience mobile destinée à un public jeune. Sa croissance rapide s’est accompagnée de marges faibles, de coûts marketing élevés et d’une dépendance forte aux promotions. Introduite en Bourse en 2021, l’entreprise a rapidement vu ses performances se dégrader avec le retournement du marché du e-commerce.

Zalando a pris le contrôle d’About You à l’issue d’un processus engagé fin 2024, par le biais d’une offre publique d’achat en numéraire sur un acteur affaibli. L’opération, finalisée à l’été 2025 après les autorisations réglementaires, s’est conclue par la sortie d’About You de la cote et son intégration complète au groupe. Présentée comme une alliance stratégique visant à renforcer un champion européen, elle s’apparente aussi à une opération défensive.

Cette intégration ajoute à Zalando un acteur structurellement fragile, aux synergies limitées, avec des bases clients distinctes, des technologies difficiles à fusionner et des cultures d’entreprise éloignées. Elle mobilise surtout des ressources financières et managériales à un moment où le cœur du modèle européen de la mode en ligne est déjà sous tension.

La fermeture du site d’Erfurt et les suppressions d’emplois s’inscrivent dans cette réorganisation interne. Elles traduisent moins l’impact direct d’un concurrent extérieur que la difficulté d’adapter un modèle européen exigeant à un environnement économique plus dur, marqué par une croissance modérée, une pression accrue sur les marges et des attentes sociales et environnementales élevées.

Dans ce contexte, les références répétées à certains acteurs mondiaux jouent le rôle d’un miroir commode. Elles masquent une réalité plus complexe, celle d’un modèle de la mode en ligne en recomposition, confronté à des défis internes, économiques et humains que ni la simplification du récit ni la désignation d’un adversaire unique ne suffisent à résoudre.

Tant qu’il y aura des films

Une réjouissante histoire de faussaire, une fresque politique au galop et une comédie pas drôle: c’est ainsi que le cinéma français entame une nouvelle année.


Gros billets

L’Affaire Bojarski, de Jean-Paul Salomé
Sortie le 14 janvier

Le cinéaste Jean-Paul Salomé a l’éclectisme chevillé au corps depuis son entrée dans la carrière en 1994 avec Les Braqueuses. Ce qui entraîne inévitablement des bas (comme ses très improbables adaptations de Belphégor et d’Arsène Lupin) mais également des hauts, à l’instar de son précédent film, La Syndicaliste, avec Isabelle Huppert dans le rôle d’une lanceuse d’alerte chez Areva. Cette fois, il revient sur un retentissant fait divers quelque peu oublié aujourd’hui : l’affaire Bojarski. La campagne de communication qui entoure la sortie du film n’y va pas de main morte. Outre le traditionnel (et souvent inquiétant) « d’après une histoire vraie », l’affiche proclame qu’il s’agit de « l’homme qui a fait trembler la Banque de France ». Bref rappel des faits puisque Jean-Paul Salomé est assez fidèle à la réalité. Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la Seconde Guerre mondiale et use de ses dons pour fabriquer des faux papiers. À la Libération, son absence d’état civil en règle l’empêche de déposer les brevets de ses très nombreuses et ingénieuses inventions, et il doit se contenter de petits boulots alimentaires. Jusqu’au jour où un gangster lui propose de mettre à profit ses talents exceptionnels pour imprimer de la fausse monnaie. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Et très vite, il se retrouve dans le viseur du redoutable inspecteur de police Mattei et devient en même temps la bête noire des milieux financiers.

La figure du faussaire a toujours fasciné le cinéma. Rappelons que dans le salutaire registre de la parodie, Le cave se rebiffe, de Gilles Grangier, dialogué par Michel Audiard, tient parfaitement la comparaison avec Les Tontons flingueurs : Maurice Biraud en as du faux talbin et Jean Gabin en commanditaire exigeant y font des merveilles. Certes, on rit moins chez Salomé, mais on lui sait gré de prendre au sérieux cette affaire avec un film mené tambour battant. Reda Kateb en faux-monnayeur fabuleux tire son épingle du jeu et le reste du casting – Bastien Bouillon et Pierre Lottin en tête – est au diapason. Rien de génial, mais ce film qui fait l’éloge du travail bien fait est lui-même bien ficelé : Salomé sait raconter une histoire et nous y intéresser. Il est vrai qu’il tenait là un sujet en or avec son lot de rebondissements, de suspenses en tous genres et autres crises familiales liées au secret. Gendarmes et voleurs, c’est toujours un bon prétexte pour mener une honnête entreprise de divertissement. Et puis, au-delà de ses indéniables qualités, le film s’autorise le portrait d’un artiste solitaire qui aimerait que son tour de main soit reconnu à sa juste valeur. Au point d’ailleurs que Bojarski marquait sciemment ses faux billets de minuscules différences qui sont autant de signatures volontaires. On imagine aisément comment ce drôle de zèbre a fini sa carrière, le plus piquant étant qu’à l’époque on pouvait lire sur chaque billet l’extrait de l’article 139 du Code pénal relatif aux sanctions encourues par les contrefacteurs. Autre ironie du sort, les collectionneurs s’arrachent désormais et à prix d’or les faux billets élaborés par le virtuose, tandis que, semble-t-il, la Banque de France en conserve de nombreux exemplaires dans ses coffres.

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L’Affaire Bojarski n’évite ni certains raccourcis, ni une romantisation de ce fait divers somme toute crapuleux. Mais c’est assurément la loi du genre. Et même si la réalité est moins séduisante que la fiction, on prend un plaisir coupable à suivre le jeu du chat et de la souris. Mais pour que ce plaisir soit parfait, on se serait passé des images d’archives du générique de fin qui montrent le vrai Bojarski, sorte de petit fonctionnaire besogneux, bien loin de l’image de l’artiste génial suggérée par le film.


Carole Bethuel / Curiosa Films

Petite monnaie

Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas
Sortie le 21 janvier

On sait le succès qu’a connu en librairie le roman de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, à sa sortie en 2022. Le talentueux Olivier Assayas a souhaité le porter à l’écran avec une distribution internationale. Avec son Carlos, il avait prouvé qu’il pouvait délaisser l’intime pour aborder des thématiques politiques. Mais était-il bien raisonnable de vouloir traiter près de quarante années de vie politique russe en 156 minutes très exactement ? De ce point de vue, il est évident que l’écrit l’emportera toujours sur l’écran. En voulant tout embrasser de cette longue période, Assayas, malgré quelques belles scènes, semble se diluer dans cette folle cavalcade coécrite avec Emmanuel Carrère. Quant à confier au mignon Jude Law le rôle de Vladimir Poutine, c’est sans conteste lisser un personnage bien plus complexe. Résultat, rien ne fonctionne vraiment dans ce qui aurait pu et dû être un ténébreux portrait de la Russie post-soviétique.


EcceFilms

Poches vides

Baise-en-ville, de Martin Jauvat
Sortie le 28 janvier

Il est des films dont on se demande comment ils ont pu passer le stade du scénario et trouver des oreilles attentives pour les financer. C’est absolument le cas du désolant Baise-en-ville de Martin Jauvat. L’énoncé du synopsis suffit à mesurer l’ampleur du désastre : « Un jeune homme pas doué en amour et n’ayant pas de voiture doit séduire tous les soirs une femme différente pour qu’elle l’héberge à proximité de son lieu de travail. » Et le plus fascinant, c’est qu’à partir de ce rien, un cinéaste et ses acteurs puissent produire du moins que rien qui se voudrait évidemment drôle, sympathique et décalé. On sort de la projection proprement affligé par tant de nullité avec la désagréable impression de s’être fait avoir. Quant à comprendre ce que sont venus faire dans cette pauvre galère Emmanuelle Bercot, William Lebghil ou encore Géraldine Pailhas, c’est un mystère de plus.

Marine Le Pen: on n’est sûr de rien…

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Notre chroniqueur revient sur la stratégie judiciaire de Marine Le Pen


Le procès en appel de Marine Le Pen et de quelques autres s’est ouvert le mardi 13 janvier. Jordan Bardella a réaffirmé son plein soutien à cette dernière « qui convaincra de son innocence ». Sans être nécessairement contre-productif, un tel soutien politique n’aura en tout cas aucune incidence sur le cours de la procédure judiciaire à venir.

Je ne crois pas non plus que, pour la juridiction d’appel, le fait que l’éventuel remplaçant de Marine Le Pen en vue de l’échéance présidentielle soit déjà désigné puisse exercer une quelconque influence sur l’arrêt à intervenir, lequel, quelle qu’en soit l’issue, aura tout intérêt à se fonder sur des éléments strictement juridiques, contrairement au jugement de première instance qui s’est aventuré – au moins pour ce qui relève de l’exécution provisoire – dans une argumentation davantage politique que technique.

Marine Le Pen baisse d’un ton

Ayant suivi attentivement les débats de première instance en pratiquant un pluralisme médiatique – et ma lucidité n’est pas rétrospective ! -, j’avais été surpris par l’option maximaliste retenue par Marine Le Pen, même si elle correspondait à son tempérament et avait conduit son unique avocat à plaider dans le même esprit.

On connaît la condamnation qui a suivi, assortie de l’exécution provisoire et de ses effets potentiellement désastreux sur l’avenir présidentiel de la candidate officielle du RN.

Il me paraissait clair que, d’une manière ou d’une autre, une autre ligne de défense serait envisagée en appel. Le fait que Marine Le Pen dispose désormais de deux avocats – l’un pour le Parlement européen, l’autre pour le parti -, que chacun des appelants ait dorénavant son propre conseil et que la communication sera davantage contrôlée constitue un élément non négligeable, mais ce n’est pas l’essentiel.

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Il va résider dans l’obligation pour Marine Le Pen – sans qu’elle opère un revirement complet et tout en continuant à proclamer son innocence – de développer une argumentation moins impérieuse et plus modeste. Cette évolution devrait la conduire à moins s’opposer frontalement au droit européen qu’à s’en prévaloir, en exploitant ses zones d’ambiguïté afin de justifier le comportement collectif des assistants parlementaires mis en cause. Sans aller jusqu’à la résipiscence, elle fera valoir une attitude de bonne foi qui la fera sortir de ses dénégations intégristes et pourrait lui valoir une écoute plus bienveillante.

Déjà, en affirmant d’emblée « qu’elle n’a aucun sentiment d’avoir commis la moindre infraction », elle a placé la barre moins haut et s’est campée en innocente moins sûre d’elle. Cette formulation est révélatrice d’un climat de moindre affrontement.

En effet, il est fondamental, à quelque niveau juridictionnel que ce soit, de toujours ménager une porte de sortie lorsque l’argumentation principale ne convainc pas, plutôt que de s’enfermer – et les juges avec et contre soi – dans une logique du tout ou rien.

Rien n’est acquis

Mais il faut prendre garde à ce que cette volte-face n’apparaisse pas comme insincère, voire purement utilitaire, d’autant plus que, depuis des mois, on avait presque l’impression que, médiatiquement parlant, la défense du RN s’élaborait à ciel ouvert. Il est évidemment permis de modifier son comportement et ses arguments en appel, à condition toutefois que cette nouvelle posture ne soit pas cousue de fil blanc, au point de donner le sentiment d’un jeu consistant, après avoir d’abord brûlé tous ses vaisseaux, à chercher ensuite trop ostensiblement à en sauver quelques-uns.

J’en viens naturellement, pour conclure, au rôle capital des avocats dans les procès où la politique vient troubler l’apparente objectivité du droit. Dans les causes perdues, lorsqu’on s’en prend à la justice et que l’on met en cause ses juges, il est frappant de voir que, parmi les explications avancées pour justifier l’échec judiciaire, n’est presque jamais évoquée la possible insuffisance des conseils, la maladresse de leurs plaidoiries, leur excès de certitude, proche parfois de l’arrogance, de l’emporter, et plus généralement, leur échec dans cette obligation de convaincre.

Pour Marine Le Pen, rien n’est acquis. C’est déjà beaucoup que de le savoir et d’en tirer, en conséquence, l’attitude appropriée.

L’autre leçon iranienne

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Charles Rojzman observe un paradoxe cruel et un peu fou : si certains en Iran risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite désormais à défendre les principes qui rendent cette séparation possible.


Il se passe aujourd’hui en Iran quelque chose que l’Europe regarde à peine, ou qu’elle regarde mal. Dans les rues de Téhéran, d’Ispahan ou de Chiraz, une jeunesse affronte à mains nues un régime théocratique parmi les plus répressifs du monde. Elle ne réclame ni réforme cosmétique ni accommodement religieux ; elle conteste le principe même de la domination du sacré sur la loi. Et fait remarquable, presque inouï : aucun “Allahu Akbar” ne rythme ces manifestations. Le silence religieux de cette révolte en dit plus long que tous les discours. Il signifie que, là même où l’islam a été érigé en loi totale, surgit le désir de le ramener à ce qu’il n’a jamais pleinement accepté d’être : une foi que l’on adopte ou pas, et non un ordre politique.

Le problème ne commence pas avec la foi…

Ce contraste devrait hanter l’Europe. Car pendant que des femmes et des hommes risquent leur vie pour desserrer l’étau de la théocratie, l’Europe, elle, doute de sa propre légitimité à défendre fermement le principe qui fonde la société démocratique moderne,  la séparation du religieux et du politique. Elle hésite, tergiverse, s’excuse. Ce qui se joue n’est pas une crise passagère, mais un renoncement profond : celui d’une civilisation qui ne croit plus avoir le droit de nommer ce qui la menace.

L’Europe ne s’effondre pas sous les coups d’un ennemi extérieur clairement identifié. Elle se défait lentement, par renoncement intérieur, par incapacité à penser les conséquences de ses propres choix. Elle ne meurt pas de violence, mais d’aveuglement volontaire ; non d’agression, mais de désarmement moral. Ce qui s’éteint aujourd’hui, ce n’est pas seulement une puissance politique ou économique, mais une civilisation qui ne sait plus pourquoi elle existe.

Il n’y a rien, en soi, de condamnable dans l’islam comme foi vécue. Rien contre le croyant qui prie, jeûne, donne l’aumône, accomplit le pèlerinage, organise sa vie selon un ordre spirituel hérité. Les sociétés européennes, issues d’une longue histoire chrétienne, savent ce que signifie croire. Le problème ne commence pas avec la foi ; il commence avec la loi.

Car l’islam, dans sa cohérence doctrinale classique, ne s’est jamais pensé comme une religion parmi d’autres, appelée à cohabiter durablement dans un espace pluraliste. Il se comprend comme la révélation dernière et supérieure, destinée à corriger et à subordonner les révélations antérieures. Cette prétention n’est pas seulement théologique : elle est juridique, politique, civilisationnelle. Elle s’inscrit dans la charia, qui ne sépare pas le spirituel du temporel, la croyance de l’ordre social, Dieu de la loi.

Un projet englobant

Dans cet ordre normatif, l’inégalité n’est pas un accident historique appelé à disparaître, mais un principe structurant : inégalité entre le musulman et le non-musulman, entre le croyant et l’infidèle, entre l’homme et la femme. Ces hiérarchies sont présentes dans les textes fondateurs, dans de nombreuses sourates du Coran et dans les hadiths. Tous les musulmans ne les revendiquent pas, ni ne les appliquent, mais elles existent comme horizon normatif légitime. Les nier revient à substituer le confort idéologique à la vérité.

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À cette structure doctrinale s’ajoute une donnée que l’Europe se refuse obstinément à penser : le facteur démographique. Le nombre change la nature des choses. Tant que les musulmans sont minoritaires, l’adaptation au cadre démocratique est possible, parfois sincère, parfois stratégique. Mais lorsque la présence devient masse, lorsque la démographie devient force politique et culturelle, ressurgit ce que l’on croyait dissous : le sens primordial de l’islam comme projet englobant, dans lequel la terre entière est appelée, à terme, à être soumise à la loi divine.

Les limites de la distinction entre islam et islamisme

Il ne s’agit pas toujours d’une conquête brutale. Elle est souvent lente, diffuse, progressive : revendications juridiques, pressions normatives, contestation de lois civiles jugées impies, mise en accusation morale des sociétés d’accueil. La coexistence cesse d’être une fin ; elle devient une étape. La domination d’un ordre non musulman est vécue comme transitoire, parfois comme une humiliation historique appelée à être corrigée.

C’est ici que la distinction rassurante entre islam et islamisme montre ses limites. Non qu’elle soit entièrement fausse, mais parce qu’elle sert trop souvent à masquer une continuité idéologique profonde. Les courants comme les Frères musulmans ou le wahhabisme n’inventent rien : ils réactivent, systématisent et politisent des éléments déjà présents, en attendant que le rapport de force — notamment démographique — permette leur traduction juridique.

Face à cela, l’Europe apparaît désarmée. Non par manque de moyens, mais par absence de volonté. Ses élites, oscillant entre inconscience et corruption morale, laissent se déployer une immigration de masse sans exigences claires, sans lignes rouges, sans affirmation ferme de la primauté de la loi civile. Toute tentative de lucidité est disqualifiée comme xénophobie ; toute inquiétude est pathologisée ; toute résistance est assimilée à une faute morale. L’Europe préfère accuser ses propres peuples plutôt que de défendre les principes mêmes qui rendent la démocratie possible.

Il existe pourtant une ligne de partage nette. Elle ne passe ni entre musulmans et non-musulmans, ni entre cultures, ni entre origines. Elle passe entre ceux qui acceptent que la loi soit l’œuvre des hommes — imparfaite, révisable, toujours discutable — et ceux qui estiment qu’une loi sacrée doit, tôt ou tard, s’y substituer. Le musulman qui accepte sans réserve la primauté de la loi démocratique, l’égalité absolue entre les sexes, entre croyants et non-croyants, la liberté de conscience incluant le droit de quitter une religion, est pleinement compatible avec l’Europe. Mais plus le nombre croît, plus ce renoncement devient minoritaire, suspect, parfois dénoncé comme trahison.

Une civilisation ne survit pas longtemps lorsqu’elle renonce à défendre ce qui la fonde. Le pluralisme ne tient que s’il existe une norme centrale non négociable. En refusant d’affirmer cette norme, l’Europe ne fait pas preuve d’une tolérance supérieure : elle organise sa propre dissolution. Les civilisations ne meurent pas toujours dans le fracas ; certaines meurent dans le consentement, sous le poids du nombre, le silence des élites et la peur de nommer le réel.

L’islam doit encore évoluer

Et pourtant, rien n’est entièrement joué. Ce qui se lève aujourd’hui en Iran, dans le refus même de la théocratie, rappelle une vérité essentielle : l’islam n’est pas condamné à demeurer une loi. Il peut devenir une foi, à condition qu’existe en face une civilisation suffisamment sûre d’elle-même pour imposer la primauté du politique sur le religieux. Le paradoxe est cruel : là où certains risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite à défendre les principes qui rendent cette séparation possible. Si une espérance demeure, elle ne réside ni dans l’angélisme ni dans le renoncement, mais dans la capacité retrouvée des sociétés démocratiques à assumer leur propre norme, afin que l’islam, comme toute religion, puisse enfin devenir une croyance libre dans un monde gouverné par la loi des hommes.

La société malade

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Wikipedia sous influence

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Une étude, récemment publiée par Neutral Pov, revient sur la mise au ban d’un contributeur de Wikipedia, connu sous le pseudonyme Iskandar323, qui aurait fait partie d’un groupe d’éditeurs appelé le “Gang of 40”, accusé de manipuler de manière coordonnée des narratifs sensibles, en particulier autour du conflit Israël-Palestine. L’organe suprême de décision de Wikipedia, l’ArbCom a finalement voté à l’unanimité pour bannir définitivement cet utilisateur du site, en lui interdisant aussi à vie de contribuer à tout contenu lié à Israël, aux Juifs, à la Palestine ou à des sujets connexes. Mais concernant Israël, l’écologie ou d’autres sujets sensibles, les règles, les procédures et les statuts des contributeurs de Wikipedia, initialement conçus pour protéger l’encyclopédie, continuent parfois, sans intention malveillante, de figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires…


Wikipédia est née d’une croyance fondatrice largement partagée aux débuts d’Internet et du cyberespace, celle de l’intelligence collective, de la contribution désintéressée au bien commun et de la possibilité de rassembler le savoir humain sur une plateforme unique, ouverte et universelle. Dans cet imaginaire originel, la somme des contributions individuelles devait produire un équilibre supérieur, corriger les biais et neutraliser les intérêts particuliers. L’encyclopédie collaborative apparaissait alors comme l’une des incarnations les plus abouties de cette utopie numérique. Cette promesse a toutefois été interrogée de longue date, notamment par Causeur, où le journaliste Erwan Seznec a consacré des enquêtes aux dérives structurelles de Wikipédia, soulignant la professionnalisation militante de certains contributeurs et la captation de pages sensibles par des noyaux d’éditeurs hyperactifs. Ces problèmes sont d’autant plus graves quand il s’agit de sujets politiquement et idéologiquement inflammables. C’est précisément ce que met en lumière une enquête publiée par @npovmedia, média indépendant spécialisé dans l’analyse des dynamiques éditoriales sur les plateformes collaboratives, à partir de données librement accessibles.

Deux poids, deux mesures

L’enquête porte notamment sur le bannissement d’un contributeur du Wikipédia anglophone, connu sous le pseudonyme Iskandar323, décision prise par les instances communautaires à l’issue de procédures internes. L’approche revendiquée par @npovmedia ne consiste pas à inférer des intentions personnelles, mais à examiner des schémas de contribution observables dans les historiques publics de modifications.

Selon les éléments compilés, Iskandar323 a réalisé plus de 12 000 modifications entre 2022 et 2024, majoritairement concentrées sur un nombre limité de thématiques : conflit israélo-palestinien, histoire juive, Hamas, Iran. Ce volume, très élevé, s’est traduit par des interventions répétées sur des articles structurants, en particulier leurs introductions, sections qui orientent la lecture de l’ensemble du contenu.

L’enquête relève ainsi, sur la base des archives publiques, des modifications apportées à l’article « Jews », incluant la suppression de la référence à la Terre d’Israël dans la description des origines historiques du peuple juif. Elle documente également la suppression ou la réduction de références à la charte fondatrice du Hamas de 1988, ainsi que des réécritures substantielles d’articles relatifs aux abus imputés au régime iranien,via des suppressions, reformulations ou changements de qualification.

Mais l’enquête de @npovmedia ne s’arrête pas à ce cas individuel. Elle s’attarde également sur un travail comparatif portant sur le traitement éditorial de certaines grandes figures politiques contemporaines. À ce titre, elle met en parallèle les entrées Donald Trump et Ali Khamenei, en analysant leurs introductions, la hiérarchisation des informations et la nature des qualificatifs employés.

Selon cette analyse, l’entrée consacrée à Donald Trump accorde une place très importante, dès les premières lignes, aux controverses, procédures judiciaires et accusations, présentées comme des éléments centraux de son identité politique. À l’inverse, l’entrée dédiée à l’ayatollah Ali Khamenei privilégie une présentation institutionnelle et idéologique, reléguant à des sections secondaires et parfois plus techniques les accusations de violations massives des droits humains ou le rôle du régime iranien dans la répression intérieure.

@npovmedia précise que ces différences ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve de biais intentionnel, mais qu’elles révèlent des choix éditoriaux qui ont un effet direct sur la perception du lecteur non spécialiste. Là encore, l’enquête se fonde exclusivement sur des comparaisons textuelles et structurelles, telles qu’elles apparaissent dans les versions publiques des articles.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. La collaboration étant un mécanisme normal de Wikipédia, @npovmedia se limite à constater la récurrence de ces interactions, sans conclure à une coordination intentionnelle.

Hiérarchie du petit monde des contributeurs

Le bannissement décidé par la communauté wikipédienne — mesure rare et encadrée — s’inscrit dans un contexte plus large de forte conflictualité éditoriale autour des sujets géopolitiques contemporains. Il illustre les limites structurelles d’un modèle ouvert, confronté à des formes d’engagement idéologique intensif.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. Si la collaboration constitue un mécanisme normal du fonctionnement de Wikipédia, elle s’inscrit en pratique dans des rapports de force internes bien identifiés. Contrairement à l’image d’une agora parfaitement horizontale, l’encyclopédie repose sur une hiérarchie informelle mais puissante, structurée par l’ancienneté, le volume de contributions, la maîtrise des règles internes et l’accès progressif à des statuts spécifiques. Pour mieux comprendre ce mode de fonctionnement il faut connaître l’histoire de la plateforme.

Créée le 15 janvier 2001 par Jimmy Wales et Larry Sanger, Wikipédia repose juridiquement sur la Wikimedia Foundation, une organisation caritative américaine à but non lucratif, domiciliée à San Francisco. Longtemps perçue comme une simple structure de soutien à un projet essentiellement bénévole, la fondation est devenue au fil des ans une institution à part entière, dotée de moyens financiers, techniques et humains considérables. Pour l’exercice fiscal 2024-2025, son budget annuel avoisine les 200 millions de dollars, financé quasi exclusivement par des dons individuels collectés à l’échelle mondiale, principalement via les campagnes d’appels aux dons très visibles sur les pages de Wikipédia.

Ces ressources permettent de couvrir des dépenses opérationnelles de l’ordre de 180 à 190 millions de dollars par an, consacrées à l’infrastructure technique, à la cybersécurité, au développement logiciel, aux relations institutionnelles, ainsi qu’aux salaires de plusieurs centaines d’employés répartis dans le monde. La fondation dispose par ailleurs de réserves financières importantes, avec des actifs nets approchant les 300 millions de dollars, reflet d’une politique de gestion prudente et d’une volonté affichée de pérenniser l’écosystème wikipédien sur le long terme.

La gouvernance de Wikipédia repose ainsi sur une architecture hybride. D’un côté, une fondation centralisée, juridiquement responsable, dotée de moyens financiers significatifs et dirigée par un conseil d’administration et une équipe exécutive. De l’autre, une communauté mondiale de contributeurs bénévoles, à qui revient officiellement l’entière responsabilité du contenu éditorial. La Wikimedia Foundation affirme de manière constante ne pas intervenir dans les choix rédactionnels, ceux-ci étant régis par des règles internes, des recommandations et des procédures communautaires.

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Cette séparation formelle entre infrastructure et contenu, longtemps présentée comme un gage d’indépendance et de neutralité, soulève toutefois une question de fond. À mesure que Wikipédia s’est imposée comme une infrastructure centrale du savoir mondial, utilisée par les moteurs de recherche, les médias, les institutions publiques et désormais les systèmes d’intelligence artificielle, l’absence de responsabilité clairement identifiable sur le fond éditorial devient plus problématique. La fondation se retranche derrière l’autonomie communautaire, tandis que les décisions les plus sensibles sont prises par des groupes restreints d’éditeurs expérimentés, sans mécanisme de représentation démocratique externe ni véritable contre-pouvoir.

Ce cadre institutionnel éclaire les tensions actuelles autour de Wikipédia, un projet né d’une utopie horizontale, mais devenu une organisation puissante, structurée et financièrement solide, dont l’influence dépasse désormais largement celle d’une simple encyclopédie en ligne.

Sur Wikipédia, l’éditeur n’est pas seulement un contributeur occasionnel. Il peut y faire une véritable « carrière ». Les contributeurs les plus actifs accumulent un capital symbolique et procédural car ils connaissent les règles de neutralité, de sourçage, d’arbitrage, savent invoquer les recommandations pertinentes et manier les procédures de suppression, de protection ou de médiation. Certains accèdent au statut d’administrateur, leur donnant la capacité de bloquer des comptes, de protéger des pages ou de trancher des conflits d’édition. D’autres deviennent arbitres, ou acquièrent une autorité de fait dans des domaines thématiques précis.

Dans ce contexte, les batailles d’édition constituent un phénomène bien documenté. Elles opposent non pas des opinions abstraites, mais des groupes d’éditeurs inégalement dotés en expérience et en ressources procédurales. Sur des sujets hautement politisés (Israël et la Palestine, l’Iran, la Russie, les États-Unis, le terrorisme islamiste, le climat) ces conflits prennent souvent la forme de modifications répétées, de déplacements de paragraphes, de reformulations apparemment mineures mais structurantes, notamment dans les introductions, les résumés ou le choix des sources mises en avant.

De nombreux cas antérieurs ont montré comment certaines pages deviennent, sur la durée, des territoires éditoriaux stabilisés, où les nouveaux contributeurs sont rapidement découragés, leurs ajouts annulés ou renvoyés à des discussions procédurales longues et asymétriques. Sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention concertée, la simple permanence d’un noyau d’éditeurs expérimentés suffit à orienter durablement la ligne d’un article.

L’enjeu des articles à fort impact interprétatif

C’est dans ce cadre que @npovmedia situe ses observations. L’enquête se borne à constater la récurrence des interactions entre certains contributeurs sur des centaines d’articles sensibles, ainsi que la concentration des efforts éditoriaux sur des zones à fort impact interprétatif. Elle n’en déduit pas l’existence d’une coordination formelle, mais souligne que ces dynamiques, cumulées dans le temps, participent à façonner un équilibre éditorial qui n’est ni spontané ni purement aléatoire.

Autrement dit, la neutralité de Wikipédia ne se joue pas seulement dans les textes publiés, mais dans la sociologie de ses éditeurs, leurs trajectoires, leurs alliances ponctuelles et leur maîtrise inégale des règles du jeu encyclopédique.

Le champ climatique offre à cet égard un exemple particulièrement éclairant de ces batailles d’édition. Dès les années 2000, les articles relatifs au réchauffement climatique, au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou aux politiques de transition énergétique ont été parmi les plus conflictuels de Wikipédia. Ils ont donné lieu à des guerres d’édition prolongées, opposant contributeurs sceptiques, militants écologistes et éditeurs se réclamant strictement de la littérature scientifique dominante.

Dans ce domaine, Wikipédia a progressivement stabilisé une ligne éditoriale très normée, fondée sur le principe dit du « poids dû » accordé au consensus scientifique. Si ce principe est cohérent avec les règles encyclopédiques, son application concrète a reposé, dans les faits, sur un noyau restreint de contributeurs très expérimentés, maîtrisant parfaitement les procédures internes et les mécanismes d’arbitrage. Les contributeurs contestant certaines formulations,  même en s’appuyant sur des sources académiques minoritaires ou sur des débats méthodologiques réels, ont souvent vu leurs ajouts annulés, leurs sources disqualifiées ou leurs interventions requalifiées en militantisme.

Plusieurs enquêtes journalistiques, dont celles d’Erwan Seznec, ont montré comment certaines pages liées au climat sont devenues des espaces fortement verrouillés, protégés administrativement, où l’entrée de nouveaux contributeurs est étroitement encadrée. Là encore, sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention idéologique unifiée, la permanence d’éditeurs hyperactifs, dotés d’un fort capital procédural, a contribué à figer durablement la structure et la hiérarchisation des articles.

Le cas du climat illustre ainsi un phénomène plus général : sur les sujets à forte charge idéologique ou politique, Wikipédia tend moins à refléter un débat ouvert qu’à institutionnaliser un équilibre éditorial, produit de rapports de force internes, de règles procédurales et de trajectoires individuelles d’éditeurs. Un équilibre qui, une fois stabilisé, devient d’autant plus difficile à contester qu’il se présente comme le simple reflet du « consensus ».

La Wikimedia Foundation, citée par@npovmedia, n’a pas souhaité commenter ces cas précis, rappelant que les décisions de restriction ou de bannissement relèvent exclusivement de procédures communautaires internes. Cette position, constante, s’inscrit dans la doctrine officielle de séparation entre infrastructure et contenu. Elle a le mérite de la cohérence, mais elle laisse entière une interrogation plus large, que l’enquête se garde bien de trancher.

Car au-delà des situations individuelles, c’est une question de fond qui affleure : un champ social peut-il durablement échapper aux rapports de force qui structurent toute activité humaine collective ? Wikipédia a été conçue comme un espace de coopération horizontale, fondé sur la bonne foi, la discussion rationnelle et la régulation par les pairs. Mais à mesure que la plateforme a gagné en centralité, en visibilité et en influence, elle s’est inévitablement transformée en un espace de pouvoir, où s’accumulent capital symbolique, maîtrise procédurale et autorité informelle. Dans un tel contexte, la neutralité ne disparaît pas brutalement, elle devient le produit d’équilibres internes, de compromis stabilisés, parfois de fatigues ou de renoncements, plutôt que le simple reflet d’un débat ouvert et constamment renouvelé. Autrement dit, d’un dynamique qu’on peut qualifier de « politique ». Les règles, les procédures et les statuts, conçus pour protéger l’encyclopédie, peuvent aussi, sans intention malveillante, figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires.

L’enquête de @npovmedia ne prétend ni révéler un complot, ni disqualifier le projet encyclopédique dans son ensemble. Elle rappelle une évidence souvent oubliée que là où le savoir devient une infrastructure, il devient aussi un enjeu. Et là où se joue un enjeu, s’installent nécessairement des rapports de force. La question n’est donc peut-être pas de savoir si Wikipédia peut rester neutre au sens absolu, mais si elle est en mesure de rendre visibles, intelligibles et discutables les mécanismes par lesquels cette neutralité est produite.

Bocuse imperator

Paul Bocuse reprend vie sous la plume de Gautier Battistella. Bocuse est le roman de la vie du grand chef et le livre d’un écrivain au grand style. Une plongée dans l’enfer des cuisines pleine de poésie et le portrait d’un génial mégalo qui s’est imposé comme l’empereur de la gastronomie française à travers le monde.


On avait laissé Gauthier Battistella sur les hauteurs d’Annecy, où Paul Renoir, élu meilleur cuisinier du monde à la tête du restaurant Les Promesses, s’était donné la mort. Une ténébreuse affaire qui avait donné Chef, son précédent roman, paru en 2022. En 2026, nous retrouvons l’écrivain près de Lyon, à Collonges-au-Mont-d’Or, petit village des bords de Saône amené à devenir la capitale de l’empire mondial de Paul Bocuse. Bocuse est peut-être un roman, c’est d’abord une exceptionnelle biographie. Quatre ans d’un travail d’enquête minutieux, une soixantaine de personnes interrogées – chefs, anciens apprentis, amis proches, contradicteurs, historiens – et une somme d’archives compulsées. Voilà pour l’ossature. Cependant, ce qui redonne vie au chef mythique porte un nom : le talent. Et Battistella n’en manque pas. Au fil de ses livres le style s’affûte, les phrases s’écourtent, les formules s’imagent, les verbes tranchent. Le récit est réduit avec la même attention nécessaire à l’obtention d’un jus de cuisson concentré. Et comme face à une belle poularde farcie, on ne voit pas les ficelles.

Enfance à la campagne

Raconter la vie de Paul Bocuse (1926-2018), c’est d’abord décrire une enfance à la campagne, la chasse, la pêche, le rapport charnel à la nature. C’est aussi la cuisine de l’auberge familiale, ses fumets, ses viandes et ses volailles rôties. Chez les Bocuse, on cuisine depuis 1765. Le petit Paulo raffole à deux ans du ragoût aux olives et, à trois, dévore brochet mayonnaise et oreilles de veau sauce ravigote. Battistella n’a pas son pareil pour évoquer la rudesse et les joies saines de la vie campagnarde, les odeurs, les couleurs, jusqu’à la table où « les corps vivent sans surveillance, on étale la terrine en tenant la tranche de pain noir calée au creux de la main, comme aujourd’hui les téléphones, et quand on a fini, on s’essuie les lèvres d’un revers de manche ».

La guerre et l’occupation allemande frappent aux portes de l’auberge de Collonges. Malgré le rationnement, il faut nourrir les miliciens à l’œil et les collabos montrent le chemin du marché noir. Les troupes américaines finissent par libérer la région, Paulo peut enfin montrer ses muscles et suit les GI’s jusqu’à la Libération. Il revient tatoué et auréolé du feu des combats. Ce sont désormais les feux de cuisson qu’il doit affronter et le jeune homme s’engage dans la brigade de la Mère Brazier au col de la Luère. Auprès de cette femme hors du commun il apprend tout – et prend tous les attributs du grand chef. Battistella est dans son élément entre la plonge et les casseroles : quinze ans passés au guide Michelin laissent des traces. Les pages qu’il consacre aux « Mères » lyonnaises, pilier de la gastronomie française, sont touchantes et précises. Des vies de labeur entièrement vouées à la cuisine et à la transmission de quelques recettes : volailles demi-deuil, quenelles de brochet, gratin de langouste, fonds d’artichauts foie gras… « Nulle filiation officielle ou inscription au Registre des Recettes Éternelles, non, de simples tours de main, observés cent fois et reproduits dans la touffeur des flammes et le chuintement des marmites. » Tel est le parcours suivi et l’exemple que poursuivra Bocuse. Gardien de la tradition, Monsieur Paul n’a, dans sa vie, inventé que deux recettes : le loup en croûte et la soupe aux truffes.

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Le monde de la cuisine est rude et exigeant. Un chef qui veut remplir sa salle se doit d’être intransigeant envers lui-même et ses troupes, et s’il veut obtenir une étoile, puis deux, puis trois – et surtout les conserver – il doit faire régner une rigueur au-delà de la discipline. « Chef, oui chef ! », répondent seconds et commis qui encaissent les insultes, parfois les coups. « Injuste dans ses colères, juste dans ses assaisonnements », Bocuse réussit à être craint et aimé à la fois. Ainsi tient-il sa brigade.

L’Auberge du Pont de Collonges, à Collonges-au-Mont-d’Or, berceau et symbole de l’empire gastronomique de Paul Bocuse. DR

Le travail acharné finit par être récompensé. Bocuse obtient sa troisième étoile en 1965, à 39 ans, et ne les perdra jamais. La description de ses visites annuelles dans les bureaux du Guide sont savoureuses. L’Auberge du Pont de Collonges intègre ainsi les pages de notre roman national. Mais malgré les agrandissements successifs de son restaurant, Monsieur Paul s’y sent à l’étroit. Son ambition hors normes, que certains appellent mégalomanie, son bagout, son audace et, faut-il le reconnaître, son côté parrain, le poussent à partir à la conquête du monde. Lui qui a réussi le tour de passe-passe du siècle, faire main basse sur la « Nouvelle cuisine » pour mieux l’enterrer sous la cuisine au beurre, peut partir à la conquête des États-Unis. Il n’a pas les scrupules de la Mère Brazier qui avait refusé le pont d’or offert par le directeur du Waldorf-Astoria en lançant : « Ça se saurait si les truffes poussaient à New York, non ? ». D’ailleurs, il n’a aucun scrupule dès lors que beaucoup de zéros se disent en dollars. Et les truffes, ça s’importe.

Gros contrats

Il est le chouchou de la presse américaine dès la fin des années 1960, et au fil des décennies, il multiplie les gros contrats outre-Atlantique tout en répondant aux œillades de l’Asie. Son emprise planétaire ne lui fait pas oublier pour autant son ancrage national. « Son omnipotence bouleverse le marché de la restauration lyonnaise : impossible de rivaliser avec quelqu’un qui a tout – l’argent à flot, les amis, les passe-droits, les appuis politiques, la notoriété. » En région Rhône-Alpes, même une sandwicherie ne peut ouvrir sans son accord.

En amitié, Bocuse est aussi le patron. Un ami fidèle qui compte à ses côtés les Troisgros, Haeberlin, Guérard, Vergé, Chapelle et tant d’autres parmi lesquels Bernard Loiseau. Son suicide en 2003 continue de hanter la profession et son ombre plane sur ces pages comme elle le faisait déjà dans Chef.

Décoré de la Légion d’honneur en 1975 – seul Escoffier l’avait été avant lui –, coiffé d’une toque plus haute que tous les autres cuisiniers du monde, inventeur des Bocuse d’Or, les JO de la gastronomie, et à la tête de suffisamment de restaurants pour permettre à 3,5 millions de personnes de manger « du » Bocuse chaque année, Monsieur Paul s’est légitimement autoproclamé « empereur de la gastronomie mondiale ». Un empire dans lequel les fourneaux ne s’éteignent jamais.

Gautier Battistella, Bocuse, Grasset, 2026. 320 pages

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Mitterrand sous l’empire des livres

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Pour les 30 ans de la mort du président socialiste, télévision et édition ont multiplié les « hommages » en mettant l’accent sur le Mitterrand, homme de(s) lettres. Le documentaire de Mazarine Pingeot sur LCP, les Conversations intimes de Jean Glavany chez Perrin ou les archives exhumées par INA Madelen nous en apprennent un peu plus sur cette relation durable, la seule peut-être, entre l’homme politique et la lecture


Encore une chronique sur François Mitterrand. Ça vire à l’obsession. Au matraquage. Laissez-nous respirer ! Faites enfermer ce Monsieur Nostalgie ! Il faut dire que les actualités se bousculent autour de l’anniversaire des 30 ans de sa disparition. Rassurez-vous, bientôt nous entrerons dans la fantasia des municipales et nous oublierons qu’un homme politique, en dehors de son action ou de son inaction, pouvait être un grand lecteur, et à l’occasion, un auteur sincère.

Le florentin n’était plus du tout « truqueur » quand il s’ouvrait sur son vice impuni avec une forme de gourmandise et de précision devant les caméras. On pouvait lui reprocher sa plasticité face aux événements internationaux mais aucunement la sûreté de ses goûts même quand ceux-ci n’étaient pas populaires. Ce qui frappe l’œil du citoyen lessivé par une fin de régime chaotique et des assemblées brouillonnes, écœuré par la médiocrité du langage et une communication bêlante, toute cette indécence, toute cette arrogance fate, est l’absence du livre réel dans l’espace publique. On ne parle pas ici de livres-témoignages, de livres-gadgets, de livres-programmes ou de livres-accusations, toute cette production imprimée qui engorge, mais de livres qui façonnent une personnalité tout au long d’une vie. Cette présence physique qui nous rattache à un lieu, à une époque et à des sentiments éprouvés. La présence du livre au quotidien, dans l’intimité, fut pour la génération née avant l’écran, aussi naturelle que la respiration. Le livre accompagnait chaque étape de la vie d’un Homme, ce voyage cabossé fait d’engouements à quinze ans pour l’aventure épique, pour le roman découverte, pour l’exaltation des cœurs, virait à cinquante ans dans le royaume de la non-fiction, dans l’introspective des mémoires ou des journaux.

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Seule la poésie peut faire vibrer le jeune homme et le vieillard à l’unisson. Mitterrand expliqua souvent son évolution, des livres de la bibliothèque familiale dans le Saintonge aux lectures historiques et philosophiques durant ses études, tout en conservant toujours un regard attendri pour son Lamartine, le défendant même avec brio. C’est un paradoxe, il ne s’est jamais autant publié d’ouvrages éphémères, vite digérés par l’ogre médiatique, sans réelle consistance et dont les ventes ne satisfont ni les maisons, ni les auteurs, alimentant une machine infernale. Et jamais, les responsables politiques n’ont aussi peu parlé de leurs propres lectures (En-ont-ils ?), de leurs bornes culturelles, et aucun ne se risquerait librement à cette analyse, radiographiant une vie de lectures. On se souvient que François Hollande ayant habituellement réponse à tout sécha quand on lui demanda ce qu’il lisait comme roman actuellement. En l’espèce, Mitterrand fait figure de dernier mohican, arpentant les quais des bouquinistes ou choisissant « distraitement » un ouvrage dans sa bibliothèque, l’extirpant d’un rayonnage, lisant quelques lignes à voix haute et tentant de poser des mots sur ceux des autres. Il excellait dans cet exercice frisant parfois la caricature.

Mazarine Pingeot s’interroge sur « Une autre vie possible » dans un documentaire diffusé sur LCP. Les images anciennes se mêlent aux impressions personnelles de sa fille et sur cette vocation d’écrivain qui ne se concrétisa pas complètement. Quand Duras demande au président à brûle-pourpoint de disserter sur l’Afrique, il sourit, esquive une demi-seconde et se lance dans le grand bain. Il faut bien admettre que lorsque Mitterrand parle des livres, il nous intéresse. INA Madelen a réuni en ce mois de janvier de nombreuses archives, délicieux moments, en suspension, notamment « Bibliothèque de poche » en 1970 où Michel Polac se laisse guider par son interviewé. Mitterrand passant allégrement dans une érudition enchanteresse de la Bible à Freud, de Paul Bourget à Marx, évoquant Tacite et Déroulède, Les liaisons dangereuses et la révélation nrf, insistant sur les qualités méconnues de Mauriac, le poète et filant bille en tête vers Tolstoï. Puis les Apostrophes de 1975 et 1978, à l’occasion de la parution de La paille et le grain et de L’abeille et l’architecte sont à revoir. On est à Medrano, tel un trapéziste virtuose, il s’attarde sur Barrès, Blondin, Chardonne et, d’un saut d’ange, se jette sur l’œuvre Jules Renard, « édile » nivernais en son temps. En 1978, ses invités s’appelaient Michel Tournier, Paul Guimard, Patrick Modiano et Emmanuel Le Roy Ladurie. Quel président serait capable d’aligner un tel quarteron ? Jean Glavany, dans ses Conversations intimes plaisantes et instructives, évoque cette maîtresse infatigable que fut la lecture pour son « patron » : « cette passion incroyable pour la lecture au quotidien, à tout moment, comme une évasion, une pause, un ressourcement incontournable. Son temps de lecture quotidien était aussi, [j’y reviendrai], l’affirmation de sa liberté personnelle ». Accordons au moins à notre ex-président qu’en matière de livres, il se posait à la fois en gardien du temple et en passeur.

François Mitterrand - Conversations intimes

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Monsieur Nostalgie

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L’Ukraine: le zakouski de Poutine?

Quelle que soit l’issue de la guerre entre Kiev et Moscou, la menace russe continuera de planer sur l’Europe occidentale. Les Européens s’y préparent mais manquent de confiance sans le soutien direct des Etats-Unis, davantage préoccupés par la Chine. Face aux grands empires, une Europe des nations souveraines pourrait s’affirmer


En Europe, il est beaucoup question, ces temps-ci, de « guerre ». En réalité, il s’agit de deux guerres. La première est actuelle et circonscrite dans l’espace. C’est celle qui oppose l’Ukraine à son agresseur la Russie et met en péril l’indépendance de cette ancienne république soviétique. Pour certains, une victoire russe dans ce premier conflit serait le prélude à une deuxième guerre que le Kremlin livrerait ensuite à l’Europe. Cet autre conflit armé reste hypothétique, son calendrier et ses contours géographiques incertains. Mais la Russie nous en donnerait déjà un avant-goût par des opérations dites de « zone grise », comme les cyberattaques contre nos infrastructures et systèmes de sécurité, les incursions de drones dans notre espace aérien ou la destruction de câbles sous-marins de télécommunication. La multiplication récente de ces provocations, qu’on attribue à la Russie sans preuves définitives, représente un dilemme pour l’Europe : faut-il riposter en risquant l’escalade, ou ne rien faire et paraître faible ? Pour contrer toute impression de faiblesse et mobiliser les esprits et les ressources, nos chefs militaires et politiques sont prodigues en discours martiaux. En mars, Emmanuel Macron estime que la Russie ne veut un cessez-le-feu en Ukraine que « pour mieux reprendre la guerre » – contre l’Europe. Le 11 décembre, Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, annonce que « nous sommes la prochaine cible de la Russie » et que nous devons nous préparer à une guerre « d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents ». Les Européens se trouvent face à un défi apparemment vertigineux : contraindre la Russie à faire une paix acceptable en Ukraine, garantir la sécurité de cette dernière et décourager toute velléité russe de conquête sur le sol européen. Tout cela, semble-t-il, sans le soutien direct des États-Unis.

À grande puissance, grande reconnaissance

Ces inquiétudes concernant la Russie viennent de loin. De Napoléon à la guerre froide – en passant par la Crimée (1853-1856), la rivalité impériale russo-britannique en Asie, appelée le « Grand Jeu », et les deux guerres mondiales –, la Russie a toujours pesé lourdement sur le destin de l’Europe. Selon toute une série de stratèges anglo-saxons, il existe une opposition séculaire entre un vaste empire territorial qui s’étend de l’Asie jusqu’en Europe orientale et un monde maritime, atlantique, dominé d’abord par les puissances impériales de l’Europe occidentale, ensuite par les États-Unis. Ces penseurs ont baptisé « Eurasie » cette masse continentale qu’est la Russie. La meilleure façon de résister à sa force, c’est de la contenir, en quelque sorte, par une grande chaîne de colonies ou d’alliés qui s’étend, par les mers, de l’Europe à l’Extrême-Orient. La stratégie américaine pendant la guerre froide s’appelait justement « containment » : par leurs alliances et leurs bases navales, les États-Unis voulaient endiguer toute expansion des communistes soviétiques ou chinois. Pour les Russes, l’idée de leur puissance impériale s’exprime au xxe siècle par la doctrine de l’« eurasianisme » qui a connu un certain renouveau sous Poutine. Mais il n’est pas besoin d’une doctrine pour saisir le point de vue russe sur l’Europe : tous ces petits territoires entassés les uns sur les autres au bout du continent se croient le centre du monde, mais c’est la Russie qui en est le vaste cœur.

Notre époque est caractérisée par le retour des rivalités entre grandes puissances. Fini l’interlude unipolaire où, après la chute de l’Union soviétique et avant la montée de la Chine, les États-Unis dominaient le monde tandis que l’Europe récoltait les dividendes de la paix. Si la Chine a émergé comme la rivale des Américains, cette Russie qui avait été l’autre poids lourd de 1945 à 1991 veut être de la partie. Le propre des grandes puissances, si elles veulent rester grandes et puissantes, est de projeter leur pouvoir au-delà de leurs frontières. Leurs moyens d’influence ne se limitent pas à la conquête territoriale, mais comprennent menaces, alliances et pressions économiques, ainsi qu’opérations de désinformation, déstabilisation et ingérence. Le traitement actuel du Venezuela par Donald Trump en est un bon exemple. Durant la guerre froide, le Kremlin était obsédé par le besoin de projeter sa puissance, de montrer au monde que la Russie était l’égale des États-Unis[1]. Les pays du pacte de Varsovie ne constituaient pas seulement un glacis défensif. Ils étaient les avant-postes d’une campagne hégémonique. À sa manière, Poutine prolonge cette campagne, nourri par son ressentiment contre un Occident qui a refusé de reconnaître la Russie comme grande puissance. Dans les années 2000, le dirigeant russe se plaint de « l’exceptionnalisme » des Américains, autrement dit, de leur statut d’unique superpuissance. Ils se permettent d’envahir l’Afghanistan et l’Irak, mais condamnent ses propres ingérences en Ukraine. Le « Concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie », publié en 2023, définit un exceptionnalisme russe, soulignant « la situation particulière de la Russie en tant que pays-civilisation unique, vaste puissance eurasiatique et euro-pacifique » et appelant à « un monde plus équitable et multipolaire » : un mondeoù la Russie aussi sera considérée comme une superpuissance. Dans un discours du 17 décembre 2025, Poutine salue les efforts des États-Unis pour négocier avec la Russie, mais dénonce une absence de « bonne volonté » des élites de l’UE. Avec Trump, il obtient enfin du respect, mais toujours rien de la part des Européens qu’il qualifie, par ressentiment, de « porcelets ».

Les promesses n’engagent que…

Avec le retour à la présidence de Donald Trump, au moins des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine sont-elles à l’ordre du jour, bien que les chances d’un accord durable soient réduites. Les deux grandes questions sont celles du territoire à céder par l’Ukraine et des garanties de sa sécurité future. La Russie, les Européens et les États-Unis respecteront-ils leurs engagements éventuels ? Les Ukrainiens ont des raisons d’être sceptiques. En 1994, leur pays a signé le mémorandum de Budapest par lequel les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie garantissaient sa sécurité. Quand Poutine enfreint l’accord en s’emparant de la Crimée en 2014, les autres signataires envoient matériel, expertise et renseignements, mais c’est tout. Quand il envahit l’Ukraine en 2022, les alliés envoient encore plus de matériel, d’expertise et de renseignements, avec de l’argent, mais aucun vrai renfort militaire. Une première série de pourparlers russo-ukrainiens, entre février et avril 2022, aborde les garanties mais pas la question territoriale. Les discussions échouent pour plusieurs raisons : les Ukrainiens repoussent l’attaque principale des Russes ; les garanties formulées ne sont pas viables aux yeux des Occidentaux ; les exigences de la Russie semblaient exorbitantes et leurs engagements peu fiables. Zelensky lui-même, en 2025, et l’un de ses négociateurs, David Arakhamia en 2023, ont affirmé que leur décision de ne pas accepter les demandes russes était déjà prise avant la célèbre visite de Boris Johnson à Kiev le 9 avril – beaucoup de gens accusent faussement l’ancien Premier ministre d’avoir poussé les Ukrainiens à une dangereuse inflexibilité.

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Les négociations iront-elles plus loin cette fois ? La « coalition des volontaires » voulue par Macron et Starmer sera-t-elle à la hauteur des engagements européens ? La contrepartie des garanties de sécurité, c’est la cession par l’Ukraine de territoires que les Russes n’ont pas conquis. La proposition actuellement sur la table consisterait à faire des territoires en question une zone démilitarisée, mais qui pourrait obliger les Ukrainiens à abandonner leurs lignes fortifiées actuelles, plus faciles à défendre ? Si la Russie rompt l’accord, les dirigeants européens auront-ils le courage de riposter et leurs forces seront-elles prêtes pour un tel combat ? Sommes-nous en mesure de tenir tête aux menaces nucléaires que Poutine ne cesse de brandir ? Surtout, pouvons-nous compter sur le soutien total de la superpuissance américaine ?

Donald, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Selon certains, Trump aurait déchiré l’Alliance atlantique. La preuve ? Il oblige les Européens à payer et à assurer leur propre défense, ainsi que celle de l’Ukraine. Et le document, « Stratégie de sécurité nationale », publié début décembre par la Maison-Blanche, traduirait son mépris à l’égard du Vieux Continent menacé d’« effacement civilisationnel ». On peut répondre que l’Europe doit assumer la responsabilité de sa propre défense et se réarmer après des années où on a forgé trop de socs de charrue à la place des épées. Reste à savoir si, sans la puissance des anciens empires coloniaux, sans la présence de l’Oncle Sam à nos côtés, nous pouvons résister au géant eurasiatique.

Donald Trump et Xi Jinping, en Corée du Sud, 30 octobre 2025 (C) AP Photo/Mark Schiefelbein/SIPA

Le document trumpien est très clair pour qui veut le lire en entier : l’Europe est toujours une puissance importante ; elle est à la pointe de l’innovation ; elle est militairement plus forte que la Russie (sauf en nucléaire) ; et elle est toujours un allié indispensable sur les plans militaires et commerciaux. Le vrai problème de l’Europe, selon ce diagnostic, c’est qu’elle manque de confiance. De ce côté de l’Atlantique, les commentateurs prétendent que Trump veut un monde où chaque grande puissance possède sa propre sphère d’influence. Certes, le texte exprime très clairement la version trumpienne de la doctrine Monroe, selon laquelle les Amériques, nord et sud, constituent la chasse gardée des États-Unis. Mais la vision développée, loin d’être isolationniste, est celle d’un nouveau monde unipolaire où l’Amérique est la superpuissance en termes économiques, technologiques, militaires et culturels. Loin d’abandonner l’Europe, les États-Unis suggèrent plutôt une nouvelle division du travail. En réalité, la vraie préoccupation américaine est la Chine. Le langage du document n’est pas agressif, car Trump prépare un sommet avec Xi Jinping en avril, mais la stratégie est toujours l’endiguement de l’expansion chinoise dans l’Indo-Pacifique. Toutes les garanties américaines pour Taiwan sont réaffirmées et les alliés américains dans la région, comme la Corée, le Japon et l’Australie, appelés à augmenter leur budget militaire. À la différence de Trump I et Biden, qui ont cherché à accroître les liens entre leurs alliés otaniens et indopacifiques, Trump II invite ces alliés à défendre leur propre hémisphère. Les Européens endiguent l’expansion hégémonique de la Chine – et de son partenaire russe – à l’ouest, et les Américains à l’est. Si les États-Unis s’opposent à l’élargissement de l’OTAN, ils continuent à en faire partie, et leur parapluie nucléaire protégera tous leurs alliés.

À l’avenir, la Russie continuera de peser sur le destin de l’Europe. Mais les Américains ne pourront pas se permettre de perdre leur grand allié contre la Chine. Si l’Europe retrouve sa confiance, le besoin de se réarmer peut être une opportunité. Cette année, l’UE a créé un fonds de 150 milliards d’euros pour des prêts destinés aux dépenses militaires. Un mécanisme permettant aux États membres d’augmenter le pourcentage de leur PIB consacré à la défense pourrait débloquer jusqu’à 650 milliards de plus. Les Allemands, qui ont tout compris, ont dépensé 188 milliards depuis 2022, avec 50 milliards de contrats votés par le Bundestag en un jour le 17 décembre. Ils ont annoncé aussi un accord pour produire en Allemagne des drones développés en Ukraine.

L’UE a montré son utilité aussi en trouvant un accord par lequel 24 États membres vont emprunter 90 milliards d’euros pour financer l’effort de guerre ukrainien. En même temps, l’Europe des nations souveraines s’affirme. Le chancelier Merz estime que, si Trump a du mal à comprendre les institutions européennes, « il y a au moins des États membres individuels, comme d’abord et surtout l’Allemagne […] avec lesquels la coopération peut se poursuivre ». La France saura-t-elle saisir ces nouvelles occasions ? En août 2025, Emmanuel Macron a qualifié Poutine d’« ogre à nos portes » qui « a rarement tenu ses engagements ». L’Europe doit apprendre à vivre avec ce voisin encombrant – et à tenir ses propres engagements.

To Run the World

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[1] Sergey Radchenko, To Run the World. The Kremlin’s Cold War Bid for Global Power, Cambridge University Press (2025).

Les juges et les urnes

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Marine Le Pen arrive au tribunal, Paris, 14 janvier 2026 © Cyril Pecquenard/SIPA

Au premier jour du procès en appel de l’affaire des assistants au Parlement européen, Mme Le Pen a donné l’impression de mettre un peu d’eau dans son vin, et a affirmé qu’elle n’avait pas « le sentiment d’avoir commis le moindre délit. » Trois juges vont pouvoir décider, à eux seuls, si les Français auront ou non le droit de glisser un bulletin Marine Le Pen dans l’urne en 2027. Depuis quand une élection présidentielle se joue-t-elle dans un prétoire plutôt que dans les urnes?


Marine Le Pen sera-t-elle interdite d’élection présidentielle ? C’est la Cour d’Appel qui en décidera. Et c’est grave. Trois magistrats auront une influence décisive sur l’élection présidentielle – donc sur l’avenir du pays.

Ils peuvent – et devraient – ramener l’inéligibilité de cinq à deux ans, ce qui leur permettrait de sauver la face de l’institution sans être accusés de se substituer aux électeurs. Mais il n’est pas sûr qu’ils auront cette sagesse.

Marine Le Pen risque d’être écartée d’une élection dont elle est la favorite pour un délit que la plupart des partis ont commis, en employant leurs assistants à d’autres tâches que celles du Parlement européen stricto sensu – ce qui devrait d’ailleurs être autorisé, cela s’appelle faire de la politique.

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D’accord, c’est un délit. Mais François Bayrou, poursuivi pour les mêmes pratiques a été relaxé car selon les juges il n’avait pas l’intention de commettre un délit. Justement, Marine Le Pen reconnaît désormais avoir fait une faute mais affirme qu’elle n’en avait pas conscience. Comme Bayrou. Elle pourrait donc être relaxée comme lui, à moins que les juges estiment qu’en tant que Le Pen elle doit avoir un traitement spécial.

Les juges ne font qu’appliquer la loi, observent beaucoup d’éditorialistes. Mais appliquer, c’est interpréter. Cependant, ce sont bien les politiques qui ont renoncé à leur pouvoir en faisant voter une peine d’inéligibilité quasi-automatique pour les délits d’atteinte à la probité. Par pure démagogie ! C’est tellement gratifiant de flatter l’opinion sur le thème: ce sont des voleurs, mais nous nous sommes honnêtes, nous sommes blanc comme neige… D’ailleurs, en 2017, Marine Le Pen n’a pas voté contre la mal-nommée loi de confiance dans la vie politique, elle s’est abstenue, creusant inconsciemment sa tombe politique.

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Les juges (ou certains juges, mais souvent ceux qui incarnent l’institution) n’avaient pas attendu cette loi pour jouer les justiciers. On dirait depuis longtemps qu’ils n’ont plus comme mission de sanctionner les fauteurs de troubles ou trancher les conflits mais de purifier la démocratie. En pleine campagne électorale, ils n’avaient pas hésité à poursuivre François Fillon pour un délit à l’époque très courant à l’Assemblée nationale. Résultat, on ne saura jamais qui les Français auraient choisi sans ce coup de pression en 2017.

L’inéligibilité est contraire au principe cardinal de la démocratie. C’est aux Français de choisir leurs dirigeants et de décider les entorses qu’ils tolèrent ou non. Ils ont souvent réélu des maires ex-condamnés ayant purgé leur peine. Cela signifie qu’ils ne veulent pas de gens qui s’enrichissent à leurs dépens, certes, mais qu’ils savent que les Monsieur Propre, dans la vie, ça n’existe pas. Et surtout, qu’ils ne veulent pas être gouvernés par des juges qu’ils n’ont pas élus.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Humour: attention à la piste noire!

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Après le drame de Crans-Montana, Charlie Hebdo publie un dessin « Les Brûlés font du ski. » Et beaucoup ne comprennent visiblement toujours pas que le journal satirique ne fait jamais dans le bon goût…


Et là, ils sont allés trop loin. Parents de victimes, grands brûlés, champions de l’indignation, tous avaient une bonne raison de détester la dernière vanne de Charlie Hebdo. En cause : un dessin de Salch intitulé « Les Brûlés font du ski », en référence au drame de Crans-Montana qui a coûté la vie à quarante personnes en Suisse. La prochaine fois, c’est sûr, l’attaque contre Charlie Hebdo se fera à coups de plantés de bâton, par une horde de moniteurs de ski énervés… Pour le moment, les avocats des familles de victimes annoncent qu’ils portent plainte.

Bête et méchant

C’est pourtant un grand classique de l’humour Charlie Hebdo, et peut-être plus encore, de la tradition Hara-Kiri. En 1982, 46 enfants meurent dans un accident d’autocar, à Beaune (21). Hara-Kiri sort le grand jeu : « Deux cars tous neufs envoyés à la ferraille et douze foyers privés d’allocations familiales ». Un phylactère est apposé à côté de la photo d’une mère endeuillée au milieu des cercueils : « Y’en a tellement, une vache n’y retrouverait pas son veau ». C’est bas, c’est bête, c’est méchant, et c’est pour ça qu’on aimait (ou pas) le professeur Choron.

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Le journal ciblé par les frères Kouachi en janvier 2015 n’a par ailleurs jamais manqué une occasion de se moquer de ses propres malheurs, comme avec cette fameuse Une montrant Charb à l’assaut des balles, protégé seulement par un exemplaire et se plaignant que « Charlie Hebdo, c’est de la merde : ça ne protège pas des balles ». On est en 2013, et l’attentat n’a pas encore eu lieu.

Rire dans les cours d’école au lendemain du 11-Septembre, ou rire des patients dans les salles d’anesthésiste, c’est un plaisir d’écolier et de carabin. Le plaisir coupable de celui qui, pour cette fois-ci, a échappé au tragique. Et puis, l’humour noir, c’est comme l’andouillette et la sodomie : que ceux qui n’aiment pas ça n’en dégoûtent pas les autres.

C’est peut-être aussi, enfin, un effet pervers de l’attentat, le revers de la médaille: après la vague de soutien mondial reçu en 2015, le journal n’est plus seulement sous les projecteurs franco-français. De temps en temps, ses blagues franchissent les frontières et suscitent la colère parmi les esprits hermétiques à ce petit pan de l’esprit français. Tantôt barbus, tantôt avocats suisses.


La semaine précédente, c’était notre brave Jean-Luc Mélenchon qui se sentait terriblement offensé. Les pauvres petits lfistes ont en effet été choqués par un autre dessin de Salch, publié deux jours après l’arrestation de Maduro, et présentant leur leader caricaturé en dictateur vénézuélien menotté, avec la blague : « Trump, ne t’arrête pas en si bon chemin ».
Après avoir déjà estimé que dessiner Rokhaya Diallo grimée en Joséphine Baker était « raciste », l’impayable candidate à la mairie de Paris Sophia Chikirou a dénoncé un dessin « fasciste ». Le député Arnaud Le Gall a accusé de son côté le journal d’être devenu un relais de « l’extrême droite trumpiste ». Pas moins ! « C’est moche. Pas drôle. Complètement con. Répugnant même. Une trahison morale » a surenchéri enfin le député Arnaud Saint-Martin. Nos insoumis sont vraiment de grands sensibles •

E-commerce européen: la crise en taille XXL?

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Erfurt, 8 janvier 2026 © Jacob Schröter/DPA/SIPA

Et si les raisons des difficultés ne se trouvaient pas uniquement dans la concurrence de Shein ?


Le début de l’année 2026 a été marqué par une annonce brutale. Zalando a décidé de fermer son centre logistique d’Erfurt, en Allemagne, entraînant la suppression d’environ 2 700 emplois, soit près d’un sixième de ses effectifs dans le pays. La direction du groupe e-commerce allemand a justifié cette décision par la nécessité d’adapter et d’automatiser son réseau logistique paneuropéen face à un environnement concurrentiel plus exigeant, évoquant notamment la pression exercée par de grandes plateformes internationales à bas coûts.

Ce récit, largement relayé dans l’espace médiatique, tend à présenter cette concurrence comme la cause principale des difficultés rencontrées par Zalando. S’il contient une part de vérité, il passe toutefois à côté de l’essentiel, à savoir la trajectoire historique de l’entreprise, les tensions structurelles du modèle européen de la mode en ligne et les conséquences de choix stratégiques opérés bien avant que certains acteurs extra européens ne s’imposent comme des références du secteur.

Douloureux arbitrages

L’idée selon laquelle les difficultés actuelles de Zalando seraient nées avec l’arrivée de nouveaux concurrents asiatiques sur le marché européen ne résiste pas à l’examen des données financières récentes. L’entreprise a bien continué à enregistrer une croissance de son chiffre d’affaires et un redressement de ses résultats, mais ces indicateurs traduisent surtout un modèle arrivé à maturité, confronté à des arbitrages coûteux et à une industrie du e-commerce entrée dans une phase de normalisation après une décennie d’expansion rapide.

Fondée en 2008 à Berlin par Robert Gentz et David Schneider, Zalando est née de la rencontre entre le conseil stratégique et l’essor du commerce en ligne. Tous deux diplômés de la WHU Otto Beisheim School of Management, souvent considérée comme l’équivalent allemand de HEC, Robert Gentz a débuté sa carrière chez McKinsey, où il s’est spécialisé dans les stratégies de croissance et le commerce de détail, tandis que David Schneider a suivi un parcours comparable au sein du Boston Consulting Group, avec un accent mis sur l’expansion internationale. Leur formation et leur expérience ont fortement influencé la conception de Zalando, pensée dès l’origine comme une plateforme européenne capable de changer d’échelle rapidement plutôt que comme un simple site de vente en ligne.

Le nom Zalando, choisi pour sa sonorité internationale et mémorisable, ne renvoie ni à un pays ni à un produit précis. Inspiré librement du mot italien zalare, évoquant une forme de légèreté ou de jeu, il traduisait déjà l’ambition d’un déploiement paneuropéen sans ancrage culturel trop marqué.

L’entreprise s’est rapidement imposée comme l’un des principaux acteurs européens du e-commerce de la mode, combinant vente directe de marques et services logistiques pour des partenaires tiers. Cotée à la Bourse de Francfort sous le ticker ZAL et intégrée aux grands indices allemands, Zalando opère aujourd’hui dans la majorité des pays européens et emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes réparties entre ses sièges administratifs, ses équipes technologiques et ses infrastructures logistiques. Son modèle repose sur une forte maîtrise de la chaîne de distribution, des investissements massifs dans le numérique et la donnée, ainsi que sur l’ambition de devenir un écosystème paneuropéen de référence pour la mode en ligne.

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Sur l’exercice fiscal 2024, Zalando a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 10,5 milliards d’euros, en progression modérée par rapport à l’année précédente, et un bénéfice net d’environ 251 millions d’euros, en nette amélioration après une année 2023 plus difficile. En 2025, la croissance s’est poursuivie à un rythme plus soutenu, avec un chiffre d’affaires de 2,4 milliards d’euros au premier trimestre, puis environ 3 milliards d’euros au troisième trimestre. Pour l’ensemble de l’année, le groupe anticipe désormais un chiffre d’affaires compris entre 12,1 et 12,4 milliards d’euros et un résultat d’exploitation ajusté compris entre 550 et 600 millions d’euros, intégrant l’impact de l’acquisition d’About You. Dans ses prises de parole publiques, le PDG de Zalando a ainsi explicitement cité Shein comme symbole de la fast fashion mondiale pour justifier le plan social et la fermeture du site d’Erfurt, alors même que les causes profondes de la restructuration résident surtout dans les choix stratégiques internes, la maturité du modèle économique et l’intégration risquée d’About You.

Ces chiffres décrivent une entreprise encore en croissance, mais dont la dynamique repose sur des marges sous pression, un free cash-flow fragilisé et des attentes accrues des marchés financiers. Dans cette transition d’un modèle de forte expansion vers un modèle plus mature, la tentation est grande de désigner un facteur externe unique pour expliquer les tensions internes.

Infrastructures lourdes

Zalando a longtemps revendiqué un positionnement distinct, fondé sur un large catalogue de marques, une logistique sophistiquée, une expérience client soignée et des engagements affichés en matière de qualité et de durabilité. À l’inverse, certains acteurs mondiaux étaient présentés comme évoluant selon une logique différente, davantage centrée sur la vitesse et le prix. Or cette distinction souligne précisément le cœur du problème. Zalando ne s’est jamais voulu un acteur de la fast fashion ultra rapide capable de renouveler des milliers de références à très bas coûts. La question n’est donc pas celle d’une imitation impossible, mais celle de la soutenabilité économique d’un modèle européen exigeant dans un marché mondialisé.

La comparaison des modèles éclaire le débat sans en faire un face à face obsessionnel. Zalando repose sur une place de marché intégrée, des infrastructures lourdes, une gestion généreuse des retours et une adaptation constante aux normes sociales et environnementales européennes. À l’inverse, d’autres plateformes fonctionnent sur une logique de fast fashion numérisée, pilotée par la donnée, fondée sur une compression extrême des coûts et une externalisation massive de la production. Ces approches ne relèvent pas du même terrain économique, même si elles se croisent partiellement dans l’esprit des consommateurs.

Dans la communication récente, la référence à ces plateformes est devenue un écran commode pour expliquer non seulement les difficultés de Zalando, mais plus largement celles de l’industrie européenne de la mode en ligne. Cette narration permet d’externaliser les responsabilités, de déplacer le débat public et d’atténuer la portée sociale des décisions de restructuration.

Pourtant, réduire les ajustements de Zalando à une simple pression concurrentielle occulte les tensions structurelles du secteur et les conséquences de choix stratégiques internes, comme l’intégration d’About You ou la réorganisation logistique, dont les effets restent incertains.

Fondée en 2014 à Hambourg, About You s’est développée sur un modèle très orienté vers la personnalisation, le marketing d’influence et une expérience mobile destinée à un public jeune. Sa croissance rapide s’est accompagnée de marges faibles, de coûts marketing élevés et d’une dépendance forte aux promotions. Introduite en Bourse en 2021, l’entreprise a rapidement vu ses performances se dégrader avec le retournement du marché du e-commerce.

Zalando a pris le contrôle d’About You à l’issue d’un processus engagé fin 2024, par le biais d’une offre publique d’achat en numéraire sur un acteur affaibli. L’opération, finalisée à l’été 2025 après les autorisations réglementaires, s’est conclue par la sortie d’About You de la cote et son intégration complète au groupe. Présentée comme une alliance stratégique visant à renforcer un champion européen, elle s’apparente aussi à une opération défensive.

Cette intégration ajoute à Zalando un acteur structurellement fragile, aux synergies limitées, avec des bases clients distinctes, des technologies difficiles à fusionner et des cultures d’entreprise éloignées. Elle mobilise surtout des ressources financières et managériales à un moment où le cœur du modèle européen de la mode en ligne est déjà sous tension.

La fermeture du site d’Erfurt et les suppressions d’emplois s’inscrivent dans cette réorganisation interne. Elles traduisent moins l’impact direct d’un concurrent extérieur que la difficulté d’adapter un modèle européen exigeant à un environnement économique plus dur, marqué par une croissance modérée, une pression accrue sur les marges et des attentes sociales et environnementales élevées.

Dans ce contexte, les références répétées à certains acteurs mondiaux jouent le rôle d’un miroir commode. Elles masquent une réalité plus complexe, celle d’un modèle de la mode en ligne en recomposition, confronté à des défis internes, économiques et humains que ni la simplification du récit ni la désignation d’un adversaire unique ne suffisent à résoudre.

Tant qu’il y aura des films

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© Guy Ferrandis/Le Bureau Films

Une réjouissante histoire de faussaire, une fresque politique au galop et une comédie pas drôle: c’est ainsi que le cinéma français entame une nouvelle année.


Gros billets

L’Affaire Bojarski, de Jean-Paul Salomé
Sortie le 14 janvier

Le cinéaste Jean-Paul Salomé a l’éclectisme chevillé au corps depuis son entrée dans la carrière en 1994 avec Les Braqueuses. Ce qui entraîne inévitablement des bas (comme ses très improbables adaptations de Belphégor et d’Arsène Lupin) mais également des hauts, à l’instar de son précédent film, La Syndicaliste, avec Isabelle Huppert dans le rôle d’une lanceuse d’alerte chez Areva. Cette fois, il revient sur un retentissant fait divers quelque peu oublié aujourd’hui : l’affaire Bojarski. La campagne de communication qui entoure la sortie du film n’y va pas de main morte. Outre le traditionnel (et souvent inquiétant) « d’après une histoire vraie », l’affiche proclame qu’il s’agit de « l’homme qui a fait trembler la Banque de France ». Bref rappel des faits puisque Jean-Paul Salomé est assez fidèle à la réalité. Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la Seconde Guerre mondiale et use de ses dons pour fabriquer des faux papiers. À la Libération, son absence d’état civil en règle l’empêche de déposer les brevets de ses très nombreuses et ingénieuses inventions, et il doit se contenter de petits boulots alimentaires. Jusqu’au jour où un gangster lui propose de mettre à profit ses talents exceptionnels pour imprimer de la fausse monnaie. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Et très vite, il se retrouve dans le viseur du redoutable inspecteur de police Mattei et devient en même temps la bête noire des milieux financiers.

La figure du faussaire a toujours fasciné le cinéma. Rappelons que dans le salutaire registre de la parodie, Le cave se rebiffe, de Gilles Grangier, dialogué par Michel Audiard, tient parfaitement la comparaison avec Les Tontons flingueurs : Maurice Biraud en as du faux talbin et Jean Gabin en commanditaire exigeant y font des merveilles. Certes, on rit moins chez Salomé, mais on lui sait gré de prendre au sérieux cette affaire avec un film mené tambour battant. Reda Kateb en faux-monnayeur fabuleux tire son épingle du jeu et le reste du casting – Bastien Bouillon et Pierre Lottin en tête – est au diapason. Rien de génial, mais ce film qui fait l’éloge du travail bien fait est lui-même bien ficelé : Salomé sait raconter une histoire et nous y intéresser. Il est vrai qu’il tenait là un sujet en or avec son lot de rebondissements, de suspenses en tous genres et autres crises familiales liées au secret. Gendarmes et voleurs, c’est toujours un bon prétexte pour mener une honnête entreprise de divertissement. Et puis, au-delà de ses indéniables qualités, le film s’autorise le portrait d’un artiste solitaire qui aimerait que son tour de main soit reconnu à sa juste valeur. Au point d’ailleurs que Bojarski marquait sciemment ses faux billets de minuscules différences qui sont autant de signatures volontaires. On imagine aisément comment ce drôle de zèbre a fini sa carrière, le plus piquant étant qu’à l’époque on pouvait lire sur chaque billet l’extrait de l’article 139 du Code pénal relatif aux sanctions encourues par les contrefacteurs. Autre ironie du sort, les collectionneurs s’arrachent désormais et à prix d’or les faux billets élaborés par le virtuose, tandis que, semble-t-il, la Banque de France en conserve de nombreux exemplaires dans ses coffres.

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L’Affaire Bojarski n’évite ni certains raccourcis, ni une romantisation de ce fait divers somme toute crapuleux. Mais c’est assurément la loi du genre. Et même si la réalité est moins séduisante que la fiction, on prend un plaisir coupable à suivre le jeu du chat et de la souris. Mais pour que ce plaisir soit parfait, on se serait passé des images d’archives du générique de fin qui montrent le vrai Bojarski, sorte de petit fonctionnaire besogneux, bien loin de l’image de l’artiste génial suggérée par le film.


Carole Bethuel / Curiosa Films

Petite monnaie

Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas
Sortie le 21 janvier

On sait le succès qu’a connu en librairie le roman de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, à sa sortie en 2022. Le talentueux Olivier Assayas a souhaité le porter à l’écran avec une distribution internationale. Avec son Carlos, il avait prouvé qu’il pouvait délaisser l’intime pour aborder des thématiques politiques. Mais était-il bien raisonnable de vouloir traiter près de quarante années de vie politique russe en 156 minutes très exactement ? De ce point de vue, il est évident que l’écrit l’emportera toujours sur l’écran. En voulant tout embrasser de cette longue période, Assayas, malgré quelques belles scènes, semble se diluer dans cette folle cavalcade coécrite avec Emmanuel Carrère. Quant à confier au mignon Jude Law le rôle de Vladimir Poutine, c’est sans conteste lisser un personnage bien plus complexe. Résultat, rien ne fonctionne vraiment dans ce qui aurait pu et dû être un ténébreux portrait de la Russie post-soviétique.


EcceFilms

Poches vides

Baise-en-ville, de Martin Jauvat
Sortie le 28 janvier

Il est des films dont on se demande comment ils ont pu passer le stade du scénario et trouver des oreilles attentives pour les financer. C’est absolument le cas du désolant Baise-en-ville de Martin Jauvat. L’énoncé du synopsis suffit à mesurer l’ampleur du désastre : « Un jeune homme pas doué en amour et n’ayant pas de voiture doit séduire tous les soirs une femme différente pour qu’elle l’héberge à proximité de son lieu de travail. » Et le plus fascinant, c’est qu’à partir de ce rien, un cinéaste et ses acteurs puissent produire du moins que rien qui se voudrait évidemment drôle, sympathique et décalé. On sort de la projection proprement affligé par tant de nullité avec la désagréable impression de s’être fait avoir. Quant à comprendre ce que sont venus faire dans cette pauvre galère Emmanuelle Bercot, William Lebghil ou encore Géraldine Pailhas, c’est un mystère de plus.

Marine Le Pen: on n’est sûr de rien…

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Philippe Bilger © Pierre Olivier

Notre chroniqueur revient sur la stratégie judiciaire de Marine Le Pen


Le procès en appel de Marine Le Pen et de quelques autres s’est ouvert le mardi 13 janvier. Jordan Bardella a réaffirmé son plein soutien à cette dernière « qui convaincra de son innocence ». Sans être nécessairement contre-productif, un tel soutien politique n’aura en tout cas aucune incidence sur le cours de la procédure judiciaire à venir.

Je ne crois pas non plus que, pour la juridiction d’appel, le fait que l’éventuel remplaçant de Marine Le Pen en vue de l’échéance présidentielle soit déjà désigné puisse exercer une quelconque influence sur l’arrêt à intervenir, lequel, quelle qu’en soit l’issue, aura tout intérêt à se fonder sur des éléments strictement juridiques, contrairement au jugement de première instance qui s’est aventuré – au moins pour ce qui relève de l’exécution provisoire – dans une argumentation davantage politique que technique.

Marine Le Pen baisse d’un ton

Ayant suivi attentivement les débats de première instance en pratiquant un pluralisme médiatique – et ma lucidité n’est pas rétrospective ! -, j’avais été surpris par l’option maximaliste retenue par Marine Le Pen, même si elle correspondait à son tempérament et avait conduit son unique avocat à plaider dans le même esprit.

On connaît la condamnation qui a suivi, assortie de l’exécution provisoire et de ses effets potentiellement désastreux sur l’avenir présidentiel de la candidate officielle du RN.

Il me paraissait clair que, d’une manière ou d’une autre, une autre ligne de défense serait envisagée en appel. Le fait que Marine Le Pen dispose désormais de deux avocats – l’un pour le Parlement européen, l’autre pour le parti -, que chacun des appelants ait dorénavant son propre conseil et que la communication sera davantage contrôlée constitue un élément non négligeable, mais ce n’est pas l’essentiel.

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Il va résider dans l’obligation pour Marine Le Pen – sans qu’elle opère un revirement complet et tout en continuant à proclamer son innocence – de développer une argumentation moins impérieuse et plus modeste. Cette évolution devrait la conduire à moins s’opposer frontalement au droit européen qu’à s’en prévaloir, en exploitant ses zones d’ambiguïté afin de justifier le comportement collectif des assistants parlementaires mis en cause. Sans aller jusqu’à la résipiscence, elle fera valoir une attitude de bonne foi qui la fera sortir de ses dénégations intégristes et pourrait lui valoir une écoute plus bienveillante.

Déjà, en affirmant d’emblée « qu’elle n’a aucun sentiment d’avoir commis la moindre infraction », elle a placé la barre moins haut et s’est campée en innocente moins sûre d’elle. Cette formulation est révélatrice d’un climat de moindre affrontement.

En effet, il est fondamental, à quelque niveau juridictionnel que ce soit, de toujours ménager une porte de sortie lorsque l’argumentation principale ne convainc pas, plutôt que de s’enfermer – et les juges avec et contre soi – dans une logique du tout ou rien.

Rien n’est acquis

Mais il faut prendre garde à ce que cette volte-face n’apparaisse pas comme insincère, voire purement utilitaire, d’autant plus que, depuis des mois, on avait presque l’impression que, médiatiquement parlant, la défense du RN s’élaborait à ciel ouvert. Il est évidemment permis de modifier son comportement et ses arguments en appel, à condition toutefois que cette nouvelle posture ne soit pas cousue de fil blanc, au point de donner le sentiment d’un jeu consistant, après avoir d’abord brûlé tous ses vaisseaux, à chercher ensuite trop ostensiblement à en sauver quelques-uns.

J’en viens naturellement, pour conclure, au rôle capital des avocats dans les procès où la politique vient troubler l’apparente objectivité du droit. Dans les causes perdues, lorsqu’on s’en prend à la justice et que l’on met en cause ses juges, il est frappant de voir que, parmi les explications avancées pour justifier l’échec judiciaire, n’est presque jamais évoquée la possible insuffisance des conseils, la maladresse de leurs plaidoiries, leur excès de certitude, proche parfois de l’arrogance, de l’emporter, et plus généralement, leur échec dans cette obligation de convaincre.

Pour Marine Le Pen, rien n’est acquis. C’est déjà beaucoup que de le savoir et d’en tirer, en conséquence, l’attitude appropriée.

L’autre leçon iranienne

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Charles Rojzman. Photo: D.R.

Charles Rojzman observe un paradoxe cruel et un peu fou : si certains en Iran risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite désormais à défendre les principes qui rendent cette séparation possible.


Il se passe aujourd’hui en Iran quelque chose que l’Europe regarde à peine, ou qu’elle regarde mal. Dans les rues de Téhéran, d’Ispahan ou de Chiraz, une jeunesse affronte à mains nues un régime théocratique parmi les plus répressifs du monde. Elle ne réclame ni réforme cosmétique ni accommodement religieux ; elle conteste le principe même de la domination du sacré sur la loi. Et fait remarquable, presque inouï : aucun “Allahu Akbar” ne rythme ces manifestations. Le silence religieux de cette révolte en dit plus long que tous les discours. Il signifie que, là même où l’islam a été érigé en loi totale, surgit le désir de le ramener à ce qu’il n’a jamais pleinement accepté d’être : une foi que l’on adopte ou pas, et non un ordre politique.

Le problème ne commence pas avec la foi…

Ce contraste devrait hanter l’Europe. Car pendant que des femmes et des hommes risquent leur vie pour desserrer l’étau de la théocratie, l’Europe, elle, doute de sa propre légitimité à défendre fermement le principe qui fonde la société démocratique moderne,  la séparation du religieux et du politique. Elle hésite, tergiverse, s’excuse. Ce qui se joue n’est pas une crise passagère, mais un renoncement profond : celui d’une civilisation qui ne croit plus avoir le droit de nommer ce qui la menace.

L’Europe ne s’effondre pas sous les coups d’un ennemi extérieur clairement identifié. Elle se défait lentement, par renoncement intérieur, par incapacité à penser les conséquences de ses propres choix. Elle ne meurt pas de violence, mais d’aveuglement volontaire ; non d’agression, mais de désarmement moral. Ce qui s’éteint aujourd’hui, ce n’est pas seulement une puissance politique ou économique, mais une civilisation qui ne sait plus pourquoi elle existe.

Il n’y a rien, en soi, de condamnable dans l’islam comme foi vécue. Rien contre le croyant qui prie, jeûne, donne l’aumône, accomplit le pèlerinage, organise sa vie selon un ordre spirituel hérité. Les sociétés européennes, issues d’une longue histoire chrétienne, savent ce que signifie croire. Le problème ne commence pas avec la foi ; il commence avec la loi.

Car l’islam, dans sa cohérence doctrinale classique, ne s’est jamais pensé comme une religion parmi d’autres, appelée à cohabiter durablement dans un espace pluraliste. Il se comprend comme la révélation dernière et supérieure, destinée à corriger et à subordonner les révélations antérieures. Cette prétention n’est pas seulement théologique : elle est juridique, politique, civilisationnelle. Elle s’inscrit dans la charia, qui ne sépare pas le spirituel du temporel, la croyance de l’ordre social, Dieu de la loi.

Un projet englobant

Dans cet ordre normatif, l’inégalité n’est pas un accident historique appelé à disparaître, mais un principe structurant : inégalité entre le musulman et le non-musulman, entre le croyant et l’infidèle, entre l’homme et la femme. Ces hiérarchies sont présentes dans les textes fondateurs, dans de nombreuses sourates du Coran et dans les hadiths. Tous les musulmans ne les revendiquent pas, ni ne les appliquent, mais elles existent comme horizon normatif légitime. Les nier revient à substituer le confort idéologique à la vérité.

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À cette structure doctrinale s’ajoute une donnée que l’Europe se refuse obstinément à penser : le facteur démographique. Le nombre change la nature des choses. Tant que les musulmans sont minoritaires, l’adaptation au cadre démocratique est possible, parfois sincère, parfois stratégique. Mais lorsque la présence devient masse, lorsque la démographie devient force politique et culturelle, ressurgit ce que l’on croyait dissous : le sens primordial de l’islam comme projet englobant, dans lequel la terre entière est appelée, à terme, à être soumise à la loi divine.

Les limites de la distinction entre islam et islamisme

Il ne s’agit pas toujours d’une conquête brutale. Elle est souvent lente, diffuse, progressive : revendications juridiques, pressions normatives, contestation de lois civiles jugées impies, mise en accusation morale des sociétés d’accueil. La coexistence cesse d’être une fin ; elle devient une étape. La domination d’un ordre non musulman est vécue comme transitoire, parfois comme une humiliation historique appelée à être corrigée.

C’est ici que la distinction rassurante entre islam et islamisme montre ses limites. Non qu’elle soit entièrement fausse, mais parce qu’elle sert trop souvent à masquer une continuité idéologique profonde. Les courants comme les Frères musulmans ou le wahhabisme n’inventent rien : ils réactivent, systématisent et politisent des éléments déjà présents, en attendant que le rapport de force — notamment démographique — permette leur traduction juridique.

Face à cela, l’Europe apparaît désarmée. Non par manque de moyens, mais par absence de volonté. Ses élites, oscillant entre inconscience et corruption morale, laissent se déployer une immigration de masse sans exigences claires, sans lignes rouges, sans affirmation ferme de la primauté de la loi civile. Toute tentative de lucidité est disqualifiée comme xénophobie ; toute inquiétude est pathologisée ; toute résistance est assimilée à une faute morale. L’Europe préfère accuser ses propres peuples plutôt que de défendre les principes mêmes qui rendent la démocratie possible.

Il existe pourtant une ligne de partage nette. Elle ne passe ni entre musulmans et non-musulmans, ni entre cultures, ni entre origines. Elle passe entre ceux qui acceptent que la loi soit l’œuvre des hommes — imparfaite, révisable, toujours discutable — et ceux qui estiment qu’une loi sacrée doit, tôt ou tard, s’y substituer. Le musulman qui accepte sans réserve la primauté de la loi démocratique, l’égalité absolue entre les sexes, entre croyants et non-croyants, la liberté de conscience incluant le droit de quitter une religion, est pleinement compatible avec l’Europe. Mais plus le nombre croît, plus ce renoncement devient minoritaire, suspect, parfois dénoncé comme trahison.

Une civilisation ne survit pas longtemps lorsqu’elle renonce à défendre ce qui la fonde. Le pluralisme ne tient que s’il existe une norme centrale non négociable. En refusant d’affirmer cette norme, l’Europe ne fait pas preuve d’une tolérance supérieure : elle organise sa propre dissolution. Les civilisations ne meurent pas toujours dans le fracas ; certaines meurent dans le consentement, sous le poids du nombre, le silence des élites et la peur de nommer le réel.

L’islam doit encore évoluer

Et pourtant, rien n’est entièrement joué. Ce qui se lève aujourd’hui en Iran, dans le refus même de la théocratie, rappelle une vérité essentielle : l’islam n’est pas condamné à demeurer une loi. Il peut devenir une foi, à condition qu’existe en face une civilisation suffisamment sûre d’elle-même pour imposer la primauté du politique sur le religieux. Le paradoxe est cruel : là où certains risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite à défendre les principes qui rendent cette séparation possible. Si une espérance demeure, elle ne réside ni dans l’angélisme ni dans le renoncement, mais dans la capacité retrouvée des sociétés démocratiques à assumer leur propre norme, afin que l’islam, comme toute religion, puisse enfin devenir une croyance libre dans un monde gouverné par la loi des hommes.

La société malade

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Wikipedia sous influence

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Photo retouchée avec ChatGPT.

Une étude, récemment publiée par Neutral Pov, revient sur la mise au ban d’un contributeur de Wikipedia, connu sous le pseudonyme Iskandar323, qui aurait fait partie d’un groupe d’éditeurs appelé le “Gang of 40”, accusé de manipuler de manière coordonnée des narratifs sensibles, en particulier autour du conflit Israël-Palestine. L’organe suprême de décision de Wikipedia, l’ArbCom a finalement voté à l’unanimité pour bannir définitivement cet utilisateur du site, en lui interdisant aussi à vie de contribuer à tout contenu lié à Israël, aux Juifs, à la Palestine ou à des sujets connexes. Mais concernant Israël, l’écologie ou d’autres sujets sensibles, les règles, les procédures et les statuts des contributeurs de Wikipedia, initialement conçus pour protéger l’encyclopédie, continuent parfois, sans intention malveillante, de figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires…


Wikipédia est née d’une croyance fondatrice largement partagée aux débuts d’Internet et du cyberespace, celle de l’intelligence collective, de la contribution désintéressée au bien commun et de la possibilité de rassembler le savoir humain sur une plateforme unique, ouverte et universelle. Dans cet imaginaire originel, la somme des contributions individuelles devait produire un équilibre supérieur, corriger les biais et neutraliser les intérêts particuliers. L’encyclopédie collaborative apparaissait alors comme l’une des incarnations les plus abouties de cette utopie numérique. Cette promesse a toutefois été interrogée de longue date, notamment par Causeur, où le journaliste Erwan Seznec a consacré des enquêtes aux dérives structurelles de Wikipédia, soulignant la professionnalisation militante de certains contributeurs et la captation de pages sensibles par des noyaux d’éditeurs hyperactifs. Ces problèmes sont d’autant plus graves quand il s’agit de sujets politiquement et idéologiquement inflammables. C’est précisément ce que met en lumière une enquête publiée par @npovmedia, média indépendant spécialisé dans l’analyse des dynamiques éditoriales sur les plateformes collaboratives, à partir de données librement accessibles.

Deux poids, deux mesures

L’enquête porte notamment sur le bannissement d’un contributeur du Wikipédia anglophone, connu sous le pseudonyme Iskandar323, décision prise par les instances communautaires à l’issue de procédures internes. L’approche revendiquée par @npovmedia ne consiste pas à inférer des intentions personnelles, mais à examiner des schémas de contribution observables dans les historiques publics de modifications.

Selon les éléments compilés, Iskandar323 a réalisé plus de 12 000 modifications entre 2022 et 2024, majoritairement concentrées sur un nombre limité de thématiques : conflit israélo-palestinien, histoire juive, Hamas, Iran. Ce volume, très élevé, s’est traduit par des interventions répétées sur des articles structurants, en particulier leurs introductions, sections qui orientent la lecture de l’ensemble du contenu.

L’enquête relève ainsi, sur la base des archives publiques, des modifications apportées à l’article « Jews », incluant la suppression de la référence à la Terre d’Israël dans la description des origines historiques du peuple juif. Elle documente également la suppression ou la réduction de références à la charte fondatrice du Hamas de 1988, ainsi que des réécritures substantielles d’articles relatifs aux abus imputés au régime iranien,via des suppressions, reformulations ou changements de qualification.

Mais l’enquête de @npovmedia ne s’arrête pas à ce cas individuel. Elle s’attarde également sur un travail comparatif portant sur le traitement éditorial de certaines grandes figures politiques contemporaines. À ce titre, elle met en parallèle les entrées Donald Trump et Ali Khamenei, en analysant leurs introductions, la hiérarchisation des informations et la nature des qualificatifs employés.

Selon cette analyse, l’entrée consacrée à Donald Trump accorde une place très importante, dès les premières lignes, aux controverses, procédures judiciaires et accusations, présentées comme des éléments centraux de son identité politique. À l’inverse, l’entrée dédiée à l’ayatollah Ali Khamenei privilégie une présentation institutionnelle et idéologique, reléguant à des sections secondaires et parfois plus techniques les accusations de violations massives des droits humains ou le rôle du régime iranien dans la répression intérieure.

@npovmedia précise que ces différences ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve de biais intentionnel, mais qu’elles révèlent des choix éditoriaux qui ont un effet direct sur la perception du lecteur non spécialiste. Là encore, l’enquête se fonde exclusivement sur des comparaisons textuelles et structurelles, telles qu’elles apparaissent dans les versions publiques des articles.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. La collaboration étant un mécanisme normal de Wikipédia, @npovmedia se limite à constater la récurrence de ces interactions, sans conclure à une coordination intentionnelle.

Hiérarchie du petit monde des contributeurs

Le bannissement décidé par la communauté wikipédienne — mesure rare et encadrée — s’inscrit dans un contexte plus large de forte conflictualité éditoriale autour des sujets géopolitiques contemporains. Il illustre les limites structurelles d’un modèle ouvert, confronté à des formes d’engagement idéologique intensif.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. Si la collaboration constitue un mécanisme normal du fonctionnement de Wikipédia, elle s’inscrit en pratique dans des rapports de force internes bien identifiés. Contrairement à l’image d’une agora parfaitement horizontale, l’encyclopédie repose sur une hiérarchie informelle mais puissante, structurée par l’ancienneté, le volume de contributions, la maîtrise des règles internes et l’accès progressif à des statuts spécifiques. Pour mieux comprendre ce mode de fonctionnement il faut connaître l’histoire de la plateforme.

Créée le 15 janvier 2001 par Jimmy Wales et Larry Sanger, Wikipédia repose juridiquement sur la Wikimedia Foundation, une organisation caritative américaine à but non lucratif, domiciliée à San Francisco. Longtemps perçue comme une simple structure de soutien à un projet essentiellement bénévole, la fondation est devenue au fil des ans une institution à part entière, dotée de moyens financiers, techniques et humains considérables. Pour l’exercice fiscal 2024-2025, son budget annuel avoisine les 200 millions de dollars, financé quasi exclusivement par des dons individuels collectés à l’échelle mondiale, principalement via les campagnes d’appels aux dons très visibles sur les pages de Wikipédia.

Ces ressources permettent de couvrir des dépenses opérationnelles de l’ordre de 180 à 190 millions de dollars par an, consacrées à l’infrastructure technique, à la cybersécurité, au développement logiciel, aux relations institutionnelles, ainsi qu’aux salaires de plusieurs centaines d’employés répartis dans le monde. La fondation dispose par ailleurs de réserves financières importantes, avec des actifs nets approchant les 300 millions de dollars, reflet d’une politique de gestion prudente et d’une volonté affichée de pérenniser l’écosystème wikipédien sur le long terme.

La gouvernance de Wikipédia repose ainsi sur une architecture hybride. D’un côté, une fondation centralisée, juridiquement responsable, dotée de moyens financiers significatifs et dirigée par un conseil d’administration et une équipe exécutive. De l’autre, une communauté mondiale de contributeurs bénévoles, à qui revient officiellement l’entière responsabilité du contenu éditorial. La Wikimedia Foundation affirme de manière constante ne pas intervenir dans les choix rédactionnels, ceux-ci étant régis par des règles internes, des recommandations et des procédures communautaires.

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Cette séparation formelle entre infrastructure et contenu, longtemps présentée comme un gage d’indépendance et de neutralité, soulève toutefois une question de fond. À mesure que Wikipédia s’est imposée comme une infrastructure centrale du savoir mondial, utilisée par les moteurs de recherche, les médias, les institutions publiques et désormais les systèmes d’intelligence artificielle, l’absence de responsabilité clairement identifiable sur le fond éditorial devient plus problématique. La fondation se retranche derrière l’autonomie communautaire, tandis que les décisions les plus sensibles sont prises par des groupes restreints d’éditeurs expérimentés, sans mécanisme de représentation démocratique externe ni véritable contre-pouvoir.

Ce cadre institutionnel éclaire les tensions actuelles autour de Wikipédia, un projet né d’une utopie horizontale, mais devenu une organisation puissante, structurée et financièrement solide, dont l’influence dépasse désormais largement celle d’une simple encyclopédie en ligne.

Sur Wikipédia, l’éditeur n’est pas seulement un contributeur occasionnel. Il peut y faire une véritable « carrière ». Les contributeurs les plus actifs accumulent un capital symbolique et procédural car ils connaissent les règles de neutralité, de sourçage, d’arbitrage, savent invoquer les recommandations pertinentes et manier les procédures de suppression, de protection ou de médiation. Certains accèdent au statut d’administrateur, leur donnant la capacité de bloquer des comptes, de protéger des pages ou de trancher des conflits d’édition. D’autres deviennent arbitres, ou acquièrent une autorité de fait dans des domaines thématiques précis.

Dans ce contexte, les batailles d’édition constituent un phénomène bien documenté. Elles opposent non pas des opinions abstraites, mais des groupes d’éditeurs inégalement dotés en expérience et en ressources procédurales. Sur des sujets hautement politisés (Israël et la Palestine, l’Iran, la Russie, les États-Unis, le terrorisme islamiste, le climat) ces conflits prennent souvent la forme de modifications répétées, de déplacements de paragraphes, de reformulations apparemment mineures mais structurantes, notamment dans les introductions, les résumés ou le choix des sources mises en avant.

De nombreux cas antérieurs ont montré comment certaines pages deviennent, sur la durée, des territoires éditoriaux stabilisés, où les nouveaux contributeurs sont rapidement découragés, leurs ajouts annulés ou renvoyés à des discussions procédurales longues et asymétriques. Sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention concertée, la simple permanence d’un noyau d’éditeurs expérimentés suffit à orienter durablement la ligne d’un article.

L’enjeu des articles à fort impact interprétatif

C’est dans ce cadre que @npovmedia situe ses observations. L’enquête se borne à constater la récurrence des interactions entre certains contributeurs sur des centaines d’articles sensibles, ainsi que la concentration des efforts éditoriaux sur des zones à fort impact interprétatif. Elle n’en déduit pas l’existence d’une coordination formelle, mais souligne que ces dynamiques, cumulées dans le temps, participent à façonner un équilibre éditorial qui n’est ni spontané ni purement aléatoire.

Autrement dit, la neutralité de Wikipédia ne se joue pas seulement dans les textes publiés, mais dans la sociologie de ses éditeurs, leurs trajectoires, leurs alliances ponctuelles et leur maîtrise inégale des règles du jeu encyclopédique.

Le champ climatique offre à cet égard un exemple particulièrement éclairant de ces batailles d’édition. Dès les années 2000, les articles relatifs au réchauffement climatique, au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou aux politiques de transition énergétique ont été parmi les plus conflictuels de Wikipédia. Ils ont donné lieu à des guerres d’édition prolongées, opposant contributeurs sceptiques, militants écologistes et éditeurs se réclamant strictement de la littérature scientifique dominante.

Dans ce domaine, Wikipédia a progressivement stabilisé une ligne éditoriale très normée, fondée sur le principe dit du « poids dû » accordé au consensus scientifique. Si ce principe est cohérent avec les règles encyclopédiques, son application concrète a reposé, dans les faits, sur un noyau restreint de contributeurs très expérimentés, maîtrisant parfaitement les procédures internes et les mécanismes d’arbitrage. Les contributeurs contestant certaines formulations,  même en s’appuyant sur des sources académiques minoritaires ou sur des débats méthodologiques réels, ont souvent vu leurs ajouts annulés, leurs sources disqualifiées ou leurs interventions requalifiées en militantisme.

Plusieurs enquêtes journalistiques, dont celles d’Erwan Seznec, ont montré comment certaines pages liées au climat sont devenues des espaces fortement verrouillés, protégés administrativement, où l’entrée de nouveaux contributeurs est étroitement encadrée. Là encore, sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention idéologique unifiée, la permanence d’éditeurs hyperactifs, dotés d’un fort capital procédural, a contribué à figer durablement la structure et la hiérarchisation des articles.

Le cas du climat illustre ainsi un phénomène plus général : sur les sujets à forte charge idéologique ou politique, Wikipédia tend moins à refléter un débat ouvert qu’à institutionnaliser un équilibre éditorial, produit de rapports de force internes, de règles procédurales et de trajectoires individuelles d’éditeurs. Un équilibre qui, une fois stabilisé, devient d’autant plus difficile à contester qu’il se présente comme le simple reflet du « consensus ».

La Wikimedia Foundation, citée par@npovmedia, n’a pas souhaité commenter ces cas précis, rappelant que les décisions de restriction ou de bannissement relèvent exclusivement de procédures communautaires internes. Cette position, constante, s’inscrit dans la doctrine officielle de séparation entre infrastructure et contenu. Elle a le mérite de la cohérence, mais elle laisse entière une interrogation plus large, que l’enquête se garde bien de trancher.

Car au-delà des situations individuelles, c’est une question de fond qui affleure : un champ social peut-il durablement échapper aux rapports de force qui structurent toute activité humaine collective ? Wikipédia a été conçue comme un espace de coopération horizontale, fondé sur la bonne foi, la discussion rationnelle et la régulation par les pairs. Mais à mesure que la plateforme a gagné en centralité, en visibilité et en influence, elle s’est inévitablement transformée en un espace de pouvoir, où s’accumulent capital symbolique, maîtrise procédurale et autorité informelle. Dans un tel contexte, la neutralité ne disparaît pas brutalement, elle devient le produit d’équilibres internes, de compromis stabilisés, parfois de fatigues ou de renoncements, plutôt que le simple reflet d’un débat ouvert et constamment renouvelé. Autrement dit, d’un dynamique qu’on peut qualifier de « politique ». Les règles, les procédures et les statuts, conçus pour protéger l’encyclopédie, peuvent aussi, sans intention malveillante, figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires.

L’enquête de @npovmedia ne prétend ni révéler un complot, ni disqualifier le projet encyclopédique dans son ensemble. Elle rappelle une évidence souvent oubliée que là où le savoir devient une infrastructure, il devient aussi un enjeu. Et là où se joue un enjeu, s’installent nécessairement des rapports de force. La question n’est donc peut-être pas de savoir si Wikipédia peut rester neutre au sens absolu, mais si elle est en mesure de rendre visibles, intelligibles et discutables les mécanismes par lesquels cette neutralité est produite.

Bocuse imperator

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Gautier Battistella / Paul Bocuse © Hannah Assouline – VILLEMAIN/SIPA

Paul Bocuse reprend vie sous la plume de Gautier Battistella. Bocuse est le roman de la vie du grand chef et le livre d’un écrivain au grand style. Une plongée dans l’enfer des cuisines pleine de poésie et le portrait d’un génial mégalo qui s’est imposé comme l’empereur de la gastronomie française à travers le monde.


On avait laissé Gauthier Battistella sur les hauteurs d’Annecy, où Paul Renoir, élu meilleur cuisinier du monde à la tête du restaurant Les Promesses, s’était donné la mort. Une ténébreuse affaire qui avait donné Chef, son précédent roman, paru en 2022. En 2026, nous retrouvons l’écrivain près de Lyon, à Collonges-au-Mont-d’Or, petit village des bords de Saône amené à devenir la capitale de l’empire mondial de Paul Bocuse. Bocuse est peut-être un roman, c’est d’abord une exceptionnelle biographie. Quatre ans d’un travail d’enquête minutieux, une soixantaine de personnes interrogées – chefs, anciens apprentis, amis proches, contradicteurs, historiens – et une somme d’archives compulsées. Voilà pour l’ossature. Cependant, ce qui redonne vie au chef mythique porte un nom : le talent. Et Battistella n’en manque pas. Au fil de ses livres le style s’affûte, les phrases s’écourtent, les formules s’imagent, les verbes tranchent. Le récit est réduit avec la même attention nécessaire à l’obtention d’un jus de cuisson concentré. Et comme face à une belle poularde farcie, on ne voit pas les ficelles.

Enfance à la campagne

Raconter la vie de Paul Bocuse (1926-2018), c’est d’abord décrire une enfance à la campagne, la chasse, la pêche, le rapport charnel à la nature. C’est aussi la cuisine de l’auberge familiale, ses fumets, ses viandes et ses volailles rôties. Chez les Bocuse, on cuisine depuis 1765. Le petit Paulo raffole à deux ans du ragoût aux olives et, à trois, dévore brochet mayonnaise et oreilles de veau sauce ravigote. Battistella n’a pas son pareil pour évoquer la rudesse et les joies saines de la vie campagnarde, les odeurs, les couleurs, jusqu’à la table où « les corps vivent sans surveillance, on étale la terrine en tenant la tranche de pain noir calée au creux de la main, comme aujourd’hui les téléphones, et quand on a fini, on s’essuie les lèvres d’un revers de manche ».

La guerre et l’occupation allemande frappent aux portes de l’auberge de Collonges. Malgré le rationnement, il faut nourrir les miliciens à l’œil et les collabos montrent le chemin du marché noir. Les troupes américaines finissent par libérer la région, Paulo peut enfin montrer ses muscles et suit les GI’s jusqu’à la Libération. Il revient tatoué et auréolé du feu des combats. Ce sont désormais les feux de cuisson qu’il doit affronter et le jeune homme s’engage dans la brigade de la Mère Brazier au col de la Luère. Auprès de cette femme hors du commun il apprend tout – et prend tous les attributs du grand chef. Battistella est dans son élément entre la plonge et les casseroles : quinze ans passés au guide Michelin laissent des traces. Les pages qu’il consacre aux « Mères » lyonnaises, pilier de la gastronomie française, sont touchantes et précises. Des vies de labeur entièrement vouées à la cuisine et à la transmission de quelques recettes : volailles demi-deuil, quenelles de brochet, gratin de langouste, fonds d’artichauts foie gras… « Nulle filiation officielle ou inscription au Registre des Recettes Éternelles, non, de simples tours de main, observés cent fois et reproduits dans la touffeur des flammes et le chuintement des marmites. » Tel est le parcours suivi et l’exemple que poursuivra Bocuse. Gardien de la tradition, Monsieur Paul n’a, dans sa vie, inventé que deux recettes : le loup en croûte et la soupe aux truffes.

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Le monde de la cuisine est rude et exigeant. Un chef qui veut remplir sa salle se doit d’être intransigeant envers lui-même et ses troupes, et s’il veut obtenir une étoile, puis deux, puis trois – et surtout les conserver – il doit faire régner une rigueur au-delà de la discipline. « Chef, oui chef ! », répondent seconds et commis qui encaissent les insultes, parfois les coups. « Injuste dans ses colères, juste dans ses assaisonnements », Bocuse réussit à être craint et aimé à la fois. Ainsi tient-il sa brigade.

L’Auberge du Pont de Collonges, à Collonges-au-Mont-d’Or, berceau et symbole de l’empire gastronomique de Paul Bocuse. DR

Le travail acharné finit par être récompensé. Bocuse obtient sa troisième étoile en 1965, à 39 ans, et ne les perdra jamais. La description de ses visites annuelles dans les bureaux du Guide sont savoureuses. L’Auberge du Pont de Collonges intègre ainsi les pages de notre roman national. Mais malgré les agrandissements successifs de son restaurant, Monsieur Paul s’y sent à l’étroit. Son ambition hors normes, que certains appellent mégalomanie, son bagout, son audace et, faut-il le reconnaître, son côté parrain, le poussent à partir à la conquête du monde. Lui qui a réussi le tour de passe-passe du siècle, faire main basse sur la « Nouvelle cuisine » pour mieux l’enterrer sous la cuisine au beurre, peut partir à la conquête des États-Unis. Il n’a pas les scrupules de la Mère Brazier qui avait refusé le pont d’or offert par le directeur du Waldorf-Astoria en lançant : « Ça se saurait si les truffes poussaient à New York, non ? ». D’ailleurs, il n’a aucun scrupule dès lors que beaucoup de zéros se disent en dollars. Et les truffes, ça s’importe.

Gros contrats

Il est le chouchou de la presse américaine dès la fin des années 1960, et au fil des décennies, il multiplie les gros contrats outre-Atlantique tout en répondant aux œillades de l’Asie. Son emprise planétaire ne lui fait pas oublier pour autant son ancrage national. « Son omnipotence bouleverse le marché de la restauration lyonnaise : impossible de rivaliser avec quelqu’un qui a tout – l’argent à flot, les amis, les passe-droits, les appuis politiques, la notoriété. » En région Rhône-Alpes, même une sandwicherie ne peut ouvrir sans son accord.

En amitié, Bocuse est aussi le patron. Un ami fidèle qui compte à ses côtés les Troisgros, Haeberlin, Guérard, Vergé, Chapelle et tant d’autres parmi lesquels Bernard Loiseau. Son suicide en 2003 continue de hanter la profession et son ombre plane sur ces pages comme elle le faisait déjà dans Chef.

Décoré de la Légion d’honneur en 1975 – seul Escoffier l’avait été avant lui –, coiffé d’une toque plus haute que tous les autres cuisiniers du monde, inventeur des Bocuse d’Or, les JO de la gastronomie, et à la tête de suffisamment de restaurants pour permettre à 3,5 millions de personnes de manger « du » Bocuse chaque année, Monsieur Paul s’est légitimement autoproclamé « empereur de la gastronomie mondiale ». Un empire dans lequel les fourneaux ne s’éteignent jamais.

Gautier Battistella, Bocuse, Grasset, 2026. 320 pages

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Mitterrand sous l’empire des livres

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Bernard Pivot et François Mitterrand, "Apostrophes", 1975 © PECCOUX/SIPA

Pour les 30 ans de la mort du président socialiste, télévision et édition ont multiplié les « hommages » en mettant l’accent sur le Mitterrand, homme de(s) lettres. Le documentaire de Mazarine Pingeot sur LCP, les Conversations intimes de Jean Glavany chez Perrin ou les archives exhumées par INA Madelen nous en apprennent un peu plus sur cette relation durable, la seule peut-être, entre l’homme politique et la lecture


Encore une chronique sur François Mitterrand. Ça vire à l’obsession. Au matraquage. Laissez-nous respirer ! Faites enfermer ce Monsieur Nostalgie ! Il faut dire que les actualités se bousculent autour de l’anniversaire des 30 ans de sa disparition. Rassurez-vous, bientôt nous entrerons dans la fantasia des municipales et nous oublierons qu’un homme politique, en dehors de son action ou de son inaction, pouvait être un grand lecteur, et à l’occasion, un auteur sincère.

Le florentin n’était plus du tout « truqueur » quand il s’ouvrait sur son vice impuni avec une forme de gourmandise et de précision devant les caméras. On pouvait lui reprocher sa plasticité face aux événements internationaux mais aucunement la sûreté de ses goûts même quand ceux-ci n’étaient pas populaires. Ce qui frappe l’œil du citoyen lessivé par une fin de régime chaotique et des assemblées brouillonnes, écœuré par la médiocrité du langage et une communication bêlante, toute cette indécence, toute cette arrogance fate, est l’absence du livre réel dans l’espace publique. On ne parle pas ici de livres-témoignages, de livres-gadgets, de livres-programmes ou de livres-accusations, toute cette production imprimée qui engorge, mais de livres qui façonnent une personnalité tout au long d’une vie. Cette présence physique qui nous rattache à un lieu, à une époque et à des sentiments éprouvés. La présence du livre au quotidien, dans l’intimité, fut pour la génération née avant l’écran, aussi naturelle que la respiration. Le livre accompagnait chaque étape de la vie d’un Homme, ce voyage cabossé fait d’engouements à quinze ans pour l’aventure épique, pour le roman découverte, pour l’exaltation des cœurs, virait à cinquante ans dans le royaume de la non-fiction, dans l’introspective des mémoires ou des journaux.

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Seule la poésie peut faire vibrer le jeune homme et le vieillard à l’unisson. Mitterrand expliqua souvent son évolution, des livres de la bibliothèque familiale dans le Saintonge aux lectures historiques et philosophiques durant ses études, tout en conservant toujours un regard attendri pour son Lamartine, le défendant même avec brio. C’est un paradoxe, il ne s’est jamais autant publié d’ouvrages éphémères, vite digérés par l’ogre médiatique, sans réelle consistance et dont les ventes ne satisfont ni les maisons, ni les auteurs, alimentant une machine infernale. Et jamais, les responsables politiques n’ont aussi peu parlé de leurs propres lectures (En-ont-ils ?), de leurs bornes culturelles, et aucun ne se risquerait librement à cette analyse, radiographiant une vie de lectures. On se souvient que François Hollande ayant habituellement réponse à tout sécha quand on lui demanda ce qu’il lisait comme roman actuellement. En l’espèce, Mitterrand fait figure de dernier mohican, arpentant les quais des bouquinistes ou choisissant « distraitement » un ouvrage dans sa bibliothèque, l’extirpant d’un rayonnage, lisant quelques lignes à voix haute et tentant de poser des mots sur ceux des autres. Il excellait dans cet exercice frisant parfois la caricature.

Mazarine Pingeot s’interroge sur « Une autre vie possible » dans un documentaire diffusé sur LCP. Les images anciennes se mêlent aux impressions personnelles de sa fille et sur cette vocation d’écrivain qui ne se concrétisa pas complètement. Quand Duras demande au président à brûle-pourpoint de disserter sur l’Afrique, il sourit, esquive une demi-seconde et se lance dans le grand bain. Il faut bien admettre que lorsque Mitterrand parle des livres, il nous intéresse. INA Madelen a réuni en ce mois de janvier de nombreuses archives, délicieux moments, en suspension, notamment « Bibliothèque de poche » en 1970 où Michel Polac se laisse guider par son interviewé. Mitterrand passant allégrement dans une érudition enchanteresse de la Bible à Freud, de Paul Bourget à Marx, évoquant Tacite et Déroulède, Les liaisons dangereuses et la révélation nrf, insistant sur les qualités méconnues de Mauriac, le poète et filant bille en tête vers Tolstoï. Puis les Apostrophes de 1975 et 1978, à l’occasion de la parution de La paille et le grain et de L’abeille et l’architecte sont à revoir. On est à Medrano, tel un trapéziste virtuose, il s’attarde sur Barrès, Blondin, Chardonne et, d’un saut d’ange, se jette sur l’œuvre Jules Renard, « édile » nivernais en son temps. En 1978, ses invités s’appelaient Michel Tournier, Paul Guimard, Patrick Modiano et Emmanuel Le Roy Ladurie. Quel président serait capable d’aligner un tel quarteron ? Jean Glavany, dans ses Conversations intimes plaisantes et instructives, évoque cette maîtresse infatigable que fut la lecture pour son « patron » : « cette passion incroyable pour la lecture au quotidien, à tout moment, comme une évasion, une pause, un ressourcement incontournable. Son temps de lecture quotidien était aussi, [j’y reviendrai], l’affirmation de sa liberté personnelle ». Accordons au moins à notre ex-président qu’en matière de livres, il se posait à la fois en gardien du temple et en passeur.

François Mitterrand - Conversations intimes

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Monsieur Nostalgie

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L’Ukraine: le zakouski de Poutine?

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Vladimir Poutine assiste au défilé du 80e anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre patriotique, place Rouge à Moscou, 9 mai 2025 © Evgeny Biyatov/SPUTNIK/SIPA

Quelle que soit l’issue de la guerre entre Kiev et Moscou, la menace russe continuera de planer sur l’Europe occidentale. Les Européens s’y préparent mais manquent de confiance sans le soutien direct des Etats-Unis, davantage préoccupés par la Chine. Face aux grands empires, une Europe des nations souveraines pourrait s’affirmer


En Europe, il est beaucoup question, ces temps-ci, de « guerre ». En réalité, il s’agit de deux guerres. La première est actuelle et circonscrite dans l’espace. C’est celle qui oppose l’Ukraine à son agresseur la Russie et met en péril l’indépendance de cette ancienne république soviétique. Pour certains, une victoire russe dans ce premier conflit serait le prélude à une deuxième guerre que le Kremlin livrerait ensuite à l’Europe. Cet autre conflit armé reste hypothétique, son calendrier et ses contours géographiques incertains. Mais la Russie nous en donnerait déjà un avant-goût par des opérations dites de « zone grise », comme les cyberattaques contre nos infrastructures et systèmes de sécurité, les incursions de drones dans notre espace aérien ou la destruction de câbles sous-marins de télécommunication. La multiplication récente de ces provocations, qu’on attribue à la Russie sans preuves définitives, représente un dilemme pour l’Europe : faut-il riposter en risquant l’escalade, ou ne rien faire et paraître faible ? Pour contrer toute impression de faiblesse et mobiliser les esprits et les ressources, nos chefs militaires et politiques sont prodigues en discours martiaux. En mars, Emmanuel Macron estime que la Russie ne veut un cessez-le-feu en Ukraine que « pour mieux reprendre la guerre » – contre l’Europe. Le 11 décembre, Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, annonce que « nous sommes la prochaine cible de la Russie » et que nous devons nous préparer à une guerre « d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents ». Les Européens se trouvent face à un défi apparemment vertigineux : contraindre la Russie à faire une paix acceptable en Ukraine, garantir la sécurité de cette dernière et décourager toute velléité russe de conquête sur le sol européen. Tout cela, semble-t-il, sans le soutien direct des États-Unis.

À grande puissance, grande reconnaissance

Ces inquiétudes concernant la Russie viennent de loin. De Napoléon à la guerre froide – en passant par la Crimée (1853-1856), la rivalité impériale russo-britannique en Asie, appelée le « Grand Jeu », et les deux guerres mondiales –, la Russie a toujours pesé lourdement sur le destin de l’Europe. Selon toute une série de stratèges anglo-saxons, il existe une opposition séculaire entre un vaste empire territorial qui s’étend de l’Asie jusqu’en Europe orientale et un monde maritime, atlantique, dominé d’abord par les puissances impériales de l’Europe occidentale, ensuite par les États-Unis. Ces penseurs ont baptisé « Eurasie » cette masse continentale qu’est la Russie. La meilleure façon de résister à sa force, c’est de la contenir, en quelque sorte, par une grande chaîne de colonies ou d’alliés qui s’étend, par les mers, de l’Europe à l’Extrême-Orient. La stratégie américaine pendant la guerre froide s’appelait justement « containment » : par leurs alliances et leurs bases navales, les États-Unis voulaient endiguer toute expansion des communistes soviétiques ou chinois. Pour les Russes, l’idée de leur puissance impériale s’exprime au xxe siècle par la doctrine de l’« eurasianisme » qui a connu un certain renouveau sous Poutine. Mais il n’est pas besoin d’une doctrine pour saisir le point de vue russe sur l’Europe : tous ces petits territoires entassés les uns sur les autres au bout du continent se croient le centre du monde, mais c’est la Russie qui en est le vaste cœur.

Notre époque est caractérisée par le retour des rivalités entre grandes puissances. Fini l’interlude unipolaire où, après la chute de l’Union soviétique et avant la montée de la Chine, les États-Unis dominaient le monde tandis que l’Europe récoltait les dividendes de la paix. Si la Chine a émergé comme la rivale des Américains, cette Russie qui avait été l’autre poids lourd de 1945 à 1991 veut être de la partie. Le propre des grandes puissances, si elles veulent rester grandes et puissantes, est de projeter leur pouvoir au-delà de leurs frontières. Leurs moyens d’influence ne se limitent pas à la conquête territoriale, mais comprennent menaces, alliances et pressions économiques, ainsi qu’opérations de désinformation, déstabilisation et ingérence. Le traitement actuel du Venezuela par Donald Trump en est un bon exemple. Durant la guerre froide, le Kremlin était obsédé par le besoin de projeter sa puissance, de montrer au monde que la Russie était l’égale des États-Unis[1]. Les pays du pacte de Varsovie ne constituaient pas seulement un glacis défensif. Ils étaient les avant-postes d’une campagne hégémonique. À sa manière, Poutine prolonge cette campagne, nourri par son ressentiment contre un Occident qui a refusé de reconnaître la Russie comme grande puissance. Dans les années 2000, le dirigeant russe se plaint de « l’exceptionnalisme » des Américains, autrement dit, de leur statut d’unique superpuissance. Ils se permettent d’envahir l’Afghanistan et l’Irak, mais condamnent ses propres ingérences en Ukraine. Le « Concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie », publié en 2023, définit un exceptionnalisme russe, soulignant « la situation particulière de la Russie en tant que pays-civilisation unique, vaste puissance eurasiatique et euro-pacifique » et appelant à « un monde plus équitable et multipolaire » : un mondeoù la Russie aussi sera considérée comme une superpuissance. Dans un discours du 17 décembre 2025, Poutine salue les efforts des États-Unis pour négocier avec la Russie, mais dénonce une absence de « bonne volonté » des élites de l’UE. Avec Trump, il obtient enfin du respect, mais toujours rien de la part des Européens qu’il qualifie, par ressentiment, de « porcelets ».

Les promesses n’engagent que…

Avec le retour à la présidence de Donald Trump, au moins des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine sont-elles à l’ordre du jour, bien que les chances d’un accord durable soient réduites. Les deux grandes questions sont celles du territoire à céder par l’Ukraine et des garanties de sa sécurité future. La Russie, les Européens et les États-Unis respecteront-ils leurs engagements éventuels ? Les Ukrainiens ont des raisons d’être sceptiques. En 1994, leur pays a signé le mémorandum de Budapest par lequel les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie garantissaient sa sécurité. Quand Poutine enfreint l’accord en s’emparant de la Crimée en 2014, les autres signataires envoient matériel, expertise et renseignements, mais c’est tout. Quand il envahit l’Ukraine en 2022, les alliés envoient encore plus de matériel, d’expertise et de renseignements, avec de l’argent, mais aucun vrai renfort militaire. Une première série de pourparlers russo-ukrainiens, entre février et avril 2022, aborde les garanties mais pas la question territoriale. Les discussions échouent pour plusieurs raisons : les Ukrainiens repoussent l’attaque principale des Russes ; les garanties formulées ne sont pas viables aux yeux des Occidentaux ; les exigences de la Russie semblaient exorbitantes et leurs engagements peu fiables. Zelensky lui-même, en 2025, et l’un de ses négociateurs, David Arakhamia en 2023, ont affirmé que leur décision de ne pas accepter les demandes russes était déjà prise avant la célèbre visite de Boris Johnson à Kiev le 9 avril – beaucoup de gens accusent faussement l’ancien Premier ministre d’avoir poussé les Ukrainiens à une dangereuse inflexibilité.

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Les négociations iront-elles plus loin cette fois ? La « coalition des volontaires » voulue par Macron et Starmer sera-t-elle à la hauteur des engagements européens ? La contrepartie des garanties de sécurité, c’est la cession par l’Ukraine de territoires que les Russes n’ont pas conquis. La proposition actuellement sur la table consisterait à faire des territoires en question une zone démilitarisée, mais qui pourrait obliger les Ukrainiens à abandonner leurs lignes fortifiées actuelles, plus faciles à défendre ? Si la Russie rompt l’accord, les dirigeants européens auront-ils le courage de riposter et leurs forces seront-elles prêtes pour un tel combat ? Sommes-nous en mesure de tenir tête aux menaces nucléaires que Poutine ne cesse de brandir ? Surtout, pouvons-nous compter sur le soutien total de la superpuissance américaine ?

Donald, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Selon certains, Trump aurait déchiré l’Alliance atlantique. La preuve ? Il oblige les Européens à payer et à assurer leur propre défense, ainsi que celle de l’Ukraine. Et le document, « Stratégie de sécurité nationale », publié début décembre par la Maison-Blanche, traduirait son mépris à l’égard du Vieux Continent menacé d’« effacement civilisationnel ». On peut répondre que l’Europe doit assumer la responsabilité de sa propre défense et se réarmer après des années où on a forgé trop de socs de charrue à la place des épées. Reste à savoir si, sans la puissance des anciens empires coloniaux, sans la présence de l’Oncle Sam à nos côtés, nous pouvons résister au géant eurasiatique.

Donald Trump et Xi Jinping, en Corée du Sud, 30 octobre 2025 (C) AP Photo/Mark Schiefelbein/SIPA

Le document trumpien est très clair pour qui veut le lire en entier : l’Europe est toujours une puissance importante ; elle est à la pointe de l’innovation ; elle est militairement plus forte que la Russie (sauf en nucléaire) ; et elle est toujours un allié indispensable sur les plans militaires et commerciaux. Le vrai problème de l’Europe, selon ce diagnostic, c’est qu’elle manque de confiance. De ce côté de l’Atlantique, les commentateurs prétendent que Trump veut un monde où chaque grande puissance possède sa propre sphère d’influence. Certes, le texte exprime très clairement la version trumpienne de la doctrine Monroe, selon laquelle les Amériques, nord et sud, constituent la chasse gardée des États-Unis. Mais la vision développée, loin d’être isolationniste, est celle d’un nouveau monde unipolaire où l’Amérique est la superpuissance en termes économiques, technologiques, militaires et culturels. Loin d’abandonner l’Europe, les États-Unis suggèrent plutôt une nouvelle division du travail. En réalité, la vraie préoccupation américaine est la Chine. Le langage du document n’est pas agressif, car Trump prépare un sommet avec Xi Jinping en avril, mais la stratégie est toujours l’endiguement de l’expansion chinoise dans l’Indo-Pacifique. Toutes les garanties américaines pour Taiwan sont réaffirmées et les alliés américains dans la région, comme la Corée, le Japon et l’Australie, appelés à augmenter leur budget militaire. À la différence de Trump I et Biden, qui ont cherché à accroître les liens entre leurs alliés otaniens et indopacifiques, Trump II invite ces alliés à défendre leur propre hémisphère. Les Européens endiguent l’expansion hégémonique de la Chine – et de son partenaire russe – à l’ouest, et les Américains à l’est. Si les États-Unis s’opposent à l’élargissement de l’OTAN, ils continuent à en faire partie, et leur parapluie nucléaire protégera tous leurs alliés.

À l’avenir, la Russie continuera de peser sur le destin de l’Europe. Mais les Américains ne pourront pas se permettre de perdre leur grand allié contre la Chine. Si l’Europe retrouve sa confiance, le besoin de se réarmer peut être une opportunité. Cette année, l’UE a créé un fonds de 150 milliards d’euros pour des prêts destinés aux dépenses militaires. Un mécanisme permettant aux États membres d’augmenter le pourcentage de leur PIB consacré à la défense pourrait débloquer jusqu’à 650 milliards de plus. Les Allemands, qui ont tout compris, ont dépensé 188 milliards depuis 2022, avec 50 milliards de contrats votés par le Bundestag en un jour le 17 décembre. Ils ont annoncé aussi un accord pour produire en Allemagne des drones développés en Ukraine.

L’UE a montré son utilité aussi en trouvant un accord par lequel 24 États membres vont emprunter 90 milliards d’euros pour financer l’effort de guerre ukrainien. En même temps, l’Europe des nations souveraines s’affirme. Le chancelier Merz estime que, si Trump a du mal à comprendre les institutions européennes, « il y a au moins des États membres individuels, comme d’abord et surtout l’Allemagne […] avec lesquels la coopération peut se poursuivre ». La France saura-t-elle saisir ces nouvelles occasions ? En août 2025, Emmanuel Macron a qualifié Poutine d’« ogre à nos portes » qui « a rarement tenu ses engagements ». L’Europe doit apprendre à vivre avec ce voisin encombrant – et à tenir ses propres engagements.

To Run the World

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[1] Sergey Radchenko, To Run the World. The Kremlin’s Cold War Bid for Global Power, Cambridge University Press (2025).