L’Art déco a cent ans. Pour cet anniversaire, le musée des Arts décoratifs de Paris explore les courants de ce mouvement multiforme qui a bouleversé les arts, l’architecture, et imposé une nouvelle vision du monde…

L’Art déco est un univers qui a pour galaxies l’architecture, la décoration, le mobilier, la joaillerie, la mode, les arts-graphiques, les transports… Apparu discrètement en France dans le sillage de l’Art nouveau avant la Grande Guerre, il s’est développé dans les années 1920, à la faveur des Années Folles. On le reconnaît à son esthétique structurée, géométrique, qui allie épure contemporaine et préciosité néoclassique.
Modernité et vitesse
Ce mouvement artistique « total » a fêté ses cent ans en 2025 avec plusieurs expositions. Celle toujours en cours au musée des Arts Décoratifs de Paris fait écho à l’« Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes » de 1925 qui est considérée comme l’acte de naissance officiel de ce courant. Un courant synonyme de modernité, de vitesse, d’innovation, de luxe, mais aussi d’accessibilité au design pour les classes moyennes. Une révolution française esthétique.
Le parcours chronologique et thématique qui se déploie à travers la nef et dans les étages du musée des Arts décoratifs permet de suivre ses origines, son apogée, son développement et ses réinterprétations contemporaines. Tel ce train mythique de l’Orient-Express de 1926 en partie reconstitué auquel répondent les cabines revisitées par l’architecte Maxime d’Angeac. Soit le raffinement et le savoir-faire du voyage à la française rehaussés d’une touche de XXIe siècle, avec mobilier et vaisselle, sans oublier appareils wifi: aimer l’Art déco, c’est ici aimer le rétro-moderne.
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L’expo fait la part belle aux intérieurs, dont le boudoir de la baronne de Rothschild qui, en la matière, a donné le « la ». Pour elle, les artistes décorateurs Clément Mère et Clément Rousseau ont conçu une table à journaux, des boiseries de style Louis XVI, un bureau à gradins, le tout abondamment parsemé de matériaux précieux et colorés. Au visiteur ensuite de faire le lien avec l’architecture, incarnée par le Pavillon des renseignements et du tourisme de Robert Mallet-Stevens, cet immeuble iconique en béton à angles droits avec sa tour agrémentée d’ailerons plats édifié en 1925. Tout cela révèle l’éclectisme du style Art Déco. Ce même Mallet-Stevens s’est d’ailleurs beaucoup intéressé à la décoration intérieure aux côtés de Jacques-Émile Ruhlmann, Jean-Michel Frank et Eileen Gray. Cette dernière, Britannique, a aussi fait le grand écart: elle a d’abord expérimenté les laques avant de se pencher sur les meubles tubulaires bon marché. Ce procédé tubulaire a aussi inspiré des créateurs suédois et le Nationalmuseum de Stockholm a prêté pour l’occasion chaises, bureaux et même appareils électro-ménagers. Leurs lignes fonctionnalistes font fortement penser au Bauhaus, ce mouvement contemporain de l’Art déco qui a également disparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Un fonds remarquable
Les années 1920-1930 sont marquées du sceau des progrès techniques, et l’exposition le souligne au fil de plusieurs espaces. La vitesse est à l’honneur sur terre, sur mer et dans les airs. Les trains, les gares, les paquebots – tel le Normandie – et les premiers avions de tourisme sont les meilleurs ambassadeurs de ce style décoratif sophistiqué qui incarne un nouvel art de vivre. L’Art déco bénéficie également d’une vitrine originale grâce au cinéma, autre reflet de la modernité, à travers de nombreux décors de films… Enfin, l’influence de l’art et du mobilier extra-européen est pleinement reconnue. Quelques éléments africains, chinois et plus encore japonais en attestent. Commodes, kimonos, laques et vases imposent l’idée de la ligne pure. Le nom de Charlotte Perriand, créatrice et décoratrice proche de Le Corbusier qui a longtemps vécu au Japon s’impose. Elle a déjà eu droit à des expositions monographiques, notamment au Centre Pompidou, et est ici présente à travers l’un de ses sièges pivotants.
Si l’on se projette au-delà du cadre de l’exposition, on comprend que les Américains vont inventer le « streamlined », et les Français la ligne « épurée » avec sa référence permanente au design japonais – qui va aussi inspirer les Scandinaves. Grâce à l’Art déco français, le Japon a croisé la Suède. Le cubisme se taille également une belle part de cette effervescence artistique en plaçant l’Art déco aux confluences picturales et sculpturales de son époque. Ce centenaire est enfin l’occasion de célébrer le musée des Arts Décoratifs qui a joué un rôle majeur dans la reconnaissance de ce mouvement. Dès ses débuts, l’institution a accueilli les salons de la Société des Artistes décorateurs et a constitué une collection d’une richesse exceptionnelle. Nombre des pièces exposées actuellement sont issues de son fonds remarquable.
À voir :
« 1925-2025 : Cent ans d’Art déco », Musée des Arts Décoratifs de Paris, jusqu’au 26 avril 2026.
| En français dans le texte ! Entretien avec Emmanuel Bréon, conseiller scientifique de l’exposition. Causeur. Le caractère français de l’Art déco a été oublié après-guerre, est-il désormais reconnu ? Emmanuel Bréon. Son caractère français est reconnu par le monde entier, mais peu en France ! À Miami, en 1973, l’Association pour la préservation de l’Art déco a été créée sous l’impulsion de Barbara Capitan, bientôt suivie d’émules dans de nombreuses villes américaines. Toutes ces associations ont toujours proclamé que l’Art déco était né en France. Ce n’est qu’après l’expo de 2013 à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, à Paris, « Quand l’Art déco séduit le monde », que la Société des Arts déco de France a pris son envol. Ironie de l’histoire, il n’y a pas eu d’exposants américains à l’expo de 1925 ! Le gouvernement fédéral ne pensait pas que les États-Unis avaient assez de créations à exposer, mais il a envoyé des observateurs. L’Art déco est-t-il le dernier style qui allie le décoratif, l’ornemental, au fonctionnalisme moderne ? C’est le dernier règne des belles matières, mais il ouvre la voie à la modernité. L’Art déco est pour moi comme un logiciel, articulé très souvent autour de l’octogone, dans lequel on met ce qu’on veut selon sa nationalité. Les Américains y ont placé la tête d’un chef Sioux et les Japonais une carpe. Il reste à la fois un grand style, et peut-être le dernier, qui a été prolongé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale par le streamline (style paquebot) aux États-Unis, à Miami notamment. C’est le refus du dogme « ornement égale crime » prôné par Le Corbusier. Est-ce un style qui peut être ressuscité sans se transformer en pastiche ? Il y a énormément d’architectes actuels qui imitent l’Art déco, telles les maisons à la Mallet-Stevens construites notamment par Maurice Culot. Quand l’esprit, les matériaux et la qualité sont réunis, le néo-Art Déco est beaucoup plus valable que le néo-haussmannien qui n’est que du façadisme • |




