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Sophistication américaine ?

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Ross Posnock, professeur des sciences humaines à l’université Columbia et auteur de nombreux essais dans le domaine des idées, vient de sortir une étude capitale. Dans American Sophistication:  How the Casual Became Cool, il retrace les origines et l’évolution de la casual culture, et ce, à partir de Rousseau, dont le dernier avatar serait, à son insu, Donald Trump ! Causeur a pu s’entretenir avec l’auteur.


Causeur. Outre-Atlantique, que veut dire « sophistication » ?

Ross Posnock. La sophistication américaine est un oxymore, les deux termes sont contradictoires : l’expérience américaine se fonde sur les principes d’honnêteté franche et de sincérité, ainsi que sur un certain individualisme radical qui se méfie profondément de l’interaction sociale. Dans la tradition occidentale, le plus célèbre partisan de cette méfiance fut Rousseau, l’auteur le plus populaire du XVIIIe siècle. Il défendait farouchement la sincérité ; l’expression « le bon sauvage », bien qu’il ne l’ait jamais employée, est devenue un synonyme de la vertu, le bon sauvage étant quelqu’un de radicalement autonome qui se méfie des interactions sociales, celles-ci étant assimilées aux compromis moraux, aptes à corrompre l’âme. Ce ne fut pas un hasard si Thomas Jefferson était un adepte de Rousseau : il a acheté ses Œuvres complètes lorsqu’il était ambassadeur à Paris. De retour aux États-Unis, il a mis en pratique l’idéal rousseauiste de la simplicité pastorale, fondement de notre suspicion à l’égard de la sophistication — qu’on voit comme « continentale », c’est-à-dire française ou italienne. Donc, « sophistication américaine » est un oxymore, parce qu’être américain veut dire se méfier de la sophistication.

Qu’est-ce que la véritable sophistication ?

Je la vois comme une invention où le moi se présente comme naturellement aisé, lisse et désinvolte. Ce sont les idéaux du célèbre livre sur les rites italiens de la cour, Il libro del cortegiano de Castiglione (Le Livre du courtisan, 1528) ; il a été traduit en anglais et est devenu presque un guide de comportement au XVIIIe siècle en Amérique, alors que cela n’a jamais été l’intention de l’auteur. Autrement dit, il a pris le contrepied de l’idéal américain de la sincérité, de la pureté et du franc-parler.

Castiglione a baptisé le terme « sprezzatura ».

Sprezzatura est un terme encore en vogue dans le domaine de la mode sur Internet ; les influenceurs vestimentaires l’emploient souvent. En gros, il veut dire nonchalance ou aisance, mais en fait, c’est plus compliqué que cela, parce qu’il transmet aussi une notion de mépris : sprezzare en italien veut dire « mépriser ». Cet aspect négatif sera important pour l’idée de la sophistication. 

En somme, il y a des modèles concurrents. Sprezzatura sera toujours une référence minoritaire aux États-Unis. Au XVIIIe siècle, il y a des dandys qui arrivent dans les colonies depuis Londres ; cela dit, la Grande-Bretagne est un cas à part, parce qu’elle n’a jamais eu le culte de la sophistication qu’on trouve en Italie et en France, même si Londres, en tant que capitale européenne de premier plan, va attirer des dandys au XVIIIe siècle, dont certains finiront par migrer vers les colonies. On y trouvera ainsi des modes assez bizarres, assez efféminés pour les hommes. Mais c’est l’exception : les colonies américaines sont plutôt dans la recherche d’un contre-pied aux modèles aristocratiques européens. Elles préfèrent tout ce qui est simple et sans prétention, dont des vêtements en noir et blanc, sans relief ; Tocqueville le remarque lors de sa visite dans les années 1830. En même temps, la haute bourgeoisie est attirée par la mode et les valeurs aristocratiques, telle la politesse — associée à l’hypocrisie —, donc la bourgeoisie américaine effectue souvent un exercice d’équilibriste.

Ses origines puritaines y sont pour beaucoup.

Bien sûr, elles se raccordent avec l’idéologie rousseauiste : Rousseau est né à Genève, la capitale du calvinisme ; ce n’est pas un hasard si sa pensée et le puritanisme ont formé un lien qui gouverne le comportement américain. Rousseau se méfiait de l’inauthenticité de la vie sociale, tout comme le puritanisme qui, au début du XVIIIe siècle, a fermé les théâtres pendant deux ans, du fait de son hostilité au principe de la performance : l’homme devait rester transparent et unidimensionnel, à l’opposé de la théâtralité.

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Cela n’empêche pas que la vie urbaine, le seul fait de se promener dans la rue, implique une performance. Donc, les Américains se trouvent dans une situation contradictoire : c’est un pays moderniste, urbain et investi dans une organisation sociale où tout le monde joue un rôle, et, en même temps, ses citoyens se méfient profondément de l’idée de jouer un rôle, d’où l’importance de la sincérité comme stratégie pour éviter le moindre soupçon d’inauthenticité, de mascarade ou de manipulation. L’organisation sociale a poursuivi un développement explosif dans une direction qui viole les principes éthiques de base du pays. C’est pour cela que, même aujourd’hui, on loue des hommes politiques pour leur authenticité, pour leur franc-parler : souvenez-vous de John McCain ? La France est-elle comme ça ? Ça m’étonnerait.

Vous séjournez souvent en Italie. Les Italiens sont-ils plus sophistiqués ?

Les grandes capitales européennes ont toujours compris les valeurs de la sophistication, de la consommation ; c’est à la base de l’expérience urbaine. Plus les gens sont urbanisés, plus ils sont excités de participer à la consommation. Le mot « consumption » — consomption — est passé du nom d’une maladie à celui d’un moyen de plaisir social, d’ambition sociale : la consommation. Donc, Rousseau ne saisissait pas la modernité. C’est pour cela que, plus tard, Mencken, influent journaliste américain des années 1920, écrira sur Nietzsche en l’érigeant en une sorte d’anti-Rousseau. En effet, et heureusement pour lui, Nietzsche avait écrit plein de vacheries sur l’auteur des Confessions.

L’idéologie pastorale rousseau-Jeffersonienne s’efface alors ; elle se métamorphose en un conservatisme nostalgique et antimoderniste : on en a marre de tout ce bagout et de cette brillance, de ces citadins qui n’ont de l’estime que pour le succès et la performance. On cherche de véritables valeurs auxquelles on peut s’accrocher. Autrement dit, le vocabulaire américain de base ne mourra jamais ; « Make America Great Again » renvoie encore à un idéal rousseauiste : la simplicité pastorale, cette suspicion des élites.

L’Amérique a beau être antimoderne, elle reste à la pointe de la modernité.

Quand j’enseigne la littérature américaine du XXe siècle, j’établis une distinction fondamentale : le modernisme est un mouvement littéraire, artistique, culturel et intellectuel qui s’oppose à la modernité ; il en est une réponse. Celle-ci est issue des valeurs des Lumières, celles de la technologie, de la production, du capitalisme effréné, que la plupart des écrivains modernistes ont considéré avec dégoût : ils adoptaient un positionnement ironique, critique et méprisant, tout en y participant.

À l’étranger, l’Amérique passe pour le foyer de la modernité.

Absolument, elle en était le moteur. On songe à La Dialectique de la raison, d’Adorno et Horkheimer, publiée en 1947, qui traitait du triomphe américain de la modernité en critiquant les coûts environnementaux et humains du capitalisme américain, qu’ils voyaient comme génocidaire. Les Américains auraient pratiqué ce que Max Weber appelle « la rationalité instrumentale », à savoir qu’on se sert des gens comme des moyens en vue d’une fin.

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Ce qui compte dans l’univers de la modernité des Lumières, c’est la technologie, le progrès et la survie : il ne faut surtout pas prendre de plaisir ; il y a un tabou concernant la spontanéité et l’élan. Dans la mesure du possible, il faut se transformer en être mécanisé. En 1840, Tocqueville observait que les Américains font des affaires en permanence, s’affairent et se précipitent, passent d’une fête à une autre, que leur vie sociale consiste en une course incessante à la manipulation, dans l’espoir d’être porté encore plus haut dans leurs ambitions. Or, ils en sont prisonniers.

Les Américains sont-ils fiers de leur monomanie capitaliste ?

Je pense que beaucoup de gens le sont ; ils diraient que c’est le prix à payer. Il faut ajouter que l’Amérique permet tout : tu as toujours la possibilité d’agir comme Thoreau, de te retirer ; le pays n’est pas une dictature, tu peux aller à ton propre rythme. Si tu veux créer un business construit autour de l’imagerie de la simplicité et de la bienveillance, comme l’ont fait les Amish, tu peux ; tu peux en faire des millions. Le marché ne refuse rien, il est capable de tout transformer en bénéfices.

Le genre littéraire « l’Américain à Paris » s’accorde-t-il avec vos propos ?

Question excellente. Prenons l’exemple des Ambassadeurs de Henry James : Lambert Strether, le personnage principal, arrive à Paris depuis la Nouvelle-Angleterre en 1904. Il a promis à sa nouvelle fiancée anglaise qu’il va ramener à la maison le fils de celle-ci, un garçon errant qui profite de la vie parisienne depuis longtemps. Donc, Strether est en plein voyage d’ambassadeur pour accomplir cette tâche ; pourtant, à chaque étape, il se fait manipuler et arnaquer. Il le comprend rapidement, il finit par foirer de manière flagrante dans sa mission, et cela l’amuse : il est séduit par la capitale.

Quand la fille et le gendre de sa fiancée arrivent à Paris, ils sont furieux contre lui. Ils sont imprégnés de l’esprit de la Nouvelle-Angleterre, ils ont une horreur absolue de la sophistication européenne et exigent que le héros rentre immédiatement aux États-Unis. C’est le moment charnière, marqué par une scène où la fille, un véritable monstre, dit à Strether : « Ne me parle pas de Paris, je connais Paris » ; cela signifie qu’elle connaît les clichés sur la capitale, la capacité de celle-ci à se jouer de la morale des gens vertueux.

Jefferson avait été inquiet à ce sujet : il envoyait des lettres aux jeunes hommes aux États-Unis, leur disant de ne pas gaspiller leur jeunesse à Paris, qu’ils risqueraient d’en être séduits. En même temps, il en a profité à fond, il adorait chaque minute. C’est une simple histoire d’hypocrisie.

Les Ambassadeurs mettent-ils en lumière un héros sophistiqué ?

Absolument : Strether a du goût, c’est une personne perceptive et subtile qui n’a jamais eu la chance de vivre ce genre de vie. Et soudainement, en l’espace de quelques pages, il va rencontrer dans le hall de son hôtel une Américaine qui vit à Paris depuis vingt ans. Elle le drague et ils décident de sortir dîner ensemble ; il est déjà en train de rater sa mission. En Amérique, une femme raffinée et élégante ne te drague pas ouvertement, à moins que ce soit une prostituée. Alors, cette femme ne lui propose rien à part sa camaraderie et son amitié, fondées sur l’intuition qu’il est intéressant. La sophistication de Strether l’amène à être hyperexcité ; il est conscient de tout ce qui se passe autour de lui, il ne pourra plus redevenir la personne qu’il était avant : nerveux, anxieux, défensif.

Qu’y a-t-il d’américain dans cela ?

La réaction instinctive de reculer, de faire un bond en arrière.

Strether est-il sophistiqué ou naïf ?

Certaines personnes le prennent pour un idiot, un con virginal — il n’est pas vierge, il est veuf, sa femme et son fils sont morts — ; dans sa préface, Henry James l’appelle « un homme de l’imagination au plus haut degré ». Lorsqu’enfin il rencontre le jeune homme qu’il est censé sauver d’une Parisienne séductrice plus âgée, c’est dans la loge d’un théâtre : le garçon arrive à vingt-deux heures, voire à l’heure pile où le spectacle devait commencer. Strether, naïf, est fasciné par le savoir-faire et la nonchalance avec lesquels ce gosse fait son entrée. Cela fait dix ans qu’il ne l’a pas vu, il a beaucoup changé, il est devenu resplendissant et chic. Henry James s’attarde sur le clic de la porte qui s’ouvre, sur ce que cela représente dans l’esprit du narrateur, devenu hyperéveillé. Strether devient ainsi attentif aux nuances, même celles d’un geste aussi trivial que l’ouverture d’une porte.

Il n’est pas sophistiqué, il le devient.

Exactement, ce serait plus précis de le dire comme ça : il est en voie de devenir sophistiqué.

En Amérique, la sophistication est un devenir.

C’est juste, elle est toujours en mouvement. C’est une sorte de pratique, d’action ou de saut dans le vide, une transition active accompagnée par une certaine impatience. On n’a pas envie de se formaliser, on n’est pas formé pour être des observateurs attentifs et contemplatifs, d’où l’expression « stop and think » : penser n’arrive qu’au moment où tu arrêtes l’action. Or, la sophistication implique une certaine délibération. Chez nous, on se laisse porter, sans trop comprendre ce qui se passe, on suspend le jugement ; c’est une forme plus cool de la sophistication.

En même temps, on méprise cette qualité.

Thomas Jefferson est la figure quintessentielle des antimœurs américaines. Lorsqu’il est président, il devient notoire qu’il s’habille mal ; au Sénat, il porte un costume en velours souillé et des chaussures abîmées. Lors des dîners à la Maison-Blanche, il n’y avait pas de plan de table, les invités devaient courir pour trouver une place parce que, selon Jefferson, c’était la seule manière de maintenir le principe d’égalité.

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Lors de son discours inaugural, il a marché à pied jusqu’à la colline du Capitole. À la différence de George Washington, il ne s’inclinait pas, il serrait les mains, il insistait sur ce qu’on appelait à l’époque Virginia carelessness (« l’insouciance de Virginie »). Les journaux se moquaient de lui en disant qu’il était simple de façon affectée ; en effet, en privé, chez lui à Monticello, il s’habillait magnifiquement, il buvait les meilleurs vins : le reste, c’était pour les apparences. Ce fut une version américaine de la sprezzatura, ce qu’Emerson va théoriser au XIXe siècle dans son essai Manners, ainsi que dans d’autres écrits.

Une vingtaine d’années après Les Ambassadeurs, Hemingway revisitera son thème dans un autre roman parisien, Le soleil se lève aussi.

C’est du pur marchandage de la sophistication. Regardez le premier paragraphe : de quoi parle le narrateur, Jake Barnes ? D’un boxeur à Princeton, Robert Cohn, qui ne l’avait pas impressionné. Autrement dit, Barnes s’érige en autorité absolue sur ce qui est cool. Le roman entier se résume à un manuel sur comment vivre dans le monde, comment être cool.

Le lecteur finit par apprendre les détails sur la pêche à la truite, comment on arrange les truites dans un panier avec des fougères ; on apprend également des choses sur la tauromachie, sur la réponse appropriée par rapport à celle d’un touriste. Jake Barnes est fier d’être un aficionado, parfois il a honte de ses amis et compatriotes abrutis. Afición en espagnol veut dire amour ou affection, aussi bien que le fait d’être connaisseur.

En ce qui concerne la tauromachie, Barnes fait comprendre qu’on ne peut vraiment pas l’expliquer, mais que les aficionados se reconnaissent entre eux, par un regard qui agit comme un mot de passe, à l’instar de Jake et du patron de l’hôtel Montoya. Aux États-Unis, ce modèle se nourrit de la culture de la publicité, bâtie sur le désir d’obtenir un avantage par rapport aux autres.

La sophistication change de cap chez les Kennedy.

Les Kennedy marquent le début d’une ouverture, d’une compréhension nationale du concept de la sophistication : le style, le luxe, le flair aristocratique. Ils en avaient conscience tous les deux : Jacqueline Kennedy avait écrit pour Vogue sur Oscar Wilde, elle était bien éduquée, surtout dans le domaine de l’histoire du design d’intérieur, en particulier du design d’intérieur français.

Elle a rénové la Maison-Blanche et organisé une visite guidée ; tout cela était sans précédent, aucun gouvernement n’avait auparavant accordé de la valeur à de telles choses. Les Kennedy représentent une rupture radicale avec les présupposés puritains du pays. Ils étaient à l’aise avec des homosexuels et des artistes, ils l’ont démontré explicitement en donnant des réceptions célébrant l’art. Rien de tout cela ne s’était auparavant passé à la Maison-Blanche ; le plus proche, c’était Jefferson, adulé par Mme Kennedy.

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Ils faisaient partie d’une évolution dans la vie américaine au début des années 1960, où la sophistication devient cool. Cela se métamorphose en style urbain : par exemple, en 1953, Hugh Hefner fonda Playboy ; dans le premier numéro, sans nommer Hemingway, il écrit qu’il faut oublier la pêche à la truite, que tout cela est fini, qu’aujourd’hui on s’intéresse plutôt à savoir comment transformer son appartement en un espace cool, afin d’inviter une voisine canon chez soi pour boire du bon vin et discuter de Nietzsche et de Picasso.

Il s’agit d’une nouvelle forme de masculinité. C’est un produit, c’est du copier-coller ; néanmoins, cela reflète la pénétration, enfin, des influences européennes. D’ailleurs, Mme Kennedy avait passé son année de première à Paris ; une partie de sa famille est parisienne.

Aux États-Unis, la sophistication puise également dans la culture afro-américaine.

En Amérique, on a deux visions des Afro-Américains : le Noir monstrueux, violeur potentiel ; et aussi, le revers de la médaille, le Noir sophistiqué, incarné par le jazz, à partir de Duke Ellington, et, trente ans plus tard, par Miles Davis, qui transmet une inflexion plus menaçante. Cassius Clay/Muhammad Ali donne sa propre tournure à ce style ; il implique une certaine violence, ainsi qu’un certain détachement.

Ralph Ellison a évoqué le mépris comme instrument de la sophistication. Il explique que, si tu es Noir et que tu perds ton sang-froid, souvent, tu finiras mort. Le shérif du Sud ne t’aime pas, donc il faut cultiver le détachement. Le pasteur Martin Luther King bâtit un mouvement non violent sur des principes dramatiques de performance et de détachement ; c’est une personnalité qui ne perd jamais le contrôle, qui tamise la spontanéité pour en faire une sorte de sophistication politique.

À Paris, dans les années 1920, Joséphine Baker fait un tabac en incarnant une autre version du « bon sauvage » : elle a une beauté, un charme et un rythme incroyables, elle est spontanée, c’est comme si elle était sortie directement de la jungle ; le racisme est inséparable de son charme, de son pouvoir.

Est-ce une sorte de racisme positif et/ou condescendant ?

C’est compliqué, ce n’est pas clair : qui aura le dernier mot ? Elle gagne énormément d’argent pour ce qu’elle fait. Eartha Kitt, moins connue, une chanteuse de cabaret et actrice des années 1950 et 1960, joue le rôle d’une tentatrice, la cosmopolite sensuelle : elle connaît plusieurs langues. En réalité, elle est issue du Sud profond, d’un milieu extrêmement pauvre, mais elle crée le personnage d’une superbe femme exotique et non blanche ; elle joue sur les stéréotypes.

Le primitivisme des années 1920 se résumait à l’excitation provoquée par l’irruption en Europe et en Amérique de l’africanité, de la présence et de la puissance non blanches. Cela donne naissance à la sophistication.

Ralph Ellison — vous êtes éditeur de The Cambridge Companion to Ralph Ellison — est une figure importante dans votre essai.

Ellison est important pour avoir transmis l’idée de l’endurance à travers le mépris, pour avoir évoqué la figure du filou : tu donnes l’impression d’être obéissant, mais quand tu hoches la tête en signe d’accord, tu regardes ton public à côté avec une lueur dans les yeux. Tu domines l’autre en imitant un serviteur.

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, roman qu’il a publié en 1952, donne à voir plusieurs personnages qui jouent ce rôle de filou, comme Stepin Fetchit, acteur noir de Hollywood des années 1940. Au premier abord, il paraît paresseux et paumé, mais on finit par comprendre que sa « paresse » est en fait cool : elle montre que tu ne te précipites pour personne, c’est toi le chef.

Emerson dit : « Laissez aux esclaves le soin de se précipiter ; si tu es pressé, tu es l’esclave de quelque chose. » Or, si tu es paresseux, tu es cool. C’est le message de LeRoi Jones/Amiri Baraka : les Noirs sont « paresseux » parce qu’ils n’ont jamais possédé quelque chose qui avait de la valeur pour eux. Donc, ils crachent sur tout.

L’Amérique regarde-t-elle encore les Afro-Américains pour devenir « cool » ?

L’Amérique d’aujourd’hui a été éclipsée par Trump, je n’ai rien de positif à dire sur elle. Tout est, au mieux, en attente. Cela dit, les Afro-Américains ont toujours été une source d’imitation, de fascination et d’admiration. Et, en même temps, une source de révulsion, de peur et d’anxiété. La sophistication des Afro-Américains est certainement une présence puissante dans la culture.

Que pourriez-vous dire de Trump ?

J’aurais voulu parler de Trump dans mon livre parce qu’il est trop présent ; ce serait bête de l’ignorer. Donc, j’ai terminé avec une brève discussion de Reagan, Obama et Trump, trois figures qui sont signifiantes dans l’histoire de la sophistication : Trump meurt d’envie d’être sophistiqué, le Trump-Kennedy Center étant sa tentative la plus flagrante et pathétique, tellement il a envie d’obtenir l’approbation des Kennedy, de les fréquenter.

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Mais, bien évidemment, c’est un imbécile désemparé, donc tout ce qu’il fait est risible. Sinon, mon livre se termine avec Leonard Bernstein ; je ne dis pas grand-chose de ce qui se passe après les années 1970. À mon avis, la grande époque de la sophistication du début des années 1960 est révolue.

L’Amérique est-elle devenue moins sophistiquée ?

On considère cet idéal avec autant de suspicion que jamais. Prenons l’exemple de la couverture de mon livre : je voulais que ce soit une image fixe d’Audrey Hepburn au début de Diamants sur canapé. C’est presque un cliché ; cela aurait convenu parce qu’il est question du désinvolte et du sophistiqué. Mais mes éditeurs ont prétendu que cela aurait coûté trop cher, que le public aurait méprisé le livre pour une étude sur le cinéma.

Mon hypothèse : ils ne voulaient pas être associés à une image si élitiste. Par là, je veux dire de « blanc ». Pour eux, la sophistication serait quelque chose d’excessivement élitiste et blanc, capable de déclencher une réaction de révulsion et de colère de la part de la gauche. Peut-être que je me trompe.

La sophistication n’a jamais été « populaire », elle a toujours été accueillie avec une certaine anxiété. Quand tu arrives à la fac, tu ne téléphones pas à tes parents pour leur dire : « Oh, ma nouvelle camarade de chambre est tellement sophistiquée ! »

Ross Posnock, American Sophistication:  How the Casual Became Cool, Princeton University Press, 488 p.

Voir Steven Sampson, « L’Ecrivain américain à Paris : touriste ou prophète ? », dans L’Infini, numéro 130, hiver 2015.

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Renverser la table : le devoir des entrepreneurs ?

Lors de la Rencontre des entrepreneurs de France, organisée par le Medef cette semaine, les chefs d’entreprise vont devoir écouter des femmes et des hommes politiques qui, malgré le peu de succès de leur gestion de l’économie, vont prétendre leur expliquer comment sortir du marasme actuel. Les rôles devraient être inversés.


Renverser la table ? Ce serait l’occasion ou jamais, à l’occasion de la REF (Rencontre des entrepreneurs de France), jadis appelée Université d’été du MEDEF, qui se déroule ces mercredi et jeudi 26 et 27 août selon la tradition instaurée depuis des décennies. On regrettera au passage le terme « d’université d’été » car nos amis politiques invités auraient grand besoin de s’assoir sur les bancs de ladite université pour écouter les entrepreneurs leur expliquer la vie des entreprises, le pourquoi des échecs et des succès, les conditions de la croissance, etc.

Ce serait en quelque sorte renverser la table que ne pas se résoudre tous les ans à boire les paroles de ceux qui nous gouvernent, si mal, et de ceux qui cette année prétendent accéder au poste suprême. Certes le président du MEDEF a un rôle en quelque sorte politique, ou du moins institutionnel, et il doit continuer à jouer la pièce de théâtre des partenaires sociaux, qui n’ont rien vraiment de partenaires… et il est peut-être judicieux de tenter d’apaiser les conflits et d’écouter ceux que les sondages placent en tête à huit mois de l’élection. 

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En cela, le show final de la REF sera un succès médiatique : une méga émission de télévision réunissant les têtes d’affiches, et pour laquelle ils n’auraient probablement pas accepté de figurer ensemble sur un plateau. Quel honneur pour J-L Mélenchon d’avoir, sagement assise devant lui, la France entrepreneuriale buvant ses paroles, lui qui déteste l’entreprise, les riches, le capitalisme, la réussite et tout ce que nous représentons. L’occasion peut-être tout de même de distinguer son programme économique de celui Marine Le Pen ?

Chacun ira de son couplet pour séduire les patrons et leur promettre – on se demande quoi ? la retraite tout de suite ?…

De fait les programmes n’évoquent les entreprises qu’à la marge, sinon pour envisager des taxes. La seule qui ait consacré un livre entier à l’économie est Sarah Knaffo et, bien sûr, elle n’est pas invitée.  Peut-être parce qu’elle est qualifiée d’« extrême droite » ; pourtant son programme économique est aux antipodes absolus de celui des extrêmes.

Donc, il eût fallu assoir tous ces politiques stars des plateaux et des sondages, dans les gradins de Roland Garros devant un plateau de chefs d’entreprises de toutes tailles et de tous secteurs sur la scène pour leur expliquer les bases d’une croissance économique indispensable pour maintenir nos chers acquis sociaux… alors qu’il suffit, mais c’est bien sûr, de mettre la dette au feu, les riches au milieu (proposition de Jean-Luc Mélenchon). 

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Ce n’est pas ainsi que l’on va renverser la table et que les entrepreneurs vont enfin se faire écouter et obéir ! Oui : obéir, car ce sont eux qui ont les solutions et qui savent les mettre en place. Aucune répartition de richesses ne se fera sans les 4 millions d’entrepreneurs pour les créer ! La clé est là. 

Qui veut de ces programmes malthusiens, de ces ambitions personnelles, de ces compromis à nos dépens ? Nous sommes prêts à collaborer et à expliquer comment on réduit les dépenses de l’État mais encore faudrait-il que l’on nous écoute… et que le MEDEF oppose une nouvelle et indispensable intransigeance face à tout appel aux compromis.

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Crépol : des avocats à récuser…

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Dans l’affaire du meurtre de Thomas à Crépol, les juges d’instruction ont retenu la circonstance aggravante de racisme anti-Blancs, avant que le parquet de Valence ne s’y oppose… Au-delà du débat sur les faits, cette offensive procédurale interroge sur l’usage que certains font des garanties de l’État de droit.


Qu’Edwy Plenel nie le racisme anti-Blancs malgré les éléments qui paraissent l’attester dans la procédure de Crépol n’a rien qui puisse étonner, compte tenu de sa résistance permanente au réel lorsqu’il ne correspond pas à son idéologie !

Ce qui me choque, en revanche, par-dessus tout, est la demande de récusation des juges d’instruction en charge de ce dossier, présentée par trois avocats de la défense auprès de la cour d’appel de Grenoble, au prétexte de la partialité de ces magistrats qui ont retenu, dans leur ordonnance, la circonstance aggravante de racisme anti-Blancs.

L’étrange comportement judiciaire du parquet de Valence, qui, en l’occurrence, s’oppose obstinément à la position des juges sur ce plan, ne laisse pas de surprendre. Comme s’il convenait, à toute force, de ne pas donner le moindre grain à moudre à ceux qui ont toujours affirmé que le racisme anti-Blancs existait, ce qui semble, sinon établi, du moins plus que vraisemblable au regard de plusieurs auditions liées à cette affaire criminelle.

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On a évidemment tout à fait le droit, au nom de la défense, de discuter le caractère incontestable ou non de cette circonstance aggravante, mais venir plaider la récusation des juges sur ce point dépasse l’entendement. Comme s’ils l’avaient inventée de toutes pièces et retenue arbitrairement comme un élément à charge.

C’est sortir du débat judiciaire pour entrer dans une contradiction idéologique qui révèle beaucoup moins la prétendue malice des juges d’instruction que le souci de ces conseils de se faire remarquer en déclarant acquise une partialité totalement vide de sens.

J’entends bien qu’en formulant cette demande de récusation, ils usent formellement d’une liberté procédurale qui leur est permise, mais il n’empêche que, sur le fond de l’argumentation, il y a quelque chose de malhonnête qui contredit le sentiment de justice et de bonne foi.

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Pour moi, au-delà de leur démarche, je perçois comme un appauvrissement d’une partie du barreau pénal qui, pour se distinguer et provoquer, est prête à soutenir n’importe quoi.

C’est l’un de ces signes qui projettent une lumière sombre sur l’état de notre société. Il y a ainsi, de manière régulière, des traumatismes qui enseignent. Il y a longtemps, la première agression de pompiers dans une cité ; aujourd’hui, ce dévoiement de la procédure pénale, favorisé par un État de droit qui multiplie les garanties pour la défense sans se préoccuper de lui en apprendre le mode d’emploi.

Il faudrait changer le sens de la récusation : des avocats devraient la subir et en pâtir.

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« Machine de guerre » : le piège du nihilisme vert

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Si l’action du roman de Stéphane Labarrière se déroule dans les Causses sur lesquels plane une menace écologique, il ne s’agit nullement d’un plaidoyer en faveur du militantisme écolo. Ce qui compte, ce ne sont pas les slogans, mais les destins des personnages.


Il y a dans la terre des Causses une sécheresse qui n’est pas seulement minérale ; elle est morale. Dans Machine de guerre (éd. Rue Fromentin), Stéphane Labarrière ne livre pas un énième pamphlet militant sur le dérèglement climatique ou le conflit des mégabassines, mais une tragédie rurale d’une rare hauteur de vue.

Le roman s’ouvre sur les pas de Sarah, ancienne ingénieure devenue nomade, qui sillonne le plateau au volant de son vieux Massey-Ferguson. Sarah n’est pas une illuminée de la transition écologique : c’est une âme blessée, hantée par le drame absolu – la mort tragique de son mari Christophe et de sa fille Agathe dans l’accident de leur camion. Une douleur brute que l’auteur résume dans un échange d’une sobriété glaçante avec sa mère :

« Agathe est morte. Ils sont morts tous les deux, Agathe et son père, dans un accident, dans notre camion ».

Mais le calme stoïque du nomadisme de Sarah se heurte à la fureur du siècle. Entre en scène Adèle, la « gamine à la pie », figure de proue d’une jeunesse militante et radicalisée, prête à basculer dans le sabotage et l’affrontement systématique contre l’État et le monde paysan. L’intelligence majeure de Stéphane Labarrière est d’échapper au piège des caricatures ou au prêt-à-penser des plateaux télévisés. Il ne donne pas la parole à des slogans, mais à des destins.

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Le roman devient alors le théâtre d’un choc idéologique salvateur. D’un côté, le fanatisme de la pureté écologique ; de l’autre, la sagesse du réel. Face au dogmatisme de la jeune activiste proclamant « Nous sommes la nature qui se défend », Sarah oppose une réponse d’une lucidité politique implacable : « Ton exemple contient le mal qu’il combat. La violence face à la violence ». Et lorsqu’on tente de réenrôler cette femme brisée dans le cycle du ressentiment et de l’action coup-de-poing, elle tranche d’un mot couperet : « Pas deux fois ».

Porté par une narration au « tu » singulièrement poignante – qui force une proximité immédiate avec les failles du personnage principal -, Machine de guerre tire son titre de la formule célèbre de Deleuze et Guattari sur l’indiscipline et l’émeute. Mais là où l’idéologie contemporaine voudrait faire de la colère un absolu esthétique, Labarrière en montre le piège mortel. La véritable « machine de guerre », nous suggère-t-il, n’est pas celle qui détruit les retenues d’eau, mais celle qui assèche les âmes en prétendant les sauver.

Stéphane Labarrière, Machine de guerre (Rue Fromentin, 2025), 310p.

Le grand tri identitaire de LFI

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Alors qu’un sondage place Jean-Luc Mélenchon en position de se qualifier pour le second tour de la présidentielle de 2027, les universités d’été de La France insoumise ont donné à voir une tout autre réalité : celle d’un mouvement où l’on peut réclamer la prison pour des Franco-Israéliens au seul motif qu’ils ont servi dans Tsahal, tout en contestant le dispositif antiterroriste au nom des populations qu’il toucherait…


En l’espace d’une même table ronde, on aura réussi ce tour de force : réclamer la prison pour des Franco-Israéliens en raison de leur appartenance à Tsahal et, quelques minutes plus tard, expliquer qu’il faudrait en finir avec le dispositif antiterroriste parce qu’il frapperait notamment « les Arabes et les Noirs ». D’un côté, on élargit la culpabilité jusqu’à la rendre collective. De l’autre, on racialise la répression pénale jusqu’à considérer l’origine de ceux qu’elle touche comme un argument contre la loi elle-même. Et tout cela dans le même colloque.

Salah Hamouri évoque les Franco-Israéliens servant dans Tsahal. Il faut, explique-t-il, recueillir des témoignages, les identifier, les qualifier de « génocidaires » et les poursuivre. « Leur place, c’est la prison », affirme-t-il. Très bien. Mais de qui parle-t-on exactement ? Qu’un Franco-Israélien ayant personnellement commis un crime de guerre soit poursuivi ne devrait scandaliser personne. Qu’on enquête, qu’on établisse les faits, qu’on produise les preuves et qu’un tribunal le condamne si sa culpabilité est démontrée : c’est le fonctionnement normal d’un État de droit. Mais ce n’est plus du tout le même raisonnement lorsqu’on commence par désigner une catégorie — ceux qui servent ou ont servi dans Tsahal — avant de lui coller l’étiquette de « génocidaires ».

La culpabilité par l’uniforme

Parce qu’Israël n’a pas une petite armée professionnelle vivant séparée du reste de la population. Israël est une société de conscription. Une très grande partie de sa population juive adulte a effectué son service militaire et une partie considérable de celle-ci appartient ou a appartenu à la réserve. Alors allons jusqu’au bout du raisonnement. Le simple fait d’avoir servi dans Tsahal fait-il de vous un génocidaire ? Le réserviste mobilisé quelques semaines est-il un génocidaire ? Le médecin militaire ? Celui qui a effectué son service il y a quinze ans ? Celui qui travaillait dans la logistique ? Celui qui n’a jamais mis les pieds à Gaza ? Celui qui a combattu les commandos du Hamas entrés en Israël le 7 octobre ? Où commence le crime ? Où finit l’appartenance ?

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C’est précisément pour répondre à cette question que nos démocraties ont posé un principe extraordinairement simple : la responsabilité pénale est individuelle. On ne juge pas un homme pour ce que serait son peuple. On ne le juge pas pour les crimes imputés collectivement à une armée. On le juge pour ce qu’il a fait, ordonné, facilité ou sciemment rendu possible. Et puis, dans la même table ronde, changement complet de logiciel.

Puis vient la justice identitaire

Rima Hassan demande s’il faudrait supprimer l’infraction d’apologie du terrorisme. « Lucy », juriste de la Legal Team antiraciste, répond qu’il faut l’abroger. Puis elle va beaucoup plus loin : c’est finalement « tout le dispositif antiterroriste » qu’elle souhaite voir disparaître, notamment parce que ces infractions cibleraient « les quartiers populaires, les Arabes et les Noirs ». Soyons précis : elle ne propose pas que les Arabes ou les Noirs puissent commettre des attentats en toute impunité. Elle considère que les crimes pourraient être poursuivis sous les qualifications ordinaires du droit pénal. 

Mais regardez le renversement. Quelques minutes auparavant, l’appartenance à une institution militaire extrêmement répandue dans la population israélienne permettait de faire surgir la qualification de « génocidaire ». Quelques minutes plus tard, lorsque le dispositif antiterroriste est en cause, l’origine supposée de ceux qu’il toucherait devient au contraire un argument permettant de contester la légitimité du dispositif.

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Aux uns, la culpabilité par appartenance. Aux autres, la protection par appartenance. C’est cette asymétrie qui est sidérante. Car si une loi devient suspecte dès lors qu’elle frappe davantage une catégorie particulière de population, où s’arrête ce principe ? Imagine-t-on appliquer ce raisonnement à n’importe quelle autre criminalité ? Si une infraction pénale touche statistiquement davantage une catégorie de population, faut-il supprimer l’infraction ? La justice doit-elle commencer par regarder la couleur, l’origine ou l’appartenance communautaire du prévenu avant de déterminer quelles lois sont légitimes pour le juger ? Ce serait la négation même de l’universalisme juridique.

Ni coupable par identité, ni innocent par origine

Une loi juste ne demande pas au criminel d’où venaient ses grands-parents. Elle demande ce qu’il a fait. Et ce principe fonctionne dans les deux sens. Un Franco-Israélien n’est pas innocent parce qu’il est israélien. S’il existe contre lui des éléments sérieux établissant sa participation à des crimes, qu’il soit poursuivi et jugé. Mais il n’est pas davantage « génocidaire » parce qu’il a porté l’uniforme de Tsahal. De la même manière, un Arabe ou un Noir soupçonné d’une infraction terroriste ne doit évidemment jamais être considéré comme terroriste en raison de son origine. Mais son origine ne saurait davantage devenir un argument contre l’existence même de la législation sous laquelle il est poursuivi. C’est cela, l’égalité. Mêmes lois. Mêmes droits. Mêmes garanties. Mêmes exigences de preuve. Même responsabilité individuelle.

Or ici, progressivement, l’individu disparaît. Il ne reste bientôt plus que des catégories : les Franco-Israéliens, les Arabes, les Noirs, les quartiers populaires. Et avec elles apparaissent deux mouvements exactement opposés. Pour certaines catégories, on étend le soupçon depuis les actes d’un individu jusqu’au groupe auquel il appartient. Pour d’autres, on remonte des personnes poursuivies jusqu’à la loi elle-même : puisque cette loi toucherait trop souvent telle population, c’est la loi qui devient suspecte. C’est une conception profondément dangereuse de la justice.

L’individu sacrifié aux appartenances

Parce que dès lors que l’on accepte la culpabilité par association, pourquoi s’arrêter aux Franco-Israéliens actuellement sous les drapeaux ? Pourquoi pas les anciens soldats ? Pourquoi pas les réservistes ? Et inversement, dès lors que l’on commence à juger une législation pénale non plus d’après les actes qu’elle réprime, mais d’après l’origine des populations qu’elle toucherait, pourquoi s’arrêter au terrorisme ? C’est exactement pour empêcher ces engrenages que l’État de droit refuse deux principes également funestes : la culpabilité collective et l’innocence identitaire.

Je refuse qu’un Juif, un Arabe, un Noir, un Franco-Israélien ou n’importe quel citoyen soit présumé coupable en raison de ce qu’il est. Mais je refuse avec exactement la même force que son identité devienne un bouclier politique contre l’application de la loi. Entre ces deux dérives, il reste pourtant quelque chose d’essentiel : l’individu. L’individu qui n’est responsable ni de son peuple, ni de ses ancêtres, ni de sa communauté. L’individu qui répond de ses actes.

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Si demain nous décidons que certains groupes doivent répondre collectivement des crimes qu’on impute aux leurs tandis que, pour d’autres, l’origine de ceux que l’on poursuit suffit à rendre la loi suspecte, alors il faudra avoir l’honnêteté de ne plus appeler cela l’égalité. Ce sera une justice à plusieurs vitesses. Une justice qui commencera par demander : « Dis-moi à quel groupe tu appartiens, et je te dirai de quelle justice tu relèves. »

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Sous le soleil exactement

Dans Femmes sur fond azur, Chantal Thomas déroule les paysages de la Riviera pour dévoiler les destins de six femmes au tempérament bien trempé. Une septième se dessine en creux : l’auteur elle-même.


Elles sont six. Trois écrivaines, une cantatrice, une reine et une femme au foyer. Chantal Thomas, de l’Académie française, avait consacré à certaines d’entre elles un article en 2024. Le compagnonnage aurait pu s’arrêter là, mais ces héroïnes d’un autre temps sont revenues frapper à la porte de son imagination. Leur point commun ? Une passion pour la Méditerranée dont la rencontre a changé leur vie. 

Jackie d’abord, la mère de l’auteure – qui dans Souvenirs de la marée basse crawlait élégamment dans le Grand Canal sous l’œil effaré des Versaillais. Après avoir lutté pendant des années contre la dépression, cette femme, qui ne jurait que par le sport, décide à la mort de son mari de quitter la grisaille du bassin d’Arcachon avec ses deux enfants pour la lumière éclatante du cap Ferrat. Un choix qui marque le début d’une véritable renaissance et d’une nouvelle relation avec sa fille. 

Lorsqu’elle se marie, Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier, décide, elle, de mettre un terme à sa carrière de soprano, pourtant à son apogée, et, loin d’en être affligée, organise avec son époux des fêtes mémorables dans le jardin de leur maison niçoise. La reine Victoria, que Marie-Laure de Noailles surnommait « la reine grassouillette », passe outre la tradition et choisit son cousin Albert de Saxe-Cobourg-Gotha pour mari. Elle l’aimera à la folie toute sa vie. Dévastée par sa mort, elle part pour la Riviera où elle retrouve finalement sa joie de vivre.

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La sculptrice, peintre et diariste Marie Bashkirtseff rejoint elle aussi la baie des Anges où « tout se découpe selon une netteté extraordinaire. Le bleu azur du ciel, celui teinté de violet de la mer », dans l’espoir d’y recouvrer la santé. Tout comme Katherine Mansfield qui, réfugiée à Menton, trouve la force, malgré une tuberculose galopante, d’en célébrer la splendeur  : « Toute chose semble plongée dans une étincelante beauté. Le ciel, sur la mer, ressemblait à une immense campanule d’un bleu sombre et transparent. » Colette enfin, qui à Saint-Tropez entame sa vita nuova et écrit cette phrase que chacun de ces personnages aurait pu faire sienne : « Il n’est de départ que vers le soleil. » 

Chantal Thomas, qui vit une partie de l’année à Nice, consacre à chacune de ces femmes un portrait d’une finesse, d’une érudition et d’une fantaisie enchanteresse. Six portraits qui au fil des pages en dessinent un septième : celui de l’auteure elle-même. Matisse, dont l’ombre plane sur ces Femmes sur fond azur, avait une certitude  : un portrait, pour être réussi, doit comporter une part d’identification. Ce recueil en est la preuve éclatante. 

Les questions que Chantal Thomas se pose à propos de ces héroïnes sont aussi les siennes : « Si elles aimaient leur mère, si elles avaient voulu ou non avoir des enfants  », quel était leur rapport au corps, à l’amour, à l’art, à la solitude ? À leur manière douce, insolite et obstinée, toutes ont aussi été des rebelles. Des femmes bien peu conventionnelles, à l’image de l’académicienne.

Femmes sur fond azur, Chantal Thomas, Seuil, 2026, 192 pages.

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Ceuta : cherchez Israël…

La crise déclenchée en Espagne quand entre 80 000 et 60 000 migrants en provenance du Maroc ont envahi Ceuta a donné lieu à des délires complotistes qui y voient l’influence sournoise d’Israël. Malheureusement, les vedettes donneuses de leçons ne manquent pas pour relayer de telles sornettes.


Javier Bardem est un grand acteur, il a même reçu un Oscar. Cela ne lui confère cependant aucune compétence particulière en matière de géopolitique. On ne peut pas avoir tous les talents.

La crise migratoire de Ceuta lui a pourtant donné l’occasion de relayer des publications suggérant qu’Israël aurait quelque intérêt à l’affaiblissement de l’Espagne de Pedro Sánchez dans son bras de fer avec le Maroc. C’est la vieille mécanique du cui bono : nous ne savons pas qui a provoqué la crise, mais voyons donc à qui elle profite. Pas de preuve ? Qu’importe, nous avons déjà le coupable.

Une enquête part normalement des faits pour remonter aux auteurs et leurs complices. Le complotisme fait plutôt l’inverse : il connaît les responsables et se débrouille ensuite avec les faits. Le philosophe Pierre-André Taguieff l’a montré, le complotisme n’est pas seulement une collection de sottises, c’est une manière de mettre le monde en ordre. Ce qui est tout de même plus confortable que d’admettre qu’il est souvent désordonné, contradictoire et peuplé de gens qui ne savent pas très bien ce qu’ils font. 

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La théorie fondée sur le cui bono peut, à la rigueur, orienter une enquête mais elle ne peut pas en faire l’économie. Les fabricants d’armes profitent des guerres, c’est évident, mais est-ce qu’ils les déclenchent? Les professionnels des pompes funèbres vivent de la mort, mais personne ne les a accusés d’avoir répandu le Covid. Profiter n’est pas provoquer, c’est entendu. 

L’histoire de l’antisémitisme devrait pourtant inciter à la prudence. Léon Poliakov, puis David Nirenberg, ont expliqué comment le « Juif » avait fini par devenir cet extraordinaire personnage capable d’incarner une chose et son contraire : révolutionnaire pour les bourgeois, banquier pour les anars; cosmopolite et apatride pour émules de Maurras et trop communautariste pour les « citoyens du monde »; Rothschild le matin, Trotski le soir. Cherchez l’erreur…

D’où cette question, pas tout à fait anodine : Israël n’occupe-t-il pas aujourd’hui, dans l’imaginaire de certains de nos hérauts contemporains, la place qu’occupait autrefois ce « Juif » fantasmé ?

Épargnons-nous ici le procès convenu en sionisme béat et donnons un gage aux gens honnêtes. Non, critiquer Israël n’est pas forcément antisémite. On peut déplorer, et au-delà, les dizaines de morts civiles de la guerre à Gaza, les implantations en Cisjordanie, vouer aux gémonies Netanyahou, Smotrich et Ben-Gvir. On peut même contester l’étrange prétention qu’ont eu les Juifs à vouloir, comme les autres peuples, disposer d’eux-mêmes et à être souverains sur le territoire de leurs ancêtres plutôt qu’ailleurs. Mais lorsque Rabat et Madrid se disputent et qu’on réussit malgré tout à faire entrer Israël dans l’histoire, il y a peut-être un moment où la critique n’en est plus une. 

Et puis il y a le Mossad. Ah, le Mossad. Les services israéliens possèdent, dans l’imaginaire complotiste, des pouvoirs que leurs propres dirigeants doivent lui envier. Ils infiltrent les gouvernements, manipulent les opinions, provoquent les crises et ne laissent jamais de traces, sauf quand ils en décident. L’absence de preuve ne constitue donc plus un problème, elle devient presque rassurante : si l’on ne trouve rien, c’est que l’opération était vraiment bien montée. Pile, Israël est coupable ; face, il l’est encore. Nous ne sommes plus très loin de la théologie.

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Les Protocoles des Sages de Sion ont certes pris un sérieux coup de vieux et le « complot juif mondial » passe moins bien dans les dîners. Mais les vieux imaginaires ont cette qualité, ils savent se rhabiller. On ne parle donc plus de la main des Juifs perfides mais de celle du Mossad. Version hi-tech du fantasme, en somme. 

Le monde réel est hélas moins distrayant. Les États poursuivent leurs intérêts, les gouvernements font des erreurs, les alliances changent, les crises échappent à ceux qui les ont déclenchées. Par-dessus le marché, l’histoire doit énormément à une force dont les spécialistes des relations internationales sous-estiment parfois la puissance : la connerie humaine.

Mais là, c’est un peu frustrant. Il n’y a plus de grand marionnettiste dans l’ombre, plus de salle secrète, plus de plan général, alors on cherche Israël et, chose merveilleuse, on finit toujours par le trouver.

Javier Bardem peut donc continuer à chercher qui tire les ficelles. Après tout, c’est son métier d’essayer de croire aux scénarios qu’on lui propose.

Sophie Cunningham, la vedette anti-woke de l’été

La basketteuse américaine, vedette de l’équipe Fever de l’Indiana, a créé la polémique cette année en déclarant que les compétitions féminines devraient être réservées aux femmes biologiques. Cet été, une autre polémique a été lancée après qu’une joueuse afro-américaine, expulsée pour avoir commis une faute sérieuse à l’égard de Cunningham, a posté sur X, « White privilège ».


Jusqu’à l’entame de cet été plusieurs fois caniculaire, il fallait être passionné de basket féminin, ce qui n’est pas vraiment mon cas, pour connaître l’existence de Sophie Cunningham. Elancée – un avantage quand on tâte du ballon orange -, blonde et blanche – peut-être un désavantage dans ce même sport -, elle évolue au Fever de l’Indiana, franchise située, comme son nom l’indique, dans cet Etat du Midwest bordé au nord par le Lac Michigan et s’ouvrant au sud sur l’Amérique profonde. 

Le 22 juin, lors d’une rencontre opposant son équipe au Phoenix Mercury, elle pointa du doigt, durant de longues secondes, une de ses adversaires du jour, DeWanna Bonner, après que celle-ci prit à partie Caitlin Clark, équipière de  Sophie Cunningham. La scène a rapidement tourné sur les réseaux sociaux – c’était à l’époque où Hamza la Douane (la « terreur » du canal Saint-Martin) était érigé en star absolue de ceux-ci – et le geste est devenu un mème. 

Et quand le signifié s’ajoute au signifiant, dans une époque où l’on surinterprète volontiers à tort et à travers, certains ont vu dans le doigt accusateur une charge contre le wokisme, voire une réplique au genou à terre du mouvement Black Lives Matter. J’avais moi-même commencé à rédiger quelques lignes sur le sujet, avant de me raviser, finalement convaincu que tout dans l’existence ne doit pas être analysé sous l’angle politique : en définitive, Sophie Cunningham n’avait fait que défendre une co-équipière ciblée par l’équipe adverse, ce qui en faisait une Amie avec un grand A, comme Fanny Ardant le fut au moment de défendre Roman Polanski lors d’une tumultueuse cérémonie des César. 

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Seulement, l’histoire a rebondi aussi rapidement qu’un ballon sur un parquet de basket. La même Sophie Cunningham, cette fois-ci embarquée malgré elle dans une nouvelle polémique, fut victime, le 8 août, d’une manchette de la part de DiJonai Carrington, logiquement exclue pour le vilain geste qu’elle venait de commettre. Mais au lieu de faire amende honorable, la joueuse du Sky de Chicago, surprise d’être contrainte par l’arbitre de quitter le parquet, s’est érigée en victime sur ses réseaux sociaux et y alla d’un message aussi laconique que plein de sens : « privilège blanc« . 

Enchaînant les commentaires comme les paniers à trois points, Sophie Cunningham n’a pas pu s’empêcher de réagir à l’attaque pleine de sous-entendus : « Cela n’a rien à voir avec la couleur de peau. J’ai fait la même chose l’année dernière et j’ai aussi été exclue. C’était mérité ; il n’y a aucune raison d’avancer cet argument ». Nous serons quant à nous un peu moins politiquement corrects dans notre réaction aux propos de DiJonai Carrington dégoulinant de racisme anti-blancs – vous savez, celui qui n’existe pas selon la gauche – et nous lui répondrons que le « privilège blanc » le plus répandu aujourd’hui est sans doute celui de se faire agresser, sur les terrains de sport comme dans la rue.

Comme si cela ne suffisait pas, Sophie Cunningham, chez qui le verbe est aussi franc que le lancer, a déclaré, dans une interview enregistrée en mars et diffusée fin juillet sur ESPN, que « les jeunes filles dans le sport ne devraient pas affronter des hommes biologiques ». Ces propos, qui semblent relever du plus élémentaire bon sens, ont  valu à la joueuse une volée de critiques et de réactions indignées, dont celle de Stefanie Dolson, joueuse du Storm de Seattle, qui s’est empressée d’arborer dans la foulée un t-shirt de soutien à la cause trans. Soulignons que dans un autre sport, où la balle est plus petite et jaune, Aryna Sabalenka, numéro un mondiale de tennis, a récemment déclaré être favorable aux tests de féminité imposés par la WTA. 

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Afin de calmer le jeu, ce qui n’est certes pas dans sa tempétueuse nature, Sophie Cunningham a indiqué vouloir se concentrer sur les résultats de son équipe qui pointe actuellement à une prometteuse cinquième place au classement de la WNBA. Et si tout ne doit pas être politisé, on vous avoue souhaiter que le Fever de l’Indiana coiffe les lauriers en fin de saison, par sympathie pour sa joueuse la plus en vue. A l’instar de l’actrice Sydney Sweeney il y a un an, elle a déjà remporté le titre de vedette anti-woke de l’été.

Ukraine : Fedorov contre Zelensky

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Après plus de quatre années de guerre, le pouvoir de Volodymyr Zelensky semble confronté à une contestation d’un nouveau genre. Son ancien allié Mykhaïlo Fedorov réclame désormais des élections. Cette offensive politique pourrait-elle fragiliser les équilibres européens ?


Le pouvoir du président Volodymyr Zelensky est-il sur le point de vaciller ? 

C’est toute la question qui se pose depuis la mise en ligne d’une récente vidéo qui a provoqué des remous en Ukraine, postée par Mykhaïlo Fedorov dont le nom a été scandé lors d’importantes manifestations dans différentes villes d’Ukraine, notamment dans la capitale Kiev.

Homme clef de la Présidence Zelensky

À 35 ans, Mykhaïlo Fedorov est loin d’être un inconnu dans la politique ukrainienne. Né quelques mois avant la proclamation de l’indépendance de son pays en 1991, ce publicitaire de profession a fait ses premiers pas en politique au sein d’un petit parti libertarien. Il échoue à se faire élire à la Rada (Parlement) mais reste séduit par la personnalité de Volodymyr Zelensky qu’il rallie lors de l’élection présidentielle de 2019. C’est lui qui contribue à le faire gagner grâce à une campagne numérique particulièrement efficace.  

Mykhaïlo Fedorov devient alors conseiller du président et connaît une carrière fulgurante. Il occupe le poste de vice-Premier ministre d’Ukraine, puis celui de ministre de la Transformation numérique, artisan de la modernisation technologique de l’État. Très vite, il se fait remarquer en renforçant la cybersécurité de l’Ukraine et en jouant un rôle déterminant dans le développement des drones, dont l’utilisation s’est accrue depuis le déclenchement de la guerre avec la Russie en février 2022.

Ministre de la défense face à une corruption généralisée

Nommé ministre de la Défense en janvier 2026, Mykhaïlo Fedorov hérite alors d’une situation complexe. Après plus de quatre ans de guerre, la société ukrainienne montre des signes d’abattement et de lassitude. Selon Gallup, 66 % des Ukrainiens souhaitent désormais une fin négociée du conflit, contre 24 % qui veulent poursuivre le combat jusqu’à la victoire. 

L’Ukraine connaît une pénurie sérieuse de soldats. Les unités combattantes manquent d’effectifs, le recrutement volontaire a diminué et les soldats présents depuis plusieurs années au front montrent des signes d’abattement et de lassitude. Selon l’aveu même du ministre, deux millions d’Ukrainiens seraient recherchés pour avoir enfreint les règles de mobilisation ou d’enregistrement militaire. Beaucoup d’Ukrainiens, jeunes en particulier, craignent d’être incorporés de force comme la loi martiale l’y autorise. Les vidéos de « kidnapping » se sont multipliées sur les réseaux sociaux, montrant des ukrainiens terrorisés et en larmes, amenés sur le front.  Plusieurs enquêtes et témoignages font même état de méthodes musclées, d’interpellations controversées et d’abus, ce qui a fortement nourri le ressentiment populaire. 

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En janvier 2023, une enquête a révélé que le ministère ukrainien de la Défense achetait certains produits alimentaires, notamment des œufs, à des prix largement supérieurs à ceux du marché. Le scandale provoque un tollé national et entraîne le limogeage de plusieurs responsables, devenant l’un des symboles de la corruption qui gangrène l’administration militaire. Les marchés de défense, qui représentent des dizaines de milliards de dollars, constituent en effet un terrain particulièrement exposé aux détournements et aux commissions occultes. En août 2025, les autorités ont annoncé le démantèlement d’un important réseau de corruption dans le secteur de la défense, avec plusieurs responsables arrêtés pour des soupçons liés aux marchés publics.

Malgré les efforts affichés du gouvernement pour endiguer ces pratiques, le problème demeure.

En sédition ouverte contre le pouvoir

Une fois installé au ministère de la Défense, Mykhaïlo Fedorov a souhaité réformer en profondeur l’appareil militaire : appels d’offres plus transparents, numérisation des marchés et réduction des réseaux informels. 

Ses projets se sont heurtés rapidement aux résistances de l’appareil militaire et de son administration. Les tensions ont fini par s’exacerber avec le commandant en chef des forces armées, le général Oleksandr Syrsky, notamment sur la conduite des opérations, la mobilisation et la gestion des effectifs remises en cause par le ministre. Volodymyr Zelensky a fini par trancher et limoger Fedorov en juillet dernier. 

Une décision qui a provoqué immédiatement une levée de boucliers et qui a contraint Zelensky à démettre le général Oleksandr Syrsky afin de calmer une foule en colère manifestant dans toutes les villes d’Ukraine, y compris à Kiev, la capitale.

Le 18 août, Mykhaïlo Fedorov a franchi une nouvelle étape en réclamant la tenue d’élections malgré la guerre. Le mandat de Zelensky est arrivé à échéance en mai 2024, mais la loi martiale interdit actuellement l’organisation d’un scrutin national. Le président reste donc en fonction jusqu’à l’élection de son successeur. La question n’en demeure pas moins politiquement explosive : combien de temps une démocratie peut-elle fonctionner sans élections au nom de la guerre ?

Le poids électoral de Fedorov commence déjà à se dessiner. Selon une enquête du groupe Rating menée en juillet, il recueille 13,4 % des intentions de vote au premier tour, derrière Zelensky et l’ancien populaire chef des armées Valeri Zaloujny (qu’une enquête par un journaliste du Wall Street Journal accuse d’avoir validé le sabotage des gazoducs Nord Stream, pourtant attribué à la Russie). D’autres sondages le donnent même capable de battre le président au second tour. Fedorov n’est donc plus seulement l’ancien ministre évincé. Il incarne désormais une contestation politique susceptible de remettre en cause l’équilibre du pouvoir ukrainien.

Une Europe qui pourrait être déstabilisée par cette crise

Pour une partie des Ukrainiens, Volodymyr Zelensky reste toujours associé à un système politique miné par la corruption depuis des décennies, malgré ses promesses de rupture avec les pratiques de l’ancien régime. 

Depuis son accession à la présidence, divers membres du gouvernement, (supposés) proches du président, ont été associés à des affaires retentissantes de détournement de fonds.  En 2021, Volodymyr Zelensky est cité dans les Pandora Papers pour ses liens avec des entreprises off-shore, mais la guerre a coupé court à toute enquête contre le dirigeant ukrainien. 

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En réclamant des élections, l’ancien ministre ne s’attaque pas seulement à Zelensky : il remet aussi en question la pertinence légale d’un pouvoir qui apparaît comme illégitime et corrompu aux yeux de certains Ukrainiens.

Indirectement, l’Union européenne (UE) se retrouve elle aussi face à un dilemme. Bruxelles finance désormais une part essentielle de l’effort de guerre et du fonctionnement de l’État ukrainien. Si la crise politique devait déboucher sur une remise en cause de l’actuel pouvoir, même par le biais d’une nouvelle révolution, ou de la stratégie mise en place par l’UE, les Européens seraient confrontés à un choix particulièrement délicat : continuer à soutenir une Ukraine épuisée, au risque de prolonger une guerre toujours plus coûteuse, ou réduire leur engagement, au risque de déstabiliser davantage le pays et de laisser à la Russie un avantage stratégique décisif. 

Car, si Moscou devait sortir du conflit en conservant les territoires actuellement occupés sous son contrôle, l’Europe devrait alors composer avec une nouvelle réalité géopolitique à ses frontières orientales et justifier toute cette gabegie qui a généré une crise économique importante sur le continent, mettant à mal certains Etats-membres. Un pari risqué pour Bruxelles qui pourrait être le grand perdant de cette soudaine lutte politique entre le dirigeant ukrainien et son désormais ex-favori.

Un autre Thierry Lévy…

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Le grand avocat Thierry Lévy est décédé en 2017. Sa compagne, la photographe Marie-Laure de Decker, a dressé un portrait de lui qui souligne son courage et sa soif de justice. On peut néanmoins se demander s’il a vraiment été aussi hostile aux juges tout au long de sa carrière. Mais, avec une personnalité aussi riche, il peut y avoir plusieurs Thierry Lévy.


Il y a des personnalités qu’on ne se lasse pas de regretter. Parce que partout où leur existence s’est manifestée, elles ont laissé une trace ineffaçable. Thierry Lévy est évidemment de celles-là.

J’ai écouté récemment le podcast de l’émission de France Culture À voix nue consacrée à la grande photographe Marie-Laure de Decker, qui a été sa compagne et qui a donné naissance à leur fils Balthazar le 8 décembre 1980. Celui-ci est devenu avocat comme son père.

La personnalité de Marie-Laure de Decker, avec ses vies multiples, est passionnante, authentique, parfois extrême, sans concession, rugueuse, et on n’est pas obligé d’être accordé avec elle sur tout. Décédée le 15 juillet 2023, elle évoque, dans une séquence de cette émission, Thierry Lévy, mort le 30 janvier 2017.

Elle le fait à sa manière, en admirant l’homme de courage — vertu, selon elle, capitale —, « seul contre tous », qui « détestait les juges » et défendait avec intégrité les causes les plus désespérées.

Il est risqué, et même impudent, de contredire, ou au moins de nuancer, le portrait intellectuel et judiciaire dressé par sa compagne, qui le connaissait mieux que personne.

Il est incontestable que ce très grand avocat, qui a été un ami unique, même si, en définitive, je l’ai trop peu vu, était « hostile à tout pouvoir, toute loi, tout juge » mais, en même temps, le simple exercice de défendre les faibles, les démunis, selon lui les innocents ou jamais les pleinement coupables, le mettait forcément en relation avec un univers que, sincèrement, il abhorrait mais dont il avait besoin pour les relaxes et les acquittements qu’il espérait.

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Certes, avec sa langue superbe, il n’est jamais entré en connivence, même par utilitarisme, avec les magistrats ou les jurés, tentant cette impossible synthèse d’une stratégie de conviction délibérément fondée sur un défaut d’empathie volontariste à l’égard de ceux qu’il s’était donné pour mission de persuader.

Il m’a semblé – mais je ne suis sûr de rien – que, sur le tard, peut-être lassé par des insuccès insupportables, il avait abandonné cette vision totalitaire de la défense où le souci de la pureté (jamais être partie civile, jamais plaider contre un détenu, jamais valider la prison) et la hantise de la moindre compromission ne pouvaient qu’engendrer, en plusieurs circonstances, des résultats décevants.

Surtout, quand on avait le bonheur de le connaître, de l’apprécier et d’avoir son extraordinaire retour amical, on ne sentait pas, aussi bien sur le plan judiciaire que dans les instants familiers, la possible rigidité d’un esprit, d’une philosophie et d’une pratique, mais seulement une fabuleuse intelligence et une profondeur qui mêlaient une écoute intense à la compréhension d’autrui et à une aptitude indépassable à ne jamais tomber dans la vulgarité, pour le rire comme pour la gravité. Avec lui, il se passait toujours quelque chose, dans le domaine sombre de la justice comme dans la douceur de l’amitié, où il vous élevait en feignant de tout recevoir de vous.

On me pardonnera de garder en mémoire cette parole magnifique qui jamais ne trahissait l’exigence, la justesse du vocabulaire, la force, la vigueur et l’originalité de l’idée.

C’est un peu un autre Thierry Lévy que le mien que Marie-Laure de Decker a mis en lumière, mais j’ai la faiblesse de considérer qu’aucun n’est de trop…

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Sophistication américaine ?

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Le président Kennedy parle au téléphone avec l'astronaute John Glenn. Maison Blanche. 20/02/1962. /SIPA

Ross Posnock, professeur des sciences humaines à l’université Columbia et auteur de nombreux essais dans le domaine des idées, vient de sortir une étude capitale. Dans American Sophistication:  How the Casual Became Cool, il retrace les origines et l’évolution de la casual culture, et ce, à partir de Rousseau, dont le dernier avatar serait, à son insu, Donald Trump ! Causeur a pu s’entretenir avec l’auteur.


Causeur. Outre-Atlantique, que veut dire « sophistication » ?

Ross Posnock. La sophistication américaine est un oxymore, les deux termes sont contradictoires : l’expérience américaine se fonde sur les principes d’honnêteté franche et de sincérité, ainsi que sur un certain individualisme radical qui se méfie profondément de l’interaction sociale. Dans la tradition occidentale, le plus célèbre partisan de cette méfiance fut Rousseau, l’auteur le plus populaire du XVIIIe siècle. Il défendait farouchement la sincérité ; l’expression « le bon sauvage », bien qu’il ne l’ait jamais employée, est devenue un synonyme de la vertu, le bon sauvage étant quelqu’un de radicalement autonome qui se méfie des interactions sociales, celles-ci étant assimilées aux compromis moraux, aptes à corrompre l’âme. Ce ne fut pas un hasard si Thomas Jefferson était un adepte de Rousseau : il a acheté ses Œuvres complètes lorsqu’il était ambassadeur à Paris. De retour aux États-Unis, il a mis en pratique l’idéal rousseauiste de la simplicité pastorale, fondement de notre suspicion à l’égard de la sophistication — qu’on voit comme « continentale », c’est-à-dire française ou italienne. Donc, « sophistication américaine » est un oxymore, parce qu’être américain veut dire se méfier de la sophistication.

Qu’est-ce que la véritable sophistication ?

Je la vois comme une invention où le moi se présente comme naturellement aisé, lisse et désinvolte. Ce sont les idéaux du célèbre livre sur les rites italiens de la cour, Il libro del cortegiano de Castiglione (Le Livre du courtisan, 1528) ; il a été traduit en anglais et est devenu presque un guide de comportement au XVIIIe siècle en Amérique, alors que cela n’a jamais été l’intention de l’auteur. Autrement dit, il a pris le contrepied de l’idéal américain de la sincérité, de la pureté et du franc-parler.

Castiglione a baptisé le terme « sprezzatura ».

Sprezzatura est un terme encore en vogue dans le domaine de la mode sur Internet ; les influenceurs vestimentaires l’emploient souvent. En gros, il veut dire nonchalance ou aisance, mais en fait, c’est plus compliqué que cela, parce qu’il transmet aussi une notion de mépris : sprezzare en italien veut dire « mépriser ». Cet aspect négatif sera important pour l’idée de la sophistication. 

En somme, il y a des modèles concurrents. Sprezzatura sera toujours une référence minoritaire aux États-Unis. Au XVIIIe siècle, il y a des dandys qui arrivent dans les colonies depuis Londres ; cela dit, la Grande-Bretagne est un cas à part, parce qu’elle n’a jamais eu le culte de la sophistication qu’on trouve en Italie et en France, même si Londres, en tant que capitale européenne de premier plan, va attirer des dandys au XVIIIe siècle, dont certains finiront par migrer vers les colonies. On y trouvera ainsi des modes assez bizarres, assez efféminés pour les hommes. Mais c’est l’exception : les colonies américaines sont plutôt dans la recherche d’un contre-pied aux modèles aristocratiques européens. Elles préfèrent tout ce qui est simple et sans prétention, dont des vêtements en noir et blanc, sans relief ; Tocqueville le remarque lors de sa visite dans les années 1830. En même temps, la haute bourgeoisie est attirée par la mode et les valeurs aristocratiques, telle la politesse — associée à l’hypocrisie —, donc la bourgeoisie américaine effectue souvent un exercice d’équilibriste.

Ses origines puritaines y sont pour beaucoup.

Bien sûr, elles se raccordent avec l’idéologie rousseauiste : Rousseau est né à Genève, la capitale du calvinisme ; ce n’est pas un hasard si sa pensée et le puritanisme ont formé un lien qui gouverne le comportement américain. Rousseau se méfiait de l’inauthenticité de la vie sociale, tout comme le puritanisme qui, au début du XVIIIe siècle, a fermé les théâtres pendant deux ans, du fait de son hostilité au principe de la performance : l’homme devait rester transparent et unidimensionnel, à l’opposé de la théâtralité.

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Cela n’empêche pas que la vie urbaine, le seul fait de se promener dans la rue, implique une performance. Donc, les Américains se trouvent dans une situation contradictoire : c’est un pays moderniste, urbain et investi dans une organisation sociale où tout le monde joue un rôle, et, en même temps, ses citoyens se méfient profondément de l’idée de jouer un rôle, d’où l’importance de la sincérité comme stratégie pour éviter le moindre soupçon d’inauthenticité, de mascarade ou de manipulation. L’organisation sociale a poursuivi un développement explosif dans une direction qui viole les principes éthiques de base du pays. C’est pour cela que, même aujourd’hui, on loue des hommes politiques pour leur authenticité, pour leur franc-parler : souvenez-vous de John McCain ? La France est-elle comme ça ? Ça m’étonnerait.

Vous séjournez souvent en Italie. Les Italiens sont-ils plus sophistiqués ?

Les grandes capitales européennes ont toujours compris les valeurs de la sophistication, de la consommation ; c’est à la base de l’expérience urbaine. Plus les gens sont urbanisés, plus ils sont excités de participer à la consommation. Le mot « consumption » — consomption — est passé du nom d’une maladie à celui d’un moyen de plaisir social, d’ambition sociale : la consommation. Donc, Rousseau ne saisissait pas la modernité. C’est pour cela que, plus tard, Mencken, influent journaliste américain des années 1920, écrira sur Nietzsche en l’érigeant en une sorte d’anti-Rousseau. En effet, et heureusement pour lui, Nietzsche avait écrit plein de vacheries sur l’auteur des Confessions.

L’idéologie pastorale rousseau-Jeffersonienne s’efface alors ; elle se métamorphose en un conservatisme nostalgique et antimoderniste : on en a marre de tout ce bagout et de cette brillance, de ces citadins qui n’ont de l’estime que pour le succès et la performance. On cherche de véritables valeurs auxquelles on peut s’accrocher. Autrement dit, le vocabulaire américain de base ne mourra jamais ; « Make America Great Again » renvoie encore à un idéal rousseauiste : la simplicité pastorale, cette suspicion des élites.

L’Amérique a beau être antimoderne, elle reste à la pointe de la modernité.

Quand j’enseigne la littérature américaine du XXe siècle, j’établis une distinction fondamentale : le modernisme est un mouvement littéraire, artistique, culturel et intellectuel qui s’oppose à la modernité ; il en est une réponse. Celle-ci est issue des valeurs des Lumières, celles de la technologie, de la production, du capitalisme effréné, que la plupart des écrivains modernistes ont considéré avec dégoût : ils adoptaient un positionnement ironique, critique et méprisant, tout en y participant.

À l’étranger, l’Amérique passe pour le foyer de la modernité.

Absolument, elle en était le moteur. On songe à La Dialectique de la raison, d’Adorno et Horkheimer, publiée en 1947, qui traitait du triomphe américain de la modernité en critiquant les coûts environnementaux et humains du capitalisme américain, qu’ils voyaient comme génocidaire. Les Américains auraient pratiqué ce que Max Weber appelle « la rationalité instrumentale », à savoir qu’on se sert des gens comme des moyens en vue d’une fin.

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Ce qui compte dans l’univers de la modernité des Lumières, c’est la technologie, le progrès et la survie : il ne faut surtout pas prendre de plaisir ; il y a un tabou concernant la spontanéité et l’élan. Dans la mesure du possible, il faut se transformer en être mécanisé. En 1840, Tocqueville observait que les Américains font des affaires en permanence, s’affairent et se précipitent, passent d’une fête à une autre, que leur vie sociale consiste en une course incessante à la manipulation, dans l’espoir d’être porté encore plus haut dans leurs ambitions. Or, ils en sont prisonniers.

Les Américains sont-ils fiers de leur monomanie capitaliste ?

Je pense que beaucoup de gens le sont ; ils diraient que c’est le prix à payer. Il faut ajouter que l’Amérique permet tout : tu as toujours la possibilité d’agir comme Thoreau, de te retirer ; le pays n’est pas une dictature, tu peux aller à ton propre rythme. Si tu veux créer un business construit autour de l’imagerie de la simplicité et de la bienveillance, comme l’ont fait les Amish, tu peux ; tu peux en faire des millions. Le marché ne refuse rien, il est capable de tout transformer en bénéfices.

Le genre littéraire « l’Américain à Paris » s’accorde-t-il avec vos propos ?

Question excellente. Prenons l’exemple des Ambassadeurs de Henry James : Lambert Strether, le personnage principal, arrive à Paris depuis la Nouvelle-Angleterre en 1904. Il a promis à sa nouvelle fiancée anglaise qu’il va ramener à la maison le fils de celle-ci, un garçon errant qui profite de la vie parisienne depuis longtemps. Donc, Strether est en plein voyage d’ambassadeur pour accomplir cette tâche ; pourtant, à chaque étape, il se fait manipuler et arnaquer. Il le comprend rapidement, il finit par foirer de manière flagrante dans sa mission, et cela l’amuse : il est séduit par la capitale.

Quand la fille et le gendre de sa fiancée arrivent à Paris, ils sont furieux contre lui. Ils sont imprégnés de l’esprit de la Nouvelle-Angleterre, ils ont une horreur absolue de la sophistication européenne et exigent que le héros rentre immédiatement aux États-Unis. C’est le moment charnière, marqué par une scène où la fille, un véritable monstre, dit à Strether : « Ne me parle pas de Paris, je connais Paris » ; cela signifie qu’elle connaît les clichés sur la capitale, la capacité de celle-ci à se jouer de la morale des gens vertueux.

Jefferson avait été inquiet à ce sujet : il envoyait des lettres aux jeunes hommes aux États-Unis, leur disant de ne pas gaspiller leur jeunesse à Paris, qu’ils risqueraient d’en être séduits. En même temps, il en a profité à fond, il adorait chaque minute. C’est une simple histoire d’hypocrisie.

Les Ambassadeurs mettent-ils en lumière un héros sophistiqué ?

Absolument : Strether a du goût, c’est une personne perceptive et subtile qui n’a jamais eu la chance de vivre ce genre de vie. Et soudainement, en l’espace de quelques pages, il va rencontrer dans le hall de son hôtel une Américaine qui vit à Paris depuis vingt ans. Elle le drague et ils décident de sortir dîner ensemble ; il est déjà en train de rater sa mission. En Amérique, une femme raffinée et élégante ne te drague pas ouvertement, à moins que ce soit une prostituée. Alors, cette femme ne lui propose rien à part sa camaraderie et son amitié, fondées sur l’intuition qu’il est intéressant. La sophistication de Strether l’amène à être hyperexcité ; il est conscient de tout ce qui se passe autour de lui, il ne pourra plus redevenir la personne qu’il était avant : nerveux, anxieux, défensif.

Qu’y a-t-il d’américain dans cela ?

La réaction instinctive de reculer, de faire un bond en arrière.

Strether est-il sophistiqué ou naïf ?

Certaines personnes le prennent pour un idiot, un con virginal — il n’est pas vierge, il est veuf, sa femme et son fils sont morts — ; dans sa préface, Henry James l’appelle « un homme de l’imagination au plus haut degré ». Lorsqu’enfin il rencontre le jeune homme qu’il est censé sauver d’une Parisienne séductrice plus âgée, c’est dans la loge d’un théâtre : le garçon arrive à vingt-deux heures, voire à l’heure pile où le spectacle devait commencer. Strether, naïf, est fasciné par le savoir-faire et la nonchalance avec lesquels ce gosse fait son entrée. Cela fait dix ans qu’il ne l’a pas vu, il a beaucoup changé, il est devenu resplendissant et chic. Henry James s’attarde sur le clic de la porte qui s’ouvre, sur ce que cela représente dans l’esprit du narrateur, devenu hyperéveillé. Strether devient ainsi attentif aux nuances, même celles d’un geste aussi trivial que l’ouverture d’une porte.

Il n’est pas sophistiqué, il le devient.

Exactement, ce serait plus précis de le dire comme ça : il est en voie de devenir sophistiqué.

En Amérique, la sophistication est un devenir.

C’est juste, elle est toujours en mouvement. C’est une sorte de pratique, d’action ou de saut dans le vide, une transition active accompagnée par une certaine impatience. On n’a pas envie de se formaliser, on n’est pas formé pour être des observateurs attentifs et contemplatifs, d’où l’expression « stop and think » : penser n’arrive qu’au moment où tu arrêtes l’action. Or, la sophistication implique une certaine délibération. Chez nous, on se laisse porter, sans trop comprendre ce qui se passe, on suspend le jugement ; c’est une forme plus cool de la sophistication.

En même temps, on méprise cette qualité.

Thomas Jefferson est la figure quintessentielle des antimœurs américaines. Lorsqu’il est président, il devient notoire qu’il s’habille mal ; au Sénat, il porte un costume en velours souillé et des chaussures abîmées. Lors des dîners à la Maison-Blanche, il n’y avait pas de plan de table, les invités devaient courir pour trouver une place parce que, selon Jefferson, c’était la seule manière de maintenir le principe d’égalité.

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Lors de son discours inaugural, il a marché à pied jusqu’à la colline du Capitole. À la différence de George Washington, il ne s’inclinait pas, il serrait les mains, il insistait sur ce qu’on appelait à l’époque Virginia carelessness (« l’insouciance de Virginie »). Les journaux se moquaient de lui en disant qu’il était simple de façon affectée ; en effet, en privé, chez lui à Monticello, il s’habillait magnifiquement, il buvait les meilleurs vins : le reste, c’était pour les apparences. Ce fut une version américaine de la sprezzatura, ce qu’Emerson va théoriser au XIXe siècle dans son essai Manners, ainsi que dans d’autres écrits.

Une vingtaine d’années après Les Ambassadeurs, Hemingway revisitera son thème dans un autre roman parisien, Le soleil se lève aussi.

C’est du pur marchandage de la sophistication. Regardez le premier paragraphe : de quoi parle le narrateur, Jake Barnes ? D’un boxeur à Princeton, Robert Cohn, qui ne l’avait pas impressionné. Autrement dit, Barnes s’érige en autorité absolue sur ce qui est cool. Le roman entier se résume à un manuel sur comment vivre dans le monde, comment être cool.

Le lecteur finit par apprendre les détails sur la pêche à la truite, comment on arrange les truites dans un panier avec des fougères ; on apprend également des choses sur la tauromachie, sur la réponse appropriée par rapport à celle d’un touriste. Jake Barnes est fier d’être un aficionado, parfois il a honte de ses amis et compatriotes abrutis. Afición en espagnol veut dire amour ou affection, aussi bien que le fait d’être connaisseur.

En ce qui concerne la tauromachie, Barnes fait comprendre qu’on ne peut vraiment pas l’expliquer, mais que les aficionados se reconnaissent entre eux, par un regard qui agit comme un mot de passe, à l’instar de Jake et du patron de l’hôtel Montoya. Aux États-Unis, ce modèle se nourrit de la culture de la publicité, bâtie sur le désir d’obtenir un avantage par rapport aux autres.

La sophistication change de cap chez les Kennedy.

Les Kennedy marquent le début d’une ouverture, d’une compréhension nationale du concept de la sophistication : le style, le luxe, le flair aristocratique. Ils en avaient conscience tous les deux : Jacqueline Kennedy avait écrit pour Vogue sur Oscar Wilde, elle était bien éduquée, surtout dans le domaine de l’histoire du design d’intérieur, en particulier du design d’intérieur français.

Elle a rénové la Maison-Blanche et organisé une visite guidée ; tout cela était sans précédent, aucun gouvernement n’avait auparavant accordé de la valeur à de telles choses. Les Kennedy représentent une rupture radicale avec les présupposés puritains du pays. Ils étaient à l’aise avec des homosexuels et des artistes, ils l’ont démontré explicitement en donnant des réceptions célébrant l’art. Rien de tout cela ne s’était auparavant passé à la Maison-Blanche ; le plus proche, c’était Jefferson, adulé par Mme Kennedy.

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Ils faisaient partie d’une évolution dans la vie américaine au début des années 1960, où la sophistication devient cool. Cela se métamorphose en style urbain : par exemple, en 1953, Hugh Hefner fonda Playboy ; dans le premier numéro, sans nommer Hemingway, il écrit qu’il faut oublier la pêche à la truite, que tout cela est fini, qu’aujourd’hui on s’intéresse plutôt à savoir comment transformer son appartement en un espace cool, afin d’inviter une voisine canon chez soi pour boire du bon vin et discuter de Nietzsche et de Picasso.

Il s’agit d’une nouvelle forme de masculinité. C’est un produit, c’est du copier-coller ; néanmoins, cela reflète la pénétration, enfin, des influences européennes. D’ailleurs, Mme Kennedy avait passé son année de première à Paris ; une partie de sa famille est parisienne.

Aux États-Unis, la sophistication puise également dans la culture afro-américaine.

En Amérique, on a deux visions des Afro-Américains : le Noir monstrueux, violeur potentiel ; et aussi, le revers de la médaille, le Noir sophistiqué, incarné par le jazz, à partir de Duke Ellington, et, trente ans plus tard, par Miles Davis, qui transmet une inflexion plus menaçante. Cassius Clay/Muhammad Ali donne sa propre tournure à ce style ; il implique une certaine violence, ainsi qu’un certain détachement.

Ralph Ellison a évoqué le mépris comme instrument de la sophistication. Il explique que, si tu es Noir et que tu perds ton sang-froid, souvent, tu finiras mort. Le shérif du Sud ne t’aime pas, donc il faut cultiver le détachement. Le pasteur Martin Luther King bâtit un mouvement non violent sur des principes dramatiques de performance et de détachement ; c’est une personnalité qui ne perd jamais le contrôle, qui tamise la spontanéité pour en faire une sorte de sophistication politique.

À Paris, dans les années 1920, Joséphine Baker fait un tabac en incarnant une autre version du « bon sauvage » : elle a une beauté, un charme et un rythme incroyables, elle est spontanée, c’est comme si elle était sortie directement de la jungle ; le racisme est inséparable de son charme, de son pouvoir.

Est-ce une sorte de racisme positif et/ou condescendant ?

C’est compliqué, ce n’est pas clair : qui aura le dernier mot ? Elle gagne énormément d’argent pour ce qu’elle fait. Eartha Kitt, moins connue, une chanteuse de cabaret et actrice des années 1950 et 1960, joue le rôle d’une tentatrice, la cosmopolite sensuelle : elle connaît plusieurs langues. En réalité, elle est issue du Sud profond, d’un milieu extrêmement pauvre, mais elle crée le personnage d’une superbe femme exotique et non blanche ; elle joue sur les stéréotypes.

Le primitivisme des années 1920 se résumait à l’excitation provoquée par l’irruption en Europe et en Amérique de l’africanité, de la présence et de la puissance non blanches. Cela donne naissance à la sophistication.

Ralph Ellison — vous êtes éditeur de The Cambridge Companion to Ralph Ellison — est une figure importante dans votre essai.

Ellison est important pour avoir transmis l’idée de l’endurance à travers le mépris, pour avoir évoqué la figure du filou : tu donnes l’impression d’être obéissant, mais quand tu hoches la tête en signe d’accord, tu regardes ton public à côté avec une lueur dans les yeux. Tu domines l’autre en imitant un serviteur.

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, roman qu’il a publié en 1952, donne à voir plusieurs personnages qui jouent ce rôle de filou, comme Stepin Fetchit, acteur noir de Hollywood des années 1940. Au premier abord, il paraît paresseux et paumé, mais on finit par comprendre que sa « paresse » est en fait cool : elle montre que tu ne te précipites pour personne, c’est toi le chef.

Emerson dit : « Laissez aux esclaves le soin de se précipiter ; si tu es pressé, tu es l’esclave de quelque chose. » Or, si tu es paresseux, tu es cool. C’est le message de LeRoi Jones/Amiri Baraka : les Noirs sont « paresseux » parce qu’ils n’ont jamais possédé quelque chose qui avait de la valeur pour eux. Donc, ils crachent sur tout.

L’Amérique regarde-t-elle encore les Afro-Américains pour devenir « cool » ?

L’Amérique d’aujourd’hui a été éclipsée par Trump, je n’ai rien de positif à dire sur elle. Tout est, au mieux, en attente. Cela dit, les Afro-Américains ont toujours été une source d’imitation, de fascination et d’admiration. Et, en même temps, une source de révulsion, de peur et d’anxiété. La sophistication des Afro-Américains est certainement une présence puissante dans la culture.

Que pourriez-vous dire de Trump ?

J’aurais voulu parler de Trump dans mon livre parce qu’il est trop présent ; ce serait bête de l’ignorer. Donc, j’ai terminé avec une brève discussion de Reagan, Obama et Trump, trois figures qui sont signifiantes dans l’histoire de la sophistication : Trump meurt d’envie d’être sophistiqué, le Trump-Kennedy Center étant sa tentative la plus flagrante et pathétique, tellement il a envie d’obtenir l’approbation des Kennedy, de les fréquenter.

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Mais, bien évidemment, c’est un imbécile désemparé, donc tout ce qu’il fait est risible. Sinon, mon livre se termine avec Leonard Bernstein ; je ne dis pas grand-chose de ce qui se passe après les années 1970. À mon avis, la grande époque de la sophistication du début des années 1960 est révolue.

L’Amérique est-elle devenue moins sophistiquée ?

On considère cet idéal avec autant de suspicion que jamais. Prenons l’exemple de la couverture de mon livre : je voulais que ce soit une image fixe d’Audrey Hepburn au début de Diamants sur canapé. C’est presque un cliché ; cela aurait convenu parce qu’il est question du désinvolte et du sophistiqué. Mais mes éditeurs ont prétendu que cela aurait coûté trop cher, que le public aurait méprisé le livre pour une étude sur le cinéma.

Mon hypothèse : ils ne voulaient pas être associés à une image si élitiste. Par là, je veux dire de « blanc ». Pour eux, la sophistication serait quelque chose d’excessivement élitiste et blanc, capable de déclencher une réaction de révulsion et de colère de la part de la gauche. Peut-être que je me trompe.

La sophistication n’a jamais été « populaire », elle a toujours été accueillie avec une certaine anxiété. Quand tu arrives à la fac, tu ne téléphones pas à tes parents pour leur dire : « Oh, ma nouvelle camarade de chambre est tellement sophistiquée ! »

Ross Posnock, American Sophistication:  How the Casual Became Cool, Princeton University Press, 488 p.

Voir Steven Sampson, « L’Ecrivain américain à Paris : touriste ou prophète ? », dans L’Infini, numéro 130, hiver 2015.

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Renverser la table : le devoir des entrepreneurs ?

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Patrick Martin président du Medef et Pierre Lescure ministre de l'Economie et des Finances, au B7 Business Summit 2026. 11/06/2026. Romuald Meigneux/SIPA Paris

Lors de la Rencontre des entrepreneurs de France, organisée par le Medef cette semaine, les chefs d’entreprise vont devoir écouter des femmes et des hommes politiques qui, malgré le peu de succès de leur gestion de l’économie, vont prétendre leur expliquer comment sortir du marasme actuel. Les rôles devraient être inversés.


Renverser la table ? Ce serait l’occasion ou jamais, à l’occasion de la REF (Rencontre des entrepreneurs de France), jadis appelée Université d’été du MEDEF, qui se déroule ces mercredi et jeudi 26 et 27 août selon la tradition instaurée depuis des décennies. On regrettera au passage le terme « d’université d’été » car nos amis politiques invités auraient grand besoin de s’assoir sur les bancs de ladite université pour écouter les entrepreneurs leur expliquer la vie des entreprises, le pourquoi des échecs et des succès, les conditions de la croissance, etc.

Ce serait en quelque sorte renverser la table que ne pas se résoudre tous les ans à boire les paroles de ceux qui nous gouvernent, si mal, et de ceux qui cette année prétendent accéder au poste suprême. Certes le président du MEDEF a un rôle en quelque sorte politique, ou du moins institutionnel, et il doit continuer à jouer la pièce de théâtre des partenaires sociaux, qui n’ont rien vraiment de partenaires… et il est peut-être judicieux de tenter d’apaiser les conflits et d’écouter ceux que les sondages placent en tête à huit mois de l’élection. 

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En cela, le show final de la REF sera un succès médiatique : une méga émission de télévision réunissant les têtes d’affiches, et pour laquelle ils n’auraient probablement pas accepté de figurer ensemble sur un plateau. Quel honneur pour J-L Mélenchon d’avoir, sagement assise devant lui, la France entrepreneuriale buvant ses paroles, lui qui déteste l’entreprise, les riches, le capitalisme, la réussite et tout ce que nous représentons. L’occasion peut-être tout de même de distinguer son programme économique de celui Marine Le Pen ?

Chacun ira de son couplet pour séduire les patrons et leur promettre – on se demande quoi ? la retraite tout de suite ?…

De fait les programmes n’évoquent les entreprises qu’à la marge, sinon pour envisager des taxes. La seule qui ait consacré un livre entier à l’économie est Sarah Knaffo et, bien sûr, elle n’est pas invitée.  Peut-être parce qu’elle est qualifiée d’« extrême droite » ; pourtant son programme économique est aux antipodes absolus de celui des extrêmes.

Donc, il eût fallu assoir tous ces politiques stars des plateaux et des sondages, dans les gradins de Roland Garros devant un plateau de chefs d’entreprises de toutes tailles et de tous secteurs sur la scène pour leur expliquer les bases d’une croissance économique indispensable pour maintenir nos chers acquis sociaux… alors qu’il suffit, mais c’est bien sûr, de mettre la dette au feu, les riches au milieu (proposition de Jean-Luc Mélenchon). 

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Ce n’est pas ainsi que l’on va renverser la table et que les entrepreneurs vont enfin se faire écouter et obéir ! Oui : obéir, car ce sont eux qui ont les solutions et qui savent les mettre en place. Aucune répartition de richesses ne se fera sans les 4 millions d’entrepreneurs pour les créer ! La clé est là. 

Qui veut de ces programmes malthusiens, de ces ambitions personnelles, de ces compromis à nos dépens ? Nous sommes prêts à collaborer et à expliquer comment on réduit les dépenses de l’État mais encore faudrait-il que l’on nous écoute… et que le MEDEF oppose une nouvelle et indispensable intransigeance face à tout appel aux compromis.

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Crépol : des avocats à récuser…

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Philippe Bilger © Pierre Olivier

Dans l’affaire du meurtre de Thomas à Crépol, les juges d’instruction ont retenu la circonstance aggravante de racisme anti-Blancs, avant que le parquet de Valence ne s’y oppose… Au-delà du débat sur les faits, cette offensive procédurale interroge sur l’usage que certains font des garanties de l’État de droit.


Qu’Edwy Plenel nie le racisme anti-Blancs malgré les éléments qui paraissent l’attester dans la procédure de Crépol n’a rien qui puisse étonner, compte tenu de sa résistance permanente au réel lorsqu’il ne correspond pas à son idéologie !

Ce qui me choque, en revanche, par-dessus tout, est la demande de récusation des juges d’instruction en charge de ce dossier, présentée par trois avocats de la défense auprès de la cour d’appel de Grenoble, au prétexte de la partialité de ces magistrats qui ont retenu, dans leur ordonnance, la circonstance aggravante de racisme anti-Blancs.

L’étrange comportement judiciaire du parquet de Valence, qui, en l’occurrence, s’oppose obstinément à la position des juges sur ce plan, ne laisse pas de surprendre. Comme s’il convenait, à toute force, de ne pas donner le moindre grain à moudre à ceux qui ont toujours affirmé que le racisme anti-Blancs existait, ce qui semble, sinon établi, du moins plus que vraisemblable au regard de plusieurs auditions liées à cette affaire criminelle.

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On a évidemment tout à fait le droit, au nom de la défense, de discuter le caractère incontestable ou non de cette circonstance aggravante, mais venir plaider la récusation des juges sur ce point dépasse l’entendement. Comme s’ils l’avaient inventée de toutes pièces et retenue arbitrairement comme un élément à charge.

C’est sortir du débat judiciaire pour entrer dans une contradiction idéologique qui révèle beaucoup moins la prétendue malice des juges d’instruction que le souci de ces conseils de se faire remarquer en déclarant acquise une partialité totalement vide de sens.

J’entends bien qu’en formulant cette demande de récusation, ils usent formellement d’une liberté procédurale qui leur est permise, mais il n’empêche que, sur le fond de l’argumentation, il y a quelque chose de malhonnête qui contredit le sentiment de justice et de bonne foi.

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Pour moi, au-delà de leur démarche, je perçois comme un appauvrissement d’une partie du barreau pénal qui, pour se distinguer et provoquer, est prête à soutenir n’importe quoi.

C’est l’un de ces signes qui projettent une lumière sombre sur l’état de notre société. Il y a ainsi, de manière régulière, des traumatismes qui enseignent. Il y a longtemps, la première agression de pompiers dans une cité ; aujourd’hui, ce dévoiement de la procédure pénale, favorisé par un État de droit qui multiplie les garanties pour la défense sans se préoccuper de lui en apprendre le mode d’emploi.

Il faudrait changer le sens de la récusation : des avocats devraient la subir et en pâtir.

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« Machine de guerre » : le piège du nihilisme vert

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Si l’action du roman de Stéphane Labarrière se déroule dans les Causses sur lesquels plane une menace écologique, il ne s’agit nullement d’un plaidoyer en faveur du militantisme écolo. Ce qui compte, ce ne sont pas les slogans, mais les destins des personnages.


Il y a dans la terre des Causses une sécheresse qui n’est pas seulement minérale ; elle est morale. Dans Machine de guerre (éd. Rue Fromentin), Stéphane Labarrière ne livre pas un énième pamphlet militant sur le dérèglement climatique ou le conflit des mégabassines, mais une tragédie rurale d’une rare hauteur de vue.

Le roman s’ouvre sur les pas de Sarah, ancienne ingénieure devenue nomade, qui sillonne le plateau au volant de son vieux Massey-Ferguson. Sarah n’est pas une illuminée de la transition écologique : c’est une âme blessée, hantée par le drame absolu – la mort tragique de son mari Christophe et de sa fille Agathe dans l’accident de leur camion. Une douleur brute que l’auteur résume dans un échange d’une sobriété glaçante avec sa mère :

« Agathe est morte. Ils sont morts tous les deux, Agathe et son père, dans un accident, dans notre camion ».

Mais le calme stoïque du nomadisme de Sarah se heurte à la fureur du siècle. Entre en scène Adèle, la « gamine à la pie », figure de proue d’une jeunesse militante et radicalisée, prête à basculer dans le sabotage et l’affrontement systématique contre l’État et le monde paysan. L’intelligence majeure de Stéphane Labarrière est d’échapper au piège des caricatures ou au prêt-à-penser des plateaux télévisés. Il ne donne pas la parole à des slogans, mais à des destins.

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Le roman devient alors le théâtre d’un choc idéologique salvateur. D’un côté, le fanatisme de la pureté écologique ; de l’autre, la sagesse du réel. Face au dogmatisme de la jeune activiste proclamant « Nous sommes la nature qui se défend », Sarah oppose une réponse d’une lucidité politique implacable : « Ton exemple contient le mal qu’il combat. La violence face à la violence ». Et lorsqu’on tente de réenrôler cette femme brisée dans le cycle du ressentiment et de l’action coup-de-poing, elle tranche d’un mot couperet : « Pas deux fois ».

Porté par une narration au « tu » singulièrement poignante – qui force une proximité immédiate avec les failles du personnage principal -, Machine de guerre tire son titre de la formule célèbre de Deleuze et Guattari sur l’indiscipline et l’émeute. Mais là où l’idéologie contemporaine voudrait faire de la colère un absolu esthétique, Labarrière en montre le piège mortel. La véritable « machine de guerre », nous suggère-t-il, n’est pas celle qui détruit les retenues d’eau, mais celle qui assèche les âmes en prétendant les sauver.

Stéphane Labarrière, Machine de guerre (Rue Fromentin, 2025), 310p.

Le grand tri identitaire de LFI

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Les députées LFI Sophia Chikirou et Clémence Guetté aux côtés de l’eurodéputée Rima Hassan (au centre), lors d’un rassemblement de soutien à cette dernière, poursuivie pour apologie du terrorisme. Paris, 7 juillet 2026. © Lionel Urman/SIPA

Alors qu’un sondage place Jean-Luc Mélenchon en position de se qualifier pour le second tour de la présidentielle de 2027, les universités d’été de La France insoumise ont donné à voir une tout autre réalité : celle d’un mouvement où l’on peut réclamer la prison pour des Franco-Israéliens au seul motif qu’ils ont servi dans Tsahal, tout en contestant le dispositif antiterroriste au nom des populations qu’il toucherait…


En l’espace d’une même table ronde, on aura réussi ce tour de force : réclamer la prison pour des Franco-Israéliens en raison de leur appartenance à Tsahal et, quelques minutes plus tard, expliquer qu’il faudrait en finir avec le dispositif antiterroriste parce qu’il frapperait notamment « les Arabes et les Noirs ». D’un côté, on élargit la culpabilité jusqu’à la rendre collective. De l’autre, on racialise la répression pénale jusqu’à considérer l’origine de ceux qu’elle touche comme un argument contre la loi elle-même. Et tout cela dans le même colloque.

Salah Hamouri évoque les Franco-Israéliens servant dans Tsahal. Il faut, explique-t-il, recueillir des témoignages, les identifier, les qualifier de « génocidaires » et les poursuivre. « Leur place, c’est la prison », affirme-t-il. Très bien. Mais de qui parle-t-on exactement ? Qu’un Franco-Israélien ayant personnellement commis un crime de guerre soit poursuivi ne devrait scandaliser personne. Qu’on enquête, qu’on établisse les faits, qu’on produise les preuves et qu’un tribunal le condamne si sa culpabilité est démontrée : c’est le fonctionnement normal d’un État de droit. Mais ce n’est plus du tout le même raisonnement lorsqu’on commence par désigner une catégorie — ceux qui servent ou ont servi dans Tsahal — avant de lui coller l’étiquette de « génocidaires ».

La culpabilité par l’uniforme

Parce qu’Israël n’a pas une petite armée professionnelle vivant séparée du reste de la population. Israël est une société de conscription. Une très grande partie de sa population juive adulte a effectué son service militaire et une partie considérable de celle-ci appartient ou a appartenu à la réserve. Alors allons jusqu’au bout du raisonnement. Le simple fait d’avoir servi dans Tsahal fait-il de vous un génocidaire ? Le réserviste mobilisé quelques semaines est-il un génocidaire ? Le médecin militaire ? Celui qui a effectué son service il y a quinze ans ? Celui qui travaillait dans la logistique ? Celui qui n’a jamais mis les pieds à Gaza ? Celui qui a combattu les commandos du Hamas entrés en Israël le 7 octobre ? Où commence le crime ? Où finit l’appartenance ?

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C’est précisément pour répondre à cette question que nos démocraties ont posé un principe extraordinairement simple : la responsabilité pénale est individuelle. On ne juge pas un homme pour ce que serait son peuple. On ne le juge pas pour les crimes imputés collectivement à une armée. On le juge pour ce qu’il a fait, ordonné, facilité ou sciemment rendu possible. Et puis, dans la même table ronde, changement complet de logiciel.

Puis vient la justice identitaire

Rima Hassan demande s’il faudrait supprimer l’infraction d’apologie du terrorisme. « Lucy », juriste de la Legal Team antiraciste, répond qu’il faut l’abroger. Puis elle va beaucoup plus loin : c’est finalement « tout le dispositif antiterroriste » qu’elle souhaite voir disparaître, notamment parce que ces infractions cibleraient « les quartiers populaires, les Arabes et les Noirs ». Soyons précis : elle ne propose pas que les Arabes ou les Noirs puissent commettre des attentats en toute impunité. Elle considère que les crimes pourraient être poursuivis sous les qualifications ordinaires du droit pénal. 

Mais regardez le renversement. Quelques minutes auparavant, l’appartenance à une institution militaire extrêmement répandue dans la population israélienne permettait de faire surgir la qualification de « génocidaire ». Quelques minutes plus tard, lorsque le dispositif antiterroriste est en cause, l’origine supposée de ceux qu’il toucherait devient au contraire un argument permettant de contester la légitimité du dispositif.

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Aux uns, la culpabilité par appartenance. Aux autres, la protection par appartenance. C’est cette asymétrie qui est sidérante. Car si une loi devient suspecte dès lors qu’elle frappe davantage une catégorie particulière de population, où s’arrête ce principe ? Imagine-t-on appliquer ce raisonnement à n’importe quelle autre criminalité ? Si une infraction pénale touche statistiquement davantage une catégorie de population, faut-il supprimer l’infraction ? La justice doit-elle commencer par regarder la couleur, l’origine ou l’appartenance communautaire du prévenu avant de déterminer quelles lois sont légitimes pour le juger ? Ce serait la négation même de l’universalisme juridique.

Ni coupable par identité, ni innocent par origine

Une loi juste ne demande pas au criminel d’où venaient ses grands-parents. Elle demande ce qu’il a fait. Et ce principe fonctionne dans les deux sens. Un Franco-Israélien n’est pas innocent parce qu’il est israélien. S’il existe contre lui des éléments sérieux établissant sa participation à des crimes, qu’il soit poursuivi et jugé. Mais il n’est pas davantage « génocidaire » parce qu’il a porté l’uniforme de Tsahal. De la même manière, un Arabe ou un Noir soupçonné d’une infraction terroriste ne doit évidemment jamais être considéré comme terroriste en raison de son origine. Mais son origine ne saurait davantage devenir un argument contre l’existence même de la législation sous laquelle il est poursuivi. C’est cela, l’égalité. Mêmes lois. Mêmes droits. Mêmes garanties. Mêmes exigences de preuve. Même responsabilité individuelle.

Or ici, progressivement, l’individu disparaît. Il ne reste bientôt plus que des catégories : les Franco-Israéliens, les Arabes, les Noirs, les quartiers populaires. Et avec elles apparaissent deux mouvements exactement opposés. Pour certaines catégories, on étend le soupçon depuis les actes d’un individu jusqu’au groupe auquel il appartient. Pour d’autres, on remonte des personnes poursuivies jusqu’à la loi elle-même : puisque cette loi toucherait trop souvent telle population, c’est la loi qui devient suspecte. C’est une conception profondément dangereuse de la justice.

L’individu sacrifié aux appartenances

Parce que dès lors que l’on accepte la culpabilité par association, pourquoi s’arrêter aux Franco-Israéliens actuellement sous les drapeaux ? Pourquoi pas les anciens soldats ? Pourquoi pas les réservistes ? Et inversement, dès lors que l’on commence à juger une législation pénale non plus d’après les actes qu’elle réprime, mais d’après l’origine des populations qu’elle toucherait, pourquoi s’arrêter au terrorisme ? C’est exactement pour empêcher ces engrenages que l’État de droit refuse deux principes également funestes : la culpabilité collective et l’innocence identitaire.

Je refuse qu’un Juif, un Arabe, un Noir, un Franco-Israélien ou n’importe quel citoyen soit présumé coupable en raison de ce qu’il est. Mais je refuse avec exactement la même force que son identité devienne un bouclier politique contre l’application de la loi. Entre ces deux dérives, il reste pourtant quelque chose d’essentiel : l’individu. L’individu qui n’est responsable ni de son peuple, ni de ses ancêtres, ni de sa communauté. L’individu qui répond de ses actes.

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Si demain nous décidons que certains groupes doivent répondre collectivement des crimes qu’on impute aux leurs tandis que, pour d’autres, l’origine de ceux que l’on poursuit suffit à rendre la loi suspecte, alors il faudra avoir l’honnêteté de ne plus appeler cela l’égalité. Ce sera une justice à plusieurs vitesses. Une justice qui commencera par demander : « Dis-moi à quel groupe tu appartiens, et je te dirai de quelle justice tu relèves. »

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Sous le soleil exactement

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Chantal Thomas. © SIPA

Dans Femmes sur fond azur, Chantal Thomas déroule les paysages de la Riviera pour dévoiler les destins de six femmes au tempérament bien trempé. Une septième se dessine en creux : l’auteur elle-même.


Elles sont six. Trois écrivaines, une cantatrice, une reine et une femme au foyer. Chantal Thomas, de l’Académie française, avait consacré à certaines d’entre elles un article en 2024. Le compagnonnage aurait pu s’arrêter là, mais ces héroïnes d’un autre temps sont revenues frapper à la porte de son imagination. Leur point commun ? Une passion pour la Méditerranée dont la rencontre a changé leur vie. 

Jackie d’abord, la mère de l’auteure – qui dans Souvenirs de la marée basse crawlait élégamment dans le Grand Canal sous l’œil effaré des Versaillais. Après avoir lutté pendant des années contre la dépression, cette femme, qui ne jurait que par le sport, décide à la mort de son mari de quitter la grisaille du bassin d’Arcachon avec ses deux enfants pour la lumière éclatante du cap Ferrat. Un choix qui marque le début d’une véritable renaissance et d’une nouvelle relation avec sa fille. 

Lorsqu’elle se marie, Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier, décide, elle, de mettre un terme à sa carrière de soprano, pourtant à son apogée, et, loin d’en être affligée, organise avec son époux des fêtes mémorables dans le jardin de leur maison niçoise. La reine Victoria, que Marie-Laure de Noailles surnommait « la reine grassouillette », passe outre la tradition et choisit son cousin Albert de Saxe-Cobourg-Gotha pour mari. Elle l’aimera à la folie toute sa vie. Dévastée par sa mort, elle part pour la Riviera où elle retrouve finalement sa joie de vivre.

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La sculptrice, peintre et diariste Marie Bashkirtseff rejoint elle aussi la baie des Anges où « tout se découpe selon une netteté extraordinaire. Le bleu azur du ciel, celui teinté de violet de la mer », dans l’espoir d’y recouvrer la santé. Tout comme Katherine Mansfield qui, réfugiée à Menton, trouve la force, malgré une tuberculose galopante, d’en célébrer la splendeur  : « Toute chose semble plongée dans une étincelante beauté. Le ciel, sur la mer, ressemblait à une immense campanule d’un bleu sombre et transparent. » Colette enfin, qui à Saint-Tropez entame sa vita nuova et écrit cette phrase que chacun de ces personnages aurait pu faire sienne : « Il n’est de départ que vers le soleil. » 

Chantal Thomas, qui vit une partie de l’année à Nice, consacre à chacune de ces femmes un portrait d’une finesse, d’une érudition et d’une fantaisie enchanteresse. Six portraits qui au fil des pages en dessinent un septième : celui de l’auteure elle-même. Matisse, dont l’ombre plane sur ces Femmes sur fond azur, avait une certitude  : un portrait, pour être réussi, doit comporter une part d’identification. Ce recueil en est la preuve éclatante. 

Les questions que Chantal Thomas se pose à propos de ces héroïnes sont aussi les siennes : « Si elles aimaient leur mère, si elles avaient voulu ou non avoir des enfants  », quel était leur rapport au corps, à l’amour, à l’art, à la solitude ? À leur manière douce, insolite et obstinée, toutes ont aussi été des rebelles. Des femmes bien peu conventionnelles, à l’image de l’académicienne.

Femmes sur fond azur, Chantal Thomas, Seuil, 2026, 192 pages.

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Ceuta : cherchez Israël…

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Javier Bardem lors de la projection de l'épisode finale de la série "Cape Fear". New York. 21/7/2026. Steven/AFF-USA/Shutterstock/SIPA

La crise déclenchée en Espagne quand entre 80 000 et 60 000 migrants en provenance du Maroc ont envahi Ceuta a donné lieu à des délires complotistes qui y voient l’influence sournoise d’Israël. Malheureusement, les vedettes donneuses de leçons ne manquent pas pour relayer de telles sornettes.


Javier Bardem est un grand acteur, il a même reçu un Oscar. Cela ne lui confère cependant aucune compétence particulière en matière de géopolitique. On ne peut pas avoir tous les talents.

La crise migratoire de Ceuta lui a pourtant donné l’occasion de relayer des publications suggérant qu’Israël aurait quelque intérêt à l’affaiblissement de l’Espagne de Pedro Sánchez dans son bras de fer avec le Maroc. C’est la vieille mécanique du cui bono : nous ne savons pas qui a provoqué la crise, mais voyons donc à qui elle profite. Pas de preuve ? Qu’importe, nous avons déjà le coupable.

Une enquête part normalement des faits pour remonter aux auteurs et leurs complices. Le complotisme fait plutôt l’inverse : il connaît les responsables et se débrouille ensuite avec les faits. Le philosophe Pierre-André Taguieff l’a montré, le complotisme n’est pas seulement une collection de sottises, c’est une manière de mettre le monde en ordre. Ce qui est tout de même plus confortable que d’admettre qu’il est souvent désordonné, contradictoire et peuplé de gens qui ne savent pas très bien ce qu’ils font. 

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La théorie fondée sur le cui bono peut, à la rigueur, orienter une enquête mais elle ne peut pas en faire l’économie. Les fabricants d’armes profitent des guerres, c’est évident, mais est-ce qu’ils les déclenchent? Les professionnels des pompes funèbres vivent de la mort, mais personne ne les a accusés d’avoir répandu le Covid. Profiter n’est pas provoquer, c’est entendu. 

L’histoire de l’antisémitisme devrait pourtant inciter à la prudence. Léon Poliakov, puis David Nirenberg, ont expliqué comment le « Juif » avait fini par devenir cet extraordinaire personnage capable d’incarner une chose et son contraire : révolutionnaire pour les bourgeois, banquier pour les anars; cosmopolite et apatride pour émules de Maurras et trop communautariste pour les « citoyens du monde »; Rothschild le matin, Trotski le soir. Cherchez l’erreur…

D’où cette question, pas tout à fait anodine : Israël n’occupe-t-il pas aujourd’hui, dans l’imaginaire de certains de nos hérauts contemporains, la place qu’occupait autrefois ce « Juif » fantasmé ?

Épargnons-nous ici le procès convenu en sionisme béat et donnons un gage aux gens honnêtes. Non, critiquer Israël n’est pas forcément antisémite. On peut déplorer, et au-delà, les dizaines de morts civiles de la guerre à Gaza, les implantations en Cisjordanie, vouer aux gémonies Netanyahou, Smotrich et Ben-Gvir. On peut même contester l’étrange prétention qu’ont eu les Juifs à vouloir, comme les autres peuples, disposer d’eux-mêmes et à être souverains sur le territoire de leurs ancêtres plutôt qu’ailleurs. Mais lorsque Rabat et Madrid se disputent et qu’on réussit malgré tout à faire entrer Israël dans l’histoire, il y a peut-être un moment où la critique n’en est plus une. 

Et puis il y a le Mossad. Ah, le Mossad. Les services israéliens possèdent, dans l’imaginaire complotiste, des pouvoirs que leurs propres dirigeants doivent lui envier. Ils infiltrent les gouvernements, manipulent les opinions, provoquent les crises et ne laissent jamais de traces, sauf quand ils en décident. L’absence de preuve ne constitue donc plus un problème, elle devient presque rassurante : si l’on ne trouve rien, c’est que l’opération était vraiment bien montée. Pile, Israël est coupable ; face, il l’est encore. Nous ne sommes plus très loin de la théologie.

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Les Protocoles des Sages de Sion ont certes pris un sérieux coup de vieux et le « complot juif mondial » passe moins bien dans les dîners. Mais les vieux imaginaires ont cette qualité, ils savent se rhabiller. On ne parle donc plus de la main des Juifs perfides mais de celle du Mossad. Version hi-tech du fantasme, en somme. 

Le monde réel est hélas moins distrayant. Les États poursuivent leurs intérêts, les gouvernements font des erreurs, les alliances changent, les crises échappent à ceux qui les ont déclenchées. Par-dessus le marché, l’histoire doit énormément à une force dont les spécialistes des relations internationales sous-estiment parfois la puissance : la connerie humaine.

Mais là, c’est un peu frustrant. Il n’y a plus de grand marionnettiste dans l’ombre, plus de salle secrète, plus de plan général, alors on cherche Israël et, chose merveilleuse, on finit toujours par le trouver.

Javier Bardem peut donc continuer à chercher qui tire les ficelles. Après tout, c’est son métier d’essayer de croire aux scénarios qu’on lui propose.

Sophie Cunningham, la vedette anti-woke de l’été

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Sophie Cunningham lors d'un match à Toronto. 19/08/2026. Chris Young/AP/SIPA

La basketteuse américaine, vedette de l’équipe Fever de l’Indiana, a créé la polémique cette année en déclarant que les compétitions féminines devraient être réservées aux femmes biologiques. Cet été, une autre polémique a été lancée après qu’une joueuse afro-américaine, expulsée pour avoir commis une faute sérieuse à l’égard de Cunningham, a posté sur X, « White privilège ».


Jusqu’à l’entame de cet été plusieurs fois caniculaire, il fallait être passionné de basket féminin, ce qui n’est pas vraiment mon cas, pour connaître l’existence de Sophie Cunningham. Elancée – un avantage quand on tâte du ballon orange -, blonde et blanche – peut-être un désavantage dans ce même sport -, elle évolue au Fever de l’Indiana, franchise située, comme son nom l’indique, dans cet Etat du Midwest bordé au nord par le Lac Michigan et s’ouvrant au sud sur l’Amérique profonde. 

Le 22 juin, lors d’une rencontre opposant son équipe au Phoenix Mercury, elle pointa du doigt, durant de longues secondes, une de ses adversaires du jour, DeWanna Bonner, après que celle-ci prit à partie Caitlin Clark, équipière de  Sophie Cunningham. La scène a rapidement tourné sur les réseaux sociaux – c’était à l’époque où Hamza la Douane (la « terreur » du canal Saint-Martin) était érigé en star absolue de ceux-ci – et le geste est devenu un mème. 

Et quand le signifié s’ajoute au signifiant, dans une époque où l’on surinterprète volontiers à tort et à travers, certains ont vu dans le doigt accusateur une charge contre le wokisme, voire une réplique au genou à terre du mouvement Black Lives Matter. J’avais moi-même commencé à rédiger quelques lignes sur le sujet, avant de me raviser, finalement convaincu que tout dans l’existence ne doit pas être analysé sous l’angle politique : en définitive, Sophie Cunningham n’avait fait que défendre une co-équipière ciblée par l’équipe adverse, ce qui en faisait une Amie avec un grand A, comme Fanny Ardant le fut au moment de défendre Roman Polanski lors d’une tumultueuse cérémonie des César. 

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Seulement, l’histoire a rebondi aussi rapidement qu’un ballon sur un parquet de basket. La même Sophie Cunningham, cette fois-ci embarquée malgré elle dans une nouvelle polémique, fut victime, le 8 août, d’une manchette de la part de DiJonai Carrington, logiquement exclue pour le vilain geste qu’elle venait de commettre. Mais au lieu de faire amende honorable, la joueuse du Sky de Chicago, surprise d’être contrainte par l’arbitre de quitter le parquet, s’est érigée en victime sur ses réseaux sociaux et y alla d’un message aussi laconique que plein de sens : « privilège blanc« . 

Enchaînant les commentaires comme les paniers à trois points, Sophie Cunningham n’a pas pu s’empêcher de réagir à l’attaque pleine de sous-entendus : « Cela n’a rien à voir avec la couleur de peau. J’ai fait la même chose l’année dernière et j’ai aussi été exclue. C’était mérité ; il n’y a aucune raison d’avancer cet argument ». Nous serons quant à nous un peu moins politiquement corrects dans notre réaction aux propos de DiJonai Carrington dégoulinant de racisme anti-blancs – vous savez, celui qui n’existe pas selon la gauche – et nous lui répondrons que le « privilège blanc » le plus répandu aujourd’hui est sans doute celui de se faire agresser, sur les terrains de sport comme dans la rue.

Comme si cela ne suffisait pas, Sophie Cunningham, chez qui le verbe est aussi franc que le lancer, a déclaré, dans une interview enregistrée en mars et diffusée fin juillet sur ESPN, que « les jeunes filles dans le sport ne devraient pas affronter des hommes biologiques ». Ces propos, qui semblent relever du plus élémentaire bon sens, ont  valu à la joueuse une volée de critiques et de réactions indignées, dont celle de Stefanie Dolson, joueuse du Storm de Seattle, qui s’est empressée d’arborer dans la foulée un t-shirt de soutien à la cause trans. Soulignons que dans un autre sport, où la balle est plus petite et jaune, Aryna Sabalenka, numéro un mondiale de tennis, a récemment déclaré être favorable aux tests de féminité imposés par la WTA. 

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Afin de calmer le jeu, ce qui n’est certes pas dans sa tempétueuse nature, Sophie Cunningham a indiqué vouloir se concentrer sur les résultats de son équipe qui pointe actuellement à une prometteuse cinquième place au classement de la WNBA. Et si tout ne doit pas être politisé, on vous avoue souhaiter que le Fever de l’Indiana coiffe les lauriers en fin de saison, par sympathie pour sa joueuse la plus en vue. A l’instar de l’actrice Sydney Sweeney il y a un an, elle a déjà remporté le titre de vedette anti-woke de l’été.

Ukraine : Fedorov contre Zelensky

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Manifestants réclamant le retour de Mykhaïlo Fedorov comme ministre de la Défense. Odessa. 16/08/2026. Viacheslav Onyshchenko / SOPA Images/SIPA

Après plus de quatre années de guerre, le pouvoir de Volodymyr Zelensky semble confronté à une contestation d’un nouveau genre. Son ancien allié Mykhaïlo Fedorov réclame désormais des élections. Cette offensive politique pourrait-elle fragiliser les équilibres européens ?


Le pouvoir du président Volodymyr Zelensky est-il sur le point de vaciller ? 

C’est toute la question qui se pose depuis la mise en ligne d’une récente vidéo qui a provoqué des remous en Ukraine, postée par Mykhaïlo Fedorov dont le nom a été scandé lors d’importantes manifestations dans différentes villes d’Ukraine, notamment dans la capitale Kiev.

Homme clef de la Présidence Zelensky

À 35 ans, Mykhaïlo Fedorov est loin d’être un inconnu dans la politique ukrainienne. Né quelques mois avant la proclamation de l’indépendance de son pays en 1991, ce publicitaire de profession a fait ses premiers pas en politique au sein d’un petit parti libertarien. Il échoue à se faire élire à la Rada (Parlement) mais reste séduit par la personnalité de Volodymyr Zelensky qu’il rallie lors de l’élection présidentielle de 2019. C’est lui qui contribue à le faire gagner grâce à une campagne numérique particulièrement efficace.  

Mykhaïlo Fedorov devient alors conseiller du président et connaît une carrière fulgurante. Il occupe le poste de vice-Premier ministre d’Ukraine, puis celui de ministre de la Transformation numérique, artisan de la modernisation technologique de l’État. Très vite, il se fait remarquer en renforçant la cybersécurité de l’Ukraine et en jouant un rôle déterminant dans le développement des drones, dont l’utilisation s’est accrue depuis le déclenchement de la guerre avec la Russie en février 2022.

Ministre de la défense face à une corruption généralisée

Nommé ministre de la Défense en janvier 2026, Mykhaïlo Fedorov hérite alors d’une situation complexe. Après plus de quatre ans de guerre, la société ukrainienne montre des signes d’abattement et de lassitude. Selon Gallup, 66 % des Ukrainiens souhaitent désormais une fin négociée du conflit, contre 24 % qui veulent poursuivre le combat jusqu’à la victoire. 

L’Ukraine connaît une pénurie sérieuse de soldats. Les unités combattantes manquent d’effectifs, le recrutement volontaire a diminué et les soldats présents depuis plusieurs années au front montrent des signes d’abattement et de lassitude. Selon l’aveu même du ministre, deux millions d’Ukrainiens seraient recherchés pour avoir enfreint les règles de mobilisation ou d’enregistrement militaire. Beaucoup d’Ukrainiens, jeunes en particulier, craignent d’être incorporés de force comme la loi martiale l’y autorise. Les vidéos de « kidnapping » se sont multipliées sur les réseaux sociaux, montrant des ukrainiens terrorisés et en larmes, amenés sur le front.  Plusieurs enquêtes et témoignages font même état de méthodes musclées, d’interpellations controversées et d’abus, ce qui a fortement nourri le ressentiment populaire. 

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En janvier 2023, une enquête a révélé que le ministère ukrainien de la Défense achetait certains produits alimentaires, notamment des œufs, à des prix largement supérieurs à ceux du marché. Le scandale provoque un tollé national et entraîne le limogeage de plusieurs responsables, devenant l’un des symboles de la corruption qui gangrène l’administration militaire. Les marchés de défense, qui représentent des dizaines de milliards de dollars, constituent en effet un terrain particulièrement exposé aux détournements et aux commissions occultes. En août 2025, les autorités ont annoncé le démantèlement d’un important réseau de corruption dans le secteur de la défense, avec plusieurs responsables arrêtés pour des soupçons liés aux marchés publics.

Malgré les efforts affichés du gouvernement pour endiguer ces pratiques, le problème demeure.

En sédition ouverte contre le pouvoir

Une fois installé au ministère de la Défense, Mykhaïlo Fedorov a souhaité réformer en profondeur l’appareil militaire : appels d’offres plus transparents, numérisation des marchés et réduction des réseaux informels. 

Ses projets se sont heurtés rapidement aux résistances de l’appareil militaire et de son administration. Les tensions ont fini par s’exacerber avec le commandant en chef des forces armées, le général Oleksandr Syrsky, notamment sur la conduite des opérations, la mobilisation et la gestion des effectifs remises en cause par le ministre. Volodymyr Zelensky a fini par trancher et limoger Fedorov en juillet dernier. 

Une décision qui a provoqué immédiatement une levée de boucliers et qui a contraint Zelensky à démettre le général Oleksandr Syrsky afin de calmer une foule en colère manifestant dans toutes les villes d’Ukraine, y compris à Kiev, la capitale.

Le 18 août, Mykhaïlo Fedorov a franchi une nouvelle étape en réclamant la tenue d’élections malgré la guerre. Le mandat de Zelensky est arrivé à échéance en mai 2024, mais la loi martiale interdit actuellement l’organisation d’un scrutin national. Le président reste donc en fonction jusqu’à l’élection de son successeur. La question n’en demeure pas moins politiquement explosive : combien de temps une démocratie peut-elle fonctionner sans élections au nom de la guerre ?

Le poids électoral de Fedorov commence déjà à se dessiner. Selon une enquête du groupe Rating menée en juillet, il recueille 13,4 % des intentions de vote au premier tour, derrière Zelensky et l’ancien populaire chef des armées Valeri Zaloujny (qu’une enquête par un journaliste du Wall Street Journal accuse d’avoir validé le sabotage des gazoducs Nord Stream, pourtant attribué à la Russie). D’autres sondages le donnent même capable de battre le président au second tour. Fedorov n’est donc plus seulement l’ancien ministre évincé. Il incarne désormais une contestation politique susceptible de remettre en cause l’équilibre du pouvoir ukrainien.

Une Europe qui pourrait être déstabilisée par cette crise

Pour une partie des Ukrainiens, Volodymyr Zelensky reste toujours associé à un système politique miné par la corruption depuis des décennies, malgré ses promesses de rupture avec les pratiques de l’ancien régime. 

Depuis son accession à la présidence, divers membres du gouvernement, (supposés) proches du président, ont été associés à des affaires retentissantes de détournement de fonds.  En 2021, Volodymyr Zelensky est cité dans les Pandora Papers pour ses liens avec des entreprises off-shore, mais la guerre a coupé court à toute enquête contre le dirigeant ukrainien. 

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En réclamant des élections, l’ancien ministre ne s’attaque pas seulement à Zelensky : il remet aussi en question la pertinence légale d’un pouvoir qui apparaît comme illégitime et corrompu aux yeux de certains Ukrainiens.

Indirectement, l’Union européenne (UE) se retrouve elle aussi face à un dilemme. Bruxelles finance désormais une part essentielle de l’effort de guerre et du fonctionnement de l’État ukrainien. Si la crise politique devait déboucher sur une remise en cause de l’actuel pouvoir, même par le biais d’une nouvelle révolution, ou de la stratégie mise en place par l’UE, les Européens seraient confrontés à un choix particulièrement délicat : continuer à soutenir une Ukraine épuisée, au risque de prolonger une guerre toujours plus coûteuse, ou réduire leur engagement, au risque de déstabiliser davantage le pays et de laisser à la Russie un avantage stratégique décisif. 

Car, si Moscou devait sortir du conflit en conservant les territoires actuellement occupés sous son contrôle, l’Europe devrait alors composer avec une nouvelle réalité géopolitique à ses frontières orientales et justifier toute cette gabegie qui a généré une crise économique importante sur le continent, mettant à mal certains Etats-membres. Un pari risqué pour Bruxelles qui pourrait être le grand perdant de cette soudaine lutte politique entre le dirigeant ukrainien et son désormais ex-favori.

Un autre Thierry Lévy…

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Thierry Levy, avocat penaliste. Emission "Campus" sur France 2, le 24/02/06. BALTEL/SIPA

Le grand avocat Thierry Lévy est décédé en 2017. Sa compagne, la photographe Marie-Laure de Decker, a dressé un portrait de lui qui souligne son courage et sa soif de justice. On peut néanmoins se demander s’il a vraiment été aussi hostile aux juges tout au long de sa carrière. Mais, avec une personnalité aussi riche, il peut y avoir plusieurs Thierry Lévy.


Il y a des personnalités qu’on ne se lasse pas de regretter. Parce que partout où leur existence s’est manifestée, elles ont laissé une trace ineffaçable. Thierry Lévy est évidemment de celles-là.

J’ai écouté récemment le podcast de l’émission de France Culture À voix nue consacrée à la grande photographe Marie-Laure de Decker, qui a été sa compagne et qui a donné naissance à leur fils Balthazar le 8 décembre 1980. Celui-ci est devenu avocat comme son père.

La personnalité de Marie-Laure de Decker, avec ses vies multiples, est passionnante, authentique, parfois extrême, sans concession, rugueuse, et on n’est pas obligé d’être accordé avec elle sur tout. Décédée le 15 juillet 2023, elle évoque, dans une séquence de cette émission, Thierry Lévy, mort le 30 janvier 2017.

Elle le fait à sa manière, en admirant l’homme de courage — vertu, selon elle, capitale —, « seul contre tous », qui « détestait les juges » et défendait avec intégrité les causes les plus désespérées.

Il est risqué, et même impudent, de contredire, ou au moins de nuancer, le portrait intellectuel et judiciaire dressé par sa compagne, qui le connaissait mieux que personne.

Il est incontestable que ce très grand avocat, qui a été un ami unique, même si, en définitive, je l’ai trop peu vu, était « hostile à tout pouvoir, toute loi, tout juge » mais, en même temps, le simple exercice de défendre les faibles, les démunis, selon lui les innocents ou jamais les pleinement coupables, le mettait forcément en relation avec un univers que, sincèrement, il abhorrait mais dont il avait besoin pour les relaxes et les acquittements qu’il espérait.

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Certes, avec sa langue superbe, il n’est jamais entré en connivence, même par utilitarisme, avec les magistrats ou les jurés, tentant cette impossible synthèse d’une stratégie de conviction délibérément fondée sur un défaut d’empathie volontariste à l’égard de ceux qu’il s’était donné pour mission de persuader.

Il m’a semblé – mais je ne suis sûr de rien – que, sur le tard, peut-être lassé par des insuccès insupportables, il avait abandonné cette vision totalitaire de la défense où le souci de la pureté (jamais être partie civile, jamais plaider contre un détenu, jamais valider la prison) et la hantise de la moindre compromission ne pouvaient qu’engendrer, en plusieurs circonstances, des résultats décevants.

Surtout, quand on avait le bonheur de le connaître, de l’apprécier et d’avoir son extraordinaire retour amical, on ne sentait pas, aussi bien sur le plan judiciaire que dans les instants familiers, la possible rigidité d’un esprit, d’une philosophie et d’une pratique, mais seulement une fabuleuse intelligence et une profondeur qui mêlaient une écoute intense à la compréhension d’autrui et à une aptitude indépassable à ne jamais tomber dans la vulgarité, pour le rire comme pour la gravité. Avec lui, il se passait toujours quelque chose, dans le domaine sombre de la justice comme dans la douceur de l’amitié, où il vous élevait en feignant de tout recevoir de vous.

On me pardonnera de garder en mémoire cette parole magnifique qui jamais ne trahissait l’exigence, la justesse du vocabulaire, la force, la vigueur et l’originalité de l’idée.

C’est un peu un autre Thierry Lévy que le mien que Marie-Laure de Decker a mis en lumière, mais j’ai la faiblesse de considérer qu’aucun n’est de trop…

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