Rolland Courbis n’est plus. 344 matches de joueur professionnel, 778 matches passés sur le banc, des milliers d’heures à la radio sur RMC : l’ancien entraîneur phocéen, c’était un accent (celui de Marseille), une voix, un style et des anecdotes à vous déboucher le Vieux-Port.
Au tout début, Rolland Courbis était un défenseur, et de son propre aveu, « un défenseur moyen ». A seize ans, il fait croire à l’entraîneur de l’OM, Mario Zatelli, qu’il n’a pas cours pour participer aux séances d’entraînement. Déjà, la roublardise courbisienne est à l’œuvre. Trop juste pour jouer à Marseille, il est échangé avec quatre autres joueurs à Ajaccio, en 1972, contre Marius Trésor. A dix-huit ans, Courbis pleure en faisant la valise pour la Corse, comme s’il partait au Vietnam. Un peu plus tard, bien avant que les frontières du football ne soient ouvertes à tous les vents, il rejoint l’Olympiakos, où il s’invente un grand-père de Salonique pour pouvoir être inscrit dans l’équipe grecque. Les 800 000 francs obtenus à la signature partent directement sur un compte suisse. Au bout d’une saison, il n’aura joué que quatre fois avec le club grec. Il revient en France, à Sochaux, Monaco puis Toulon. Encore joueur, il se mêle déjà des transferts du club varois et fait signer Pascal Olmeta et quelques autres noms. A force de faire venir des joueurs, ceux-ci lui demandent de reprendre l’équipe. En 1986, il raccroche les crampons et se consacre pleinement à son vrai métier : entraîneur.
Avec des bouts de ficelle, il maintient chaque année le club. Durant les mises au vert, les joueurs sont convoqués au casino, et gare à ceux qui ne tiennent pas la distance lors des parties de carte : « Tu fais quoi garçon ? Quand on commence une partie de cartes, il faut la finir », demande Courbis à l’un de ses joueurs. Un autre raconte : « Le premier jour, on fait un footing, on dîne, et Rolland nous donne rendez-vous une demi-heure plus tard. Nous les anciens, on revient bien sapés, chemise blanche, Gomina, et les deux Hollandais, les nouveaux, en survêt et claquettes. Là, Rolland dit : “Le premier qui rentre avant minuit et demi, il a une amende !” Les mecs ont halluciné. On était les premiers à reprendre la saison, parfois une semaine avant les autres, mais parce que justement on y allait doucement, d’abord la bringue, et ensuite on accélérait le rythme ». Les jours de championnat, le planning ne change pas : « Le midi, on mangeait ensemble et on buvait du pinard, on était un peu éméchés, à 5 heures on jouait aux cartes ou à la pétanque, mais je peux te dire qu’à 20h30 ça bougeait, c’était l’union sacrée, on donnait tout ». Des bouts de ficelle, et une caisse noire. Plutôt que payer des salaires élevés et les cotisations sociales qui vont avec, Courbis engage des joueurs avec des « primes à la signature nettes d’impôts ». Parallèlement, l’entraîneur mène grand train au bras d’une riche héritière italienne, de 21 ans son aînée. Au contact de la comtesse, Courbis prend goût aux casinos. « La prochaine fois, pour contenter tout le monde, je prendrai une pauvre, moche et malade », se défend-il avec sa faconde pagnolesque.
Tricard quelques temps après cette fin d’aventure toulonnaise et un passage en prison, Rolland Courbis rebondit à Bordeaux. Le maire Jacques Chaban-Delmas s’inquiète quand même qu’un tel loustic débarque sur les bords de la Garonne. Après quelques réticences et un dîner rassurant, l’ancien Premier ministre dit « Allons-y ! ». Dans un club en reconstruction après la fin désastreuse des années Claude Bez, Courbis lance des jeunes, et notamment Zinédine Zidane. C’est d’ailleurs lui qui a la paternité du surnom « Zizou ».
Il y a ensuite les années marseillaises. En août 1998, l’OM est menée 4 à 0 à la mi-temps contre Montpellier. Il attrape Loulou Nicollin, le président de Montpellier, et lui prédit que les siens vont revenir à 5-4. Les Phocéens refont en effet leur retard. Une bien belle histoire, à propos de laquelle il est impossible de s’imaginer qu’elle doit un peu à un arrangement entre amis. Avec une grande équipe, les Laurent Blanc, Christophe Dugarry, Robert Pirès et Fabrizio Ravanelli, Marseille ne gagne aucun trophée, échoue d’un rien dans la quête du titre (ha ! le but du Bordelais Pascal Feindouno contre Paris…) et se fait laminer contre Parme en finale de Coupe d’Europe. La fin avec Marseille est compliquée, mais Courbis devient aussi un personnage en dehors du petit monde du foot : chez Ardisson, sur France 2, il fait le show : en 2000, il se défend d’être le roi de la magouille et d’avoir fait castagner un joueur de Monaco dans les couloirs du Vélodrome[1]. Il régale le plateau du soir, et en premier lieu un Bernard-Henri Lévy amusé. On retrouve par la suite Courbis dans le fin fond de l’Ossétie du Nord, à la tête du Niger, et même à Lens ou à Caen.
A l’heure de la multipropriété des clubs, où les entraîneurs sont envoyés d’un club à l’autre par la maison-mère, la mort de Courbis vient nous rappeler l’époque d’un football pittoresque, où la gouaille et le goût du bon mot compensaient quelques arrangements avec la légalité.
Une galette des rois sans gluten est remboursée par la Sécurité sociale, apprend-on. L’écrivain anglais catholique Chesterton disait que le monde est plein d’idées catholiques devenues folles (comme la fraternité, devenue oubli de soi). La France est pleine d’idées sociales devenues folles. La nouvelle est rapportée par Louise de Maisonneuve du Figaro (qui l’a piquée à Paris-Normandie). Une société de Rouen propose une galette des rois sans gluten pour 18,95€. Pas donné, mais la Sécu vous rembourse 3,81€ (environ 20% du prix). Et si vous êtes diagnostiqué comme atteint de la maladie cœliaque ça marche aussi pour d’autres produits sans gluten dans une limite de 45 euros/mois (35€/enfant).
La démarche prend évidemment un peu de temps. Et un timbre. Une fois enregistré comme intolérant, vous détachez la vignette sur la galette (comme pour les médicaments autrefois) et l’envoyez à l’Assurance-maladie avec la preuve d’achat.
Voilà la promesse de futurs combats : exigeons le tiers-payant pour le sans-gluten. Et pourquoi pas pour le lait d’avoine de ma sœur qui s’est découvert une intolérance au lactose. Ou les yaourts des enfants obèses ? Et puis, pourquoi s’arrêter à la nourriture ? Allergique au nickel, je ne peux mettre aux oreilles que de l’or très pur. J’exige qu’on me rembourse mes boucles d’oreilles.
On peut vivre sans boucle d’oreilles. Pas sans manger. Et les aliments sans gluten coûtent cher, me répliquera-t-on.
Vivre sans boucles d’oreilles ? Admettons, je n’ai pas essayé. En revanche on ne peut pas vivre sans vêtements ou chaussures, désolée. Faut-il aussi rembourser les habits des personnes de grande taille contraintes au sur-mesure ?
La Sécurité sociale n’est pas une nounou chargée de régler tous nos petits bobos et problèmes, d’assurer toutes nos petites manies, mais l’expression de la solidarité nationale face à la maladie. Elle n’a pas pour mission d’assurer une égalité parfaite entre l’intolérant au gluten et celui qui ne l’est pas.
Derrière cette extension indéfinie du domaine du social, il y a une conception des droits illimitée. Laquelle nous transforme en créanciers toujours convaincus que l’Etat n’en fait pas assez pour nous. Mais l’Etat, c’est les autres, ce sont nos concitoyens. Nous avons oublié qu’il y a une dignité dans l’autonomie. Au lieu d’être fiers de ne pas (trop) dépendre des autres, notre obsession est qu’ils ne soient pas avantagés d’un iota. Bref ce merveilleux Etat social ne nous rend pas très flamboyants. Alors un conseil aux intolérants au gluten : oubliez le pain et la galette des rois et préférez les fruits et légumes (français, de préférence). C’est meilleur pour la ligne et ça ne coutera pas un rond à la Sécu.
Sur les antennes de France télévisions, l’anniversaire des 120 ans de la laïcité n’a pas été de tout repos pour Alain Policar, Nathalie Saint-Cricq, Antoine Léaument et quelques autres.
Faute d’avoir trouvé une réponse au séparatisme musulman, la France a vu les cent vingt ans de la loi de séparation des Églises et de l’État donner lieu à des débats tout sauf apaisés.
Dans « C ce soir », Karim Rissouli a présenté ses excuses au politologue Alain Policar. Émilie Frèche, auteur de deux ouvrages sur l’affaire Samuel Paty et compagne du député Jérôme Guedj, venait de dire sur le plateau avoir eu l’impression, en l’écoutant, d’entendre Abdelhakim Sefrioui, l’imam islamiste. Selon Policar, la laïcité serait devenue une arme contre les musulmans. Invité de France Info pour commenter l’audition de Mélenchon devant la commission d’enquête sur les liens entre politiques et réseaux islamistes, le député LFIste Antoine Léaument a préféré saborder son duplex et refuser toute réponse à la journaliste Myriam Encaoua. Les propos sur l’électorat arabo-musulman tenus avant lui en plateau par Erwan Seznec (Le Point) et Rachel Binhas (Marianne) ont offert au démagogue l’occasion de fanfaronner : « En écoutant votre chaîne quinze minutes, j’ai l’impression de faire un duplex avec CNews. […] Certains propos mériteraient d’être traînés devant les tribunaux. » Sur la même antenne, Nathalie Saint-Cricq interroge Alexis Corbière sur la complaisance des LFIstes avec l’antisémitisme et leur soutien au professeur Julien Théry, suspendu à Lyon-2 après avoir dressé une liste de « génocidaires » à boycotter. « On a finalement assez peu de choses sérieuses », tente le député de Montreuil. « La quête du vote musulman aussi, cela existe… », rétorque-t-elle. Tollé immédiat : amalgame, assimilation problématique, Arcom saisie par la Grande Mosquée, pourquoi qu’elle a dit ça ? Pendant ce temps, L’Opinion s’interroge : la loi de 1905 serait-elle toujours votée aujourd’hui ? La vraie question, c’est plutôt ce qu’il en restera en 2050 avec les nouvelles générations plus branchées sur TikTok que sur France Télévisions.
Selon l’enseignant Iannis Roder, il y a deux catégories d’élèves qui contestent la laïcité : ceux « qui vivent leur religion comme une identité » et sautent au plafond parce qu’on leur fait étudier la théorie de l’évolution, et ceux qui, imprégnés « d’un soft power anglo-saxon très puissant considère[nt] que chacun fait ce qui lui plaît ». Sauf appeler un chat un chat sur la paisible télévision publique, bien sûr.
Après son passage par la place Beauvau, Bruno Retailleau défend une droite classique et réfléchie dans un paysage politique qui s’est mélenchonisé. Face aux errements du macronisme qui ont fracturé la société, le patron des LR veut rétablir « l’ordre, la justice et la fierté française ». Et pourquoi pas dès 2027.
Causeur. Comment décririez-vous en quelques mots la situation du pays aujourd’hui et le bilan du président de la République ?
Bruno Retailleau. J’ai le sentiment d’un effondrement : de l’hôpital à l’école, plus rien ne tient debout. Le système est à bout. Notre système social fabrique toujours plus d’assistanat, notre système judiciaire, toujours plus de laxisme, notre système administratif, toujours plus de normes. Emmanuel Macron avait promis la « révolution » du système. Mais en dix ans, rien n’a été révolutionné, tout s’est aggravé : l’endettement, le déclassement, l’ensauvagement…
En 2018, après l’affaire Benalla, vous estimiez dans Le Monde que le pouvoir d’Emanuel Macron s’inscrivait dans le registre du bon plaisir. Cela ne vous a pas empêché d’entrer au gouvernement en 2024. Que vous a appris sur l’homme et sa façon d’exercer le pouvoir cette cohabitation d’un an ?
Après la dissolution, je suis entré au gouvernement pour faire barrage à la gauche, et j’en suis sorti pour ne pas faire une politique de gauche : celle de ce gouvernement otage du PS. Je n’ai pas la souplesse idéologique d’Emmanuel Macron. J’ai vu en lui un homme très intelligent, mais dont l’intelligence est mise au service de lui-même.
En tout cas, vous avez un point commun : peu de gens vous ont déjà vu vous énerver. Avez-vous été sensible à sa séduction ?
Non. Mon parcours m’a immunisé contre le « en même temps ». Ce que je dis aujourd’hui, sur l’immigration ou la dette, je le disais déjà il y a vingt-cinq ans. Si je tiens à mes convictions, c’est aussi parce qu’elles me tiennent. Elles sont ma corde de rappel pour ne pas basculer dans le cynisme.
N’est-ce pas injuste de charger Emmanuel Macron de tous les péchés du monde ? D’abord, il a été confronté à plusieurs crises majeures. Ensuite, les Français, qui refusent avec constance tout effort budgétaire et ne sont d’accord que sur une chose, leur sacro-sainte retraite, n’ont-ils pas une part de responsabilité ?
Au-delà d’Emmanuel Macron, nous payons la facture des illusions social-étatistes. On a dit aux Français « travaillez moins et vous vivrez mieux ». Résultat : nous nous sommes appauvris, au point que le niveau de vie des Italiens est désormais supérieur au nôtre. Beaucoup de Français comprennent la nécessité de l’effort, mais ils refusent qu’il soit toujours supporté par les mêmes. Ce qu’ils demandent, c’est la justice : le travail doit payer plus que le fait de ne pas travailler, et les aides ne doivent pas être versées automatiquement à ceux qui n’ont pas ou peu cotisé, comme les étrangers qui arrivent chez nous.
Reste que nous l’avons élu deux fois, et au moins la deuxième, nous savions qu’il était européiste, immigrationniste et multiculturaliste.
Emmanuel Macron a été élu, puis réélu dans des conditions particulières, avec les déboires de François Fillon puis la guerre en Ukraine. Ces événements ont éclipsé les débats de fond : les deux dernières présidentielles n’ont pas permis de trancher véritablement les sujets. C’est l’une des raisons du malaise démocratique.
Du reste il a été réélu grâce au front républicain auquel vous avez longtemps adhéré. Malgré vos désaccords, pourquoi ne pas avoir tenté un accord de gouvernement avec un parti avec lequel vous partagez tout de même bon nombre de positions ?
Vous vous trompez : vous ne trouverez aucune déclaration de ma part appelant au front républicain. J’ai d’ailleurs voté blanc au second tour des deux dernières élections présidentielles. Je ne fais pas de moraline et leseul cordon sanitaire que je soutiens, c’est contre l’extrême gauche. Mon problème avec Marine Le Pen n’est pas qu’elle serait fasciste ou raciste – elle ne l’est pas –, mais qu’elle est socialiste. Je ne suis pas pour promettre une retraite à 62 ans, ni pour voter 34 milliards de taxes comme l’ont fait les députés du RN : moins de travail et plus d’impôts, c’est précisément ce qui a envoyé la France dans le mur. Or, plus l’État-providence s’est dilaté, plus l’État régalien s’est contracté. Le programme économique de gauche du RN ne permettra pas de financer de nouvelles places de prison, de construire des centres de rétention, ou de mieux équiper nos forces de l’ordre.
Regrettez-vous ce pas de deux avec les macronistes ?
Lequel ? Devrais-je regretter d’avoir évité, après la dissolution, qu’Emmanuel Macron se tourne vers la gauche ? D’avoir supprimé la circulaire Valls sur les régularisations ? D’avoir introduit des critères d’assimilation pour les naturalisations ? Dans ces combats, d’ailleurs, le RN aurait pu me soutenir, mais il n’a cessé, au contraire, de me cibler.
Vous reprochez à Emmanuel Macron de n’avoir pas su réconcilier la France. Mais est-elle réconciliable quand la politique est toujours chez nous la poursuite de la guerre par d’autres moyens ? Que feriez-vous de mieux, pour « marcher ensemble », selon votre formule de 2018 ?
Nous sommes passés d’une politique à fleurets mouchetés à une sorte de lutte à mort. La vie politique s’est mélenchonisée. Et le macronisme a contribué à cette dérive. Parce qu’il s’est adressé aux Français comme à des clientèles successives, au lieu de leur parler comme à un seul peuple. Et parce que, dans le vide du « en même temps », les déterminismes ont ressurgi : France « populaire » contre France « élitaire », ruraux contre urbains, jeunes contre boomers… Désormais, la sociologie commande à la politique : jamais les votes n’ont été autant déterminés par les critères d’âge, de revenu, de religion ou même d’origine.
Que feriez-vous notamment pour combattre l’islamisation de l’islam et reconquérir la jeunesse française musulmane ? Le narcotrafic ? Et pitié, ne nous parlez pas des valeurs de la République !
La repentance comme les discours creux sur le « vivre ensemble » ont vidé les esprits et les cœurs d’une part de cette jeunesse. Ce grand vide, les islamistes et les caïds l’ont rempli. J’ai vu à quel point le discours frériste a pénétré l’islam. C’est pourquoi je me suis battu pour rendre public le rapport sur les Frères musulmans, qui pratiquent un entrisme insidieux : ils parlent dans la langue des droits et des libertés pour légitimer le voilement des jeunes filles et le refus de la mixité. Il faut une loi pour, par exemple, donner à l’État de nouveaux motifs de dissolution. Concernant le narcotrafic, la loi pour laquelle je me suis battu va produire des effets sur le terrain : l’État va pouvoir expulser le trafiquant de son logement, fermer tous les commerces qui blanchissent, taper au portefeuille des caïds… Mais cette guerre sera longue et difficile.
Vous observez qu’en 2017, le 112e anniversaire de la loi de 1905 a été commémoré dans le plus grand silence au sommet de l’État. Le 120e n’a pas eu droit à beaucoup plus de fastes. Et le grand discours sur la laïcité annoncé aux Mureaux n’a jamais eu lieu. Cette retenue présidentielle inhabituelle est-elle, selon vous, dictée par ses convictions ou par des considérations tactiques ? Peut-on lui reprocher de craindre un embrasement des quartiers ?
Emmanuel Macron n’a jamais été à l’aise avec le sujet de la laïcité. Car elle vient percuter son progressisme qui voit dans chaque contrainte collective une atteinte à l’émancipation individuelle. Oui la laïcité française est une contrainte, et pas seulement une liberté. Elle contraint l’État à la neutralité, mais également les citoyens à une certaine discrétion, pour que dans l’espace public chacun puisse voir dans l’autre un semblable. La laïcité française, c’est l’inverse du droit à la différence : c’est le droit à la ressemblance.
« La verticalité d’Emmanuel Macron n’est souvent que l’exaltation de sa propre personnalité, un narcissisme plutôt qu’une autorité de l’État rétablie », disiez-vous en 2018. Et plus récemment, vous avez parlé de son « ego hors du commun ». Mais pour penser qu’on peut être le premier des Français, ne faut-il pas un ego hors du commun ? Et n’est-ce pas a contrario votre principale faiblesse ?
L’ego pour l’ego, c’est une vanité impuissante. Cette obsession macronienne, à vouloir être au centre de tout, pour faire le buzz, ne grandit pas la fonction présidentielle. Certains me reprochent d’être trop « vieux jeu ». Mais je ne crois pas que les Français attendent de leur président qu’il se comporte comme un disrupteur, voire un provocateur. Je pense qu’ils sont fatigués de ces postures faussement modernes, qu’ils regrettent le temps où la politique conservait une forme de retenue, de décence, de gravité. Chaque président doit sentir sur ses épaules le poids des siècles d’histoire française dont il lui revient, à son tour, de prendre la charge. Sa force ne réside pas dans sa capacité à imposer son « moi », mais à mobiliser le « nous » du peuple français.
Emmanuel Macron visite les Ateliers Médicis, à Clichy-sous-Bois, 18 janvier 2024. (C) Christian Hartmann/Pool via AP/SIPA
Du reste, faut-il recourir à la psychologie pour expliquer les erreurs/défaillances/fautes du président ?
Je laisse la psychologie aux psychologues. Mais ses revirements incessants ont créé une forme d’insécurité démocratique : dix ans après son accession à l’Élysée, les Français ne savent toujours pas qui est vraiment leur président. Au fond, Emmanuel Macron est de son temps, celui de la société liquide dans laquelle tout est éphémère et rien n’est permanent.
Comment jugez-vous la politique française au sujet de Gaza et de la Palestine après le 7-Octobre ? N’est-il pas abusif d’imputer à Macron et à sa fameuse absence à la marche l’affolante montée de l’antisémitisme en France ? Quand bien même il n’aurait pas reconnu la Palestine, qu’est-ce que ça changerait ?
Lorsqu’Emmanuel Macron lance l’idée improbable d’une coalition contre le Hamas, pour ensuite appeler subitement au cessez-le feu, il se contredit. Et lorsqu’il ne se rend pas à la marche contre l’antisémitisme, pour ne pas « mettre au pilori nos compatriotes musulmans », il commet une faute. Car ces propos servent la stratégie des Frères musulmans, qui agitent l’épouvantail de « l’islamophobie » pour détourner l’attention sur l’antisémitisme. Je refuse le chantage à l’islamophobie. Notre pays accueille la plus forte communauté musulmane d’Europe : ce n’est pas la France qui est islamophobe, mais l’islamisme qui est francophobe, puisque c’est lui qui cherche à séparer nos compatriotes musulmans de la nation française. Et ce ne sont pas les Français qui sont racistes, mais les islamistes : les nouveaux antisémites, ce sont eux. Avec leurs complices d’extrême gauche. Le seul parti qui est sorti de l’ « arc républicain », c’est LFI.
Après la libération de Boualem Sansal, beaucoup de commentateurs ont avancé que votre fermeté dans ce dossier avait retardé cette issue favorable. Nous ne croyons pas à cette fable, et n’oublions pas que la crise a commencé quand Emmanuel Macron a reconnu la marocanité du Sahara occidental. Cela dit, n’avez-vous jamais eu de doutes quant à votre attitude envers Alger ?
Évidemment j’ai tremblé pour le sort de Boualem, qui est un ami. Mais aurais-je dû me taire ? Ne rien dire face à son incarcération et celle de Christophe Gleizes, toujours emprisonné ? Lorsque le régime algérien refusait de reprendre ses ressortissants dangereux, ou que ses services se livraient chez nous à des règlements de compte ? Ce « pas de vague » diplomatique est insupportable. Je n’accepte pas que la France soit humiliée et que les Français soient mis en danger. Je rappelle que l’auteur de l’attentat de Mulhouse avait été présenté à 14 reprises aux autorités algériennes.
Le général de Villiers, dont vous aviez dénoncé le limogeage, rallie totalement la politique ukrainienne du président. Lui rendez-vous le point sur cette question ? Que vous inspire le pacifisme d’une grande partie des électeurs, y compris dans vos rangs ?
Pierre de Villiers a raison de rappeler que l’agresseur, c’est la Russie, et que la France doit se réarmer face aux menaces. La recherche d’une paix, avec des garanties de sécurité solides pour l’Ukraine, ne doit pas occulter la nouvelle donne stratégique : la Russie renoue avec sa vieille tentation impérialiste. L’empire contre les nations : ce n’est pas la vision française. Je ne suis pas assez fou pour souhaiter une confrontation entre puissances nucléaires, mais pas assez naïf pour croire Poutine : lorsque j’étais à Beauvau, j’avais chaque semaine des preuves des tentatives de déstabilisation de la Russie.
Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, à Mulhouse après l’attentat au couteau sur la dalle du marché couvert, 22 février 2025. (C) KOHLER/SIPA
Vous avez lancé une pétition contre la labellisation des médias. Aura-t-elle plus d’avenir que celle de Philippe de Villiers sur l’immigration ? Partagez-vous l’analyse de Nicolas Baverez qui parle de tournant autoritaire ?
Est-ce le rôle d’un président d’expliquer aux journalistes comment faire leur métier ? Est-ce le rôle de l’Élysée de tweeter contre une chaîne privée ? Dans cette affaire de labellisation, il y a cette conviction typiquement progressiste d’appartenir au camp du bien : il y aurait ainsi de bons ou de mauvais médias. Non : il y a des médias qui sont différents, parfois divergents, et c’est très bien. C’est par la diversité médiatique que les citoyens peuvent se faire leur propre opinion. Ils n’ont pas besoin de labels. Que l’État assure la sécurité, réduise les déficits, soutienne la croissance mais pour le reste : qu’il fiche la paix aux Français. Quant aux fake news, il y a des pistes à étudier, sur la fin de l’anonymat ou des obligations renforcées pour les plateformes. Mais nous n’éradiquerons pas le mensonge. Je préfère de très loin les risques de la liberté à la tentation dangereuse d’instaurer un monopole de la vérité.
Selon vous, le macronisme n’est « ni un mouvement, ni une idéologie ». Ne peut-on pas en dire autant de la formation que vous présidez dont nombre d’élus ne sont pas plus constants que les macronistes, la preuve par les retraites…
Sur les retraites, le sujet divisait nos députés dès 2023. Éric Ciotti, qui était pour la réforme, a rejoint Marine Le Pen, qui est contre. La confusion règne dans toute la classe politique, parce que les majorités sont introuvables et que la logique du compromis à tout prix abîme les convictions. Je tiens aux miennes. Désormais, je trace ma route. Avec les plusieurs dizaines de milliers de militants qui m’ont élu à plus de 73 %, auxquels s’ajoutent ces millions de Français qui ne veulent pas d’une droite à mi-temps. Être vraiment de droite, c’est revendiquer à la fois la fermeté régalienne et le sérieux budgétaire. Je connais parfaitement les faiblesses de mon parti, mais je me battrai jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire de mes idées.
Sociologiquement, Macron n’est pas un produit des élites mondialisées mais le descendant de notables de province. Pourtant l’image d’un ami des grands patrons lui colle à la peau. Vous aussi avez de bonnes relations avec le business, n’est-ce pas un atout ?
C’est surtout une part de mon histoire personnelle. C’est en vivant avec les entrepreneurs vendéens, avec qui j’ai usé mes fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école, qui ont créé des fleurons sans demander un sou aux pouvoirs publics, que j’ai été convaincu que l’effort et le travail valaient mieux que la subvention automatique ou l’assistanat systématique. C’est pourquoi j’ai en horreur cette chasse aux patrons qu’on voit ressurgir. La France des honnêtes gens, c’est aussi ce peuple d’entrepreneurs et d’innovateurs, d’indépendants et d’artisans, mais aussi de salariés travaillant dur, qui croule sous le poids des charges et qui malgré tout, porte le pays a bout de bras.
Comment expliquez-vous que de très nombreux électeurs en France et en Europe aient lâché les partis de droite classique pour les formations populistes ? N’êtes-vous pas passés à côté des humeurs nationales des peuples ? Avez-vous été trop chèvre et chou ? Si la prochaine présidentielle se joue, comme le pensent certains, sur le front culturel-civilisationnel, ne serez-vous pas amené à vous rapprocher d’eux ?
Ce qui est « chèvre et chou », c’est de faire croire que la France pourrait tenir son rang sans tenir ses comptes. Nous ne renforcerons pas la fierté française en continuant de tiers-mondiser notre pays. Je sais qu’il y a beaucoup de patriotes de droite au RN, parmi ses électeurs et même ses cadres. Je leur dis ceci : si vous voulez une France puissante, indépendante et conquérante, ne promettez pas au pays tout ce qui l’a appauvri : moins de travail, plus de dépenses, et aucune réforme. Que fait d’abord de Gaulle en 1958 ? Une grande politique pour libérer l’économie française. Parce que, disait-il : « Sans l’effort de remise en ordre, avec les sacrifices qu’il requiert et les espoirs qu’il comporte, nous resterons un pays à la traîne, oscillant perpétuellement entre le drame et la médiocrité. » Le drame et la médiocrité, nous y sommes, et je crains que les démagogues nous y maintiennent.
Que répondez-vous aux gens qui pensent que la démographie est plus forte que tout et que le changement de peuple, de pays, de civilisation est déjà programmé ?
Je leur réponds que nous ne sommes pas condamnés à la « créolisation » de Jean-Luc Mélenchon. Qu’il est possible d’inverser la tendance. Sur la natalité, avec une grande politique familiale : le désir d’enfant est aujourd’hui supérieur au nombre d’enfants. Et sur l’immigration : j’ai vu, au ministère de l’Intérieur, ce qu’il faudrait concrètement engager pour reprendre le contrôle des flux migratoires. Du référendum sur l’immigration à la suppression des pompes aspirantes, je sais désormais précisément quels leviers un nouveau président, appuyé par une nouvelle majorité, pourrait rapidement actionner. J’ai ce projet parfaitement clair dans ma tête, et je veux le faire gagner.
On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron de ne pas écouter les Français. Mais n’est-ce pas le devoir d’un homme d’État de savoir résister à l’opinion ?
Le devoir d’un homme d’État est d’abord d’avoir des convictions, et de s’y tenir. Mais le macronisme, c’est déjà fini. Il faut désormais reconstruire quelque chose de neuf sur trois principes solides : l’ordre, la justice et la fierté française. L’ordre dans les comptes, dans nos rues et à nos frontières. La justice pour bâtir un modèle social qui donne la priorité aux honnêtes gens. La fierté française parce que la force d’une nation repose d’abord sur son sentiment d’appartenance. C’est pour cette reconstruction française que je me bats.
Cruel dilemme à gauche: soutenir la révolte du peuple iranien, c’est aussi choisir le camp de « l’impérialisme américain », donner des gages à l’Etat d’Israël, honni, ou reconnaitre que l’islamophobie (c’est-à-dire la peur de l’islam) est parfois légitime…
On s’étonne parfois du relatif silence médiatique et politique entourant la révolte persistante du peuple iranien contre le régime des mollahs. Ce mutisme ne peut pourtant être attribué ni à la fatigue de l’actualité, ni à un simple désintérêt. Il constitue un symptôme : celui d’une crise profonde du regard politique occidental, prisonnier de grilles idéologiques devenues incapables de penser le réel.
Car la révolte iranienne pose un problème redoutable aux idéologies dominantes : elle est trop limpide. Une population se soulève contre une théocratie autoritaire, patriarcale, violente, liberticide. Elle réclame ce que l’Occident prétend défendre universellement : la liberté de vivre, de penser, de choisir. Or cette évidence dérange.
Quand la justice d’une cause devient secondaire
Depuis plusieurs années, une partie significative de la gauche occidentale a déplacé le critère d’évaluation morale des luttes politiques. La question n’est plus de savoir si une cause est juste, mais à quel récit elle profite. Ce glissement est décisif.
Dans cette économie morale saturée, Israël occupe une place centrale comme figure négative structurante. Depuis le 7-Octobre, cette centralité s’est rigidifiée : toute dynamique susceptible d’affaiblir ses ennemis devient immédiatement suspecte. Or le régime iranien n’est pas seulement une dictature théocratique ; il est aussi l’un des principaux ennemis stratégiques d’Israël. Que sa chute éventuelle puisse bénéficier, même indirectement, à l’État hébreu suffit à rendre la révolte iranienne difficilement soutenable dans certains espaces idéologiques.
Dès lors, le silence devient une solution de confort : on n’attaque pas frontalement les insurgés, mais on les efface.
Le palestinisme idéologique face à ses contradictions
Une autre dimension, plus radicale encore, doit être nommée. Une fraction de la gauche occidentale a opéré une requalification idéologique du Hamas, présenté non comme un mouvement islamiste totalitaire, mais comme une « résistance populaire », parfois comparée — scandaleusement — aux résistants de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’Iran apparaît comme le principal soutien étatique capable de menacer l’existence même d’Israël.
La mise en difficulté du régime des mollahs devient alors un problème stratégique et symbolique. Non parce que ses crimes seraient niés, mais parce que sa disparition affaiblirait un pilier essentiel du récit anti-israélien radical. La révolte iranienne menace ainsi un carburant idéologique central : l’existence d’un pôle de puissance explicitement engagé dans la confrontation avec Israël.
Anti-américanisme et géopolitique réflexe
À cela s’ajoute une autre constante : l’anti-américanisme structurel, partagé par une partie de la gauche radicale et certaines droites dites « souverainistes ». Dans cette vision du monde, les États-Unis et l’OTAN constituent l’Empire central, et tout régime qui leur résiste devient, par défaut, fréquentable.
L’Iran est alors perçu moins comme une théocratie oppressive que comme un allié objectif de la Russie dans l’affrontement global avec l’Occident. Peu importe que Donald Trump, par exemple, se situe hors du logiciel atlantiste classique et raisonne davantage en termes d’intérêts impériaux que de mondialisme idéologique : la grille de lecture reste figée. L’Amérique demeure l’ennemi principal, et ses adversaires, même les plus sinistres, deviennent des points d’appui symboliques.
Dans cette logique, comme hier pour Nicolas Maduro, comme aujourd’hui pour Vladimir Poutine, l’affaiblissement de l’Iran est vécu comme une défaite idéologique, indépendamment du sort réservé à son peuple.
L’angle mort islamique : quand la critique devient taboue
Un autre facteur, plus profond encore, contribue à ce silence : la nature même du régime contesté. Les Iraniens ne se soulèvent pas seulement contre une dictature, mais contre une théocratie islamique. Or, dans l’espace idéologique occidental contemporain, l’islam bénéficie d’un statut singulier : il n’est plus seulement une religion ou une doctrine, il est devenu un marqueur identitaire sanctuarisé.
Critiquer l’islam est fréquemment assimilé non à une critique des idées, mais à une attaque contre des populations perçues comme historiquement opprimées — celles que la tradition tiers-mondiste a désignées comme les « damnés de la terre », pour reprendre l’expression popularisée par Frantz Fanon. Dans cette grille de lecture, l’islam est assigné au monde arabe, au Maghreb, aux populations dites « racisées », et toute mise en cause de la doctrine est immédiatement requalifiée en racisme culturel ou en islamophobie essentialisée.
Or la révolte iranienne introduit un trouble majeur dans ce dispositif : les Iraniens ne sont ni arabes ni maghrébins, ils sont perses, et ne se pensent ni comme des victimes coloniales occidentales, ni comme des « damnés de la terre ». Ils s’attaquent frontalement à une idéologie religieuse vécue comme oppressive, sans demander à l’Occident de parler à leur place. Ce décalage produit un véritable bug idéologique, que beaucoup préfèrent éviter plutôt que d’affronter.
L’islam comme civilisation juridico-politique
Ce malaise est renforcé par une incompréhension volontaire de ce qu’est l’islam dans sa réalité historique. L’islam n’est pas seulement une religion au sens occidental du terme, c’est-à-dire une foi cantonnée à la sphère privée. Il est aussi, structurellement, un ordre normatif complet : une loi religieuse, mais également une loi civile, pénale, sociale, familiale. Il organise le rapport au pouvoir, au droit, au corps, à la sexualité, à l’héritage, à la communauté.
En ce sens, l’islam constitue une civilisation, au même titre que le christianisme médiéval ou le confucianisme impérial, et non une simple croyance individuelle. Critiquer l’islam politique ou s’y opposer, comme le font les Iraniens, ne relève donc ni du racisme ni du mépris culturel, mais d’une contestation politique et civilisationnelle d’un système normatif global vécu comme totalisant.
Assimiler cette critique à une attaque contre des populations revient à nier la distinction élémentaire entre les idées et les individus. C’est précisément cette confusion qui rend la révolte iranienne si difficile à soutenir dans un Occident qui a réduit l’islam à une identité minoritaire protégée, et qui peine à admettre qu’une civilisation puisse être interrogée, critiquée, voire rejetée de l’intérieur par ceux-là mêmes qui en sont issus.
Le silence comme stratégie de survie idéologique
On comprend alors que le silence sur l’Iran ne relève pas seulement de la lâcheté individuelle, mais d’un comportement de survie collective dans un champ idéologique dominé. Les rédactions, les responsables politiques, les intellectuels médiatiques n’agissent pas toujours par conviction, mais par crainte de l’ostracisme, de la disqualification morale, de la mise à l’index.
Ce n’est plus l’État qui censure, mais le milieu. Et cette censure diffuse est d’autant plus efficace qu’elle est intériorisée.
Une architecture en train de s’effondrer
Ce qui se joue à travers la révolte iranienne dépasse donc largement l’Iran. C’est toute une architecture idéologique — anti-américaine, anti-israélienne, anti-occidentale — qui se trouve fragilisée par un soulèvement populaire réel, concret, incarné, impossible à intégrer sans contradiction majeure.
Plutôt que d’affronter cette contradiction, on préfère détourner le regard. Mais ce choix a un prix. Il efface des morts, des prisonniers, des femmes humiliées, des hommes exécutés. Il sacrifie des vies réelles à la cohérence interne de récits abstraits.
Penser ou se taire
Le silence occidental sur l’Iran révèle ainsi une faillite plus large : celle d’idéologies devenues incapables de soutenir une lutte pour la liberté dès lors qu’elle perturbe leurs alliances symboliques. Or renoncer à penser le réel dans sa complexité tragique, c’est renoncer à la responsabilité intellectuelle elle-même.
Quand une idéologie préfère la survie d’une théocratie meurtrière à l’effondrement de son récit, ce n’est plus une critique de l’Empire : c’est une abdication morale et une cécité volontaire.
Fermez bien vos portes et volets… Le président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, Florent Boudié, député Renaissance de la Gironde, s’apprêterait à présenter un projet de loi visant à organiser des libérations massives afin de mettre fin à la surpopulation des prisons françaises.
Quand je l’ai lu, je n’en ai pas cru mes yeux ni mon esprit. Le député macroniste, Florent Boudié, président de la commission des lois à l’Assemblée nationale, s’apprêterait à déposer une proposition de loi qui, selon lui, viserait à lutter contre l’engorgement des prisons en rendant massives les libérations conditionnelles[1].
Folie pure
Sans vouloir manquer de respect à la représentation nationale à travers cet élu, force est cependant de considérer que cette initiative, si elle venait à se concrétiser, serait une folie pure.
À un moment où la naïveté ou l’inconscience se sont à peu près dissipées – l’insécurité, contrairement à ce qu’affirmait le prédécesseur de Gérald Darmanin, n’étant plus un « sentiment » mais un fléau terrible qui affecte la majorité des honnêtes gens – et alors que cette proposition de loi ne pourrait être approuvée que par la gauche et l’extrême gauche, il est provocateur d’oser une telle suggestion.
Je n’ose penser qu’il s’agisse, pour cet estimable député, de se livrer à une opération de publicité personnelle. Si l’on écarte cette vulgarité, d’où pourrait donc venir une idée qui défie à la fois le bon sens, la rigueur judiciaire et pénitentiaire, ainsi que l’impératif de la sauvegarde sociale ?
Subsisterait-il chez Florent Boudié un résidu de ce macronisme qui, sur le plan régalien, a fait le malheur de la France ? des choix ministériels aberrants, une philosophie laxiste à force de peser le pour et le contre – donc de ne rien accomplir -, et parfois une sollicitude plus grande à l’égard des transgresseurs que des forces de l’ordre ?
Une telle persistance serait d’autant plus absurde que l’on a vu, heureusement, sous l’influence notamment d’un couple ministériel exceptionnel (Gérald Darmanin et Bruno Retailleau), la réalité brutale s’imposer aux réflexions comme à l’action politiques. On est sorti de l’angélisme pour se confronter à la crudité du réel.
Un train de retard
Pas encore, à l’évidence, pour le député Florent Boudié qui est en retard au moins d’une prise de conscience. Peut-on tenter l’hypothèse qu’il relève de cette catégorie d’humanistes abstraits et confortables, d’autant plus à l’aise dans leurs suaves illusions que la rançon en sera, tôt ou tard, acquittée par le peuple français, contraint de subir les conséquences de ces «libérations conditionnelles massives»?
Je ne peux m’empêcher de mettre en relation cette aberration annoncée avec la prise de conscience, enfin assumée, de la situation des prisons et l’annonce des mesures que Gérald Darmanin entend mettre en œuvre « pour endiguer la surpopulation carcérale » et notamment interdire les matelas au sol dans un délai de dix-huit mois.
D’un côté, un macronisme jetant ses derniers feux ; de l’autre, un réel intolérable, contre lequel s’emploie un volontarisme actif et résolu. Le choix est vite fait.
Notre contributeur n’a pas apprécié le film de Lise Akoka et Romane Guéret, qui a pourtant effectué un bon démarrage dans les salles. Est-ce seulement parce qu’il ne comprend pas bien le parler des jeunes de banlieue, ou parce que comme nous il en a soupé des fables du «vivre-ensemble»?
Après le succès d’estime de leur série Arte Tu préfères ? (2020) et de leur premier long-métrage Les Pires (2022, environ 53 000 entrées en France), tourné dans la cité Picasso de Boulogne-sur-Mer, Lise Akoka et Romane Guéret – deux jeunes réalisatrices françaises appartenant à la bonne et gentille famille du cinéma national – reviennent avec Ma Frère, sorti en salles le 7 janvier 2026 avec 229 copies (67542 entrées au 11 janvier). film prolonge l’univers de la série en suivant Shaï et Djeneba, deux amies d’enfance d’une vingtaine d’années, issues du quartier de la Place des Fêtes à Paris. Recrutées comme animatrices, elles encadrent un groupe d’enfants du même quartier lors d’une colonie de vacances dans la Drôme.
Un titre confus et complaisant
Le titre incompréhensible Ma Frère m’a intrigué d’emblée. Il joue sur l’usage courant chez les jeunes (y compris entre filles) du mot « frère » pour désigner un ami proche, avec une touche inclusive qui annonce la tonalité du film. Le scénario, malin du point de vue idéologique, a pour projet de plaire au plus grand nombre : au jeune public adolescent et adulescent, au regard bienveillant des plus âgés et à la bénédiction de la presse. Il semble louable : offrir un bol d’air estival à des enfants de quartiers populaires, loin des tours, et filmer leur découverte du collectif, de la nature et des premiers émois.
Pourtant, dès les premières minutes, le spectateur non initié au parler des cités peut se sentir perdu. Le langage, très fleuri, argotique et un brin vulgaire, manque de lisibilité : quelques sous-titres n’auraient pas été de trop pour saisir pleinement les dialogues. Cette barrière linguistique et la tristesse d’entendre notre belle langue française peu respectée renforcent un sentiment de distance.
L’enthousiasme critique
La presse est dithyrambique. Les critiques saluent une chronique estivale vivifiante, pleine d’énergie communicative, attentive aux corps, aux voix et aux liens qui se tissent. Elle loue à raison la justesse de la direction d’acteurs : les deux réalisatrices possèdent un réel talent dans ce domaine. Fanta Kebe et Shirel Nataf en têtes d’affiche, interprétant avec une énergie débordante les rôles de Djeneba et Shaï, Amel Bent est impeccable en directrice de colonie, sans oublier les jeunes talents comme Zakaria-Tayeb Lazab ou Yuming Hey.
Un film à thèses
Malheureusement, ce film comédie plus inclusive et plus populaire est souvent comparé à tort à Nos jours heureux (2006), une véritable réussite d’Éric Toledano et Olivier Nakache. Derrière son apparente fraîcheur se dessine un projet plus balisé. France Inter résume bien l’ambition : « Le film aborde avec élégance et humour des sujets encore perçus comme tabous chez les enfants : la transidentité, le consentement, le rapport à la famille, le vivre-ensemble… »
À cela s’ajoutent la sororité, un moniteur du genre binaire, les crises d’une monitrice bipolaire, la découverte d’un camp de nudistes, la visite d’un musée de la déportation et la rencontre avec un rescapé de la Shoah… Une accumulation qui finit par donner l’impression d’une liste de thèmes à traiter afin de cocher toutes les cases sociétales et humanitaires !
Ennui, pathos et chantage à l’émotion
On s’ennuie pourtant beaucoup pendant le film qui oscille constamment entre rire, grossièretés, chantage à l’émotion, lourdeur et pathos. Cette fiction qui se voulait une critique des carcans bourgeois et un hommage à la langue des banlieues semble garder ses personnages sous contrôle, les brider par un regard surplombant. La magnifique chanson Mon Enfance de Barbara, reprise deux fois dans le film, sonne faux et sert surtout, sous la bannière d’un vivre-ensemble artificiel, à émouvoir les spectateurs, à les faire s’émerveiller lorsqu’une petite fille noire reprend maladroitement ce titre de Barbara en karaoké au camping.
Rien à voir, hélas, avec les jolies colonies de vacances immortalisées avec un humour caustique par Pierre Perret. Autrefois parenthèse magique permettant d’ouvrir l’horizon, de vivre des premiers émois, de se construire dans le collectif, la colo devient ici un espace où l’on semble surtout déconstruire, questionner, sensibiliser. Et les enfants, au lieu de simplement grandir dans l’insouciance estivale, paraissent souvent instrumentalisés pour porter les discours contemporains bien-pensants. Dommage !
Quatuors op. 76: en CD (Erato), et en concert à la Philharmonie de Paris, jeudi, par le Quatuor Arod
En 1790 meurt le prince Esterhazy, âgé de 77 ans : Joseph Haydn, qui en a 65, se voit soudain libéré de ses obligations vis-à-vis de son mécène et protecteur austro-hongrois ; il choisit de partir pour Londres ; il y fera plusieurs séjours, jusqu’en 1795. Contemporain de Die Schöpfung (La Création) en 1798, un de ses célébrissimes oratorios, – avec, trois ans plus tard, Die Jahreszeiten(Les Saisons), partition achevée en 1801 -, les six quatuors op.76 sont la quintessence d’un art dont le compositeur est alors le pionnier : celui du quatuor à cordes, promis à s’épanouir, comme l’on sait, dans l’époque romantique et post-romantique…
Délectable
Il y a beau temps déjà que le goût contemporain revisite sur instruments d’époque la musique de chambre de la période classique, – cf. le Quatuor Mosaïques, interprète, dans les années 1990, de sublimes enregistrements de plusieurs opus des quatuors. C’est ce sillage que creuse à nouveau frais le Quatuor Arod, une phalange de jeunes instrumentistes français. Ceux-ci exploraient jusqu’alors par prédilection les compositeurs du XIXème et XXème siècles – de Schubert à Ravel, en passant par Mendelsshohn, Schoenberg, Debussy…
Pour cette gravure de l’intégrale des six Quatuors op. 76 de Haydn, double CD qui vient de paraître chez Erato, ils ont conservé leurs instruments modernes, mais en y greffant des copies d’archets du XVIIIème siècle, réalisées à partir d’un modèle circa 1770, attribué à François Xavier et Nicolas Léonard Tourte : ces archets sont, paraît-il, plus fins et plus légers que ceux d’aujourd’hui. Choix hybride, donc, puisque les cordes, elles, sont en acier, et non pas en boyau animal tel que dans le standard originel.
Résultat ? Une netteté, une transparence de son hautement revendiquée. De fait, à l’écoute, ces quelque deux heures et plus que dure ce must de la maturité de Haydn, gagnent un accent de malice, un pétillement, une fraîcheur particulièrement délectable. Musiciens aguerris de cette formation créée en 2013 – Jordan Victoria et Alexandre Vu aux violons, Jérémy Garbarg au violoncelle et, dernier venu de la troupe, Tanguy Parisot à l’alto -, les jeunes gens, exhibant en photos couleur leurs effigies sur la pochette et les disques de l’album, n’hésitent pas à « casser les codes », comme on dit, de la bonne éducation par force grimaces et fou-rires. Mise à part ces inutiles facéties de marketing, leur interprétation pleine de vitalité donne un vrai coup de fouet à cet opus magnum du plus grand compositeur de ce temps – avec Mozart.
Marathon
Rappelons que dans ce corpus mémorable entre tous figure, mouvement lent du n°3 (plage 10 du premier CD), le morceau qui, après avoir été celui de l’Autriche, reste toujours (joué ici, par bonheur, de façon plus grâcieuse que virilement teutonne) l’hymne national allemand. L’adagio du n°4, baptisé « Lever de soleil » par le compositeur lui-même, demeure une des pages les plus émouvantes du répertoire. Et que dire de l’ouverture allegretto du n°5, et du finale presto, lesquels encadrent les mouvements cantabile e mesto (c’est-à-dire « triste avec chagrin ») puis le menuet allegro : un pur régal de douceur, de fantaisie, d’espièglerie jubilatoire, contrastes que le Quatuor Arod n’hésite pas à rendre par des tempos soumis quelquefois à de téméraires accélérations. Grevé par endroits d’effets archaïsants, voire pastichant… la cornemuse, cet opus 76 mérite d’être redécouvert de bout en bout sous ces auspices.
Dans le cadre de la 12ème Biennale de quatuors à corde, la Philharmonie de Paris accueillera en concert le Quatuor Arod, pour une intégrale de cet opus 76, tel que gravé sur ce double CD. La partition dépasse les deux heures – un vrai marathon pour les interprètes. A vos agendas : ce sera pour jeudi prochain, 15 janvier.
2 DC Haydn op. 76 par le Quatuor Arod. Warner classics/Erato, avec le soutien du CNM.
Intégrale des 6 quatuors op. 76 de Haydn, en concert le 15 janvier à 20h à la Philharmonie de Paris. Cité de la Musique, 221 av. Jean Jaurès, 75019 Paris.
La France se trouve dans l’impasse, confrontée à un mur de la cécité: l’impuissance politique se conjugue désormais à la peur du peuple. Nos responsables politiques ne craignent plus tellement de voir le Rassemblement national prendre le pouvoir; ce qu’ils redoutent le plus, à présent, c’est une révolte populaire violente. Analyse.
Il faudrait, un jour, entreprendre la chronique de cette France que beaucoup disent finissante, mais qui continue pourtant d’avancer, à pas lents, parfois incertains, retenue au monde par des fils plus résistants qu’on ne le croit : des institutions imparfaites, des habitudes collectives, mais aussi une mémoire diffuse et des attachements profonds qui ne se laissent pas dissoudre si facilement. On la croit épuisée ; elle est surtout fatiguée de ses propres renoncements, comme engourdie par un excès de discours qui l’empêchent de s’entendre. Elle n’est pas morte : elle traverse un long moment de suspension, un temps où le pays semble se chercher sans oser se nommer. Elle demeure là, pourtant, dans cette obstination silencieuse qui a souvent précédé, dans son histoire, les réveils les plus inattendus.
Mais c’est précisément cette persistance inquiète, cette survie entravée, que le pouvoir s’emploie désormais à recouvrir d’illusions, comme si le pays réel devait être tenu à distance de lui-même.
Un cadavre élégant, maquillé d’euphémismes. Un pays qui récite le réel pour mieux l’étouffer. Les discours changent de tonalité mais jamais de nature : ils sont les variations d’un même requiem.
Droite, gauche, centre — trois couleurs d’un crépuscule qui s’étire. Trois inflexions sur une même peur : celle du peuple réel, celui qui vote mal, celui qui gémit sans bruit, celui qui rêve encore d’une France charnelle, non dissoute dans la sacramentalisation du « vivre-ensemble ».
Ils tremblent devant un nom — Rassemblement national — comme s’il contenait le parfum d’une terre ancienne, labourée, inquiète, entêtée de ciel et de mémoire.
Ils tremblent non d’un changement politique, mais de ce retour du réel, brut, inconciliable, farouche — ce monde paysan, provincial, viscéral qu’ils croyaient mort depuis longtemps et qui revient, silhouette obstinée, frapper à la porte de l’Histoire.
La désertion du politique : un vide administré
Ce pays n’est plus gouverné ; il est administré. On y gère l’effritement comme on entretient une ruine qu’on n’a pas le courage d’abattre. La droite panse le désastre, la gauche le sanctifie, le centre s’y prélasse avec cette satisfaction de n’avoir ni racines ni ennemis. Tous s’accordent sur un seul point : surtout ne pas réveiller la France réelle, la France des cicatrices, des salaires maigres, de la langue abîmée, des espoirs comprimés.
Le politique s’est dissous. L’humanitaire a pris sa place. À la nation, on a substitué un catéchisme de valeurs flottantes. Le vivre-ensemble a usurpé l’autorité ; l’antiracisme s’est fait religion ; la diversité, ce mot tendre pour dire la fragmentation, est devenue la nouvelle liturgie où les élites viennent laver leur mauvaise conscience européenne.
Le religieux revient toujours lorsque le politique meurt. C’est ainsi que pullulent prêtres médiatiques, petits confesseurs du Bien, commissaires moraux, croisés de plateau télé distribuant l’onction ou l’excommunication. Dans cet air saturé d’encens laïque, la moindre inquiétude identitaire devient péché capital. Dire qu’on s’interroge sur l’immigration ? Blasphème. Évoquer la fracture culturelle ? Sacrilège. Prononcer le mot France sans trembler ? Hérésie.
Le peuple bâillonné
Pendant ce temps, les milieux populaires subissent la métamorphose du pays dans leur chair, loin des abstractions statistiques. Ils voient les visages changer comme on voit un paysage absorber l’hiver. Ils entendent leur langue perdre du terrain, syllabe après syllabe. Ils découvrent dans l’école de leurs enfants un pays qui ne ressemble plus à celui de leurs parents. Ils perçoivent la montée d’une altérité qui n’a pas demandé l’intégration et qui, portée par la force du nombre, recompose des enclaves où la France n’est qu’un murmure hostilisé.
Christopher Lasch l’avait annoncé : les classes parlantes ont volé la parole. Les classes vivantes n’ont plus que le droit de se taire — ou de voter une fois tous les cinq ans, geste dérisoire que les élites s’empressent ensuite de neutraliser par l’appel rituel à « faire barrage ».
Faire barrage à quoi ? À qui ? Au peuple lui-même.
Il y a dans cette immigration de masse quelque chose qui dépasse le social : un séisme d’humanité. Un déplacement tectonique du destin européen. Un changement de lumière spirituelle. On l’interdit de parole ; et ce bâillon est plus corrosif que les chiffres. Ce phénomène révèle l’effondrement du modèle assimilationniste, la transformation de la culpabilité postcoloniale en instrument de gouvernement, et la paralysie d’un État qui craint désormais son propre pouvoir.
Cette immigration vient, massivement, de mondes islamisés porteurs de structures mentales, de hiérarchies sacrées, de représentations du féminin, de la liberté et de l’autorité qui se heurtent frontalement à l’héritage européen.
Il ne s’agit pas d’un « défi ». Il s’agit d’une contradiction ontologique. Une collision d’imaginaires.
Le symptôme juif : un peuple sent la fin avant les autres
Rien ne dit mieux l’état d’un pays que la manière dont il traite ses Juifs. Et la France les laisse partir, les voit glisser hors d’elle comme un souffle qu’on perd à mesure que l’hiver s’installe. Ils ne partent pas par désamour, mais par pressentiment. Ils sentent avant les autres le moment où la promesse républicaine se fracture, où la protection de l’État devient incertaine, où la haine change de visage tout en gardant son vieux parfum. Leur départ est un avertissement. Une prophétie basse, presque chuchotée. Lorsque les Juifs quittent un pays, ce n’est pas leur fidélité qui s’éteint : c’est la civilisation qui chancelle. Car si les Juifs s’en vont, qui restera pour croire encore en la France comme idée universelle ?
Personne — ou alors trop tard.
La cécité organisée
Les dirigeants ne craignent plus l’injustice : ils craignent les chroniqueurs. Ils ne redoutent plus le peuple : ils redoutent la suspicion d’être réactionnaires. Ils ne répondent plus à l’Histoire : ils obéissent aux plateaux télé. La France marche vers un mur. Un mur tissé de déni, de peur, de lâcheté méthodique. Un mur élevé par ceux dont la fonction première est de regarder — et qui ont choisi la cécité. Et leur peur véritable n’est pas celle d’être remplacés par un personnel politique estampillé RN. Leur effroi secret, leur frémissement nocturne, c’est la crainte d’un coup de balai populaire. La peur d’une irruption de la France d’en bas, d’une poussée tellurique du pays réel balayant les façades, renversant les décors, brisant l’illusion d’une démocratie encore tenue.
Ils sentent confusément que l’élection pourrait n’être que l’annonciation d’un chaos — un tumulte sombre, peut-être violent, mais où scintillerait la promesse d’une recréation, d’un monde enfin remis en chantier, d’une société cherchant, à travers la tempête, à guérir de ses mensonges.
On peut survivre longtemps sans vérité ; on ne survit jamais à son reniement.
La question de civilisation
Le départ des Juifs, le mutisme des classes populaires, l’arrogance fébrile des élites : trois symptômes d’une même agonie.
La France ne s’écoute plus. Elle ne se raconte plus à elle-même. Elle n’entend plus la voix intérieure qui lui servait d’axe dans l’Histoire. Elle a perdu la légende qui l’habitait, la mémoire qui la portait, la foi dans son propre souffle. La menace n’est pas politique : elle est spirituelle. C’est le lien invisible — ce fil de lumière entre les vivants et leur passé — qui se déchire. Quand un pays cesse d’être un pays, il devient un décor. Et les peuples, tôt ou tard, quittent les décors.
Le retour du réel
On peut différer mille lois, mille réformes, mille discours. Mais on ne diffère jamais la vérité. Elle revient, toujours, comme un fleuve souterrain qui, un matin, crevasse la pierre et fait vaciller les murs de la maison.
Les peuples qu’on humilie se réveillent. Les communautés qui s’en vont ne reviennent plus. Les élites qui se croyaient immortelles découvrent qu’elles ne tenaient rien. Le mur du déni craquera. Dans les fissures, il y aura de la peur, peut-être du sang — mais il y aura surtout la crispation lumineuse d’un recommencement possible. Ou, au moins, la fin nue, sans liturgie, d’un monde qui aura refusé de se regarder mourir.
Alors que les derniers fans d’Emmanuel Macron s’enfuient, les paysans s’enflamment, observe notre chroniqueur
Comme une odeur de roussi alentours du pouvoir. Les résistants de la 25e heure, reniant leurs dithyrambes, se bousculent pour dire le mal qu’ils pensent du chef de l’Etat. Ces enfonceurs de portes ouvertes n’ont pas de mots assez durs contre Emmanuel Macron. La vacuité du personnage, insincère et narcissique, était pourtant identifiable dès ses premiers pas présidentiels. Je ne retirerai pas un mot de la « grande mascarade[1] » décrite en 2017.
Un traité approuvé vendredi par l’UE malgré le refus de la France
Cependant, dénoncer l’entourloupe de l’ambitieux Eliacin, issu d’une fictive société civile, valait alors d’avoir sur le dos la gauche mondaine, la droite versaillaise et les perroquets médiatiques emballés par les génuflexions de Macron à la pensée obligée. Hormis quelques inébranlables fanatiques, ce beau monde se carapate après avoir découvert, au bout de neuf ans, Néron sous Jupiter. Derrière la diabolisation du populisme, épouvantail brandi par Macron au nom du progressisme, apparaît aussi un système oligarchique immobile et dispendieux, qui répugne à s’adresser au peuple et à le consulter. Or ce sont ces indésirables, injuriés par le régime quand ils étaient en gilets jaunes ou résistaient au liberticide hygiénisme d’Etat, qui ont les idées les plus claires. Le bonnet jaune, porté par la Coordination rurale, est le nouveau signe de la colère française. Les agriculteurs dévoilent, dans leur refus du traité de libre-échange du Mercosur avec l’Amérique du Sud, les choix frivoles des dirigeants convertis au mondialisme et à ses consommateurs indifférenciés.
L’opposition au Mercosur, approuvé vendredi par l’Union européenne en dépit du refus de la France, résume le basculement idéologique opéré sous la pression d’une opinion excédée. En réalité, ce traité n’est pas l’horreur décrite par ses détracteurs, même s’il risque en effet de mettre en concurrence déloyale certains éleveurs. L’accord pâti d’abord d’être le symbole du monde déraciné que rejette la France enracinée. Celle-ci récuse le sans-frontiérisme indifférent à l’âme des peuples et des nations et qui hisse l’argent en unique valeur d’intégration. Cette vision postnationale et matérialiste est celle de M. Macron. Promoteur lyrique de la souveraineté européenne, il découvre qu’il n’a même plus les moyens de défendre les intérêts vitaux d’une souveraineté alimentaire…
L’insécurité culturelle du monde rural
Ce mépris du monde rural a été jusqu’à pousser la Cour des Comptes à prôner un abattage des vaches accusées, par leurs flatulences, d’aggraver le réchauffement climatique ! J’étais, jeudi matin, avec les agriculteurs qui ont réussi l’exploit tactique d’amener leurs tracteurs, durant la nuit, jusqu’au pied de l’Arc de Triomphe, au cœur de Paris, en se jouant des dispositifs policiers. Aucun élu ne les avait rejoints dans la matinée, hormis la députée LFI Aurélie Trouvé arrivée tôt. Nicolas Dupont-Aignan et Eric Zemmour, non-élus, sont venus en fin de matinée.Florian Philippot ou Sarah Knafo étaient sur d’autres sites. Cette défection des parlementaires français illustre la somnolence de la classe politique, y compris à droite.
Plus que jamais, il revient aux Français eux-mêmes de se débarrasser de ce système finissant : il ne correspond plus à son époque. Accepter l’euthanasie des paysans serait accepter la disparition de la France.
[1]Macron, la grande mascarade (L’Artilleur, 2017)
Rolland Courbis n’est plus. 344 matches de joueur professionnel, 778 matches passés sur le banc, des milliers d’heures à la radio sur RMC : l’ancien entraîneur phocéen, c’était un accent (celui de Marseille), une voix, un style et des anecdotes à vous déboucher le Vieux-Port.
Au tout début, Rolland Courbis était un défenseur, et de son propre aveu, « un défenseur moyen ». A seize ans, il fait croire à l’entraîneur de l’OM, Mario Zatelli, qu’il n’a pas cours pour participer aux séances d’entraînement. Déjà, la roublardise courbisienne est à l’œuvre. Trop juste pour jouer à Marseille, il est échangé avec quatre autres joueurs à Ajaccio, en 1972, contre Marius Trésor. A dix-huit ans, Courbis pleure en faisant la valise pour la Corse, comme s’il partait au Vietnam. Un peu plus tard, bien avant que les frontières du football ne soient ouvertes à tous les vents, il rejoint l’Olympiakos, où il s’invente un grand-père de Salonique pour pouvoir être inscrit dans l’équipe grecque. Les 800 000 francs obtenus à la signature partent directement sur un compte suisse. Au bout d’une saison, il n’aura joué que quatre fois avec le club grec. Il revient en France, à Sochaux, Monaco puis Toulon. Encore joueur, il se mêle déjà des transferts du club varois et fait signer Pascal Olmeta et quelques autres noms. A force de faire venir des joueurs, ceux-ci lui demandent de reprendre l’équipe. En 1986, il raccroche les crampons et se consacre pleinement à son vrai métier : entraîneur.
Avec des bouts de ficelle, il maintient chaque année le club. Durant les mises au vert, les joueurs sont convoqués au casino, et gare à ceux qui ne tiennent pas la distance lors des parties de carte : « Tu fais quoi garçon ? Quand on commence une partie de cartes, il faut la finir », demande Courbis à l’un de ses joueurs. Un autre raconte : « Le premier jour, on fait un footing, on dîne, et Rolland nous donne rendez-vous une demi-heure plus tard. Nous les anciens, on revient bien sapés, chemise blanche, Gomina, et les deux Hollandais, les nouveaux, en survêt et claquettes. Là, Rolland dit : “Le premier qui rentre avant minuit et demi, il a une amende !” Les mecs ont halluciné. On était les premiers à reprendre la saison, parfois une semaine avant les autres, mais parce que justement on y allait doucement, d’abord la bringue, et ensuite on accélérait le rythme ». Les jours de championnat, le planning ne change pas : « Le midi, on mangeait ensemble et on buvait du pinard, on était un peu éméchés, à 5 heures on jouait aux cartes ou à la pétanque, mais je peux te dire qu’à 20h30 ça bougeait, c’était l’union sacrée, on donnait tout ». Des bouts de ficelle, et une caisse noire. Plutôt que payer des salaires élevés et les cotisations sociales qui vont avec, Courbis engage des joueurs avec des « primes à la signature nettes d’impôts ». Parallèlement, l’entraîneur mène grand train au bras d’une riche héritière italienne, de 21 ans son aînée. Au contact de la comtesse, Courbis prend goût aux casinos. « La prochaine fois, pour contenter tout le monde, je prendrai une pauvre, moche et malade », se défend-il avec sa faconde pagnolesque.
Tricard quelques temps après cette fin d’aventure toulonnaise et un passage en prison, Rolland Courbis rebondit à Bordeaux. Le maire Jacques Chaban-Delmas s’inquiète quand même qu’un tel loustic débarque sur les bords de la Garonne. Après quelques réticences et un dîner rassurant, l’ancien Premier ministre dit « Allons-y ! ». Dans un club en reconstruction après la fin désastreuse des années Claude Bez, Courbis lance des jeunes, et notamment Zinédine Zidane. C’est d’ailleurs lui qui a la paternité du surnom « Zizou ».
Il y a ensuite les années marseillaises. En août 1998, l’OM est menée 4 à 0 à la mi-temps contre Montpellier. Il attrape Loulou Nicollin, le président de Montpellier, et lui prédit que les siens vont revenir à 5-4. Les Phocéens refont en effet leur retard. Une bien belle histoire, à propos de laquelle il est impossible de s’imaginer qu’elle doit un peu à un arrangement entre amis. Avec une grande équipe, les Laurent Blanc, Christophe Dugarry, Robert Pirès et Fabrizio Ravanelli, Marseille ne gagne aucun trophée, échoue d’un rien dans la quête du titre (ha ! le but du Bordelais Pascal Feindouno contre Paris…) et se fait laminer contre Parme en finale de Coupe d’Europe. La fin avec Marseille est compliquée, mais Courbis devient aussi un personnage en dehors du petit monde du foot : chez Ardisson, sur France 2, il fait le show : en 2000, il se défend d’être le roi de la magouille et d’avoir fait castagner un joueur de Monaco dans les couloirs du Vélodrome[1]. Il régale le plateau du soir, et en premier lieu un Bernard-Henri Lévy amusé. On retrouve par la suite Courbis dans le fin fond de l’Ossétie du Nord, à la tête du Niger, et même à Lens ou à Caen.
A l’heure de la multipropriété des clubs, où les entraîneurs sont envoyés d’un club à l’autre par la maison-mère, la mort de Courbis vient nous rappeler l’époque d’un football pittoresque, où la gouaille et le goût du bon mot compensaient quelques arrangements avec la légalité.
Une galette des rois sans gluten est remboursée par la Sécurité sociale, apprend-on. L’écrivain anglais catholique Chesterton disait que le monde est plein d’idées catholiques devenues folles (comme la fraternité, devenue oubli de soi). La France est pleine d’idées sociales devenues folles. La nouvelle est rapportée par Louise de Maisonneuve du Figaro (qui l’a piquée à Paris-Normandie). Une société de Rouen propose une galette des rois sans gluten pour 18,95€. Pas donné, mais la Sécu vous rembourse 3,81€ (environ 20% du prix). Et si vous êtes diagnostiqué comme atteint de la maladie cœliaque ça marche aussi pour d’autres produits sans gluten dans une limite de 45 euros/mois (35€/enfant).
La démarche prend évidemment un peu de temps. Et un timbre. Une fois enregistré comme intolérant, vous détachez la vignette sur la galette (comme pour les médicaments autrefois) et l’envoyez à l’Assurance-maladie avec la preuve d’achat.
Voilà la promesse de futurs combats : exigeons le tiers-payant pour le sans-gluten. Et pourquoi pas pour le lait d’avoine de ma sœur qui s’est découvert une intolérance au lactose. Ou les yaourts des enfants obèses ? Et puis, pourquoi s’arrêter à la nourriture ? Allergique au nickel, je ne peux mettre aux oreilles que de l’or très pur. J’exige qu’on me rembourse mes boucles d’oreilles.
On peut vivre sans boucle d’oreilles. Pas sans manger. Et les aliments sans gluten coûtent cher, me répliquera-t-on.
Vivre sans boucles d’oreilles ? Admettons, je n’ai pas essayé. En revanche on ne peut pas vivre sans vêtements ou chaussures, désolée. Faut-il aussi rembourser les habits des personnes de grande taille contraintes au sur-mesure ?
La Sécurité sociale n’est pas une nounou chargée de régler tous nos petits bobos et problèmes, d’assurer toutes nos petites manies, mais l’expression de la solidarité nationale face à la maladie. Elle n’a pas pour mission d’assurer une égalité parfaite entre l’intolérant au gluten et celui qui ne l’est pas.
Derrière cette extension indéfinie du domaine du social, il y a une conception des droits illimitée. Laquelle nous transforme en créanciers toujours convaincus que l’Etat n’en fait pas assez pour nous. Mais l’Etat, c’est les autres, ce sont nos concitoyens. Nous avons oublié qu’il y a une dignité dans l’autonomie. Au lieu d’être fiers de ne pas (trop) dépendre des autres, notre obsession est qu’ils ne soient pas avantagés d’un iota. Bref ce merveilleux Etat social ne nous rend pas très flamboyants. Alors un conseil aux intolérants au gluten : oubliez le pain et la galette des rois et préférez les fruits et légumes (français, de préférence). C’est meilleur pour la ligne et ça ne coutera pas un rond à la Sécu.
Sur les antennes de France télévisions, l’anniversaire des 120 ans de la laïcité n’a pas été de tout repos pour Alain Policar, Nathalie Saint-Cricq, Antoine Léaument et quelques autres.
Faute d’avoir trouvé une réponse au séparatisme musulman, la France a vu les cent vingt ans de la loi de séparation des Églises et de l’État donner lieu à des débats tout sauf apaisés.
Dans « C ce soir », Karim Rissouli a présenté ses excuses au politologue Alain Policar. Émilie Frèche, auteur de deux ouvrages sur l’affaire Samuel Paty et compagne du député Jérôme Guedj, venait de dire sur le plateau avoir eu l’impression, en l’écoutant, d’entendre Abdelhakim Sefrioui, l’imam islamiste. Selon Policar, la laïcité serait devenue une arme contre les musulmans. Invité de France Info pour commenter l’audition de Mélenchon devant la commission d’enquête sur les liens entre politiques et réseaux islamistes, le député LFIste Antoine Léaument a préféré saborder son duplex et refuser toute réponse à la journaliste Myriam Encaoua. Les propos sur l’électorat arabo-musulman tenus avant lui en plateau par Erwan Seznec (Le Point) et Rachel Binhas (Marianne) ont offert au démagogue l’occasion de fanfaronner : « En écoutant votre chaîne quinze minutes, j’ai l’impression de faire un duplex avec CNews. […] Certains propos mériteraient d’être traînés devant les tribunaux. » Sur la même antenne, Nathalie Saint-Cricq interroge Alexis Corbière sur la complaisance des LFIstes avec l’antisémitisme et leur soutien au professeur Julien Théry, suspendu à Lyon-2 après avoir dressé une liste de « génocidaires » à boycotter. « On a finalement assez peu de choses sérieuses », tente le député de Montreuil. « La quête du vote musulman aussi, cela existe… », rétorque-t-elle. Tollé immédiat : amalgame, assimilation problématique, Arcom saisie par la Grande Mosquée, pourquoi qu’elle a dit ça ? Pendant ce temps, L’Opinion s’interroge : la loi de 1905 serait-elle toujours votée aujourd’hui ? La vraie question, c’est plutôt ce qu’il en restera en 2050 avec les nouvelles générations plus branchées sur TikTok que sur France Télévisions.
Selon l’enseignant Iannis Roder, il y a deux catégories d’élèves qui contestent la laïcité : ceux « qui vivent leur religion comme une identité » et sautent au plafond parce qu’on leur fait étudier la théorie de l’évolution, et ceux qui, imprégnés « d’un soft power anglo-saxon très puissant considère[nt] que chacun fait ce qui lui plaît ». Sauf appeler un chat un chat sur la paisible télévision publique, bien sûr.
Après son passage par la place Beauvau, Bruno Retailleau défend une droite classique et réfléchie dans un paysage politique qui s’est mélenchonisé. Face aux errements du macronisme qui ont fracturé la société, le patron des LR veut rétablir « l’ordre, la justice et la fierté française ». Et pourquoi pas dès 2027.
Causeur. Comment décririez-vous en quelques mots la situation du pays aujourd’hui et le bilan du président de la République ?
Bruno Retailleau. J’ai le sentiment d’un effondrement : de l’hôpital à l’école, plus rien ne tient debout. Le système est à bout. Notre système social fabrique toujours plus d’assistanat, notre système judiciaire, toujours plus de laxisme, notre système administratif, toujours plus de normes. Emmanuel Macron avait promis la « révolution » du système. Mais en dix ans, rien n’a été révolutionné, tout s’est aggravé : l’endettement, le déclassement, l’ensauvagement…
En 2018, après l’affaire Benalla, vous estimiez dans Le Monde que le pouvoir d’Emanuel Macron s’inscrivait dans le registre du bon plaisir. Cela ne vous a pas empêché d’entrer au gouvernement en 2024. Que vous a appris sur l’homme et sa façon d’exercer le pouvoir cette cohabitation d’un an ?
Après la dissolution, je suis entré au gouvernement pour faire barrage à la gauche, et j’en suis sorti pour ne pas faire une politique de gauche : celle de ce gouvernement otage du PS. Je n’ai pas la souplesse idéologique d’Emmanuel Macron. J’ai vu en lui un homme très intelligent, mais dont l’intelligence est mise au service de lui-même.
En tout cas, vous avez un point commun : peu de gens vous ont déjà vu vous énerver. Avez-vous été sensible à sa séduction ?
Non. Mon parcours m’a immunisé contre le « en même temps ». Ce que je dis aujourd’hui, sur l’immigration ou la dette, je le disais déjà il y a vingt-cinq ans. Si je tiens à mes convictions, c’est aussi parce qu’elles me tiennent. Elles sont ma corde de rappel pour ne pas basculer dans le cynisme.
N’est-ce pas injuste de charger Emmanuel Macron de tous les péchés du monde ? D’abord, il a été confronté à plusieurs crises majeures. Ensuite, les Français, qui refusent avec constance tout effort budgétaire et ne sont d’accord que sur une chose, leur sacro-sainte retraite, n’ont-ils pas une part de responsabilité ?
Au-delà d’Emmanuel Macron, nous payons la facture des illusions social-étatistes. On a dit aux Français « travaillez moins et vous vivrez mieux ». Résultat : nous nous sommes appauvris, au point que le niveau de vie des Italiens est désormais supérieur au nôtre. Beaucoup de Français comprennent la nécessité de l’effort, mais ils refusent qu’il soit toujours supporté par les mêmes. Ce qu’ils demandent, c’est la justice : le travail doit payer plus que le fait de ne pas travailler, et les aides ne doivent pas être versées automatiquement à ceux qui n’ont pas ou peu cotisé, comme les étrangers qui arrivent chez nous.
Reste que nous l’avons élu deux fois, et au moins la deuxième, nous savions qu’il était européiste, immigrationniste et multiculturaliste.
Emmanuel Macron a été élu, puis réélu dans des conditions particulières, avec les déboires de François Fillon puis la guerre en Ukraine. Ces événements ont éclipsé les débats de fond : les deux dernières présidentielles n’ont pas permis de trancher véritablement les sujets. C’est l’une des raisons du malaise démocratique.
Du reste il a été réélu grâce au front républicain auquel vous avez longtemps adhéré. Malgré vos désaccords, pourquoi ne pas avoir tenté un accord de gouvernement avec un parti avec lequel vous partagez tout de même bon nombre de positions ?
Vous vous trompez : vous ne trouverez aucune déclaration de ma part appelant au front républicain. J’ai d’ailleurs voté blanc au second tour des deux dernières élections présidentielles. Je ne fais pas de moraline et leseul cordon sanitaire que je soutiens, c’est contre l’extrême gauche. Mon problème avec Marine Le Pen n’est pas qu’elle serait fasciste ou raciste – elle ne l’est pas –, mais qu’elle est socialiste. Je ne suis pas pour promettre une retraite à 62 ans, ni pour voter 34 milliards de taxes comme l’ont fait les députés du RN : moins de travail et plus d’impôts, c’est précisément ce qui a envoyé la France dans le mur. Or, plus l’État-providence s’est dilaté, plus l’État régalien s’est contracté. Le programme économique de gauche du RN ne permettra pas de financer de nouvelles places de prison, de construire des centres de rétention, ou de mieux équiper nos forces de l’ordre.
Regrettez-vous ce pas de deux avec les macronistes ?
Lequel ? Devrais-je regretter d’avoir évité, après la dissolution, qu’Emmanuel Macron se tourne vers la gauche ? D’avoir supprimé la circulaire Valls sur les régularisations ? D’avoir introduit des critères d’assimilation pour les naturalisations ? Dans ces combats, d’ailleurs, le RN aurait pu me soutenir, mais il n’a cessé, au contraire, de me cibler.
Vous reprochez à Emmanuel Macron de n’avoir pas su réconcilier la France. Mais est-elle réconciliable quand la politique est toujours chez nous la poursuite de la guerre par d’autres moyens ? Que feriez-vous de mieux, pour « marcher ensemble », selon votre formule de 2018 ?
Nous sommes passés d’une politique à fleurets mouchetés à une sorte de lutte à mort. La vie politique s’est mélenchonisée. Et le macronisme a contribué à cette dérive. Parce qu’il s’est adressé aux Français comme à des clientèles successives, au lieu de leur parler comme à un seul peuple. Et parce que, dans le vide du « en même temps », les déterminismes ont ressurgi : France « populaire » contre France « élitaire », ruraux contre urbains, jeunes contre boomers… Désormais, la sociologie commande à la politique : jamais les votes n’ont été autant déterminés par les critères d’âge, de revenu, de religion ou même d’origine.
Que feriez-vous notamment pour combattre l’islamisation de l’islam et reconquérir la jeunesse française musulmane ? Le narcotrafic ? Et pitié, ne nous parlez pas des valeurs de la République !
La repentance comme les discours creux sur le « vivre ensemble » ont vidé les esprits et les cœurs d’une part de cette jeunesse. Ce grand vide, les islamistes et les caïds l’ont rempli. J’ai vu à quel point le discours frériste a pénétré l’islam. C’est pourquoi je me suis battu pour rendre public le rapport sur les Frères musulmans, qui pratiquent un entrisme insidieux : ils parlent dans la langue des droits et des libertés pour légitimer le voilement des jeunes filles et le refus de la mixité. Il faut une loi pour, par exemple, donner à l’État de nouveaux motifs de dissolution. Concernant le narcotrafic, la loi pour laquelle je me suis battu va produire des effets sur le terrain : l’État va pouvoir expulser le trafiquant de son logement, fermer tous les commerces qui blanchissent, taper au portefeuille des caïds… Mais cette guerre sera longue et difficile.
Vous observez qu’en 2017, le 112e anniversaire de la loi de 1905 a été commémoré dans le plus grand silence au sommet de l’État. Le 120e n’a pas eu droit à beaucoup plus de fastes. Et le grand discours sur la laïcité annoncé aux Mureaux n’a jamais eu lieu. Cette retenue présidentielle inhabituelle est-elle, selon vous, dictée par ses convictions ou par des considérations tactiques ? Peut-on lui reprocher de craindre un embrasement des quartiers ?
Emmanuel Macron n’a jamais été à l’aise avec le sujet de la laïcité. Car elle vient percuter son progressisme qui voit dans chaque contrainte collective une atteinte à l’émancipation individuelle. Oui la laïcité française est une contrainte, et pas seulement une liberté. Elle contraint l’État à la neutralité, mais également les citoyens à une certaine discrétion, pour que dans l’espace public chacun puisse voir dans l’autre un semblable. La laïcité française, c’est l’inverse du droit à la différence : c’est le droit à la ressemblance.
« La verticalité d’Emmanuel Macron n’est souvent que l’exaltation de sa propre personnalité, un narcissisme plutôt qu’une autorité de l’État rétablie », disiez-vous en 2018. Et plus récemment, vous avez parlé de son « ego hors du commun ». Mais pour penser qu’on peut être le premier des Français, ne faut-il pas un ego hors du commun ? Et n’est-ce pas a contrario votre principale faiblesse ?
L’ego pour l’ego, c’est une vanité impuissante. Cette obsession macronienne, à vouloir être au centre de tout, pour faire le buzz, ne grandit pas la fonction présidentielle. Certains me reprochent d’être trop « vieux jeu ». Mais je ne crois pas que les Français attendent de leur président qu’il se comporte comme un disrupteur, voire un provocateur. Je pense qu’ils sont fatigués de ces postures faussement modernes, qu’ils regrettent le temps où la politique conservait une forme de retenue, de décence, de gravité. Chaque président doit sentir sur ses épaules le poids des siècles d’histoire française dont il lui revient, à son tour, de prendre la charge. Sa force ne réside pas dans sa capacité à imposer son « moi », mais à mobiliser le « nous » du peuple français.
Emmanuel Macron visite les Ateliers Médicis, à Clichy-sous-Bois, 18 janvier 2024. (C) Christian Hartmann/Pool via AP/SIPA
Du reste, faut-il recourir à la psychologie pour expliquer les erreurs/défaillances/fautes du président ?
Je laisse la psychologie aux psychologues. Mais ses revirements incessants ont créé une forme d’insécurité démocratique : dix ans après son accession à l’Élysée, les Français ne savent toujours pas qui est vraiment leur président. Au fond, Emmanuel Macron est de son temps, celui de la société liquide dans laquelle tout est éphémère et rien n’est permanent.
Comment jugez-vous la politique française au sujet de Gaza et de la Palestine après le 7-Octobre ? N’est-il pas abusif d’imputer à Macron et à sa fameuse absence à la marche l’affolante montée de l’antisémitisme en France ? Quand bien même il n’aurait pas reconnu la Palestine, qu’est-ce que ça changerait ?
Lorsqu’Emmanuel Macron lance l’idée improbable d’une coalition contre le Hamas, pour ensuite appeler subitement au cessez-le feu, il se contredit. Et lorsqu’il ne se rend pas à la marche contre l’antisémitisme, pour ne pas « mettre au pilori nos compatriotes musulmans », il commet une faute. Car ces propos servent la stratégie des Frères musulmans, qui agitent l’épouvantail de « l’islamophobie » pour détourner l’attention sur l’antisémitisme. Je refuse le chantage à l’islamophobie. Notre pays accueille la plus forte communauté musulmane d’Europe : ce n’est pas la France qui est islamophobe, mais l’islamisme qui est francophobe, puisque c’est lui qui cherche à séparer nos compatriotes musulmans de la nation française. Et ce ne sont pas les Français qui sont racistes, mais les islamistes : les nouveaux antisémites, ce sont eux. Avec leurs complices d’extrême gauche. Le seul parti qui est sorti de l’ « arc républicain », c’est LFI.
Après la libération de Boualem Sansal, beaucoup de commentateurs ont avancé que votre fermeté dans ce dossier avait retardé cette issue favorable. Nous ne croyons pas à cette fable, et n’oublions pas que la crise a commencé quand Emmanuel Macron a reconnu la marocanité du Sahara occidental. Cela dit, n’avez-vous jamais eu de doutes quant à votre attitude envers Alger ?
Évidemment j’ai tremblé pour le sort de Boualem, qui est un ami. Mais aurais-je dû me taire ? Ne rien dire face à son incarcération et celle de Christophe Gleizes, toujours emprisonné ? Lorsque le régime algérien refusait de reprendre ses ressortissants dangereux, ou que ses services se livraient chez nous à des règlements de compte ? Ce « pas de vague » diplomatique est insupportable. Je n’accepte pas que la France soit humiliée et que les Français soient mis en danger. Je rappelle que l’auteur de l’attentat de Mulhouse avait été présenté à 14 reprises aux autorités algériennes.
Le général de Villiers, dont vous aviez dénoncé le limogeage, rallie totalement la politique ukrainienne du président. Lui rendez-vous le point sur cette question ? Que vous inspire le pacifisme d’une grande partie des électeurs, y compris dans vos rangs ?
Pierre de Villiers a raison de rappeler que l’agresseur, c’est la Russie, et que la France doit se réarmer face aux menaces. La recherche d’une paix, avec des garanties de sécurité solides pour l’Ukraine, ne doit pas occulter la nouvelle donne stratégique : la Russie renoue avec sa vieille tentation impérialiste. L’empire contre les nations : ce n’est pas la vision française. Je ne suis pas assez fou pour souhaiter une confrontation entre puissances nucléaires, mais pas assez naïf pour croire Poutine : lorsque j’étais à Beauvau, j’avais chaque semaine des preuves des tentatives de déstabilisation de la Russie.
Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, à Mulhouse après l’attentat au couteau sur la dalle du marché couvert, 22 février 2025. (C) KOHLER/SIPA
Vous avez lancé une pétition contre la labellisation des médias. Aura-t-elle plus d’avenir que celle de Philippe de Villiers sur l’immigration ? Partagez-vous l’analyse de Nicolas Baverez qui parle de tournant autoritaire ?
Est-ce le rôle d’un président d’expliquer aux journalistes comment faire leur métier ? Est-ce le rôle de l’Élysée de tweeter contre une chaîne privée ? Dans cette affaire de labellisation, il y a cette conviction typiquement progressiste d’appartenir au camp du bien : il y aurait ainsi de bons ou de mauvais médias. Non : il y a des médias qui sont différents, parfois divergents, et c’est très bien. C’est par la diversité médiatique que les citoyens peuvent se faire leur propre opinion. Ils n’ont pas besoin de labels. Que l’État assure la sécurité, réduise les déficits, soutienne la croissance mais pour le reste : qu’il fiche la paix aux Français. Quant aux fake news, il y a des pistes à étudier, sur la fin de l’anonymat ou des obligations renforcées pour les plateformes. Mais nous n’éradiquerons pas le mensonge. Je préfère de très loin les risques de la liberté à la tentation dangereuse d’instaurer un monopole de la vérité.
Selon vous, le macronisme n’est « ni un mouvement, ni une idéologie ». Ne peut-on pas en dire autant de la formation que vous présidez dont nombre d’élus ne sont pas plus constants que les macronistes, la preuve par les retraites…
Sur les retraites, le sujet divisait nos députés dès 2023. Éric Ciotti, qui était pour la réforme, a rejoint Marine Le Pen, qui est contre. La confusion règne dans toute la classe politique, parce que les majorités sont introuvables et que la logique du compromis à tout prix abîme les convictions. Je tiens aux miennes. Désormais, je trace ma route. Avec les plusieurs dizaines de milliers de militants qui m’ont élu à plus de 73 %, auxquels s’ajoutent ces millions de Français qui ne veulent pas d’une droite à mi-temps. Être vraiment de droite, c’est revendiquer à la fois la fermeté régalienne et le sérieux budgétaire. Je connais parfaitement les faiblesses de mon parti, mais je me battrai jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire de mes idées.
Sociologiquement, Macron n’est pas un produit des élites mondialisées mais le descendant de notables de province. Pourtant l’image d’un ami des grands patrons lui colle à la peau. Vous aussi avez de bonnes relations avec le business, n’est-ce pas un atout ?
C’est surtout une part de mon histoire personnelle. C’est en vivant avec les entrepreneurs vendéens, avec qui j’ai usé mes fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école, qui ont créé des fleurons sans demander un sou aux pouvoirs publics, que j’ai été convaincu que l’effort et le travail valaient mieux que la subvention automatique ou l’assistanat systématique. C’est pourquoi j’ai en horreur cette chasse aux patrons qu’on voit ressurgir. La France des honnêtes gens, c’est aussi ce peuple d’entrepreneurs et d’innovateurs, d’indépendants et d’artisans, mais aussi de salariés travaillant dur, qui croule sous le poids des charges et qui malgré tout, porte le pays a bout de bras.
Comment expliquez-vous que de très nombreux électeurs en France et en Europe aient lâché les partis de droite classique pour les formations populistes ? N’êtes-vous pas passés à côté des humeurs nationales des peuples ? Avez-vous été trop chèvre et chou ? Si la prochaine présidentielle se joue, comme le pensent certains, sur le front culturel-civilisationnel, ne serez-vous pas amené à vous rapprocher d’eux ?
Ce qui est « chèvre et chou », c’est de faire croire que la France pourrait tenir son rang sans tenir ses comptes. Nous ne renforcerons pas la fierté française en continuant de tiers-mondiser notre pays. Je sais qu’il y a beaucoup de patriotes de droite au RN, parmi ses électeurs et même ses cadres. Je leur dis ceci : si vous voulez une France puissante, indépendante et conquérante, ne promettez pas au pays tout ce qui l’a appauvri : moins de travail, plus de dépenses, et aucune réforme. Que fait d’abord de Gaulle en 1958 ? Une grande politique pour libérer l’économie française. Parce que, disait-il : « Sans l’effort de remise en ordre, avec les sacrifices qu’il requiert et les espoirs qu’il comporte, nous resterons un pays à la traîne, oscillant perpétuellement entre le drame et la médiocrité. » Le drame et la médiocrité, nous y sommes, et je crains que les démagogues nous y maintiennent.
Que répondez-vous aux gens qui pensent que la démographie est plus forte que tout et que le changement de peuple, de pays, de civilisation est déjà programmé ?
Je leur réponds que nous ne sommes pas condamnés à la « créolisation » de Jean-Luc Mélenchon. Qu’il est possible d’inverser la tendance. Sur la natalité, avec une grande politique familiale : le désir d’enfant est aujourd’hui supérieur au nombre d’enfants. Et sur l’immigration : j’ai vu, au ministère de l’Intérieur, ce qu’il faudrait concrètement engager pour reprendre le contrôle des flux migratoires. Du référendum sur l’immigration à la suppression des pompes aspirantes, je sais désormais précisément quels leviers un nouveau président, appuyé par une nouvelle majorité, pourrait rapidement actionner. J’ai ce projet parfaitement clair dans ma tête, et je veux le faire gagner.
On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron de ne pas écouter les Français. Mais n’est-ce pas le devoir d’un homme d’État de savoir résister à l’opinion ?
Le devoir d’un homme d’État est d’abord d’avoir des convictions, et de s’y tenir. Mais le macronisme, c’est déjà fini. Il faut désormais reconstruire quelque chose de neuf sur trois principes solides : l’ordre, la justice et la fierté française. L’ordre dans les comptes, dans nos rues et à nos frontières. La justice pour bâtir un modèle social qui donne la priorité aux honnêtes gens. La fierté française parce que la force d’une nation repose d’abord sur son sentiment d’appartenance. C’est pour cette reconstruction française que je me bats.
Cruel dilemme à gauche: soutenir la révolte du peuple iranien, c’est aussi choisir le camp de « l’impérialisme américain », donner des gages à l’Etat d’Israël, honni, ou reconnaitre que l’islamophobie (c’est-à-dire la peur de l’islam) est parfois légitime…
On s’étonne parfois du relatif silence médiatique et politique entourant la révolte persistante du peuple iranien contre le régime des mollahs. Ce mutisme ne peut pourtant être attribué ni à la fatigue de l’actualité, ni à un simple désintérêt. Il constitue un symptôme : celui d’une crise profonde du regard politique occidental, prisonnier de grilles idéologiques devenues incapables de penser le réel.
Car la révolte iranienne pose un problème redoutable aux idéologies dominantes : elle est trop limpide. Une population se soulève contre une théocratie autoritaire, patriarcale, violente, liberticide. Elle réclame ce que l’Occident prétend défendre universellement : la liberté de vivre, de penser, de choisir. Or cette évidence dérange.
Quand la justice d’une cause devient secondaire
Depuis plusieurs années, une partie significative de la gauche occidentale a déplacé le critère d’évaluation morale des luttes politiques. La question n’est plus de savoir si une cause est juste, mais à quel récit elle profite. Ce glissement est décisif.
Dans cette économie morale saturée, Israël occupe une place centrale comme figure négative structurante. Depuis le 7-Octobre, cette centralité s’est rigidifiée : toute dynamique susceptible d’affaiblir ses ennemis devient immédiatement suspecte. Or le régime iranien n’est pas seulement une dictature théocratique ; il est aussi l’un des principaux ennemis stratégiques d’Israël. Que sa chute éventuelle puisse bénéficier, même indirectement, à l’État hébreu suffit à rendre la révolte iranienne difficilement soutenable dans certains espaces idéologiques.
Dès lors, le silence devient une solution de confort : on n’attaque pas frontalement les insurgés, mais on les efface.
Le palestinisme idéologique face à ses contradictions
Une autre dimension, plus radicale encore, doit être nommée. Une fraction de la gauche occidentale a opéré une requalification idéologique du Hamas, présenté non comme un mouvement islamiste totalitaire, mais comme une « résistance populaire », parfois comparée — scandaleusement — aux résistants de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’Iran apparaît comme le principal soutien étatique capable de menacer l’existence même d’Israël.
La mise en difficulté du régime des mollahs devient alors un problème stratégique et symbolique. Non parce que ses crimes seraient niés, mais parce que sa disparition affaiblirait un pilier essentiel du récit anti-israélien radical. La révolte iranienne menace ainsi un carburant idéologique central : l’existence d’un pôle de puissance explicitement engagé dans la confrontation avec Israël.
Anti-américanisme et géopolitique réflexe
À cela s’ajoute une autre constante : l’anti-américanisme structurel, partagé par une partie de la gauche radicale et certaines droites dites « souverainistes ». Dans cette vision du monde, les États-Unis et l’OTAN constituent l’Empire central, et tout régime qui leur résiste devient, par défaut, fréquentable.
L’Iran est alors perçu moins comme une théocratie oppressive que comme un allié objectif de la Russie dans l’affrontement global avec l’Occident. Peu importe que Donald Trump, par exemple, se situe hors du logiciel atlantiste classique et raisonne davantage en termes d’intérêts impériaux que de mondialisme idéologique : la grille de lecture reste figée. L’Amérique demeure l’ennemi principal, et ses adversaires, même les plus sinistres, deviennent des points d’appui symboliques.
Dans cette logique, comme hier pour Nicolas Maduro, comme aujourd’hui pour Vladimir Poutine, l’affaiblissement de l’Iran est vécu comme une défaite idéologique, indépendamment du sort réservé à son peuple.
L’angle mort islamique : quand la critique devient taboue
Un autre facteur, plus profond encore, contribue à ce silence : la nature même du régime contesté. Les Iraniens ne se soulèvent pas seulement contre une dictature, mais contre une théocratie islamique. Or, dans l’espace idéologique occidental contemporain, l’islam bénéficie d’un statut singulier : il n’est plus seulement une religion ou une doctrine, il est devenu un marqueur identitaire sanctuarisé.
Critiquer l’islam est fréquemment assimilé non à une critique des idées, mais à une attaque contre des populations perçues comme historiquement opprimées — celles que la tradition tiers-mondiste a désignées comme les « damnés de la terre », pour reprendre l’expression popularisée par Frantz Fanon. Dans cette grille de lecture, l’islam est assigné au monde arabe, au Maghreb, aux populations dites « racisées », et toute mise en cause de la doctrine est immédiatement requalifiée en racisme culturel ou en islamophobie essentialisée.
Or la révolte iranienne introduit un trouble majeur dans ce dispositif : les Iraniens ne sont ni arabes ni maghrébins, ils sont perses, et ne se pensent ni comme des victimes coloniales occidentales, ni comme des « damnés de la terre ». Ils s’attaquent frontalement à une idéologie religieuse vécue comme oppressive, sans demander à l’Occident de parler à leur place. Ce décalage produit un véritable bug idéologique, que beaucoup préfèrent éviter plutôt que d’affronter.
L’islam comme civilisation juridico-politique
Ce malaise est renforcé par une incompréhension volontaire de ce qu’est l’islam dans sa réalité historique. L’islam n’est pas seulement une religion au sens occidental du terme, c’est-à-dire une foi cantonnée à la sphère privée. Il est aussi, structurellement, un ordre normatif complet : une loi religieuse, mais également une loi civile, pénale, sociale, familiale. Il organise le rapport au pouvoir, au droit, au corps, à la sexualité, à l’héritage, à la communauté.
En ce sens, l’islam constitue une civilisation, au même titre que le christianisme médiéval ou le confucianisme impérial, et non une simple croyance individuelle. Critiquer l’islam politique ou s’y opposer, comme le font les Iraniens, ne relève donc ni du racisme ni du mépris culturel, mais d’une contestation politique et civilisationnelle d’un système normatif global vécu comme totalisant.
Assimiler cette critique à une attaque contre des populations revient à nier la distinction élémentaire entre les idées et les individus. C’est précisément cette confusion qui rend la révolte iranienne si difficile à soutenir dans un Occident qui a réduit l’islam à une identité minoritaire protégée, et qui peine à admettre qu’une civilisation puisse être interrogée, critiquée, voire rejetée de l’intérieur par ceux-là mêmes qui en sont issus.
Le silence comme stratégie de survie idéologique
On comprend alors que le silence sur l’Iran ne relève pas seulement de la lâcheté individuelle, mais d’un comportement de survie collective dans un champ idéologique dominé. Les rédactions, les responsables politiques, les intellectuels médiatiques n’agissent pas toujours par conviction, mais par crainte de l’ostracisme, de la disqualification morale, de la mise à l’index.
Ce n’est plus l’État qui censure, mais le milieu. Et cette censure diffuse est d’autant plus efficace qu’elle est intériorisée.
Une architecture en train de s’effondrer
Ce qui se joue à travers la révolte iranienne dépasse donc largement l’Iran. C’est toute une architecture idéologique — anti-américaine, anti-israélienne, anti-occidentale — qui se trouve fragilisée par un soulèvement populaire réel, concret, incarné, impossible à intégrer sans contradiction majeure.
Plutôt que d’affronter cette contradiction, on préfère détourner le regard. Mais ce choix a un prix. Il efface des morts, des prisonniers, des femmes humiliées, des hommes exécutés. Il sacrifie des vies réelles à la cohérence interne de récits abstraits.
Penser ou se taire
Le silence occidental sur l’Iran révèle ainsi une faillite plus large : celle d’idéologies devenues incapables de soutenir une lutte pour la liberté dès lors qu’elle perturbe leurs alliances symboliques. Or renoncer à penser le réel dans sa complexité tragique, c’est renoncer à la responsabilité intellectuelle elle-même.
Quand une idéologie préfère la survie d’une théocratie meurtrière à l’effondrement de son récit, ce n’est plus une critique de l’Empire : c’est une abdication morale et une cécité volontaire.
Fermez bien vos portes et volets… Le président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, Florent Boudié, député Renaissance de la Gironde, s’apprêterait à présenter un projet de loi visant à organiser des libérations massives afin de mettre fin à la surpopulation des prisons françaises.
Quand je l’ai lu, je n’en ai pas cru mes yeux ni mon esprit. Le député macroniste, Florent Boudié, président de la commission des lois à l’Assemblée nationale, s’apprêterait à déposer une proposition de loi qui, selon lui, viserait à lutter contre l’engorgement des prisons en rendant massives les libérations conditionnelles[1].
Folie pure
Sans vouloir manquer de respect à la représentation nationale à travers cet élu, force est cependant de considérer que cette initiative, si elle venait à se concrétiser, serait une folie pure.
À un moment où la naïveté ou l’inconscience se sont à peu près dissipées – l’insécurité, contrairement à ce qu’affirmait le prédécesseur de Gérald Darmanin, n’étant plus un « sentiment » mais un fléau terrible qui affecte la majorité des honnêtes gens – et alors que cette proposition de loi ne pourrait être approuvée que par la gauche et l’extrême gauche, il est provocateur d’oser une telle suggestion.
Je n’ose penser qu’il s’agisse, pour cet estimable député, de se livrer à une opération de publicité personnelle. Si l’on écarte cette vulgarité, d’où pourrait donc venir une idée qui défie à la fois le bon sens, la rigueur judiciaire et pénitentiaire, ainsi que l’impératif de la sauvegarde sociale ?
Subsisterait-il chez Florent Boudié un résidu de ce macronisme qui, sur le plan régalien, a fait le malheur de la France ? des choix ministériels aberrants, une philosophie laxiste à force de peser le pour et le contre – donc de ne rien accomplir -, et parfois une sollicitude plus grande à l’égard des transgresseurs que des forces de l’ordre ?
Une telle persistance serait d’autant plus absurde que l’on a vu, heureusement, sous l’influence notamment d’un couple ministériel exceptionnel (Gérald Darmanin et Bruno Retailleau), la réalité brutale s’imposer aux réflexions comme à l’action politiques. On est sorti de l’angélisme pour se confronter à la crudité du réel.
Un train de retard
Pas encore, à l’évidence, pour le député Florent Boudié qui est en retard au moins d’une prise de conscience. Peut-on tenter l’hypothèse qu’il relève de cette catégorie d’humanistes abstraits et confortables, d’autant plus à l’aise dans leurs suaves illusions que la rançon en sera, tôt ou tard, acquittée par le peuple français, contraint de subir les conséquences de ces «libérations conditionnelles massives»?
Je ne peux m’empêcher de mettre en relation cette aberration annoncée avec la prise de conscience, enfin assumée, de la situation des prisons et l’annonce des mesures que Gérald Darmanin entend mettre en œuvre « pour endiguer la surpopulation carcérale » et notamment interdire les matelas au sol dans un délai de dix-huit mois.
D’un côté, un macronisme jetant ses derniers feux ; de l’autre, un réel intolérable, contre lequel s’emploie un volontarisme actif et résolu. Le choix est vite fait.
Notre contributeur n’a pas apprécié le film de Lise Akoka et Romane Guéret, qui a pourtant effectué un bon démarrage dans les salles. Est-ce seulement parce qu’il ne comprend pas bien le parler des jeunes de banlieue, ou parce que comme nous il en a soupé des fables du «vivre-ensemble»?
Après le succès d’estime de leur série Arte Tu préfères ? (2020) et de leur premier long-métrage Les Pires (2022, environ 53 000 entrées en France), tourné dans la cité Picasso de Boulogne-sur-Mer, Lise Akoka et Romane Guéret – deux jeunes réalisatrices françaises appartenant à la bonne et gentille famille du cinéma national – reviennent avec Ma Frère, sorti en salles le 7 janvier 2026 avec 229 copies (67542 entrées au 11 janvier). film prolonge l’univers de la série en suivant Shaï et Djeneba, deux amies d’enfance d’une vingtaine d’années, issues du quartier de la Place des Fêtes à Paris. Recrutées comme animatrices, elles encadrent un groupe d’enfants du même quartier lors d’une colonie de vacances dans la Drôme.
Un titre confus et complaisant
Le titre incompréhensible Ma Frère m’a intrigué d’emblée. Il joue sur l’usage courant chez les jeunes (y compris entre filles) du mot « frère » pour désigner un ami proche, avec une touche inclusive qui annonce la tonalité du film. Le scénario, malin du point de vue idéologique, a pour projet de plaire au plus grand nombre : au jeune public adolescent et adulescent, au regard bienveillant des plus âgés et à la bénédiction de la presse. Il semble louable : offrir un bol d’air estival à des enfants de quartiers populaires, loin des tours, et filmer leur découverte du collectif, de la nature et des premiers émois.
Pourtant, dès les premières minutes, le spectateur non initié au parler des cités peut se sentir perdu. Le langage, très fleuri, argotique et un brin vulgaire, manque de lisibilité : quelques sous-titres n’auraient pas été de trop pour saisir pleinement les dialogues. Cette barrière linguistique et la tristesse d’entendre notre belle langue française peu respectée renforcent un sentiment de distance.
L’enthousiasme critique
La presse est dithyrambique. Les critiques saluent une chronique estivale vivifiante, pleine d’énergie communicative, attentive aux corps, aux voix et aux liens qui se tissent. Elle loue à raison la justesse de la direction d’acteurs : les deux réalisatrices possèdent un réel talent dans ce domaine. Fanta Kebe et Shirel Nataf en têtes d’affiche, interprétant avec une énergie débordante les rôles de Djeneba et Shaï, Amel Bent est impeccable en directrice de colonie, sans oublier les jeunes talents comme Zakaria-Tayeb Lazab ou Yuming Hey.
Un film à thèses
Malheureusement, ce film comédie plus inclusive et plus populaire est souvent comparé à tort à Nos jours heureux (2006), une véritable réussite d’Éric Toledano et Olivier Nakache. Derrière son apparente fraîcheur se dessine un projet plus balisé. France Inter résume bien l’ambition : « Le film aborde avec élégance et humour des sujets encore perçus comme tabous chez les enfants : la transidentité, le consentement, le rapport à la famille, le vivre-ensemble… »
À cela s’ajoutent la sororité, un moniteur du genre binaire, les crises d’une monitrice bipolaire, la découverte d’un camp de nudistes, la visite d’un musée de la déportation et la rencontre avec un rescapé de la Shoah… Une accumulation qui finit par donner l’impression d’une liste de thèmes à traiter afin de cocher toutes les cases sociétales et humanitaires !
Ennui, pathos et chantage à l’émotion
On s’ennuie pourtant beaucoup pendant le film qui oscille constamment entre rire, grossièretés, chantage à l’émotion, lourdeur et pathos. Cette fiction qui se voulait une critique des carcans bourgeois et un hommage à la langue des banlieues semble garder ses personnages sous contrôle, les brider par un regard surplombant. La magnifique chanson Mon Enfance de Barbara, reprise deux fois dans le film, sonne faux et sert surtout, sous la bannière d’un vivre-ensemble artificiel, à émouvoir les spectateurs, à les faire s’émerveiller lorsqu’une petite fille noire reprend maladroitement ce titre de Barbara en karaoké au camping.
Rien à voir, hélas, avec les jolies colonies de vacances immortalisées avec un humour caustique par Pierre Perret. Autrefois parenthèse magique permettant d’ouvrir l’horizon, de vivre des premiers émois, de se construire dans le collectif, la colo devient ici un espace où l’on semble surtout déconstruire, questionner, sensibiliser. Et les enfants, au lieu de simplement grandir dans l’insouciance estivale, paraissent souvent instrumentalisés pour porter les discours contemporains bien-pensants. Dommage !
Quatuors op. 76: en CD (Erato), et en concert à la Philharmonie de Paris, jeudi, par le Quatuor Arod
En 1790 meurt le prince Esterhazy, âgé de 77 ans : Joseph Haydn, qui en a 65, se voit soudain libéré de ses obligations vis-à-vis de son mécène et protecteur austro-hongrois ; il choisit de partir pour Londres ; il y fera plusieurs séjours, jusqu’en 1795. Contemporain de Die Schöpfung (La Création) en 1798, un de ses célébrissimes oratorios, – avec, trois ans plus tard, Die Jahreszeiten(Les Saisons), partition achevée en 1801 -, les six quatuors op.76 sont la quintessence d’un art dont le compositeur est alors le pionnier : celui du quatuor à cordes, promis à s’épanouir, comme l’on sait, dans l’époque romantique et post-romantique…
Délectable
Il y a beau temps déjà que le goût contemporain revisite sur instruments d’époque la musique de chambre de la période classique, – cf. le Quatuor Mosaïques, interprète, dans les années 1990, de sublimes enregistrements de plusieurs opus des quatuors. C’est ce sillage que creuse à nouveau frais le Quatuor Arod, une phalange de jeunes instrumentistes français. Ceux-ci exploraient jusqu’alors par prédilection les compositeurs du XIXème et XXème siècles – de Schubert à Ravel, en passant par Mendelsshohn, Schoenberg, Debussy…
Pour cette gravure de l’intégrale des six Quatuors op. 76 de Haydn, double CD qui vient de paraître chez Erato, ils ont conservé leurs instruments modernes, mais en y greffant des copies d’archets du XVIIIème siècle, réalisées à partir d’un modèle circa 1770, attribué à François Xavier et Nicolas Léonard Tourte : ces archets sont, paraît-il, plus fins et plus légers que ceux d’aujourd’hui. Choix hybride, donc, puisque les cordes, elles, sont en acier, et non pas en boyau animal tel que dans le standard originel.
Résultat ? Une netteté, une transparence de son hautement revendiquée. De fait, à l’écoute, ces quelque deux heures et plus que dure ce must de la maturité de Haydn, gagnent un accent de malice, un pétillement, une fraîcheur particulièrement délectable. Musiciens aguerris de cette formation créée en 2013 – Jordan Victoria et Alexandre Vu aux violons, Jérémy Garbarg au violoncelle et, dernier venu de la troupe, Tanguy Parisot à l’alto -, les jeunes gens, exhibant en photos couleur leurs effigies sur la pochette et les disques de l’album, n’hésitent pas à « casser les codes », comme on dit, de la bonne éducation par force grimaces et fou-rires. Mise à part ces inutiles facéties de marketing, leur interprétation pleine de vitalité donne un vrai coup de fouet à cet opus magnum du plus grand compositeur de ce temps – avec Mozart.
Marathon
Rappelons que dans ce corpus mémorable entre tous figure, mouvement lent du n°3 (plage 10 du premier CD), le morceau qui, après avoir été celui de l’Autriche, reste toujours (joué ici, par bonheur, de façon plus grâcieuse que virilement teutonne) l’hymne national allemand. L’adagio du n°4, baptisé « Lever de soleil » par le compositeur lui-même, demeure une des pages les plus émouvantes du répertoire. Et que dire de l’ouverture allegretto du n°5, et du finale presto, lesquels encadrent les mouvements cantabile e mesto (c’est-à-dire « triste avec chagrin ») puis le menuet allegro : un pur régal de douceur, de fantaisie, d’espièglerie jubilatoire, contrastes que le Quatuor Arod n’hésite pas à rendre par des tempos soumis quelquefois à de téméraires accélérations. Grevé par endroits d’effets archaïsants, voire pastichant… la cornemuse, cet opus 76 mérite d’être redécouvert de bout en bout sous ces auspices.
Dans le cadre de la 12ème Biennale de quatuors à corde, la Philharmonie de Paris accueillera en concert le Quatuor Arod, pour une intégrale de cet opus 76, tel que gravé sur ce double CD. La partition dépasse les deux heures – un vrai marathon pour les interprètes. A vos agendas : ce sera pour jeudi prochain, 15 janvier.
2 DC Haydn op. 76 par le Quatuor Arod. Warner classics/Erato, avec le soutien du CNM.
Intégrale des 6 quatuors op. 76 de Haydn, en concert le 15 janvier à 20h à la Philharmonie de Paris. Cité de la Musique, 221 av. Jean Jaurès, 75019 Paris.
La France se trouve dans l’impasse, confrontée à un mur de la cécité: l’impuissance politique se conjugue désormais à la peur du peuple. Nos responsables politiques ne craignent plus tellement de voir le Rassemblement national prendre le pouvoir; ce qu’ils redoutent le plus, à présent, c’est une révolte populaire violente. Analyse.
Il faudrait, un jour, entreprendre la chronique de cette France que beaucoup disent finissante, mais qui continue pourtant d’avancer, à pas lents, parfois incertains, retenue au monde par des fils plus résistants qu’on ne le croit : des institutions imparfaites, des habitudes collectives, mais aussi une mémoire diffuse et des attachements profonds qui ne se laissent pas dissoudre si facilement. On la croit épuisée ; elle est surtout fatiguée de ses propres renoncements, comme engourdie par un excès de discours qui l’empêchent de s’entendre. Elle n’est pas morte : elle traverse un long moment de suspension, un temps où le pays semble se chercher sans oser se nommer. Elle demeure là, pourtant, dans cette obstination silencieuse qui a souvent précédé, dans son histoire, les réveils les plus inattendus.
Mais c’est précisément cette persistance inquiète, cette survie entravée, que le pouvoir s’emploie désormais à recouvrir d’illusions, comme si le pays réel devait être tenu à distance de lui-même.
Un cadavre élégant, maquillé d’euphémismes. Un pays qui récite le réel pour mieux l’étouffer. Les discours changent de tonalité mais jamais de nature : ils sont les variations d’un même requiem.
Droite, gauche, centre — trois couleurs d’un crépuscule qui s’étire. Trois inflexions sur une même peur : celle du peuple réel, celui qui vote mal, celui qui gémit sans bruit, celui qui rêve encore d’une France charnelle, non dissoute dans la sacramentalisation du « vivre-ensemble ».
Ils tremblent devant un nom — Rassemblement national — comme s’il contenait le parfum d’une terre ancienne, labourée, inquiète, entêtée de ciel et de mémoire.
Ils tremblent non d’un changement politique, mais de ce retour du réel, brut, inconciliable, farouche — ce monde paysan, provincial, viscéral qu’ils croyaient mort depuis longtemps et qui revient, silhouette obstinée, frapper à la porte de l’Histoire.
La désertion du politique : un vide administré
Ce pays n’est plus gouverné ; il est administré. On y gère l’effritement comme on entretient une ruine qu’on n’a pas le courage d’abattre. La droite panse le désastre, la gauche le sanctifie, le centre s’y prélasse avec cette satisfaction de n’avoir ni racines ni ennemis. Tous s’accordent sur un seul point : surtout ne pas réveiller la France réelle, la France des cicatrices, des salaires maigres, de la langue abîmée, des espoirs comprimés.
Le politique s’est dissous. L’humanitaire a pris sa place. À la nation, on a substitué un catéchisme de valeurs flottantes. Le vivre-ensemble a usurpé l’autorité ; l’antiracisme s’est fait religion ; la diversité, ce mot tendre pour dire la fragmentation, est devenue la nouvelle liturgie où les élites viennent laver leur mauvaise conscience européenne.
Le religieux revient toujours lorsque le politique meurt. C’est ainsi que pullulent prêtres médiatiques, petits confesseurs du Bien, commissaires moraux, croisés de plateau télé distribuant l’onction ou l’excommunication. Dans cet air saturé d’encens laïque, la moindre inquiétude identitaire devient péché capital. Dire qu’on s’interroge sur l’immigration ? Blasphème. Évoquer la fracture culturelle ? Sacrilège. Prononcer le mot France sans trembler ? Hérésie.
Le peuple bâillonné
Pendant ce temps, les milieux populaires subissent la métamorphose du pays dans leur chair, loin des abstractions statistiques. Ils voient les visages changer comme on voit un paysage absorber l’hiver. Ils entendent leur langue perdre du terrain, syllabe après syllabe. Ils découvrent dans l’école de leurs enfants un pays qui ne ressemble plus à celui de leurs parents. Ils perçoivent la montée d’une altérité qui n’a pas demandé l’intégration et qui, portée par la force du nombre, recompose des enclaves où la France n’est qu’un murmure hostilisé.
Christopher Lasch l’avait annoncé : les classes parlantes ont volé la parole. Les classes vivantes n’ont plus que le droit de se taire — ou de voter une fois tous les cinq ans, geste dérisoire que les élites s’empressent ensuite de neutraliser par l’appel rituel à « faire barrage ».
Faire barrage à quoi ? À qui ? Au peuple lui-même.
Il y a dans cette immigration de masse quelque chose qui dépasse le social : un séisme d’humanité. Un déplacement tectonique du destin européen. Un changement de lumière spirituelle. On l’interdit de parole ; et ce bâillon est plus corrosif que les chiffres. Ce phénomène révèle l’effondrement du modèle assimilationniste, la transformation de la culpabilité postcoloniale en instrument de gouvernement, et la paralysie d’un État qui craint désormais son propre pouvoir.
Cette immigration vient, massivement, de mondes islamisés porteurs de structures mentales, de hiérarchies sacrées, de représentations du féminin, de la liberté et de l’autorité qui se heurtent frontalement à l’héritage européen.
Il ne s’agit pas d’un « défi ». Il s’agit d’une contradiction ontologique. Une collision d’imaginaires.
Le symptôme juif : un peuple sent la fin avant les autres
Rien ne dit mieux l’état d’un pays que la manière dont il traite ses Juifs. Et la France les laisse partir, les voit glisser hors d’elle comme un souffle qu’on perd à mesure que l’hiver s’installe. Ils ne partent pas par désamour, mais par pressentiment. Ils sentent avant les autres le moment où la promesse républicaine se fracture, où la protection de l’État devient incertaine, où la haine change de visage tout en gardant son vieux parfum. Leur départ est un avertissement. Une prophétie basse, presque chuchotée. Lorsque les Juifs quittent un pays, ce n’est pas leur fidélité qui s’éteint : c’est la civilisation qui chancelle. Car si les Juifs s’en vont, qui restera pour croire encore en la France comme idée universelle ?
Personne — ou alors trop tard.
La cécité organisée
Les dirigeants ne craignent plus l’injustice : ils craignent les chroniqueurs. Ils ne redoutent plus le peuple : ils redoutent la suspicion d’être réactionnaires. Ils ne répondent plus à l’Histoire : ils obéissent aux plateaux télé. La France marche vers un mur. Un mur tissé de déni, de peur, de lâcheté méthodique. Un mur élevé par ceux dont la fonction première est de regarder — et qui ont choisi la cécité. Et leur peur véritable n’est pas celle d’être remplacés par un personnel politique estampillé RN. Leur effroi secret, leur frémissement nocturne, c’est la crainte d’un coup de balai populaire. La peur d’une irruption de la France d’en bas, d’une poussée tellurique du pays réel balayant les façades, renversant les décors, brisant l’illusion d’une démocratie encore tenue.
Ils sentent confusément que l’élection pourrait n’être que l’annonciation d’un chaos — un tumulte sombre, peut-être violent, mais où scintillerait la promesse d’une recréation, d’un monde enfin remis en chantier, d’une société cherchant, à travers la tempête, à guérir de ses mensonges.
On peut survivre longtemps sans vérité ; on ne survit jamais à son reniement.
La question de civilisation
Le départ des Juifs, le mutisme des classes populaires, l’arrogance fébrile des élites : trois symptômes d’une même agonie.
La France ne s’écoute plus. Elle ne se raconte plus à elle-même. Elle n’entend plus la voix intérieure qui lui servait d’axe dans l’Histoire. Elle a perdu la légende qui l’habitait, la mémoire qui la portait, la foi dans son propre souffle. La menace n’est pas politique : elle est spirituelle. C’est le lien invisible — ce fil de lumière entre les vivants et leur passé — qui se déchire. Quand un pays cesse d’être un pays, il devient un décor. Et les peuples, tôt ou tard, quittent les décors.
Le retour du réel
On peut différer mille lois, mille réformes, mille discours. Mais on ne diffère jamais la vérité. Elle revient, toujours, comme un fleuve souterrain qui, un matin, crevasse la pierre et fait vaciller les murs de la maison.
Les peuples qu’on humilie se réveillent. Les communautés qui s’en vont ne reviennent plus. Les élites qui se croyaient immortelles découvrent qu’elles ne tenaient rien. Le mur du déni craquera. Dans les fissures, il y aura de la peur, peut-être du sang — mais il y aura surtout la crispation lumineuse d’un recommencement possible. Ou, au moins, la fin nue, sans liturgie, d’un monde qui aura refusé de se regarder mourir.
Alors que les derniers fans d’Emmanuel Macron s’enfuient, les paysans s’enflamment, observe notre chroniqueur
Comme une odeur de roussi alentours du pouvoir. Les résistants de la 25e heure, reniant leurs dithyrambes, se bousculent pour dire le mal qu’ils pensent du chef de l’Etat. Ces enfonceurs de portes ouvertes n’ont pas de mots assez durs contre Emmanuel Macron. La vacuité du personnage, insincère et narcissique, était pourtant identifiable dès ses premiers pas présidentiels. Je ne retirerai pas un mot de la « grande mascarade[1] » décrite en 2017.
Un traité approuvé vendredi par l’UE malgré le refus de la France
Cependant, dénoncer l’entourloupe de l’ambitieux Eliacin, issu d’une fictive société civile, valait alors d’avoir sur le dos la gauche mondaine, la droite versaillaise et les perroquets médiatiques emballés par les génuflexions de Macron à la pensée obligée. Hormis quelques inébranlables fanatiques, ce beau monde se carapate après avoir découvert, au bout de neuf ans, Néron sous Jupiter. Derrière la diabolisation du populisme, épouvantail brandi par Macron au nom du progressisme, apparaît aussi un système oligarchique immobile et dispendieux, qui répugne à s’adresser au peuple et à le consulter. Or ce sont ces indésirables, injuriés par le régime quand ils étaient en gilets jaunes ou résistaient au liberticide hygiénisme d’Etat, qui ont les idées les plus claires. Le bonnet jaune, porté par la Coordination rurale, est le nouveau signe de la colère française. Les agriculteurs dévoilent, dans leur refus du traité de libre-échange du Mercosur avec l’Amérique du Sud, les choix frivoles des dirigeants convertis au mondialisme et à ses consommateurs indifférenciés.
L’opposition au Mercosur, approuvé vendredi par l’Union européenne en dépit du refus de la France, résume le basculement idéologique opéré sous la pression d’une opinion excédée. En réalité, ce traité n’est pas l’horreur décrite par ses détracteurs, même s’il risque en effet de mettre en concurrence déloyale certains éleveurs. L’accord pâti d’abord d’être le symbole du monde déraciné que rejette la France enracinée. Celle-ci récuse le sans-frontiérisme indifférent à l’âme des peuples et des nations et qui hisse l’argent en unique valeur d’intégration. Cette vision postnationale et matérialiste est celle de M. Macron. Promoteur lyrique de la souveraineté européenne, il découvre qu’il n’a même plus les moyens de défendre les intérêts vitaux d’une souveraineté alimentaire…
L’insécurité culturelle du monde rural
Ce mépris du monde rural a été jusqu’à pousser la Cour des Comptes à prôner un abattage des vaches accusées, par leurs flatulences, d’aggraver le réchauffement climatique ! J’étais, jeudi matin, avec les agriculteurs qui ont réussi l’exploit tactique d’amener leurs tracteurs, durant la nuit, jusqu’au pied de l’Arc de Triomphe, au cœur de Paris, en se jouant des dispositifs policiers. Aucun élu ne les avait rejoints dans la matinée, hormis la députée LFI Aurélie Trouvé arrivée tôt. Nicolas Dupont-Aignan et Eric Zemmour, non-élus, sont venus en fin de matinée.Florian Philippot ou Sarah Knafo étaient sur d’autres sites. Cette défection des parlementaires français illustre la somnolence de la classe politique, y compris à droite.
Plus que jamais, il revient aux Français eux-mêmes de se débarrasser de ce système finissant : il ne correspond plus à son époque. Accepter l’euthanasie des paysans serait accepter la disparition de la France.