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François Mitterrand, le Berrichon

Une fiction ce soir sur France 2, et une réédition chez Fayard


François Mitterrand, le Berrichon
Denis Podalydès dans "Mitterrand confidentiel" de Stéphane Pannetier © Thierry Valletoux - Mother Production - France Télévisions

La « tonton mania » est de retour pour les 30 ans de la disparition du président socialiste. France 2 propose à partir de ce soir un Mitterrand confidentiel en quatre épisodes sous les traits de Denis Podalydès et Fayard ressort Ma part de vérité, ouvrage, entre dialogue et autobiographie, publié en 1969, dans lequel le candidat à la présidentielle de 1965 racontait son parcours et rappelait son ancrage berrichon…


Que l’on juge sévèrement ou non l’action de François Mitterrand, qu’il soit l’artisan de la défaite culturelle pour les uns ou l’espoir du programme commun pour les autres, trente ans après le droit d’inventaire, trente ans après la faillite des locataires de l’Elysée, trente ans après la déliquescence d’une classe politique totalement désavouée, demeure une épaisseur… Une épaisseur aussi suspecte que fascinante.

Contradictions

Nous approchons de cette mémoire, à tâtons, avec des idées préconçues, avec des pudeurs d’enfant gâté aussi, celles des générations qui n’ont pas connu la guerre, seulement les excès de la société de consommation. Se dégage alors de notre vieux pays, une impression de pérennité historique, géographique et littéraire chez ce romantique florentin qui sut élever la fonction suprême, malgré les fautes et les errements, malgré les mensonges et les leurres, malgré les secrets. Avec Mitterrand, le XXème siècle défile devant nos yeux. Le cours est magistral. Certains épisodes sont à peine croyables. Ce siècle paraît énorme. Disproportionné. Nous sommes au Luna Park d’une Histoire qui ne s’écrit pas avec un casque virtuel et qui n’a rien de monolithique. Une histoire qui se tortille et qui se contredit, quasiment une autre civilisation se dessine. D’autres Hommes, nos grands-pères, sortis des champs et des mines, hier écoliers récitant leurs départements et un poème de Lamartine ou de Hugo, propulsés du jour au lendemain dans les conflits atomiques, les progrès techniques et les terreurs de l’Occupation. Mitterrand nous apprend la nuance, l’engagement et la peur, la course de fond et les coups bas, les répudiations et les adoubements, les courtisans et les trahisons. Il y a tout chez cet animal politique d’un autre temps, d’un autre métal, difficilement compréhensible pour les esprits pinailleurs, tout un monde englouti se remet en marche, Vichy, le stalag, les décolonisations, l’ambition, la traversée du désert, les meetings dans les villes endormies, la diagonale du vide, un adversaire tutélaire portant la Croix de Lorraine devenu intouchable, une classe ouvrière encore debout, un PCF et ses réseaux des tréteaux, des profs en ascension sociale, des journaux vivaces, des syndicats en ordre de marche, des polémiques, des écrivains de droite, des amitiés coupables et des amours impossibles. Cette épaisseur-là, nous saisit. Elle choque.

Au-dessus de la mêlée

Avouez qu’elle a de la gueule, qu’elle nous sort des babillages incohérents et infamants du petit personnel politique. Que même les plus réfractaires à la mitterrandolâtrie trouvent le personnage « détestable » mais charismatique, cassant, romain, impénétrable, nettement au-dessus de la mêlée, incarnant la fonction, la sublimant même, et cependant conservant, ses zones d’ombre. La transparence sied mal à la monarchie républicaine. C’est que depuis trente ans, nous n’avons connu que des figurants, certains plus habiles, toujours un cran en-dessous ; que ce soit dans la pompe et l’ironie, dans la répartie sèche et le regard d’acier, dans l’aplomb et la rêverie, dans la réflexion et l’emphase, il leur manquait à tous, une substance, une envergure, un truc en plus. Ils parlaient de notre pays, avec le langage commun et dévitalisé des technocrates, des mots appris de leurs communicants, sans arriver à se couler dans le lit d’une nation, à s’imprégner de son climat, de son onde, de son empreinte, de ses fragilités. Mitterrand et de Gaulle partageaient au moins cette passion commune de la France.

Dans Ma part de vérité, au-delà du témoignage sur l’élection de 1965 ou les événements de mai 68, Mitterrand est le plus convaincant dans les premières pages quand il se fait à la fois géographe et littérateur, avec son style propre à lui, à tiroirs, souvent filandreux, tortueux, explicatif, en sentinelle, n’osant aller directement sur sa proie mais sauvé par une fulgurance, une bourrasque qui emporte le paragraphe. À l’oral, il avait cette tournure d’esprit réfléchie, un peu trop savante, une sorte de monotonie qu’il savait couper, stopper par une rupture brutale.

Au début du livre, Mitterrand, le Charentais, se fait défenseur du Berry et de ses racines berruyères. « J’avais dix-sept ans quand, au hasard d’une randonnée, j’ai dû à la cathédrale de Bourges l’un des coups de foudre de ma vie. J’ai encore dans les yeux l’éblouissement rouge et bleu d’un soleil abstrait et dans la mémoire ce refrain sans queue ni tête que je me suis inventé ce jour-là pour ne plus l’oublier : « Saint-Étienne de Bourges, Place Étienne-Dolet, Saint-Étienne Dolet » écrit-il. « Eux qui sont français d’avant la France n’ont pas assez d’une vie pour prouver qu’ils ne le sont pas moins que les derniers venus » confesse-t-il, c’est pourquoi, selon lui, il est si difficile aux Berrichons de réussir en politique. Depuis trente ans, je n’ai jamais entendu un homme politique parler de cette façon de son pays. Charnellement. Sincèrement. Pour une fois, à nu, sans calcul, donc assez rare dans la bouche de ce tacticien retors. L’élu de la Nièvre a su capter le bleu-Centre-de-la-France que Valery Larbaud évoquait dans Allen : le bleu de Nevers ; de la céramique ou le bleu du pays d’Allen ; « ce n’est pas ce bleu minéral, de saphirs, de bouquets de cristaux, des pays du Midi ; mais la couleur pure, la traînée lente du pinceau chargé d’un outremer éblouissant à la palette de porcelaine de l’horizon ». Le bleu Larbaud se réfléchit dans le bleu Mitterrand.

Ma part de vérité – François Mitterrand – Fayard 280 pages

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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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