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L’autre leçon iranienne

La crise morale européenne face à la révolte iranienne


L’autre leçon iranienne
Charles Rojzman. Photo: D.R.

Charles Rojzman observe un paradoxe cruel et un peu fou : si certains en Iran risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite désormais à défendre les principes qui rendent cette séparation possible.


Il se passe aujourd’hui en Iran quelque chose que l’Europe regarde à peine, ou qu’elle regarde mal. Dans les rues de Téhéran, d’Ispahan ou de Chiraz, une jeunesse affronte à mains nues un régime théocratique parmi les plus répressifs du monde. Elle ne réclame ni réforme cosmétique ni accommodement religieux ; elle conteste le principe même de la domination du sacré sur la loi. Et fait remarquable, presque inouï : aucun “Allahu Akbar” ne rythme ces manifestations. Le silence religieux de cette révolte en dit plus long que tous les discours. Il signifie que, là même où l’islam a été érigé en loi totale, surgit le désir de le ramener à ce qu’il n’a jamais pleinement accepté d’être : une foi que l’on adopte ou pas, et non un ordre politique.

Le problème ne commence pas avec la foi…

Ce contraste devrait hanter l’Europe. Car pendant que des femmes et des hommes risquent leur vie pour desserrer l’étau de la théocratie, l’Europe, elle, doute de sa propre légitimité à défendre fermement le principe qui fonde la société démocratique moderne,  la séparation du religieux et du politique. Elle hésite, tergiverse, s’excuse. Ce qui se joue n’est pas une crise passagère, mais un renoncement profond : celui d’une civilisation qui ne croit plus avoir le droit de nommer ce qui la menace.

L’Europe ne s’effondre pas sous les coups d’un ennemi extérieur clairement identifié. Elle se défait lentement, par renoncement intérieur, par incapacité à penser les conséquences de ses propres choix. Elle ne meurt pas de violence, mais d’aveuglement volontaire ; non d’agression, mais de désarmement moral. Ce qui s’éteint aujourd’hui, ce n’est pas seulement une puissance politique ou économique, mais une civilisation qui ne sait plus pourquoi elle existe.

Il n’y a rien, en soi, de condamnable dans l’islam comme foi vécue. Rien contre le croyant qui prie, jeûne, donne l’aumône, accomplit le pèlerinage, organise sa vie selon un ordre spirituel hérité. Les sociétés européennes, issues d’une longue histoire chrétienne, savent ce que signifie croire. Le problème ne commence pas avec la foi ; il commence avec la loi.

Car l’islam, dans sa cohérence doctrinale classique, ne s’est jamais pensé comme une religion parmi d’autres, appelée à cohabiter durablement dans un espace pluraliste. Il se comprend comme la révélation dernière et supérieure, destinée à corriger et à subordonner les révélations antérieures. Cette prétention n’est pas seulement théologique : elle est juridique, politique, civilisationnelle. Elle s’inscrit dans la charia, qui ne sépare pas le spirituel du temporel, la croyance de l’ordre social, Dieu de la loi.

Un projet englobant

Dans cet ordre normatif, l’inégalité n’est pas un accident historique appelé à disparaître, mais un principe structurant : inégalité entre le musulman et le non-musulman, entre le croyant et l’infidèle, entre l’homme et la femme. Ces hiérarchies sont présentes dans les textes fondateurs, dans de nombreuses sourates du Coran et dans les hadiths. Tous les musulmans ne les revendiquent pas, ni ne les appliquent, mais elles existent comme horizon normatif légitime. Les nier revient à substituer le confort idéologique à la vérité.

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À cette structure doctrinale s’ajoute une donnée que l’Europe se refuse obstinément à penser : le facteur démographique. Le nombre change la nature des choses. Tant que les musulmans sont minoritaires, l’adaptation au cadre démocratique est possible, parfois sincère, parfois stratégique. Mais lorsque la présence devient masse, lorsque la démographie devient force politique et culturelle, ressurgit ce que l’on croyait dissous : le sens primordial de l’islam comme projet englobant, dans lequel la terre entière est appelée, à terme, à être soumise à la loi divine.

Les limites de la distinction entre islam et islamisme

Il ne s’agit pas toujours d’une conquête brutale. Elle est souvent lente, diffuse, progressive : revendications juridiques, pressions normatives, contestation de lois civiles jugées impies, mise en accusation morale des sociétés d’accueil. La coexistence cesse d’être une fin ; elle devient une étape. La domination d’un ordre non musulman est vécue comme transitoire, parfois comme une humiliation historique appelée à être corrigée.

C’est ici que la distinction rassurante entre islam et islamisme montre ses limites. Non qu’elle soit entièrement fausse, mais parce qu’elle sert trop souvent à masquer une continuité idéologique profonde. Les courants comme les Frères musulmans ou le wahhabisme n’inventent rien : ils réactivent, systématisent et politisent des éléments déjà présents, en attendant que le rapport de force — notamment démographique — permette leur traduction juridique.

Face à cela, l’Europe apparaît désarmée. Non par manque de moyens, mais par absence de volonté. Ses élites, oscillant entre inconscience et corruption morale, laissent se déployer une immigration de masse sans exigences claires, sans lignes rouges, sans affirmation ferme de la primauté de la loi civile. Toute tentative de lucidité est disqualifiée comme xénophobie ; toute inquiétude est pathologisée ; toute résistance est assimilée à une faute morale. L’Europe préfère accuser ses propres peuples plutôt que de défendre les principes mêmes qui rendent la démocratie possible.

Il existe pourtant une ligne de partage nette. Elle ne passe ni entre musulmans et non-musulmans, ni entre cultures, ni entre origines. Elle passe entre ceux qui acceptent que la loi soit l’œuvre des hommes — imparfaite, révisable, toujours discutable — et ceux qui estiment qu’une loi sacrée doit, tôt ou tard, s’y substituer. Le musulman qui accepte sans réserve la primauté de la loi démocratique, l’égalité absolue entre les sexes, entre croyants et non-croyants, la liberté de conscience incluant le droit de quitter une religion, est pleinement compatible avec l’Europe. Mais plus le nombre croît, plus ce renoncement devient minoritaire, suspect, parfois dénoncé comme trahison.

Une civilisation ne survit pas longtemps lorsqu’elle renonce à défendre ce qui la fonde. Le pluralisme ne tient que s’il existe une norme centrale non négociable. En refusant d’affirmer cette norme, l’Europe ne fait pas preuve d’une tolérance supérieure : elle organise sa propre dissolution. Les civilisations ne meurent pas toujours dans le fracas ; certaines meurent dans le consentement, sous le poids du nombre, le silence des élites et la peur de nommer le réel.

L’islam doit encore évoluer

Et pourtant, rien n’est entièrement joué. Ce qui se lève aujourd’hui en Iran, dans le refus même de la théocratie, rappelle une vérité essentielle : l’islam n’est pas condamné à demeurer une loi. Il peut devenir une foi, à condition qu’existe en face une civilisation suffisamment sûre d’elle-même pour imposer la primauté du politique sur le religieux. Le paradoxe est cruel : là où certains risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite à défendre les principes qui rendent cette séparation possible. Si une espérance demeure, elle ne réside ni dans l’angélisme ni dans le renoncement, mais dans la capacité retrouvée des sociétés démocratiques à assumer leur propre norme, afin que l’islam, comme toute religion, puisse enfin devenir une croyance libre dans un monde gouverné par la loi des hommes.

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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