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L’Ukraine: le zakouski de Poutine?

L'Europe doit désormais assumer la responsabilité de sa propre défense...


L’Ukraine: le zakouski de Poutine?
Vladimir Poutine assiste au défilé du 80e anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre patriotique, place Rouge à Moscou, 9 mai 2025 © Evgeny Biyatov/SPUTNIK/SIPA

Quelle que soit l’issue de la guerre entre Kiev et Moscou, la menace russe continuera de planer sur l’Europe occidentale. Les Européens s’y préparent mais manquent de confiance sans le soutien direct des Etats-Unis, davantage préoccupés par la Chine. Face aux grands empires, une Europe des nations souveraines pourrait s’affirmer


En Europe, il est beaucoup question, ces temps-ci, de « guerre ». En réalité, il s’agit de deux guerres. La première est actuelle et circonscrite dans l’espace. C’est celle qui oppose l’Ukraine à son agresseur la Russie et met en péril l’indépendance de cette ancienne république soviétique. Pour certains, une victoire russe dans ce premier conflit serait le prélude à une deuxième guerre que le Kremlin livrerait ensuite à l’Europe. Cet autre conflit armé reste hypothétique, son calendrier et ses contours géographiques incertains. Mais la Russie nous en donnerait déjà un avant-goût par des opérations dites de « zone grise », comme les cyberattaques contre nos infrastructures et systèmes de sécurité, les incursions de drones dans notre espace aérien ou la destruction de câbles sous-marins de télécommunication. La multiplication récente de ces provocations, qu’on attribue à la Russie sans preuves définitives, représente un dilemme pour l’Europe : faut-il riposter en risquant l’escalade, ou ne rien faire et paraître faible ? Pour contrer toute impression de faiblesse et mobiliser les esprits et les ressources, nos chefs militaires et politiques sont prodigues en discours martiaux. En mars, Emmanuel Macron estime que la Russie ne veut un cessez-le-feu en Ukraine que « pour mieux reprendre la guerre » – contre l’Europe. Le 11 décembre, Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, annonce que « nous sommes la prochaine cible de la Russie » et que nous devons nous préparer à une guerre « d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents ». Les Européens se trouvent face à un défi apparemment vertigineux : contraindre la Russie à faire une paix acceptable en Ukraine, garantir la sécurité de cette dernière et décourager toute velléité russe de conquête sur le sol européen. Tout cela, semble-t-il, sans le soutien direct des États-Unis.

À grande puissance, grande reconnaissance

Ces inquiétudes concernant la Russie viennent de loin. De Napoléon à la guerre froide – en passant par la Crimée (1853-1856), la rivalité impériale russo-britannique en Asie, appelée le « Grand Jeu », et les deux guerres mondiales –, la Russie a toujours pesé lourdement sur le destin de l’Europe. Selon toute une série de stratèges anglo-saxons, il existe une opposition séculaire entre un vaste empire territorial qui s’étend de l’Asie jusqu’en Europe orientale et un monde maritime, atlantique, dominé d’abord par les puissances impériales de l’Europe occidentale, ensuite par les États-Unis. Ces penseurs ont baptisé « Eurasie » cette masse continentale qu’est la Russie. La meilleure façon de résister à sa force, c’est de la contenir, en quelque sorte, par une grande chaîne de colonies ou d’alliés qui s’étend, par les mers, de l’Europe à l’Extrême-Orient. La stratégie américaine pendant la guerre froide s’appelait justement « containment » : par leurs alliances et leurs bases navales, les États-Unis voulaient endiguer toute expansion des communistes soviétiques ou chinois. Pour les Russes, l’idée de leur puissance impériale s’exprime au xxe siècle par la doctrine de l’« eurasianisme » qui a connu un certain renouveau sous Poutine. Mais il n’est pas besoin d’une doctrine pour saisir le point de vue russe sur l’Europe : tous ces petits territoires entassés les uns sur les autres au bout du continent se croient le centre du monde, mais c’est la Russie qui en est le vaste cœur.

Notre époque est caractérisée par le retour des rivalités entre grandes puissances. Fini l’interlude unipolaire où, après la chute de l’Union soviétique et avant la montée de la Chine, les États-Unis dominaient le monde tandis que l’Europe récoltait les dividendes de la paix. Si la Chine a émergé comme la rivale des Américains, cette Russie qui avait été l’autre poids lourd de 1945 à 1991 veut être de la partie. Le propre des grandes puissances, si elles veulent rester grandes et puissantes, est de projeter leur pouvoir au-delà de leurs frontières. Leurs moyens d’influence ne se limitent pas à la conquête territoriale, mais comprennent menaces, alliances et pressions économiques, ainsi qu’opérations de désinformation, déstabilisation et ingérence. Le traitement actuel du Venezuela par Donald Trump en est un bon exemple. Durant la guerre froide, le Kremlin était obsédé par le besoin de projeter sa puissance, de montrer au monde que la Russie était l’égale des États-Unis[1]. Les pays du pacte de Varsovie ne constituaient pas seulement un glacis défensif. Ils étaient les avant-postes d’une campagne hégémonique. À sa manière, Poutine prolonge cette campagne, nourri par son ressentiment contre un Occident qui a refusé de reconnaître la Russie comme grande puissance. Dans les années 2000, le dirigeant russe se plaint de « l’exceptionnalisme » des Américains, autrement dit, de leur statut d’unique superpuissance. Ils se permettent d’envahir l’Afghanistan et l’Irak, mais condamnent ses propres ingérences en Ukraine. Le « Concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie », publié en 2023, définit un exceptionnalisme russe, soulignant « la situation particulière de la Russie en tant que pays-civilisation unique, vaste puissance eurasiatique et euro-pacifique » et appelant à « un monde plus équitable et multipolaire » : un mondeoù la Russie aussi sera considérée comme une superpuissance. Dans un discours du 17 décembre 2025, Poutine salue les efforts des États-Unis pour négocier avec la Russie, mais dénonce une absence de « bonne volonté » des élites de l’UE. Avec Trump, il obtient enfin du respect, mais toujours rien de la part des Européens qu’il qualifie, par ressentiment, de « porcelets ».

Les promesses n’engagent que…

Avec le retour à la présidence de Donald Trump, au moins des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine sont-elles à l’ordre du jour, bien que les chances d’un accord durable soient réduites. Les deux grandes questions sont celles du territoire à céder par l’Ukraine et des garanties de sa sécurité future. La Russie, les Européens et les États-Unis respecteront-ils leurs engagements éventuels ? Les Ukrainiens ont des raisons d’être sceptiques. En 1994, leur pays a signé le mémorandum de Budapest par lequel les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie garantissaient sa sécurité. Quand Poutine enfreint l’accord en s’emparant de la Crimée en 2014, les autres signataires envoient matériel, expertise et renseignements, mais c’est tout. Quand il envahit l’Ukraine en 2022, les alliés envoient encore plus de matériel, d’expertise et de renseignements, avec de l’argent, mais aucun vrai renfort militaire. Une première série de pourparlers russo-ukrainiens, entre février et avril 2022, aborde les garanties mais pas la question territoriale. Les discussions échouent pour plusieurs raisons : les Ukrainiens repoussent l’attaque principale des Russes ; les garanties formulées ne sont pas viables aux yeux des Occidentaux ; les exigences de la Russie semblaient exorbitantes et leurs engagements peu fiables. Zelensky lui-même, en 2025, et l’un de ses négociateurs, David Arakhamia en 2023, ont affirmé que leur décision de ne pas accepter les demandes russes était déjà prise avant la célèbre visite de Boris Johnson à Kiev le 9 avril – beaucoup de gens accusent faussement l’ancien Premier ministre d’avoir poussé les Ukrainiens à une dangereuse inflexibilité.

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Les négociations iront-elles plus loin cette fois ? La « coalition des volontaires » voulue par Macron et Starmer sera-t-elle à la hauteur des engagements européens ? La contrepartie des garanties de sécurité, c’est la cession par l’Ukraine de territoires que les Russes n’ont pas conquis. La proposition actuellement sur la table consisterait à faire des territoires en question une zone démilitarisée, mais qui pourrait obliger les Ukrainiens à abandonner leurs lignes fortifiées actuelles, plus faciles à défendre ? Si la Russie rompt l’accord, les dirigeants européens auront-ils le courage de riposter et leurs forces seront-elles prêtes pour un tel combat ? Sommes-nous en mesure de tenir tête aux menaces nucléaires que Poutine ne cesse de brandir ? Surtout, pouvons-nous compter sur le soutien total de la superpuissance américaine ?

Donald, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Selon certains, Trump aurait déchiré l’Alliance atlantique. La preuve ? Il oblige les Européens à payer et à assurer leur propre défense, ainsi que celle de l’Ukraine. Et le document, « Stratégie de sécurité nationale », publié début décembre par la Maison-Blanche, traduirait son mépris à l’égard du Vieux Continent menacé d’« effacement civilisationnel ». On peut répondre que l’Europe doit assumer la responsabilité de sa propre défense et se réarmer après des années où on a forgé trop de socs de charrue à la place des épées. Reste à savoir si, sans la puissance des anciens empires coloniaux, sans la présence de l’Oncle Sam à nos côtés, nous pouvons résister au géant eurasiatique.

Donald Trump et Xi Jinping, en Corée du Sud, 30 octobre 2025 (C) AP Photo/Mark Schiefelbein/SIPA

Le document trumpien est très clair pour qui veut le lire en entier : l’Europe est toujours une puissance importante ; elle est à la pointe de l’innovation ; elle est militairement plus forte que la Russie (sauf en nucléaire) ; et elle est toujours un allié indispensable sur les plans militaires et commerciaux. Le vrai problème de l’Europe, selon ce diagnostic, c’est qu’elle manque de confiance. De ce côté de l’Atlantique, les commentateurs prétendent que Trump veut un monde où chaque grande puissance possède sa propre sphère d’influence. Certes, le texte exprime très clairement la version trumpienne de la doctrine Monroe, selon laquelle les Amériques, nord et sud, constituent la chasse gardée des États-Unis. Mais la vision développée, loin d’être isolationniste, est celle d’un nouveau monde unipolaire où l’Amérique est la superpuissance en termes économiques, technologiques, militaires et culturels. Loin d’abandonner l’Europe, les États-Unis suggèrent plutôt une nouvelle division du travail. En réalité, la vraie préoccupation américaine est la Chine. Le langage du document n’est pas agressif, car Trump prépare un sommet avec Xi Jinping en avril, mais la stratégie est toujours l’endiguement de l’expansion chinoise dans l’Indo-Pacifique. Toutes les garanties américaines pour Taiwan sont réaffirmées et les alliés américains dans la région, comme la Corée, le Japon et l’Australie, appelés à augmenter leur budget militaire. À la différence de Trump I et Biden, qui ont cherché à accroître les liens entre leurs alliés otaniens et indopacifiques, Trump II invite ces alliés à défendre leur propre hémisphère. Les Européens endiguent l’expansion hégémonique de la Chine – et de son partenaire russe – à l’ouest, et les Américains à l’est. Si les États-Unis s’opposent à l’élargissement de l’OTAN, ils continuent à en faire partie, et leur parapluie nucléaire protégera tous leurs alliés.

À l’avenir, la Russie continuera de peser sur le destin de l’Europe. Mais les Américains ne pourront pas se permettre de perdre leur grand allié contre la Chine. Si l’Europe retrouve sa confiance, le besoin de se réarmer peut être une opportunité. Cette année, l’UE a créé un fonds de 150 milliards d’euros pour des prêts destinés aux dépenses militaires. Un mécanisme permettant aux États membres d’augmenter le pourcentage de leur PIB consacré à la défense pourrait débloquer jusqu’à 650 milliards de plus. Les Allemands, qui ont tout compris, ont dépensé 188 milliards depuis 2022, avec 50 milliards de contrats votés par le Bundestag en un jour le 17 décembre. Ils ont annoncé aussi un accord pour produire en Allemagne des drones développés en Ukraine.

L’UE a montré son utilité aussi en trouvant un accord par lequel 24 États membres vont emprunter 90 milliards d’euros pour financer l’effort de guerre ukrainien. En même temps, l’Europe des nations souveraines s’affirme. Le chancelier Merz estime que, si Trump a du mal à comprendre les institutions européennes, « il y a au moins des États membres individuels, comme d’abord et surtout l’Allemagne […] avec lesquels la coopération peut se poursuivre ». La France saura-t-elle saisir ces nouvelles occasions ? En août 2025, Emmanuel Macron a qualifié Poutine d’« ogre à nos portes » qui « a rarement tenu ses engagements ». L’Europe doit apprendre à vivre avec ce voisin encombrant – et à tenir ses propres engagements.

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[1] Sergey Radchenko, To Run the World. The Kremlin’s Cold War Bid for Global Power, Cambridge University Press (2025).

Janvier 2026 – #141

Article extrait du Magazine Causeur




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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