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Retour sur la civilisation

Notre époque souffre d’une maladie particulière. Car pour certains des Européens, il ne suffit pas d’accueillir ou de secourir ceux qui sont dans le besoin ; non, pour eux, il faut aussi encourager ceux que l’on accueille ou que l’on secoure à croire que ce que l’on fait pour eux, ce n’est que leur dû, que tout leur est dû.


Je revenais d’Afrique avec un bras cassé et un pied abîmé par une méchante bactérie. À Amsterdam, entre deux avions, je dus demander une assistance.

Un Hollandais aux cheveux blancs vint me chercher dans une petite voiturette électrique. Il avait le dos courbé. Il me conduisit à travers l’immensité de Schiphol avec efficacité et cette bonne humeur discrète qui n’a besoin ni de plaisanteries ni de sourires. Il y avait dans sa façon de s’occuper de moi quelque chose de simple et d’ancien : faire ce que l’on a à faire sans faire sentir à l’autre qu’il vous pèse.

Je le regardais conduire.

Toute la journée, sans doute, il parcourait ces mêmes couloirs, sous les mêmes lumières, entre les mêmes boutiques. Il transportait des malades, des infirmes, des blessés, des gens plus riches que lui, des gens pressés, parfois désagréables, qui ne se demandaient probablement pas combien gagnait l’homme assis à côté d’eux.

Son dos semblait avoir lentement pris la forme de son travail.

Il devait être fatigué. Il était probablement peu payé. Pourtant je ne sentais chez lui ni servilité ni aigreur. Il ne me faisait payer ni sa fatigue, ni sa condition, ni la différence entre nos vies.

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Je revenais d’Afrique. J’y avais retrouvé cette générosité humaine qui existe partout, mais aussi la dureté de sociétés où tomber très bas peut signifier tomber sans filet, où la pauvreté expose davantage à l’arbitraire, à la dépendance, à la puissance de celui qui possède. L’Europe, avec tous ses défauts, a passé des siècles à mettre quelque chose entre le faible et la brutalité du sort.

Et voici qu’au cœur même de cette Europe s’installe une autre tentation.

Nous sommes devenus attentifs à toutes les blessures, ce qui est un progrès, mais nous avons commencé à aimer dangereusement le langage de la blessure. À celui qui a souffert, à celui qui possède moins, à celui qui vient d’ailleurs, nous offrons parfois, avec notre aide, une interprétation de son existence : quelqu’un t’a fait cela, quelqu’un te doit quelque chose, ta place dans le monde est celle de la victime.

C’est un étrange cadeau.

Car une blessure reconnue peut cicatriser. Une blessure devenue identité doit rester ouverte.

Et le ressentiment entre par là.

Il entre doucement, sous les habits de la justice. Il apprend à comparer, à compter, à transformer les différences en offenses. Il finit par donner à celui qui souffre une consolation dangereuse : si ma vie est difficile, quelqu’un doit en être coupable.

Je pensais à cet homme aux cheveux blancs.

Il avait certainement connu des injustices, des humiliations, des jours où son salaire lui paraissait dérisoire devant ce qu’il voyait autour de lui. Peut-être pas. Je n’en savais rien, et justement je ne voulais rien inventer de sa vie. Je voyais seulement ce qui était là : un homme au dos courbé qui n’avait pas fait de sa fatigue une arme contre celui qu’il conduisait.

Cela me paraissait soudain très précieux.

Car il faudra toujours des hommes pour accomplir les travaux pénibles. Il y aura toujours des vies plus faciles que d’autres, des chances inégalement distribuées, des corps qui vieillissent mieux, des enfants qui commencent la course plus loin devant. Nous pouvons diminuer ces injustices. Nous ne construirons jamais un monde où personne n’aura de raison de se comparer à personne.

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La question est donc aussi de savoir ce que nous faisons de nos blessures.

Il existe une politique qui consiste à les soigner.

Et une autre qui vit de les empêcher de guérir.

La seconde est peut-être l’une des maladies de notre temps.

Elle menace particulièrement une Europe qui, à force de se juger elle-même, risque de ne plus savoir accueillir autrement qu’en demandant pardon. On peut alors arriver dans une société infiniment plus protectrice que beaucoup de celles que l’on a quittées et apprendre presque aussitôt à la considérer d’abord comme coupable de votre condition.

Quelque chose se renverse.

La gratitude devient suspecte, la dette ne va plus que dans un sens, et l’homme que l’on voulait protéger peut finir par se penser comme le créancier permanent du monde qui l’a accueilli.

Ce n’est bon ni pour lui ni pour ce monde.

Je regardais le Hollandais conduire entre les voyageurs. Il ne représentait aucune théorie. Il ne prouvait rien. Il ignorait tout de ce que je pensais à côté de lui.

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Mais son dos courbé me rappelait une chose que nous oublions peut-être : une civilisation ne dépend pas seulement de la justice qu’elle organise. Elle dépend aussi de ce que les hommes font de ce qui restera toujours injuste dans leur vie.

Quelques minutes plus tard, il me déposa à ma porte d’embarquement.

Puis il repartit chercher quelqu’un d’autre.

Une haine « antiflics » qui est nouvelle…

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Guets-apens, refus d’obtempérer, agressions : les policiers sont de plus en plus souvent sommés de faire respecter une autorité que l’on s’emploie par ailleurs à délégitimer. De l’antiflicisme militant à la prudence des pouvoirs publics, c’est tout l’équilibre régalien qui vacille.


Il y a toujours eu, dans la tradition française, le gendarme et le voleur, l’autorité ridiculisée, la mythologie du bandit au grand cœur déjouant avec panache toutes les recherches policières. Il y a toujours eu, sur le plan citoyen, cette hostilité viscérale à l’encontre des incarnations de l’ordre, mais cette exaspération au quotidien quand la police ne venait pas sur-le-champ répondre à votre appel. Il y a toujours eu, dans les moments solennels et tragiques de notre Histoire, des rassemblements en hommage aux victimes de leur devoir, aux policiers et gendarmes tués, à tous ceux qui ont payé de leur vie, face notamment aux terroristes, leur volonté de défendre, de protéger et de résister. Il y a toujours eu, au fil des temps, une malfaisance, des transgressions de toutes sortes, des délits, des crimes, une volonté perverse de ne pas se plier aux injonctions et aux commandements, une minorité structurellement vouée à défier et à intimider la majorité des honnêtes gens.

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Ce qui a changé, c’est que les voyous d’alors n’étaient pas considérés, que les forces de l’ordre, pour être tournées en dérision sur le mode satirique, étaient respectées, que leur autorité n’était pas contestée et qu’en quelque sorte, elles avaient la main sur le désordre et l’effervescence sociale. Les infractions ne les devançaient pas, elles ne les prenaient pas de vitesse, leurs auteurs ne prenaient jamais l’initiative de l’agression, de l’attaque initiale. Cette haine antiflics a fini par substituer à la lutte contre l’insécurité une mise en cause permanente de la police. Aujourd’hui, on s’attache davantage à contester les conditions de son intervention qu’à mesurer l’efficacité de son action. Au point que, sur un double plan, la lutte régalienne y perd : la police est devenue présumée coupable chaque fois qu’une interrogation grave est formulée sur les responsabilités des détenteurs de la force légitime ou de ceux qui lui ont résisté et, à cause de cette présomption, les premiers n’osent même plus aller jusqu’au bout de ce que la loi les autorise à accomplir. Leur force légitime est limitée quand la violence illégitime d’en face est illimitée.

Ces agressions, ces refus d’obtempérer, ces guets-apens qui se multiplient ne sont que la traduction de plusieurs facteurs : ceux que je viens d’évoquer ; l’incontestable bonne volonté d’un État cependant impuissant devant des flots transgressifs, de plus en plus précoces, qu’il ne parvient pas à maîtriser ; la perversion idéologique d’une part du personnel politique qui détruit sciemment le socle de confiance et d’estime sur lequel police et gendarmerie doivent reposer ; l’incroyable renversement qui a conduit ceux que la loi devrait soumettre à s’ériger eux-mêmes en maîtres du jeu et à imposer leur propre loi. À l’air libre comme dans la plupart des prisons.

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Je suis persuadé qu’une victoire régalienne et démocratique est possible, à condition d’avoir des ministres courageux jusqu’au bout, de lever les obstacles qui, sans motif constitutionnel pertinent, entravent les réformes nécessaires et de cesser de travestir l’échec relatif en triomphe et le laisser-aller en vertu républicaine.

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Zinedine Amnésique Zidane

A peine nommé sélectionneur des Bleus, Zinedine Zidane a enfin trouvé quelques mots pour le journaliste Christophe Gleizes, emprisonné en Algérie depuis plus d’un an. La famille du journaliste l’avait pourtant sollicité à plusieurs reprises…


Nommé sélectionneur de l’équipe de France fin juillet, Zinedine Zidane s’est soudain rappelé qu’un journaliste français du magazine So Foot, Christophe Gleizes, était prisonnier en Algérie, et il a enfin trouvé quelques mots (mais pas trop forts, faut pas fâcher les autorités d’Alger) pour afficher sa compassion : « On espère qu’il puisse rentrer chez lui, je soutiens comme un parent Christophe Gleizes. » Alors qu’il est lui-même d’origine algérienne, d’ascendance kabyle, que le journaliste Christophe Gleizes a été condamné en juin 2025 à sept ans de prison à cause d’un reportage sur un club de football de Kabylie et que les parents de l’otage avaient, à Noël, interpellé Zizou pour qu’il intervienne auprès de l’Algérie (dont son fils Luca est le gardien de but), Zinedine Zidane n’avait jamais pipé mot… Sa nouvelle fonction lui a rendu l’organe, sa nomination lui a rafraîchi la mémoire, mais Zidane est souvent sujet à des amnésies partielles, peut-être les séquelles du coup de tête qu’il avait donné un soir de juillet 2006…

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Né à Marseille, mais n’ayant jamais porté le maillot de l’OM, il avait ainsi promis qu’une fois sa carrière terminée, il serait reconnaissant envers sa ville natale : en 2009, il annonçait la création à Marseille d’un centre de foot loisir, avec des aires où jouer à cinq contre cinq, principalement destiné aux jeunes défavorisés des quartiers nord. Le maire de l’époque, Jean-Claude Gaudin, offrait alors un vaste terrain à Zizou, mais ce dernier estimait que les frais de viabilisation de la parcelle étaient trop élevés. Il oubliait ses promesses, préférant alors installer son club de loisir à Aix-en-Provence, au bénéfice d’une lucrative clientèle composée d’étudiants aisés et de jeunes cadres dynamiques… Aujourd’hui, à Marseille, l’image de Zidane n’est plus qu’un souvenir. La nouvelle mairie, d’extrême gauche, a fait effacer son portrait géant affiché sur la Corniche. Elle lui a substitué une fresque de 100 mètres carrés dédiée à SOS Méditerranée, l’ONG qui repêche les migrants recalés aux frontières.

François Asensi ou l’art d’être maire

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Fils de Républicains espagnols, François Asensi a été pendant trente-six ans député et maire de Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis. En 2023, il a été classé parmi les dix meilleurs élus locaux du monde. Dans un récit autobiographique, il raconte son parcours. Passionnant !


« François Asensi est un de ceux qui font beaucoup pour l’intérêt général tout en étant aux petits soins auprès de chacun, qu’il défend et protège vraiment de son mieux. » C’est en ces termes que s’exprime Fabien Roussel à propos de son ami François Asensi, fils de Républicains espagnols, député et maire de Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis, pendant trente-six ans ; membre de la direction nationale du Parti communiste français, il a été élu secrétaire, à l’âge de 34 ans, de la plus importante fédération communiste du pays, avant d’en être limogé en 1985. Après ce limogeage qui, on s’en doute, fut douloureux, ne serait-il plus communiste ? Point ! Au contraire, pourrait-on dire. En compagnie du journaliste et écrivain Valère Staraselski (lui-même auteur au printemps dernier d’un très bon roman, Les passagers de la cathédrale, paru aux éditions du Cherche-Midi), il sort aujourd’hui un remarquable récit autobiographique qui annonce la couleur et le confirme avec style et panache : Et pourtant communiste ! (éd. Télémaque).

L’un des dix meilleurs maires du monde !

François Asensi ne cache rien ; il raconte sa vie, ses combats. Né le 1er juin 1945 à Santander, en Espagne, d’un père tailleur de pierre et d’une mère ouvrière spécialisée, il rend un vibrant hommage à ces derniers. Son père, arrivé en France à l’âge de 18 ans, rejoindra les Brigades internationales jusqu’à leur dissolution et même au-delà. Il évoque son enfance dans le quartier populaire du Landy entre les villes de Saint-Denis et d’Aubervilliers, sa pratique du sport notamment au sein de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). « Mes parents, militants syndicalistes communistes, étaient des adeptes du sport travailliste », écrit-il. Il y évoque aussi la rencontre avec Marie-Françoise, lors d’un voyage à Prague (il a 17 ans, elle en a 15 ; « la femme de ma vie »), et celle de sa tante maternelle Angèle Martinez Koulikoff, résistante à 17 ans, déportée dans des conditions épouvantables. Toutes ces expériences, ces épreuves font de François un antifasciste qui, dès 16 ans, effectue ses premiers pas de militant, en particulier contre la guerre d’Algérie. Il adhère à la Jeunesse communiste dont il prendra la direction nationale, poste qu’il quittera en 1975 pour devenir premier secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis, puis suppléant du président du groupe communiste à l’Assemblée nationale, Robert Ballanger, qui, selon lui « avait la dimension d’un homme d’État. » 

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Il ne cache pas les difficultés rencontrées, les déceptions au sein même de son camp, et le soutien indéfectible de Jack Ralite à son endroit. Au fil des pages, on suit non seulement un parcours exemplaire, mais aussi un destin. Celui d’un élu national mais aussi et surtout d’un élu local, adepte de « la démocratie en première ligne ». François Asensi deviendra maire de Tremblay-en-France le 7 avril 1991. Et quel maire ! Il ne cessera d’exercer son pouvoir en agissant pour l’écologie (Tremblay est une ville superbement verte) et la justice sociale. Un maire qui, quand il se balade dans les quartiers, est accosté par des jeunes qui l’interpellent et lui disent : « Bravo pour ce que vous faites pour nous, Monsieur le maire ! ». Un maire qui, en 2023 sera classé, par la fondation The City Mayors, parmi les dix meilleurs maires du monde. Ce récit autobiographique est éclairant et souvent émouvant car c’est celui d’un homme issu « des ruisseaux d’Aubervilliers » qui toujours, a su mettre en avant l’intérêt général et le collectif. Ça devient si rare à notre époque.

François Asensi (avec Valère Staraselski), Et pourtant communiste !, Télémaque, 2026, 247p.

Et pourtant communiste !

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Darmanin rejoint Philippe : soutien ou boulet ?

Le ministre de la Justice annonce que, loin de vouloir briguer la fonction suprême, il soutient la candidature à la présidence de l’ex-Premier ministre. Est-ce parce qu’il veut voir Edouard Philippe à l’Elysée, ou parce qu’il veut plomber la campagne électorale de ce dernier ?


Que voilà donc un ralliement qui fleure bon le coup tordu ! Pas à dire, on se régale. La macronie et sa folle troupe de saltimbanques calamiteux ne cessent de nous ravir !

Ainsi, Gérald Darmanin, le ministre de la Justice que les gouvernements du monde entier nous jalousent, a renoncé à se lancer dans la course à l’Élysée pour 2027. Sans aucun doute, c’est la mort dans l’âme qu’il a dû s’imposer ce sacrifice, tant il nous a paru, ces dernières années, persuadé que sa personne était celle dont la France avait le plus grand et plus urgent besoin pour affronter avec succès les épreuves qui l’attendent. À l’évidence, il aura dû en rabattre, plombé qu’il se retrouve par les scandales récents de la tragédie de la petite Ilyana, la disparition ahurissante de milliers de dossiers concernant des affaires sensibles de violences sexuelles, conjugales et autres, le fiasco permanent des OQTF, bref les si nombreuses illustrations, toutes plus affligeantes les unes que les autres, de l’état dans lequel se trouve l’institution judiciaire après dix années de délitement macronien. Délitement auquel le sieur Darmanin est associé à des postes ministériels depuis la première heure, et cela pratiquement sans interruption. Un palmarès de première bourre, convenons-en.

Donc fort du constat qu’il aurait à se coltiner ce passé et ce passif tout au long d’une campagne présidentielle et que, partant, ses chances de sortir gagnant de cette joute étant presque aussi faiblardes que son bilan, il aura préféré ne pas s’aligner au départ. Un éclair de lucidité, peut-être ?

Il aurait pu en rester là.

Mais figurez-vous, que, un peu comme la cerise sur le gâteau amer du renoncement, se présentait dès lors l’opportunité de plomber les chances du « grand ami » candidat déclaré, son ex-patron au gouvernement, le sémillant Édouard Philippe. 

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À lui donc, désormais, de se dépêtrer avec le bilan de son ex-ministre si cavalièrement calé des deux fesses sur le porte-bagage de son petit vélo de campagne. Difficile en effet pour le navrant Havrais de jouer la carte de la virginité gouvernementale, d’entonner le couplet : « Macronie, moi connais pas ! Moi, rien à voir ! Rupture, rupture, vous dis-je ! », et cela tout en feignant – juste pour la galerie – de se réjouir de l’encombrant ralliement.

Décidément, la cuisine politicarde a beau être toujours un peu plus infecte et puante, on ne s’en régale pas moins. Allons donc savoir si, agissant comme il le fait dans la torpeur de ce chaud été, le renard Darmanin n’est pas mû tout simplement par un de ces calculs d’une bassesse bien en phase avec ce que nous montrent les manœuvres politiciennes de ces temps bénis ? S’imposer dans le paysage pour n’être en fait que le boulet de l’échec tout en paraissant soutenir. Et le moment venu, l’alternance élue ayant bu le bouillon, ainsi qu’il l’espère tant, apparaître comme le seul recours possible. Cela s’est vu. C’était le calcul de Chirac en contribuant activement à l’élection de Mitterrand en 1981. Il y a mille et une manières de trahir. Philippe nous en a montré quelques-unes ces derniers temps. Darmanin nous fourbit l’une des siennes en ce beau mois d’août. Non mais, qu’est-ce qu’on se marre !

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De mal en PISA

Le 8 septembre prochain tombent les résultats de PISA 2025 — l’évaluation des connaissances et compétences des élèves âgés de plus de 15 ans de 90 pays. La France, là-dedans, se perd dans un milieu de classement peu glorieux. Que cette année on constate un frémissement ou la poursuite de la dégringolade importe peu, explique notre chroniqueur. Ce sont trente années de gabegie enseignante que les chères têtes blondes et brunes paient cash — pour le plus grand plaisir des apprentis-sorciers de la pédagogie.


Le 16 août, Christophe Kerrero, ancien directeur de Cabinet de Blanquer, ex-recteur de Paris, a donné aux Echos un long article dans lequel il détaillait les raisons de notre affaissement scolaire — un bel euphémisme pour qualifier la dégringolade continue depuis 25 ans que PISA, qui mesure les capacités des élèves, a été institué : « Les performances des élèves français n’ont cessé de baisser, avec une nette augmentation des élèves peu performants et un effondrement du nombre d’élèves les plus performants ». Comment ? Le souci d’égalitarisme, qui fut continument celui de la Gauche, a donc produit l’inverse des résultats attendus ? « En France, explique l’ancien Recteur, les trois critères d’un système scolaire efficace sont au rouge : non seulement le niveau des élèves ne s’élève pas, mais les écarts entre eux augmentent et le poids de l’origine sociale sur les résultats scolaires est toujours plus fort ».

Ça alors ! Les belles âmes qui prétendaient réduire l’écart entre les défavorisés et les enfants de banquiers ont eu faux sur toute la ligne : en privilégiant les plus faibles, on a fait descendre le niveau de tous — sauf des enfants de riches, qui ont les moyens de s’offrir des alternatives pédagogiques de qualité. 

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Parce que c’est bien la qualité que l’on refuse aux élèves, sous prétexte de privilégier la quantité. Et l’idéologie : les pédagogues adeptes de la méirieutique — du nom de Philippe Meirieu, gourou de tous les bras cassés qui ont investi tout l’organigramme de l’Éducation Nationale — croient dur comme fer que les compétences se développent indépendamment des connaissances. 

Les sciences cognitives ont largement prouvé le contraire, mais on n’avait pas besoin d’elles, aussi fiables soient-elles, pour savoir que la répétition et l’acquisition d’automatismes « libèrent la mémoire de travail et permettent de mobiliser pleinement les capacités de raisonnement ». Et qu’à l’inverse, « lorsqu’un élève doit encore consacrer une part importante de son attention aux opérations élémentaires, il dispose de moins de ressources pour comprendre, analyser ou résoudre des situations nouvelles ». Les hussards noirs de la République envoyés dans toute la France par Jules Ferry sous la IIIe République faisaient répéter inlassablement les tables de multiplication (imprimées sur la couverture de vos cahiers, vous souvenez-vous ?) et les règles d’orthographe et de grammaire. L’accord du participe conjugué avec l’auxiliaire « avoir » avec le COD antéposé, qui n’a aucune raison grammaticale et qui est l’un des mantras de l’orthographe française, ne s’apprend pas autrement. On ânonnait pour ne pas devenir des ânes. 

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Le ministère Blanquer a édicté de nouveaux programmes, en vigueur depuis deux ans, dont les effets ne se feront sentir qu’aux éditions 2029 et 2033 de PISA. Dans le temps politique, autant dire une éternité. Et il faut bien comprendre que l’École n’est pas un problème particulier : c’est le marqueur d’une faillite générale, où l’idéologie (ainsi appelle-t-on ce qui n’existe pas, disait Hannah Arendt) a remplacé le bon sens. « Il n’y aura ni redressement économique, ni cohésion nationale, ni vitalité démocratique sans une ambition retrouvée pour son École », conclut avec justesse Christophe Kerrero. Renversons la proposition : il n’y aura pas d’ambition possible pour l’École sans redressement économique, cohésion nationale et ambition républicaine — étant entendu que la démocratie a fait long feu.

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On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs

Le 21 août, le Journal du dimanche publiait l’appel d’un collectif d’intellectuels demandant à l’Espagne de ne pas extrader Ayoub Aïssiou vers l’Algérie. La contradiction était légitime et les accusations portées contre cet homme d’affaires méritent d’être examinées. Mais pour répondre à cet appel initié par le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, avec la collaboration de Marek Halter et du président de la Conférence des imams de France Hassen Chalghoumi, une partie de la presse algérienne a cru bon de recenser parmi les signataires les Juifs, les « sionistes », les « pro-Israël ». Quand la réfutation cède la place au décompte des origines, il faut appeler les choses par leur nom. Tribune d’une des signataires, la journaliste Sarah Cattan. 


On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs.

Même si nous nous étions trompés sur tout concernant Aïssiou, expliquez-nous la mère juive de Schiffer.

Il faut commencer par ce qui pourrait nous déranger nous-mêmes.

Nous avons signé un appel demandant à l’Espagne de ne pas extrader Ayoub Aïssiou vers l’Algérie. Depuis, la presse algérienne oppose à cet appel des accusations judiciaires graves : condamnation par contumace, faux et usage de faux, blanchiment d’argent, transferts illégaux de fonds.

Ces accusations doivent être examinées.

Un appel n’est pas un jugement. Un engagement en faveur des droits d’un homme ne dispense ni de vérifier les faits, ni d’accepter la contradiction. Si nous avons présenté trop catégoriquement Ayoub Aïssiou comme un homme poursuivi pour son opposition au régime algérien, nous devons entendre et examiner ce qui nous est opposé.

Nous ne demanderons à personne de croire Aïssiou sur parole.

Nous ne nous le demanderons pas davantage à nous-mêmes.

Mais une question demeure : pour contredire notre appel, pourquoi a-t-il fallu aller chercher la mère juive de Daniel Salvatore Schiffer ?

La question paraît absurde.

Elle ne vient pourtant pas de nous.

A lire aussi : Antisémitisme : quand le courage est sélectif

Dans un article intitulé « Mandat d’arrêt, connexions israéliennes et lobbies de l’ombre.  Révélations sur l’affaire Aïssiou », paru le 24 août, le journal El Watan prétend apporter la « preuve irréfutable » du soutien dont bénéficierait Ayoub Aïssiou de la part de réseaux d’influence « sionistes et pro-Israël ».

Et comment cette « preuve » est-elle administrée ? Daniel Salvatore Schiffer, initiateur de l’appel, devient le philosophe « dont la mère est juive ».

Marek Halter est signalé comme « également juif ».

Hassen Chalghoumi devient le « pseudo imam pro-Israël ».

Puis vient la liste des autres signataires, parmi lesquels Pascal Bruckner, Bernard Kouchner, Arno Klarsfeld, Pierre-André Taguieff, Boualem Sansal, Céline Pina, Robert Redeker, Élie Chouraqui, Michaël Prazan, Sarah Cattan, Michel Gad Wolkowicz, Jean-Claude Zylberstein et les autres.

Arrêtons-nous : Daniel Salvatore Schiffer est philosophe. Il a pris l’initiative de cet appel. Ses écrits, ses engagements, ses prises de position peuvent être discutés, contestés, combattus.

Mais sa mère ?

Que vient faire sa mère dans une procédure d’extradition entre l’Espagne et l’Algérie ?

Et, plus précisément encore : que vient faire le fait qu’elle soit juive ?

Cette information ne nous apprend rien sur Ayoub Aïssiou.

Rien sur les faits qui lui sont reprochés.

Rien sur la validité des jugements prononcés contre lui.

Rien sur le caractère politique ou non de sa poursuite.

Rien sur les garanties d’un procès équitable.

Rien sur la décision que devra prendre la justice espagnole.

Elle ne nous apprend rien sur Aïssiou.

Elle nous apprend en revanche beaucoup sur celui qui juge nécessaire de l’écrire, car la judéité de la mère de Schiffer n’est pas ici une information biographique tombée par hasard dans un portrait. Elle est introduite au milieu d’une démonstration censée établir l’existence de « réseaux d’influence ».

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Schiffer : une mère juive.

Halter : juif.

D’autres : sionistes.

Israël : en arrière-plan.

Et la liste des signataires devient elle-même pièce à conviction.

Ce n’est pas nous qui introduisons ici la judéité. C’est El Watan qui la convoque comme élément de preuve. Et El Watan n’est pas seul. Le vocabulaire essaime : « cercles sionistes », « réseaux sionistes », « lobby pro-israélien », « connexions », « lobbies de l’ombre ».

L’Algérie Presse Service, agence officielle du pays, annonce à son tour que la presse nationale aurait révélé les « accointances étroites » d’Aïssiou avec les « cercles proches de l’entité sioniste et du Makhzen » qui chercheraient à empêcher son extradition.

TSA (Tout sur l’Algérie) franchit une étape supplémentaire. Après avoir décrit plusieurs signataires selon leur proximité supposée avec Israël, le média écrit cette phrase stupéfiante : « Il suffit […] de lire les noms des signataires de cette lettre ouverte pour comprendre leur véritable motivation ».

Lire les noms. Nous y voilà presque.

Puis quelqu’un finit par écrire ce que les autres avaient préparé : Le Courrier d’Algérie, le 23 août, titre : « Le lobby juif au secours d’Ayoub Aissiou ».

Cette fois, plus besoin de traduction. Le lobby n’est plus seulement « sioniste », il n’est même plus « pro-israélien » : il est juif.

Et les signataires de l’appel deviennent, dans le corps de l’article, des personnes appartenant au « lobby juif ».

A écouter : Podcast: Publication-choc, « LFI, anatomie d’une perversion »

Voilà pourquoi nous refusons un piège particulièrement commode : celui qui consisterait à nous sommer de choisir entre reconnaître les interrogations légitimes concernant Aïssiou et dénoncer ce qui est écrit sur ceux qui le défendent.

Nous ferons les deux.

Vous affirmez que nous nous sommes trompés sur Ayoub Aïssiou ?

Démontrez-le. Produisez les faits. Produisez les jugements. Produisez les pièces : nous les examinerons.

D’autres médias l’ont d’ailleurs fait sans rechercher la religion des mères de famille. On peut contester notre appel. On peut nous reprocher d’avoir insuffisamment vérifié certains éléments. On peut soutenir qu’Aïssiou n’est nullement un opposant politique mais un homme cherchant à échapper à la justice de son pays.

Voilà une controverse. Elle peut être sévère. Elle peut nous obliger à répondre. Elle peut même, demain, nous obliger à reconnaître une erreur. Mais elle parle encore d’Ayoub Aïssiou.

La frontière se trouve exactement là : elle sépare celui qui nous dit : « Vous vous trompez sur cet homme, et voici les faits », de celui qui nous souffle : « Regardez plutôt ceux qui le défendent. Regardez leurs noms. Regardez leurs liens. Regardez leurs mères ».

Le premier mérite une réponse. Le second mérite qu’on nomme son procédé.

Car l’antisémitisme n’arrive pas toujours en hurlant « les Juifs » : il sait parler de réseaux, d’influences, de connexions, de lobbies. Il juxtapose les patronymes. Il recherche les ascendances. Il transforme une origine en indice et une proximité avec Israël en pièce d’un système invisible.

Et, quelquefois, après avoir suffisamment tracé les pointillés, quelqu’un écrit enfin en toutes lettres ce dont il était question : « le lobby juif ».

Alors redisons-le : même si nous nous étions trompés sur tout concernant Ayoub Aïssiou, cela ne répondrait toujours pas à cette question, pourquoi fallait-il savoir que la mère de Daniel Salvatore Schiffer était juive ?

Nous avions signé publiquement. Nos vingt noms étaient publics. Nos arguments étaient publics. Notre demande était publique. Il n’y avait aucun réseau à découvrir, aucune filiation à exhumer, aucun secret à révéler.

Il suffisait de nous répondre.

On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs.

Cristian Mungiu : Face à la machine idéologique

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Fjord, le nouveau film de Cristian Mungiu qui vient de sortir en salle, a été recommandé par Jean Chauvet dans les colonnes de Causeur. Jacques Déniel est allé le voir et livre une analyse qui fait ressortir toute la dimension socio-politique de cette oeuvre remarquable.


Cristian Mungiu est un des cinéastes majeurs du cinéma mondial contemporain. Scénariste et metteur en scène d’une rigueur extrême, austère jusqu’à l’ascèse, il construit depuis Occident une œuvre qui ne cesse d’interroger les rapports de l’individu avec la société, la morale et les institutions. Avec Fjord, il atteint une nouvelle fois une forme de perfection cinématographique.

Palme d’or au Festival de Cannes 2026, son film est une œuvre d’une intelligence rare, un grand film politique qui ose regarder en face les contradictions d’une société européenne qui se veut tolérante, protectrice et progressiste, mais qui peut se montrer d’une redoutable rigidité dès lors qu’un individu ou une famille refuse de se conformer à ses nouvelles normes morales.

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Une œuvre d’une cohérence exemplaire

Depuis Occident (2002), chronique douce-amère d’une Roumanie postcommuniste où les personnages cherchent leur place dans une société en pleine transformation, Mungiu n’a cessé de construire un cinéma de la confrontation entre les individus et les systèmes qui prétendent organiser leur existence. 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), chef-d’œuvre absolu sur l’avortement clandestin sous Ceaușescu, lui apporte la Palme d’or et révèle définitivement l’ampleur de son talent. Contes de l’âge d’or (2009), qu’il écrit et réalise en partie, transforme les absurdités de la vie quotidienne sous le communisme en une satire noire et savoureuse. Au-delà des collines (2012) explore la religion, la croyance et l’enfermement communautaire à travers le destin tragique de deux jeunes femmes. Baccalauréat (2016) ausculte la corruption ordinaire et les arrangements avec la morale d’un père qui voudrait assurer l’avenir de sa fille dans une société où chacun semble accepter de franchir les limites. Enfin, R.M.N. (2022) élargit son regard à la question du racisme, de la peur de l’étranger, du nationalisme et des fractures européennes. Avec Fjord, Mungiu déplace son regard vers la Norvège et s’attaque à une autre forme de pouvoir : celui d’institutions qui, au nom de la protection de l’enfant et du progrès social, prétendent définir ce que doit être une famille respectable et une éducation acceptable.

Une famille chrétienne face à l’État

Les Gheorghiu sont une famille singulière : Mihai est roumain, Lisbet est norvégienne, ils sont profondément chrétiens membres à d’église évangélique. Ils ont cinq enfants qu’ils élèvent avec amour, rigueur et selon des principes religieux et moraux auxquels ils sont profondément attachés. Installés dans un village isolé au fond d’un fjord, ils se rapprochent de leurs voisins, les Halberg, tandis que leurs enfants deviennent amis malgré des éducations différentes. Lorsque l’aînée, Elia, apparaît à l’école avec des ecchymoses, les soupçons se portent sur les méthodes éducatives de ses parents.

Mungiu ne dissimule rien : les parents reconnaissent les tapes et les fessées qu’ils ont pu donner. Mais il refuse de transformer ces gestes en condamnation automatique. C’est précisément là que commence son véritable sujet. Car ce qui se joue dans Fjord dépasse largement la question de la correction physique. C’est la confrontation de deux conceptions du monde, de deux morales, de deux définitions de l’éducation et, finalement, de deux conceptions de la liberté.

Froideur implacable des institutions

Le cinéaste intelligent et pertinent n’est jamais manichéen. La violence institutionnelle qu’il décrit est subtile et, par conséquent plus inquiétante. Elle ne passe ni par les cris ni par les menaces. Elle s’exprime dans des bureaux impeccables, des conversations policées, des procédures parfaitement organisées, des regards froids et des paroles prononcées avec la tranquille assurance de ceux qui sont persuadés d’incarner le camp du Bien.

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C’est cette froideur idéologique que Mungiu filme avec une précision chirurgicale. Les représentants des institutions norvégiennes ne se considèrent jamais comme des oppresseurs. Ils sont convaincus d’agir pour protéger les enfants. Mais cette certitude absolue leur interdit progressivement d’entendre ce que disent les parents et de comprendre leur univers moral. La différence culturelle et religieuse cesse alors d’être considérée comme une différence : elle devient une anomalie qu’il faut corriger. Le film montre admirablement comment la tolérance peut se transformer en intolérance lorsque celle-ci exige que tout le monde adhère aux mêmes valeurs.

Klaus, implaccable visage de l’accusation

Parmi les représentants de cette institution, Klaus, interprété par Bartek Kaminski, occupe une place essentielle. Avocat général et procureur chargé de l’accusation, présence glaciale et clinique, qui fait de chacune de ses interventions un moment de tension, il devient progressivement le visage même de cette justice qui semble incapable de concevoir la famille Gheorghiu autrement que coupable.

La procureur ne hausse jamais le ton. Sa rigidité vient de son calme, de son assurance, de cette manière presque mécanique de défendre une conception de l’éducation qu’il considère comme la seule moralement acceptable. Il s’oppose idéologiquement aux méthodes traditionnelles et religieuses du couple roumano-norvégien et semble incapable d’admettre que l’amour parental puisse prendre une autre forme que celle définie par les normes institutionnelles. 

Face à lui, Mihai comprend progressivement que son combat n’est plus seulement celui d’un père accusé : c’est celui d’un homme qui doit défendre le droit de sa famille à exister selon ses propres convictions.

Le progressisme comme nouvelle orthodoxie

C’est ici que le film devient profondément politique. Mungiu s’attaque avec intelligence à ce que l’on pourrait appeler la nouvelle orthodoxie progressiste. Une orthodoxie qui est l’exact contraire des anciens dogmes mais qui elle aussi, produit ses interdits, ses exclusions et ses condamnations.

La famille traditionnelle devient suspecte. La foi chrétienne est regardée avec méfiance. Les méthodes éducatives qui appartiennent à une autre culture sont immédiatement jugées. Les questions de genre, la place accordée aux minorités sexuelles et la manière dont ces sujets sont abordés dans l’éducation des enfants deviennent autant de lignes de fracture.

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Mungiu ne dit évidemment pas que la protection de l’enfant est inutile, ni que toutes les pratiques éducatives traditionnelles sont acceptables. Son propos est autrement plus subtil : il montre jusqu’où une institution peut aller lorsqu’elle prétend protéger l’enfant contre sa propre famille comment la protection peut devenir un contrôle proche du totalitarisme envers ceux qui ne partagent pas les mêmes convictions. 

Le pouvoir de définir le bien

Le génie de Mungiu consiste à montrer que le pouvoir moderne n’a plus besoin de brutalité. Il lui suffit de posséder le monopole de la définition du Bien. Lorsque l’institution est convaincue de savoir ce qui est bon pour l’enfant, elle peut progressivement considérer que les parents qui pensent autrement ne sont plus simplement différents, mais dangereux.

Les cinq enfants deviennent alors le territoire d’un affrontement entre deux morales. D’un côté, leurs parents revendiquent le droit de transmettre une foi, une discipline, une conception de la famille et une certaine idée du bien. De l’autre, les institutions estiment devoir protéger les enfants contre cette éducation qu’elles jugent incompatible avec leurs propres principes.

Les enfants, au-delà des idéologies

Les scènes avec les enfants comptent parmi les plus justes du film. Elia, Emmanuel, Judith, Timotei et Elsa vivent avec Noora, leur jeune amie norvégienne, une relation spontanée qui ignore les frontières culturelles et religieuses que les adultes dressent entre eux. Noora est d’autant plus intéressante qu’elle se trouve au cœur des deux mondes : sa mère Mia devient l’avocate des Gheorghiu, tandis que son beau-père Mats, directeur de l’école, représente l’institution face à laquelle la famille va se retrouver confrontée. Une belle illustration d’une vérité oubliée  les enfants ont besoin d’une famille, de repères, de transmission et d’amour. Mungiu montre avec finesse que les enfants se comprennent naturellement là où les adultes, enfermés dans leurs certitudes, ne savent plus se parler. Noora et Elia peuvent simplement être amies ; ce sont les institutions qui viennent ensuite introduire le soupçon, la norme et la séparation.

Fjords glacés

La mise en scène de Mungiu est à l’image de cette confrontation : froide, dépouillée, implacable. De longs plans, des cadres précis, une caméra qui refuse les effets faciles, des dialogues où chaque mot semble pesé. Le cinéaste ne cherche jamais à provoquer artificiellement l’émotion. Il laisse les situations produire leur propre violence.

Les paysages norvégiens sont magnifiques mais Mungiu les filme comme des paysages intérieurs. Les fjords, la neige, les eaux sombres, la lumière pâle, les maisons battues par l’humidité composent un univers d’une beauté presque hostile. Le froid semble pénétrer les corps et les consciences. Cette Norvège splendide devient peu à peu une sorte de huis clos à ciel ouvert. La beauté des paysages contraste avec la froideur des institutions. Plus le décor est vaste, plus la famille semble enfermée.

Un casting remarquable

Sebastian Stan est formidable dans le rôle de Mihai. Il joue avec une intensité contenue ce père profondément attaché à ses enfants, dont la colère grandit à mesure qu’il comprend que les règles du jeu lui échappent. Renate Reinsve, dans le rôle de Lisbet, est tout aussi remarquable. Norvégienne mais solidaire de son mari et de ses enfants, elle porte en elle toutes les contradictions du film : celles d’une femme prise entre son pays, sa culture d’origine, sa foi et sa famille.

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Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli et Christian Rubeck sont également excellents dans des rôles où Mungiu leur demande précisément de ne jamais surjouer. Thorbjørn Harr, dans le rôle du chef de la police, impose une présence à la fois autoritaire et retenue. Maria Bock, dans celui de la juge du tribunal familial, participe à cette représentation d’une institution qui se veut rationnelle mais apparaît progressivement enfermée dans ses propres certitudes. Et Bartek Kaminski, avec son Klaus glacial et inflexible, donne au film l’un de ses visages les plus marquants.

Un grand film politique

Ce qui fait la grandeur de Fjord, c’est précisément que Cristian Mungiu ne transforme jamais son film en procès. Il condamne clairement les dérives d’un système progressiste qui, sous couvert de protection et d’émancipation, peut devenir extraordinairement coercitif, mais il laisse à ses personnages leur part d’humanité et de contradiction.

Il ne nie pas les interrogations légitimes que peuvent susciter certaines pratiques parentales. Il refuse simplement que ces interrogations suffisent à autoriser une institution à s’emparer d’une famille et à lui imposer sa propre conception du monde.

Mungiu est du côté des Gheorghiu parce qu’il croit à la famille, à sa liberté, à sa capacité de transmettre et au droit des parents à éduquer leurs enfants selon leurs convictions. Mais il sait que défendre la famille ne signifie pas fermer les yeux sur ses faiblesses.

Mungiu accuse 

Il montre avec subtilité la violence d’une institution qui ne se pense jamais violente. Il montre le mépris parfois dissimulé derrière le vocabulaire du progrès. Il montre une société qui proclame sa tolérance mais supporte de moins en moins ceux qui refusent de penser comme elle.

Face au réquisitoire du procureur Klaus, à la froideur des procédures, filmant les silences de cette famille menacée de séparation, il fait apparaître un sujet bien plus inquiétant qu’un simple conflit éducatif : la possibilité qu’une société démocratique, persuadée de détenir les règles et droits du Bien, devienne incapable de supporter la liberté de ceux qui ne partagent pas cette définition.

Avec Fjord, Cristian Mungiu signe ainsi un film magnifique, austère, dérangeant, profondément politique et d’une exceptionnelle maîtrise. Un film qui prend le risque de défendre la famille regardée avec suspicion, et qui rappelle avec force qu’une démocratie véritable ne devrait pas seulement protéger ceux qui pensent juste selon les critères du moment, mais également ceux qui ont le courage de penser autrement.

Fjord — Roumanie / France / Norvège / Suède / Danemark, 2026 — 2 h 26. 

Réalisation, scénario et dialogues : Cristian Mungiu
Image : Tudor Vladimir Panduru. Interprètation : Sebastian Stan (Mihai Gheorghiu), Renate Reinsve (Lisbet Gheorghiu), Bartek Kaminski (Klaus, avocat général / procureur), Ellen Dorrit Petersen (Gunda), Lisa Carlehed (Mia), Lisa Loven Kongsli (Frida), Christian Rubeck, Thorbjørn Harr (chef de police), Maria Bock (juge du tribunal familial), Ingvild Lien (infirmière en chef Mathilde), Erik Hivju (Frederick, le grand-père), Vanessa Ceban (Elia Gheorghiu), la jeune fille dont les ecchymoses vont déclencher l’intervention des services de protection de l’enfance ; Jonathan Ciprian Breazu (Emmanuel Gheorghiu) ; Teodora Sabina Barau (Judith Gheorghiu) ; Filip Sebastian Barau (Timotei Gheorghiu); Sofie Vartdal (Elsa Gheorghiu); Henrikke Lund-Olsen : Noora Halberg.

Samuel Fuller: Le choc et la caresse

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Jérusalem mon amour

Le nouveau livre de Nathan Devers révèle la force d’un jeune philosophe capable de lier l’âme et les tripes, l’enracinement et l’exode. Une déclaration d’amour inquiète et magnifiquement énoncée.


Si l’on veut se confronter au délabrement de la pensée politique en France et ailleurs, sa coutumière réduction à des slogans et à des jugements primaires, il faut lire Aimer Jérusalem de Nathan Devers. Le lire non comme un exemple de cet effondrement, mais comme un contre-exemple, un exercice de savante et salubre complexité face au béton du simplisme. Par effet de miroir inversé, la haine d’Israël ressort de l’exercice plus aveugle que jamais. L’ouvrage est cependant trop riche pour qu’on le borne à ce résultat, et surtout pour qu’on le résume en une page. Mieux vaut l’aborder par une brève sélection d’angles droits. Par la manière, déjà.

C’est vers la fin de son livre que Nathan Devers, bibliomane revendiqué, définit l’entreprise dans laquelle il s’est lancé : une « méditation ». Il trempe sa plume dans les entrailles du peuple juif pour en sonder les mystères et dégager des chemins d’accès. Devers, talentueux jeune philosophe (BHL, mentor qu’il célèbre, ne s’y est pas trompé), déploie un essai autobiographique qui est aussi un parcours spirituel. Aimer Jérusalem a du souffle. Une langue de haute volée, même si certaine coquetterie de vulgarités plantées de ci, de là surprend. Encore que… Elles sont en italiques, réservées à des dialogues où l’auteur s’expose, langage du quotidien qui tranche sur le discours personnel, éminemment littéraire.

Le 7-Octobre sert de pivot. Saluons la pudeur du récit : poignant sans pathos. Puisant dans l’émotion tragique, Devers introduit cette question essentielle : « Comment un pays peut-il continuer à vivre quand il est confronté au fait de sa disparition possible ? » La référence à L’Enracinement de Simone Weil a l’éclat d’une pensée juste. Simone Weil rappelle deux choses qui donnent tout son sens au titre de l’ouvrage : ce qui nous attache en profondeur au pays qu’on aime est sa faiblesse, non sa force ; et le Christ a pleuré devant Jérusalem en comprenant que la ville serait détruite. L’attachement à la patrie, quand on sent qu’elle est mortelle, naît de la compassion qu’elle nous inspire.

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Forte idée qui fait suite à cette autre question, non moins essentielle : « Comment réagir au mal qu’on a subi ? » La réponse s’inscrit dans un événement bien antérieur au 7-Octobre, dans ce que Devers appelle un « traumatisme textuel » : la Bible. C’est-à-dire le texte où la souffrance des Juifs a dès l’origine été écrite. « Le livre qui a engendré les Juifs et qui menace en continu de les anéantir. » Aimer Jérusalem s’emploie à en faire l’archéologie, à déchiffrer les épisodes depuis le temps d’Abraham à celui de Moïse et de ses successeurs politiques. C’est une histoire en tension permanente qui oscille entre l’accueil oblatif des patriarches et la volonté d’exterminer l’ennemi héréditaire d’Israël, les Amalécites. Souhait, aujourd’hui, des fanatiques genre Ben-Gvir. Entre ces deux extrêmes, mille variations tissées au long du livre saint.

Dans une seconde sphère, délivrée de l’étau religieux, il y a Tel-Aviv. Non plus la ville des âmes mais des corps. D’une notion l’autre : on passe du Juif enraciné dans son identité à l’Hébreu qui traverse le désert et, nomade, s’établit où son exode l’arrête. Le corps désigne la réalité du présent où s’inventent les possibles. Tel-Aviv, cité neuve surgie d’une succession de dunes et de vents épars, incarne la page blanche dont a rêvé le sionisme. Seulement, les avenirs ressemblent rarement aux idéaux dont ils procèdent. Ainsi va le livre, sans entraves, assumant son approche sensible, forcément subjective. Les aperçus de Nathan Devers ont d’immenses horizons pour témoins. Et ses méditations de beaux jours devant elles.

Aimer Jérusalem, Nathan Devers, Gallimard, 2026, 432pp.

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Sophistication américaine ?

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Ross Posnock, professeur des sciences humaines à l’université Columbia et auteur de nombreux essais dans le domaine des idées, vient de sortir une étude capitale. Dans American Sophistication:  How the Casual Became Cool, il retrace les origines et l’évolution de la casual culture, et ce, à partir de Rousseau, dont le dernier avatar serait, à son insu, Donald Trump ! Causeur a pu s’entretenir avec l’auteur.


Causeur. Outre-Atlantique, que veut dire « sophistication » ?

Ross Posnock. La sophistication américaine est un oxymore, les deux termes sont contradictoires : l’expérience américaine se fonde sur les principes d’honnêteté franche et de sincérité, ainsi que sur un certain individualisme radical qui se méfie profondément de l’interaction sociale. Dans la tradition occidentale, le plus célèbre partisan de cette méfiance fut Rousseau, l’auteur le plus populaire du XVIIIe siècle. Il défendait farouchement la sincérité ; l’expression « le bon sauvage », bien qu’il ne l’ait jamais employée, est devenue un synonyme de la vertu, le bon sauvage étant quelqu’un de radicalement autonome qui se méfie des interactions sociales, celles-ci étant assimilées aux compromis moraux, aptes à corrompre l’âme. Ce ne fut pas un hasard si Thomas Jefferson était un adepte de Rousseau : il a acheté ses Œuvres complètes lorsqu’il était ambassadeur à Paris. De retour aux États-Unis, il a mis en pratique l’idéal rousseauiste de la simplicité pastorale, fondement de notre suspicion à l’égard de la sophistication — qu’on voit comme « continentale », c’est-à-dire française ou italienne. Donc, « sophistication américaine » est un oxymore, parce qu’être américain veut dire se méfier de la sophistication.

Qu’est-ce que la véritable sophistication ?

Je la vois comme une invention où le moi se présente comme naturellement aisé, lisse et désinvolte. Ce sont les idéaux du célèbre livre sur les rites italiens de la cour, Il libro del cortegiano de Castiglione (Le Livre du courtisan, 1528) ; il a été traduit en anglais et est devenu presque un guide de comportement au XVIIIe siècle en Amérique, alors que cela n’a jamais été l’intention de l’auteur. Autrement dit, il a pris le contrepied de l’idéal américain de la sincérité, de la pureté et du franc-parler.

Castiglione a baptisé le terme « sprezzatura ».

Sprezzatura est un terme encore en vogue dans le domaine de la mode sur Internet ; les influenceurs vestimentaires l’emploient souvent. En gros, il veut dire nonchalance ou aisance, mais en fait, c’est plus compliqué que cela, parce qu’il transmet aussi une notion de mépris : sprezzare en italien veut dire « mépriser ». Cet aspect négatif sera important pour l’idée de la sophistication. 

En somme, il y a des modèles concurrents. Sprezzatura sera toujours une référence minoritaire aux États-Unis. Au XVIIIe siècle, il y a des dandys qui arrivent dans les colonies depuis Londres ; cela dit, la Grande-Bretagne est un cas à part, parce qu’elle n’a jamais eu le culte de la sophistication qu’on trouve en Italie et en France, même si Londres, en tant que capitale européenne de premier plan, va attirer des dandys au XVIIIe siècle, dont certains finiront par migrer vers les colonies. On y trouvera ainsi des modes assez bizarres, assez efféminés pour les hommes. Mais c’est l’exception : les colonies américaines sont plutôt dans la recherche d’un contre-pied aux modèles aristocratiques européens. Elles préfèrent tout ce qui est simple et sans prétention, dont des vêtements en noir et blanc, sans relief ; Tocqueville le remarque lors de sa visite dans les années 1830. En même temps, la haute bourgeoisie est attirée par la mode et les valeurs aristocratiques, telle la politesse — associée à l’hypocrisie —, donc la bourgeoisie américaine effectue souvent un exercice d’équilibriste.

Ses origines puritaines y sont pour beaucoup.

Bien sûr, elles se raccordent avec l’idéologie rousseauiste : Rousseau est né à Genève, la capitale du calvinisme ; ce n’est pas un hasard si sa pensée et le puritanisme ont formé un lien qui gouverne le comportement américain. Rousseau se méfiait de l’inauthenticité de la vie sociale, tout comme le puritanisme qui, au début du XVIIIe siècle, a fermé les théâtres pendant deux ans, du fait de son hostilité au principe de la performance : l’homme devait rester transparent et unidimensionnel, à l’opposé de la théâtralité.

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Cela n’empêche pas que la vie urbaine, le seul fait de se promener dans la rue, implique une performance. Donc, les Américains se trouvent dans une situation contradictoire : c’est un pays moderniste, urbain et investi dans une organisation sociale où tout le monde joue un rôle, et, en même temps, ses citoyens se méfient profondément de l’idée de jouer un rôle, d’où l’importance de la sincérité comme stratégie pour éviter le moindre soupçon d’inauthenticité, de mascarade ou de manipulation. L’organisation sociale a poursuivi un développement explosif dans une direction qui viole les principes éthiques de base du pays. C’est pour cela que, même aujourd’hui, on loue des hommes politiques pour leur authenticité, pour leur franc-parler : souvenez-vous de John McCain ? La France est-elle comme ça ? Ça m’étonnerait.

Vous séjournez souvent en Italie. Les Italiens sont-ils plus sophistiqués ?

Les grandes capitales européennes ont toujours compris les valeurs de la sophistication, de la consommation ; c’est à la base de l’expérience urbaine. Plus les gens sont urbanisés, plus ils sont excités de participer à la consommation. Le mot « consumption » — consomption — est passé du nom d’une maladie à celui d’un moyen de plaisir social, d’ambition sociale : la consommation. Donc, Rousseau ne saisissait pas la modernité. C’est pour cela que, plus tard, Mencken, influent journaliste américain des années 1920, écrira sur Nietzsche en l’érigeant en une sorte d’anti-Rousseau. En effet, et heureusement pour lui, Nietzsche avait écrit plein de vacheries sur l’auteur des Confessions.

L’idéologie pastorale rousseau-Jeffersonienne s’efface alors ; elle se métamorphose en un conservatisme nostalgique et antimoderniste : on en a marre de tout ce bagout et de cette brillance, de ces citadins qui n’ont de l’estime que pour le succès et la performance. On cherche de véritables valeurs auxquelles on peut s’accrocher. Autrement dit, le vocabulaire américain de base ne mourra jamais ; « Make America Great Again » renvoie encore à un idéal rousseauiste : la simplicité pastorale, cette suspicion des élites.

L’Amérique a beau être antimoderne, elle reste à la pointe de la modernité.

Quand j’enseigne la littérature américaine du XXe siècle, j’établis une distinction fondamentale : le modernisme est un mouvement littéraire, artistique, culturel et intellectuel qui s’oppose à la modernité ; il en est une réponse. Celle-ci est issue des valeurs des Lumières, celles de la technologie, de la production, du capitalisme effréné, que la plupart des écrivains modernistes ont considéré avec dégoût : ils adoptaient un positionnement ironique, critique et méprisant, tout en y participant.

À l’étranger, l’Amérique passe pour le foyer de la modernité.

Absolument, elle en était le moteur. On songe à La Dialectique de la raison, d’Adorno et Horkheimer, publiée en 1947, qui traitait du triomphe américain de la modernité en critiquant les coûts environnementaux et humains du capitalisme américain, qu’ils voyaient comme génocidaire. Les Américains auraient pratiqué ce que Max Weber appelle « la rationalité instrumentale », à savoir qu’on se sert des gens comme des moyens en vue d’une fin.

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Ce qui compte dans l’univers de la modernité des Lumières, c’est la technologie, le progrès et la survie : il ne faut surtout pas prendre de plaisir ; il y a un tabou concernant la spontanéité et l’élan. Dans la mesure du possible, il faut se transformer en être mécanisé. En 1840, Tocqueville observait que les Américains font des affaires en permanence, s’affairent et se précipitent, passent d’une fête à une autre, que leur vie sociale consiste en une course incessante à la manipulation, dans l’espoir d’être porté encore plus haut dans leurs ambitions. Or, ils en sont prisonniers.

Les Américains sont-ils fiers de leur monomanie capitaliste ?

Je pense que beaucoup de gens le sont ; ils diraient que c’est le prix à payer. Il faut ajouter que l’Amérique permet tout : tu as toujours la possibilité d’agir comme Thoreau, de te retirer ; le pays n’est pas une dictature, tu peux aller à ton propre rythme. Si tu veux créer un business construit autour de l’imagerie de la simplicité et de la bienveillance, comme l’ont fait les Amish, tu peux ; tu peux en faire des millions. Le marché ne refuse rien, il est capable de tout transformer en bénéfices.

Le genre littéraire « l’Américain à Paris » s’accorde-t-il avec vos propos ?

Question excellente. Prenons l’exemple des Ambassadeurs de Henry James : Lambert Strether, le personnage principal, arrive à Paris depuis la Nouvelle-Angleterre en 1904. Il a promis à sa nouvelle fiancée anglaise qu’il va ramener à la maison le fils de celle-ci, un garçon errant qui profite de la vie parisienne depuis longtemps. Donc, Strether est en plein voyage d’ambassadeur pour accomplir cette tâche ; pourtant, à chaque étape, il se fait manipuler et arnaquer. Il le comprend rapidement, il finit par foirer de manière flagrante dans sa mission, et cela l’amuse : il est séduit par la capitale.

Quand la fille et le gendre de sa fiancée arrivent à Paris, ils sont furieux contre lui. Ils sont imprégnés de l’esprit de la Nouvelle-Angleterre, ils ont une horreur absolue de la sophistication européenne et exigent que le héros rentre immédiatement aux États-Unis. C’est le moment charnière, marqué par une scène où la fille, un véritable monstre, dit à Strether : « Ne me parle pas de Paris, je connais Paris » ; cela signifie qu’elle connaît les clichés sur la capitale, la capacité de celle-ci à se jouer de la morale des gens vertueux.

Jefferson avait été inquiet à ce sujet : il envoyait des lettres aux jeunes hommes aux États-Unis, leur disant de ne pas gaspiller leur jeunesse à Paris, qu’ils risqueraient d’en être séduits. En même temps, il en a profité à fond, il adorait chaque minute. C’est une simple histoire d’hypocrisie.

Les Ambassadeurs mettent-ils en lumière un héros sophistiqué ?

Absolument : Strether a du goût, c’est une personne perceptive et subtile qui n’a jamais eu la chance de vivre ce genre de vie. Et soudainement, en l’espace de quelques pages, il va rencontrer dans le hall de son hôtel une Américaine qui vit à Paris depuis vingt ans. Elle le drague et ils décident de sortir dîner ensemble ; il est déjà en train de rater sa mission. En Amérique, une femme raffinée et élégante ne te drague pas ouvertement, à moins que ce soit une prostituée. Alors, cette femme ne lui propose rien à part sa camaraderie et son amitié, fondées sur l’intuition qu’il est intéressant. La sophistication de Strether l’amène à être hyperexcité ; il est conscient de tout ce qui se passe autour de lui, il ne pourra plus redevenir la personne qu’il était avant : nerveux, anxieux, défensif.

Qu’y a-t-il d’américain dans cela ?

La réaction instinctive de reculer, de faire un bond en arrière.

Strether est-il sophistiqué ou naïf ?

Certaines personnes le prennent pour un idiot, un con virginal — il n’est pas vierge, il est veuf, sa femme et son fils sont morts — ; dans sa préface, Henry James l’appelle « un homme de l’imagination au plus haut degré ». Lorsqu’enfin il rencontre le jeune homme qu’il est censé sauver d’une Parisienne séductrice plus âgée, c’est dans la loge d’un théâtre : le garçon arrive à vingt-deux heures, voire à l’heure pile où le spectacle devait commencer. Strether, naïf, est fasciné par le savoir-faire et la nonchalance avec lesquels ce gosse fait son entrée. Cela fait dix ans qu’il ne l’a pas vu, il a beaucoup changé, il est devenu resplendissant et chic. Henry James s’attarde sur le clic de la porte qui s’ouvre, sur ce que cela représente dans l’esprit du narrateur, devenu hyperéveillé. Strether devient ainsi attentif aux nuances, même celles d’un geste aussi trivial que l’ouverture d’une porte.

Il n’est pas sophistiqué, il le devient.

Exactement, ce serait plus précis de le dire comme ça : il est en voie de devenir sophistiqué.

En Amérique, la sophistication est un devenir.

C’est juste, elle est toujours en mouvement. C’est une sorte de pratique, d’action ou de saut dans le vide, une transition active accompagnée par une certaine impatience. On n’a pas envie de se formaliser, on n’est pas formé pour être des observateurs attentifs et contemplatifs, d’où l’expression « stop and think » : penser n’arrive qu’au moment où tu arrêtes l’action. Or, la sophistication implique une certaine délibération. Chez nous, on se laisse porter, sans trop comprendre ce qui se passe, on suspend le jugement ; c’est une forme plus cool de la sophistication.

En même temps, on méprise cette qualité.

Thomas Jefferson est la figure quintessentielle des antimœurs américaines. Lorsqu’il est président, il devient notoire qu’il s’habille mal ; au Sénat, il porte un costume en velours souillé et des chaussures abîmées. Lors des dîners à la Maison-Blanche, il n’y avait pas de plan de table, les invités devaient courir pour trouver une place parce que, selon Jefferson, c’était la seule manière de maintenir le principe d’égalité.

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Lors de son discours inaugural, il a marché à pied jusqu’à la colline du Capitole. À la différence de George Washington, il ne s’inclinait pas, il serrait les mains, il insistait sur ce qu’on appelait à l’époque Virginia carelessness (« l’insouciance de Virginie »). Les journaux se moquaient de lui en disant qu’il était simple de façon affectée ; en effet, en privé, chez lui à Monticello, il s’habillait magnifiquement, il buvait les meilleurs vins : le reste, c’était pour les apparences. Ce fut une version américaine de la sprezzatura, ce qu’Emerson va théoriser au XIXe siècle dans son essai Manners, ainsi que dans d’autres écrits.

Une vingtaine d’années après Les Ambassadeurs, Hemingway revisitera son thème dans un autre roman parisien, Le soleil se lève aussi.

C’est du pur marchandage de la sophistication. Regardez le premier paragraphe : de quoi parle le narrateur, Jake Barnes ? D’un boxeur à Princeton, Robert Cohn, qui ne l’avait pas impressionné. Autrement dit, Barnes s’érige en autorité absolue sur ce qui est cool. Le roman entier se résume à un manuel sur comment vivre dans le monde, comment être cool.

Le lecteur finit par apprendre les détails sur la pêche à la truite, comment on arrange les truites dans un panier avec des fougères ; on apprend également des choses sur la tauromachie, sur la réponse appropriée par rapport à celle d’un touriste. Jake Barnes est fier d’être un aficionado, parfois il a honte de ses amis et compatriotes abrutis. Afición en espagnol veut dire amour ou affection, aussi bien que le fait d’être connaisseur.

En ce qui concerne la tauromachie, Barnes fait comprendre qu’on ne peut vraiment pas l’expliquer, mais que les aficionados se reconnaissent entre eux, par un regard qui agit comme un mot de passe, à l’instar de Jake et du patron de l’hôtel Montoya. Aux États-Unis, ce modèle se nourrit de la culture de la publicité, bâtie sur le désir d’obtenir un avantage par rapport aux autres.

La sophistication change de cap chez les Kennedy.

Les Kennedy marquent le début d’une ouverture, d’une compréhension nationale du concept de la sophistication : le style, le luxe, le flair aristocratique. Ils en avaient conscience tous les deux : Jacqueline Kennedy avait écrit pour Vogue sur Oscar Wilde, elle était bien éduquée, surtout dans le domaine de l’histoire du design d’intérieur, en particulier du design d’intérieur français.

Elle a rénové la Maison-Blanche et organisé une visite guidée ; tout cela était sans précédent, aucun gouvernement n’avait auparavant accordé de la valeur à de telles choses. Les Kennedy représentent une rupture radicale avec les présupposés puritains du pays. Ils étaient à l’aise avec des homosexuels et des artistes, ils l’ont démontré explicitement en donnant des réceptions célébrant l’art. Rien de tout cela ne s’était auparavant passé à la Maison-Blanche ; le plus proche, c’était Jefferson, adulé par Mme Kennedy.

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Ils faisaient partie d’une évolution dans la vie américaine au début des années 1960, où la sophistication devient cool. Cela se métamorphose en style urbain : par exemple, en 1953, Hugh Hefner fonda Playboy ; dans le premier numéro, sans nommer Hemingway, il écrit qu’il faut oublier la pêche à la truite, que tout cela est fini, qu’aujourd’hui on s’intéresse plutôt à savoir comment transformer son appartement en un espace cool, afin d’inviter une voisine canon chez soi pour boire du bon vin et discuter de Nietzsche et de Picasso.

Il s’agit d’une nouvelle forme de masculinité. C’est un produit, c’est du copier-coller ; néanmoins, cela reflète la pénétration, enfin, des influences européennes. D’ailleurs, Mme Kennedy avait passé son année de première à Paris ; une partie de sa famille est parisienne.

Aux États-Unis, la sophistication puise également dans la culture afro-américaine.

En Amérique, on a deux visions des Afro-Américains : le Noir monstrueux, violeur potentiel ; et aussi, le revers de la médaille, le Noir sophistiqué, incarné par le jazz, à partir de Duke Ellington, et, trente ans plus tard, par Miles Davis, qui transmet une inflexion plus menaçante. Cassius Clay/Muhammad Ali donne sa propre tournure à ce style ; il implique une certaine violence, ainsi qu’un certain détachement.

Ralph Ellison a évoqué le mépris comme instrument de la sophistication. Il explique que, si tu es Noir et que tu perds ton sang-froid, souvent, tu finiras mort. Le shérif du Sud ne t’aime pas, donc il faut cultiver le détachement. Le pasteur Martin Luther King bâtit un mouvement non violent sur des principes dramatiques de performance et de détachement ; c’est une personnalité qui ne perd jamais le contrôle, qui tamise la spontanéité pour en faire une sorte de sophistication politique.

À Paris, dans les années 1920, Joséphine Baker fait un tabac en incarnant une autre version du « bon sauvage » : elle a une beauté, un charme et un rythme incroyables, elle est spontanée, c’est comme si elle était sortie directement de la jungle ; le racisme est inséparable de son charme, de son pouvoir.

Est-ce une sorte de racisme positif et/ou condescendant ?

C’est compliqué, ce n’est pas clair : qui aura le dernier mot ? Elle gagne énormément d’argent pour ce qu’elle fait. Eartha Kitt, moins connue, une chanteuse de cabaret et actrice des années 1950 et 1960, joue le rôle d’une tentatrice, la cosmopolite sensuelle : elle connaît plusieurs langues. En réalité, elle est issue du Sud profond, d’un milieu extrêmement pauvre, mais elle crée le personnage d’une superbe femme exotique et non blanche ; elle joue sur les stéréotypes.

Le primitivisme des années 1920 se résumait à l’excitation provoquée par l’irruption en Europe et en Amérique de l’africanité, de la présence et de la puissance non blanches. Cela donne naissance à la sophistication.

Ralph Ellison — vous êtes éditeur de The Cambridge Companion to Ralph Ellison — est une figure importante dans votre essai.

Ellison est important pour avoir transmis l’idée de l’endurance à travers le mépris, pour avoir évoqué la figure du filou : tu donnes l’impression d’être obéissant, mais quand tu hoches la tête en signe d’accord, tu regardes ton public à côté avec une lueur dans les yeux. Tu domines l’autre en imitant un serviteur.

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, roman qu’il a publié en 1952, donne à voir plusieurs personnages qui jouent ce rôle de filou, comme Stepin Fetchit, acteur noir de Hollywood des années 1940. Au premier abord, il paraît paresseux et paumé, mais on finit par comprendre que sa « paresse » est en fait cool : elle montre que tu ne te précipites pour personne, c’est toi le chef.

Emerson dit : « Laissez aux esclaves le soin de se précipiter ; si tu es pressé, tu es l’esclave de quelque chose. » Or, si tu es paresseux, tu es cool. C’est le message de LeRoi Jones/Amiri Baraka : les Noirs sont « paresseux » parce qu’ils n’ont jamais possédé quelque chose qui avait de la valeur pour eux. Donc, ils crachent sur tout.

L’Amérique regarde-t-elle encore les Afro-Américains pour devenir « cool » ?

L’Amérique d’aujourd’hui a été éclipsée par Trump, je n’ai rien de positif à dire sur elle. Tout est, au mieux, en attente. Cela dit, les Afro-Américains ont toujours été une source d’imitation, de fascination et d’admiration. Et, en même temps, une source de révulsion, de peur et d’anxiété. La sophistication des Afro-Américains est certainement une présence puissante dans la culture.

Que pourriez-vous dire de Trump ?

J’aurais voulu parler de Trump dans mon livre parce qu’il est trop présent ; ce serait bête de l’ignorer. Donc, j’ai terminé avec une brève discussion de Reagan, Obama et Trump, trois figures qui sont signifiantes dans l’histoire de la sophistication : Trump meurt d’envie d’être sophistiqué, le Trump-Kennedy Center étant sa tentative la plus flagrante et pathétique, tellement il a envie d’obtenir l’approbation des Kennedy, de les fréquenter.

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Mais, bien évidemment, c’est un imbécile désemparé, donc tout ce qu’il fait est risible. Sinon, mon livre se termine avec Leonard Bernstein ; je ne dis pas grand-chose de ce qui se passe après les années 1970. À mon avis, la grande époque de la sophistication du début des années 1960 est révolue.

L’Amérique est-elle devenue moins sophistiquée ?

On considère cet idéal avec autant de suspicion que jamais. Prenons l’exemple de la couverture de mon livre : je voulais que ce soit une image fixe d’Audrey Hepburn au début de Diamants sur canapé. C’est presque un cliché ; cela aurait convenu parce qu’il est question du désinvolte et du sophistiqué. Mais mes éditeurs ont prétendu que cela aurait coûté trop cher, que le public aurait méprisé le livre pour une étude sur le cinéma.

Mon hypothèse : ils ne voulaient pas être associés à une image si élitiste. Par là, je veux dire de « blanc ». Pour eux, la sophistication serait quelque chose d’excessivement élitiste et blanc, capable de déclencher une réaction de révulsion et de colère de la part de la gauche. Peut-être que je me trompe.

La sophistication n’a jamais été « populaire », elle a toujours été accueillie avec une certaine anxiété. Quand tu arrives à la fac, tu ne téléphones pas à tes parents pour leur dire : « Oh, ma nouvelle camarade de chambre est tellement sophistiquée ! »

Ross Posnock, American Sophistication:  How the Casual Became Cool, Princeton University Press, 488 p.

Voir Steven Sampson, « L’Ecrivain américain à Paris : touriste ou prophète ? », dans L’Infini, numéro 130, hiver 2015.

Retour sur la civilisation

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Manifestation pro-migrants, Gloucester, Angleterre. 22/8/2026. Ethan Fowler/ZUMA/SIPA

Notre époque souffre d’une maladie particulière. Car pour certains des Européens, il ne suffit pas d’accueillir ou de secourir ceux qui sont dans le besoin ; non, pour eux, il faut aussi encourager ceux que l’on accueille ou que l’on secoure à croire que ce que l’on fait pour eux, ce n’est que leur dû, que tout leur est dû.


Je revenais d’Afrique avec un bras cassé et un pied abîmé par une méchante bactérie. À Amsterdam, entre deux avions, je dus demander une assistance.

Un Hollandais aux cheveux blancs vint me chercher dans une petite voiturette électrique. Il avait le dos courbé. Il me conduisit à travers l’immensité de Schiphol avec efficacité et cette bonne humeur discrète qui n’a besoin ni de plaisanteries ni de sourires. Il y avait dans sa façon de s’occuper de moi quelque chose de simple et d’ancien : faire ce que l’on a à faire sans faire sentir à l’autre qu’il vous pèse.

Je le regardais conduire.

Toute la journée, sans doute, il parcourait ces mêmes couloirs, sous les mêmes lumières, entre les mêmes boutiques. Il transportait des malades, des infirmes, des blessés, des gens plus riches que lui, des gens pressés, parfois désagréables, qui ne se demandaient probablement pas combien gagnait l’homme assis à côté d’eux.

Son dos semblait avoir lentement pris la forme de son travail.

Il devait être fatigué. Il était probablement peu payé. Pourtant je ne sentais chez lui ni servilité ni aigreur. Il ne me faisait payer ni sa fatigue, ni sa condition, ni la différence entre nos vies.

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Je revenais d’Afrique. J’y avais retrouvé cette générosité humaine qui existe partout, mais aussi la dureté de sociétés où tomber très bas peut signifier tomber sans filet, où la pauvreté expose davantage à l’arbitraire, à la dépendance, à la puissance de celui qui possède. L’Europe, avec tous ses défauts, a passé des siècles à mettre quelque chose entre le faible et la brutalité du sort.

Et voici qu’au cœur même de cette Europe s’installe une autre tentation.

Nous sommes devenus attentifs à toutes les blessures, ce qui est un progrès, mais nous avons commencé à aimer dangereusement le langage de la blessure. À celui qui a souffert, à celui qui possède moins, à celui qui vient d’ailleurs, nous offrons parfois, avec notre aide, une interprétation de son existence : quelqu’un t’a fait cela, quelqu’un te doit quelque chose, ta place dans le monde est celle de la victime.

C’est un étrange cadeau.

Car une blessure reconnue peut cicatriser. Une blessure devenue identité doit rester ouverte.

Et le ressentiment entre par là.

Il entre doucement, sous les habits de la justice. Il apprend à comparer, à compter, à transformer les différences en offenses. Il finit par donner à celui qui souffre une consolation dangereuse : si ma vie est difficile, quelqu’un doit en être coupable.

Je pensais à cet homme aux cheveux blancs.

Il avait certainement connu des injustices, des humiliations, des jours où son salaire lui paraissait dérisoire devant ce qu’il voyait autour de lui. Peut-être pas. Je n’en savais rien, et justement je ne voulais rien inventer de sa vie. Je voyais seulement ce qui était là : un homme au dos courbé qui n’avait pas fait de sa fatigue une arme contre celui qu’il conduisait.

Cela me paraissait soudain très précieux.

Car il faudra toujours des hommes pour accomplir les travaux pénibles. Il y aura toujours des vies plus faciles que d’autres, des chances inégalement distribuées, des corps qui vieillissent mieux, des enfants qui commencent la course plus loin devant. Nous pouvons diminuer ces injustices. Nous ne construirons jamais un monde où personne n’aura de raison de se comparer à personne.

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La question est donc aussi de savoir ce que nous faisons de nos blessures.

Il existe une politique qui consiste à les soigner.

Et une autre qui vit de les empêcher de guérir.

La seconde est peut-être l’une des maladies de notre temps.

Elle menace particulièrement une Europe qui, à force de se juger elle-même, risque de ne plus savoir accueillir autrement qu’en demandant pardon. On peut alors arriver dans une société infiniment plus protectrice que beaucoup de celles que l’on a quittées et apprendre presque aussitôt à la considérer d’abord comme coupable de votre condition.

Quelque chose se renverse.

La gratitude devient suspecte, la dette ne va plus que dans un sens, et l’homme que l’on voulait protéger peut finir par se penser comme le créancier permanent du monde qui l’a accueilli.

Ce n’est bon ni pour lui ni pour ce monde.

Je regardais le Hollandais conduire entre les voyageurs. Il ne représentait aucune théorie. Il ne prouvait rien. Il ignorait tout de ce que je pensais à côté de lui.

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Mais son dos courbé me rappelait une chose que nous oublions peut-être : une civilisation ne dépend pas seulement de la justice qu’elle organise. Elle dépend aussi de ce que les hommes font de ce qui restera toujours injuste dans leur vie.

Quelques minutes plus tard, il me déposa à ma porte d’embarquement.

Puis il repartit chercher quelqu’un d’autre.

Une haine « antiflics » qui est nouvelle…

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Manifestation contre la violence policière à Marseille, France. 30/3/2023. SOPA Images/SIPA

Guets-apens, refus d’obtempérer, agressions : les policiers sont de plus en plus souvent sommés de faire respecter une autorité que l’on s’emploie par ailleurs à délégitimer. De l’antiflicisme militant à la prudence des pouvoirs publics, c’est tout l’équilibre régalien qui vacille.


Il y a toujours eu, dans la tradition française, le gendarme et le voleur, l’autorité ridiculisée, la mythologie du bandit au grand cœur déjouant avec panache toutes les recherches policières. Il y a toujours eu, sur le plan citoyen, cette hostilité viscérale à l’encontre des incarnations de l’ordre, mais cette exaspération au quotidien quand la police ne venait pas sur-le-champ répondre à votre appel. Il y a toujours eu, dans les moments solennels et tragiques de notre Histoire, des rassemblements en hommage aux victimes de leur devoir, aux policiers et gendarmes tués, à tous ceux qui ont payé de leur vie, face notamment aux terroristes, leur volonté de défendre, de protéger et de résister. Il y a toujours eu, au fil des temps, une malfaisance, des transgressions de toutes sortes, des délits, des crimes, une volonté perverse de ne pas se plier aux injonctions et aux commandements, une minorité structurellement vouée à défier et à intimider la majorité des honnêtes gens.

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Ce qui a changé, c’est que les voyous d’alors n’étaient pas considérés, que les forces de l’ordre, pour être tournées en dérision sur le mode satirique, étaient respectées, que leur autorité n’était pas contestée et qu’en quelque sorte, elles avaient la main sur le désordre et l’effervescence sociale. Les infractions ne les devançaient pas, elles ne les prenaient pas de vitesse, leurs auteurs ne prenaient jamais l’initiative de l’agression, de l’attaque initiale. Cette haine antiflics a fini par substituer à la lutte contre l’insécurité une mise en cause permanente de la police. Aujourd’hui, on s’attache davantage à contester les conditions de son intervention qu’à mesurer l’efficacité de son action. Au point que, sur un double plan, la lutte régalienne y perd : la police est devenue présumée coupable chaque fois qu’une interrogation grave est formulée sur les responsabilités des détenteurs de la force légitime ou de ceux qui lui ont résisté et, à cause de cette présomption, les premiers n’osent même plus aller jusqu’au bout de ce que la loi les autorise à accomplir. Leur force légitime est limitée quand la violence illégitime d’en face est illimitée.

Ces agressions, ces refus d’obtempérer, ces guets-apens qui se multiplient ne sont que la traduction de plusieurs facteurs : ceux que je viens d’évoquer ; l’incontestable bonne volonté d’un État cependant impuissant devant des flots transgressifs, de plus en plus précoces, qu’il ne parvient pas à maîtriser ; la perversion idéologique d’une part du personnel politique qui détruit sciemment le socle de confiance et d’estime sur lequel police et gendarmerie doivent reposer ; l’incroyable renversement qui a conduit ceux que la loi devrait soumettre à s’ériger eux-mêmes en maîtres du jeu et à imposer leur propre loi. À l’air libre comme dans la plupart des prisons.

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Je suis persuadé qu’une victoire régalienne et démocratique est possible, à condition d’avoir des ministres courageux jusqu’au bout, de lever les obstacles qui, sans motif constitutionnel pertinent, entravent les réformes nécessaires et de cesser de travestir l’échec relatif en triomphe et le laisser-aller en vertu républicaine.

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Zinedine Amnésique Zidane

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Zinedine Zidane, sélectionneur de l'équipe de France, assiste au match entre le RC Lens et le Paris Saint-Germain lors du Trophée des champions, à Lens, le 16 août 2026. © Matthieu Mirville/ZUMA/SIPA

A peine nommé sélectionneur des Bleus, Zinedine Zidane a enfin trouvé quelques mots pour le journaliste Christophe Gleizes, emprisonné en Algérie depuis plus d’un an. La famille du journaliste l’avait pourtant sollicité à plusieurs reprises…


Nommé sélectionneur de l’équipe de France fin juillet, Zinedine Zidane s’est soudain rappelé qu’un journaliste français du magazine So Foot, Christophe Gleizes, était prisonnier en Algérie, et il a enfin trouvé quelques mots (mais pas trop forts, faut pas fâcher les autorités d’Alger) pour afficher sa compassion : « On espère qu’il puisse rentrer chez lui, je soutiens comme un parent Christophe Gleizes. » Alors qu’il est lui-même d’origine algérienne, d’ascendance kabyle, que le journaliste Christophe Gleizes a été condamné en juin 2025 à sept ans de prison à cause d’un reportage sur un club de football de Kabylie et que les parents de l’otage avaient, à Noël, interpellé Zizou pour qu’il intervienne auprès de l’Algérie (dont son fils Luca est le gardien de but), Zinedine Zidane n’avait jamais pipé mot… Sa nouvelle fonction lui a rendu l’organe, sa nomination lui a rafraîchi la mémoire, mais Zidane est souvent sujet à des amnésies partielles, peut-être les séquelles du coup de tête qu’il avait donné un soir de juillet 2006…

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Né à Marseille, mais n’ayant jamais porté le maillot de l’OM, il avait ainsi promis qu’une fois sa carrière terminée, il serait reconnaissant envers sa ville natale : en 2009, il annonçait la création à Marseille d’un centre de foot loisir, avec des aires où jouer à cinq contre cinq, principalement destiné aux jeunes défavorisés des quartiers nord. Le maire de l’époque, Jean-Claude Gaudin, offrait alors un vaste terrain à Zizou, mais ce dernier estimait que les frais de viabilisation de la parcelle étaient trop élevés. Il oubliait ses promesses, préférant alors installer son club de loisir à Aix-en-Provence, au bénéfice d’une lucrative clientèle composée d’étudiants aisés et de jeunes cadres dynamiques… Aujourd’hui, à Marseille, l’image de Zidane n’est plus qu’un souvenir. La nouvelle mairie, d’extrême gauche, a fait effacer son portrait géant affiché sur la Corniche. Elle lui a substitué une fresque de 100 mètres carrés dédiée à SOS Méditerranée, l’ONG qui repêche les migrants recalés aux frontières.

François Asensi ou l’art d’être maire

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François Asensi, août 2026. D.R.

Fils de Républicains espagnols, François Asensi a été pendant trente-six ans député et maire de Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis. En 2023, il a été classé parmi les dix meilleurs élus locaux du monde. Dans un récit autobiographique, il raconte son parcours. Passionnant !


« François Asensi est un de ceux qui font beaucoup pour l’intérêt général tout en étant aux petits soins auprès de chacun, qu’il défend et protège vraiment de son mieux. » C’est en ces termes que s’exprime Fabien Roussel à propos de son ami François Asensi, fils de Républicains espagnols, député et maire de Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis, pendant trente-six ans ; membre de la direction nationale du Parti communiste français, il a été élu secrétaire, à l’âge de 34 ans, de la plus importante fédération communiste du pays, avant d’en être limogé en 1985. Après ce limogeage qui, on s’en doute, fut douloureux, ne serait-il plus communiste ? Point ! Au contraire, pourrait-on dire. En compagnie du journaliste et écrivain Valère Staraselski (lui-même auteur au printemps dernier d’un très bon roman, Les passagers de la cathédrale, paru aux éditions du Cherche-Midi), il sort aujourd’hui un remarquable récit autobiographique qui annonce la couleur et le confirme avec style et panache : Et pourtant communiste ! (éd. Télémaque).

L’un des dix meilleurs maires du monde !

François Asensi ne cache rien ; il raconte sa vie, ses combats. Né le 1er juin 1945 à Santander, en Espagne, d’un père tailleur de pierre et d’une mère ouvrière spécialisée, il rend un vibrant hommage à ces derniers. Son père, arrivé en France à l’âge de 18 ans, rejoindra les Brigades internationales jusqu’à leur dissolution et même au-delà. Il évoque son enfance dans le quartier populaire du Landy entre les villes de Saint-Denis et d’Aubervilliers, sa pratique du sport notamment au sein de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). « Mes parents, militants syndicalistes communistes, étaient des adeptes du sport travailliste », écrit-il. Il y évoque aussi la rencontre avec Marie-Françoise, lors d’un voyage à Prague (il a 17 ans, elle en a 15 ; « la femme de ma vie »), et celle de sa tante maternelle Angèle Martinez Koulikoff, résistante à 17 ans, déportée dans des conditions épouvantables. Toutes ces expériences, ces épreuves font de François un antifasciste qui, dès 16 ans, effectue ses premiers pas de militant, en particulier contre la guerre d’Algérie. Il adhère à la Jeunesse communiste dont il prendra la direction nationale, poste qu’il quittera en 1975 pour devenir premier secrétaire de la fédération de Seine-Saint-Denis, puis suppléant du président du groupe communiste à l’Assemblée nationale, Robert Ballanger, qui, selon lui « avait la dimension d’un homme d’État. » 

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Il ne cache pas les difficultés rencontrées, les déceptions au sein même de son camp, et le soutien indéfectible de Jack Ralite à son endroit. Au fil des pages, on suit non seulement un parcours exemplaire, mais aussi un destin. Celui d’un élu national mais aussi et surtout d’un élu local, adepte de « la démocratie en première ligne ». François Asensi deviendra maire de Tremblay-en-France le 7 avril 1991. Et quel maire ! Il ne cessera d’exercer son pouvoir en agissant pour l’écologie (Tremblay est une ville superbement verte) et la justice sociale. Un maire qui, quand il se balade dans les quartiers, est accosté par des jeunes qui l’interpellent et lui disent : « Bravo pour ce que vous faites pour nous, Monsieur le maire ! ». Un maire qui, en 2023 sera classé, par la fondation The City Mayors, parmi les dix meilleurs maires du monde. Ce récit autobiographique est éclairant et souvent émouvant car c’est celui d’un homme issu « des ruisseaux d’Aubervilliers » qui toujours, a su mettre en avant l’intérêt général et le collectif. Ça devient si rare à notre époque.

François Asensi (avec Valère Staraselski), Et pourtant communiste !, Télémaque, 2026, 247p.

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Darmanin rejoint Philippe : soutien ou boulet ?

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Gérald Darmanin, ministre de la Justice, lors du match entre RC Lens et Paris Saint-Germain, le 16 août 2026. Lens, France. Matthieu Mirville/ZUMA/SIPA

Le ministre de la Justice annonce que, loin de vouloir briguer la fonction suprême, il soutient la candidature à la présidence de l’ex-Premier ministre. Est-ce parce qu’il veut voir Edouard Philippe à l’Elysée, ou parce qu’il veut plomber la campagne électorale de ce dernier ?


Que voilà donc un ralliement qui fleure bon le coup tordu ! Pas à dire, on se régale. La macronie et sa folle troupe de saltimbanques calamiteux ne cessent de nous ravir !

Ainsi, Gérald Darmanin, le ministre de la Justice que les gouvernements du monde entier nous jalousent, a renoncé à se lancer dans la course à l’Élysée pour 2027. Sans aucun doute, c’est la mort dans l’âme qu’il a dû s’imposer ce sacrifice, tant il nous a paru, ces dernières années, persuadé que sa personne était celle dont la France avait le plus grand et plus urgent besoin pour affronter avec succès les épreuves qui l’attendent. À l’évidence, il aura dû en rabattre, plombé qu’il se retrouve par les scandales récents de la tragédie de la petite Ilyana, la disparition ahurissante de milliers de dossiers concernant des affaires sensibles de violences sexuelles, conjugales et autres, le fiasco permanent des OQTF, bref les si nombreuses illustrations, toutes plus affligeantes les unes que les autres, de l’état dans lequel se trouve l’institution judiciaire après dix années de délitement macronien. Délitement auquel le sieur Darmanin est associé à des postes ministériels depuis la première heure, et cela pratiquement sans interruption. Un palmarès de première bourre, convenons-en.

Donc fort du constat qu’il aurait à se coltiner ce passé et ce passif tout au long d’une campagne présidentielle et que, partant, ses chances de sortir gagnant de cette joute étant presque aussi faiblardes que son bilan, il aura préféré ne pas s’aligner au départ. Un éclair de lucidité, peut-être ?

Il aurait pu en rester là.

Mais figurez-vous, que, un peu comme la cerise sur le gâteau amer du renoncement, se présentait dès lors l’opportunité de plomber les chances du « grand ami » candidat déclaré, son ex-patron au gouvernement, le sémillant Édouard Philippe. 

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À lui donc, désormais, de se dépêtrer avec le bilan de son ex-ministre si cavalièrement calé des deux fesses sur le porte-bagage de son petit vélo de campagne. Difficile en effet pour le navrant Havrais de jouer la carte de la virginité gouvernementale, d’entonner le couplet : « Macronie, moi connais pas ! Moi, rien à voir ! Rupture, rupture, vous dis-je ! », et cela tout en feignant – juste pour la galerie – de se réjouir de l’encombrant ralliement.

Décidément, la cuisine politicarde a beau être toujours un peu plus infecte et puante, on ne s’en régale pas moins. Allons donc savoir si, agissant comme il le fait dans la torpeur de ce chaud été, le renard Darmanin n’est pas mû tout simplement par un de ces calculs d’une bassesse bien en phase avec ce que nous montrent les manœuvres politiciennes de ces temps bénis ? S’imposer dans le paysage pour n’être en fait que le boulet de l’échec tout en paraissant soutenir. Et le moment venu, l’alternance élue ayant bu le bouillon, ainsi qu’il l’espère tant, apparaître comme le seul recours possible. Cela s’est vu. C’était le calcul de Chirac en contribuant activement à l’élection de Mitterrand en 1981. Il y a mille et une manières de trahir. Philippe nous en a montré quelques-unes ces derniers temps. Darmanin nous fourbit l’une des siennes en ce beau mois d’août. Non mais, qu’est-ce qu’on se marre !

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De mal en PISA

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Jean-Paul Brighelli © Hannah Assouline

Le 8 septembre prochain tombent les résultats de PISA 2025 — l’évaluation des connaissances et compétences des élèves âgés de plus de 15 ans de 90 pays. La France, là-dedans, se perd dans un milieu de classement peu glorieux. Que cette année on constate un frémissement ou la poursuite de la dégringolade importe peu, explique notre chroniqueur. Ce sont trente années de gabegie enseignante que les chères têtes blondes et brunes paient cash — pour le plus grand plaisir des apprentis-sorciers de la pédagogie.


Le 16 août, Christophe Kerrero, ancien directeur de Cabinet de Blanquer, ex-recteur de Paris, a donné aux Echos un long article dans lequel il détaillait les raisons de notre affaissement scolaire — un bel euphémisme pour qualifier la dégringolade continue depuis 25 ans que PISA, qui mesure les capacités des élèves, a été institué : « Les performances des élèves français n’ont cessé de baisser, avec une nette augmentation des élèves peu performants et un effondrement du nombre d’élèves les plus performants ». Comment ? Le souci d’égalitarisme, qui fut continument celui de la Gauche, a donc produit l’inverse des résultats attendus ? « En France, explique l’ancien Recteur, les trois critères d’un système scolaire efficace sont au rouge : non seulement le niveau des élèves ne s’élève pas, mais les écarts entre eux augmentent et le poids de l’origine sociale sur les résultats scolaires est toujours plus fort ».

Ça alors ! Les belles âmes qui prétendaient réduire l’écart entre les défavorisés et les enfants de banquiers ont eu faux sur toute la ligne : en privilégiant les plus faibles, on a fait descendre le niveau de tous — sauf des enfants de riches, qui ont les moyens de s’offrir des alternatives pédagogiques de qualité. 

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Parce que c’est bien la qualité que l’on refuse aux élèves, sous prétexte de privilégier la quantité. Et l’idéologie : les pédagogues adeptes de la méirieutique — du nom de Philippe Meirieu, gourou de tous les bras cassés qui ont investi tout l’organigramme de l’Éducation Nationale — croient dur comme fer que les compétences se développent indépendamment des connaissances. 

Les sciences cognitives ont largement prouvé le contraire, mais on n’avait pas besoin d’elles, aussi fiables soient-elles, pour savoir que la répétition et l’acquisition d’automatismes « libèrent la mémoire de travail et permettent de mobiliser pleinement les capacités de raisonnement ». Et qu’à l’inverse, « lorsqu’un élève doit encore consacrer une part importante de son attention aux opérations élémentaires, il dispose de moins de ressources pour comprendre, analyser ou résoudre des situations nouvelles ». Les hussards noirs de la République envoyés dans toute la France par Jules Ferry sous la IIIe République faisaient répéter inlassablement les tables de multiplication (imprimées sur la couverture de vos cahiers, vous souvenez-vous ?) et les règles d’orthographe et de grammaire. L’accord du participe conjugué avec l’auxiliaire « avoir » avec le COD antéposé, qui n’a aucune raison grammaticale et qui est l’un des mantras de l’orthographe française, ne s’apprend pas autrement. On ânonnait pour ne pas devenir des ânes. 

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Le ministère Blanquer a édicté de nouveaux programmes, en vigueur depuis deux ans, dont les effets ne se feront sentir qu’aux éditions 2029 et 2033 de PISA. Dans le temps politique, autant dire une éternité. Et il faut bien comprendre que l’École n’est pas un problème particulier : c’est le marqueur d’une faillite générale, où l’idéologie (ainsi appelle-t-on ce qui n’existe pas, disait Hannah Arendt) a remplacé le bon sens. « Il n’y aura ni redressement économique, ni cohésion nationale, ni vitalité démocratique sans une ambition retrouvée pour son École », conclut avec justesse Christophe Kerrero. Renversons la proposition : il n’y aura pas d’ambition possible pour l’École sans redressement économique, cohésion nationale et ambition républicaine — étant entendu que la démocratie a fait long feu.

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On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs

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Ayoub Aïssiou. Image de profil sur X.

Le 21 août, le Journal du dimanche publiait l’appel d’un collectif d’intellectuels demandant à l’Espagne de ne pas extrader Ayoub Aïssiou vers l’Algérie. La contradiction était légitime et les accusations portées contre cet homme d’affaires méritent d’être examinées. Mais pour répondre à cet appel initié par le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, avec la collaboration de Marek Halter et du président de la Conférence des imams de France Hassen Chalghoumi, une partie de la presse algérienne a cru bon de recenser parmi les signataires les Juifs, les « sionistes », les « pro-Israël ». Quand la réfutation cède la place au décompte des origines, il faut appeler les choses par leur nom. Tribune d’une des signataires, la journaliste Sarah Cattan. 


On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs.

Même si nous nous étions trompés sur tout concernant Aïssiou, expliquez-nous la mère juive de Schiffer.

Il faut commencer par ce qui pourrait nous déranger nous-mêmes.

Nous avons signé un appel demandant à l’Espagne de ne pas extrader Ayoub Aïssiou vers l’Algérie. Depuis, la presse algérienne oppose à cet appel des accusations judiciaires graves : condamnation par contumace, faux et usage de faux, blanchiment d’argent, transferts illégaux de fonds.

Ces accusations doivent être examinées.

Un appel n’est pas un jugement. Un engagement en faveur des droits d’un homme ne dispense ni de vérifier les faits, ni d’accepter la contradiction. Si nous avons présenté trop catégoriquement Ayoub Aïssiou comme un homme poursuivi pour son opposition au régime algérien, nous devons entendre et examiner ce qui nous est opposé.

Nous ne demanderons à personne de croire Aïssiou sur parole.

Nous ne nous le demanderons pas davantage à nous-mêmes.

Mais une question demeure : pour contredire notre appel, pourquoi a-t-il fallu aller chercher la mère juive de Daniel Salvatore Schiffer ?

La question paraît absurde.

Elle ne vient pourtant pas de nous.

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Dans un article intitulé « Mandat d’arrêt, connexions israéliennes et lobbies de l’ombre.  Révélations sur l’affaire Aïssiou », paru le 24 août, le journal El Watan prétend apporter la « preuve irréfutable » du soutien dont bénéficierait Ayoub Aïssiou de la part de réseaux d’influence « sionistes et pro-Israël ».

Et comment cette « preuve » est-elle administrée ? Daniel Salvatore Schiffer, initiateur de l’appel, devient le philosophe « dont la mère est juive ».

Marek Halter est signalé comme « également juif ».

Hassen Chalghoumi devient le « pseudo imam pro-Israël ».

Puis vient la liste des autres signataires, parmi lesquels Pascal Bruckner, Bernard Kouchner, Arno Klarsfeld, Pierre-André Taguieff, Boualem Sansal, Céline Pina, Robert Redeker, Élie Chouraqui, Michaël Prazan, Sarah Cattan, Michel Gad Wolkowicz, Jean-Claude Zylberstein et les autres.

Arrêtons-nous : Daniel Salvatore Schiffer est philosophe. Il a pris l’initiative de cet appel. Ses écrits, ses engagements, ses prises de position peuvent être discutés, contestés, combattus.

Mais sa mère ?

Que vient faire sa mère dans une procédure d’extradition entre l’Espagne et l’Algérie ?

Et, plus précisément encore : que vient faire le fait qu’elle soit juive ?

Cette information ne nous apprend rien sur Ayoub Aïssiou.

Rien sur les faits qui lui sont reprochés.

Rien sur la validité des jugements prononcés contre lui.

Rien sur le caractère politique ou non de sa poursuite.

Rien sur les garanties d’un procès équitable.

Rien sur la décision que devra prendre la justice espagnole.

Elle ne nous apprend rien sur Aïssiou.

Elle nous apprend en revanche beaucoup sur celui qui juge nécessaire de l’écrire, car la judéité de la mère de Schiffer n’est pas ici une information biographique tombée par hasard dans un portrait. Elle est introduite au milieu d’une démonstration censée établir l’existence de « réseaux d’influence ».

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Schiffer : une mère juive.

Halter : juif.

D’autres : sionistes.

Israël : en arrière-plan.

Et la liste des signataires devient elle-même pièce à conviction.

Ce n’est pas nous qui introduisons ici la judéité. C’est El Watan qui la convoque comme élément de preuve. Et El Watan n’est pas seul. Le vocabulaire essaime : « cercles sionistes », « réseaux sionistes », « lobby pro-israélien », « connexions », « lobbies de l’ombre ».

L’Algérie Presse Service, agence officielle du pays, annonce à son tour que la presse nationale aurait révélé les « accointances étroites » d’Aïssiou avec les « cercles proches de l’entité sioniste et du Makhzen » qui chercheraient à empêcher son extradition.

TSA (Tout sur l’Algérie) franchit une étape supplémentaire. Après avoir décrit plusieurs signataires selon leur proximité supposée avec Israël, le média écrit cette phrase stupéfiante : « Il suffit […] de lire les noms des signataires de cette lettre ouverte pour comprendre leur véritable motivation ».

Lire les noms. Nous y voilà presque.

Puis quelqu’un finit par écrire ce que les autres avaient préparé : Le Courrier d’Algérie, le 23 août, titre : « Le lobby juif au secours d’Ayoub Aissiou ».

Cette fois, plus besoin de traduction. Le lobby n’est plus seulement « sioniste », il n’est même plus « pro-israélien » : il est juif.

Et les signataires de l’appel deviennent, dans le corps de l’article, des personnes appartenant au « lobby juif ».

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Voilà pourquoi nous refusons un piège particulièrement commode : celui qui consisterait à nous sommer de choisir entre reconnaître les interrogations légitimes concernant Aïssiou et dénoncer ce qui est écrit sur ceux qui le défendent.

Nous ferons les deux.

Vous affirmez que nous nous sommes trompés sur Ayoub Aïssiou ?

Démontrez-le. Produisez les faits. Produisez les jugements. Produisez les pièces : nous les examinerons.

D’autres médias l’ont d’ailleurs fait sans rechercher la religion des mères de famille. On peut contester notre appel. On peut nous reprocher d’avoir insuffisamment vérifié certains éléments. On peut soutenir qu’Aïssiou n’est nullement un opposant politique mais un homme cherchant à échapper à la justice de son pays.

Voilà une controverse. Elle peut être sévère. Elle peut nous obliger à répondre. Elle peut même, demain, nous obliger à reconnaître une erreur. Mais elle parle encore d’Ayoub Aïssiou.

La frontière se trouve exactement là : elle sépare celui qui nous dit : « Vous vous trompez sur cet homme, et voici les faits », de celui qui nous souffle : « Regardez plutôt ceux qui le défendent. Regardez leurs noms. Regardez leurs liens. Regardez leurs mères ».

Le premier mérite une réponse. Le second mérite qu’on nomme son procédé.

Car l’antisémitisme n’arrive pas toujours en hurlant « les Juifs » : il sait parler de réseaux, d’influences, de connexions, de lobbies. Il juxtapose les patronymes. Il recherche les ascendances. Il transforme une origine en indice et une proximité avec Israël en pièce d’un système invisible.

Et, quelquefois, après avoir suffisamment tracé les pointillés, quelqu’un écrit enfin en toutes lettres ce dont il était question : « le lobby juif ».

Alors redisons-le : même si nous nous étions trompés sur tout concernant Ayoub Aïssiou, cela ne répondrait toujours pas à cette question, pourquoi fallait-il savoir que la mère de Daniel Salvatore Schiffer était juive ?

Nous avions signé publiquement. Nos vingt noms étaient publics. Nos arguments étaient publics. Notre demande était publique. Il n’y avait aucun réseau à découvrir, aucune filiation à exhumer, aucun secret à révéler.

Il suffisait de nous répondre.

On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs.

Cristian Mungiu : Face à la machine idéologique

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Fjord, de Christian Mungiu (2026). Le Pacte

Fjord, le nouveau film de Cristian Mungiu qui vient de sortir en salle, a été recommandé par Jean Chauvet dans les colonnes de Causeur. Jacques Déniel est allé le voir et livre une analyse qui fait ressortir toute la dimension socio-politique de cette oeuvre remarquable.


Cristian Mungiu est un des cinéastes majeurs du cinéma mondial contemporain. Scénariste et metteur en scène d’une rigueur extrême, austère jusqu’à l’ascèse, il construit depuis Occident une œuvre qui ne cesse d’interroger les rapports de l’individu avec la société, la morale et les institutions. Avec Fjord, il atteint une nouvelle fois une forme de perfection cinématographique.

Palme d’or au Festival de Cannes 2026, son film est une œuvre d’une intelligence rare, un grand film politique qui ose regarder en face les contradictions d’une société européenne qui se veut tolérante, protectrice et progressiste, mais qui peut se montrer d’une redoutable rigidité dès lors qu’un individu ou une famille refuse de se conformer à ses nouvelles normes morales.

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Une œuvre d’une cohérence exemplaire

Depuis Occident (2002), chronique douce-amère d’une Roumanie postcommuniste où les personnages cherchent leur place dans une société en pleine transformation, Mungiu n’a cessé de construire un cinéma de la confrontation entre les individus et les systèmes qui prétendent organiser leur existence. 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), chef-d’œuvre absolu sur l’avortement clandestin sous Ceaușescu, lui apporte la Palme d’or et révèle définitivement l’ampleur de son talent. Contes de l’âge d’or (2009), qu’il écrit et réalise en partie, transforme les absurdités de la vie quotidienne sous le communisme en une satire noire et savoureuse. Au-delà des collines (2012) explore la religion, la croyance et l’enfermement communautaire à travers le destin tragique de deux jeunes femmes. Baccalauréat (2016) ausculte la corruption ordinaire et les arrangements avec la morale d’un père qui voudrait assurer l’avenir de sa fille dans une société où chacun semble accepter de franchir les limites. Enfin, R.M.N. (2022) élargit son regard à la question du racisme, de la peur de l’étranger, du nationalisme et des fractures européennes. Avec Fjord, Mungiu déplace son regard vers la Norvège et s’attaque à une autre forme de pouvoir : celui d’institutions qui, au nom de la protection de l’enfant et du progrès social, prétendent définir ce que doit être une famille respectable et une éducation acceptable.

Une famille chrétienne face à l’État

Les Gheorghiu sont une famille singulière : Mihai est roumain, Lisbet est norvégienne, ils sont profondément chrétiens membres à d’église évangélique. Ils ont cinq enfants qu’ils élèvent avec amour, rigueur et selon des principes religieux et moraux auxquels ils sont profondément attachés. Installés dans un village isolé au fond d’un fjord, ils se rapprochent de leurs voisins, les Halberg, tandis que leurs enfants deviennent amis malgré des éducations différentes. Lorsque l’aînée, Elia, apparaît à l’école avec des ecchymoses, les soupçons se portent sur les méthodes éducatives de ses parents.

Mungiu ne dissimule rien : les parents reconnaissent les tapes et les fessées qu’ils ont pu donner. Mais il refuse de transformer ces gestes en condamnation automatique. C’est précisément là que commence son véritable sujet. Car ce qui se joue dans Fjord dépasse largement la question de la correction physique. C’est la confrontation de deux conceptions du monde, de deux morales, de deux définitions de l’éducation et, finalement, de deux conceptions de la liberté.

Froideur implacable des institutions

Le cinéaste intelligent et pertinent n’est jamais manichéen. La violence institutionnelle qu’il décrit est subtile et, par conséquent plus inquiétante. Elle ne passe ni par les cris ni par les menaces. Elle s’exprime dans des bureaux impeccables, des conversations policées, des procédures parfaitement organisées, des regards froids et des paroles prononcées avec la tranquille assurance de ceux qui sont persuadés d’incarner le camp du Bien.

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C’est cette froideur idéologique que Mungiu filme avec une précision chirurgicale. Les représentants des institutions norvégiennes ne se considèrent jamais comme des oppresseurs. Ils sont convaincus d’agir pour protéger les enfants. Mais cette certitude absolue leur interdit progressivement d’entendre ce que disent les parents et de comprendre leur univers moral. La différence culturelle et religieuse cesse alors d’être considérée comme une différence : elle devient une anomalie qu’il faut corriger. Le film montre admirablement comment la tolérance peut se transformer en intolérance lorsque celle-ci exige que tout le monde adhère aux mêmes valeurs.

Klaus, implaccable visage de l’accusation

Parmi les représentants de cette institution, Klaus, interprété par Bartek Kaminski, occupe une place essentielle. Avocat général et procureur chargé de l’accusation, présence glaciale et clinique, qui fait de chacune de ses interventions un moment de tension, il devient progressivement le visage même de cette justice qui semble incapable de concevoir la famille Gheorghiu autrement que coupable.

La procureur ne hausse jamais le ton. Sa rigidité vient de son calme, de son assurance, de cette manière presque mécanique de défendre une conception de l’éducation qu’il considère comme la seule moralement acceptable. Il s’oppose idéologiquement aux méthodes traditionnelles et religieuses du couple roumano-norvégien et semble incapable d’admettre que l’amour parental puisse prendre une autre forme que celle définie par les normes institutionnelles. 

Face à lui, Mihai comprend progressivement que son combat n’est plus seulement celui d’un père accusé : c’est celui d’un homme qui doit défendre le droit de sa famille à exister selon ses propres convictions.

Le progressisme comme nouvelle orthodoxie

C’est ici que le film devient profondément politique. Mungiu s’attaque avec intelligence à ce que l’on pourrait appeler la nouvelle orthodoxie progressiste. Une orthodoxie qui est l’exact contraire des anciens dogmes mais qui elle aussi, produit ses interdits, ses exclusions et ses condamnations.

La famille traditionnelle devient suspecte. La foi chrétienne est regardée avec méfiance. Les méthodes éducatives qui appartiennent à une autre culture sont immédiatement jugées. Les questions de genre, la place accordée aux minorités sexuelles et la manière dont ces sujets sont abordés dans l’éducation des enfants deviennent autant de lignes de fracture.

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Mungiu ne dit évidemment pas que la protection de l’enfant est inutile, ni que toutes les pratiques éducatives traditionnelles sont acceptables. Son propos est autrement plus subtil : il montre jusqu’où une institution peut aller lorsqu’elle prétend protéger l’enfant contre sa propre famille comment la protection peut devenir un contrôle proche du totalitarisme envers ceux qui ne partagent pas les mêmes convictions. 

Le pouvoir de définir le bien

Le génie de Mungiu consiste à montrer que le pouvoir moderne n’a plus besoin de brutalité. Il lui suffit de posséder le monopole de la définition du Bien. Lorsque l’institution est convaincue de savoir ce qui est bon pour l’enfant, elle peut progressivement considérer que les parents qui pensent autrement ne sont plus simplement différents, mais dangereux.

Les cinq enfants deviennent alors le territoire d’un affrontement entre deux morales. D’un côté, leurs parents revendiquent le droit de transmettre une foi, une discipline, une conception de la famille et une certaine idée du bien. De l’autre, les institutions estiment devoir protéger les enfants contre cette éducation qu’elles jugent incompatible avec leurs propres principes.

Les enfants, au-delà des idéologies

Les scènes avec les enfants comptent parmi les plus justes du film. Elia, Emmanuel, Judith, Timotei et Elsa vivent avec Noora, leur jeune amie norvégienne, une relation spontanée qui ignore les frontières culturelles et religieuses que les adultes dressent entre eux. Noora est d’autant plus intéressante qu’elle se trouve au cœur des deux mondes : sa mère Mia devient l’avocate des Gheorghiu, tandis que son beau-père Mats, directeur de l’école, représente l’institution face à laquelle la famille va se retrouver confrontée. Une belle illustration d’une vérité oubliée  les enfants ont besoin d’une famille, de repères, de transmission et d’amour. Mungiu montre avec finesse que les enfants se comprennent naturellement là où les adultes, enfermés dans leurs certitudes, ne savent plus se parler. Noora et Elia peuvent simplement être amies ; ce sont les institutions qui viennent ensuite introduire le soupçon, la norme et la séparation.

Fjords glacés

La mise en scène de Mungiu est à l’image de cette confrontation : froide, dépouillée, implacable. De longs plans, des cadres précis, une caméra qui refuse les effets faciles, des dialogues où chaque mot semble pesé. Le cinéaste ne cherche jamais à provoquer artificiellement l’émotion. Il laisse les situations produire leur propre violence.

Les paysages norvégiens sont magnifiques mais Mungiu les filme comme des paysages intérieurs. Les fjords, la neige, les eaux sombres, la lumière pâle, les maisons battues par l’humidité composent un univers d’une beauté presque hostile. Le froid semble pénétrer les corps et les consciences. Cette Norvège splendide devient peu à peu une sorte de huis clos à ciel ouvert. La beauté des paysages contraste avec la froideur des institutions. Plus le décor est vaste, plus la famille semble enfermée.

Un casting remarquable

Sebastian Stan est formidable dans le rôle de Mihai. Il joue avec une intensité contenue ce père profondément attaché à ses enfants, dont la colère grandit à mesure qu’il comprend que les règles du jeu lui échappent. Renate Reinsve, dans le rôle de Lisbet, est tout aussi remarquable. Norvégienne mais solidaire de son mari et de ses enfants, elle porte en elle toutes les contradictions du film : celles d’une femme prise entre son pays, sa culture d’origine, sa foi et sa famille.

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Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli et Christian Rubeck sont également excellents dans des rôles où Mungiu leur demande précisément de ne jamais surjouer. Thorbjørn Harr, dans le rôle du chef de la police, impose une présence à la fois autoritaire et retenue. Maria Bock, dans celui de la juge du tribunal familial, participe à cette représentation d’une institution qui se veut rationnelle mais apparaît progressivement enfermée dans ses propres certitudes. Et Bartek Kaminski, avec son Klaus glacial et inflexible, donne au film l’un de ses visages les plus marquants.

Un grand film politique

Ce qui fait la grandeur de Fjord, c’est précisément que Cristian Mungiu ne transforme jamais son film en procès. Il condamne clairement les dérives d’un système progressiste qui, sous couvert de protection et d’émancipation, peut devenir extraordinairement coercitif, mais il laisse à ses personnages leur part d’humanité et de contradiction.

Il ne nie pas les interrogations légitimes que peuvent susciter certaines pratiques parentales. Il refuse simplement que ces interrogations suffisent à autoriser une institution à s’emparer d’une famille et à lui imposer sa propre conception du monde.

Mungiu est du côté des Gheorghiu parce qu’il croit à la famille, à sa liberté, à sa capacité de transmettre et au droit des parents à éduquer leurs enfants selon leurs convictions. Mais il sait que défendre la famille ne signifie pas fermer les yeux sur ses faiblesses.

Mungiu accuse 

Il montre avec subtilité la violence d’une institution qui ne se pense jamais violente. Il montre le mépris parfois dissimulé derrière le vocabulaire du progrès. Il montre une société qui proclame sa tolérance mais supporte de moins en moins ceux qui refusent de penser comme elle.

Face au réquisitoire du procureur Klaus, à la froideur des procédures, filmant les silences de cette famille menacée de séparation, il fait apparaître un sujet bien plus inquiétant qu’un simple conflit éducatif : la possibilité qu’une société démocratique, persuadée de détenir les règles et droits du Bien, devienne incapable de supporter la liberté de ceux qui ne partagent pas cette définition.

Avec Fjord, Cristian Mungiu signe ainsi un film magnifique, austère, dérangeant, profondément politique et d’une exceptionnelle maîtrise. Un film qui prend le risque de défendre la famille regardée avec suspicion, et qui rappelle avec force qu’une démocratie véritable ne devrait pas seulement protéger ceux qui pensent juste selon les critères du moment, mais également ceux qui ont le courage de penser autrement.

Fjord — Roumanie / France / Norvège / Suède / Danemark, 2026 — 2 h 26. 

Réalisation, scénario et dialogues : Cristian Mungiu
Image : Tudor Vladimir Panduru. Interprètation : Sebastian Stan (Mihai Gheorghiu), Renate Reinsve (Lisbet Gheorghiu), Bartek Kaminski (Klaus, avocat général / procureur), Ellen Dorrit Petersen (Gunda), Lisa Carlehed (Mia), Lisa Loven Kongsli (Frida), Christian Rubeck, Thorbjørn Harr (chef de police), Maria Bock (juge du tribunal familial), Ingvild Lien (infirmière en chef Mathilde), Erik Hivju (Frederick, le grand-père), Vanessa Ceban (Elia Gheorghiu), la jeune fille dont les ecchymoses vont déclencher l’intervention des services de protection de l’enfance ; Jonathan Ciprian Breazu (Emmanuel Gheorghiu) ; Teodora Sabina Barau (Judith Gheorghiu) ; Filip Sebastian Barau (Timotei Gheorghiu); Sofie Vartdal (Elsa Gheorghiu); Henrikke Lund-Olsen : Noora Halberg.

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Jérusalem mon amour

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Nathan Devers. Pascal Ito

Le nouveau livre de Nathan Devers révèle la force d’un jeune philosophe capable de lier l’âme et les tripes, l’enracinement et l’exode. Une déclaration d’amour inquiète et magnifiquement énoncée.


Si l’on veut se confronter au délabrement de la pensée politique en France et ailleurs, sa coutumière réduction à des slogans et à des jugements primaires, il faut lire Aimer Jérusalem de Nathan Devers. Le lire non comme un exemple de cet effondrement, mais comme un contre-exemple, un exercice de savante et salubre complexité face au béton du simplisme. Par effet de miroir inversé, la haine d’Israël ressort de l’exercice plus aveugle que jamais. L’ouvrage est cependant trop riche pour qu’on le borne à ce résultat, et surtout pour qu’on le résume en une page. Mieux vaut l’aborder par une brève sélection d’angles droits. Par la manière, déjà.

C’est vers la fin de son livre que Nathan Devers, bibliomane revendiqué, définit l’entreprise dans laquelle il s’est lancé : une « méditation ». Il trempe sa plume dans les entrailles du peuple juif pour en sonder les mystères et dégager des chemins d’accès. Devers, talentueux jeune philosophe (BHL, mentor qu’il célèbre, ne s’y est pas trompé), déploie un essai autobiographique qui est aussi un parcours spirituel. Aimer Jérusalem a du souffle. Une langue de haute volée, même si certaine coquetterie de vulgarités plantées de ci, de là surprend. Encore que… Elles sont en italiques, réservées à des dialogues où l’auteur s’expose, langage du quotidien qui tranche sur le discours personnel, éminemment littéraire.

Le 7-Octobre sert de pivot. Saluons la pudeur du récit : poignant sans pathos. Puisant dans l’émotion tragique, Devers introduit cette question essentielle : « Comment un pays peut-il continuer à vivre quand il est confronté au fait de sa disparition possible ? » La référence à L’Enracinement de Simone Weil a l’éclat d’une pensée juste. Simone Weil rappelle deux choses qui donnent tout son sens au titre de l’ouvrage : ce qui nous attache en profondeur au pays qu’on aime est sa faiblesse, non sa force ; et le Christ a pleuré devant Jérusalem en comprenant que la ville serait détruite. L’attachement à la patrie, quand on sent qu’elle est mortelle, naît de la compassion qu’elle nous inspire.

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Forte idée qui fait suite à cette autre question, non moins essentielle : « Comment réagir au mal qu’on a subi ? » La réponse s’inscrit dans un événement bien antérieur au 7-Octobre, dans ce que Devers appelle un « traumatisme textuel » : la Bible. C’est-à-dire le texte où la souffrance des Juifs a dès l’origine été écrite. « Le livre qui a engendré les Juifs et qui menace en continu de les anéantir. » Aimer Jérusalem s’emploie à en faire l’archéologie, à déchiffrer les épisodes depuis le temps d’Abraham à celui de Moïse et de ses successeurs politiques. C’est une histoire en tension permanente qui oscille entre l’accueil oblatif des patriarches et la volonté d’exterminer l’ennemi héréditaire d’Israël, les Amalécites. Souhait, aujourd’hui, des fanatiques genre Ben-Gvir. Entre ces deux extrêmes, mille variations tissées au long du livre saint.

Dans une seconde sphère, délivrée de l’étau religieux, il y a Tel-Aviv. Non plus la ville des âmes mais des corps. D’une notion l’autre : on passe du Juif enraciné dans son identité à l’Hébreu qui traverse le désert et, nomade, s’établit où son exode l’arrête. Le corps désigne la réalité du présent où s’inventent les possibles. Tel-Aviv, cité neuve surgie d’une succession de dunes et de vents épars, incarne la page blanche dont a rêvé le sionisme. Seulement, les avenirs ressemblent rarement aux idéaux dont ils procèdent. Ainsi va le livre, sans entraves, assumant son approche sensible, forcément subjective. Les aperçus de Nathan Devers ont d’immenses horizons pour témoins. Et ses méditations de beaux jours devant elles.

Aimer Jérusalem, Nathan Devers, Gallimard, 2026, 432pp.

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Sophistication américaine ?

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Le président Kennedy parle au téléphone avec l'astronaute John Glenn. Maison Blanche. 20/02/1962. /SIPA

Ross Posnock, professeur des sciences humaines à l’université Columbia et auteur de nombreux essais dans le domaine des idées, vient de sortir une étude capitale. Dans American Sophistication:  How the Casual Became Cool, il retrace les origines et l’évolution de la casual culture, et ce, à partir de Rousseau, dont le dernier avatar serait, à son insu, Donald Trump ! Causeur a pu s’entretenir avec l’auteur.


Causeur. Outre-Atlantique, que veut dire « sophistication » ?

Ross Posnock. La sophistication américaine est un oxymore, les deux termes sont contradictoires : l’expérience américaine se fonde sur les principes d’honnêteté franche et de sincérité, ainsi que sur un certain individualisme radical qui se méfie profondément de l’interaction sociale. Dans la tradition occidentale, le plus célèbre partisan de cette méfiance fut Rousseau, l’auteur le plus populaire du XVIIIe siècle. Il défendait farouchement la sincérité ; l’expression « le bon sauvage », bien qu’il ne l’ait jamais employée, est devenue un synonyme de la vertu, le bon sauvage étant quelqu’un de radicalement autonome qui se méfie des interactions sociales, celles-ci étant assimilées aux compromis moraux, aptes à corrompre l’âme. Ce ne fut pas un hasard si Thomas Jefferson était un adepte de Rousseau : il a acheté ses Œuvres complètes lorsqu’il était ambassadeur à Paris. De retour aux États-Unis, il a mis en pratique l’idéal rousseauiste de la simplicité pastorale, fondement de notre suspicion à l’égard de la sophistication — qu’on voit comme « continentale », c’est-à-dire française ou italienne. Donc, « sophistication américaine » est un oxymore, parce qu’être américain veut dire se méfier de la sophistication.

Qu’est-ce que la véritable sophistication ?

Je la vois comme une invention où le moi se présente comme naturellement aisé, lisse et désinvolte. Ce sont les idéaux du célèbre livre sur les rites italiens de la cour, Il libro del cortegiano de Castiglione (Le Livre du courtisan, 1528) ; il a été traduit en anglais et est devenu presque un guide de comportement au XVIIIe siècle en Amérique, alors que cela n’a jamais été l’intention de l’auteur. Autrement dit, il a pris le contrepied de l’idéal américain de la sincérité, de la pureté et du franc-parler.

Castiglione a baptisé le terme « sprezzatura ».

Sprezzatura est un terme encore en vogue dans le domaine de la mode sur Internet ; les influenceurs vestimentaires l’emploient souvent. En gros, il veut dire nonchalance ou aisance, mais en fait, c’est plus compliqué que cela, parce qu’il transmet aussi une notion de mépris : sprezzare en italien veut dire « mépriser ». Cet aspect négatif sera important pour l’idée de la sophistication. 

En somme, il y a des modèles concurrents. Sprezzatura sera toujours une référence minoritaire aux États-Unis. Au XVIIIe siècle, il y a des dandys qui arrivent dans les colonies depuis Londres ; cela dit, la Grande-Bretagne est un cas à part, parce qu’elle n’a jamais eu le culte de la sophistication qu’on trouve en Italie et en France, même si Londres, en tant que capitale européenne de premier plan, va attirer des dandys au XVIIIe siècle, dont certains finiront par migrer vers les colonies. On y trouvera ainsi des modes assez bizarres, assez efféminés pour les hommes. Mais c’est l’exception : les colonies américaines sont plutôt dans la recherche d’un contre-pied aux modèles aristocratiques européens. Elles préfèrent tout ce qui est simple et sans prétention, dont des vêtements en noir et blanc, sans relief ; Tocqueville le remarque lors de sa visite dans les années 1830. En même temps, la haute bourgeoisie est attirée par la mode et les valeurs aristocratiques, telle la politesse — associée à l’hypocrisie —, donc la bourgeoisie américaine effectue souvent un exercice d’équilibriste.

Ses origines puritaines y sont pour beaucoup.

Bien sûr, elles se raccordent avec l’idéologie rousseauiste : Rousseau est né à Genève, la capitale du calvinisme ; ce n’est pas un hasard si sa pensée et le puritanisme ont formé un lien qui gouverne le comportement américain. Rousseau se méfiait de l’inauthenticité de la vie sociale, tout comme le puritanisme qui, au début du XVIIIe siècle, a fermé les théâtres pendant deux ans, du fait de son hostilité au principe de la performance : l’homme devait rester transparent et unidimensionnel, à l’opposé de la théâtralité.

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Cela n’empêche pas que la vie urbaine, le seul fait de se promener dans la rue, implique une performance. Donc, les Américains se trouvent dans une situation contradictoire : c’est un pays moderniste, urbain et investi dans une organisation sociale où tout le monde joue un rôle, et, en même temps, ses citoyens se méfient profondément de l’idée de jouer un rôle, d’où l’importance de la sincérité comme stratégie pour éviter le moindre soupçon d’inauthenticité, de mascarade ou de manipulation. L’organisation sociale a poursuivi un développement explosif dans une direction qui viole les principes éthiques de base du pays. C’est pour cela que, même aujourd’hui, on loue des hommes politiques pour leur authenticité, pour leur franc-parler : souvenez-vous de John McCain ? La France est-elle comme ça ? Ça m’étonnerait.

Vous séjournez souvent en Italie. Les Italiens sont-ils plus sophistiqués ?

Les grandes capitales européennes ont toujours compris les valeurs de la sophistication, de la consommation ; c’est à la base de l’expérience urbaine. Plus les gens sont urbanisés, plus ils sont excités de participer à la consommation. Le mot « consumption » — consomption — est passé du nom d’une maladie à celui d’un moyen de plaisir social, d’ambition sociale : la consommation. Donc, Rousseau ne saisissait pas la modernité. C’est pour cela que, plus tard, Mencken, influent journaliste américain des années 1920, écrira sur Nietzsche en l’érigeant en une sorte d’anti-Rousseau. En effet, et heureusement pour lui, Nietzsche avait écrit plein de vacheries sur l’auteur des Confessions.

L’idéologie pastorale rousseau-Jeffersonienne s’efface alors ; elle se métamorphose en un conservatisme nostalgique et antimoderniste : on en a marre de tout ce bagout et de cette brillance, de ces citadins qui n’ont de l’estime que pour le succès et la performance. On cherche de véritables valeurs auxquelles on peut s’accrocher. Autrement dit, le vocabulaire américain de base ne mourra jamais ; « Make America Great Again » renvoie encore à un idéal rousseauiste : la simplicité pastorale, cette suspicion des élites.

L’Amérique a beau être antimoderne, elle reste à la pointe de la modernité.

Quand j’enseigne la littérature américaine du XXe siècle, j’établis une distinction fondamentale : le modernisme est un mouvement littéraire, artistique, culturel et intellectuel qui s’oppose à la modernité ; il en est une réponse. Celle-ci est issue des valeurs des Lumières, celles de la technologie, de la production, du capitalisme effréné, que la plupart des écrivains modernistes ont considéré avec dégoût : ils adoptaient un positionnement ironique, critique et méprisant, tout en y participant.

À l’étranger, l’Amérique passe pour le foyer de la modernité.

Absolument, elle en était le moteur. On songe à La Dialectique de la raison, d’Adorno et Horkheimer, publiée en 1947, qui traitait du triomphe américain de la modernité en critiquant les coûts environnementaux et humains du capitalisme américain, qu’ils voyaient comme génocidaire. Les Américains auraient pratiqué ce que Max Weber appelle « la rationalité instrumentale », à savoir qu’on se sert des gens comme des moyens en vue d’une fin.

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Ce qui compte dans l’univers de la modernité des Lumières, c’est la technologie, le progrès et la survie : il ne faut surtout pas prendre de plaisir ; il y a un tabou concernant la spontanéité et l’élan. Dans la mesure du possible, il faut se transformer en être mécanisé. En 1840, Tocqueville observait que les Américains font des affaires en permanence, s’affairent et se précipitent, passent d’une fête à une autre, que leur vie sociale consiste en une course incessante à la manipulation, dans l’espoir d’être porté encore plus haut dans leurs ambitions. Or, ils en sont prisonniers.

Les Américains sont-ils fiers de leur monomanie capitaliste ?

Je pense que beaucoup de gens le sont ; ils diraient que c’est le prix à payer. Il faut ajouter que l’Amérique permet tout : tu as toujours la possibilité d’agir comme Thoreau, de te retirer ; le pays n’est pas une dictature, tu peux aller à ton propre rythme. Si tu veux créer un business construit autour de l’imagerie de la simplicité et de la bienveillance, comme l’ont fait les Amish, tu peux ; tu peux en faire des millions. Le marché ne refuse rien, il est capable de tout transformer en bénéfices.

Le genre littéraire « l’Américain à Paris » s’accorde-t-il avec vos propos ?

Question excellente. Prenons l’exemple des Ambassadeurs de Henry James : Lambert Strether, le personnage principal, arrive à Paris depuis la Nouvelle-Angleterre en 1904. Il a promis à sa nouvelle fiancée anglaise qu’il va ramener à la maison le fils de celle-ci, un garçon errant qui profite de la vie parisienne depuis longtemps. Donc, Strether est en plein voyage d’ambassadeur pour accomplir cette tâche ; pourtant, à chaque étape, il se fait manipuler et arnaquer. Il le comprend rapidement, il finit par foirer de manière flagrante dans sa mission, et cela l’amuse : il est séduit par la capitale.

Quand la fille et le gendre de sa fiancée arrivent à Paris, ils sont furieux contre lui. Ils sont imprégnés de l’esprit de la Nouvelle-Angleterre, ils ont une horreur absolue de la sophistication européenne et exigent que le héros rentre immédiatement aux États-Unis. C’est le moment charnière, marqué par une scène où la fille, un véritable monstre, dit à Strether : « Ne me parle pas de Paris, je connais Paris » ; cela signifie qu’elle connaît les clichés sur la capitale, la capacité de celle-ci à se jouer de la morale des gens vertueux.

Jefferson avait été inquiet à ce sujet : il envoyait des lettres aux jeunes hommes aux États-Unis, leur disant de ne pas gaspiller leur jeunesse à Paris, qu’ils risqueraient d’en être séduits. En même temps, il en a profité à fond, il adorait chaque minute. C’est une simple histoire d’hypocrisie.

Les Ambassadeurs mettent-ils en lumière un héros sophistiqué ?

Absolument : Strether a du goût, c’est une personne perceptive et subtile qui n’a jamais eu la chance de vivre ce genre de vie. Et soudainement, en l’espace de quelques pages, il va rencontrer dans le hall de son hôtel une Américaine qui vit à Paris depuis vingt ans. Elle le drague et ils décident de sortir dîner ensemble ; il est déjà en train de rater sa mission. En Amérique, une femme raffinée et élégante ne te drague pas ouvertement, à moins que ce soit une prostituée. Alors, cette femme ne lui propose rien à part sa camaraderie et son amitié, fondées sur l’intuition qu’il est intéressant. La sophistication de Strether l’amène à être hyperexcité ; il est conscient de tout ce qui se passe autour de lui, il ne pourra plus redevenir la personne qu’il était avant : nerveux, anxieux, défensif.

Qu’y a-t-il d’américain dans cela ?

La réaction instinctive de reculer, de faire un bond en arrière.

Strether est-il sophistiqué ou naïf ?

Certaines personnes le prennent pour un idiot, un con virginal — il n’est pas vierge, il est veuf, sa femme et son fils sont morts — ; dans sa préface, Henry James l’appelle « un homme de l’imagination au plus haut degré ». Lorsqu’enfin il rencontre le jeune homme qu’il est censé sauver d’une Parisienne séductrice plus âgée, c’est dans la loge d’un théâtre : le garçon arrive à vingt-deux heures, voire à l’heure pile où le spectacle devait commencer. Strether, naïf, est fasciné par le savoir-faire et la nonchalance avec lesquels ce gosse fait son entrée. Cela fait dix ans qu’il ne l’a pas vu, il a beaucoup changé, il est devenu resplendissant et chic. Henry James s’attarde sur le clic de la porte qui s’ouvre, sur ce que cela représente dans l’esprit du narrateur, devenu hyperéveillé. Strether devient ainsi attentif aux nuances, même celles d’un geste aussi trivial que l’ouverture d’une porte.

Il n’est pas sophistiqué, il le devient.

Exactement, ce serait plus précis de le dire comme ça : il est en voie de devenir sophistiqué.

En Amérique, la sophistication est un devenir.

C’est juste, elle est toujours en mouvement. C’est une sorte de pratique, d’action ou de saut dans le vide, une transition active accompagnée par une certaine impatience. On n’a pas envie de se formaliser, on n’est pas formé pour être des observateurs attentifs et contemplatifs, d’où l’expression « stop and think » : penser n’arrive qu’au moment où tu arrêtes l’action. Or, la sophistication implique une certaine délibération. Chez nous, on se laisse porter, sans trop comprendre ce qui se passe, on suspend le jugement ; c’est une forme plus cool de la sophistication.

En même temps, on méprise cette qualité.

Thomas Jefferson est la figure quintessentielle des antimœurs américaines. Lorsqu’il est président, il devient notoire qu’il s’habille mal ; au Sénat, il porte un costume en velours souillé et des chaussures abîmées. Lors des dîners à la Maison-Blanche, il n’y avait pas de plan de table, les invités devaient courir pour trouver une place parce que, selon Jefferson, c’était la seule manière de maintenir le principe d’égalité.

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Lors de son discours inaugural, il a marché à pied jusqu’à la colline du Capitole. À la différence de George Washington, il ne s’inclinait pas, il serrait les mains, il insistait sur ce qu’on appelait à l’époque Virginia carelessness (« l’insouciance de Virginie »). Les journaux se moquaient de lui en disant qu’il était simple de façon affectée ; en effet, en privé, chez lui à Monticello, il s’habillait magnifiquement, il buvait les meilleurs vins : le reste, c’était pour les apparences. Ce fut une version américaine de la sprezzatura, ce qu’Emerson va théoriser au XIXe siècle dans son essai Manners, ainsi que dans d’autres écrits.

Une vingtaine d’années après Les Ambassadeurs, Hemingway revisitera son thème dans un autre roman parisien, Le soleil se lève aussi.

C’est du pur marchandage de la sophistication. Regardez le premier paragraphe : de quoi parle le narrateur, Jake Barnes ? D’un boxeur à Princeton, Robert Cohn, qui ne l’avait pas impressionné. Autrement dit, Barnes s’érige en autorité absolue sur ce qui est cool. Le roman entier se résume à un manuel sur comment vivre dans le monde, comment être cool.

Le lecteur finit par apprendre les détails sur la pêche à la truite, comment on arrange les truites dans un panier avec des fougères ; on apprend également des choses sur la tauromachie, sur la réponse appropriée par rapport à celle d’un touriste. Jake Barnes est fier d’être un aficionado, parfois il a honte de ses amis et compatriotes abrutis. Afición en espagnol veut dire amour ou affection, aussi bien que le fait d’être connaisseur.

En ce qui concerne la tauromachie, Barnes fait comprendre qu’on ne peut vraiment pas l’expliquer, mais que les aficionados se reconnaissent entre eux, par un regard qui agit comme un mot de passe, à l’instar de Jake et du patron de l’hôtel Montoya. Aux États-Unis, ce modèle se nourrit de la culture de la publicité, bâtie sur le désir d’obtenir un avantage par rapport aux autres.

La sophistication change de cap chez les Kennedy.

Les Kennedy marquent le début d’une ouverture, d’une compréhension nationale du concept de la sophistication : le style, le luxe, le flair aristocratique. Ils en avaient conscience tous les deux : Jacqueline Kennedy avait écrit pour Vogue sur Oscar Wilde, elle était bien éduquée, surtout dans le domaine de l’histoire du design d’intérieur, en particulier du design d’intérieur français.

Elle a rénové la Maison-Blanche et organisé une visite guidée ; tout cela était sans précédent, aucun gouvernement n’avait auparavant accordé de la valeur à de telles choses. Les Kennedy représentent une rupture radicale avec les présupposés puritains du pays. Ils étaient à l’aise avec des homosexuels et des artistes, ils l’ont démontré explicitement en donnant des réceptions célébrant l’art. Rien de tout cela ne s’était auparavant passé à la Maison-Blanche ; le plus proche, c’était Jefferson, adulé par Mme Kennedy.

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Ils faisaient partie d’une évolution dans la vie américaine au début des années 1960, où la sophistication devient cool. Cela se métamorphose en style urbain : par exemple, en 1953, Hugh Hefner fonda Playboy ; dans le premier numéro, sans nommer Hemingway, il écrit qu’il faut oublier la pêche à la truite, que tout cela est fini, qu’aujourd’hui on s’intéresse plutôt à savoir comment transformer son appartement en un espace cool, afin d’inviter une voisine canon chez soi pour boire du bon vin et discuter de Nietzsche et de Picasso.

Il s’agit d’une nouvelle forme de masculinité. C’est un produit, c’est du copier-coller ; néanmoins, cela reflète la pénétration, enfin, des influences européennes. D’ailleurs, Mme Kennedy avait passé son année de première à Paris ; une partie de sa famille est parisienne.

Aux États-Unis, la sophistication puise également dans la culture afro-américaine.

En Amérique, on a deux visions des Afro-Américains : le Noir monstrueux, violeur potentiel ; et aussi, le revers de la médaille, le Noir sophistiqué, incarné par le jazz, à partir de Duke Ellington, et, trente ans plus tard, par Miles Davis, qui transmet une inflexion plus menaçante. Cassius Clay/Muhammad Ali donne sa propre tournure à ce style ; il implique une certaine violence, ainsi qu’un certain détachement.

Ralph Ellison a évoqué le mépris comme instrument de la sophistication. Il explique que, si tu es Noir et que tu perds ton sang-froid, souvent, tu finiras mort. Le shérif du Sud ne t’aime pas, donc il faut cultiver le détachement. Le pasteur Martin Luther King bâtit un mouvement non violent sur des principes dramatiques de performance et de détachement ; c’est une personnalité qui ne perd jamais le contrôle, qui tamise la spontanéité pour en faire une sorte de sophistication politique.

À Paris, dans les années 1920, Joséphine Baker fait un tabac en incarnant une autre version du « bon sauvage » : elle a une beauté, un charme et un rythme incroyables, elle est spontanée, c’est comme si elle était sortie directement de la jungle ; le racisme est inséparable de son charme, de son pouvoir.

Est-ce une sorte de racisme positif et/ou condescendant ?

C’est compliqué, ce n’est pas clair : qui aura le dernier mot ? Elle gagne énormément d’argent pour ce qu’elle fait. Eartha Kitt, moins connue, une chanteuse de cabaret et actrice des années 1950 et 1960, joue le rôle d’une tentatrice, la cosmopolite sensuelle : elle connaît plusieurs langues. En réalité, elle est issue du Sud profond, d’un milieu extrêmement pauvre, mais elle crée le personnage d’une superbe femme exotique et non blanche ; elle joue sur les stéréotypes.

Le primitivisme des années 1920 se résumait à l’excitation provoquée par l’irruption en Europe et en Amérique de l’africanité, de la présence et de la puissance non blanches. Cela donne naissance à la sophistication.

Ralph Ellison — vous êtes éditeur de The Cambridge Companion to Ralph Ellison — est une figure importante dans votre essai.

Ellison est important pour avoir transmis l’idée de l’endurance à travers le mépris, pour avoir évoqué la figure du filou : tu donnes l’impression d’être obéissant, mais quand tu hoches la tête en signe d’accord, tu regardes ton public à côté avec une lueur dans les yeux. Tu domines l’autre en imitant un serviteur.

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, roman qu’il a publié en 1952, donne à voir plusieurs personnages qui jouent ce rôle de filou, comme Stepin Fetchit, acteur noir de Hollywood des années 1940. Au premier abord, il paraît paresseux et paumé, mais on finit par comprendre que sa « paresse » est en fait cool : elle montre que tu ne te précipites pour personne, c’est toi le chef.

Emerson dit : « Laissez aux esclaves le soin de se précipiter ; si tu es pressé, tu es l’esclave de quelque chose. » Or, si tu es paresseux, tu es cool. C’est le message de LeRoi Jones/Amiri Baraka : les Noirs sont « paresseux » parce qu’ils n’ont jamais possédé quelque chose qui avait de la valeur pour eux. Donc, ils crachent sur tout.

L’Amérique regarde-t-elle encore les Afro-Américains pour devenir « cool » ?

L’Amérique d’aujourd’hui a été éclipsée par Trump, je n’ai rien de positif à dire sur elle. Tout est, au mieux, en attente. Cela dit, les Afro-Américains ont toujours été une source d’imitation, de fascination et d’admiration. Et, en même temps, une source de révulsion, de peur et d’anxiété. La sophistication des Afro-Américains est certainement une présence puissante dans la culture.

Que pourriez-vous dire de Trump ?

J’aurais voulu parler de Trump dans mon livre parce qu’il est trop présent ; ce serait bête de l’ignorer. Donc, j’ai terminé avec une brève discussion de Reagan, Obama et Trump, trois figures qui sont signifiantes dans l’histoire de la sophistication : Trump meurt d’envie d’être sophistiqué, le Trump-Kennedy Center étant sa tentative la plus flagrante et pathétique, tellement il a envie d’obtenir l’approbation des Kennedy, de les fréquenter.

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Mais, bien évidemment, c’est un imbécile désemparé, donc tout ce qu’il fait est risible. Sinon, mon livre se termine avec Leonard Bernstein ; je ne dis pas grand-chose de ce qui se passe après les années 1970. À mon avis, la grande époque de la sophistication du début des années 1960 est révolue.

L’Amérique est-elle devenue moins sophistiquée ?

On considère cet idéal avec autant de suspicion que jamais. Prenons l’exemple de la couverture de mon livre : je voulais que ce soit une image fixe d’Audrey Hepburn au début de Diamants sur canapé. C’est presque un cliché ; cela aurait convenu parce qu’il est question du désinvolte et du sophistiqué. Mais mes éditeurs ont prétendu que cela aurait coûté trop cher, que le public aurait méprisé le livre pour une étude sur le cinéma.

Mon hypothèse : ils ne voulaient pas être associés à une image si élitiste. Par là, je veux dire de « blanc ». Pour eux, la sophistication serait quelque chose d’excessivement élitiste et blanc, capable de déclencher une réaction de révulsion et de colère de la part de la gauche. Peut-être que je me trompe.

La sophistication n’a jamais été « populaire », elle a toujours été accueillie avec une certaine anxiété. Quand tu arrives à la fac, tu ne téléphones pas à tes parents pour leur dire : « Oh, ma nouvelle camarade de chambre est tellement sophistiquée ! »

Ross Posnock, American Sophistication:  How the Casual Became Cool, Princeton University Press, 488 p.

Voir Steven Sampson, « L’Ecrivain américain à Paris : touriste ou prophète ? », dans L’Infini, numéro 130, hiver 2015.

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