Le Sénégal et le Maroc s’affronteront en finale de la CAN dimanche soir à 20 heures.
Le football est l’opium du peuple. Mais, cette drogue est tellement forte et le peuple tellement obstiné qu’il convient de baisser les armes et d’essayer d’en faire quelque chose d’utile.
Une belle vitrine pour le Maroc
Le Maroc réussit sa CAN. Organisation impeccable, de l’aveu des visiteurs et des journalistes spécialisés. Stades et infrastructures qui sentent le neuf. Sécurité et hospitalité dans la grande tradition de l’accueil marocain.
Il se peut que le Maroc l’emporte. Ce serait une excellente nouvelle pour le moral des Marocains, déjà raffermi par une pluviométrie abondante. La baraka serait de retour après des années de sécheresse et de stress hydrique.
Dans ce flot de bonnes nouvelles, il y a des réalités qui ont la vie dure.
La trêve entre le Maroc et l’Algérie n’a pas tenu. A leur arrivée au Royaume Chérifien, les supporteurs algériens (dont les binationaux franco-algériens) ont juré leur attachement à la fraternité (en chantant khawa ! khawa !). Ils ont été nombreux à témoigner d’une excellente interaction avec les citoyens marocains. Il a fallu quelques minutes de jeu pour que cette concorde vole en éclats et cède la place à une sorte d’hystérie. On a vu des supporteurs uriner dans les stades, d’autres déchirer des billets de banque face caméra, d’autres se battre avec les agents de sécurité… Le tout dans une ambiance de délire collectif, à la fois triste et agressif. On avait envie plus de les plaindre que de les punir. Quelque chose de l’épidémie dansante qui a saisi Strasbourg en 1518 a envahi les âmes de ces pauvres diables. A croire que l’âme algérienne est malade, mentalement malade. Qui l’a rendu malade ? Six décennies de dictature, des lustres de haine de la France et d’oubli de soi ? Il s’agit d’un cas clinique.
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Le peuple algérien vaut mieux que les fous et les égarés qui se sont ridiculisés au Maroc durant la CAN. Il lui revient de se soigner lui-même, personne ne le fera à sa place. C’est le travail dévolu aux intellectuels et aux religieux. La tâche principale de ces deux collectifs devrait être la restauration de l’âme algérienne. Les intellectuels manipulent la raison, les religieux manipulent la foi, avec ces deux puissances il est possible et nécessaire de ramener le torrent à son lit. Je serais poète algérien, je composerais une ode au contrôle de soi. Je serais imam algérien, j’émettrais une fatwa contre les adultes qui versent des larmes et se roulent par terre pour un match de foot.
Une oumma désordonnée
Côté français, il convient de reconnaître qu’il n’existe pas d’union entre les Arabes et les musulmans. Maroc et Algérie sont au bord de la guerre. Mais, l’idée d’une oumma islamique contamine les esprits, à droite en particulier, alors qu’une des rares bonnes nouvelles en provenance du sud de la Méditerranée est qu’il n’y a pas de front uni face à l’Occident. C’est le chacun pour soi. Le Maroc vs l’Algérie. Le Qatar vs l’Arabie. Les Emirats Arabes Unis vs l’Arabie. Et la liste des rivalités plus ou moins explosives est très longue.
Le Maghrébin n’existe nulle part, sauf en France. Les Français ont accompli le miracle de l’union maghrébine, amenant Marocains, Tunisiens et Algériens à se sentir Maghrébins. Dans leur nouvelle identité, ils se sentent réticents à la France et abonnés à la victimisation. Belle prouesse à mettre au compte de l’Education nationale.
S’il y a une guerre demain entre Rabat et Alger, la paix sera probablement négociée à Saint-Denis…
Côté marocain, il n’est pas sûr non plus que toutes les leçons de la CAN soient retenues. Les élites vont se gargariser de l’organisation, du nombre de touristes etc. Si le Maroc l’emporte, elles vont s’attribuer la victoire comme si le foot était une mission officielle de l’Etat, inscrite dans la Constitution. Pourquoi pas, c’est de bonne guerre, tout le monde fait pareil.
Constats plus cruels
Mais, si le Maroc joue si bien au foot, c’est qu’il a su trouver les bons cadres techniques et les bons joueurs. Pourquoi réussit-il à le faire au foot et pas dans d’autres secteurs, autrement plus sérieux et stratégiques comme l’Education ou la Santé ?
Il y a quelque chose de cruel à édifier des stades de foot en douze mois alors que les hôpitaux attendent leur sauveur depuis des années. Il y a quelque chose de très violent à refaire les trottoirs d’une ville entière pour les besoins d’un match de foot alors que les victimes du séisme de Marrakech attendent toujours, nous dit-on, un logement définitif.
Les élites semblent avoir choisi leur voie. Et elle n’est pas inclusive. C’est un fait. Est-elle efficace au moins ? L’on peut en douter car l’émergence économique n’est toujours pas au rendez-vous. Les observateurs sérieux le savent très bien, les touristes et les journalistes superficiels l’ignorent car ils confondent un aéroport flambant neuf avec le développement économique.
L’époque est violente. L’actualité des relations internationales nous le rappelle tous les jours. La douceur est en retrait, les forts s’imposent et imposent leurs priorités. Le foot vient avant tout.
Curieusement, alors qu’il n’y a jamais eu autant de femmes dans la politique et le monde des affaires marocain, il n’a jamais été aussi masculin c’est-à-dire dur et sans pitié. Malheur aux vaincus.
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