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Israël: le pays retient son souffle

Un pays suspendu entre normalité et alerte: le ciel peut s'y éclaircir, mais jamais tout à fait...


Israël: le pays retient son souffle
Tel-Aviv, 2 janvier 2026 © Leo Correa/AP/SIPA

En Israël, la vie du ciel et celle de la terre sont souvent indissociables. Aujourd’hui, la matinée fut venteuse, couverte même, tandis que l’après-midi s’est offert un soleil franc et un ciel parfaitement dégagé, à l’image des va-et-vient des nouvelles et des menaces de guerre qui affleurent, puis s’effacent, avant de revenir.

Malgré le plan de paix de Charm el-Cheikh, la guerre n’est pas vraiment terminée

Depuis la mi-octobre, et plus précisément depuis le 13 octobre, jour de la libération d’otages, le pays traverse une période singulière : un entre-deux marqué à la fois par l’espoir et l’inquiétude, par l’envie d’en finir avec la guerre et la conscience qu’elle n’est pas vraiment terminée.

À ce jour, il reste encore le corps de Ran Gvili, qui n’a pas été restitué. Comme si ce corps, celui du dernier otage, était devenu le symbole même de cette parenthèse impossible à refermer. Tant qu’il n’est pas revenu, rien ne se clôt vraiment.

Il est toujours difficile de prendre le pouls d’un pays aussi disparate qu’Israel. Dans les grandes villes, la reprise est visible. Les terrasses de Tel Aviv se remplissent à nouveau, la vie sociale redémarre, les invitations reprennent, les touristes étaient là, en nombre, pour les fêtes de fin d’année.

Mais derrière cette apparence de normalité, le ressenti dominant demeure celui d’une pesanteur collective. Les énergies circulent moins librement, les conversations se font plus prudentes, les rassemblements sont plus laborieux, comme si la société vivait dans une attente diffuse, inconsciente, traversée d’une lassitude larvée.

Phase de décompression

Comme toujours, chacun se raconte l’histoire qui lui permet d’expliquer cette atmosphère étrange. Certains y lisent la conviction qu’une confrontation directe avec l’Iran pourrait être imminente : les citoyens économisent leurs forces, sortent un peu moins, se concentrent sur l’essentiel. D’autres soulignent l’effet combiné de l’hiver, des tempêtes annoncées, et de la fatigue générale après des mois de tension continue. Nous sommes nombreux à vivre une forme de décompensation émotionnelle après deux années de résilience forcée. D’autres encore y voient l’effet d’échéances politiques prochaines, qui pourraient raviver les fractures internes.

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Ce qui domine également, c’est la divergence des narratifs autour de la guerre du 7-Octobre et de ses conséquences. Si tous s’accordent pour parler du 7-Octobre comme d’un point de bascule stratégique majeur, certains y voient aussi la manifestation d’une puissance divine. Dans une lecture largement partagée, l’attaque du Hamas, aussi meurtrière fût-elle, n’a pas atteint ce qui aurait pu être son objectif ultime : l’éradication totale d’Israël par une attaque coordonnée de grande ampleur, simultanée sur plusieurs fronts, y compris à l’intérieur du pays.

Sans l’orgueil de Yahya Sinwar, qui a voulu agir seul et précipiter l’offensive, Israël n’aurait peut-être pas eu le temps de se ressaisir, de reprendre l’initiative militaire et de contrôler le rythme de l’escalade.

Pour d’autres, la question des responsabilités politiques n’a toujours pas été posée, et à mesure que les élections approchent, elle promet de devenir explosive.

Tel Aviv – Téhéran

Mais c’est en Iran que se joue peut-être la mutation la plus déterminante. Ce que beaucoup espéraient, une révolution venant de la base, semble progressivement se profiler. Ce basculement s’inscrit dans une réalité économique et morale : l’épuisement d’un peuple dont les ressources ont été détournées, pendant des décennies, au profit de la projection régionale des mollahs. L’argent de la santé, de l’éducation, des infrastructures a alimenté les proxies : le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen.

Dans les conversations israéliennes, l’Iran cesse ainsi d’être seulement un ennemi lointain ou une menace nucléaire : il devient une question historique. Si l’Iran islamiste s’effondre, c’est le centre de gravité de la guerre régionale qui tombe. Les proxies perdent leur cerveau, leur financement, leur souffle idéologique. Et l’on voit poindre à l’horizon un scénario qu’on n’osait même pas formuler il y a encore quelques années : celui d’un Iran libéré, réconcilié avec sa jeunesse, ouvert à un autre rapport au monde, et donc, peut-être un jour, à Israël.

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Mais l’expérience, ici, a appris la prudence. Et le ciel n’est pas encore tout à fait dégagé en ce mois de janvier.

A l’heure où j’écris ces lignes, la situation sécuritaire renforce cette impression de suspension. Comme pour rappeler brutalement cette réalité, nous venons de recevoir un nouveau message des autorités concernant la situation sécuritaire. Les abris publics sont ouverts. Les consignes élémentaires de protection civile sont rappelées. Ordre nous est donné de nous tenir prêts à toute éventualité, y compris à l’absence d’événement. Cette ambivalence résume une réalité israélienne récurrente: le pays doit gérer simultanément une vie quotidienne qui reprend et une menace qui ne disparaît jamais complètement.

Ce n’est peut-être pas la tempête qui nous tiendra confinés chez nous, mais la menace d’une guerre. Ici, le ciel peut s’éclaircir en quelques minutes, et l’Histoire, elle, ne dort jamais.



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Nathalie Ohana est coach, conférencière et auteure

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