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Delcy Rodriguez: femme de paille ou grande intrigante?

« Causeur » mène l’enquête sur la sulfureuse présidente par intérim du Venezuela. Gardera-t-elle le contrôle du pays?


Delcy Rodriguez: femme de paille ou grande intrigante?
Caracas, 14 janvier 2026 ©Ariana Cubillos/AP/SIPA

Qui est vraiment la présidente par intérim du Venezuela? Si elle donnait sous Maduro l’image d’une dure, dogmatique et fidèle, des rumeurs avancent à présent qu’elle aurait pu n’être qu’une traîtresse, une gorge profonde de la CIA cachant bien son double-jeu… À la différence de tous les autres hiérarques du régime, elle ne figurait pas, ainsi que son frère président de l’Assemblée, sur la liste de la DEA. En revanche, elle est sanctionnée par l’Europe pour non-respect des droits de l’homme.


Dans les années 1990, à Paris où régnait « une xénophobie très forte, dans le métro, par exemple, des arabes étaient brûlés vifs, le système était vraiment terrible et très excluant… » Mais qui est donc à l’origine de cette aussi stupéfiante que surprenante révélation passée à l’époque inaperçue ? Rien de moins que l’actuelle présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodriguez Gomez. Cette anecdote est très révélatrice d’un tempérament peu enclin, le moins qu’on puisse dire, à la nuance…

Une « emmerdeuse »

D’ailleurs, son mentor politique, Nicolás Maduro, aujourd’hui incarcéré à New York après sa spectaculaire capture, digne de la scène culte des hélicoptères d’Apocalypse Now, et qui attend, aux côtés de son épouse Celia Flores, un procès qui s’annonce long, principalement pour trafic de drogue, l’avait surnommée « la tigresse ». En espagnol, « tigresa » a la connotation de teigneuse. Si elle s’est vue reconnaître cette qualité ambiguë d’emmerdeuse qui ne lâche rien, c’est pour une raison simple : sa propension à invectiver sans la moindre retenue, à la manière d’un Fidel Castro, non seulement les opposants au régime, mais aussi les dirigeants d’autres pays, notamment lors de forums internationaux tels que ceux de l’Organisation des États américains (OEA), auxquels elle participait lorsqu’elle était ministre des Affaires étrangères, de 2014 à 2017. Mais après, au choix, l’arrestation ou l’enlèvement de l’ancien président, la « tigresse » a soudain montré qu’elle pouvait n’être que « de papier ».

A peine, en raison de sa qualité de vice-présidente depuis 2018, avait-elle succédé à ce dernier, faisant d’elle à 56 ans la première femme à la tête de cet Etat tropical disposant des plus grandes réserves de pétrole du monde, elle s’était empressée de proclamer avec la touche d’arrogance qui la singularise que « Maduro était l’unique président », qu’elle exigeait des preuves immédiates de vie et affirmait péremptoirement que « le Venezuela ne serait la colonie de personne. »

Du tac au tac, Trump lui rappela que c’était lui qui l’avait installée dans le fauteuil présidentiel et qu’en conséquence elle avait à prendre soin de ses abattis. « Si elle ne fait pas ce qu’il faut, avait-il prévenu sans ambages dans une interview à The Atlantic, elle va payer un prix très cher, probablement plus élevé que celui de Maduro. »

Le message, elle le reçut 5/5. Dans la foulée, elle réunit d’urgence son gouvernement et fit repentance. A l’issue de la réunion, elle publia un communiqué dans lequel elle se proposait « de travailler conjointement (…) avec les Etats-unis à un agenda de coopération axé sur un développement partagé (…). »

Marco Rubio, vice-roi de l’Amérique latine

Dans sa conférence de presse confirmant la totale réussite de l’opération « Détermination totale », Trump avait révélé que son chef de la diplomatie, le secrétaire d’Etat Marco Rubio, de parents cubains venus en Floride bien avant la prise du pouvoir par Castro en 1958, avait eu quelque temps auparavant une conversation avec elle. Cette confidence délibérée pose la question clé à laquelle il est difficile de répondre pour le moment : qui est donc en réalité Delcy Rogriguez Gomez ? La femme de paille, d’abord de Maduro puis maintenant de Trump, ou une grande intrigante qui joue sa carte personnelle sans trop s’embarrasser de considérations éthiques ?

Que se sont dit Rubio, qu’on surnomme maintenant le Vice-roi de l’Amérique latine, et elle ? Bien sûr, il n’a pu que la mettre au parfum de ce qui s’ourdissait et lui signifier ce qu’on attendait d’elle. Et pour ce faire, il fallait qu’il ait une pleine confiance en la personne, être certain qu’elle serait plus muette qu’une carpe. Curieux, étrange, qu’il ait pensé à elle. Sa réputation jusqu’alors était celle d’une dure de dure du régime, une dogmatique invétérée, une passionaria véhémente, d’être la seule personne de totale confiance de Maduro, celle dont on ne pouvait pas imaginer qu’elle puisse jouer un double-jeu. De toute évidence, il apparaît que MM. Trump et Rubio ne l’ont pas trouvée dans une pochette surprise… pour lui confier la mission d’assurer une transition ne devant pas virer au chaos, forts des enseignements des moultes autres désastreuses interventions américaines tous azimuts, inaugurées avec la guerre du Vietnam.

Plusieurs organes de presse latinos ou espagnols se sont aventurés à suggérer qu’elle pourrait être probablement l’agent de la CIA, placée ou retournée par l’agence de renseignements, auprès de Maduro. Un détail qui tend à donner du crédit à cette hypothèse : comment ont-ils communiqué entre eux ? Rubio ne l’a pas appelée sur son portable ou sur son fixe à son domicile et encore moins à son bureau pour avoir un échange de cette nature. Dans un régime totalitaire, quiconque a des responsabilités se sent épié donc est toujours, peu ou prou, sur ses gardes. C’est la moindre des prudences. Ils ont eu recours très certainement à un moyen spécifique, propre à un service de renseignements les mettant à l’abri d’oreilles curieuses.

Cependant, ce n’est certainement pas elle qui a donné les renseignements techniques qui ont permis la prouesse militaire de la capture de Maduro. Elle n’en avait pas la compétence. Cela n’a pu être que le fait d’un expert de la chose guerrière. Les soupçons se portent sur deux hommes. Le premier est le chef de la Garde d’honneur de la république, le général Javier Marcano Tabata, à qui incombait la responsabilité de la protection de Maduro, donc au parfum de son intimité. Il avait sous ses ordres les 32 gardes du corps cubains dont deux colonels qui ont été tués. Le second est le ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino Lopez, en fonction depuis 2014. La passivité des forces armées interroge. Aucun des 5 000 missiles sol-air russes à la leur disposition n’a été tiré pour faire barrage à la « chevauchée fantastique » des 150 avions et hélicoptères impliqués. Si Delcy Rodriguez Gomez a été une taupe de la CIA, sa collaboration n’a pu être que politique.

Des études en Europe, un frère président de l’Assemblée nationale

De petite taille, ayant pris quelques rondeurs avec la soixantaine approchant, lunettes à monture fine mais aux grands verres lui mangeant la moitié du visage, cheveux mi-longs noirs de jais, souriante malgré sa réputation de peste, l’actuelle présidente a dès sa prime enfance baignée dans une ambiance de gauche radicale petite bourgeoise. Son père, José Antonio Rodriguez, a été le fondateur de la Ligue socialiste, une organisation guevariste prônant la lutte armée. Elle avait 7 ans quand il est mort en 1976 en prison sous le régime du corrompu social-démocrate Carlos Andrès Perez. Il était accusé d’être impliqué dans l’enlèvement du patron de la filiale d’une société américaine. Officiellement, il se serait suicidé ; ses proches affirment qu’il a succombé à la torture. Dès ses années de collège, Delcy Rodriguez Gomez s’est engagée en politique « pour d’abord venger, dira-t-elle, son père. »

En 1993, à la fin de son droit à l’université de Caracas, elle obtient une bourse pour faire un 3ème cycle de droit social à Nanterre qu’elle n’a apparemment jamais terminé. C’est pendant les quatre années passées à Paris qu’elle a constaté qu’on « brûlait vifs des arabes dans le métro. » Ensuite, elle va à Londres et s’inscrit en sciences sociales à l’université privée Birkbeck, accueillant surtout des étudiants étrangers. Là aussi, semble-t-il, elle n’a pas conclu ses études.

A son retour au pays, Hugo Chavez est déjà au pouvoir, a échappé en 2002 à un coup d’Etat de l’armée. Grâce à l’entremise de son frère unique, Jorge, de 4 ans son aîné, psychiatre, membre très influent du régime, vice-président de Chavez de 2007 à 2008, à un moment où le pouvoir s’est radicalisé et est devenu répressif, elle se retrouve en février 2006 chef de cabinet de la présidence. Mais ne la supportant plus, Chavez s’en débarrasse au bout de six mois. Elle ne cessait pas de lui faire la leçon, lui n’ayant eu qu’une formation un peu rudimentaire de militaire…  Son frère est aujourd’hui le président de l’Assemblée nationale ce qui lui confère un rôle crucial dans l’évolution du régime, notamment en pouvant être le pont éventuel entre le pouvoir et l’opposition.

Elle ne reviendra aux affaires qu’avec l’accession au pouvoir de Maduro après la mort en 2013 de Chavez d’un cancer. Il la fait d’abord sa ministre de la Communication et de l’Information, puis, de 2014 à 2017 des Affaires étrangères à cause de son expérience européenne. L’année suivante, il lui confie la présidence de l’Assemblée constituante. Son rôle consistera alors à museler l’opposition. Une fois la constitution adoptée en 2018 – elle était écrite d’avance afin de donner les pleins pouvoirs au chef de l’Etat-  elle est promue vice-présidente, fonction qu’elle cumulera avec deux ministères coquilles vides, celui en 2020 des Finances dont la tâche essentielle consiste à procéder à des dévaluations successives, et en 2024 celui du Pétrole dont l’exploitation tourne au ralenti.

Aucune de ses biographies ne fait mention d’un quelconque mariage ou d’enfants. Elle serait célibataire. Une rumeur lui prête une liaison avec l’un des fils d’une des plus riches familles du pays, ayant fait sa fortune dans l’import-export, d’origine syro-libanaise, de 20 ans plus jeune qu’elle, s’appelant Youssef Aboud Nassif. Son mandat d’intérim se terminera le 5 avril. Il peut être reconduit pour 90 jours. Ce qui devrait la conduire à la tête de l’Etat jusqu’au 5 juillet… en principe, sauf…




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écrivain et journaliste français.

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