La métaphore d’Alice Winocour finit un peu par lasser…

Elle se trace, elle se dessine, elle se suit. Elle pose des repères, oriente, organise, fait surgir une forme là où il n’y avait que de l’informe. Elle, c’est la ligne. La ligne crée un espace, impose une perspective, arrache le réel au chaos. Dans son dernier film, Couture, Alice Winocour filme cette puissance organisatrice.
La réalisatrice nous plonge dans l’univers de la mode : l’effervescence d’un atelier à quelques heures du défilé, un shooting photo qui s’éternise dans un jardin parisien en plein hiver, des mannequins qui s’étourdissent dans l’ivresse de la fête une fois descendues du podium – tout un milieu où coexistent exigence et perfection, mais aussi snobisme et rudesse.
Fil conducteur
Mais la mode n’est qu’un décor. Ce qui intéresse Alice Winocour, ce n’est pas le show mais la manière dont les existences s’organisent autour d’une ligne. Cette ligne, elle en fait un fil conducteur pour mettre en scène quatre femmes qui se croisent, se rencontrent, s’épaulent. Chacune, à sa manière, suit ou affronte sa ligne. Maxine (Angelina Jolie), réalisatrice américaine venue de Los Angeles tourner le film d’ouverture du défilé, vit dans la ligne du cadre : elle compose l’image et décide de la place des corps dans le champ. Sa ligne est celle de la mise en scène, du contrôle.
Lorsque le diagnostic du cancer du sein tombe, une autre ligne s’impose, celle que l’on trace sur elle. Le trait du chirurgien sur sa peau déplace le centre de gravité. Celle qui cadrait l’image avec sa caméra se retrouve cadrée par le dispositif médical.
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Ada, la très jeune mannequin soudanaise, doit garder la ligne et la tenir au sens littéral : c’est à dire marcher en talons sans vaciller, apprendre à afficher une détermination qu’elle n’a pas encore tout à fait. Elle vient d’abandonner ses études de pharmacie pour devenir top model à Paris. L’argent gagné sera pour sa famille au pays et soigner son frère malade. Le défilé est pour elle une nécessité autant qu’une opportunité. C’est elle qui ouvre le show ; c’est elle aussi que Maxine choisit pour incarner l’héroïne du film d’ouverture. La ligne du catwalk, qu’elle subit d’abord, devient progressivement une conquête.
La maquilleuse travaille sur un autre registre du tracé. Elle corrige les contours et efface les cernes, mais pour elle, la ligne se prolonge dans les mots. Dans son carnet, elle raconte des fragments de vie saisis dans cet univers où tout est éphémère et compare les mannequins à des « papillons égarés », attirés par l’éclat qui les expose autant qu’il les consume. Comme la couturière qui assemble des morceaux de tissu, elle assemble des instants. Sélectionner, ordonner, relier : l’écriture devient un geste analogue à la couture. Elle retient l’éphémère et le sauve de l’oubli. La couturière enfin, la petite main, incarne le tracé le plus concret. Elle coupe pour assembler. Elle sépare pour relier. Elle demeure dans l’ombre du show, mais c’est elle qui tient le fil.
La ligne irrigue donc concrètement chaque espace du film
Dans la couture, la ligne précède tout : repère sur le mannequin, tracé à la craie avant la coupe… À l’hôpital, des lignes de couleur balisent les couloirs, orientent vers l’IRM, organisent l’attente et, sur la peau, le chirurgien en dessine une dernière, celle de l’incision. Sur le podium enfin, une ligne invisible impose son axe : il faut marcher droit, ne pas tomber, même malaisément juchée sur des talons vertigineux. Ce maillage de tracés structure le film : lignes de coupe, de marche, de marquage, de plume.
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Mais à force d’épouser cette ligne symbolique en permanence, le film adopte malheureusement par moments un tracé trop lisse et ne tient pas toujours la profondeur que sa métaphore promet. Les trajectoires des personnages se frôlent plus qu’elles ne s’affrontent ; certains basculements mériteraient une exploration dramaturgique plus aboutie.

Le choix de réduire les figures masculines à des rôles très secondaires voire fonctionnels (Vincent Lindon en chirurgien méthodique et compatissant, Louis Garrel en chef opérateur amoureux) est cohérent avec une perspective centrée sur les femmes, mais il simplifie les rapports entre les personnages et laisse parfois le récit sans aspérités. Le film s’achève sur les cris des corps suspendus dans le vide, emportés par le mouvement circulaire d’un manège. L’adrénaline du vertige. Là où le podium impose la rectitude, la fête foraine autorise le déséquilibre. Là où la ligne ordonne, le cri déborde. Tout se passe comme si, au terme de cette esthétique du tracé, quelque chose rappelait que la vie ne suit pas toujours le dessin prévu. C’est peut-être dans cette tension, entre maîtrise et vertige, que Couture trouve sa vérité.
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