Pourquoi Dantec redevient indispensable

Il existe deux types de livres-hommages : ceux qui enterrent un écrivain avec élégance, et ceux qui le ramènent parmi les vivants. Les Cahiers de la marge appartiennent clairement à la seconde catégorie. Pas de commémoration molle ici, mais une tentative de réactivation. Dix ans après sa disparition, Maurice G. Dantec réapparaît non comme figure nostalgique mais comme problème contemporain. Le volume dirigé par Maximilien Friche et Sylvain Gauthier ne cherche pas à sanctifier l’auteur : il rappelle ce qu’il avait d’irréductible. Dès l’avant-propos, Friche pose le diagnostic – Dantec fut « le dernier à accepter le sacrifice pour la littérature. »
Mot presque obscène aujourd’hui, à l’heure où l’écrivain doit avant tout rester fréquentable. Dantec, lui, écrivait contre son époque autant que contre lui-même. C’est précisément pour cela qu’il nous concerne à nouveau.
La marginalité comme position de vérité
Le livre assume ce que le champ littéraire préfère ignorer : Dantec appartient à la marge. Non pas la marge folklorique, mais celle où se maintient encore une parole libre. Les contributeurs ne composent pas un cercle d’admirateurs mais une communauté d’expériences. Ils le disent explicitement : ce qui les unit n’est pas l’amitié mais la transformation produite par la lecture.
Marc Obregon montre comment Dantec tenta de rouvrir la possibilité d’un roman chrétien dans une modernité devenue incapable de transcendance. Joan Romeo poursuit cette interrogation spirituelle tandis que Marc Alpozzo analyse une œuvre où le polar sert de véhicule à une inquiétude métaphysique. Chez Dantec, le genre n’est jamais une étiquette : c’est un outil de combat.
Juan Asensio, critique à contre-courant
La figure centrale du volume reste Juan Asensio. Le livre le décrit comme « peut-être le seul critique littéraire français ayant fait de l’érudition une arme de combat. » La formule n’est pas exagérée. À rebours d’une critique devenue accompagnement promotionnel, Asensio maintient une conception exigeante, presque morale, de la lecture. Son entretien rappelle que Dantec appartient à une tradition où la littérature engage une vision du monde entière. Lire devient alors un acte risqué : non plus consommer un texte, mais accepter d’être déplacé par lui. Cette position tranche dans un paysage critique dominé par le consensus.
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« Toute authentique littérature est un défi jeté à la face de l’humanité, et pour commencer celle de l’auteur. Un livre qui n’est pas envisagé sereinement par son auteur comme un sacrifice est une blague de potache. »
Une constellation plutôt qu’un panthéon
Le livre avance par interventions successives, sans chercher l’unité artificielle. Raphaël Denys insiste sur la dimension prospective de l’œuvre. Pierre Joncquez introduit une charge polémique contre le conformisme intellectuel contemporain. Romaric Sangars relit notre siècle à la lumière du 11-Septembre et confirme la dimension anticipatrice de Dantec
Luc-Olivier d’Algange approfondit la dimension théologique, tandis que David Atria conclut sur une tonalité presque mystique. Sylvain Gauthier, co-coordinateur, prolonge l’ensemble par un dialogue avec Richard Pinhas qui rappelle combien Dantec débordait la littérature pour investir musique, technologie et pensée stratégique. L’ensemble ne construit pas un monument mais une circulation d’idées.
Si Dantec paraît aujourd’hui moins excessif qu’autrefois, c’est peut-être parce que le monde l’a rejoint. Intelligence artificielle, surveillance diffuse, guerre informationnelle, crise spirituelle : les contributeurs soulignent le caractère prophétique d’une œuvre longtemps caricaturée. Dantec voyait déjà que la crise n’était pas seulement politique mais anthropologique. Un monde sans transcendance finit par réduire l’homme à un programme.
Le dernier écrivain ?
Ce que révèlent ces Cahiers, c’est une hypothèse dérangeante : Dantec n’a pas été dépassé, il a été marginalisé. La littérature dominante a choisi l’inoffensif. Lui écrivait pour transformer le lecteur, pour le « verticaliser », selon le terme employé dans l’avant-propos. Aujourd’hui, on demande aux livres de rassurer ; Dantec préparait à affronter. Ce volume agit donc moins comme un hommage que comme un rappel à l’ordre : la littérature peut encore être une force critique, une expérience intérieure, une résistance. Et peut-être la marge n’est-elle plus une périphérie, mais le dernier endroit où la littérature demeure vivante. « Il ne s’agissait pas seulement de raconter des histoires, mais de récapituler le monde et de verticaliser l’homme. » Maximilien Friche (avant-propos).
Sortie le 2 mars 2026.
Sous la direction de Maximilien Friche et Sylvain Gauthier avec Luc-Olivier d’Algange, Marc Alpozzo, Juan Asensio, David Atria, Raphaël Denys, Pierre Joncquez, Marc Obregon, Joan Romeo, Romaric Sangars, Sylvain Gauthier et Maximilien Friche




